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Loge de Recherche Laurence Dermott

Rassembler ce qui est épars, rechercher par thème.

18ème GRADE - CHEVALIER ROSE CROIX.

Publié le 2 Octobre 2026 par T.D

La mutation qui s'opère symboliquement par le passage du 17ème au 18ème grade est de celles que les esprits modernes comprennent le moins, aveuglés qu'ils sont par la confusion établie entre foi et croyance.

Historiquement, il y a passage du Judaïsme au christianisme. Mais cela c'est le film tel que le présentent les raccourcis des résumés didactiques. En fait, le Judaïsme n'a pas cessé de mûrir, et le christianisme de s'élaborer.

Si nous demeurons sur le terrain de l'histoire, nous nous trouvons devant la nécessité d'admettre le christianisme comme un produit de civilisation, et renier ses apports serait renier ce que l'on est soi même.

Notre culture est un témoignage, ce n'est pas l'aboutissement, mais du moins est-ce un jalon sur le cours d'une évolution repérable.

Je suis toujours surpris que les francs-maçons négligent la richesse des spiritualités du Moyen Age, obnubilés qu'ils sont par le procès fait à un prétendu obscurantisme. Il n'y a d'obscurantisme que dans l'attitude de ceux qui supposent qu'étant venus après, ils sont au-dessus des grands esprits du passé.

Il faut régler définitivement cette dette: nous avons beaucoup à apprendre des grands esprits qui nous ont précédés. Nous avons même tout à apprendre, si nous prenons à la lettre le propos du grade de 18e. En recherchant la Parole perdue, nous entendons retrouver la Vérité ou la Sagesse que nos ancêtres avaient possédée.

Nous sommes là dans le cadre des mythologies : I'âge d'or, ou l'arrivée du Messie ont constitué les deux pôles de référence des croyances collectives.

De nos jours, comme de tout temps, les uns ont prôné les mœurs d'autrefois, les autres ont projeté leur espérance dans l'Ordre qui s'établirait demain par l'effort de tous ou par celui des savants ou par celui des sages.

Or, si le franc-maçon ne sait pas que ce qui est figuré comme une fresque objective est en fait un itinéraire intérieur, il n'est pas à même de comprendre le sens de sa vocation

Ce qui se passe au niveau des idées et des croyances partagées par les diverses communautés, c'est la nécessaire alliance autour d'un certain nombre de ces croyances et de ces idées, et le rejet des autres. Le franc-maçon s'élève au-dessus de toutes.

Concernant le 18ème Grade, il y a deux hypothèques à lever. Du fait que ce grade est pratiqué réellement, et que les symboles qui y sont présentés peuvent être considérés comme chrétiens, des réactions se manifestent selon deux directions.

Les premières actuellement, et les plus nombreuses viennent des maçons formés à l'école de l'anticléricalisme militant, et qui ont en raison des nécessités politiques et de la judicieuse libération de l'Etat de l'influence cléricale, adopté une attitude hostile à l'égard de ce qui touche de près ou de loin à la religion.

Les secondes sont inspirées à des croyants qui considèrent les allusions et les figurations se référant au christianisme comme des démarquages irrespectueux, et des pratiques caricaturales.

On peut comprendre les protestations de ceux qui croient retrouver dans la maçonnerie une sorte de religion parallèle, et donc rivale de leur propre église. Mais après tout, c'est une attitude parfaitement normale puisqu'elle ne se situe nullement au niveau de l'initiation maçonnique. Les rappels de l'influence et de la pensée symbolique chrétienne ne peuvent inspirer que du respect à ceux qui considèrent l'évolution humaine. Ceux qui sont demeurés étroitement conditionnés par leur formation religieuse s'affranchissent difficilement d'une réaction négative devant la profanation dont ils supposent que leurs symboles sont l'objet.

Les anticléricaux risquent eux de tomber dans une autre voie, qui est celle d'un cléricalisme renversé. Les chrétiens ont été porteurs d'une large culture, d'ailleurs inspirée de plus d'une civilisation. Ne pas tenter de comprendre en quoi le christianisme a apporté aux hommes une vision originale de la relation humaine c'est se priver d'une ressource intellectuelle et morale.

Les chrétiens d'ailleurs confondent trop souvent la Franc-Maçonnerie avec une dépendance de l'Église. Les anticléricaux ne voient pas que l'alliance maçonnique se situe au-delà des formes religieuses acceptées ou pratiquées. Les uns et les autres ne sont pas à même de suivre les observations des maçons spéculatifs qui ont rédigé la première charte maçonnique, et ne perçoivent pas l'esprit libéral qui doit inspirer le comportement des maçons à l'égard des religions.

Ils ne savent pas distinguer entre le cléricalisme qui naît de toute idéologie sans critique et la fraternité humaine, qui reconnaît en chaque homme une conscience libre.

Le Grade de Rose Croix devrait être considéré, pour être bien compris, au moins selon deux perspectives. Il est en effet d'une part une étape sur la voie initiatique que la tradition rappelle sous diverses formes, selon les lieux et les temps. Il est, d'autre part, la manifestation symbolique d'un moment particulier de l'équilibre spirituel des individus et des sociétés.

Sous son premier aspect en effet, il est le rappel de la prise en compte par l'Occident d'une conception monothéiste Judaïque et des apports grecs qui lui ont donné certains de ses caractères.

Sous son deuxième aspect, il est le passage de la volonté active et triomphante, à l'action désintéressée et au sacrifice.

Tant que l'on croit à une doctrine, on est lié d'une certaine façon à des facteurs extérieurs à soi. Le renouvellement de la personnalité, l'accès à la pure conscience de l'être, la mutation qui doit s'opérer, sur la voie de la libération afin que nous puissions parvenir jusqu'à la pure disponibilité ne peuvent s'effectuer que par le dépouillement progressif ou soudain, que par le renoncement de fait et de volonté et par l'acceptation de la condition humaine en toute sérénité.

Mais la plupart de nos actes demeurent orientés vers des objectifs dont la réalisation nous paraît nécessaire dans la mesure où elle est effective. Nous ne sommes pas prêts à agir sans nous soucier du succès, tout en apportant à nos actes la plénitude de notre attention, de notre volonté de réussite, et de notre conviction. Nous ne savons pas nous détacher des fruits de nos actes comme le souligne la BAHAGAVAT GITA. Ou plutôt, nous ne savons pas que ce qui résulte de nos actions est rarement ce que nous avons voulu, mais que le fait de vouloir et d'agir dans le sens que nous croyons le plus juste, le meilleur, et le plus efficace suffit à nous justifier.

Et devant ces deux difficultés, nous prenons la mesure du sacrifice qui doit être le nôtre.

Il n'y a aucune doctrine, aucune théorie politique, aucune religion, qui puisse éternellement définir les relations de l'homme avec ses semblables ou le situer par rapport à sa destinée cosmique. Cela n'empêche pas qu'il doive pour être, agir, croire et méditer. Cela signifie seulement la nécessité pour lui de tenir toute situation pour relative et la condition humaine comme éminemment transitoire. C'est en fait le passage obligé du matériel au spirituel.

Comme degré sur l'échelle initiatique, le Grade de Rose Croix se situe au moment crucial où l'être humain, en possession de ce qu'il considère comme des aptitudes, des connaissances, tant dans l'Ordre matériel, moral que spirituel, en somme, au moment où il est conscient de sa valeur et de son rôle se trouve soudain confronté aux assauts des forces réelles qui se manifestent dans l'univers.

Nous croyons bien nous connaître, nous portons sur nous et sur nos semblables des jugements assurés, nous avons le sentiment de ce qui est bien et de ce qui est mal, nous avons acquis la maîtrise d'un certain nombre de techniques, nous avons même la conviction de percevoir le but légitime de nos travaux, il ne nous reste qu'à aller de l'avant, et à témoigner par notre courage et notre valeur de la justesse de notre jugement.

C'est alors que nous découvrons le préalable à toute entreprise. Comment et par quoi se justifie notre action ? Comment pouvons nous être assuré de la légitimité de notre intervention dans l'ordre du monde, comment avoir la certitude que les souffrances que nous ferons endurer et que les efforts que nous nous imposerons iront dans le sens que nous souhaitons, et comment être sûr que ce sens est le bon ?

Avons-nous une raison d'agir qui soit acceptable non seulement pour l'individu que nous sommes, mais pour le groupe, mais pour l'humanité. Bref, sur la totalité des plans de l'existence.

Est-ce que nous avons le droit de créer, de troubler en quelque sorte l'ordonnance des choses. Pouvons-nous nous croire à l'origine de quelque chose de nouveau et de nécessaire. Savons-nous si nous servons la vérité ?

En fait, cette réaction critique est générale. En simplifiant, on peut donner de tout développement organique et spirituel le schéma suivant une période d'acquisition (croissance, conquête, enrichissement matériel ou intellectuel), une période d'opposition et de refus ou plus exactement de reflux (analyse empirique et objectivation brutale des modalités de la réaction, prise en main laborieuse, et réfléchie des outils et des moyens, confrontation des points de vues, rejet du superflu), enfin une période d'harmonisation, d'organisation, d'épanouissement et d'équilibre, qui est une maturation.

Mais entre la période d'acquisition et la période de maturation qui se succèdent dans un cycle continu, se place une période trouble, obscure et mystérieuse qui est celle de la gestation, et celle du dépassement. C'est à ce point que se réfère le 18ème Grade.

Le Grade de Rose Croix présente dans son unité, une figuration des trois moments de l'existence, en même temps que les moments obscurs des périodes de transition. Mais cette unité n'est pas perçue dans l'initiation pratiquée habituellement parce que les communications des grades précédents sont opérées en même temps que la cérémonie d'élévation au 18°.

C'est un défaut que l'on peut corriger dès que les maçons travaillent en atelier de Perfection ou si l'atelier capitulaire prend le temps de consacrer à l'étude du grade une séance entière à chaque séance d'élévation. D'ailleurs, la cène qui clôture la tenue devrait inciter à donner à la réception des nouveaux chevaliers toute la solennité convenable.

Il faut considérer que par sa situation dans l'échelle initiatique ce grade est celui de l'opposition ou du refus plus exactement celui du combat, le Grade où le chevalier tente à la fois d'accomplir sa mission et de parfaire sa vocation au sacrifice.

C'est également le moment où l'on doit distinguer le caractère propre de l'initiation maçonnique. Elle ne conduit pas à l'illumination mystique. L'initié ne subit pas, il ne reçoit pas de l'extérieur un quelconque conditionnement qui le ravisse ou le plonge dans un univers religieux. Il est seulement mis en face de la nécessité de l'effort, de la purification par la lutte et par la souffrance, de l'intelligence et de l'amour indispensable à toute existence.

Il n'y a pas un Dieu qui tout à coup s'empare de l'âme du néophyte ou un démon qui l'enlève. Dans une confrontation dialectique de l'être et du monde, de la pensée et de l'action, de l'outil (de l'arme) et de l'idée, une maturation affective et spirituelle s'opère qui conduit non à la possession, non à la domination, mais à la maîtrise et à la libération.

Le chevalier se conquiert en même temps qu'il se libère de sa tâche, l'univers se révèle à lui, en même temps qu'il le parcourt à la recherche de sa vérité.

Ces voies, qui ici se croisent, sont celle de l'acceptation et celle de l'action. Et elles se conjuguent dans la Voie du mi

Possession, ravissement, maîtrise et compréhension s'accomplissent alors dans l'harmonie totale de l'être et du monde, dans l'amour et la vie

Toutefois, dans la mesure où nous ne sommes pour la plupart que des novices, des apprentis, des débutants, il est vain d'espérer un aboutissement avant d'avoir reconnu les étapes. Il y a entre la voie mystique, la voie héroïque et la voie du milieu des écarts tels que l'on peut considérer les cheminements les uns par rapports aux autres pour les comprendre mieux.

Le caractère en quelque sorte positif de l'initiation maçonnique, cet aspect constructif qu'elle prend dès l'origine, nous conduit à situer le Grade de Rose Croix au cœur du drame vécu par le néophyte.

Comment être puisque tout est instable, fugitif, périssable ? Comment et pourquoi lutter puisque aucun triomphe n'est durable et que les édifices ou les entreprises les plus solides sont vouées à la destruction ?

Il y a là une occasion de découvrir le sens profond du sacrifice.

Entendons qu'à partir du moment où l'on combat pour sa cause, c'est que l'on est prêt à tout perdre pour son triomphe. Mais encore, qu'on est prêt à l'échec même, sans pour autant renoncer au combat. On est amené à considérer l'engagement que l'on a pris, en faveur de la cause que l'on défend, comme une valeur supérieure à la cause elle-même.

Que tout ce que nous sacrifions, que tout ce que nous dévouons, ce n'est pas à la cause en soi que nous le sacrifions ou que nous le dévouons, mais à l'idée que nous avons de la justice et de la vérité, qui nous ont fait accepter la défense de cette cause.

Nous ne luttons en fait que pour le devoir assumé en conscience. Nous acceptons d'être vaincu, mais nous n'acceptons pas de compromis avec notre conscience. Ce que l'on a cru vrai, et juste, seule notre conscience peut nous en délivrer par une perception plus juste et plus vraie du devoir.

L'action en elle-même est aveugle. Elle est moyen. La résignation, I'acceptation, la contemplation même, ne nous conduisent à aucune des réalisations nécessaires à la vie. Elles permettent l'accomplissement mystique, mais non l'affrontement des réalités.

La voie du milieu tient de l'une et de l'autre en ce sens qu'elle tente leur conciliation par l'usage qu'elle fait de l'action et de la méditation en fonction de la nécessité

Cela ne va pas sans conflit. Et c'est précisément ce conflit, et le rouge, et le feu, et l'épée en sont les symboles parlants c'est précisément ce conflit que la Rose Croix essaie de résoudre.

Il y a là une rencontre où toutes les possibilités se trouvent rassemblées. L'héroïsme du combattant, le dépouillement et le sacrifice du vaincu, la prudence, la persévérance, l'espérance et la détermination du sage dans la voie que sa conscience lui dicte.

Mais la rencontre n'est jamais qu'un moment. A partir de celui où la Rose et la Croix se trouvent réunies, les divergences recommencent. La séparation douloureuse et inévitable entre le mystique et le réaliste, d'une part, entre le héros et le saint, d'autre part (la voie moyenne étant celle où le sage et le réaliste essaient de composer avec la foi une personnalité viable), cette séparation devient le moyen même de la poursuite dans l'une ou l'autre des directions de la quête.

