Par Simon Fauret
Lorsque l’on évoque l’Iran d’aujourd’hui, c’est bien souvent son rapport à l’islam chiite qui vient à l’esprit. Pourtant, une autre religion, le zoroastrisme, a longtemps dominé la région avant que cette dernière ne soit islamisée au VIIème siècle. Aussi appelée mazdéisme (du nom de son dieu principal, Ahura Mazda, le « Seigneur sage » [1]), elle a profondément marqué la culture de l’Iran, des pays d’Asie centrale, de l’Afghanistan et de l’Inde.
Malgré les découvertes archéologiques, il demeure particulièrement difficile de situer précisément le zoroastrisme dans le temps. Ainsi, la date de naissance de Zarathoustra (aussi appelé Zoroastre par les Grecs), le principal prophète du mazdéisme, oscille entre le VIème et le XVIIème siècle av. [2]. En ce qui concerne le lieu d’apparition de cette religion, il est pour le moment impossible de déterminer une zone plus précise que le territoire entre l’Iran oriental, l’Afghanistan et la mer d’Aral dans l’actuel Ouzbékistan [3]. Enfin, la figure même de Zarathoustra est controversée. Si la tradition mazdéenne le voit comme son fondateur et l’auteur du texte sacré, l’Avesta, les recherches historiques en font plutôt un réformateur [4]. En effet, l’Avesta, probablement rédigé vers le Vème siècle avant J-C d’après des traditions orales vieilles de plusieurs siècles, est un corpus de textes très hétérogène et ne peut être attribué de manière réaliste à un seul auteur [5].
Malgré ces difficultés historiques, les principaux éléments du mazdéisme peuvent encore être présentés, notamment grâce à l’Avesta, aux écrits officiels des différents empires perses de l’Antiquité, et aux communautés zoroastriennes toujours présentes en Iran et en Inde. La première partie de cet article s’attachera donc à exposer la doctrine et les rites du mazdéisme, alors que la deuxième évoquera son rapport au politique ainsi que son actualité.
Le mazdéisme : polythéisme, dualisme ou monothéisme ?
L’essentiel de la doctrine mazdéenne provient de l’Avesta, le texte sacré dont le nom signifierait « éloge [6] ». Etant donné leurs différences, une distinction a été établie entre l’Avesta ancien et l’Avesta récent. L’ancien, d’une cinquantaine de pages, est composé d’une partie en vers (les « Gathas » ou « chants ») et d’une partie en prose (le « Yasna Hapta-hati », « sacrifice en sept chapitres » [7]). Pour les mazdéens, l’Avesta ancien constitue le texte de référence de leur religion.
Ahura Mazda est le dieu dominant du mazdéisme, car il est celui qui a mis fin à la situation chaotique dans laquelle le monde se trouvait. Son acte initial est d’ailleurs un agencement (« Rta »), une organisation de l’univers, développée dans l’Avesta sous la forme métaphorique d’une hutte qui est érigée par le dieu afin d’établir l’ordre. A côté de la hutte Rta, liée à la lumière du jour, se trouve la hutte « Druj », celle de la nuit, du mystère et des menaces. Le mazdéisme se fonde donc notamment sur cette opposition diurne/nocturne qui se traduit par une lutte féroce entre le jour et la nuit [8].
Ahura Mazda est souvent représenté en train de prier devant le feu, élément qui symbolise pour les mazdéens « Asha », le Justice sacrée, et qui est dit être son fils [9]. Le réformateur Zarathoustra a élaboré le mythe fondamental du mazdéisme, celui du choix primordial. A l’origine, Ahura Mazda, véritable Esprit-Saint, a rencontré son jumeau, l’Esprit Mauvais, Angra Mainyu (aussi appelé Ahriman). Le premier a choisi le bien, le deuxième le mal. A son tour, le croyant se retrouve face à cet exemple et est libre de choisir entre le bien et le mal. Cependant, en fonction du choix effectué pendant sa vie, le croyant n’accède pas à la même résidence dans l’au-delà. Aux « méchants » sera réservé une demeure ténébreuse, aux « bons » une Maison d’Accueil paradisiaque. L’affrontement entre Ahura Mazda et son jumeau maléfique dure depuis le début de l’Histoire et s’étend à l’univers tout entier. Néanmoins, Zarathoustra affirme la supériorité de l’Esprit-Saint qui doit, à la fin des temps, vaincre l’Esprit Mauvais et rénover l’univers. Un tel événement ne se produira que lorsqu’un sauveur (« Saoshyant ») apparaîtra [10].
