- Par Stéphane Korsia-Meffre
Même conscients de notre héritage gréco-romain et judéo-chrétien, peu d’entre nous réalisent ce que nous devons à la pensée d’un homme qui vécut il y a trois mille ans, en Asie centrale. De Zarathushtra, il ne nous reste qu’une évocation orientalisante dans quelques chefs-d’œuvres littéraires et musicaux. Et pourtant …
L'illustration représente une structure architecturale ancienne, probablement un temple ou un sanctuaire, avec des murs ornés de motifs géométriques. Le bâtiment est placé sur une plateforme surélevée, accessible par des escaliers. À l'intérieur, on distingue un autel ou une table sacrificielle. Au-dessus de la structure, des symboles célestes tels que des étoiles, une lune et des nuages sont représentés. Au premier plan, une figure mythologique avec des ailes étendues, vêtue d'une robe, est positionnée face à la structure. La figure semble être un être céleste ou un ange, avec des ailes déployées et des détails complexes sur la robe. L'ensemble de la scène est en noir et blanc, avec des nuances de gris pour les ombres et les détails.
Pour un franc-maçon, quel peut être l’intérêt de se pencher sur une religion orientale vieille de plus de vingt-cinq ou trente siècles, dont les adeptes ne sont guère plus de quelques centaines de milliers aujourd’hui ? L’étude du zoroastrisme, de son idéologie, de ses origines et de ses avatars, révèle pourtant l’influence profonde que cette religion a exercée sur notre culture judéo-chrétienne et, plus récemment, maçonnique. Les francs-maçons sont les petits-enfants de Zoroastre, pour d’autres raisons que l’orientalisme mystique des fondateurs de la maçonnerie française.
Zoroastre, objet de nombreux fantasmes au temps des Lumières
Avant de nous pencher sur la religion de Zoroastre et ses échos dans la franc-maçonnerie, examinons sa présence dans l’histoire intellectuelle de l’Occident. Le nom même de Zoroastre, au lieu du nom originel de Zarathushtra, vient des auteurs grecs qui, depuis Xanthus de Lydie au Ve siècle av. JC, considèrent l’ancien prophète comme un symbole de sagesse et de retenue. Cette image assez fictionnelle de Zoroastre, mathématicien, astronome et mage, va persister jusqu’au XVIIIe siècle.
La première compilation de toutes les références grecques, latines, hébraïques et arabes concernant Zoroastre est publiée en 1700 à Oxford par Thomas Hyde (Historia Religionis Veterum Persarum eorumque Magorum). En 1718, une première copie de l’Avesta, le texte sacré de référence du zoroastrisme, est rapportée en Angleterre depuis le comptoir britannique de Surat, sur la côte ouest de l’Inde, mais nul ne peut alors la traduire. Certaines de ses pages sont copiées à l’identique et envoyées à travers l’Europe, excitant la curiosité des intellectuels locaux pour ce qui était alors considéré comme un respectable, voire admirable, exemple de religion pré-chrétienne.
Dès lors, comme en témoignent le Zoroastre de Rameau et le Sarastro de La Flûte Enchantée, de Mozart, l’image de Zoroastre devient une référence pour les francs-maçons du XVIIIe siècle qui, à l’instar de Voltaire, y projettent une sorte de déisme éclairé :
Cette loi souveraine, à la Chine, au Japon
Inspira Zoroastre, illumina Solon,
D’un bout du monde à l’autre, elle parle, elle crie :
« Adore un Dieu, sois juste, et chéris ta patrie. »
Poème sur la loi naturelle, 1751
Le zoroastrisme, son prophète et l’Avesta restent l’objet de fantasmes jusqu’à ce que, en 1771, après une épopée indienne de dix-sept années riches en éléments romanesques, Abraham Hippolyte Anquetil du Perron en publie une première traduction qui lui attire les foudres de tous ceux qui avaient placé leur admiration en Zoroastre.
L’Avesta est une compilation de textes de diverses époques, dont la plupart n’ont trait qu’à des éléments de rituels perçus comme ridiculement stricts ou à une démonologie indigne de celui qui était alors considéré comme l’un des grands penseurs de l’Antiquité. Voltaire et Diderot accablent le pauvre Anquetil du Perron dont la traduction ne sera validée que dans les années 1820 par un grand philologue de l’époque, le Danois Rasmus Rask.
