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Loge de Recherche Laurence Dermott

Rechercher dans la Fraternité et la Tolérance.

Parole Perdue et mots substitués (R. Guénon)

Publié le 13 Mai 2017 par T.D

…Si nous en venons à la « parole perdue » et à sa recherche dans la Maçonnerie, nous devons constater que, tout au moins dans l’état actuel des choses, ce sujet est entouré de bien des obscurités ; nous ne prétendons assurément pas les dissiper entièrement, mais les quelques remarques que nous formulerons seront peut-être suffisantes pour faire disparaître ce qui risquerait d’être pris au premier abord pour des contradictions. La première chose qu’il y a lieu de remarquer à cet égard, c’est que le grade de Maître, tel qu’il est pratiqué dans la Craft Masonry, insiste sur la « perte de la parole », qui y est présentée comme une conséquence de la mort d’Hiram, mais paraît ne contenir aucune indication expresse quant à sa recherche, et qu’il y est encore moins question de la « parole retrouvée ». Cela peut sembler vraiment étrange, puisque la Maîtrise, étant le dernier des grades qui constituent la Maçonnerie proprement dite, doit nécessairement correspondre, tout au moins virtuellement, à la perfection des « petits mystères », sans quoi sa désignation même serait d’ailleurs injustifiée. On peut, il est vrai, répondre que l’initiation à ce grade, en elle-même, n’est proprement qu’un point de départ, ce qui est en somme tout à fait normal ; mais encore faudrait-il qu’il y ait dans cette initiation même quelque chose qui permette d’« amorcer », si l’on peut s’exprimer ainsi, la recherche constituant le travail ultérieur qui devra conduire à la réalisation effective de la Maîtrise ; or nous pensons que, malgré les apparences, il en est bien réellement ainsi. En effet, le « mot sacré » du grade est manifestement un « mot substitué », et il n’est d’ailleurs donné que comme tel ; mais, en outre, ce « mot substitué » est d’une sorte très particulière : il a été déformé de plusieurs façons différentes, au point d’en être devenu méconnaissable et on en donne des interprétations diverses, qui peuvent présenter accessoirement quelque intérêt par leurs allusions à certains éléments symboliques du grade, mais dont aucune ne peut se justifier par une étymologie hébraïque quelconque. Maintenant, si l’on restitue la forme correcte de ce mot, on s’aperçoit que son sens est tout autre que ceux qui lui sont ainsi attribués : ce mot, en réalité, n’est pas autre chose qu’une question, et la réponse à cette question serait le vrai « mot sacré » ou la « parole perdue » elle-même, c’est-à-dire le véritable nom du Grand Architecte de l’Univers . Ainsi, la question étant posée, la recherche est bien « amorcée » par là même comme nous le disions tout à l’heure ; il appartiendra dès lors à chacun, s’il en est capable, de trouver la réponse et de parvenir à la Maîtrise effective par son propre travail intérieur.

Un autre point à considérer est celui-ci : la « parole perdue » est, le plus généralement, en conformité avec le symbolisme hébraïque, assimilée au Nom tétragrammatique ; il y a là, si l’on voulait prendre les choses à la lettre, un anachronisme évident, car il est bien entendu que la prononciation du Nom ne fut pas perdue à l’époque de Salomon et de la construction du Temple. Cependant, on aurait tort de regarder cet anachronisme comme constituant une difficulté réelle, car il ne s’agit nullement ici de l’« historicité » des faits comme tels, qui, à ce point de vue, importe peu en elle-même, et le Tétragramme n’y est pris que pour la valeur de ce qu’il représente traditionnellement ; il peut d’ailleurs fort bien n’avoir été lui-même, en un certain sens, qu’un « mot substitué », puisqu’il appartient en propre à la révélation mosaïque et que, à ce titre, il ne saurait, non plus que la langue hébraïque elle-même, remonter réellement jusqu’à la tradition primordiale . Si nous avons signalé cette question, c’est surtout pour attirer l’attention sur ceci, qui est beaucoup plus important au fond : dans l’exotérisme judaïque, le mot qui est substitué au Tétragramme qu’on ne sait plus prononcer est, comme nous l’avons déjà dit précédemment, un autre nom divin, Adonaï, qui est formé également de quatre lettres, mais qui est considéré comme moins essentiel ; il y a là quelque chose qui implique qu’on se résigne à une perte jugée irréparable, et qu’on cherche seulement à y remédier dans la mesure où les conditions présentes le permettent encore. Dans l’initiation maçonnique, au contraire, le « mot substitué » est une question qui ouvre la possibilité de retrouver la « parole perdue », donc de restaurer l’état antérieur à cette perte ; là est en somme, exprimée symboliquement d’une façon assez frappante, une des différences fondamentales qui existent entre le point de vue exotérique et le point de vue initiatique .