Ainsi, l’opposition jour/nuit du mazdéisme se retrouve dans la lutte perpétuelle entre ces deux divinités. A premier abord, les deux Esprits peuvent donc sembler égaux, et le mazdéisme constituer un dualisme. Cependant, Ahura Mazda est clairement désigné comme le seul dieu prééminent, puisque selon la tradition eschatologique (discours sur la fin du monde) il doit remporter la victoire finale sur son adversaire [11].
D’autres figures divines que ces deux esprits sont pourtant évoquées dans l’Avesta. Ainsi, Spenta Mainyu, « l’esprit bénéfique », est utilisé par Ahura Mazda pour contrer son jumeau maléfique, et les « Amesha Spenta » (« les immortels bénéfiques ») agissent comme ses assistants [12]. Toutefois, ces six Amesha Spenta, hiérarchiquement soumises à Ahura Mazda, sont plutôt désignées comme des entités allégoriques que comme des divinités : l’agencement Rta, la pensée correcte Manah, la soumission mentale Armati, l’emprise Xshathra, la santé Harvatat et l’immortalité Amrtat. Enfin, il existe parallèlement des entités mauvaises, les « daivas », qui sont des émanations de l’esprit Angra Mainyu [13].
Si, avant Zarathoustra, la religion mazdéenne semblait se rapprocher d’un véritable polythéisme, la réforme de Zarathoustra a contribué à transformer les anciennes divinités en entités subalternes des deux esprits jumeaux, et à consacrer la domination d’Ahura Mazda sur son frère [14].
Une religion influente
L’apparition du mazdéisme est liée à l’histoire des peuples indo-iraniens. Au milieu du premier millénaire avant J-C., ces derniers habitaient un large territoire s’étendant sur l’Iran, l’Afghanistan, l’Ouzbékistan et les vallées indiennes du Gange et de l’Indus. S’appuyant sur une tradition culturelle commune, les Indiens et les Iraniens ont assuré parallèlement, via la transmission orale, la conservation de leur corpus de textes sacrés : le Veda pour les premiers, l’Avesta pour les seconds. Les deux corpus sont peu à peu rédigés dans des langues voisines, issues de la famille des langues indo-européennes : le Veda en sanskrit, l’Avesta en avestique [15].
Dès lors, nombreux sont les points communs entre le Veda et l’Avesta. Certaines divinités indiennes ont ainsi leurs équivalents iraniens (par exemple, Manah, la pensée correcte, correspond à Mitra, Xshathra correspond à Indra, patron de la caste indienne des Kshatriya, etc.), la liqueur indienne Soma fait écho à la boisson sacrificielle mazdéenne Haoma, et les trois premières classes sociales ou castes se correspondent (prêtres, guerriers, éleveurs) [16]. Bien évidemment, les deux livres sacrés ne sont pas exempts de différences. Tout d’abord, l’Avesta est de dimension beaucoup plus modeste et représente l’équivalent d’un livre de poche de deux cent pages, alors que le Veda est une bibliothèque à lui seul [17]. Ensuite la transformation de la mythologie de chaque religion est allée de pair avec celle des deux sociétés (par exemple, « deva » désigne un dieu en sanskrit alors qu’il désigne un démon en avestique) [18]. Les deux religions ont donc évolué côte à côte jusqu’à aujourd’hui, et les derniers mazdéens sont d’ailleurs surtout présents en Inde sous le nom de « parsis » [19].
