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Publié le 10 Octobre 2026 par T.D
Nous allons voir maintenant comment on ouvrait un chapitre et comment se faisait la réception d'un aspirant Rose-Croix.
Le souverain GM? après s'être fait assurer des portes et de la valeur maçonnique des ff présents, frappait un grand coup de maillet sur l'autel. Aussitôt tous les princes se tenaient debout et à l'ordre. Lorsque les deux surveillants avaient à leur tour frappé un coup de maillet, le souverain GM prenait la parole :
Princes chevaliers de l'Aigle noir, prince grand prieur, prince grand surveillant et officiers dignitaires, aidez-moi à ouvrir le chapitre .
On échangeait alors le signe, puis le prince grand prieur et le prince grand surveillant présentaient la pointe de leur épée au souverain GM, et tous les princes se mettaient à l'ordre ; le souverain G.M reprenait alors la parole.
D. Prince grand prieur, quelle heure est-il ?
R. Souverain GM l'étoile du matin paraît.
D. Prince grand prieur, que devons-nous faire ?
R. Nous devons reprendre nos travaux.
D. Prince grand surveillant, quel est votre devoir ?
R. SGM c'est de voir si le chapitre est scellé hermétiquement, si les matériaux sont prêts, si les éléments se distinguent, si le noir fait place au blanc et le blanc au rouge.
D. Prince grand surveillant, voyez si tout est prêt.
R. SGM, tout est prêt, vous pouvez commencer l'oeuvre ; tout est prêt, le feu prend couleur, tout est prêt.
D. Prince grand prieur et prince grand surveillant, quittez le fer, prenez vos maillets et disposez les princes dans leurs postes.
R. Princes chevaliers qui habitez le zodiaque, observez dans vos travaux d'être exacts à nous procurer les trois règnes de la nature, c'est-à-dire : les animaux, les végétaux et les minéraux, subordonnés à chaque signe et à chaque mois de l'année, et renfermez tous vos métaux dans la maison du soleil.
D. Princes, que le bruit de vos outils retentisse d'un pôle à l'autre et que l'Orient et l'Occident dirigent désormais le cours des planètes.
Le Souverain GM frappe ensuite trois fois deux coups de maillet, les deux surveillants font de même.
D. Princes chevaliers, le chapitre est ouvert ; faisons notre devoir.
Les deux surveillants répètent ces paroles, tous les assistants font les signes ; on applaudit sept fois (six et un) en disant trois fois Vivat, puis chacun prend sa place et l'on procède à la réception.
Le parrain, assisté dun chevalier préparateur, va chercher le récipiendaire dans la chambre de réflexion et lui demande s'il désire toujours avec ardeur se faire recevoir chevalier de l'Aigle noir. Sur sa réponse affirmative, le préparateur, après lui avoir bandé les yeux, l'introduit en le prenant par la main dans un appartement tendu de noir dans lequel se trouve étendu sur une table le dernier chevalier reçu, couché sur le dos, contrefaisant le mort ; on fait toucher le corps au récipiendaire, et pendant qu'on lui fait faire des voyages autour de la chambre, le chevalier étendu sur la table se retire sans bruit et l'on met à sa place un coeur de boeuf ou de mouton, une tête de mort et une lumière.
On demande au récipiendaire s'il est toujours décidé à poursuivre sa course et à anéantir tout ce qu'on lui ordonnera. Dès qu'il a répondu affirmativement, on le conduit armé d'un poignard près du coeur de boeuf et on lui dit :
- Frappez et n'hésitez pas ; malheur à vous si vous vous repentez du coup que vous aurez porté.
L'aspirant perce le coeur et y tient le poignard plongé.
- Savez-vous ce que vous venez de faire? lui demande le préparateur,
-Je ne sais rien. Tout ce que je puis croire, c'est que j'ai frappé quelque corps, mais je ne m'en repens pas, et pour preuve de ce que j'avance, je suis prêt à recommencer.
On retire le bandeau qui couvrait les yeux de l'aspirant, afin qu'il puisse contempler la lumière, le coeur et la tête de mort. Au bout d'un instant, le préparateur reprend :
- Emportez ce coeur au bout de votre poignard et suivez-moi.
Arrivé à la porte du chapitre, le parrain frappe deux coups irréguliers, auxquels le prince grand surveillant répond par une batterie semblable, et s'adressant à son collègue ;
- Prince grand prieur, on frappe en profane à la porte du chapitre.
Celui-ci en prévient le souverain GM, qui ordonne au prince grand surveillant qui frappe de lui en rendre compte. Après avoir parlementé avec le préparateur, le prince grand surveillant assure au souverain GM que le trophée que l'aspirant va lui présenter sera une garantie suffisante en sa faveur.
On demande au parrain le nom, l'âge du candidat, les grades par lesquels il a passé pour oser prétendre au sublime grade de Rose-Croix.
On l'introduit ensuite à l'occident du chapitre, le parrain et le préparateur remettent le récipiendaire au souverain GM et vont reprendre leurs places.
Après avoir posé à l'aspirant des questions sur son passé maçonnique, le souverain GM lui explique que le trophée représenté par le coeur a pour objet de lui rappeler que lorsqu'il a été reçu apprenti il a prêté le serment solennel, et qu'il a consenti à avoir le cœur arraché s'il devenait parjure à ses engagements. Comme, de plus, dans le grade de Rose-Croix, il faut des hommes résolus sur lesquels on puisse compter dans le besoin, on a voulu éprouver son courage. L'aspirant profite de la circonstance pour assurer qu'il est prêt à exécuter les ordres du souverain GM de quelque nature qu'ils soient.
Lorsqu'il a reçu cette assurance, le souverain GM autorise l'aspirant à venir jusqu'au pied de son trône en exécutant la marche des quatre éléments, qui se fait par les quatre points cardinaux en partant par l'Occident passant par le Centre, allant au Nord, traversant de nouveau le Centre pour arriver au Midi, puis à l'Orient et enfin aux pieds du souverain GM, devant lequel il se met à genoux en posant la main droite sur le plat de la Bible.
Le récipiendaire prête alors son serment.
- Je promets et jure, dit-il, devant le Suprême et Grand Architecte de l'Univers et devant le souverain chapitre ici assemblé de sceller, garder et ne jamais révéler les secrets des chevaliers de l'Aigle noir, dits Rose-Croix, à aucun des profanes ou maçons inférieurs à ce grade, sous quelque prétexte que ce puisse être ; de n'en parler qu'en chapitre et lors du travail. Si j'y manque et que je devienne parjure, je consens et je pardonne ma mort à ceux des chevaliers qui me la donneront de quelque manière que ce soit, par le fer, le feu ou le poison ; que ma mémoire soit en horreur parmi les Rose-Croix et les maçons répandus dans le monde entier ; priez pour moi, mes frères, que Dieu me soit en aide et me préserve de manquer à mon obligation.