Evidemment, le sectarisme et l'incompréhension ont déformé les intentions et travesti le vocabulaire. Sans doute, du ternaire, nous privilégions le terme médian essayant de dépasser les deux extrêmes sans prétendre d'ailleurs jamais y parvenir avec certitude. Mais, c'est que les deux options extrêmes se prêtent à cette opération. L'une et l'autre en effet impliquent l'oubli de soi, I'abnégation, I'abandon des biens de ce monde, le sacrifice de la vie, la retenue, le dépouillement, I'attente, le refus.

L'option intermédiaire, elle, s'accompagne de doute et d'insatisfaction.

Parce qu'ils affrontent des forces qui les dépassent, parce qu'ils essayent d'affirmer la présence de l'homme dans le concert des puissances, les uns sont déchirés et mis sur la croix. Parce qu'ils aspirent à toujours plus de clarté, à toujours plus de pureté et de liberté, les autres perdent jusqu'au plus précieux de l'être, comme une rose qui s'effeuille.

Le saint est un défi comme l'est le héros. Et le monde vit de ce défi au double et impossible sens dans le quotidien dominé et accompli en perspective.

Le Grade de Rose Croix, à la fois mystique et actif, confrontant l'initié avec le mystère, I'inconnu, I'inconnaissable, en même temps qu'il se donne à l'action, au combat et qu'il travaille à l'impossible victoire est le grade crucial par excellence. Il engage à la recherche de ce qui nous dépasse dans le monde matériel et spirituel et nous oppose à ce qui se manifeste. C'est la quête d'une parole qui répondrait à nos questions. C'est l'épreuve, comme moyen, de la vérité.

Chacun en effet doit connaître les affrontements et la lutte, faire les choix, prendre les décisions, s'en fortifier même, afin de donner la mesure de lui-même, sans autre certitude sinon que la seule vertu est dans le don de soi. Qui est l'amour de tout au monde.

Le Grade de Rose Croix nous fait toucher à la fois les limites du rationnel et l'infini de l'irrationnel.

Quand je dis qu'il nous fait toucher, c'est évidemment une image. En réalité cette figuration répond aux antinomies de la raison pure et au problème du mal sur le plan mystique, et d'une façon plus générale à toutes les manifestations de la complémentarité des contraires, de la conjonction des opposés, et aux renversements des valeurs.

Ni les unes ni les autres n'ont de solution sinon que le monde existe et les porte en lui. Elles sont le caractère spécifique de la vie.

On comprend qu'on ait pu dire des savants à la fois mystiques et rationalistes des 17ème et 18ème siècles qu'ils tenaient à la tradition rosicrucienne de bien des façons. Hegel exprimait cette ambiguïté symbolique de la manière suivante « Reconnaître la raison comme la rose dans la croix de la souffrance présente, et se réjouir d'elle, c'est la vision médiatrice qui réconcilie avec la réalité, c'est elle, que procure la philosophie de ceux qui ont senti la nécessite intérieure de concevoir et de conserver la liberté subjective dans ce qui est substantiel, et de ne pas laisser la liberté subjective dans le contingent et le particulier-, de la mettre dans ce qui est en soi et pour soi. »

Hegel exprime là le souci de donner à notre existence non seulement une signification, mais une efficacité. La raison est en l'homme et dans les choses, comme la liberté. Mais la douleur est le prix dont nous payons notre volonté d'être de ce monde.

Acceptation de la condition humaine dans sa dualité dialectique, confirmée par les symboles dont se soutient l'initiation au grade de Rose Croix, voilà ce qui est le propos du chevalier.

Les voyages manifestent à la fois les impératifs de l'espace et ceux de la durée, sans lesquels les contradictions ne sont jamais résolues. Ces voyages sont le préalable au progrès, car, dans une certaine mesure, ils sont le progrès même. Le cheminement nécessaire à toute action comme à toute réflexion.

Dans le cas particulier de ce grade, le propos de la quête, cette parole perdue, fait problème. Y a-t-il eu une Parole? Les hommes savaient-ils dans l'Etat d'innocence ?

Au commencement était l'Esprit, au commencement était le Verbe, au commencement était l'action ! Mais pourquoi pas Au commencement était la fin ? Les cycles, et le symbole du Serpent OROBOUROS nous inspirent sans doute cette notion difficile : il n'y a pas de commencement.

Alors la Parole ? Le chef, celui qui sait ou celui qui ordonne la connaît-il ? Ont-ils « le mot de la Fin ! »

Le chef n'est la plupart du temps qu'un « interprète. » Il n'est pas la Vérité, ni la Loi. Sans la parole au sens le plus large, tout moyen de communiquer, du geste à la législation, de l'éducation à l'imitation, sans la parole le chef n'a plus qu'une légitimité relative, une autorité douteuse, mais les hommes n'ont plus de but, et le combat n'a plus de sens.

La recherche est-elle assurée ?

Le Lama de KIM l'atteste : la recherche est sûre. Comment saurions nous cependant ce que nous cherchons si nous ne savions pas que ce que nous cherchons existe ?

Oui, mais cette parole qui donne sens à l'action, qui permet l'association des hommes en communautés, qui fonde l'autorité et la légitime, parce qu'elle est à la fois le moyen et l'expression de l'intelligence: cette parole, est-elle perdue, et par qui, et pourquoi ?

HIRAM a gardé le secret. Malgré lui sans doute. Ce que cherchaient les compagnons ce n'était pas la Parole, c'était le mot de passe, le Truc qui assurait le commandement : bref, ils voulaient le pouvoir non la Connaissance. Combien sont-ils qui n'aspirent qu'aux signes ?

Il y avait bien là quelque pressentiment du secret véritable, mais tel qu'il transparaît, dégradé, et avili, aux yeux des profanes.

Seulement, en tuant le maître, les compagnons ont occulté la transmission du Vrai savoir. Ils ont interrompu la tradition de l'Art Royal.

Et seules l'étude, la méditation et l'intelligence des choses permettent d'en reconstituer des aspects et d'en composer certains éléments.

La marche mesurée et prudente des générations, les efforts des travailleurs, des chercheurs et des sages ont été interrompus par la violence. La source de l'autorité, les facteurs de l'Ordre, les moyens de la liberté, la voix de la sagesse ont été étouffés et détruits.

D'autres figurations évoquent pareille occultation. Le dragon qui garde l'entrée du Sanctuaire, le labyrinthe qui rend infructueuse la possible découverte, mais aussi cette Tour de Babel qui demeure dressée comme une énigme au seuil de l'histoire.

Quel est l'obstacle que les hommes ont à surmonter pour comprendre et pour se comprendre ? Suffirait-il de parler la même langue pour former une communauté ? Ne reposent-elles pas, les communautés que nous connaissons, sur de tels malentendus qu'il est parfois difficile de prétendre que le langage suffit. D'ailleurs, peut-on croire que le langage est inspiré seulement par la volonté de chacun d'être compris de tous ? N'y a-t-il pas dans la recherche du langage, une volonté d'occulter la relation générale au bénéfice d'une relation particulière ?

Les différentes interprétations possibles du sigle I.N.R.I. sont d'ailleurs le symbole de la multivalence des paroles. Et de la dissimulation des choses par les mots ?

Certes, la puissance du mot, du maître mot est reconnue. Nous retrouvons dans ce symbolisme la notion primitive selon laquelle donner un nom, nommer, c'est révéler, c'est faire accéder à l'existence. Une grande part de la signification du baptême provient de cette conception.

Elle est d'ailleurs hautement fondée, ne serait-ce que par le fait que les dénombrements n'ont de sens que s'il y a eu identification, par un nom, isolé, défini, limité à l'objet dénombré. L'analyse n'est pas possible sans le mot, pour celui qui ne dispose que du langage courant.

La parole perdue c'est le « SESAME » qui est la clé, qui représente I'espérance, et qui ouvre les portes de la connaissance.

Il est significatif toutefois que cette parole, dans le mimodrame de la cérémonie, et au cours de chaque tenue Chapitrale, soit retrouvée.

Est-ce à dire que le Rose Croix considère la recherche comme un jeu convenu, dans le genre de ceux que l'on se propose à titre de divertissements et dont on connaît la solution à l'avance ?

Il y aurait là une puérilité hors de propos ou une suffisance étrange, car la nécessité de recommencer confinerait au ridicule, et l'effort d'intercommunication, à une impuissance radicalement reconnue.

En fait, comme le disent les vieux rituels, c'est la parole substituée que nous valorisons, en la prenant pour la parole suprême.

Nous avons trouvé un moyen qui vaut ce qu'il vaut de poursuivre l'œuvre. Et nous verrons bien où nous sommes conduits.

u'un moyen, et provisoire. Dans l'initiation maçonnique la parole trouvée est celle d'un moment de l'histoire de l'humanité en route vers l'unité et l'amour. Mais dans quelle mesure peut-on assurer que cet objectif est l'objectif absolu, celui vers lequel tendent les forces de la Vie ou celles de la Nature, ou celles de l'Univers. Si le monde se perpétue par l'amour, il se fortifie par la lutte. Le signe chrétien est-il le symbole même de la Vérité ou seulement celui de la Foi ?

Alors, pourquoi dans l'initiation maçonnique ces quatre lettres: I.N.R.I. et non pas d'autres ?

C'est que nous avons là l'évocation d'un grand moment. Non pas celui de la crucifixion, mais celui de la chrétienté.

Le christianisme a représenté un espoir de dépasser par une transposition dans l'abstrait, et dans l'imaginaire, les rapports entre les hommes ceux que nous définissons par les termes d'esclavage, et de dignité.

Que les conditions économiques aient permis l'ascension du travailleur à une condition plus libre ne suffirait pas. Il fallait encore que fussent reconnue la qualité d'homme et le caractère sacré de la personne. Cela n'est pas encore entièrement admis à ce jour.

Aussi, peut-on dire que le christianisme, sans y avoir complètement réussi, a au moins servi de véhicule à cette idée: la reconnaissance de l'autre.

Mais demeure ouverte la plaie que constituent le mal et la souffrance. Le christianisme n'a pas répondu. L'homme souffre, ce monde est une vallée de larmes, il faut nous résigner, accepter la douleur comme le lot réservé à l'humanité. Le salut n'est possible qu'au delà de la vie terrestre. Mais cette souffrance vient de dieu. Il faut donc l'aimer.

Sans doute est-ce là une attitude moins dure que celle du stoïcisme qui l'a précédée. Le stoïcien récuse toute espérance. Le chrétien voit une rémission et une rédemption. Mais cette réponse est assez décevante du point de vue logique. Que savons-nous de l'au-delà? Par contre, il est sur terre des résurrections, et des rémissions dont nous pouvons toujours prendre conscience si notre volonté n'abdique pas.

Comment en effet souffrir, comment aimer celui par qui l'on souffre, comment le remercier de la douleur qu'il nous envoie, ce Dieu tout amour ? Peut-être faut-il simplement avoir la force de dominer le mal et de recommencer. C'est la détermination constructive.

La réponse de la tradition est plus ancienne que la réponse du christianisme, et elle tient toute dans la certitude que l'on doit passer par le feu pour retrouver la vie. C'est dans le combat et l'épreuve que les forces se régénèrent. L'épreuve suprême, le dépouillement total symbolisé par la Rose, et repris par l'image du Pélican, apporte l'indication selon laquelle il ne faut voir dans la souffrance qu'un passage-ce que n'a fait qu'entrevoir le christianisme un passage vers ce qui est ce monde, et non au delà de lui, un passage vers notre rédemption ici bas.

L'épreuve n'est pas châtiment, mais défi, elle est souffrance, certes, mais exaltation et délivrance. L'homme doit dépasser sa peur, son mal, ses faiblesses.

C'est parce que l'épreuve la plus dure est celle qui nous grandit le plus que tout en ce monde a une double signification, un double visage, une double vertu. C'est dans le combat que l'on trouve la paix.

Par ailleurs, tout a été dit sur la Croix, tant du point de vue mystique que du point de vue rationnel. Perpendiculaire, infinis du temps et de l'espace, du haut et du bas, de l'orient et de l'occident, écartèlement de l'homme aux quatre pôles de la réalité devant les mystères etc...

Peut-être faut-il opposer sa couleur noire au rouge de la Rose. Cette opposition soulignerait le double caractère du symbole, divin et humain. Entendons, de ce qui nous dépasse et de ce qui nous touche.

Peut-être au contraire faudrait-il opposer les angles de la croix aux courbes de la Rose ? Comme la rigueur à la souplesse, la justice à l'équité, la logique à l'intuition ?

Quant à la Rose, elle porte avec elle en dehors de sa valeur mystique tout le cortège de souvenirs des Romans de la Rose, de la Guerre des Deux Roses. Elle transpose sur le plan esthétique le chardon de Durer, I'oignon dont Gœthe reprend la valeur symbolique dans le Serpent Vert.

La Rose est essentiellement la beauté qui s'évanouit, la grâce qui se dissipe. Comme l'oignon, qui se défait par écailles successives, la rose fait songer à la précieuse pierre cachée sous des feuilles d'emballages, que l'on enlève une à une, au cœur si bien protégé par des enveloppes multiples, bref à la nécessité pour atteindre au trésor de dépouiller peu à peu les apparences protectrices.

La question demeure de savoir si l'important est dans ce que l'on trouve ou bien dans l'acceptation religieuse du néant que l'on découvre enfin. La grande loi étant que nous sommes de toute façon condamnés à tout perdre pour découvrir l'essentiel.

Une place doit être accordée au signe et au contre signe dans toute considération sur le symbolisme Rosicrucien. C'est là une indication indispensable à l'initié sur la voie de la connaissance traditionnelle

Joindre le ciel et la terre, la pensée et l'action, rapprocher les extrêmes, donner aux contraires le lien qui leur manquait pour se trouver réunis dans l'esprit, accorder à ce qui est en haut et à ce qui est en bas la même importance, unir ce qui est séparé, et par le moyen de l'homme autant de suggestions, autant d'interprétations, autant d'enseignements indispensables à l'intelligence de l'homme. Le bon pasteur, celui qui reçoit, protège, et donne, celui qui se dépouille et qui garde dans la paix et la sérénité le bien le plus précieux, I'agneau du sacrifice.

Ce sacrifice s'accomplit dans le repas symbolique. La Cène qui lui donne sa résonance, à la fois païenne et mystique. C'est là l'expression de la communion des forces terrestres et des forces divines qui s'accomplit dans l'absorption des aliments. La transmutation véritable de la matière à la vie, c'est dans le repas qu'elle trouve sa représentation.