Avant d’aller plus loin, une digression est nécessaire pour que la suite puisse être bien comprise : l’initiation maçonnique, se rapportant essentiellement aux « petits mystères » comme toutes les initiations de métier, s’achève par là même avec le grade de Maître, puisque la réalisation complète de celui-ci implique la restauration de l’état primordial; mais on est alors amené à se demander quels peuvent être, dans la Maçonnerie, le sens et le rôle de ce qu’on appelle les hauts grades, dans lesquels certains, pour cette raison précisément, n’ont voulu voir que des « superfétations » plus ou moins vaines et inutiles. En réalité, il faut ici faire avant tout une distinction entre deux cas : d’une part, celui des grades qui ont un lien direct avec la Maçonnerie, et, d’autre part, celui des grades qui peuvent être considérés comme représentant des vestiges ou des souvenirs, venus se greffer sur la Maçonnerie ou se « cristalliser » en quelque sorte autour d’elle, d’anciennes organisations initiatiques occidentales autres que celle-ci. La raison d’être de ces derniers grades, si on ne les considère pas comme n’ayant qu’un intérêt simplement « archéologique » (ce qui serait évidemment une justification tout à fait insuffisante au point de vue initiatique), est en somme la conservation de ce qui peut encore être maintenu des initiations dont il s’agit, de la seule façon qui soit restée possible après leur disparition en tant que formes indépendantes ; il y aurait certainement beaucoup à dire sur ce rôle « conservateur » de la Maçonnerie et sur la possibilité qu’il lui donne de suppléer dans une certaine mesure à l’absence d’initiations d’un autre ordre dans le monde occidental actuel ; mais ceci est entièrement en dehors du sujet que nous étudions présentement, et c’est seulement l’autre cas, celui des grades dont le symbolisme se rattache plus ou moins étroitement à celui de la Maçonnerie proprement dite, qui nous concerne ici directement.

D’une façon générale, ces grades peuvent être considérés comme constituant proprement des extensions ou des développements du grade de Maître ; il n’est pas contestable que, en principe, celui-ci se suffit à lui-même, mais, en fait, la trop grande difficulté qu’il y a à dégager tout ce qui s’y trouve contenu implicitement justifie l’existence de ces développements ultérieurs . Il s’agit donc d’une aide apportée à ceux qui veulent réaliser ce qu’ils ne possèdent encore que d’une façon virtuelle ; du moins est-ce là l’intention fondamentale de ces grades, quelles que soient les réserves qu’il pourrait y avoir lieu de faire sur la plus ou moins grande efficacité pratique de cette aide, dont le moins qu’on puisse dire est que, dans la plupart des cas, elle est fâcheusement diminuée par l’aspect fragmentaire et trop souvent altéré sous lequel se présentent actuellement les rituels correspondants ; nous n’avons à envisager que le principe, qui est indépendant de ces considérations contingentes. À vrai dire, d’ailleurs, si le grade de Maître était plus explicite, et aussi si tous ceux qui y sont admis étaient plus véritablement qualifiés, c’est à son intérieur même que ces développements devraient trouver place, sans qu’il soit besoin d’en faire l’objet d’autres grades nominalement distincts de celui-là .