Si l’Avesta et le Veda se sont mutuellement influencés, la doctrine mazdéenne a surtout inspiré la naissance de nouvelles religions : le manichéisme et le mazdakisme. Mani, né au début du IIIème siècle après J-C et formé en Babylonie au sein des elkasaïtes, mouvement syncrétique situé entre judaïsme et christianisme [20], est son fondateur. Se proclamant l’héritier de Zarathoustra, du Bouddha et de Jésus, Mani déclare que chaque être humain est habité à la fois par le bien et le mal. Avant la création de l’univers, le royaume de la lumière et le royaume des ténèbres coexistaient, jusqu’au jour où les ténèbres ont envahi la lumière. L’objectif du manichéisme est donc de rétablir cette dernière. La nouvelle religion ne demeure pas longtemps tolérée par les autorités perses, et Mani, emprisonné, meurt de privations. Désigné comme hérétique par le christianisme qu’il concurrence et, plus tard, par l’islam, le manichéisme parvient toutefois à se maintenir quelques siècles en Chine [21].
A la fin du Vème siècle, un autre mouvement émerge en Perse : le mazdakisme. Probablement fondée par le prêtre zoroastrien Mazdak, cette nouvelle religion cherche à revisiter le manichéisme sous un angle davantage optimiste. Fruit de l’influence croisée du mazdéisme et du manichéisme, le mazdakisme apporte des nouveautés à ces deux religions en insistant sur l’importance cruciale des œuvres sociales pour faire revenir la lumière sur terre, en prêchant l’égalité absolue entre les hommes et les femmes et en appelant à l’abolition des classes sociales. Ce programme social radical, jugé dangereux par l’Empire perse sassanide, se retourne contre le mazdakisme et ses fidèles qui sont alors violemment réprimés par les autorités perses. Malgré la répression, le mazdakisme a survécu et il en existe encore des traces de nos jours en Iran, sur les bords de la mer Caspienne [22].
Les rites zoroastriens
Dans la religion mazdéenne, les rituels revêtent une importance capitale. Le premier acte d’Ahura Mazda, l’agencement du monde, doit être sans cesse glorifié, sans quoi l’Esprit-Saint ne sera plus capable de maintenir l’ordre. Cependant, si les rites sont avant tout une commémoration de l’action du dieu, ils sont aussi une nécessité pour atteindre le paradis. Dès lors, ce qui attend le croyant dans l’au-delà (la Maison d’Accueil d’Ahura Mazda ou la demeure maléfique d’Angra Mainyu) ne dépend pas selon l’Avesta de sa conduite éthique mais de sa capacité à bien suivre les rites, dont les sacrifices. Ahura Mazda rend aux croyants leur générosité en leur accordant notamment la santé et la longévité [23].
En ce qui concerne la pratique religieuse, le mazdéisme est centré autour du feu. Dans chaque temple, un feu doit brûler en permanence. Des offrandes (pain, plantes ou viande) et des récitations tirées de l’Avesta viennent accompagner le culte dirigé par la caste des prêtres [24]. La réforme de Zarathoustra a modifié des éléments du livre sacré en supprimant les sacrifices sanglants, qu’il jugeait trop cruels, ainsi que l’Haoma, une boisson hallucinogène [25].
La particularité du culte zoroastrien provient surtout des rites mortuaires. La terre et le feu étant perçus comme sacrés par les croyants, le cadavre ne doit pas entrer en contact avec eux sous peine de les souiller. Dès lors, les morts ne sont ni enterrés ni incinérés, mais déposés au sommet de « tours du silence » (« dakhma ») où ils sont dévorés par les vautours. Les prêtres viennent alors récupérer les os restant et les jettent dans un puits [26].
S’il est difficile, comme la première partie de l’article l’a souligné, de dater précisément l’apparition du mazdéisme, il est possible d’identifier les principales étapes de son développement. Les rapports qu’ont entretenu les croyants avec les différents régimes perses sont en l’occurrence révélateurs de l’évolution de la place sociale et politique du mazdéisme.
L’Empire achéménide (550-330 av. J-C) et le développement du mazdéisme
En raison du caractère lacunaire des informations sur la religion de l’époque, les auteurs ont longtemps été divisés sur la place à donner au mazdéisme sous l’empire perse achéménide [1]. Compte tenu de l’incertitude sur les dates d’écriture de l’Avesta, Emile Benveniste déclarait dans les années 1920 que les Achéménides ne pouvaient être zoroastriens, puisque le livre sacré leur était sûrement postérieur, et qu’ils professaient donc une autre religion qui leur était spécifique [2]. Cependant, Henrik Nyberg a souligné une décennie plus tard que le calendrier utilisé par les Achéménides utilisait le nom de divinités de l’Avesta et que par conséquent le mazdéisme avait déjà été adopté par les souverains [3]. Les dernières découvertes, notamment à Persépolis, capitale de l’empire, semblent indiquer que la religion dominante de la Perse n’est pas encore le mazdéisme, et que les divinités de ce dernier s’intègrent dans un panthéon très hétéroclite de dieux babyloniens et iraniens [4].