L’irruption de Zoroastre dans la philosophie moderne
Autour de la fin des années 1850 et du début des années 1860, les textes sacrés du zoroastrisme passionnent les cercles philologistes européens et, parmi leurs participants, un jeune étudiant de l’université de Bonn, Friedrich Nietzsche. Celui-ci est profondément marqué par le dualisme zoroastrien qui fait écho au protestantisme dans lequel il a grandi et dont il vient tout juste de se libérer.
La figure de Zoroastre va littéralement hanter les rêves du jeune philosophe pendant presque vingt ans, jusqu’au jour de l’été 1881 où, en séjour à Sils-Maria, en Haute-Engadine :
J’étais assis ici à attendre, à attendre – sans rien attendre,
Par-delà bien et mal, jouissant tantôt de la lumière,
Tantôt de l’ombre, tout jeu seulement,
Tout lac, tout midi, temps sans but.
Et soudain, amie ! Un devint Deux –
Et Zarathoustra passa devant moi…
Sils Maria (1882)
Dans les mois qui suivent, Nietzsche écrit les quatre livres d’Ainsi parla Zarathoustra, une bouffée quasi-prophétique écrite dans une langue aux accents bibliques. Dans ce texte, Nietzsche fait parler Zarathoustra car, selon lui, « le premier, [il] a vu dans la lutte du bien et du mal la vraie roue motrice du cours des choses. La transposition en métaphysique de la morale conçue comme force, cause, fin en soi, telle est son œuvre. Mais cette question pourrait au fond être considérée déjà comme une réponse. Zarathoustra créa cette fatale erreur qu’est la morale ; par conséquent, il doit aussi être le premier à reconnaître son erreur ».
Dans l’ouvrage de Nietzsche, le prophète renie sa morale originelle pour annoncer que, Dieu étant mort, notre nouvelle tâche morale est de nous transcender, d’aller au-delà de notre nature humaine, vers le Surhomme, notre finalité. « L’homme est une corde tendue entre l’animal, et le Surhomme une corde en travers d’un abîme ».
Issu d’une longue lignée de pasteurs, Nietzsche fait, comme Zarathoustra, la réforme de la morale de son temps, demandant que le travail de l’homme sur soi-même soit fait selon un nouveau jeu de valeurs, par-delà le bien et le mal tels que définis par les religions judéo-chrétiennes. Désormais, la finalité du combat intime devient le dépassement perpétuel de soi-même.
Friedrich Nietzsche né le 15 octobre 1844 à Röcken (Prusse) mort le 25 août 1900 à Weimar (Allemagne)
Cette image est une photographie en noir et blanc représentant un homme nommé Friedrich Nietzsche. Il est assis, la tête légèrement inclinée sur sa main, dans une pose pensive. Il porte une veste et une cravate, et son visage est orné d'une moustache. L'image est encadrée en forme d'ovale, ce qui met en valeur le visage et le buste de Nietzsche. L'arrière-plan est flou, attirant l'attention sur le sujet principal. L'expression de Nietzsche semble sérieuse et contemplative, reflétant une profonde réflexion ou une concentration intense.
Faravahar : Le Faravahar, symbole central du zoroastrisme : ange-gardien, prêtre ? Un symbole toujours populaire dans l’Iran contemporain
Cette image en noir et blanc représente une sculpture ornementale du Faravahar, un symbole central du zoroastrisme. Le Faravahar est une figure humanoïde avec des ailes déployées, positionnée au centre de l'image. La figure porte une coiffe et une tunique, et ses ailes sont représentées de manière détaillée avec des plumes. La sculpture est encadrée par deux figures plus petites de chaque côté, chacune tenant un objet. L'arrière-plan présente des motifs décoratifs et des éléments architecturaux, incluant une arche et des motifs floraux en bas. La composition globale est symétrique, avec le Faravahar comme point focal.
D’une certaine manière, Nietzsche réinterprète le zoroastrisme pour lui permettre de survivre dans un monde où les travaux de Darwin sont en train de détruire une certaine conception de Dieu, tout comme le décès trop précoce de son père et de son frère avaient annihilé la foi du jeune Friedrich.