Maintenant, et c’est là que nous voulions en venir, parmi les hauts grades en question, il en est un certain nombre qui insistent plus particulièrement sur la « recherche de la parole perdue », c’est-à-dire sur ce qui, suivant ce que nous avons expliqué, constitue le travail essentiel de la Maîtrise ; et il en est même quelques-uns qui donnent une « parole retrouvée », ce qui semble impliquer l’achèvement de cette recherche ; mais, en réalité, cette « parole retrouvée » n’est jamais qu’un nouveau « mot substitué », et, par les considérations que nous avons exposées précédemment, il est facile de comprendre qu’il ne puisse en être autrement, puisque la véritable « parole » est rigoureusement incommunicable. Il en est notamment ainsi du grade de Royal Arch, le seul qui doive être regardé comme strictement maçonnique à proprement parler, et dont l’origine opérative directe ne puisse soulever aucun doute : c’est en quelque sorte le complément normal du grade de Maître, avec une perspective ouverte sur les « grands mystères » Le mot qui représente dans ce grade la « parole retrouvée » apparaît, comme tant d’autres, sous une forme assez altérée, ce qui a donné naissance à des suppositions diverses quant à sa signification ; mais, suivant l’interprétation la plus autorisée et la plus plausible, il s’agit en réalité d’un mot composite, formé par la réunion de trois noms divins appartenant à autant de traditions différentes. Il y a là tout au moins une indication intéressante à deux points de vue : d’abord, cela implique évidemment que la « parole perdue » est bien considérée comme étant un nom divin ; ensuite, l’association de ces différents noms ne peut s’expliquer que comme une affirmation implicite de l’unité fondamentale de toutes les formes traditionnelles ; mais il va de soi qu’un tel rapprochement opéré entre des noms provenant de plusieurs langues sacrées n’est encore que tout extérieur et ne saurait en aucune façon symboliser adéquatement une restitution de la tradition primordiale elle-même, et que, par conséquent, ce n’est bien réellement qu’un « mot substitué »

Un autre exemple, qui est d’ailleurs d’un genre très différent, est celui du grade écossais de Rose-Croix, dans lequel la « parole retrouvée » se présente comme un nouveau Tétragramme devant remplacer l’ancien qui a été perdu ; en fait, ces quatre lettres, qui ne sont du reste que des initiales ne formant pas un mot à proprement parler, ne peuvent exprimer ici autre chose que la situation de la tradition chrétienne vis-à-vis de la tradition hébraïque, ou le remplacement de l’« Ancienne Loi » par la « Nouvelle Loi », et il serait difficile de dire qu’elles représentent un état plus proche de l’état primordial, à moins qu’on ne veuille l’entendre en ce sens que le Christianisme a accompli une « réintégration » ouvrant certaines possibilités nouvelles pour le retour à celui-ci, ce qui est d’ailleurs vrai en quelque façon pour toute forme traditionnelle constituée à une certaine époque et en conformité plus particulière avec les conditions de cette époque même. Il convient d’ajouter que, à la signification simplement religieuse et exotérique, il se superpose naturellement ici d’autres interprétations, d’ordre principalement hermétique, qui sont loin d’être sans intérêt en elles-mêmes ; mais, outre qu’elles s’éloignent de la considération des noms divins qui est essentiellement inhérente à la « parole perdue », c’est là quelque chose qui relève de l’hermétisme chrétien beaucoup plus que de la Maçonnerie proprement dite, et, quelles que soient les affinités qui existent entre l’un et l’autre, il n’est cependant pas possible de les considérer comme identiques, car, même lorsqu’ils font jusqu’à un certain point usage des mêmes symboles, ils n’en procèdent pas moins de « techniques » initiatiques notablement différentes à bien des égards. D’autre part, la « parole » du grade de Rose-Croix se réfère manifestement au seul point de vue d’une forme traditionnelle déterminée, ce qui nous laisse en tout cas bien loin du retour à la tradition primordiale, qui est au-delà de toutes les formes particulières ; sous ce rapport comme sous beaucoup d’autres, le grade de Royal Arch aurait assurément plus de raisons que celui-là de s’affirmer comme le nec plus ultra de l’initiation maçonnique.