Toutefois, une place privilégiée semble avoir été accordée au mazdéisme par certains dirigeants. Ainsi, l’image d’Ahura Mazda, le dieu principal du mazdéisme, apparaît pour la première fois sous le règne de Darius Ier (522-486 av. J-C.) après une querelle de succession. Lorsque Cambyse, héritier légitime de Cyrus le Grand, fondateur de l’empire achéménide, meurt en 520, plusieurs princes prétendent au trône. Gautama, issu du clan des mages de Médie et disciple d’Ahura Mazda parvient ainsi à y accéder en se prétendant de sang royal. Darius, qui n’avait pourtant lui non plus pas de liens directs avec les précédents souverains, parvient à vaincre Gautama et à le remplacer. Pour commémorer son triomphe, il fait sculpter un relief sur une route menant à Babylone. Darius y est représenté débout, piétinant l’usurpateur Gautama. Ahura-Mazda est présent au-dessus de la scène et est tourné vers le nouveau roi. Une inscription proclame alors en vieux perse, en élamite et en akkadien : « Ainsi parle Darius le roi : Ahura-Mazda m’a accordé cet empire. Ahura-Mazda m’a aidé jusqu’à ce que je m’en rende maître. Par la volonté d’Ahura-Mazda, je tiens cet empire » [5].
Le nouveau roi inscrit donc sa légitimité dans la religion mazdéenne, en se présentant comme le successeur de Zoroastre et en confisquant le pouvoir religieux des mages zoroastriens [6]. Cependant, si le règne de Darius semble consacrer « l’avènement politique » d’Ahura Mazda, le dieu mazdéen n’est pas pour autant le seul Dieu vénéré. Les références à d’autres dieux restent fréquentes et la place du mazdéisme évolue selon les souverains. Ainsi, alors que Xerxès (519-466) réaffirme la prééminence d’Ahura-Mazda, Artaxerxès II (404-358) rétablit le culte des divinités Mithra et Anahita [7].
Les conquêtes d’Alexandre le Grand. La marginalisation du mazdéisme sous les Séleucides et les Arsacides (312 av. J-C.-224 ap. J-C.)
Sous les Achéménides, le mazdéisme n’était donc pas encore prédominant. Mais après la chute de cet empire en 330 av. J.-C. face à Alexandre le Grand, il va être éloigné du pouvoir pendant plusieurs siècles [8]. Les successeurs d’Alexandre, les Séleucides, apportent avec eux la culture et les croyances helléniques, et laissent donc de côté les dieux iraniens. La tolérance religieuse des Séleucides et de la dynastie suivante des Arsacides permet toutefois aux zoroastriens de maintenir leur culte [9].
L’empire sassanide (224-651 ap. J-C). Le mazdéisme érigé en religion d’Etat
Après cinq siècles de marginalisation, le mazdéisme va connaître son apogée avec l’avènement de la dynastie des Sassanides. C’est un mage du nom de Kirdir qui, dans les années 270, entreprend de réorganiser le mazdéisme et d’en faire une religion d’Etat. A l’origine de la construction de près de cinquante temples du feu, les lieux de culte zoroastriens [10], l’œuvre de Kirdir est évoquée sur un monument, la Kaaba de Zoroastre : « Par moi (Kirdir) fut consolidée la religion mazdéenne et les hommes sages devinrent puissants dans l’empire. Les hérétiques et ceux d’entre les mages qui n’observaient pas les règles fixées reçurent de moi des châtiments… » [11].
La montée en puissance du mazdéisme s’est en effet faite au détriment de la tolérance religieuse. Des persécutions violentes et des conversions forcées ciblent les chrétiens, les juifs, les mazdéens ne respectant pas l’orthodoxie sassanide, et surtout les manichéistes puis les mazdakites dont la doctrine est perçue comme une menace politique [12]. Les mages, représentants du clergé mazdéen, ont donc un rôle politique majeur et vont être utilisés par les rois pour asseoir leur pouvoir et éliminer leurs adversaires [13].