Malheureusement, le message de ce néo-Zoroastre parlant par la bouche de Nietzsche connaîtra la pire des récupérations dans l’idéologie de l’Allemagne nazie. Avant cela, divers musiciens s’en seront emparés, Richard Strauss, Gustav Mahler, Frederick Delius, illustrant à leur manière la tentative de Nietzsche de transcender le dualisme éthique hérité de nos ancêtres pour parvenir à une nouvelle définition du bien : « Qu’est-ce qui est bon ? Tout ce qui augmente le sentiment de puissance en l’homme, la volonté de puissance, la puissance elle-même. Qu’est-ce qui est mal ? Tout ce qui naît de la faiblesse ».
Aujourd’hui, prononcer le nom de Zarathoustra évoque irrémédiablement à la fois l’œuvre de Nietzsche et son interprétation par Richard Strauss, cette dernière ayant été fortement popularisée dans les années 1960 par le film de Stanley Kubrick, « 2001 L’Odyssée de l’espace », où le fin cinéaste l’a choisie pour accompagner la naissance d’un surhomme né de l’influence d’un mystérieux parallélépipède. Mais qui se soucie aujourd’hui de l’authentique religion de l’ancien prophète d’Asie centrale ?
Le zoroastrisme, avatar de l’ancienne religion indo-européenne
De la Scandinavie à l’Inde, les croyances des peuples aryens s’enracinent dans un fonds religieux commun dont les caractéristiques principales sont le polythéisme et la position centrale des rites comme soutien indispensable à l’ordre cosmique. La norme divine, la rita, se devait d’être imitée pour éviter le chaos. Le respect scrupuleux des rituels plaçait l’homme au cœur de la rita.
En Asie centrale, ce polythéisme originel a donné naissance à deux branches durables, le brahmanisme indien et le mazdéisme iranien, appuyées sur deux textes fondateurs (respectivement, le Veda et l’Avesta). Si le brahmanisme a fini par donner plus d’importance aux rites qu’aux dieux eux-mêmes, le mazdéisme a préservé l’importance primordiale des dieux dans la lutte contre le chaos : Ahura Mazdâ, Mithra, Anahita, Vâyu ou Mâh, les divinités du mazdéisme étaient déjà présentes dans la religion indo-européenne primitive.
Sur ce terreau, la religion zoroastrienne est née de la volonté du prêtre Zarathushtra de réformer le mazdéisme à une date qui demeure incertaine (selon les auteurs, entre le VIIe et le… XIIe siècle avant JC). Cette réforme, qui n’est pas sans rappeler la Réforme qui secouera le christianisme deux ou trois millénaires plus tard, s’appuie sur des éléments de doctrine qui, sans rejeter le mazdéisme, mettent en avant de nouvelles valeurs et de nouvelles pratiques.
Selon les textes qui ont survécu et qui constituent aujourd’hui le cœur du zoroastrisme, la principale de ces nouvelles valeurs est l’apparition d’un monothéisme ou, plus précisément, d’un hénothéisme : Ahura Mazda joue désormais un rôle prédominant par rapport au reste du panthéon mazdéen. Il n’est pas seul, mais les autres déités lui sont subordonnées sous la forme d’anges, invention ailée du zoroastrisme parvenue jusqu’à nous dans les trois religions du Livre.
Laissons aux spécialistes le débat sur les raisons de la présence d’éléments zoroastriens dans les religions du Livre comme dans le bouddhisme. Ce qui nous intéresse ici, c’est d’essayer de retrouver ce qui, dans la franc-maçonnerie, fait écho aux valeurs et aux pratiques de cette ancienne religion, sans pour autant construire d’hypothèses fumeuses sur la manière dont ces similarités se sont développées.
Le zoroastrisme, religion du libre-arbitre
Selon le zoroastrisme, si le monde est façonné par la lutte entre le bien et le mal, la prédominance d’Ahura Mazdâ, le Sage Seigneur, garantit qu’à la fin des temps le bien l’emportera. En attendant ce jour, l’homme doit se positionner entre ces deux pôles selon un libre-arbitre qui se nourrit d’un sentiment de profonde confiance et d’alliance avec Ahura Mazdâ.
Pour le zoroastrien pratiquant, la lutte pour le bien et contre le mal se concrétise quotidiennement par un triple engagement : pensée juste, parole juste et action juste. Les rituels restent importants mais pâlissent face à l’engagement personnel de chacun, face au choix qui est, pour les zoroastriens, le sens même de notre existence terrestre.