Nous pensons en avoir dit assez sur ces « substitutions » diverses, et, pour terminer cette étude, nous devrons maintenant revenir au grade de Maître, afin de chercher la solution d’une autre énigme qui se pose à son sujet et qui est celle-ci : comment se fait-il que la « perte de la parole » y soit présentée comme résultant de la mort du seul Hiram, alors que, d’après la légende même, d’autres que lui devaient la posséder également ? Il y a là, en effet, une question qui rend perplexes beaucoup de Maçons, parmi ceux qui réfléchissent quelque peu sur le symbolisme, et certains vont même jusqu’à y voir une invraisemblance qu’il leur paraît tout à fait impossible d’expliquer d’une façon acceptable, alors que, comme on le verra, il en est tout autrement en réalité.La question que nous posions à la fin de la précédente partie de cette étude peut se formuler plus précisément ainsi : lors de la construction du Temple, la « parole » des Maîtres était, suivant la légende même du grade, en la possession de trois personnages qui avaient le pouvoir de la communiquer : Salomon, Hiram, roi de Tyr, et Hiram-Abi ; ceci étant admis, comment la mort de ce dernier peut-elle suffire pour entraîner la perte de cette parole ? La réponse est que, pour la communiquer régulièrement et dans la forme rituelle, il fallait le concours des « trois premiers Grands-Maîtres », de sorte que l’absence ou la disparition d’un seul d’entre eux rendait cette communication impossible, et cela aussi nécessairement qu’il faut trois côtés pour former un triangle ; et ce n’est pas là, comme pourraient le penser ceux qui n’ont pas une habitude suffisante de certaines correspondances symboliques, une simple comparaison ou un rapprochement plus ou moins imaginatif et dénué de fondement réel. En effet, une Loge opérative ne peut être ouverte que par le concours de trois Maîtres ayant en leur possession trois baguettes dont les longueurs respectives sont dans le rapport des nombres 3, 4 et 5 ; c’est seulement quand ces trois baguettes ont été rapprochées et assemblées de façon à former le triangle rectangle pythagoricien que l’ouverture des travaux peut avoir lieu. Cela étant, il est facile de comprendre que, d’une façon similaire, un mot sacré peut être formé de trois parties, telle que trois syllabes dont chacune ne peut être communiquée que par un des trois Maîtres, de sorte que, en l’absence d’un de ceux-ci, le mot aussi bien que le triangle resterait incomplet, et que rien de valable ne pourrait plus être accompli ….

Source : http://esprit-universel.over-blog.com

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Les ordres de sagesse du rite français - Le corpus des degrés et la spécificité du Ve Ordre

Publié le 13 Mai 2017 par T.D

Le Grand Chapitre Général de France

Le 2 février 1784, sept Chapitres parisiens de Rose-Croix, souchés sur des loges du Grand Orient, se regroupent pour former le Grand Chapitre Général. Ces Chapitres fondateurs ont pour nom : La réunion des amis intimes, Les amis intimes, Les frères unis de Saint Henry, L’amitié, L’harmonie, Salomon et La Trinité. Le grand Chapitre Général se présente comme une fédération des Chapitres de hauts grades en France : « Lesdits sept souverains chapitres ne se sont et ne sont congrégés que dans le désir et le dessein de former entre eux un grand Chapitre Général qui réunit à perpétuité, en France, sous son régime et sous son gouvernement, tous les souverains Chapitres qui y existent à présent et y existeront à l’avenir, afin de réformer l’Acéphalité qui les caractérise et d’en purger les abus ». Ce texte illustre le caractère anarchique du développement des grades écossais et la pluralité des systèmes mis en place.

Les 81 membres fondateurs du Grand Chapitre Général appartiennent, selon l’historien Matthieu Baumier « à une bourgeoisie de professions libérales essentiellement, physionomie familière dans le Paris maçonnique de la fin du XVIIIème siècle où métiers de justice, de finance et du négoce dominent amplement ». Ils sont porteurs des idées des Lumières et tenants d’une forme de déisme éclairé, de religion naturelle, avec reconnaissance d’un Grand Architecte de l’Univers qui n’est pas un Dieu révélé. Un certain nombre d’entre eux sont officiers du Grand Orient, ce qui leur dénie toute volonté d’indépendance vis-à-vis de cette Obédience.