Certes, il y a d'autres assimilations que celles du Pain et du Vin, de l'agneau et de la farine. Mais c'est dans la mesure où la mort prépare la vie que se trouve décrit le cycle. Edification, combat, sacrifice. Enfin résurrection. C'est par-là que le grade de Rose Croix atteint aux constantes universelles.

Il apporte en définitive à l'initié l'essentiel sous forme de rites (Passage, quête, création naissance et mort résurrection) et sous forme de mythes. (Parole, cène, pélican, phénix.) Il est chevaleresque dans sa forme et mystique dans son caractère, c'est-à-dire qu'il est un accomplissement.

C'est la pierre de touche du maçon. Non que les grades d'apprenti, de compagnon et de maître ne puissent fournir des indications aussi riches et aussi complexes, mais parce que le Grade de Rose Croix donne à la quête une ouverture sur le mystère de l'Etre. Le Temple n'est plus l'essentiel alors qu'en fait-il est au cœur même du symbolisme Rosicrucien.

C'est le sens même de notre construction que le chevalier cherche à protéger des atteintes des forces obscures.

Ces forces, mal définies, le chevalier les combat avec des armes encore mal éprouvées. L'égoïsme, I'orgueil, le désir de gloire et de puissance sont des attitudes suspectes. Le sacrifice est la loi du chevalier qui n'a pour sauvegarde que sa Foi, son espérance, et sa charité.

Une institution qui réunit des individus profondément sincères et vrais dans leurs aspirations communes est d'un grand secours pour tous ses membres.

Cependant, si par sa constitution elle offre un refuge à ceux qui ont simplement les mêmes habitudes, et ne sont pas unis dans la même foi véritable, elle devient nécessairement une pépinière d'hypocrisie et de mensonge.

C'est un truisme de dire que le caractère de la majorité des membres d'une communauté détermine la hauteur de ses idéaux.

Une institution qui ne choisit pas ses matériaux et possède une avidité excessive pour son propre accroissement, très fréquemment devient simplement l'organisme le plus efficace pour exprimer la passion collective de ses membres.

R. Tagore

 

 

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Du grade de Maître au Chevalier Rose-croix

Publié le 2 Octobre 2026 par T.D

Le grade de Maître n’étant pas considéré comme un haut grade, puisqu’il relève des loges bleues et non de la juridiction des Suprêmes Conseils, nous pouvons légitimement nous interroger sur l’utilité d’en parler.

En fait, il s’agit de savoir si l’on doit considérer que le grade de Maître est le premier des hauts grades. La réponse permettra de tirer telles ou telles conséquences.

Bien vite, on s'aperçoit que dans les anciennes divulgations des trois grades bleus, notamment dans La Maçonnerie disséquée de Samuel Prichard de 1730, on rencontre de nombreux éléments explicatifs des grades de perfection ; et dans le Manuscrit Graham de 1726 des éléments du Chapitre Rose-croix.

Ceci semble démontrer que ces grades sont le complément et le prolongement naturels du grade de Maître et que tout est transmis en germe dès la maçonnerie bleue, on dirait que dès l’origine, le grade de Maître a été conçu pour être la source des Hauts grades.

Si on étudie les nombreux rituels des grades pratiqués après la maîtrise dans le système de perfection, une hypothèse s'impose : elle amène à envisager que les grades de compagnon et de maître auraient pu être vidés très tôt de l'essentiel de leur contenu initiatique pour justifier l'apparition d'une échelle de hauts grades. Ainsi, un certain nombre d'éléments épars peuvent laisser penser que le grade de Maître Parfait pourrait correspondre initialement (avant 1750) à la version complète du grade de Maître. On constate, par exemple, qu'un Manuscrit de la Bibliothèque Municipale de Bordeaux, MS 2098, appelé Ancien Maître propose un croquis du tableau de loge qui correspond en tous points au thème de la quadrature du cercle du Maître Parfait, semblant confirmer cette
possibilité.

Dès l'origine, le grade de Maître semble donc être considéré comme le premier des " hauts " grades, achevant un cursus qui va de l'apprentissage au compagnonnage du métier. En effet, le récit de la mort d'Hiram reste incomplet (Que sont devenus ses meurtriers ? Comment l'enterrer selon la dignité de sa fonction ? Par qui remplacer l'architecte disparu ? Quand et comment le temple pourra-t-il être achevé ?, etc.). Ces nombreuses interrogations restées en suspens suscitent dès les années 1745 le développement d'échelles de grades qui vont avoir pour fonction de répondre à ces questions. C'est ainsi que sont apparus, dans les années qui suivent, une multitude de systèmes de hauts grades.

Ces hauts grades émergent progressivement à partir de 1730, année même de l’apparition du grade de Maître, autour d’une hiérarchie souple. Ils se fixent dans une série de 25 grades autour de 1760 et, après un détour complexe aux Etats-Unis, ils reviennent en France réorganisés en 33 grades, huit nouveaux grades ayant été ajoutés aux vingt-cinq du Rite de perfection.

Après avoir approfondi une maçonnerie reposant sur des symboles constructifs, le compagnon en étant élevé à la maîtrise aborde un autre domaine qui repose sur un récit mythique à caractère méta-historique. Au grade de Maître, l’initié franchit un seuil et se trouve au coeur d’une dramaturgie à épisodes dont la suite n’est accessible qu’en accédant au cycle des grades de perfection, dont les éléments philosophiques et symboliques s’emboîtent les uns dans les autres, tels des poupées gigognes, en apportant une succession d’ éclairages complémentaires sur le grade de Maître.


Il devient alors légitime de se demander :

A- t’- on de nouvelles révélations du 4e au 18e ? Abordons-nous vraiment un autre domaine initiatique, avec des éléments nouveaux ou bien confortons-nous la construction de base, reposant sur le ternaire apprenti – compagnon – Maître. En fait, nous pouvons constater que les clefs données à partir du grade de Maître Secret sont des moyens , des enseignements supplémentaires fournis pour approfondir davantage les éléments initialement reçus, plus particulièrement aux grades de compagnon et Maître.

Le Maître Maçon continue à cheminer. Il cherche à acquérir les éléments qui manquent à la plénitude de sa maîtrise. C'est pourquoi ces grades, en quelque sorte démultipliés, sont indispensables pour devenir Maître, «autrement », et accéder à une autre dimension d'intériorité et d'affinement de la conscience.

Les grades, dits de perfection, de Maître Secret à Grand Élu, du 4e au 14e, développent le thème de la mort d’Hiram. Après l’avoir pleuré, il faut lui faire des funérailles, puis comme personne n’est irremplaçable, il faut songer à lui trouver un successeur qui poursuivra les travaux interrompus, mais c’est impossible tant que l’on n’a pas retrouvé et condamné ses trois assassins. Enfin on arrive au grade de Grand Maître Architecte où le Maître Maçon devenu concepteur, peut achever la construction du temple. C’est à partir de cette étape que commence à s’esquisser la question essentielle : et s’il s’agissait non plus de construire un temple de pierre qui peut s’écrouler comme un château de cartes sous les pressions redoutables de nouveaux prédateurs, mais bien plutôt d’ériger un temple spirituel, de bâtir pour chaque Maître Maçon son temple intérieur ?

Il s’agit bien d’un cheminement initiatique qui appelle à une marche en avant, un mouvement, une action qui rejette tout statisme. Le cheminement est balisé dans la succession des grades maçonniques qui marquent des étapes, des seuils à franchir, où des clefs sont données… mais ces clefs ne peuvent servir que si l’on se donne la peine d’en ouvrir les accès et d’en franchir le seuil.

Le Rite Écossais Ancien et Accepté dont l’origine historique continue à garder bien des zones de mystères, comme cela a été précédemment exposé, dont la plupart sont loin d’être toutes élucidées, nous fait découvrir et approfondir un monde peuplé de personnages mythiques ou historiques, de légendes bibliques souvent revues et corrigées à la sauce écossaise de France, de mises en scènes théâtrales, avec des mots hébreux déformés au point qu’un bon hébraïsant en perd son latin, etc..

Néanmoins, ce monde étrange et quelque peu déroutant dans lequel pénètrent les maçons dès le 1er degré, est porteur d’une cohérence subtile qui ouvre une voie et balise une quête jalonnée d’ énigmes et de scènes ou séquences à plusieurs niveaux de lecture, où apparaissent par exemple un Maître Élu des Neuf ou un Chevalier de Royale Arche. Il suggère, propose ou peut prodiguer un enseignement philosophique entendu au sens large, lequel interpelle chacun et chacune de nous sur la nécessité de tirer vengeance ou de rendre justice, d’exercer sa curiosité à bon escient, de dépasser ses limites en allant parfois jusqu’à transgresser la règle établie, de lutter pour s’affranchir de toute forme d’esclavage qui entrave la liberté et de tout système tyrannique d’oppression. Cette philosophie charitablement injonctive exhorte tout maçon à considérer son F. humain comme semblable à lui-même par la mise en pratique des principales vertus. Porteur d’un message d’amour, le Chevalier Rose-croix doit trouver les moyens de rayonner à l’extérieur, les valeurs prônées en loge et véhiculées par l’ensemble de ces rituels.

Il ne s’agit plus ici d’un univers uniquement mythique dans lequel les maçons s’enfermeraient grâce à de belles histoires pour échapper à la réalité de leur destinée, mais de s’appuyer sur des scénarios à caractère théâtral qui permettent de réfléchir et de se positionner sur des questions philosophiques et éthiques essentielles auxquelles chacun est confronté dans la vie.


Chaque grade de perfection et grade capitulaire développe un aspect particulier de la recherche de la Vérité, posant de nombreuses questions philosophiques, spirituelles voire métaphysiques complexes. Ces étapes du voyage initiatique enrichissent et développent ce qui était contenu en germe dans les trois premiers degrés et donnent les moyens à tout Maître Maçon d’acquérir les éléments qui manquent à la plénitude de sa maîtrise.

La Maçonnerie peut être définie comme un conservatoire, étant héritière de nombreuses traditions perdues, comme le pythagorisme, la chevalerie, le mouvement de la Rose-croix, des courants hermétiques et de bien d’autres.

Ainsi, dès le XVIIIe siècle, la Franc-Maçonnerie apparaît comme un facteur de synthèse de tous ces courants de pensées en voie de disparition. Il est difficile de percevoir leur lecture pluridimensionnelle si l’on n’approfondit pas ses sources d’inspiration. Celles-ci sont multiples et sont d’abord puisées dans l’Ancien et le Nouveau Testament, largement revus et réécrits. De même on retrouve des
éléments épars des sagesses disparues ainsi que des mythes familiers, comme le mythe d’Osiris, des éléments de fables et contes de l’Antiquité. Ainsi le grade de Chevalier de Royale Arche tire son inspiration du Myriobiblion qui rassemble plus de deux cent soixante dix textes résumant des pages importantes de la prose grecque sous la plume de Photius1 ( Deux fois patriarche de Constantinople et
considéré comme l’un des principaux acteurs de la « renaissance byzantine).

Il s’agit d’un grand réservoir de choses connues, sur lequel on a construit tout un système à tiroirs ou degrés qui, en dépit de ses éléments disparates, multiples et variés, propose néanmoins une construction cohérente et porteuse de sens, dont nous pouvons tirer une application pratique.

Dans le déroulement des degrés du 4e au 18e,comme dans les grades suivants, on est confronté à un enchaînement apparemment arbitraire du temps et de l’espace, mais en fait, cet enchaînement demande à chacun d’accéder à une autre dimension qui l’oblige à laisser de côté ses repères spatio-temporels habituels. Par exemple, à chaque grade, on reçoit des âges qui sont emblématiques amenant à jouer au yo-yo entre un âge très avancé et un âge juvénile. On peut avoir 27 ans juste après en avoir eu 81 ou 63, toutefois là encore, il existe une cohérence dans cette arithmétique déroutante, car elle est le plus souvent basée sur les multiples du nombre 3. On peut considérer que chacun des degrés initiatiques, indépendamment de leur ordre, correspond à un plan d’existence, à un état et une qualité d’être différents.

Du Maître Secret au Chevalier Rose-croix, il est donné à chaque Maître Maçon la possibilité d’approfondir le contenu initiatique des loges bleues par une exploration des valeurs initialement proposées. Dès le grade d’apprenti il est fait appel au sens du devoir et à l’importance de l’engagement contracté, alors que l’on semble accueillir cela comme une révélation au grade de Maître Secret.

De même il est dit à l’apprenti, et a fortiori au Maître, que tout Maçon est un homme vertueux ami du riche et du pauvre, alors qu’au 14e degré on semble découvrir l’importance des Vertus et de l’Amour de la Vertu. Celle-ci est renforcée dans l’action du Chevalier Rose-croix qui repose sur la pratique des vertus théologales.

Enfin, le moteur de cette quête initiatique semble reposer tout simplement sur une question initiale, qui après bien des années de réflexion, prend une résonance de plus en plus profonde.

Revenons à ce qui nous est demandé dès le degré d’apprenti :


D – Pourquoi vous êtes-vous fait recevoir maçon ?

R – Parce que j’étais dans les ténèbres et que j’ai désiré voir la
Lumière.

De quelle nature est cette lumière ?

Visible et perceptible dès le cabinet de réflexion, elle est tour à tour perdue, puis regagnée chaque fois avec plus d’éclat, de force et d’intensité. De la chambre noire au temple noir, de la lumière voilée à la lumière resplendissante, au cours de laquelle la Parole, la manifestation du Verbe, est perdue, substituée, recherchée, retrouvée sous une autre forme, voire identifiée et personnalisée selon le prologue de Jean dans le Nouveau Testament... De la mort physique du récipiendaire au grade d’apprenti, à la mort animique du Maître, le Chevalier Rose-croix passe par la troisième mort, celle de l’esprit qui lui permet par la mort de vaincre toutes les morts en renaissant dans la pérennité de l’esprit.

La Lumière qui est en chacun se dévoile progressivement par paliers d’ouverture de la conscience. Le maître agit sur lui avant d’agir sur le monde et de répandre au dehors les valeurs intérieures cherchées dans le temple.

Cela est toujours réel pour le vrai cherchant bien qu’aujourd’hui il y ait un réel danger que cette recherche de valeurs ne soit plus assez forte, au point que des pseudo-valeurs extérieures finissent par rentrer dans nos temples et être cautionnées, pouvant aller jusqu’à se substituer aux valeurs initiatiques.