Dans ce rôle central du libre arbitre pour les zoroastriens, il est possible de distinguer à la fois la cassure que cette religion a représentée au sein des habitudes religieuses des anciens mazdéens polythéistes et ritualistes, mais également ce que les religions ultérieures ont pu intégrer de ce modèle nouveau : la prédominance de la conduite individuelle sur le simple respect des rites, le lien intime avec un dieu unique, ou l’inscription des actions humaines quotidiennes dans le combat cosmique du bien contre le mal.
Le zoroastrisme, religion de la raison
Comme nous l’avons vu, la vie du zoroastrien est centrée sur la trilogie « pensée juste, parole juste, action juste ». Entre le corps, l’esprit et l’âme, le zoroastrien choisit sans hésiter l’esprit, siège de la raison qui est au cœur de son choix de se ranger du côté du bien. Cette conception de la religion est fondamentalement pratique : le zoroastrisme s’embarrasse peu de métaphysique et il est résolument ancré dans la vie matérielle.
Pour les adeptes de Zarathushtra, pas d’ascèse, pas de vie monastique, pas de mortification. Le zoroastrisme est une religion de la vie dans la cité qui promeut l’action solidaire et le commerce, comme en témoignent les nombreux milliardaires philanthropes au sein de la communauté zoroastrienne (parsi) indienne.
Dans le zoroastrisme, l’éducation et la vie citoyenne sont mises en valeur parce qu’elles contribuent concrètement à la lutte du bien contre le mal. L’éducation forge la raison qui est l’outil par lequel le zoroastrien peut conduire sa vie selon les principes qui soutiennent le bien. Sa foi et son sentiment religieux s’expriment dans un sentiment d’alliance et de confiance envers Ahura Mazdâ et son triomphe final.
Mais, plus que par les rites, c’est par l’application constante de la raison que le pratiquant contribue à sa mesure au combat cosmique contre Ahriman. Pour la première fois dans le monde aryen, une religion place la réflexion et la responsabilité personnelle au centre de la marche de l’univers.
L’homme zoroastrien, « deux fois né »
Dans le zoroastrisme comme dans l’ancienne religion aryenne, l’individu devient pleinement zoroastrien lors d’une cérémonie d’initiation qui a lieu au moment de la puberté. Cette cérémonie perdure chez les zoroastriens contemporains (les Guèbres des montagnes du centre de l’Iran ou les Parsis des côtes occidentales de l’Inde).
Le « nayjote » (ou « naojote », ce qui signifie « nouvelle vie ») est considéré comme une « deuxième naissance » et comme la plus importante des deux puisqu’elle est la condition du développement ultérieur de la personnalité du jeune zoroastrien. Précédé d’un bain purificateur où l’impétrant consomme quelques feuilles de grenade, le nayjote est centré sur la remise d’un vêtement blanc et d’une ceinture, la kûsti, constituée de 72 brins de laine d’agneau tressés.
Cette ceinture fait trois fois le tour de la taille pour rappeler l’importance de la bonne pensée, de la bonne parole et de la bonne action. Sa vie durant, le zoroastrien ne s’en sépare que pour se laver, avec force prières pour se protéger pendant les instants où il n’en est plus ceint.
Le lien entre initiation et remise d’une ceinture précède le zoroastrisme et se retrouve encore aujourd’hui dans d’autres religions qui ont intégré des éléments zoroastriens (par exemple, les différentes formes d’alévisme dans les Balkans ou l’Anatolie).
Le zoroastrisme, religion de la lumière
Au centre du zoroastrisme se trouve la bataille éternelle entre le bien, personnifié par Ahura Mazdâ, et le mal, sous la forme d’Ahriman. À ces deux pôles sont respectivement associées la lumière et les ténèbres. Le zoroastrisme précise explicitement le sens profond de ce symbolisme.
Si, dans le monde matériel, la lumière peut chasser les ténèbres, l’inverse n’est pas possible : la lumière continue à briller dans l’obscurité la plus noire. De la même manière, Ahura Mazdâ prévaudra sur Ahriman qui ne peut agir qu’en réaction aux initiatives du premier. Le mal n’est jamais l’initiateur, il ne peut que contrer les avancées du bien.