Le serment prêté, le grand prieur fait relever le candidat, le présente au souverain G?M? qui le fait passer à sa droite et le décore sur-le-champ des bijoux, gants et tablier de l'ordre ; puis il lui donne les signes, mots et attouchements.
- Le signe, dit-il, se fait dans l'appel en portant l'index de la main droite sous le nez, ensuite sur la joue jusqu'à l'oreille, puis en le descendant le long du cou jusqu'à la clavicule afin de former l'équerre. On répond par le même signe, mais avec la main gauche.
- L'attouchement se donne en s'embrassant réciproquement : chacun avance son pied droit et se donne un coup de talon. Le mot sacré est Messias, qui veut dire trésor des philosophes. Celui de passe ou d'entrée est Och, qui signifie semence de tous les métaux.
Le candidat va se faire reconnaître par tous les princes, puis est reçu par le souverain GM qui lui dit :
- Par le pouvoir que j'ai reçu et du consentement unanime de cette auguste assemblée, je vous reçois prince maçon par le T P grade de Chevalier. de l'Aigle noir de Rose-Croix d'Allemagne dont vous êtes revêtu et devenu membre.
L'orateur lui dévoile alors en ces termes les mystères du grade :
- La figure de cette loge tracée est un carré long plus étendu de l'Orient à l'Occident que du Midi au Nord, parce que le soleil éclaire plus le globe terrestre dans le premier sens que dans le second, puisqu'il ne sort jamais au delà des tropiques.
Vous voyez ici, dans le centre, un grand espace circulaire composé de nuages renfermant les cercles du zodiaque où sont contenues les douze maisons du soleil, gardées chacune par un des douze mois de l'année ; chaque mois vous devez rentrer dans la chambre qui le représente pour y travailler et attirer la visite de l'astre lumineux vivifiant toute la nature et toute la matière.
Le soleil doit être reçu par les quatre éléments que vous inviterez à vous tenir compagnie, car sans eux la maison serait triste ; vous ferez banqueter le soleil des mets tirés des animaux et des fruits, qui sont nourris dans l'intérieur de chaque maison céleste. Si vous observez toutes ces choses, vous opérerez avec fruit.
Dans le cours de notre travail, il faut considérer la matière comme morte ; le cadavre d'Hiram en est l'emblème. Il faut le vivifier et le faire renaître de ses cendres, ce que vous obtiendrez par la végétation de l'arbre de vie représenté par la branche d'acacia ; mais vous ne saurez opérer avec fruit, si vous vous écartez de l'équerre et du compas qu'il faut sans cesse avoir devant vous.
Ces deux bijoux ne sont pas les seuls dont vous devez faire usage ; ils sont accompagnés des deux instruments indispensables : la balance et la clef. Vous ne pouvez non plus vous passer de la pentacule, qui renferme toutes les vertus célestes.
Abandonnons pour un moment, TT. CC. FF le centre mystique de notre loge, traversons la lune qui doit couvrir nos sacrés mystères et parcourons l'espace qui l'environne. A l'Occident nous trouverons le mont Ebron, sur le sommet duquel on éleva les deux grandes colonnes Jackin et Booz, c'est-à-dire Force et Beauté, premier principe du grand oeuvre que vous allez entreprendre. La force est représentée par les matériaux que vous devez employer et la beauté par l'ouvrage qu'ils nous produiront.
La colonne Jackin était dédiée à Dieu, tout venant de lui ; c'est ce que vous êtes présentement, puisque vous allez commencer à travailler. Vous deviendrez compagnons quand vous commencerez à connaître la beauté de la matière élémentaire ; enfin, vous deviendrez maîtres quand vous aurez placé dans votre planche la route fixe du soleil.
A l'Orient, nous voyons un grand aigle, roi des animaux de l'air, le seul qui puisse fixer l'astre radieux, car la matière de sa nature n'a point de forme; c'est la forme qui développe la couleur ; le noir, c'est la matière hors d'oeuvre. Change-t-elle de couleur ? elle reprendra une forme nouvelle, et un soleil des plus brillants en sortira. De même que la naissance du soleil est annoncée par l'étoile du matin, l'étoile flamboyante dans sa rougeur est accompagnée par la fraîcheur argentine de la lune.
Dans le plan de la loge, vous découvrirez une pierre brute, matière informe qu'il faut préparer, une pierre cubique à sommet pyramidal, et la matière développée : le sel et le soufre.
L'équerre, le niveau, la perpendiculaire et le maillet vous serviront à construire les maisons du soleil par où vous devez faire passer la matière informe. Aussi faudra-t-il les construire avec règle et préparation ; sans cela l'esprit de vie ne saurait s'y loger.
Avec tous ces instruments vous construirez le grand autel sur lequel brûlera le feu tiré du ciel, et le grand bassin servira à vous purifier les mains, le corps et tout ce que vous toucherez pour opérer avec fruit. Soyez laborieux comme le castor et cachez-vous comme la chouette, afin de bien travailler à l'abri des regards des curieux.
Le souverain GM ajoute à son tour
- Chevaliers, princes nouveaux reçus dans l'ordre des chevaliers de l'Aigle noir, lorsqu'on vous mit en réflexion, vous aperçûtes du pain, de l'eau, du sel, du soufre, un coq et un sablier, avec ces mots : Patience et persévérance ; matières symboliques et faciles à expliquer.
Par le pain et l'eau, on vous marque la sobriété dans vos repas ; par le sel, les bonnes moeurs que vous devez avoir pour vous conserver parmi les hommes ; par le soufre, l'ardeur secrète que vous devez avoir de parvenir à la science kabbalistique en formant votre esprit à savoir promptement tous les instants où la lumière vous éclairera ; par le coq, la vigilance dans toutes vos oeuvres, et le sablier désigne le temps que l'on doit employer au travail qui doit être compté par heures et par minutes. Aidons donc les nouveaux chevaliers à découvrir le principe de vie renfermé dans le coeur de la matière première connue sous le nom d'Alkaest.