Maître de lui avant toute chose, le Maître Maçon a une vocation de constructeur. On ne lui demande plus de construire des cathédrales ou des temples, mais de faire oeuvre de bâtisseur d’abord en se construisant lui-même, après quoi, en rassemblant ce qui est épars, dans la recherche du Beau, du Bien, du Vrai et de la Vérité, c’est alors qu’il pourra commencer à transmettre des repères et des valeurs à un monde et à une société qui en ont perdus beaucoup.

Dans le parcours idéal de celui qui gravit l’échelle de la perfection de Maître Secret jusqu’au Chapitre, on observe que le Maître Maçon fait preuve d’une double aptitude. Ses deux aspects sont particulièrement marqués au 15e dans le degré de « Chevalier d’Orient ou de l’Épée » où il est décrit tenant la truelle d’une main, affirmant ainsi son aptitude de bâtisseur et son art de concilier les oppositions nécessaires et fécondes, et l’épée de l’autre main. Cette représentation allégorique veut donner une représentation forte de la volonté de construire, tout en demeurant vigilant sur la défensive pour sauvegarder la réalisation en cours.

Les trois premiers grades capitulaires s’affirment comme grades chevaleresques, ils sont fondés sur le thème du retour de Babylone à Jérusalem ou plutôt sur le symbole central de Jérusalem avec la reconstruction du Temple visible. On a laissé les trois mages venus en pèlerinage à Jérusalem retourner à Babylone. Jérusalem fait figure une fois de plus de terre promise vers laquelle il faut retourner . Les Princes de Jérusalem vont étendre réciproquement leur sphère d’action entre Babylone et Jérusalem. Pour la première fois il y a deux
présidents qui dirigent la loge chacun dans sa sphère de pouvoir, Darius sur Babylone, Zorobabel sur Jérusalem. Au 17e grade de manière très anachronique vient s’intercaler l’Apocalypse.

Ces grades capitulaires reposant sur les lois d’analogie entre l’individuel et l’universel proposent d’oeuvrer au rétablissement du règne de la justice selon l’Esprit de Vérité. Au 17e les symboles utilisés appartiennent à l’Apocalypse de Jean, témoignant de la victoire de la Lumière sur les ténèbres.

Cette loi d’analogie, permet de transposer tous les faits historiques des grades capitulaires, tels que la reconstruction du second Temple, en passant de l’Ancien Testament sous ses aspects de rigueur, au Nouveau Testament prônant son complément nécessaire, la miséricorde.

Dans ce déroulement continu des grades le Maçon revêt plusieurs habits, d’abord celui de tailleur de pierre qui a l’ambition de participer à la construction d’un temple, puis celui d’architecte concepteur de son oeuvre avant de revêtir l’armure et le charisme d’un chevalier et d’un noble, puisqu’il est appelé aussi Prince, tout en étant également pasteur et pèlerin. Dans le grade de Chevalier d’Orient et de l’Épée qui a pour attribut l’épée dans une main et la truelle dans l’autre la truelle du maçon côtoie l’épée du chevalier. Le Maçon sort de l’état d’artisan pour devenir Chevalier et aussi Prince, passant ainsi de la truelle à l’épée. Il synthétise en lui toutes les principales castes artisanales, guerrières et sacerdotales. C’est bien au 18e grade que s’opère ce passage du temple matériel au temple spirituel et que la réalisation individuelle intérieure s’intègre au plan universel. Mais le chevalier doit se préparer à toute forme de sacrifice. La voie est aride et la liberté de passer se conquiert par des luttes sanglantes. Il s’agit de s’affranchir de tous les jougs de l’esclavage. Les applications de cette libération s’appuient sur des références contemporaines qui hélas abondent. Les combats que nous avons chacun à mener dans notre sphère spécifique aujourd’hui sont nombreux.

C’est au grade de Chevalier d’Orient et d’Occident (synthèse des deux mondes en opposition et de toute forme de dualité) que s’opère le passage de la tradition judaïque développée par l’Ancien Testament à la tradition chrétienne néo-testamentaire. Celle-ci plus particulièrement se réfère à l’Apocalypse, avant d’entrer de plein pied dans le Nouveau Testament dont le Rose-croix a réutilisé
de nombreux symboles. Il se dégage une interprétation ouverte sur la Foi l’Espérance et la Charité ainsi que sur l’amour du prochain qui trouve sa consécration dans le partage en commun du pain et du vin dans une chaîne d’union substantielle et essentielle qui relie chacun à l’Universel.

Par le signe de reconnaissance, le Chevalier Rose-croix atteste sa position d’intermédiaire entre la terre et le ciel, ce qui correspond au Maître Maçon situé entre l’équerre et le compas au centre du cercle. Dès le grade de Maître, la notion de sacrifice est clairement exprimée par le personnage d’Hiram. Au chapitre Rose croix on retrouve la valeur initiatique du sacrifice par le don de soi. Si au grade de maître, le sacrifice génère la mort, à l’inverse au Chapitre, il génère la vie.

Au Chapitre, le Maître Maçon est gratifié de plusieurs qualificatifs qui peuvent paraître à première vue contradictoires. Le Chevalier Rose-croix est à la fois reconnu comme Prince, Chevalier, Pèlerin et Pasteur.

La qualité de Prince pourra être reconnue par la noblesse du comportement de chacun et celle de Chevalier par la détermination dans
l’action, au service de causes justes, au service des pauvres et des affligés que l’on désigne allégoriquement le plus souvent par les termes de défense de la veuve et de l’orphelin.

Certes si en ce XXIe siècle, pour être Chevalier Rose-croix, il n’est plus indispensable de savoir monter à cheval ou manier l’épée, il n’en demeure pas moins indispensable d’en incarner les vertus.

Chacun comprendra ici que les luttes et combats d’aujourd’hui, s’ils apparaissent moins sanglants et spectaculaires qu’autrefois, ils n’en demeurent pas moins générateurs de morts, d’aliénation et de misère à l’échelle de la planète.

De même, se pose la question de savoir comment être pasteur et pèlerin ? Peut-être, pouvons-nous considérer que tout Chevalier Rose-croix devient pasteur des plus jeunes maîtres maçons par la transmission, de même il peut être considéré que nous sommes de perpétuels pèlerins, voyageurs infatigables en quête d’une vérité qui nous dépasse.

En réalité, le Chapitre véhicule des valeurs traditionnelles restant d’actualité puisqu’il s’agit d’acquérir les vertus chevaleresques et de les mettre en pratique, comme il est rappelé dans une instruction de Chevalier d’Occident de la fin XVIIIe Les qualité que doivent acquérir tout chevalier sont comparées à sept étoiles2 :

D – Que signifient les sept étoiles?

R – Elles représentent les sept qualités qui doivent guider les maçons.

D – Quelles sont-elles ?

R – l’amitié, l’union, la soumission, la discrétion, la fidélité, la
prudence, la tempérance.

D – Pourquoi ces qualités doivent-elles guider tout bon maçon ?

R – L’amitié est un sentiment qu’on doit avoir pour tout ses frères, l’union est la pierre fondamentale de toute société, la soumission est nécessaire pour recevoir sans murmurer les arrêts de la loge, la discrétion est pour éviter toute supercherie des profanes et faux frères, la fidélité pour observer nos obligations sacrée, la prudence doit être le propre d’un maçon afin qu’il règle ses actions de façon que les profanes toujours curieux de nos plaisirs ne trouvent point à blâmer sa conduite. Enfin la tempérance doit être le partage de tous bon maçon, afin d’éviter de tomber dans des excès nuisibles au Corps et à l’Esprit.

Sur la valeur initiatique du 18e grade, on peut souscrire à la vision de René Guénon lorsqu’il dit : la qualité de Rose-croix représentait historiquement un niveau de qualification initiatique, un état spirituel intérieur, et ceci indépendamment de toute appartenance formelle à une structure quelconque.

En conclusion, on peut dire que le grade de Maître ne doit être considéré ni comme un achèvement, ni comme un point final, mais au contraire comme le commencement d’un nouveau cycle. La symbolique des grades d’apprenti et compagnon, basée principalement sur les outils et la construction est homogène. La progression d’apprenti à compagnon est évidente. Le travail intérieur prend une dimension extérieure en passant de la perpendiculaire au niveau. Mais, dès lors qu’apparaît le mythe d’Hiram où tout est annoncé, esquissé…une suite s’impose, et elle demande l’engagement d’une vie pour se réaliser… Pour ce faire il est demandé aux Maîtres Maçons d’avoir eu raison de leurs mauvais compagnons, et cela est davantage réalisable par l’approfondissement pratique des compléments de la maîtrise accessibles dans l’enseignement des degrés de perfection et des Chapitres.

Dès lors, ces hauts grades, bien souvent considérés comme étant l’apanage d’une élite, puisque dans la plupart des obédiences, 15 à 20% seulement des Maîtres Maçons y ont accès devraient bien au contraire devenir la solution pour continuer à approfondir le grade de Maître, et être destinés pratiquement à l’ensemble de ceux-ci s’ils ont un minimum d’années de maîtrise, d’assiduité et de travail. C’est à dire que cette proportion devrait s’inverser pour atteindre de 80 à 85 %, ce qui rehausserait le niveau de transmission des Maîtres en loges bleues et l’intérêt général des travaux.

En ce début du XXIe siècle on ne peut que souhaiter qu’une ouverture se fasse dans ce sens, ce qui amènerait à passer d’un élitisme restreint à une démocratisation des hauts grades pour en diffuser l’éthique et les valeurs au plus grand nombre possible.

1 Mainguy Irène, Symbolique des grades de perfection et des Ordres de Sagesse, Dervy 2003 p.331.

2 Bibliothèque Municipale de Lyon, manuscrit 5927.

 

Irène Mainguy

Vice-présidente de la Société Française d’Études et de Recherches sur l’Écossisme (SFERE)

 

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Publié le 1 Octobre 2026 par T.D

 

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Testament

Publié le 1 Octobre 2026 par T.D

Le devoir de tout Maître, qu’il soit maçon ou non, est de transmettre. Transmettre quoi ?  Ce qu’il a reçu nous est-il dit.  Oui, mais voilà, un Maître n’est pas un professeur.  Le professeur transmet un savoir, ou un savoir faire, l’un et l’autre sont indépendants de sa personnalité.  Un Maître initie, lui aussi, à des connaissances, en revanche le savoir faire qu’il transmet ne peut être que le sien.       À virtuosité égale, un disciple de Yehudi Menouhim, ou de Stéphane Grappelli, ne communiera pas de la même façon avec son violon.  Les trompettistes Louis Armstrong ou Maurice André n’ont évidemment pas eu les mêmes Maîtres.  Est-ce à dire que les disciples sont condamnés à être des clones de leur Maître ?  Que Nenni ! Comme aurait dit notre B.A.F. Jean-Marc.  Tous les compositeurs, que ce soit en musique classique, en jazz, où en Hard Rock, ont commencé par être les fans de musiciens qui les ont précédés.  Ce n’est pas pour autant qu’ils les ont plagiés.  Il n’est pas inutile de rappeler ici que dès la cérémonie de réception, le second surveillant remet le maillet entre les mains du nouvel apprenti. Nul ne pouvant tailler la pierre brute à la place d’un autre, chacun est responsable de son propre cheminement initiatique.  J’insiste : Chacun est responsable de son propre cheminement initiatique.  

Point final pour ce préambule.  

Ceci étant dit, à 82000 kms au compteur, le passage à l’Orient Éternel se fait proche. Le temps me semble venu de faire, à l’attention des Frères et des Sœurs de notre Loge, ce que j’appellerai, faute de mieux, mon Testament.  Le mot Testament est un dérivé du mot latin Testimonium qui signifiait à l’origine Témoignage.

Premier point :  Rassembler ce qui est épart.  Nous venons tous d’horizons différents. Parmi les Frères ou les Sœurs dont je garde avec émotion le meilleur souvenir, je citerai : deux bouddhistes, un druide, un initié au chamanisme, trois rosicruciens, deux soufis, trois psychologues, deux alchimistes, et quelques chrétiens bien sûr.  Tous excellents maçons du R.E.R.   Nous regardions ensemble dans la même direction. Chacun d’entre eux  s’intégra avec enthousiasme à notre Rite, presque tous sont aujourd’hui, ou ont été, Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte. 

La raison en est simple, le processus initiatique étant inhérent à la nature humaine est universel. Quelque soit l’appartenance spirituelle, les étapes sont identiques. Déjà, au temps de Jésus, les gnostiques avaient adhéré à l’enseignement du Maître en fonction de leur propre culture.  Les seuls échecs d’intégration dont j’ai le douloureux souvenir sont dus à quelques frères chrétiens intégristes, ou adeptes de philosophies radicalement rationalistes.  

Deuxième point :  Une voie initiatique.  Chacun sait que la Voie proposée par le R.E.R. est une Voie initiatique.  Que faut-il entendre par là ?  Toute organisation initiatique, quelle qu’elle soit, a pour vocation de proposer à chacun de ses adeptes une métamorphose spirituelle, mais aussi les voies et les moyens d’y parvenir.   Chaque initié est invité à opérer un processus de transformation intime, incluant tout à la fois le corps, l’âme, et l’esprit.  La première étape se fait en Loges bleues. Le corps et l’âme - qui sont indissociables - y sont préparés à la pratique des Vertus indispensables à la poursuite du parcours.  C’est la raison pour laquelle il nous est dit que la maçonnerie est une École de Vertus. Rappelons que par maçonnerie les Constitutions d’Anderson ne reconnaissent que les Trois premiers grades  L’étape suivante, l’épanouissement de la nature spirituelle propre à tout chemin initiatique se fera plus tard.  Il faudra attendre que la pierre brute devenue cubique, soit suffisamment taillée pour être susceptible d’entrer dans la construction annoncée.  Rappelons à ce propos ce que déclare le Maître à son disciple Simon, surnommé Pierre : « je le déclare, tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon assemblée, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. »  J’ai bien dit « Assemblée », car au moment où parlait le Maître, le mot grec Ecclésia que l’Eglise à adroitement traduit trois siècles plus tard par Église, n’a jamais voulu dire autre chose qu’Assemblée.  Le Maître promettait à Simon, désormais Pierre, de devenir UN,  c’est à dire de réaliser en lui l’assemblée, la fusion parfaite du Corps de l’âme et de l’Esprit, finalité de toute Voie initiatique.   Les psychologues ont d’autres termes pour exprimer cela.   J’ai souvent entendu des FF. se scandaliser de tels propos : « On ne parle pas de cela en Loges Bleues ! », ai-je souvent entendu.   C’est ce qui se dit en effet dans bien des Loges qui pratiquent d’autres rites que le nôtre. 