Le 8 avril 1784, l’élection des quinze officiers constituant l’exécutif de la structure portent Alexandre-Louis Roëttiers de Montaleau à la fonction de Président, sous la dénomination de Très Sage et Grand Maître. Il sera réélu à cette fonction le 8 mai 1787. Le rôle assigné au Grand Chapitre Général est celui dévolu précédemment à la Chambre des Grades. Les statuts et règlements généraux arrêtés le 19 mars 1784, prévoient explicitement cinq ordres, ou ensemble de grades:

« Le Grand Chapitre Général renfermera toutes ses connaissances dans cinq ordres.

Le 1er ordre comprendra tous les intermédiaires de la maîtrise à l’Élu. L’Élu en sera le complément

Le 2e ordre comprendra l’Écossais, tous Écossais possibles, et ce qui y est relatif

Le 3e ordre comprendra le Chevalier d’Orient, et ce qui y a rapport

Le 4° ordre comprendra le Rose-Croix, et ce qui y est relatif

Le 5e Ordre comprendra tous les grades physiques et métaphysiques et tous les systèmes, particulièrement ceux adoptés par des associations maçonniques en vigueur ».

Les quatre premiers ordres sont constitués en « conseils » et ont pour vocation de réaliser les cérémonies de passage d’un ordre à l’autre. Les procès-verbaux des réunions desdits conseils témoignent qu’il n’y a pas présentation de travaux symboliques, hormis des discours de l’orateur du Conseil. Le V° ordre est composé de 27 membres, qui composent le « bureau de correspondance, et le comité du Grand Chapitre Général » : toutes les affaires concernant celui-ci sont ainsi envoyées à ce niveau sommital pour y être préparées et discutées à l’effet de lui en rendre compte. Deux classes y sont distinguées : « Attendu que les connaissances provenant des divers systèmes entrainent un travail suivi et des lumières qu’on ne peut acquérir que successivement et à force de zèle et d’assiduité, le 5e Ordre sera subdivisé. Sa subdivision sera de neuf, lesquels seront élus par l’assemblée des membres composant ledit 5e Ordre. […]. Cette subdivision s’occupera essentiellement de classer chaque grade suivant l’ordre auquel il appartient, ainsi que toutes les connaissances maçonniques de telle nature qu’elles puissent être. ».

Le 18 avril 1784, il est procédé à l’élection des membres du V° Ordre : Roëttiers de Montaleau est nommé Président. Il sera réélu à cette charge le 8 mai 1787. Le V° ordre est ainsi une forme d’académie des grades « écossais », ayant pour rôle de classer les grades existants et de réduire en un seul les grades d’une même famille. La codification proposée pour les quatre ordres n’excluait cependant pas la pratique de grades intermédiaires dans certains Chapitres. Les procès-verbaux des réunions du 24 avril 1784 au 4 décembre 1787 ont été redécouverts très récemment par le Grand Orient de France, parmi les archives maçonniques restituées par la Russie. Ils ont été publiés par Pierre Mollier, Directeur du service Bibliothèque, Archives, Musée du Grand Orient de France, dans la revue Renaissance Traditionnelle. Ils confirment le rôle de l’assemblée du V° Ordre comme lieu de gestion administrative du Grand Chapitre Général : préparation des décisions en matière de candidatures, affiliations, passages d’un ordre à l’autre, agrégation de Chapitres, finances et agrément des rituels établis pour les ordres. Il semble, ainsi que l’écrit Pierre Mollier, que les travaux du V° Ordre ne se tenaient pas selon un rituel ou un grade particulier (travaux « ouverts » et « fermés en la manière accoutumée »). De même, aucune cérémonie initiatique n’accompagnait l’élection à cet ordre. On peut en conclure qu’il s’agissait ainsi d’un grade administratif.

Entre 1784 et 1786, le Grand Chapitre Général finalisera la fixation d’un rituel pour chacun des quatre premiers ordres, en prenant appui sur les travaux de la Chambre des Grades : Élu Secret, Grand Élu Écossais, Chevalier d’Orient et Souverain Prince de Rose-Croix. Ces rituels seront imprimés en 1801 dans un recueil intitulé « Régulateur des Chevaliers Maçons ». Les procès-verbaux du V° ordre laissent à penser que Roëttiers de Montaleau aura rédigé lui-même les rituels des premier, deuxième et quatrième ordres. Le Grand Chapitre Général ne fut qu’une parenthèse de l’histoire : dès le 17 février 1786, le Grand Orient décidait qu’il lui serait rattaché. On notera avec amusement l’anagramme donné, plus que tardivement au Grand Chapitre Général par la Chambre des Grades le 4 décembre 1787 : « Granit de l’écharpe ». Était-ce pour fermer définitivement la parenthèse ?