Puis le souverain GM fait l'instruction du grade par un dialogue avec les surveillants. De ce dialogue il résulte que le souverain G?M? se tient à l'Orient pour y attendre l'arrivée du soleil et l'accompagner dans ses douze maisons célestes dont les honneurs sont faits par le Grand Architecte de l'Univers lui-même, sous douze noms sacrés, tirés chacun des douze lettres du grand nom de Dieu en hébreu: Getimoaljeam. Les douze maisons sont partagées en quatre parties égales qui sont les quatre saisons de l'année, qui expliquent l'utilité du travail.
Dans ce travail on doit employer les quatre éléments et les trois règnes de la nature qui, pour être utilisés convenablement, doivent être pris dans leurs vraies saisons, pour que le genre humain puisse y trouver d'immenses trésors.
Adonaï, le plus puissant nom de Dieu, met tout l'univers en mouvement ; le chevalier qui serait assez heureux pour le prononcer kabbalistiquement aurait à sa disposition les puissances qui habitent les quatre éléments et les esprits célestes ; il posséderait aussi toutes les vertus utiles à l'homme et parviendrait avec leur concours à la découverte du premier des métaux qui est le soleil, qui provient de l'alliance intime des six métaux (1) inférieurs, dont chacun contient la semence, et la fournit dans le lit nuptial.
Les six métaux inférieurs, le plomb, l'étain, le fer, le cuivre, le mercure et l'argent, sont symbolisés par Saturne, Jupiter, Vénus, Mercure et la Lune ; l'or soleil, le premier des métaux, est placé en leur centre, bien que physiquement il ne soit point un métal, car il est tout esprit et par là incorruptible, et c'est pour ces raisons qu'il est l'emblème de la Divinité, incapable d'aucune altération .
Pour parvenir à allier les six métaux et à n'en faire qu'un seul qui ne soit point un métal, on se sert de la règle et de la balance que Salomon a laissées dans son traité précieux de ses Clavicules kabbalistiques. La Kabbale est la pratique secrète des hautes sciences ou connaissance des secrets de la nature et de la grandeur de Dieu.
Pour sa balance, Salomon se servait de 25 nombres sous-divisés de la façon suivante : 1, 2, 3, 4, 5, qui contient 25 fois l'unité ; 12 fois 2, 8 fois 3, 6 fois 4 et 5 fois 5.
Sept philosophes ont donné la clef de cette balance : Albumasaris, Pythagore, Ptolémée, Antidonis, Platon, Aristote et Hali. Chacun d'eux s'est attaché à un métal, ils en ont fait un traité et en ont donné la mesure, la règle et la balance pour les mettre en oeuvre, et chaque traité est sous la domination d'un génie élémentaire. Les métaux et les génies correspondants sont: Plomb, Aratron ; Etain, Retor ; Fer, Phalech ; Or, Och ; Cuivre, Hagit ; Mercure, Aphiel, et Argent, Hali.
Pour fabriquer l'Alkaest, esprit ou dissolvant, inventé par Van Helmont, il faut commencer par travailler à l'alliance des quatre éléments simples dont tous les êtres sont composés et les trois règnes de la nature chacun dans leur saison, renfermés dans chacune des maisons du soleil en commençant par celle de Mars, parce que c'est par elle que commence l'année dans la philosophie hermétique et en astronomie. On prépare mystérieusement les trois productions de la nature avec le feu élémentaire tiré de la matière première par attraction et force centripète des mixtes, mises en digestion dans le fourneau économique allumé par les quatre vents.
Ce trésor produit des trésors immenses pour l'humanité et qui dureront autant que le monde. Il n'y a que les vrais maçons qui puissent participer au Grand oeuvre, et encore bien peu y parviennent-ils.
Si étrange que cela puisse nous paraître, des gens qui n'étaient pas stupides ni de mauvaise foi s'amusaient à ce jeu étrange à la fin du XVIIIe siècle ; le marquis de la Rochefoucauld-Bayer un des auteurs de ce rituel, était un fort honnête homme, qui ne songea pas un instant à fronder la royauté, ni à attaquer la religion. Et cependant, depuis 1776, il était GM du rite écossais philosophique. En 1780, il était membre de la Candeur à l'Orient de Paris, et en 1787 député au GO de Saint-Jean-d'Ecosse de l'Indulgente Amitié à l’O? de Barbezieux, et vénérable du Contrat social à l’O? de Paris ; il est vrai que, l'année suivante, il fut remplacé dans ces dernières fonctions par le comte de Gand.
Quelque singulière que soit l'initiation au grade de Rose-Croix ordinaire, celle des Réaux-Croix, autre variété du même grade, est encore plus bizarre. Dans sa correspondance avec le prince Charles de Hesse et avec le duc Ferdinand de Brunswick, Willermoz, qui avait été admis Réau-Croix par Bacon de la Chevalerie, délégué de Martines de Pasqually, définira ce grade, et une lettre de Pasqually expliquera comment on devait le conférer
Pour les Réaux-Croix, l'Angleterre est bien la patrie de la f?m? et Cromwell aurait trouvé l'ancien institut des architectes d'Orient, conservé dans le palais de Whitehall, mais il l'aurait mal interprété. Cet institut avait été fondé par les F. R. A. C. X. (Fratres Roseæ et aureae crucis Christiani) qui font remonter leur origine à un prêtre de Sérapis, nommé Ormus, qui vivait vers l'an 46, au temps où saint Marc évangélisait l'Egypte. Ormus ayant été baptisé, adapta les doctrines secrètes des Egyptiens aux enseignements du christianisme.
En l'an 151, des Esséniens et des juifs convertis et savants dans les sciences occultes, se joignirent aux Ormusiens conservateurs des mystères de Moise, de Salomon et d'Hermès. Ces doctrines furent transformées au VIème et au VIIème siècle et n'ont pas changé depuis. En 1188, quand Jérusalem fut reprise, trois adeptes vinrent en Ecosse et perpétuèrent l'Ordre, qui ne comportait que peu d'initiés. Cromwell aurait été Réau-Croix. D'après Charles de Hesse, les R.+ d'Occident ainsi que les ff moraves étaient sortis d'une branche de ces Réaux +, mais ils avaient des connaissances très inférieures à celles des Réaux-Croix, qui étaient infiniment sublimes.
Willermoz donne de curieux détails dans une lettre qu'il adresse au prince de Hesse, le 20 octobre 1780.
Il explique que, bien qu'ayant fait suivre sa signature du signe R. +, il n'est pas Rose-Croix, mais Réau-Croix : « J'admets, écrit-il, beaucoup des connaissances des Roses-Croix, mais leur base est toute de la nature temporelle ; ils n'opèrent que sur la matière mixte, c'est-à-dire mélangée du spirituel et du matériel ; et ont par conséquent des résultats plus apparents que ceux des Réaux-Croix, qui n'opèrent que sur le spirituel temporel et dont les résultats se présentent sous forme de hiéroglyphes ».