  En effet, au Rite Écossais Rectifié les impétrants sont acceptés par cooptation et leur parrain, ou leur marraine, se portent garants de ce qu’ils soient déjà éveillés, d’une manière ou d’une autre, à la spiritualité.   De ce fait, les Apprentis et les compagnons de Formosa sont des Frères et des Sœurs à part entière et, grâce à leur serment, ont droit aux mystères qu’il est interdit de dévoiler aux profanes.    

Troisième point :  Notre Rite est chrétien.  Notre Règle maçonnique proclame : « L’Évangile est la Loi du Maçon, si tu cessais d’y adhérer, tu cesserais d’être maçon. »  Pourtant, me direz-vous, nos rituels ne font aucunement référence aux évangiles.  Certes, mais nos rituels ne peuvent se comprendre pleinement qu’en les associant, en amont, à la Règle Maçonnique particulière à notre Rite.  Or notre Règle maçonnique spécifique, établie lors du célèbre Convent de Wilhelmsbad, est une reformulation, chapitre après chapitres, article après articles des recommandations évangéliques, généralement connues sous le nom de Béatitudes, que nous ne trouvons nulle part ailleurs mieux formulées que dans les chapitres V à VII du selon Matthieu.  Comme Mr Jourdain qui parle en prose sans le savoir, il se trouve que de nombreux maçons vivent pleinement l’Évangile sans le savoir. 

 Mais les Bouddhistes, le Druide, les Soufis, etc., me direz-vous.  Chacun d’entre eux a compris que le R.E.R. distinguait les écrits évangéliques des religions qui s’y réfèrent.  L’Évangile ne comporte aucune théologie, aucun dogme.   Ceux-ci sont inventions intellectuelles élucubrées postérieurement aux évangiles.  Le Maître a dispensé un enseignement pragmatique des vertus universelles qui font la base de nos trois premiers Grades.  Quant à la spiritualité que le Maître enseigne, force est de constater qu’il n’a jamais demandé que l’on s’adresse ni à lui, ni à sa mère, ni aux prophètes qui étaient en quelque sorte les saints d’alors. Il ne nous a désigné qu’un seul Seigneur, Notre Père, Notre Source. Le Maître ne s’est jamais adressé qu’à LUI.   LUI, que nous désignons par le vocable « Dieu »  Ne soyons pas effrayés par ce mot. Le mot Dieu, n’est en aucun cas un nom propre. Nous pouvons affirmer, avec un certain rationalisme, que c’est le mot que les judéo-chrétiens ont choisi pour désigner le fruit d’une intuition immémoriale, celle de l’omniprésence de forces invisibles, cependant animatrices  de toutes les composantes de l’univers.   Qu’on se réfère à l’inexprimable, en fonction de sa culture, en l’appelant Dieu, Allah, Notre Père, Grand Architecte, Tao originel au-delà de l’Un, Esprit transcendant, Source unique, etc., Il n’y a qu’un seul Dieu. 

  Ce que les musulmans, particulièrement les Soufis, traduisent par cette acte de foi : La illâha illâ Llâh : Il n'y a de Dieu que Dieu. 

Quatrième point :   Je viens de parler de spiritualité.   Dans toute Voie initiatique, le néophyte est invité à suivre, étape après étape, un long cheminement qui lui permet, en suivant une étique comportementale éprouvée, de dépasser sa nature charnelle, grâce à l’éveil suivi de l’épanouissement de ce qui est latent en tout être humain, sa nature spirituelle.   La pratique de cette étique comportementale éprouvée fait l’objet, au R.E.R., des trois premiers grades.  Certains excellents Frères, excellentes Sœurs, peu enclins à la spiritualité, quelles qu’en soient les raisons, arrêteront leur parcours maçonnique à cette pratique des Vertus. Nous n’avons pas à en juger.  Rappelons-nous que le Maître affirmait : « Ce n'est pas celui qui m'aura dit : Seigneur, Seigneur, qui entrera au royaume des Cieux, mais celui qui aura accompli la volonté de mon Père céleste » (Matthieu 7, 21)  Tout Frère, toute Sœur qui pratique les Vertus enseignées par le R.E.R. accomplit la Volonté du Père Céleste.   Cependant, pour les Frères et les Sœurs familiers de la spiritualité, qu’ils soient chrétiens, Soufis, Bouddhistes, Druides, ou autres, cette première étape, basée sur l’enseignement universel que contient l’Évangile, n’est qu’une phase préparatoire.   Après une longue pratique, d’échec en échec, avec de la persévérance, du courage, et de l’intelligence, nous sera-t-il rappelé au second grade, le comportement spontané du maçon s’approchera de plus en plus de la perfection souhaitée, symbolisée en maçonnerie par la Pierre cubique.  Les religions appellent abusivement cette perfection la sainteté.   Car cette sainteté n’est pas une fin en soi. Il s’agit tout simplement d’une mise aux normes indispensable à toute progression au sein de ce que l’Évangile nomme « le royaume de Dieu » que je préfère nommer, en ce qui me concerne, le domaine de l’Inconnaissable, ou la Théosphère.  À Antioche, avant d’être qualifiés de « chrétiens », les membres des premières communautés de disciples furent appelés « les hommes de la voie ». Sur la voie, ou en chemin, se dit en latin : in itio.   Ces premiers disciples étaient des initiés selon la Voie enseignée par ce Maître que les évangiles ont rapidement surnommé Christ.   C’est cette Voie chrétienne primitive, avant que les religions ne se mêlent d’y adjoindre dogmes, mystères, et théologie, que le R.E.R. entend promouvoir, notamment en demandant à chacun d’aller porter parmi les autres hommes les vertus dont il a promis de donner l’exemple. 

Cinquième point :  Que le Maître que les évangélistes ont appelé Christ soit individuellement considéré comme un Grand initié, un Maître, un prophète, un inspiré, un bouddha ou un bodisatva, est parfaitement légitime, ce qui importe c’est l’adhésion à l’enseignement dont les évangiles font de lui le transmetteur.  Quant à la théologie, inséparable de tout enseignement religieux, elle est exclue pour la raison incontournable que personne n’est capable, théologiens compris, de connaître l’inconnaissable.   Ce qui aboutit en maçonnerie à cette mise en garde : Il est interdit de parler de religions en Loge.  

Sixième point :  Chacun comprendra, d’après ce qui précède, qu’au-delà des premiers grades préparatoires, l’admission dans l’Ordre intérieur n’est  en aucun cas une distinction accordée à des FF. ou des SS. au regard de leurs qualités maçonniques cependant incontestables, Il s’agit encore moins : - d’une récompense pour bons et loyaux services - d’une promotion qui s’obtient à l’ancienneté  L’Ordre Intérieur n’est en aucun cas une Légion d’honneur.   Il s’agit d’une Chevalerie spirituelle dont la mission est de défendre et promouvoir la spiritualité et les valeurs essentielles du Christianisme.  Les membres de nos Loges bleues qui ne sont pas enclins à la spiritualité doivent loyalement et humblement prendre acte de cela.   Ils sont cependant nos Frères ou nos Sœurs à part entière, membres biens aimés de notre Egrégore et de notre chaîne d’union.  Que l’on soit enclins à la spiritualité ou non, que l’on soit chrétiens, bouddhistes, Soufis, que l’on soit érudit ou non, nous sommes tous égaux face à l’indicible.   Que chacun agisse conformément à sa conscience en pratiquant en toutes circonstances le juste comportement que nous propose notre rite, tout le reste viendra par surcroit. 

Septième point :  Nous venons tous d’horizons différents.  Le parcours initiatique du R.E.R. fait nécessairement écho, chez chaque Frère ou Sœur, à des références qui lui sont propres, psychologiques, philosophiques, ou spirituelles.   Le R.E.R. reprend à son compte, en dehors de toute religion, la Voie originelle du Christianisme. Cette Voie est universelle, elle permet à tous de regarder ensemble dans la même direction. 

Huitième point :  Je vous disais en préambule : un Maître ne peut transmettre que sa propre expérience.  

 Or, la progression initiatique ne se transmet pas par osmose, du seul fait d’une présence assidue aux Tenues.  Un Maître qui ne travaille pas, sera sans aucun doute estimé en tant que bon et fidèle Compagnon, prompt à rendre service et apprécié de chacun, les apprentis n’auront cependant pas grand-chose à apprendre de lui.  Aussi rappellerai-je cette parole du Maître Galiléen : « Cherchez et vous trouverez. Frappez et l’on vous ouvrira »  Le Maître bouddhiste Matthieu Ricard nous explique qu’il a fréquenté consécutivement trois Maîtres différents, au fur et à mesure de l’avancée de sa quête.  Quelque soit notre grade, rappelons-nous cet avertissement du V.M. au soir de notre réception : « Monsieur (ou Madame), je ne saurais assez vous le dire, et vous ne sauriez en être trop convaincu, celui qui dans les ténèbres veut se diriger lui-même, et marcher sans guide, s’égare et se perd. »  N’hésitons pas à solliciter, quel que soit notre grade, le secours d’un Frère ou d’une Sœur qui nous semble plus avancé dans le domaine qui nous préoccupe.   Que les Apprentis ou les Compagnons n’aient aucune crainte, les directeurs de conscience, c’est pour les religions, pas pour la Francmaçonnerie. Tout maçon ou maçonne est homme ou femme libre, au sein d’une Loge Libre. Qu’un Maître vous donne son point de vue, ce ne sera que dans le seul but de vous permettre de vous forger le votre.  Il est un avertissement donné par le V.M. dès le second grade qui mérite d’être médité : « L’Apprenti se fait toujours illusion à lui-même ; il s’applaudit ordinairement de ses moindres efforts ; il admire son ouvrage quoiqu’il soit encore très irrégulier et rempli de défauts ».  Rien n’est plus néfaste à une Loge qu’un Maître qui se comporte, au regard de cet avertissement en Apprenti, qui fait un scandale de la paille qui se trouve dans l’œil d’un Frère alors qu’il ignore la poutre qui se trouve dans le sien.  

Neuvième et dernier Point : Conclusion.  

Mon expérience, vous l’avez tous compris, est celle d’un ancien du R.E.R., fan inconditionnel de l’enseignement initiatique transmis par les évangiles.   Mon vœux le plus cher serait que, au-delà de moi, chaque Frère, chaque Sœur de Formosa, tout en restant soi-même, gardant sa propre sensibilité, puisse suivre jusqu’à son terme, telle que je l’ai vécue, cette merveilleuse Voie initiatique que nous propose le R.E.R.  Je me souviens des propos d’un ancien, le soir de ma réception : « Tu verras André, il t’arrivera parfois d’être déçu par un Frère, mais jamais par la Franc-Maçonnerie ».  Que chacun sache que je ne suis pas déçu, mais heureux et fier de finir mon parcours à Formosa parmi des Frères et des Sœurs parfaitement à la hauteur de ce que m’a apporté, depuis le premier jour, le Rite Écossais Rectifié.  

Pax vobiscum. Salam aleycum, La Paix soit avec vous.

André V.

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Approche du symbolisme de l’épreuve de la Terre

Publié le 1 Octobre 2026 par T.D

Introduction

Je me revois souvent dans le Cabinet de réflexion, livré à mes pensées profanes,  m’apprêtant soit à répondre par écrit à trois questions, soit à rédiger ce qu’il est convenu d’appeler mon « testament philosophique ». Cette dernière expression ne me conduisait nullement à manifester un regret quelconque car j’avais ardemment désiré cet instant tout comme la nouvelle vie que mes Frères allaient sans doute me permettre de vivre au sein de leur Très Respectable Assemblée !

Un « testament philosophique » ? N’était-ce pas là une expression un peu pompeuse pour un profane qui voulait et veut toujours rester modeste dans sa démarche et rechercher la simplicité dans ses comportements, la pureté voire la perfection dans son attitude ?

C’est lors de mon second séjour dans ce Cabinet de Réflexion que mon regard a eu l’occasion, comme chacun d’entre nous, de faire le tour rapide de tous les objets, de tous les dessins et des sentences qui décoraient ce local exigu. Pourquoi étais-je là ? Qu’est-ce que tout cela signifiait ? Par où commencer ? Il y avait déjà tant de sujets à méditer, tant d’objets et de représentations qui pouvaient susciter ma réflexion !

Après que le Maître chargé de m’accueillir m’eut fait descendre un escalier étroit, j’ai rapidement perçu que je me trouvais dans un lieu particulièrement peu accueillant : les murs étaient nus, à l’exception des quelques sentences qui y étaient accrochées ; il n’y avait qu’une très vieille table et une chaise pour seul mobilier.

Sur la table j’ai constaté la présence d’un morceau de pain, d’une cruche d’eau, d’une bougie allumée, d’un sablier. J’y disposais également d’une feuille de papier, la première fois pour répondre à trois questions relatives à mes devoirs, la seconde fois pour rédiger ce fameux « testament ».

Aujourd'hui, je ne me souviens plus de l’ordre dans lequel j’ai tenté de prendre ces différents objets en considération car j’étais davantage préoccupé par le travail rédactionnel. Aussi, dans la présente planche, je me propose de procéder avec ordre et méthode et de commencer par une réflexion à propos du local en lui-même.

Le profane, tant avant son interrogatoire sous le bandeau qu’avant son Initiation, est introduit dans le Cabinet de réflexion. C’est une sorte de réduit, théoriquement peint intérieurement en noir. Sur la table sont placés notamment des ossements, un crâne humain et un sablier, du pain, une cruche d’eau, une coupe contenant du sel et une autre contenant du soufre (celle-ci n’est parfois que dessinée !). Sur un tableau noir, un coq, une faux… Au mur, quelques sentences. Elles auraient pu me donner froid dans le dos si je n’avais pas été sincère ! De même que l’inscription « V.I.T.R.I.O.L. » ainsi que des dessins symboliques : un coq surmontant une banderole portant les mots « Vigilance et Persévérance ».

L’éclairage n’y était fourni que par un flambeau.