Le Souverain Chapitre Métropolitain

La réunion (ou plus exactement la ré-union) du Grand Chapitre Général au Grand Orient n’intervient que le 2 février 1788. Il est ainsi fait don à la puissance maçonnique alors dominante d’un système de hauts grades structuré (cinq ordres) et de plusieurs dizaines de chapitres implantés en France et dans ses colonies. Aussitôt est installé le « Chapitre Métropolitain », à qui des lettres capitulaires ont été accordées à des fins de régularité. Cette nouvelle structure poursuit les travaux du Grand Chapitre Général avec le même mode de fonctionnement et les mêmes animateurs, Roëttiers de Montaleau restant le Président du Chapitre Métropolitain et du V° Ordre jusqu’à sa mort le 30 janvier 1808. Mais le Chapitre Métropolitain, appelé communément « Souverain Chapitre Métropolitain », n’échappera pas à la tourmente révolutionnaire : ses travaux sont en effet interrompus en avril 1792 et ne reprendront qu’en avril 1797 : « Diverses propositions ont été faites pour le bien et la régularité des travaux du Chapitre Métropolitain et leur rendre le lustre et l’activité si essentiels au bien de l’Ordre en général. Elles ont été renvoyées à une commission. » La lecture des procès-verbaux des réunions du Comité des 27 (exécutif de la structure) révèle cependant des difficultés profondes dès l’année 1800 :

- Problèmes financiers dus à un arriéré important de cotisations des membres du Chapitre Métropolitain ; réunions des conseils des quatre ordres sans décor maçonnique adapté, conduisant le Président, appelé Très Sage, à proposer « pour le bien particulier et la gloire du Chapitre Métropolitain tendant à ce que les séances soient tenues dans les 4 ordres avec le plus de décence et d’apparat possible, en raison de quoi il serait très nécessaire de le pourvoir de tous les vêtements et ornements indispensables à sa splendeur», ce que ne permettaient pas à ce moment les finances de la structure ; chapitres fondateurs en déshérence : « Le T\S\ a encore parlé des chapitres fondateurs ; et après avoir représenté à l’assemblée que la plupart des chapitres se trouvant depuis longtemps sans activité par l’effet des circonstances, il a fait sortir l’importance qu’il y aurait à inviter ceux de l’O\ de Paris à se rapprocher du centre commun en se réunissant au Chapitre métropolitain en remplacement de ceux qui par l’effet des mêmes circonstances ne font plus corps avec lui. » ; pratique de rituels anciens et non reconnus depuis 1786 : « depuis que le G\O\ avait réuni à ses attributions la Maç\ des hauts grades, et avait déterminé ceux qu’il reconnaitrait, divers chapitres de sa correspondance continuaient à travailler suivant l’ancien rite en conservant des grades qui ne font plus partie de la Maç\ française, et en donnant aux ff. : initiés dans leur sein, des mots, signes et attouchements qui ne sont plus en usage au G\ O\ » ; difficultés à établir des Règlements Généraux propres au Chapitre Métropolitain, qui ne seront approuvés qu’en 1804.

Cette même année, le Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA), né aux États Unis s’implante en France : contrairement au Rit pratiqué par le Chapitre Métropolitain (trois grades symboliques et quatre ordres, chacun d’entre eux étant un regroupement synthétique de grades), le REAA est analytique : il est en effet organisé en 33 degrés (les trois grades symboliques et trente grades au-delà du grade de maître). Il confère des hauts grades au-delà du grade de Rose-Croix, grade terminal du Rit (qui sera dénommé quelques années plus tard Rite Français pour être distingué du REAA). A quelques exceptions près, le patrimoine maçonnique utilisé par les deux rites est le même, piochant dans les hauts grades développés en France à partir de 1740. Fidèle à sa volonté de contrôler la franc-maçonnerie, le Grand Orient crée en son sein le 21 juillet 1805 un Grand Directoire des Rites, « composé d’autant de membres qu’il y aura de rites ». La riposte ne se fera pas attendre : le Rite Écossais reprit son indépendance, en termes d’administration des grades supérieurs au 18ème degré.