Parallèlement, les mages sassanides opèrent une série de réformes du mazdéisme. Ce dernier n’est plus véritablement le quasi-monothéisme que prônait Zarathoustra, car les anciennes divinités Mithra et Anahita sont mises sur un pied d’égalité avec Ahura Mazda, voire le remplacent lors de scènes d’investitures royales. Les sacrifices sanglants proscrits par le prophète sont rétablis, et Ahura Mazda et Angra Mainyu sont désormais évoqués sous les noms d’Ormuzd et d’Ahriman.
De la conquête musulmane au XXème siècle : les mazdéens entre survie et exil
En 642, le calife Omar ibn al-Khattâb écrase l’armée sassanide lors de la bataille Nihavand, et la Perse passe alors sous contrôle musulman. Comme dans les autres territoires conquis par les forces arabes, l’islam n’est pas imposé de force aux populations. Cependant, alors que les « dhimmis » (les « Gens du livre », c’est-à-dire les juifs et les chrétiens) sont officiellement tolérés voire protégés par le pouvoir, les nouveaux dirigeants acceptent mal l’exotisme de la religion mazdéenne et certains temples sont alors détruits [14]. Toutefois, face à son importance (religion majoritaire de la Perse), le statut de « religion du livre » est finalement accordé au zoroastrisme [15].
Ne pas être musulman impliquait de payer la « jizya », une taxe, à l’administration, ainsi que d’avoir des difficultés à accéder à la propriété terrienne. Ainsi, de nombreux zoroastriens préfèrent se convertir à l’islam, et à la fin du Xème siècle, l’islam devient la religion majoritaire de l’Iran [16].
Certains mazdéens réticents à la conversion décident d’émigrer notamment vers l’Inde où ils vont constituer l’actuelle communauté des Parsis, alors que d’autres choisissent de rester en Iran (les « Guèbres », l’origine du terme vient peut-être du mot arabe « infidèle ») [17]. Si la date précise de migration des Parsis reste inconnue (entre le VIIIème et Xème siècle), on sait qu’ils se sont rapidement installés au Gujarat, au nord-ouest de l’Inde, où ils se sont organisés en petites communautés agraires jusqu’à l’arrivée des Britanniques au XVIIIème siècle. Dans l’Inde coloniale, les Parsis voient leur mode de vie transformé. Ils sont nombreux à s’installer à Bombay, à devenir de riches marchands et industriels et à participer à l’essor commercial de cette ville [18].
Les Guèbres, quant à eux, ont tant bien que mal réussi à perpétuer la tradition mazdéenne en Iran jusqu’à nos jours. Vers le Xème siècle, il n’en restait qu’un très petit nombre dans les provinces de Yazd et de Kerman. Au Moyen Âge, ils écrivent des traités théologiques, des encyclopédies de leur religion, et des biographies de Zarathoustra [19].
Les contacts entre Parsis et Guèbres ont été quasi-inexistants jusqu’à ce que les premiers décident d’établir officiellement des relations avec les seconds en 1477. Ainsi, jusqu’au XVIIIème siècle, des correspondances épistolaires, notamment sur des sujets légaux et religieux, se sont développées et ont contribué à entretenir des liens entre les deux communautés zoroastriennes [20].
Le zoroastrisme aujourd’hui
Aujourd’hui, le zoroastrisme est donc divisé en deux principales communautés : les Parsis d’Inde et les Guèbres d’Iran. Bien que les Parsis, habitant principalement Mumbai (Bombay) comptent parmi les communautés les plus occidentalisées et urbanisées d’Inde, leur nombre ne cesse de décliner. Dans les années 1980, ils étaient en effet près de 200 000 [21], contre environ 60 000 en 2014. Les femmes parsies ne peuvent se marier en dehors de la communauté, sous peine d’en être exclues, et le nombre de mariage ne cessent de décliner. Une campagne a été initiée, sous le nom de Jiyo Parsi (« live parsi ») et incite les membres de la communauté à avoir des enfants le plus rapidement possible en évitant les moyens de contraceptions [22].