Dans chaque groupe de Réaux-Croix il y a un chef plus puissant que les autres. Sur toute la surface de la terre il n'y a que 7 chefs, sans compter le chef suprême. Pasqually en aurait connu un en Italie et un autre en Asie. Willermoz dit ne posséder sur tout que des connaissances théoriques , son initiateur (Pasqually) l'ayant élevé rapidement et l'ayant, peu après, quitté pendant de longues années : « Il devait revenir en France pour achever mon instruction, quand il mourut. Celui que je crois son légitime successeur (le fils de Pasqually) a encore bien des années à attendre pour reconnaître les vertus qui ont été mises en lui et encore plus pour être utile aux autres, étant encore très jeune.
« J'ai été établi pour conserver le dépôt qui m'a été confié, et plusieurs, par mon ministère, ont eu des signes certains que la route que je leur traçais était sûre, et moi-même, quoique moins virtuel pour mon propre compte que je l'ai été pour autrui, j'en ai reçu quelquefois des signes si positifs, si évidents, si convaincants que je ne puis douter de la vérité des principes ».
Pour Willermoz, c'est dans l'ordre des Réaux-Croix que réside l'ordre par excellence dans toute la force du terme (Réau, puissant prêtre). Les connaissances perdues par la chute de l'homme et rendues par le Christ, auraient été perdues par les papes. Les vrais Réaux seuls ont gardé la puissance d'ordination sacerdotale du culte primitif. Ceux ainsi ordonnés s'appellent Coëns.
Voyons maintenant comment on était admis parmi les Réaux-Croix. C'est Pasqually qui l'explique dans une lettre à Bacon de la Chevalerie ; nous la reproduisons textuellement, y compris les fautes d'orthographe caractéristiques.
« A Bordeaux, le 2 mai 1768.
« Je réponds T. H. T. R. M. aussi promptement que je le peut à la demande que vous me faites touchant le grade de Réau croix que vous voulez donner à notre T. H. T. R. M. De Villermoz. Je ne me refuserais jamais pour que ce R. M. soit récompensé à tout égards et même avec satisfaction, personne plus que lui le mérite davantage. Vous me permettrez P. M. de vous faire les observations secrètes de notre loy abstraite à ce sujet. Vous ne devez point ignorer que nous ne jouissons en notre qualité d'hommes, d'Image et de ressemblance divine que de deux choses qui sont réellement en notre pouvoir qui sont les différents actes cérémoniaux de nos opérations qui sont au nombre de quatre auxquelles il nous est donné une seule puissance a chaque, qui font quatre puissances ce qui complète avec les quatre cérémonies le nombre infini de huit. Toutes ces choses nous sont données avec précision d'heures, de jours, de semaines, de mois, de lunes et d'années. Et que par ce moyen en suivant scrupuleusement ce qui nous est prescrit par Dieu même, nous osons nous attendre à un succès plus considérable de nos travaux que lorsque nous en sortirons.
Vous savez que je vous ai toujours dit qu'il n'était point en mon pouvoir de satisfaire entièrement l'homme à ce sujet et qu'à Dieu seul appartenait cette sublime opération.
A toutes ces choses prés, T. P. M. comment pouvoir nous promettre quelque succès en faveur du candidat que vous voulez admettre à une opération hors de son tems, un fruit prématuré est hors de saison, une opération de principe faite hors de son tems est sans fruit. Vous me répondrez à tous cela comment faire ? Je lui ai promis. Je dirai a cela tant pis, vous avez mal promis, ces sortes de choses sont-elles en votre pouvoir ? Indifféremment cela ne se peut d'aucune façon si nous ne suivons scrupuleusement ce qui nous est prescrit. La précision de la cérémonie ne suffit pas seule, il faut encore une exactitude et une sainteté de vivre au chef qui mène les cercles d'adoption intellecte (sic) il lui faut donc une préparation spirituelle faite par la prière, la retraite et la modération, vous avez su comment je me suis comporté a Paris a cet égard. Cependant je ferai mes efforts pour abandonner mes affaires domestiques afin de me disposer a vous fortifier dans votre opération, pour récompenser le zèle et les travaux laborieux au R. M. De Willermoz, que je crois être digne du succès que je lui désire dans cette opération, il ne dépendra pas de moi pour qu'il soit satisfait. Qu'il vous souvienne que c'est le dernier et le premier.
Vous observerez pour cette cérémonie de faire les mêmes cercles que je fis pour la réception du T. P. M. de Luzignem, vous attaquerez l'angle de l'Ouest comme votre chef angle. Il ne vous est point permis d'attaquer a l'Est directement, ce tens étant passé. Vous ferez toutes les mêmes cérémonies, tant en prières qu'en parfum ; vous n'offrirez d'autre holocauste d'expiation que la tête d'un chevreuil mâle, que vous ferez acheter indifféremment au marché, laquelle tête sera avec sa peau velue. Vous la préparerez ainsi que l'on prépare le chevreuil avant de l'égorger. Ensuite vous dresserez trois feux nouveaux. Dans celui qui sera au nord vous mettrez la tête sans langue ni cervelle mais bien avec les yeux, Dans celui qui sera au midi vous y mettrez la cervelle. Dans celui qui sera à l'Ouest vous y mettrez la langue. Lorsque le tout brûlera le candidat jettera trois grains de sel assez gros dans chaque feu. Ensuite il passera ses mains par trois fois sur chaque flamme de chaque feu en signe de purification. Il aura le genou droit à terre et l'autre debout et dira ensuite ce mot ineffable que vous trouveriez marqué dans l'écrit ci joint ainsi que leur nombre caractères et hiéroglyphes lesquels seront tracés devant chaque feu tel qu'ils sont marqués.