Le Souverain Chapitre Métropolitain se devait de réagir, afin de maintenir le positionnement du Rit ancien Pour cela, il lui fallait tout à la fois désigner pour chef suprême du Rit le Grand Maître du Grand Orient de France, Cambacérès, se réorganiser et se positionner en termes de hauts grades au-delà de celui de Rose-Croix. Le premier point fut acquis lors du Comité d’administration du 17 avril 1807, les deux autres l’avaient été par des décisions prises à l’assemblée générale du 20 décembre 1806 :

« Le Très Sage [Roëttiers de Montaleau] a fait plusieurs propositions, toutes tendantes au bien général de ce Respectable Atelier Chapitre Métropolitain et à ranimer l’activité de ses travaux par les motifs les plus propres à le faire remonter à sa première splendeur. Le premier moyen qu’il a proposé, a été de passer l’éponge sur l’intégralité de l’arriéré des cotisations, en convertissant cet objet en un don gratuit librement offert, et à réduire cet objet pour la suite à une cotisation annuelle de 6 francs, payables d’avance. [….]. Le Très Sage a fait observer que les circonstances paraissant exiger de faire connaitre au G\O\ que le Chapitre professait des connaissances maçonniques jusqu’à 81 degrés distribués par séries et renfermés dans cinq ordres et que jaloux de contribuer à repousser l’abus de les prodiguer, l’invitait à organiser des chapitres supérieurs qui ne conférassent les hauts grades au-dessus de ceux sous le titre de Rose-Croix, que jusqu’à un degré limité. »

La nomenclature de 81 grades du Chapitre Métropolitain est ainsi fixée : neuf séries de neuf grades classées par famille (voir dernier chapitre). Le V° ordre exerce enfin (mais un peu tard) le rôle qui lui avait été dévolu dès 1784. Cela est acté par ses propres statuts approuvés en décembre 1807, aux termes desquels il est structuré en deux classes. La première est composée d’un conseil de neuf membres, « gardien des cahiers maçonniques, des règlements et archives du Chapitre Métropolitain » et « possédant les plus hauts grades ». Il faut comprendre que ce conseil avait vocation à réunir les porteurs des grades sommitaux des divers systèmes maçonniques du Grand Orient, et à conférer lesdits grades. Les cahiers des 81 grades sont déposés dans une arche à deux clefs, établie au lieu des séances du Conseil des IX. On ne sait si le projet ultérieur du Frère Gastebois père de faire des IX une classe d’ « Initiés dans les profonds mystères » aura pu être concrétisé. Un rituel de ce grade (62ème de la nomenclature) semble le confirmer, puisque l’un de ses exemplaires comporte la mention « dernier grade du 5ème ordre du Souverain Chapitre Métropolitain ». On notera avec intérêt que ce grade était le dernier du Rite en 33 degrés du comte de Clermont daté de 1768. Dans ce rituel, l’un des mots de reconnaissance est « Panapotheon » (que l’on peut traduire par élevé au plus haut niveau). Une deuxième classe, dite des Prosélytes, est composée de 27 membres nommés par le conseil des IX. Elle n’est convoquée que pour procéder à des réceptions de Prosélytes ou pour communication des lumières contenues dans les huit premières séries, la neuvième étant réservée à la classe des IX. Les rituels de cette dernière série appartiennent à la tradition hermétique, vraisemblablement peu compatible avec le rationalisme encyclopédique des dirigeants du Chapitre Métropolitain.

Cette forme de confiscation de la connaissance nous interroge. Les Prosélytes étaient-il jugés ne pas avoir les connaissances suffisantes pour appréhender ces sujets ? Fallait-il dérober aux yeux du « vulgaire » un patrimoine dérangeant, issu de la tradition hermétique? Une réponse peut être donnée par la vocation des membres du Conseil des IX d’être porteurs des grades sommitaux des divers Rites. On remarquera par ailleurs la procédure de recrutement des Prosélytes, qui doivent avoir déposé au conseil des matériaux dignes d’être déposés dans l’arche et des réponses à des « proponenda» communiqués à l’avance :

2° pourquoi la voute de nos Loges est-elle décorée par l’image de la lune, du soleil et des étoiles ?