Se réfléchir et s'analyser

Jules Boucher écrit qu’il s’agit d’un « cabinet de réflexion » au singulier. D’accord avec G. Persigout qui avait produit en 1946 un ouvrage considérable à ce sujet, Jules Boucher explique que « le profane, isolé dans ce cabinet, ne se livre pas à des réflexions mais qu’il opère une réflexion, au sens de « renversement » sur lui-même, en voie de renaitre à nouveau ».

En d’autres termes, dit Raoul Berteaux, le candidat « se réfléchit ». « Il est invité à s’analyser et à méditer sur le résultat de son introspection ».

« Ce cabinet de réflexion correspond à une partie des rites initiatiques pratiqués en tous temps et en tous lieux. En effet, l’Initiation est à la fois une pédagogie et une thérapeutique, nous dit Daniel Beresniak. Il s’agit d’améliorer l’homme, de le transformer… L’Art Royal se propose de créer un homme nouveau, débarrassé des contraintes d’un inconscient qu’il ne contrôle pas. L’introspection dirigée par des symboles s’effectuera d’autant plus facilement qu’il sera à l’abri de son milieu ambiant familier. De plus, cette séparation constitue une rupture génératrice d’un choc physique bénéfique. Le Cabinet de Réflexion est donc, pour l’essentiel, la forme moderne et adaptée à nos mœurs de l’antique cabane initiatique ».

Cette cellule étroite m’est donc apparue comme le lieu d’une transition, d’un passage et d’une préparation. Candidat à l’Initiation, j’y éprouvais la sensation d’être comme arraché à ma quotidienneté familière. J’étais surpris par la présence et la disposition de choses qui m’étaient connues et que je pouvais nommer sans difficulté.

J’étais surpris, non pas parce que ces choses étaient mystérieuses, mais parce que leur disposition et leur association se présentaient à mes yeux comme les éléments d’un rébus dont la lecture pouvait sans doute me révéler des vérités essentielles. Je me sentais donc invité à faire un retour sur moi-même, à m’interroger sur les finalités et le sens de la vie.

Mon regard se posa une nouvelle fois sur les lettres « V.I.T.R.I.O.L. ». Chacune étant séparée par un point, je savais qu’il s’agissait de l’abréviation d’une expression latine relative à une formule alchimique. L’alchimie est un domaine que j’avais jusqu’à présent considéré avec une réelle méfiance, sans doute à cause de mes préjugés !

Que peut-on en penser ?

V.I.T.R.I.O.L. et l'alchimie dans la tradition maçonnique

Ces lettres évoquent une formule alchimique exprimée en latin : « Visita Interiora Terrae, Rectificando Invenies occultam lapidem », ce qui signifie « Visite l’intérieur de la Terre, en rectifiant tu trouveras la pierre cachée ». Parfois deux lettres sont ajoutées : U.M. pour former le signe « V.I.T.R.I.O.L.U.M. ». Elles signifient « Veram Medicinam », « médecine de vérité ». Tous les auteurs précisent que ce sigle était la devise des anciens Rose-Croix. Faisons appel à ceux qui ont largement développé cette question.

Selon Ambelain, auteur de la Symbolique des outils dans l’Art Royal, les Rose-Croix auraient pénétré sciemment les loges maçonniques aux 17ème et 18ème siècles et y auraient introduit l’hermétisme et l’alchimie.

« Cette formule invite à approcher la pensée alchimiste. L’alchimie irrigue la tradition maçonnique et son approche permet de se libérer de certaines idées reçues qui gênent la pensée. L’alchimie a aussi été regardée comme un ensemble de techniques artisanales pré-chimiques ayant pour objet la composition des teintures, la fabrication synthétique des gemmes et des métaux précieux ».

Au siècle dernier, Marcelin Berthelot, qui fut le premier à entreprendre la publication et la traduction de collections manuscrites, ne voyait dans les opérations alchimiques que des expériences de chimie dont la finalité était la recherche de la synthèse de l’or. « Les alchimistes ont eu l’intuition de l’unité de la matière ».

« En explorant la matière, la science, aux 18ème et 19ème siècles, est arrivée à une opinion opposée. Les molécules qui identifient un corps sont composées de corps simples, indivisibles : les atomes. Les physiciens du 20ème siècle ont décomposé ce corps simple et vérifié ainsi la théorie alchimique traditionnelle de l’unité de la matière ».

La littérature alchimique, fort ancienne, remonte à une époque où la pensée n’était pas libre. La vérité était perçue comme analogue à une chose déjà dite clairement (la « révélation ») et dont l’explication et la transmission étaient le monopole d’une caste de clercs. Seule la hiérarchie cléricale était autorisée à produire du sens, à dire ce qui est vrai, bien et beau et elle disposait d’un « bras séculier » pour châtier les déviants. Toute idée neuve était donc considérée comme subversive parce qu’elle était neuve et non conforme au déjà dit.

Dans une société libre, la parole est libre et chacun s’exprime clairement. Dans une société totalitaire, il faut habiller ses idées de manière à ne pas provoquer de suspicion du censeur, créer un langage à double sens pour avoir de quoi se défendre si le censeur perçoit des propos susceptibles de déranger les certitudes obligatoires.

La littérature alchimique est donc à décrypter dans le contexte d’une orthodoxie obligatoire. L’alchimie, déjà tenue en grande suspicion chez les chrétiens comme chez les musulmans, était quand même un refuge pour les penseurs libres. Elle procurait des métaphores et des légendes propres à voiler, et en même temps à montrer ce que l’Initié doit lire.

Ceci étant, Daniel Béresniak nous invite à situer l’alchimie dans le contexte des structures et des valeurs des civilisations de son temps et de ses lieux, et se garder de l’interpréter selon notre façon actuelle de penser. «Elle ressemble à une science physico-chimique mais elle est aussi et surtout une expérience mystique : elle relie la matière et l’esprit, observe les relations entre la vie des métaux et l’âme universelle».

« La littérature alchimique parle de la matière et des métamorphoses à lui faire vivre au moyen des opérations. Cette matière est une métaphore pour l’esprit et les opérations alchimiques sont des métaphores pour signifier les expériences de la psyché ».

« Le Grand Œuvre alchimique et la Construction du Temple sont en réalité des allégories en miroir. Ils se projettent l’un dans l’autre. Ils signifient l’art de faire de l’homme aliéné, esclave de ses passions, un homme libre de ses actes, capable de distinguer l’action de la réaction. La finalité de l’alchimie est donc de sauver l’homme de sa servitude ».

« V.I.T.R.I.O.L. » nous invite donc à regarder en nous-mêmes et à trouver en nous la pierre cachée, celle qui manque à l’édifice pour s’accomplir et tenir debout. La terre est une allégorie de l’homme. En effet, en hébreu, le mot « terre », en tant que matière, se dit Adamah et dérive de Adam, l’homme.

Rectifier

« En rectifiant » signifie nécessairement qu’à un moment donné de la « visite », il y a une opération intellectuelle à effectuer. Cette opération intellectuelle, qui consiste à modifier le cours normal des choses, le sens de la visite, n’est concevable que si elle s’appuie sur des connaissances acquises, susceptibles de servir de références pour juger un état de fait. « En rectifiant » implique par conséquent pour moi la nécessité de posséder un savoir suffisamment étendu. Ce n’est pas la pierre cachée qui procure ce savoir, mais c’est ce savoir qui me permettra de la trouver. La pierre cachée est donc la conclusion, la récompense et la finalité d’un effort dont l’efficacité est rendue possible par le savoir.

Il conviendra donc que je m’interroge régulièrement sur le processus de ma pensée, sur ce qui conduit des questions aux réponses, essentiellement dans le rituel des Tenues, sur l’induction et la déduction. Je devrai me regarder penser, apprendre à m’étonner, même de ce qui parait évident.

La rectification m'apparaît donc comme une remise en question de ce qui semble acquis, une interrogation sur le processus de la pensée, une révision des outils de la pensée.

La rectification nous rappelle que chercher la vérité, c’est observer, supposer, généraliser et corriger sans cesse. La rectification est donc l’opération essentielle qui autorise la progression du savoir : c’est reconnaître l’erreur.

Laissons quelques auteurs tirer quelques conclusions.

Pour Edouard Plantagenet, « l’épreuve de la terre, c’est le passage dans le Cabinet de réflexion ».

Pour Raoul Berteaux, l’inscription « V.I.T.R.I.O.L. » concerne la « descente dans la terre » que le candidat est censé accomplir en descendant dans le Cabinet de Réflexion. Celui-ci est à considérer comme « un donné potentiel » offert à celui qui va se séparer du « vieil homme » et qui est reçu sous le signe de la « terre », en attendant d’être reçu dans le temple sous les signes de « l’air », de « l’eau » et  du   « feu ».

Pour Jules Boucher, l’expression désignée par les lettres «V.I.T.R.I.O.L.» est « une invitation à la recherche de l’Ego profond, qui n’est autre que l’âme humaine elle-même, dans le silence et la méditation ».

Enfin, pour Oswald Wirth, « pour apprendre à penser, il faut s’exercer à s’isoler et à s’abstraire. On y parvient en rentrant en soi-même, en regardant au-dedans, sans se laisser distraire par ce qui se passe au dehors. Le profane soumis à l’épreuve de la Terre est appelé à mettre en jeu les énergies latentes qu’il porte en lui-même. L’Initiation a pour but de favoriser la pleine expansion de son individualité ».

Après avoir suffisamment médité sur l’expression « V.I.T.R.I.O.L. », il me semblait urgent de me mettre à rédiger ! Par contre, le peu de temps qu’il me restait ensuite pour méditer au sujet des objets, des représentations symboliques et des sentences accrochées au mur, m’incite à présent à tenter d’approfondir leur signification.

Mon regard s’était posé sur le morceau de pain et la carafe d’eau. J’y décelai une complémentarité : ce pain ne pouvait exister que grâce à l’eau, au feu et à l’homme qui avait pu s’en servir. La récolte du blé pour fabriquer ce pain n’avait été possible qu’à condition que l’eau féconde la terre. Le pain est en effet le résultat d’une création réalisée grâce au travail, à l’observation, à l’ingéniosité de l’homme, à la maîtrise du feu.

Pour travailler, l’homme a besoin de force, de nourriture. Sa nourriture, l’homme ne peut l’obtenir que grâce à un certain savoir acquis. Et le savoir ne peut se développer que si la nourriture est assurée !

Associé à l’eau, le pain me faisait aussi penser à l’idée de privation, de renonciation. Pain et eau ne sont-ils pas les deux éléments nutritifs indispensables pour vivre ? Ne sont-ils pas les seuls éléments nutritifs que l’on trouve à la table du pauvre ? Pain et eau ne symboliseraient-ils pas non plus le repas sans plaisir ?

« Si le symbolisme de l’eau renvoie à la fécondité, aux origines, à la purification, si les divers aspects de l’eau suggèrent des associations nombreuses, nous dit Daniel Béresniak, le cabinet de réflexion présente cet élément sous une forme particulière, celle de l’eau contenue dans une cruche. Ce récipient est l’un des objets les plus anciens et le plus utile fabriqués par l’homme. La cruche d’eau renvoie plus à l’art du potier qu’au symbolisme de l’eau en général ».

« Comme la cruche, le pain est le fruit d’un effort et d’un savoir-faire qui ne s’improvise pas mais s’acquiert au cours d’un apprentissage. Le pain, fait de farine, est le premier et le principal aliment cuit. Il témoigne pour la grande révolution qui a permis l’élaboration de la civilisation. Cette révolution a permis le passage de la chasse et de la cueillette à l’élevage et à l’agriculture. Elle s’est déroulée lentement, au cours de nombreux siècles. Mais ce passage peut être qualifié de révolution car il a entraîné des changements profonds dans les mœurs. De là nous vient la notion de travail comme valeur sur laquelle se fonde une éthique. Le pain est donc le symbole de la grande révolution agricole à partir de laquelle ont été élaborés les mythes et les valeurs que les Francs-maçons cultivent aujourd'hui y reconnaissant le « levain » nécessaire au progrès et au bonheur. La fabrication du pain implique la maîtrise du feu. La cuisson situe le froment dans un nouveau processus élaboré exclusivement par l’homme. Le pain est, dans notre civilisation, la nourriture spirituelle et intellectuelle. Le processus de la vie du blé procure des métaphores pour raconter les étapes de l’évolution intérieure ».

Oswald Wirth précise aussi que « le pain et l’eau sont présents dans le Cabinet de Réflexion pour nous rappeler que la nourriture du corps est indispensable mais qu’elle ne doit pas être le but de la vie ».

Mes yeux s’étaient ensuite posés sur la représentation de deux sortes de soucoupes qui, d’après mes premières lectures, devaient contenir du sel et du soufre. Si le sel symbolise la stérilité mais aussi l’indestructibilité et l’incorruptibilité, le soufre a généralement un sens néfaste. Ces deux substances ont souvent une connotation négative. Cependant n’étaient-elles pas là pour me pénétrer du fait qu’aucune chose n’est bonne ou mauvaise en soi mais que seul l’homme rend la chose bonne ou mauvaise selon l’usage qu’il en fait. Ainsi, sans le sel, le pain n’aurait certes pas la même saveur !

C’était ensuite l’image du Coq qui m’incitait à la réflexion suivante : n’était-il pas le signe de l’avènement de la lumière initiatique ? Je pensais que cette représentation était là pour me rappeler que dans ce Cabinet de Réflexion je vivais le prélude à mon Initiation.

Je me préparais donc à ma mort de profane, à une renaissance, c’est-à-dire à ma naissance en tant qu’Apprenti-maçon. Ce fut alors le moment de me redemander pourquoi j’avais souhaité devenir Franc-maçon, ce que je pourrais apporter à la Franc-maçonnerie mais surtout si j’avais des qualités suffisantes pour y entrer.

Mais que disent les auteurs au sujet de la présence de ces trois dernières représentations symboliques dans le Cabinet de réflexion ?

Selon Jules Boucher, «les trois principes hermétiques figurent dans le Cabinet de Réflexion. Le soufre, symbole de l’esprit, et le sel, symbole de la sagesse et de la science, chacun dans une coupe ; le mercure, sous forme du Coq, attribut d’Hermès».

Selon Jean-Pierre Bayard, « les trois principes fondamentaux donnés par l’alchimie, le soufre, le sel et le mercure, sont les trois éléments principaux du corps de l’homme. Le soufre ou feu irradie le sang, le sel fixe l’eau, le mercure correspond à la terre ».

Albert Poisson associe ces éléments au Triangle, symbole de l’équilibre absolu ; au premier rang le signe du soufre, symbole de la Force ; au second rang, le signe du mercure, la Matière ; au troisième rang, le signe du sel, le Mouvement. 