« Si on ne peut avoir une tête de chevreuil, on prendra la tête d'un agneau couverte de sa peau. Il faut absolument que sa peau soit noire sinon l'holocauste serait action de grâce et non d'expiation. Le candidat fera la cérémonie de la tête d'agneau ou de chevreuil avant tout autre cérémonie. Les cercles et l'appartement où l'on fait l'opération, seront entièrement préparés ainsi que nous avons jadis fait. Vous aurez de l'eau comme il convient, vous commencerez votre opération le onze du courant, vous suivrez le 12 et finirez le 13 pour que vous vous rencontriez aux jours relatifs ou manquement de la saison. Par le nombre des jours que je vous fixe, vous remarquerez le nombre de confusion par 1 1. Le nombre 2 terrestre et corporel par 1 2 et par 1 3 puissance. 3 4
Ensuite vous ferez commencer par les invocations ordinaires et conjurations entre lesquelles vous joindrez celle du commandeur d'Orient. Après les trois jours d'opérations faites, vous ramasserez soigneusement les cendres des trois feux que vous joindrez à celle que je vous ai donnée. Vous donnerez au candidat un scapulaire pareil a celui des autres R. +. Vous lui ferez faire un talisman égal aux autres, vous assemblerez pareillement vos deux P. M. R. + dont l'un et l'autre feront chaque jour une opération et vous ferez la dernière, il est égal qui des deux commence. Vous observerez de faire dire au candidat la prière qui est a la suite des mots d'abord qu'il aura passé les mains ouvertes sur le feu de l'holocauste, vous aurez de toutes nécessité deux réchauds un peu grands pour faire consommer la langue et la cervelle, et celui qui sera sous la cheminée de la Chambre figurera le Nord, les deux réchauds figurerons le midi et l'Ouest conformément à l'ancien usage, ou l’on portait des caisses grillés pour faire les holocaustes en campagne. Voilà T. P. M. tout ce que je puis faire en faveur du zèle du R. M. De Willermoz, Dieu fasse qu'il l'entende et qu'il retire de cette opération tout l'avantage et le succès qu'il mérite. J'abandonne avec plaisir mes propres affaires pour sa satisfaction ne comptant pas beaucoup sur la propagation de l'ordre par la lenteur que je lui voie. Je vous prie d'assurer le R. P. M. de Willermoz de mon sincère attachement.
« Ne faites fautes de prévenir tous les R. R. M. M. Réaux Croix de l'opération que vous allez faire à l'extraordinaire, n'importe qu'ils soient ou non avertis quinze jours d'avance comme il convient. Si vous n'agissiez point, comme je vous le dis, les R. + pourraient très bien vous refuser la reconnaissance du R. + que vous auriez fait et m'en porter leurs plaintes pour qu'il ne fût point inscrit dans mes circonférences secrètes ainsi que dans mon répertoire universel. Faites écrire par un des R. P. R. + aux T. P. M. de Champoleon, au T. P. M. de Grainville, au T. P. M. de Luzignem pour éviter toutes sortes de discussion.
« Vous n'oublierez point de faire boire le calice en cérémonie après la réception et vous donnerez le pain mystique ou cimentaire a manger a votre Réau + nouvellement reçu dans la même cérémonie que vous m'avez vu faire ».
On a vraiment peine à croire qu'en plein XVIIIe siècle il y avait encore des gens se livrant à ces pratiques surannées et ridicules, surtout lorsqu'on constate que Willermoz n'était pas parmi les plus exagérés, et qu'en dehors de la maçonnerie c'était un brave homme, un honnête commerçant et un bon père de famille.
Il est un autre rituel également intéressant, c'est celui de chevalier Kadosch, dont nous n'avons pu trouver aucun exemplaire ancien aussi explicite que ceux de Rose-Croix et de Réau-Croix que nous venons de citer. Cependant nous en avons rencontré un qui pour être moins ancien n'en est pas moins intéressant, attendu que s'il faut en croire l'auteur, le f? Fabien 30e, le texte qu'il donne est la reproduction d'un « Rituel ancien formulé à nouveau suivant la pratique moderne». Dans ce rituel il est expliqué que « dans les grades philosophiques, le maçon ne reçoit plus l'impulsion de personne. Dans la première série, il façonne les coeurs, dans la seconde il façonne les esprits ; voici que dans la troisième, il façonne les volontés » .
Puis il explique au candidat que l'échelle maçonnique a sept échelons, qui symbolisent: la probité, l'expérience, la fermeté, la persévérance, la religion, la science, et enfin le septième échelon « est », dit-il, « celui que tu gravis maintenant en groupant les sciences et les vertus qui peuvent te rendre apte à gouverner la volonté des autres en lui faisant accepter ton autorité » .En conséquence, les échelons descendants symbolisent : les lettres, les sciences proprement dites, les arts, l'agriculture, l'industrie, le commerce et la politique.
Publié le 10 Octobre 2026 par T.D
Une des erreurs les plus répandues parmi les profanes est d'assimiler les grades maçonniques aux grades dans l'armée, alors qu'ils devraient être plutôt assimilés aux grades universitaires. Les grades symboliques, les seuls classiques en maçonnerie : apprenti, compagnon et maître, correspondent dans une certaine mesure aux grades de bachelier, licencié et agrégé. L'obtention de ces grades témoigne de connaissances maçonniques plus ou moins avancées, mais ne confère pas ipso facto à ceux qui les obtiennent une autorité sur ceux qui ont des grades inférieurs.
Au XVIIIe siècle, la complication des grades était extrême ; chaque régime avait sa série spéciale qui n'était pas reconnue par le régime voisin. Chaque grade correspondait à un avancement dans la science ou mieux dans l'art maçonnique qu'on appelait alors l'Art Royal, ce qui voulait dire pour les uns l'art de restaurer les Stuarts, pour les autres l'art par excellence. Qu'était donc cet Art suprême ? Pour les uns c'était l'étude de l'homme : ses origines, son existence, son but ; pour les autres c'était l'art de mener les hommes, la première solution étant seulement l'étape nécessaire pour arriver à la seconde. Au premier abord, de semblables études n'ont rien de répréhensible; la curiosité en pareilles matières ne peut être que fort louable.
On peut à la vérité s'étonner cependant que, pour se livrer à ces études profondes, on s'enferme avec un soin jaloux et qu'on fasse prêter à ceux qu'on admet à y participer le serment de garder le secret. Il semblerait au contraire que, par amour de l'humanité, on devrait propager les lumières et transformer le temple en Soleil dont les Etoiles extérieures pourraient augmenter l'éclat. »
On serait en droit de s'étonner aussi que des gens d'un modeste intellect et d'une instruction sommaire soient appelés à collaborer à des travaux qui demandent du temps, une intelligence supérieure et des connaissances approfondies. Étudier en effet les origines de l'homme, c'est étudier l'origine de l'humanité, et étudier l'origine de l'humanité, c'est étudier l'origine du monde. Pour rester dans le domaine des sciences exactes, c'est connaître la cosmogonie, la cosmographie, la géologie, la paléontologie et l'anatomie aussi bien que la métaphysique, la chimie et la physique. Je sais plus d'un maçon du XVIIIe siècle qui s'est livré à ces études avec un acharnement et une sincérité vraiment édifiantes. Leurs correspondances, que j'ai été à même de parcourir, en font foi. Ils échangeaient entre eux des vues bizarres, de temps en temps, pas souvent, des combinaisons ingénieuses, mais, en résumé, aucune idée digne d'être retenue.