3° pourquoi prenons-nous le nom de francs-maçons ?

4° quelle est l’allégorie cachée sous la figure du Triple Triangle, bijou des officiers du Grand Orient ?

5° pourquoi les nombres 3, 5, 7, 9, 21, 27, 81 sont-ils particulièrement adoptés en Maçonnerie ? »

L’énoncé de ces sujets démontre à l’évidence que leur niveau initiatique est limité aux grades symboliques au sein des chapitres du début du XIXème siècle. Il ne se déroule en effet dans les conseils des quatre ordres toujours pas de travaux symboliques, hormis les réceptions. Les passages d’ordre s’effectuent par ailleurs dans des délais parfois très rapprochés. L’entrée dans la classe des Prosélytes se fait par la réception au grade de Chevalier du Soleil, dernier grade de la 8ème série. Pierre Mollier a recensé 80 cahiers de ce grade copiés au XVIIIème siècle et répartis en trois familles. De par la multiplicité des rituels, l’auteur voit dans le Chevalier du Soleil « un grade à géométrie variable : double enseignement, permettant plusieurs utilisations du grade selon la sensibilité et l’objectif de ceux qui le pratiquaient, Ce grade témoigne de par son contenu double, de l’ancienneté de 2 courants marginaux au 18° : FM « philosophique », cad déiste et rationaliste, et FM hermétique, mais qui se pérenniseront dans la FM française ».

Ce grade traduit le stade ultime de l’initiation., soit par la réalisation du Grand Œuvre Philosophique dans les rituels hermétiques : « il faut pour y parvenir avoir écrasé le serpent de l’ignorance mondaine, et extirper de son cœur jusqu’aux moindres racines du préjugé et de l’erreur pour être admis au nombre des enfants de la vérité », soit par la volonté de « dépouiller le vieil homme, secouer les préjugés, enfants de l’erreur, voir la vraie lumière, et chercher la vérité » dans les rituels philosophiques. Les notes de Gastebois père nous éclairent sur le rituel utilisé pour la réception au V° ordre : « conférer le grade de Chevalier du Soleil, suivant le cahier du Sublime Elu de la Vérité ». Son analyse permet de le classer sans ambigüité parmi les rituels philosophiques.

Le V° ordre, structuré pour la première fois fin 1807, fonctionne sans Roëttiers de Montaleau, décédé le 31 janvier 1808. Les procès-verbaux des réunions du 18 décembre 1807 au 1er juin 1813 retracent des travaux consacrés pour leur plus grande part à la réception de Chevaliers Rose-Croix dans la classe des Prosélytes. Quelques débats se tiennent encore « sur le mode à adopter pour faire reprendre auRit ancien le lustre qui lui appartient, par la collation des grades supérieurs qu’il possède au-delà de celui de S\ P \ CH\ R\C \ », confirmant la préoccupation de positionnement par rapport au Rite Écossais.

Quant aux procès-verbaux des assemblées de 4ème ordre du 1er semestre 1814, ils font état d’une stagnation des travaux du Chapitre Métropolitain et d’une situation de quasi faillite de la structure, les loyers impayés la contraignant à restituer le 1er janvier 1815 les locaux à leur propriétaire, avec archivage des effets du V° ordre. A la même époque, le Grand Orient de France décide de reprendre l’administration de l’ensemble des hauts grades sous sa coupe Un Grand Consistoire des Rites sera installé fin 1815, qui deviendra le Grand Collège des Rites en 1826. En 1823, le Chapitre Métropolitain renoncera à son titre et choisira de s’intituler Chapitre des Gaules la patente du 30ème degré du Rit Écossais Ancien et Accepté lui étant accordée à cette occasion.

Le V° ordre cessera ainsi toute activité à la Restauration qui interviendra en avril 1814 avec l’avènement de Louis XVIII, avant d’être réveillé à la fin du XXème siècle, mais cela relève d’une autre partie de son histoire…

Colette Léger

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