Instrument de mesure du temps parfois bien utile en cuisine, je me demandais si la présence d’un sablier ne devait pas évoquer le temps qui passe, la fuite du temps, l’éphémère et la vanité.

Ce sablier, je pouvais le retourner. Cette action m’amenait à l’idée du renversement du temps, à la possibilité du retour dans le temps, du retour aux origines.

Ce sablier a une forme tout à fait singulière : si je le retourne, sa forme ne change pas ! Le haut et le bas se confondent. La forme du sablier me montre donc l’analogie entre le haut et le bas. En retournant ce sablier, j’interviens pour faire varier l’écoulement du sable, pour changer le cours de ce phénomène. Pourtant cette variation tient compte de lois qui régissent le monde, et dans ce cas précis, les lois de la gravitation et de la pesanteur notamment, des lois qui marquent les limites de mes pouvoirs mais qui m’aident à changer le cours des événements si je fais l’effort de les respecter et de bien m’en servir.

Le sablier représente la durée disponible, une provision de temps présent. Je le retourne pour consommer cette provision. Je peux regarder s’écouler le sable à travers l’étroit goulot et méditer, comme Lamartine, sur la « chute éternelle » du temps.

Le sablier est donc un outil conçu pour mesurer une durée déterminée. Mais la durée ne se confond pas avec le temps. Elle n’en est qu’une modalité parmi d’autres : simultanéité, succession, passé, présent, avenir.

Le crâne et la faux

Je m’apprêtais ainsi à une vie nouvelle. Mais pour y accéder, il me fallait symboliquement mourir de ma vie de profane. Voilà sans doute ce que me suggérait d’une part le crâne humain, symbole de la mortalité humaine mais aussi de tout ce qui survit après la mort et, d’autre part, ce dessin symbolique, ce squelette qui manie la faux, cette allégorie de la mort. Celle-ci m’indiquait que la mort est le lot de tous et que nous sommes tous égaux devant elle. La faux égalise en effet tout ce qui vit. Qu’importe donc de posséder plus ou moins que les autres ! Ce crâne n’était-il pas là aussi pour me suggérer qu’il m’est possible de m’approprier la pensée et l’expérience des Anciens ?                                                      

Pour Oswald Wirth, « les emblèmes funèbres du Cabinet de Réflexion doivent nous rappeler la fin nécessaire des choses, la fragilité de la vie humaine et la vanité des ambitions terrestres », tandis que pour Daniel Béresniak, « les symboles du Cabinet de Réflexion sont à regarder comme les références de toute civilisation : comment l’homme se situe dans l’univers, évocation de la mort, comment l’homme perçoit son propre destin, son pouvoir sur la nature et sur lui-même et les éléments alchimiques, comment tout cela autorise un savoir-faire, son rapport au temps et à la durée. Ainsi, ces références sous les yeux, le postulant, le candidat aux mystères, écrira son propre testament philosophique ».

Ma mort était donc proche. Je me rendais compte que je n’étais que bien peu de choses.

R :. F :. A. B.

 

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Publié le 30 Septembre 2026 par T.D

 

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L’écriture comme outil d’introspection

Publié le 30 Septembre 2026 par T.D

L’apprenti garde le silence pour observer, intégrer, comprendre. Vient ensuite le temps où il prend la parole, au grade de compagnon. Cette étape que je m’apprête à franchir, si j’en suis jugée digne, n’est pas sans m’inquiéter.

Une illustration en noir et blanc représentant un vieil homme assis à un bureau, penché sur un parchemin. Il porte une tenue traditionnelle avec une coiffe et semble écrire ou dessiner avec un pinceau. Le bureau est en bois et contient plusieurs rouleaux de parchemin. Sous le bureau, il y a un chat endormi. L'arrière-plan montre un mur avec des motifs décoratifs. L'atmosphère générale de l'image est paisible et concentrée.

Alors même que je pose ces mots je me rends compte qu’il me faudrait sans doute comprendre pourquoi cette inquiétude, alors que ma vie est un constant va-et-vient entre le silence et la parole. Qui sait, peut-être que la rédaction de cette planche me permettra en filigrane d’analyser mon rapport profond à l’écriture et au partage des mots ? Il n’est pas question de prendre ce temple pour un divan de psy. Je m’en tiendrai à mon sujet : l’écriture comme outil d’introspection.

L’introspection est elle-même une méthode de connaissance et de perfectionnement de soi, de maîtrise, de transformation de notre rapport au monde : or, n’est-ce pas ce que nous venons chercher en franc-maçonnerie ? L’écriture comme outil d’introspection est un processus qui débute avant même que la plume ait touché le papier. Il commence lorsque la matière spirituelle au sens de l’esprit se rassemble et que les pensées s’ordonnent ; il se poursuit lorsque la main son alliée formalise l’idée, qu’elle la rend tangible. J’aime ce moment magnifique, suspendu, cet entre-deux, qui voit le travail intellectuel et manuel s’épouser dans une valse où l’harmonie des deux est nécessaire pour rendre la danse juste et parfaite. L’idée est là, retranscrite, mais cerveau et main interagissent avec ferveur pour biffer, tailler, raboter, révéler.

Le symbole de la main

Certes, la franc-maçonnerie repose sur une tradition orale, pour préserver ses secrets. « Je ne sais ni lire ni écrire, je ne puis qu’épeler… » Pardonnez-moi cette planche écrite ET lue, dans laquelle je tenterai d’évoquer le lien entre écriture et franc-maçonnerie ainsi que ce que j’ai vécu dans le cabinet de réflexion, où se déroule pour le profane la première expérience d’écriture maçonnique.

Je ne suis pas venue à la franc-maçonnerie par les écrivains, mais par le symbole de la main, ce qui me fait penser tout de même qu’il y a un lien, car qui mieux que la main écrit ?

Une bague en platine de ma mère m’intriguait depuis le plus jeune âge : l’anneau était un entrelacs de symboles de l’infini et il était orné de deux mains serrées. Elle me confia qu’il s’agissait d’une bague maçonnique. Lorsque j’ai commencé à réfléchir à mon sujet de planche, j’avais d’ailleurs envie d’écrire sur la chaîne d’union, symbole incarné dans ce moment si particulier où nos mains se joignent et où j’ai eu la grande surprise de ressentir, lors de ma première tenue, une chaleur me traverser - je ne savais pas encore que ceci portait un nom mystérieux, un peu magique, à la mélodie pourtant rocailleuse : ÉGRÉGORE. Une sensation proche de celle qu’on éprouve lorsqu’on se dépasse physiquement ou intellectuellement, quand on franchit l’étape où l’effort est si douloureux que l’abandon menace, mais que l’on terrasse sa fatigue. Des ailes poussent. Et personnellement, je me dépasse… grâce à l’écriture. Pour moi, l’écriture était jusqu’à présent « un acte d’amour » (Cocteau). Si bien sûr, j’ai toujours pensé que l’écriture était un moment d’introspection, je ne la considérais pas comme un outil.

L’épreuve de la Terre

Ce qui m’amène au cabinet de réflexion, où se déroule, comme dit plus haut, la première expérience d’écriture maçonnique. Je n’en avais pas conscience : nous vivions déjà mes jumeaux et moi notre première épreuve d’initiation, dans les entrailles du monde. Athanor. La grotte depuis laquelle on perçoit de la lumière et des ombres. L’épreuve de la Terre.

Dans le cabinet de réflexion, à la faible lueur de la bougie, il s’agit d’écrire son Testament philosophique. De combien de minutes dispose-t-on ? Pourquoi ce pain et ce crâne, est-on dans un cabinet de punition ? Testament philosophique : le mot est inquiétant. À quoi servira-t-il ? Par qui sera-t-il lu ? Mais s’annonce bientôt la nécessité de dépasser l’appréhension du Temps et du jugement. Les lettres inscrites sur le mur, « Vitriol »», revêtent une autre dimension. Et se produit un déclic. On écrit bel et bien ce Testament parce que désormais, la vie de maçon sera une histoire de dépassement entre soi et soi-même. « Visite l’intérieur de la terre et en rectifiant tu trouveras la pierre cachée », ou encore « Connais-toi toi-même »» : c’est le début d’une aventure qui peut ne pas finir.

Sincérité et honnêteté

Après avoir paniqué, j’ai aimé cet instant qui contient en lui la suite. Cet instant où j’ai pensé qu’il fallait être sincère, parce que je n’avais pas de réponse particulièrement brillante à apporter aux questions. Que si mes réponses ne convenaient pas, ce ne serait pas grave ! Car ce qui importait, c’était mon honnêteté. Je crois que mon écriture en particulier, et mon rapport aux autres en général, a beaucoup gagné en simplicité depuis lors. Le devoir de plaire s’efface devant celui d’être sincère. L’artifice n’est plus de mise. L’écriture dans le cabinet fait émerger une conscience plus aiguë de notre finitude et de cet ego qui nous joue souvent des tours. L’expérience de l’écriture maçonnique ne s’arrête pas là : pensons à l’alphabet maçonnique, qui nous apprend à regarder l’écrit avec un troisième œil ; aux symboles du tapis de loge que nous reproduisons pour les fixer dans notre mémoire. Pensons aussi à cet art difficile et exigeant qui consiste à être secrétaire, rouage essentiel de la loge. Écrire fixe la mémoire et permet d’échanger, comme le prouvent ces planches que les frères et sœurs rédigent avec passion pour discuter de sujets nobles.

Ai-je besoin de vous redire mon grand amour pour l’écriture manuscrite ? Le manuscrit a ceci d’émouvant qu’il montre le fameux work in progress, les doutes, hésitations, corrections, l’agacement, l’envolée joyeuse (plus rare). Le maçon travaille à son édifice, il le construit patiemment, le déconstruit aussi, se décourage, mais n’abandonne pas.

Les écrivains maçons

Ce qui m’amène à évoquer, pour finir, les écrivains maçons. Je ne parlerai pas de Voltaire. Mais de ces frères qui, parce qu’ils ont vécu l’initiation, ont produit des textes de grande importance sur les plans humain, sociétal et symbolique.

Rudyard Kipling, Nobel de littérature en 1907, initié très jeune en 1895, est l’un de ceux qui a merveilleusement écrit sur ces trois plans. Il est l’auteur du célèbre « If » adressé à son fils, ou encore du Livre de la Jungle où Mowgli est ce petit animal humain qui devient homme dans l’épreuve et grâce à la maîtrise du feu ; auteur aussi du poème « La Loge mère », qui célèbre les vertus d’une maçonnerie rassemblant des êtres de tous milieux, couleurs et croyances. « L’ensemble du travail de Kipling est traversé par les idées maçonniques. Son œuvre évolue en permanence au cours de sa réflexion initiatique », indique le livre Les Grands textes de la franc-maçonnerie décryptés .

Citons encore Choderlos de Laclos, favorable à l’initiation et à l’instruction des femmes, et qui clame en 1777 lors de l’inauguration d’une loge d’adoption : « Vous verrez des femmes qui savent obéir, travailler et se taire. » MMTTCCSS, rions, écrivons et ne nous taisons que lorsque nous sommes apprenties.

Quatre épreuves symboliques

La composition de cette planche est un cheminement qui me rappelle au fond les 4 épreuves symboliques qui conduisent le profane à la lumière. L’épreuve de la Terre : il s’agit du magma d’idées et des brouillons ayant conduit à ce que je vous livre. L’épreuve de l’Air, volatile et turbulente, celle des doutes : il s’agit de l’esprit critique, parfois dur, mais dont l’objectif est de souffler sur les scories pour garder l’essentiel. L’épreuve de l’Eau : voilà l’apaisement, et le texte paraît plus fluide. On pense avoir trouvé le mot juste plutôt que le mot beau — les deux ne sont pas incompatibles. Enfin l’épreuve du Feu : elle détruit, mais c’est pour mieux renaître. Elle éclaire et consume. C’est le regard de l’autre sur soi. C’est le regard du frère qui accueille l’initié ou écoute son premier morceau d’architecture. Ce que je vis maintenant, sous vos yeux.