On a beau leur enseigner que la maçonnerie est « l'habileté de la nature, l'intelligence du pouvoir qui est dans la nature et ses diverses opérations ». On a beau leur expliquer que l'habileté de la nature est d'engendrer, que l'intelligence du pouvoir qui est dans la nature est la Nature-Dieu, et que les différentes opérations de la nature sont la génération universelle, quels secrets révèle-t-on, quelles idées fait-on naître, si ce n'est que l'Acte générateur est l'acte d'un Dieu, que le Feu sacré est la semence universelle de tous les êtres, que la Parole est la faculté de produire, ainsi qu'on l'enseigne au compagnon ?
Comme ils ne trouvaient pas la solution avec leurs propres moyens, beaucoup recherchaient le secret perdu. L'homme primitif savait, croyaient-ils. Quelques-uns, élevés cependant dans la foi chrétienne, oubliaient que l'homme avait été puni pour avoir voulu savoir ce qu'il ne pouvait et ne devait pas savoir : le mystère de sa création et son avenir. Quel est l'homme qui supporterait la vie s'il connaissait son lendemain ? Comme naturellement ces chercheurs ne trouvaient rien, beaucoup parmi eux s'en prenaient à l'auteur de toutes choses et arrivaient rapidement à conclure que s'ils ne trouvaient rien c'est qu'il n'y avait rien, et pour se consoler de la désespérance de ce néant, ils déclaraient indifférent le problème des origines. Comme ils avaient trouvé vide la première chapelle de leur temple, ils frappaient à la porte de la seconde.
Là, au moins, ils trouveraient la clef du mystère de notre être. L'homme est-il ou n'est-il pas ? Qu'est-ce que son corps ? Qu'est-ce que son âme ? Il est certain qu'il a un corps, mais a-t-il une âme ? Et ils recommençaient à agiter tous ces problèmes, revenant toujours malgré eux à l'origine du corps et de l'âme, et ils trouvaient la seconde chapelle vide comme la première.
Ces étapes sont celles que doit parcourir le maçon pour se perfectionner dans l'art, pour gagner ses grades. Si sa patience n'est pas à bout, s'il a les loisirs de s'occuper de spéculations métaphysiques qui ne nourrissent pas son corps, il sera prêt à entrer dans la troisième chapelle, et les frères qui en ont déjà franchi la porte lui permettront de la franchir. Là, on lui apprendra que tout ce qu'il a fait jusqu'ici n'a aucun intérêt, que ces études ne conduisent à rien, mais qu'il était nécessaire qu'il connût par lui-même ces vérités négatives. Ce qui est intéressant et ce qu'il faut qu'il apprenne, c'est comment on conduit les hommes, comment on les fait concourir, malgré eux, à la prospérité de l'Ordre. On leur explique comment un petit groupe organisé en aristocratie secrète mène la foule non organisée ; comment un pouvoir occulte, irresponsable mais actif, mène le pouvoir responsable et le rend le principal artisan de sa décadence et de sa mort. On leur apprend que les vices de l'humanité sont les grands leviers des habiles ; que, dans la pratique, on ne rencontre qu'un obstacle : la révolte de la conscience humaine, cette chose qu'ils n'ont pu saisir ni comprendre dans les deux premières chapelles, et que tout l'art consiste à endormir cette conscience pour l'empêcher de se révolter. On leur apprend que lorsqu'il suffira à l'homme de déposer un bulletin anonyme dans une urne pour entretenir ses vices et flatter son orgueil, il le mettra.
Lorsque l'initié saura tout cela, il sera un maçon parfait ; sa mentalité maçonnique sera parachevée. En aucune circonstance, il ne sera nécessaire de lui donner un ordre compromettant, il agira de lui-même et il fera agir, conformément à la doctrine maçonnique, il coopérera consciemment ou inconsciemment au Grand Oeuvre.
Voilà ce qu'au XVIIIe siècle on appelait le travail de loge. Voilà comment, au nom de l'égalité, le maçon escamotait cette égalité à son profit. Il veut l'égalité entre initiés, il veut l'égalité entre profanes, mais il ne veut pas l'égalité entre initié et profane. Comme il connaît la puissance des groupements organisés et silencieux, il s'organise et commande le silence. Pour empêcher l'ennemi de naître, il s'attaque à tous les groupements qui se créent. Autant que possible, il les absorbe et, s'il est impuissant à triompher par ce moyen, il les détruit. De tous les groupements, les plus puissants sont les groupements religieux. Contre eux la lutte a été permanente et il est curieux de suivre le combat entamé contre le groupement ennemi par excellence : la Papauté. Contre elle, tout d'abord, les maçons ne luttent pas de front, ils ne l'attaquent pas dans ses dogmes, mais dans sa discipline. Dans la correspondance des maçons, comme dans celle de Willermoz par exemple, on constate qu'autour de lui on veut revenir à la primitive Église ; on reconnaît la divinité du Christ qui avait mis l'humanité dans sa vraie voie. Mais cet homme pieux, même dévot, a l'horreur de la Papauté; c'est elle qui a tout perdu, c'est d'elle que vient tout le mal. Gallicans, jansénistes et parlementaires pensent comme lui, aussi gallicans et jansénistes et parlementaires encombrent-ils les loges. Ils feront plus tard le clergé constitutionnel.
A la vérité, ils étaient peu nombreux, les maçons qui se livraient à ce travail ; beaucoup, partis pleins d'ardeur à la conquête du feu sacré, nouveaux Argonautes, sombraient en route ou succombaient comme Prométhée. Hiérophantes de nouveaux mystères, quelques-uns se retiraient découragés ; quelques autres, comme le duc d'Havré, écoutaient leur conscience tressaillir, et abandonnaient la partie.