Dans l’imaginaire commun, les zoroastriens sont souvent considérés comme des adorateurs du feu. Pourtant, si le feu tient une place centrale dans leurs rituels, il n’est pas pour autant considéré comme une divinité. Le feu, qui est aussi lumière, est le signe visible de la présence d’Ahura Mazdâ, le symbole de sa vérité, de sa pureté, des vertus que le zoroastrien se doit de nourrir. Pour cette raison, le feu doit être préservé de toute impureté, y compris du souffle des prêtres zoroastriens qui portent un masque lorsqu’ils nourrissent le feu qui brûle de manière permanente dans les temples.
Puisque Ahura Mazdâ est lumière, il est associé à l’orient, au levant, Ahriman étant associé au couchant. Cette géographie se retrouve dans les rituels zoroastriens mais également dans ceux d’autres religions de son bassin d’influence, comme le christianisme arménien qui s’est étendu en Anatolie, terre éminemment zoroastrienne.
Au moment du baptême arménien (où figure une corde tressée bénie par le prêtre), les participants se tournent d’abord vers l’ouest et récitent une prière de renoncement à Satan et aux forces du mal. Ensuite, se tournant vers l’est, ils prient « vers la lumière de la connaissance de Dieu ».
Dans cet élément liturgique, on retrouve la polarité bien/mal est/ouest, mais également la notion de choix que chacun d’entre nous se doit de faire de manière active (le demi-tour vers l’est) pour participer au triomphe final du bien.
La liturgie zoroastrienne, un travail d’équipe qui crée le temple
Pour l’ancienne religion aryenne, nul besoin de temple. Un rectangle tracé à même le sol, pourvu de quatre ouvertures symboliques alignées sur les points cardinaux, fait l’affaire : pour les anciens Indoeuropéens, ce sont les rites qui créent le temple. Les paroles et les gestes, strictement codifiés, suffisent à appeler les dieux pour que ceux-ci viennent recevoir les sacrifices qui leur sont faits.
Plus tard, les mazdéens prirent l’habitude de construire des édifices couverts pour préserver leur feu sacré. Petit à petit, des temples furent construits, comme ceux qui subsistent aujourd’hui de l’Azerbaïdjan à la Chine ou à l’Inde, parfois dans les fondations des mosquées qui les ont remplacés.
Dans ces édifices, on reconnaît l’origine zoroastrienne à la présence de deux soubassements de colonne de part et d’autre de l’entrée principale. Cette paire de colonnes se retrouve parfois sur le seuil des lieux où se célèbrent aujourd’hui les cem (cérémonies) alévis, les participants les embrassant tour à tour avant d’entrer.
Lors de chaque cérémonie zoroastrienne, un grand nombre d’officiants jouent un rôle précis dans la liturgie, sous le contrôle d’un unique surveillant chargé de s’assurer de la conformité des rituels avec l’orthodoxie la plus stricte.
De nouveau, les alévis d’aujourd’hui perpétuent cette division rituelle du travail liturgique sous la direction du murshîd, le garant de la règle : dans le cem alévi, on trouve un responsable des chandelles, du balai, des chants, un gardien de la porte, un responsable de la distribution de l’eau ou de la nourriture, etc.
Les petits-enfants de Mithra ?
Il est impossible d’évoquer les similitudes entre les temples zoroastriens et ceux de la franc-maçonnerie sans mentionner cet avatar relativement récent du zoroastrisme que fut le mithraïsme. Religion syncrétique associant, entre autres influences, le zoroastrisme (ou le mazdéisme) et le culte de Persée, le mithraïsme fut la religion dominante des légions romaines à la fin de l’Empire, de l’Anatolie aux îles Britanniques.
Centrée autour du culte de Mithra, un personnage important du panthéon mazdéen et zoroastrien, cette religion initiait sur un pied d’égalité des hommes issus de toutes origines sociales. Au cours des années, les pratiquants gravissaient sept grades symboliques (Corbeau, Époux, Soldat, Lion, Perse, Héliodrome, Père) qui faisaient suite à une initiation où l’impétrant, dénudé, mains liées et yeux bandés, devait affronter une série d’épreuves, dont un saut au dessus d’une rigole remplie d’eau.