Les Guèbres sont environ 20 000 et habitent surtout dans des petits villages des provinces du Yazd et du Kerman, vers le centre de l’Iran [23]. Quelques hameaux implantés à proximité du désert de sable témoignent de leur appartenance au zoroastrisme par un cyprès séculaire qui signale la présence d’un temple [24] Depuis qu’ils ont tissé des relations avec les Parsis, les Guèbres ont repris leurs activités religieuses longtemps délaissées, ont rouvert avec l’aide des « exilés » de nombreux centres scolaires et administratifs, et ont créé des associations [25]. Cependant, certaines pratiques religieuses des zoroastriens, tels que les dépôts des défunts sur les tours du silence, sont interdites par le régime iranien. Dès lors, les tours ont été désaffectées et les Guèbres, pour ne pas aller à l’encontre de leurs croyances en souillant le feu et la terre en incinérant ou en enterrant leurs morts, doivent utiliser des cimetières dans lesquels chaque tombe est cimentée autour du corps du cadavre [26].
Certains Parsis se rendent en Iran afin de renouer avec leurs racines. Dans les derniers villages zoroastriens, pour la plupart encore épargnés par le tourisme de masse, ils constatent la capacité d’adaptation de leurs coreligionnaires guèbres et vénèrent ensemble Ahura Mazda autour du feu sacré [27].
S’il est difficile, comme la première partie de l’article l’a souligné, de dater précisément l’apparition du mazdéisme, il est possible d’identifier les principales étapes de son développement. Les rapports qu’ont entretenu les croyants avec les différents régimes perses sont en l’occurrence révélateurs de l’évolution de la place sociale et politique du mazdéisme.
L’Empire achéménide (550-330 av. J-C) et le développement du mazdéisme
En raison du caractère lacunaire des informations sur la religion de l’époque, les auteurs ont longtemps été divisés sur la place à donner au mazdéisme sous l’empire perse achéménide [1]. Compte tenu de l’incertitude sur les dates d’écriture de l’Avesta, Emile Benveniste déclarait dans les années 1920 que les Achéménides ne pouvaient être zoroastriens, puisque le livre sacré leur était sûrement postérieur, et qu’ils professaient donc une autre religion qui leur était spécifique [2]. Cependant, Henrik Nyberg a souligné une décennie plus tard que le calendrier utilisé par les Achéménides utilisait le nom de divinités de l’Avesta et que par conséquent le mazdéisme avait déjà été adopté par les souverains [3]. Les dernières découvertes, notamment à Persépolis, capitale de l’empire, semblent indiquer que la religion dominante de la Perse n’est pas encore le mazdéisme, et que les divinités de ce dernier s’intègrent dans un panthéon très hétéroclite de dieux babyloniens et iraniens [4].
Toutefois, une place privilégiée semble avoir été accordée au mazdéisme par certains dirigeants. Ainsi, l’image d’Ahura Mazda, le dieu principal du mazdéisme, apparaît pour la première fois sous le règne de Darius Ier (522-486 av. J-C.) après une querelle de succession. Lorsque Cambyse, héritier légitime de Cyrus le Grand, fondateur de l’empire achéménide, meurt en 520, plusieurs princes prétendent au trône. Gautama, issu du clan des mages de Médie et disciple d’Ahura Mazda parvient ainsi à y accéder en se prétendant de sang royal. Darius, qui n’avait pourtant lui non plus pas de liens directs avec les précédents souverains, parvient à vaincre Gautama et à le remplacer. Pour commémorer son triomphe, il fait sculpter un relief sur une route menant à Babylone. Darius y est représenté débout, piétinant l’usurpateur Gautama. Ahura-Mazda est présent au-dessus de la scène et est tourné vers le nouveau roi. Une inscription proclame alors en vieux perse, en élamite et en akkadien : « Ainsi parle Darius le roi : Ahura-Mazda m’a accordé cet empire. Ahura-Mazda m’a aidé jusqu’à ce que je m’en rende maître. Par la volonté d’Ahura-Mazda, je tiens cet empire » [5].