Mais les cerveaux de la grande masse des maçons étaient modifiés par l'ambiance ; les mots perpétuellement murmurés par ceux qu'ils savaient plus avancés dans l'étude de l'Art les impressionnaient; ils croyaient que ceux-là savaient ; ils retenaient leurs lambeaux de révélations, suivaient leurs conseils. Ceux-là, demi dupes, à leur tour faisaient le travail du dehors, la propagande de la doctrine maçonnique. Si un adversaire se présentait, on le tuait moralement, on tâchait, au nom de l'humanité, de l'anéantir ; s'il donnait prise à la critique, on le poussait tout doucement dans un piège, on ameutait l'opinion contre lui. A la veille de la Révolution, on l'accuse d'accaparement : le procédé réussit toujours ; si le coupable résiste il est tué, comme Berthier ou Foulon. C'est la foule des profanes ameutés qui aura commis l'assassinat légal. Le meurtre anonyme et collectif échappe à la justice. L'ouvrier du crime lui-même sera épargné. Les auteurs vraiment responsables auront eu individuellement une si petite part à l'attentat, que leur conscience ne s'agitera pas. Bien plus, pour beaucoup d'entre eux, la victime seule est coupable. Pourquoi a-t-elle résisté à l'opinion publique ? Pourquoi s'est-elle mise dans un mauvais cas ? Et je sais des maçons, fort honnêtes gens pour le reste, qui ont ainsi pensé en 1789 !
Comme nous l'avons dit, le plus grand nombre des maçons ne se livrait pas au travail de loge transcendant. A côté des loges exclusivement aristocratiques comme la Candeur, le Contrat social, Saint-Louis du régiment du Roi, Montmorency-Luxembourg du régiment de Hainaut, etc., il y avait, et celles-là étaient les plus nombreuses, les loges de menus employés, de petits commerçants, de clercs de procureurs, d'huissiers... L'objectif des membres des premières était la recherche du plaisir, celui des secondes était la satisfaction de la vanité. La pratique et l'abus des plaisirs démoralisa les uns ; le besoin de satisfaire l'orgueil incita les autres à la haine. Lorsque le cataclysme éclatera, l'aristocratie sera découragée, les autres seront forts de toute la puissance de leur haine exaspérée. La maçonnerie est bien l'art de conduire les hommes.
A côté de la Papauté un autre corps organisé attirera dès le début les attaques de la maçonnerie. Les jésuites sont puissants ; ils sont riches ; ils sont intelligents; ils sont unis. Il faut les détruire. Avec quelle habileté on crée les dangers sous leurs pas ! avec quelle virtuosité on tire parti du procès de la Chalotais et de celui du Père La Valette ! On forme contre eux l'opinion : dans les loges, dans les salons, dans les sociétés littéraires, dans les pamphlets, dans la rue. Le maçon ne cesse de crier à la persécution à l'occasion des procès-verbaux dressés chez des marchands de vin, pendant que Choiseul chasse les jésuites de France, pour que le maçon martyr s'installe dans le noviciat de leur ordre, rue du Pot de Fer ; et le courant de l'opinion est tellement violent que personne ne s'aperçoit de la supercherie ! Cette proscription est tellement une tactique générale, que les jésuites sont chassés de tous les royaumes catholiques, de l'Espagne, du Portugal et, ce qui est plus extraordinaire, de Rome même ! Voilà comment on conduit les hommes.
Pour remporter toutes ces victoires, y a-t-il une volonté unique, y a-t-il un comité directeur ? un chef ou des chefs inconnus ? Est-ce une nation ? est-ce une race qui mène le branle ? Albion ou Israël ?
Non, la FM n'a pas de semblables chefs, parce que les régimes sont trop différents, trop nombreux, souvent trop ennemis les uns des autres. C'est l'idée maçonnique qui, en évoluant, mène tout ce monde à l'insu même du plus grand nombre. Tantôt elle lie partie avec une nation, tantôt avec une autre ; tantôt elle prête son concours à une émeute, tantôt à une autre, suivant que son instinct la pousse d'un côté ou de l'autre. Jusqu'en 1771, la grande loge anglaise n'a probablement constitué que cinq loges, tant à Paris qu'à Bordeaux, à Valenciennes, à Aubigny et à Grenoble ; si celle de Bordeaux en a constitué à son tour une dizaine, les deux autres n'en ont pas constitué une seule. Toutes les autres loges sont d'origine jacobite ; un petit nombre seulement a adopté les régimes allemands. Comment peut-on admettre qu'avec une semblable origine la FM ait été une société exclusivement anglaise ? Est-elle juive ? Pas davantage. Des polémiques ont été engagées sur ce sujet entre adversaires de la FM Les partisans de l'origine juive ont tout juste trouvé dans une loge de Bayonne quelques juifs avec lesquels leurs frères refusaient de travailler. Il faut vraiment peu connaître la société française du XVIIIe siècle pour émettre une semblable hypothèse. Socialement parlant, le juif n'existait pas avant 1790. Il n'y a pas lieu de s'attarder sur ce sujet tant que l'on n'aura pas donné la preuve de la présence des juifs dans les loges.
Ces hypothèses gratuites, inventées pour les besoins d'une petite église, n'ont aucune valeur historique.
Pourquoi s'acharner à trouver des êtres humains là où il n'y a qu'une idée ? pourquoi s'acharner à trouver un secret là où on ne peut trouver que l'évolution de cette idée ?
Il y a cependant dans la F une autre source de danger : les symboles des cérémonies initiatiques, dans lesquelles on parle constamment de vengeances à exercer, d'actes matériels à accomplir en immolant une victime. Ces fantasmagories ne sont pas sans influence ; elles éduquent le cerveau et la conscience ; elles peuvent, à un moment donné, provoquer chez des sujets spéciaux des résolutions coupables. On connaît la légende du meurtre d'Hiram, l'architecte du temple de Salomon ; la mort du templier Jacques Molay et l'exécution du roi Charles 1er. Suivant les régimes, c'est l'un ou l'autre de ces meurtres qu'il faut venger. Bien entendu, en langage symbolique, Hiram, Molay, Charles 1er, veulent dire la FM/ A tous les degrés de l'échelle maçonnique on fait allusion à cette vengeance. Les initiations aux grades symboliques ont été maintes fois racontées, nous ne nous y attarderons pas .
Mais nous entrerons dans des détails plus précis sur le rituel de Rose-Croix tel qu'il était suivi à la veille de la Révolution par les membres du Contrat social. Nous verrons, par l'énoncé des doctrines adoptées et par les rites indiqués, comment le maçon du XVIIIe siècle est le descendant direct de l'alchimiste, de l'astrologue et du kabbaliste.
Le document que nous avons sous les yeux est des plus précieux. Il fait partie d'un recueil de rituels en usage dans les loges du rite écossais philosophique.