Parsi : Le feu, élément central du zoroastrisme n’est pas vénéré en tant que tel. Il symbolise le pouvoir d’Ahura Mazda
L'image représente une scène religieuse zoroastrienne. Au centre, il y a un vase ou un urne sur un support, d'où s'échappe une flamme. Ce feu est encadré par deux statues anthropomorphes, chacune tenant un objet : l'une un plat rond, l'autre un instrument pointu. Au-dessus de l'urne, il y a une arche ornée avec des motifs complexes et des inscriptions en écriture zoroastrienne. L'arche est décorée de motifs géométriques et de symboles, et les statues semblent être des gardiens du feu sacré. L'ensemble de la scène est en noir et blanc, ce qui accentue les détails et les motifs.
Les temples mithraïques, dont certains ont été préservés, consistaient en des salles rectangulaires pourvues de banquettes se faisant face de part et d’autre d’une allée centrale, banquettes où s’allongeaient les initiés. Au fond, le vénérable Père siégeait devant un bas-relief représentant Mithra coiffé de son bonnet phrygien et terrassant le taureau (la « taurotocnie »).
Pour l’anecdote, les temples mithraïques étant particulièrement fréquents aux marches de l’Empire (où se trouvaient les légions), on en trouve de nombreux vestiges fort bien conservés le long du mur d’Hadrien, aux limites … de l’Écosse. Mais ceci est une autre histoire.
Un principe universel face aux injustices
Au-delà des similitudes intrigantes et des hypothèses propres à stimuler l’imagination, que nous reste-t-il de la religion de Zoroastre ? Quel est notre part de l’héritage de cet homme qui essaya de réformer l’ancienne religion mazdéenne quelque part entre la fin de l’âge de bronze et l’exil des Juifs à Babylone ? Cet homme qui, pour la première fois dans le monde aryen, mit la raison et la responsabilité personnelle au cœur de l’éternelle question : « Si Dieu est tout-puissant pourquoi le mal règne-t-il en ce monde ? ».
Mithra : En tant que symbole, le visage solaire de Mithra a survécu à l’établissement de l’islam en Asie centrale – ici sur le fronton de la médersa Cher Dor à Samarcande, Ouzbékistan.
Cette image représente une mosaïque en noir et blanc ornant le fronton d'un bâtiment. La mosaïque met en avant un visage stylisé, qui semble être une représentation symbolique du dieu Mithra. Le visage est entouré d'éléments rayonnants, évoquant un soleil ou une source de lumière. Les traits du visage sont définis par des lignes courbes et des motifs complexes, ajoutant une dimension artistique et spirituelle à l'œuvre. Les détails de la mosaïque incluent des motifs floraux et des motifs géométriques, créant une composition harmonieuse et visuellement riche. Le style et les éléments de la mosaïque suggèrent une influence culturelle et historique, probablement liée à des traditions anciennes et à des symboles religieux.
Au sein d’une religion où la vertu consistait à respecter scrupuleusement l’ensemble des rites, Zarathushtra provoqua un séisme en plaçant les valeurs morales et le libre-arbitre au centre de l’engagement spirituel.
Les religions du Livre ainsi que le bouddhisme ont intégré cette nouvelle vision de la place de l’homme dans l’univers, ainsi que de nombreux autres traits propres au zoroastrisme : existence de deux forces opposées, lien personnel avec Dieu, anges, éléments de rituel, fin du monde tel que nous le connaissons et jugement dernier, voire apparition d’un Messie pour sauver l’humanité (le Saoshyant zoroastrien annonce Jésus, le Maitreya des bouddhistes ou le Mahdi des musulmans chiites).
Travaillons sur nous-même pour aller vers notre meilleur.
Qu’il soit probablement parvenu jusqu’à nous à travers le filtre judéo-chrétien ou romain ne change rien à l’attrait universel du principe de base du zoroastrisme : face au mal qui règne en ce monde et à l’anxiété métaphysique qu’il suscite en nous, la meilleure attitude consiste à user de notre raison pour nous efforcer d’appliquer des principes moraux justes à travers nos pensées, nos paroles et nos actions.
Et, comme le voulait Nietzsche, par-delà le bien et le mal, nous travaillons sur nous-même pour dépasser ce que nous sommes et aller vers ce que nous pourrions devenir de meilleur. En cela, nous sommes bien les petits-enfants de Zarathushtra et de Zarathoustra, le prophète antique comme son incarnation nietzschéenne.