Jane Ross

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Le Testament Philosophique

Publié le 30 Septembre 2026 par T.D

Comme vous le savez, le temps est un concept purement humain, et par là tout relatif. Hier donc, on me fit pénétrer dans un réduit noir, éclairé s'une seule lumière flageolante, parce que je prétendais être digne de devenir M\. Aujourd'hui, on me re-pose les mêmes trois questions qui ont été mon premier contact avec ce que je savais pas encore être un Ordre -au sens chevaleresque du terme-, et auxquelles j'ai alors répondu de façon purement spontanée, ne serait-ce que parce, avant même d'être ni nu ni vêtu, il me fallait mettre à nu mon intimité. Et quelle question plus intime dans notre monde actuel que celle de sa foi ? Depuis, j'ai au moins appris au contact de mes FF à me débarrasser de ces fausses pudeurs : Tout ce que je dirai ce soir est personnel, subjectif, non livresque, même si ma gestation depuis ces premiers temps m'a amené à relire, mais d'un autre oeil, des textes sacrés depuis longtemps délaissés.
Rappelons ces 3 questions que nous avons tous méditées dans les mêmes conditions:
1) Quelle est votre croyance sur l'existence d'un Dieu créateur et principe unique de toute chose; sur la Providence et sur l'immortalité de l'âme humaine; et que pensez vous de la religion chrétienne?
2) Quelle idée vous êtes vous formée de la vertu considérée dans ses rapports avec Dieu et avec la religion, avec vous même et avec vos semblables?
3) Quelle est votre opinion sur les vrais besoins des hommes, et en quoi croyez vous que vous puissiez leur être le plus utile? Honnêtement, je n'ai aucune souvenance de mes 1ères réponses, faites dans l'émotion de l'instant. J'avais à l'époque la foi dite du charbonnier, héritée de mes parents, aveugle et sans question...
J'ai, depuis, et au travers de mon cheminement d'éternel apprenti, entrepris une démarche dont je ne sais où elle me mènera, mais dont j'ai l'intuition profonde qu'elle vise essentiellement à me faire recouvrer une dimension spirituelle oubliée sous le poids du monde profane.
A défaut de réponse définitive, cette lente maturation m'amène à des questions, et d'abord celle-ci: répondrais-je aujourd'hui de la même façon à ces 3 questions de la chambre de préparation?
J'aurais pu m'inspirer de notre Rituel d'Apprenti, qui contient toutes les réponses, mais, je vous l'ai dit, à question personnelle, réponse personnelle...Aussi me permettrez vous, V\M\, une première audace: ces 3 questions se résument pour moi en une seule -tout comme Dieu est unique dans la Trinité- tant je suis désormais convaincu qu'il ne peut y avoir de vraie foi sans vraie vertu et sans conscience active de la vraie nature de l'homme, donc de ses vrais besoins.
La réponse revient donc à une quête de la Vérité, et c'est peut-être là que se situe l'essence de la voie initiatique. Comme le résume si bien l'Article 1 de notre règle: "La F\M\ est une fraternité initiatique, qui a pour fondement traditionnel la foi en Dieu, G.A.D.L.U., et en Sa volonté révélée". Dès lors, tout s'enchaîne: la présence du Livre de la Loi sur l'autel du V\M\, que, nous dit notre catéchisme, "tout F\M\ doit méditer", et sur laquelle se fondent l'équerre, le compas et le pouvoir du V\M\, symbolisé par son épée posée; l'engagement du nouvel apprenti sur ce même Livre, qui matérialise, en tant que fidèle de la Tradition, son adhésion aux règles qu'Il prescrit; mais, plus encore, son adhésion aux enseignements, mythes, voire mots, qui, dans le Livre, superposent à l'usage fondamentalement religieux, un usage maçonnique qui, peut-être, le dépasse, sans pour autant le transcender. Le serment maçonnique est donc conscience de la religion exotérique, mais aussi pénétration ésotérique des significations du Livre.
Dans notre R.E.R., l'ouverture -l'"introït" - se fait au 1er verset de l'Evangile de St Jean, "patron" de l'église intérieure, qui, dès sa première parole, révolutionne la Genèse hébraïque et ouvre le cherchant sur l'Univers. Dès lors, nul étonnement devant l'ancienneté du serment sur St Jean, depuis les premiers temps du Christianisme tels que rapportés par St Augustin, en passant par le serment des empereurs germaniques ou par les alchimistes, pour qui, dès la "Légende dorée" du XIIIème siècle, "Jean a changé en or les branches d'arbres des forêts", l'or de ce Grand Oeuvre étant, bien entendu, d'ordre spirituel.
Mais si, on le sait, notre rituel est, de par ses origines, d'essence catholique; certains régimes adjoignent à la Bible d'autres volumes de la Sainte Loi, lorsqu'il y a en Loge des F.F. de confessions différentes, comme pour souligner, s'il en était besoin, la vertu maçonnique de tolérance dans la reconnaissance de toutes les traditions et de leur unité transcendante, pourvu qu'il n'y ait ni agnosticisme, ni indifférence. Seule en effet la compréhension de l' unité transcendante permet de concilier le respect des formes et des voies, l'acceptation de leurs différences et leur dépassement dans la non-dualité, donc la prétention, justifiée, de notre Ordre à l'universalité (sens étymologiques, d'ailleurs, de "catholique").
Dans la même voie des rappels historiques signifiants, la G\L\ des Anciens d'Angleterre, dont on connaît la rigueur chrétienne, notamment dans l'observance des fêtes de St Jean, ouvrait pourtant ses travaux à la 2ème épître de Pierre, que je résume: "Que la grâce soit multipliée par la connaissance de Dieu et de Jésus! Par elle nous possédons les plus grandes promesses, afin que vous deveniez participants de la nature divine. Faites donc tous vos efforts pour joindre à votre foi la vertu, à la vertu la science, à la science la tempérance, à la tempérance la patience, à la patience la piété, à la piété l'amour fraternel, et à l'amour la charité". Outre un fascinant énoncé des vertus cardinales -ou maçonniques-, on y trouve une véritable promesse initiatique: participer à la nature divine, plus forte encore dans le texte original latin, où le mot "consortes" implique une véritable fusion. Comme le dit encore St Jean (10,34): "Vous êtes des dieux", ou St Anathase d'Alexandrie au IVème siècle:"Dieu est devenu homme pour que l'homme devienne Dieu"...
Ainsi inspirés, nos "Pères fondateurs" ( Saint-Martin, Willermoz, Turckheim...) fixeront, dans la Règle des Loges Réunies et Rectifiées entérinée à Wilhemsbad, comme but à l'initiation maçonnique de recouvrer "la ressemblance divine" pour pénétrer "dans les régions supérieures qui sont l'héritage et la vraie patrie" du Maçon, afin "d'être réuni à jamais" à Dieu. C'est ce que la doctrine patristique nomme la "déification", qui est au cœur de la mystique orthodoxe; mais à l'usage religieux, la voie initiatique joint, pour atteindre ce but ultime, une pratique qui le dépasse, je l'ai déjà dit, sans le contredire.
Parmi les vertus qui sont -ou devraient être- partie intégrante de ce processus, il en est certaines qui dépassent aussi le cadre strictement religieux :
Ainsi du silence, prescrit non seulement aux apprentis, mais par le V\M\,"au nom de l'Ordre, à tous les ouvriers", comme condition de l'attention, au travail d'abord, mais aussi et surtout à la découverte progressive de Dieu en nous, dont, après le prophète Isaïe, après St Luc (17,21), pour qui il "est la condition de la découverte du royaume de Dieu", puis bien d'autres, les Trappistes ont fait leur règle...Cet "Ordre des Cisterciens Réformés de la Stricte Observance" va jusqu'à ne s'autoriser qu'une parole, mais quotidienne: "Frère, nous devons mourir". Car notre statut de mortel est la condition, la promesse ultime, de renaissance en Dieu, de rencontre avec notre âme immortelle; condition qui semble être le propre de tout rituel initiatique, rappel de toute étape sur la voie, comme le symbolise déjà notre propre rituel de réception, dès l'accès à la chambre de préparation.
Ainsi de l'Amour, qui situe l'homme-Dieu auprès du Christ, "intercesseur", comme le dit Martinez de Pasqually dans un titre qui en dit long ("Tableau Naturel des Rapports qui existent en Dieu, l'Homme et l'Univers", 1782), dans la réintégration de l'homme en son état originel d'"image immortelle de Dieu", mais qui le situe aussi auprès de ses semblables, dimension qu'apportent Willermoz et Turckheim, en assignant comme but actif à l'Ordre au Convent des Gaules (1778), à partir de l'égregor de forces individuelles qui le composent, de "former un dépôt de lumières et de bienfaits": les "Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte" dispensent leurs lumières par la connaissance de soi, premier "bienfait", qui mène à la "contemplation auguste de la Vérité", et par la pratique de la charité, dans tous ses sens, matériels et spirituels. Comme le disait encore Willermoz à Wilhemsbad, "la 1ère classe a pour unique but l'étude et la pratique des vertus morales, sociales, religieuses et patriotiques, et d'une bienfaisance active qui la rende utile à l'Ordre et à l'humanité". Là encore, le fondement de la vertu se trouve dans les Saintes Ecritures: rapportée par St Luc (10,25-37), la parabole du bon Samaritain en est l'exemple type. A la parole de Jésus "Tu aimeras ton prochain comme toi même" répond la question "Qui est mon prochain?". La réponse de Jésus est, dans le contexte quasiment tribal de l'époque, scandaleuse, et pourtant imparable: c'est le Samaritain, ethnie honnie des Juifs pieux, mais "qui a fait preuve de bonté". Pour nous, Maçons, dont la fraternité a pour dimension l'universalité, le message est bien celui de l'amour, qui abat les frontières entre les hommes, pourvu qu'il s'identifie à l'amour de Dieu. Et si, dans le texte sacré original, aimer et connaître sont un seul et même verbe, travailler à la gloire du G.A.D.L.U., c'est à la fois le connaître, se connaître soi-même, l'aimer, et aimer son prochain comme soi-même. J'allais presque dire: et la boucle est bouclée...
Pour revenir à mon propos initial, c'est ainsi que je répondrais aujourd'hui, V\M\, à la question - que je pense avoir été scindée en trois pour des raisons symboliques - posée au candidat maçon dans la chambre de préparation, autre appellation symbolique puisque d'origine hermétiste, voire alchimique. C'est par cette méditation forcée que commence notre "grand oeuvre", quête longue et difficile, tout comme celle du Saint Graal ou plus encore, de la Jérusalem céleste chère à notre tradition chevaleresque et johannique. La réponse à cette question de Dieu, de Dieu fait homme, de Dieu en l'homme, indissociable de la vertu, est plus qu'un besoin: c'est la quête même du sens de notre existence, notre raison d'être en Maçonnerie, tant il est vrai que chercher Dieu, au travers du concept universel de G.A.D.L.U., c'est trouver l'homme.
Merci, V\M\, de m'avoir donné les outils de cherchant, désormais persévérant, avec un infime rayon de lumière. Vous avez ainsi répondu vous-même à la 3ème question.

J'ai dit, V\M\

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Publié le 29 Septembre 2026 par T.D

 

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Le testament philosophique : que faut-il écrire ?

Publié le 29 Septembre 2026 par T.D

Dans le cabinet de réflexion, on vous demandera d'écrire quelques lignes sur ce que vous croyez devoir à vous-même, aux autres, au monde, et sur ce qui vous amène. C'est le testament philosophique. Il n'y a pas de bonne réponse : seulement une réponse sincère. Voici ce que j'aurais aimé qu'on me dise avant.

En bref

  • Le testament philosophique est un court texte écrit seul, dans le cabinet de réflexion, juste avant l’initiation.
  • Les questions varient selon les rites, mais portent toujours sur vos devoirs et sur le sens de votre démarche.
  • Écrivez court, écrivez vrai, et osez « je ne sais pas ».
  • Évitez les modèles trouvés en ligne, le sermon et la dissertation.
  • Le texte est lu devant la loge ; ensuite, selon les usages, il est conservé, rendu ou brûlé.

Si vous lisez ceci, c’est peut-être que votre initiation approche, et que ce mot vous trouble : testament. On vous a prévenu qu’il faudrait écrire, seul, dans une petite pièce sombre. Vous cherchez ce qu’il faut mettre. J’ai cherché aussi, à l’époque. Voici ce que j’aurais aimé lire.

Qu’est-ce que le testament philosophique ?

C’est un texte de quelques lignes, parfois d’une page, que le candidat à l’initiation écrit dans le cabinet de reflexion juste avant d’entrer en loge. On l’appelle testament parce que l’initiation raconte une mort et une naissance : celui qui écrit va quitter, symboliquement, sa vie d’avant. Il laisse donc ses dernières volontés. Pas sur ses biens, sur ses idées.

Le mot fait peur. Il ne devrait pas. Personne ne vous demande de résumer votre vie.

Quelles questions vous posera-t-on ?

Elles changent d’un rite à l’autre, et parfois d’une loge à l’autre. Les formulations publiées dans les ouvrages et la presse maçonnique tournent autour de quelques thèmes :

  • ce que l’on doit à soi-même ;
  • ce que l’on doit à ses semblables, à sa famille, à la cité, à l’humanité ;
  • ce que l’on doit à son pays ;
  • dans certains rites, ce que l’on pense de Dieu ou de l’immortalité de l’âme ;
  • souvent, pourquoi l’on veut entrer en franc-maçonnerie, et ce que l’on voudrait laisser derrière soi.

Vous découvrirez les vôtres sur la feuille. Inutile de les deviner, et inutile de préparer vos réponses : ce n’est pas un examen.

Des livres, des feuillets écrits à la main, un crâne et un sablier : bien avant les loges, les peintres de vanités mettaient déjà l’écriture face au temps. Evert Collier, Vanité, nature morte aux livres, manuscrits et crâne, 1663, Musée national de l’art occidental, Tokyo (domaine public).

Que faut-il écrire ?

Ce que vous pensez, ce soir-là. Trois conseils, pas davantage.

Faites court. Quelques phrases par question suffisent. Le temps est compté, un sablier est posé sur la table pour vous le rappeler, et un texte bref et juste pèse plus qu’un long.

Dites vrai. Si vous doutez, écrivez que vous doutez. Si une question vous laisse sans réponse, dites-le. « Je ne sais pas encore » est une réponse honnête, et c’est peut-être la plus maçonnique de toutes : on n’entre pas en loge parce qu’on a trouvé, mais parce qu’on cherche.

Ne cherchez pas l’effet. Personne ne notera votre style. La loge qui vous écoutera ne cherche pas un orateur, elle cherche à savoir qui entre.

Pour ma part, j’avais redouté la feuille blanche. Elle ne l’est pas restée longtemps. J’ai écrit presque d’un trait, avec le sentiment étrange d’être inspiré, presque content de moi. Et l’on est venu me chercher à l’instant précis où je posais le stylo. Je raconte ce moment seul dans le cabinet de reflexion Avec le recul, je crois que ce qui venait si facilement, c’était moins une pensée qu’un état : celui de quelqu’un qui accepte enfin de se poser des questions.

Ce qu’il vaut mieux éviter

Les modèles. On trouve en ligne des testaments « types », parfois vendus. Ne les apprenez pas. D’abord parce que vous écrirez sur place, sans vos notes. Ensuite parce qu’un texte emprunté s’entend : la loge a écouté beaucoup de testaments, elle reconnaît très bien celui qui récite.

Le sermon. Ce n’est pas le lieu de défendre une cause ou d’annoncer un programme. On vous demande ce que vous croyez devoir, pas ce que les autres devraient faire.

La dissertation. Pas d’introduction, pas de plan en trois parties, pas de citations pour faire savant. Vous n’avez rien à prouver.

La peur de mal faire. On ne rate pas un testament philosophique. Le seul texte raté serait un texte faux.

Que devient le testament ?

Il est lu devant la loge pendant la cérémonie. C’est un moment singulier : vos mots, dits par une autre voix, devant des gens que vous ne voyez pas encore.

Ensuite, les usages varient. Selon les rites et les loges, le testament est conservé, rendu au nouvel initié, ou brûlé, ses cendres lui étant parfois remises en souvenir. Qu’on puisse le relire ou non, on n’oublie guère ce qu’on y a mis.

Je ne suis plus tout à fait d’accord avec ce que j’affirmais ce soir-là. C’est plutôt bon signe. Si la franc-maçonnerie m’a appris quelque chose, c’est qu’on peut trancher une question et accepter, plus tard, de la trancher autrement.

Et vous ?

Si l’on vous tendait la feuille ce soir, que vous resterait-il à dire ? Qu’est-ce que vous croyez devoir, et à qui ? Et de toutes vos certitudes, lesquelles accepteriez-vous de voir brûler ?

 

 

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