Le nouveau roi inscrit donc sa légitimité dans la religion mazdéenne, en se présentant comme le successeur de Zoroastre et en confisquant le pouvoir religieux des mages zoroastriens . Cependant, si le règne de Darius semble consacrer « l’avènement politique » d’Ahura Mazda, le dieu mazdéen n’est pas pour autant le seul Dieu vénéré. Les références à d’autres dieux restent fréquentes et la place du mazdéisme évolue selon les souverains. Ainsi, alors que Xerxès (519-466) réaffirme la prééminence d’Ahura-Mazda, Artaxerxès II (404-358) rétablit le culte des divinités Mithra et Anahita
Les conquêtes d’Alexandre le Grand. La marginalisation du mazdéisme sous les Séleucides et les Arsacides (312 av. J-C.-224 ap. J-C.)
Sous les Achéménides, le mazdéisme n’était donc pas encore prédominant. Mais après la chute de cet empire en 330 av. J.-C. face à Alexandre le Grand, il va être éloigné du pouvoir pendant plusieurs siècles . Les successeurs d’Alexandre, les Séleucides, apportent avec eux la culture et les croyances helléniques, et laissent donc de côté les dieux iraniens. La tolérance religieuse des Séleucides et de la dynastie suivante des Arsacides permet toutefois aux zoroastriens de maintenir leur culte
L’empire sassanide (224-651 ap. J-C). Le mazdéisme érigé en religion d’Etat
Après cinq siècles de marginalisation, le mazdéisme va connaître son apogée avec l’avènement de la dynastie des Sassanides. C’est un mage du nom de Kirdir qui, dans les années 270, entreprend de réorganiser le mazdéisme et d’en faire une religion d’Etat. A l’origine de la construction de près de cinquante temples du feu, les lieux de culte zoroastriens l’œuvre de Kirdir est évoquée sur un monument, la Kaaba de Zoroastre : « Par moi (Kirdir) fut consolidée la religion mazdéenne et les hommes sages devinrent puissants dans l’empire. Les hérétiques et ceux d’entre les mages qui n’observaient pas les règles fixées reçurent de moi des châtiments… »
La montée en puissance du mazdéisme s’est en effet faite au détriment de la tolérance religieuse. Des persécutions violentes et des conversions forcées ciblent les chrétiens, les juifs, les mazdéens ne respectant pas l’orthodoxie sassanide, et surtout les manichéistes puis les mazdakites dont la doctrine est perçue comme une menace politique . Les mages, représentants du clergé mazdéen, ont donc un rôle politique majeur et vont être utilisés par les rois pour asseoir leur pouvoir et éliminer leurs adversaires
Parallèlement, les mages sassanides opèrent une série de réformes du mazdéisme. Ce dernier n’est plus véritablement le quasi-monothéisme que prônait Zarathoustra, car les anciennes divinités Mithra et Anahita sont mises sur un pied d’égalité avec Ahura Mazda, voire le remplacent lors de scènes d’investitures royales. Les sacrifices sanglants proscrits par le prophète sont rétablis, et Ahura Mazda et Angra Mainyu sont désormais évoqués sous les noms d’Ormuzd et d’Ahriman.
De la conquête musulmane au XXème siècle : les mazdéens entre survie et exil
En 642, le calife Omar ibn al-Khattâb écrase l’armée sassanide lors de la bataille Nihavand, et la Perse passe alors sous contrôle musulman. Comme dans les autres territoires conquis par les forces arabes, l’islam n’est pas imposé de force aux populations. Cependant, alors que les « dhimmis » (les « Gens du livre », c’est-à-dire les juifs et les chrétiens) sont officiellement tolérés voire protégés par le pouvoir, les nouveaux dirigeants acceptent mal l’exotisme de la religion mazdéenne et certains temples sont alors détruits [14]. Toutefois, face à son importance (religion majoritaire de la Perse), le statut de « religion du livre » est finalement accordé au zoroastrisme.
Ne pas être musulman impliquait de payer la « jizya », une taxe, à l’administration, ainsi que d’avoir des difficultés à accéder à la propriété terrienne. Ainsi, de nombreux zoroastriens préfèrent se convertir à l’islam, et à la fin du Xème siècle, l’islam devient la religion majoritaire de l’Iran