En tête, une gravure à la sépia représente un soleil dont les rayons, traversant un triangle, sont limités par un cercle encadré par un carré concentrique entouré de branches d'acacia dans lesquelles circule un ruban portant en haut la légende Si fodieris invenies, et sur les côtés : Loge du Contrat social de Saint-Jean à l'Orient de Paris. Les rituels datés du 21 février 1784 (21e jour du 12e mois 5783) sont signés : La Rochefoucauld-Bayer, Brommer, Lafisse, Grant de Blaërfindy, Bertolio, de Leutre et Laborde.
Le rituel donne dans les plus grands détails la description des salles et les costumes des membres du chapitre. Nous résumerons toutes ces descriptions pour faire voir à quelles puérilités s'attachaient des gens qui tournaient en dérision les cérémonies du culte catholique.
Le grade de Rose-Croix est conféré en chapitre. Le chef du chapitre s'appelle souverain GM; son premier surveillant prince grand prieur ; le second, prince grand surveillant. Les officiers, tels que l'orateur, secrétaire, trésorier, économe, sont qualifiés princes commandeurs, et les autres frères simplement princes ou chevaliers.
Le but du chapitre en ce grade est, pour tous les chevaliers, d'attendre l'arrivée du soleil dans les douze maisons ou figures du zodiaque et de tirer des quatre éléments et des trois règnes de la nature, alliés ensemble, le fameux Alkaest des alchimistes.
La salle où l'on tient chapitre est un carré long, plus étendu de l'Orient à l'Occident que du Midi au Nord, à cause du soleil qui éclaire plus de ce côté. Dans le centre, on figure un grand cercle, autour duquel sont représentées les douze figures du zodiaque, lesquelles renferment le cadavre d'Hiram-Abif, symbole de la nature morte que le Grand Oeuvre doit faire revivre. Au-dessus se trouve la grande pentacule de Salomon, lame d'or de forme triangulaire capable de tout vivifier par sa vertu divine ; d'un côté une clef, de l'autre une balance. Le zodiaque est entouré de nuages. On y voit d'un côté un grand aigle qui désigne un gardien terrible et de l'autre un soleil qui marque le but du grade de Rose-Croix et la recherche du soleil de vie. A l'Occident est le Mont Ebron, où est censé être le corps d'Hiram. La planche à tracer de maître y est figurée ; c'est l'image du premier travail des philosophes qui opère la vie en produisant la vraie pierre cubique, dite pierre bénite ou des philosophes.
A l'entrée deux grandes colonnes, Jackin et Booz, symbolisent l'apprentissage dans le Grand oeuvre ; un coq représente la vigilance et la force dans les opérations ; une étoile flamboyante indique le commencement de l'oeuvre prenant couleur ; la lune est le symbole des sacrés mystères de l'Ordre. Une pierre brute désigne la matière informe et une pierre cubique pyramidale cette matière développée par le sel et le soufre. De plus, une équerre, un niveau, un fil à plomb et un maillet. On remarque encore un grand autel enflammé par le feu élémentaire tiré du ciel ; un grand bassin pour purifier les trois règnes de la nature ; un castor, image du travail continuel du vrai philosophe, et enfin une chouette, emblème du secret et du silence dans lequel on doit opérer.
Pour procéder à la réception d'un Rose-Croix, la salle du conseil doit être tendue de noir et décorée de douze colonnes corinthiennes de marbre blanc veiné de noir, avec des chapiteaux et des socles en or (deux à l'Orient, deux à l'Occident, quatre au Nord et quatre au Midi). Sur le milieu de chaque colonne est suspendu un cartouche entouré de festons et de guirlandes de feuilles, de fleurs et des pierres précieuses attribués à chaque mot dans le Grand Oeuvre. Ces douze cartouches représentent les douze maisons célestes correspondant aux douze noms de Dieu n'en composant qu'un seul. On écrira aussi sur les cartouches en lettres d'or les douze noms de l'Être suprême et des esprits qui sous sa puissance président à chaque mois de l'année, enfin les douze signes du zodiaque qui y correspondent. Le tout sera disposé de la façon suivante :
1° A l'Orient du côté du Nord : Marchidiel, Jehova, Mars, le Bélier ;
2° A l'Orient du côté du Midi : Asmodel, Emmanuel, Avril, le Taureau ;
3° A l'Occident du côté du Nord : Ambriel, Tétragrammaton, Mai, les Gémeaux ;
4° A I'Occident du côté du Midi : Mariel, Jeha, Jesas, ou Jesus, Juin, le Cancer;
5° Au Midi du côté de l'Orient : Verchiel, Messias, Juillet, le Lion ;
6° Au Midi : Kormaliel, Orpheton, Août, la Vierge ;
7° Au Midi : Zuriel, Anasbona, Septembre, la Balance;
8° Au Midi : Barbiel, Erigion, Octobre, le Scorpion;
9° Au Nord du côté de l'Occident : Adnakiel, Jersemon, Novembre, le Sagittaire;
10° Au Nord : Hamdel, Eloym, Décembre, le Capricorne ;
11° Au Nord : Gabriel, Agla, Janvier, le Verseau ;
12° Au Nord : Acchiel, Meleck, Février, les Poissons.
Le trône du souverain grand maître est placé entre les deux colonnes de l'Orient et élevé sur trois marches. Le dais aux tentures rouges galonnées d'or est surmonté d'un grand aigle d'or becqué, membré et couronné en noir, tenant dans ses serres d'un côté une balance, de l'autre une clef d'or. Le trône est noir et or. Au fond du dais, une étoile flamboyante d'or ornée du Yoth. A gauche du trône un autel triangulaire en or portant une Bible, un compas, une clef et un maillet. Au milieu du plancher la balance kabbalistique de Salomon et au-dessous une balance réelle.
La salle du conseil est éclairée sur les quatre faces par dix bras de métal doré, ayant chacun trois branches et placés entre les colonnes deux à l'Orient, deux à l'Occident, trois au Midi et trois au Nord.
Le pavé est également éclairé à l'Orient du côté du Midi et de chaque côté de l'Occident par un chandelier à deux branches, au centre par un chandelier à une branche. Toutes les bougies sont jaunes et n'ont servi qu'une fois, parce que tous les matériaux employés au Grand Œuvre doivent être vierges, non mixtes. Pour les allumer, il faut autant que possible employer de l'amadou enflammé au soleil et, à son défaut, la pierre et l'acier, mais jamais le feu commun et ordinaire.
Le prince grand prieur et le prince grand surveillant sont assis dans de petits fauteuils d'or élevés sur un degré, ayant devant eux une petite table triangulaire couverte d'un tapis d'or pour pouvoir frapper du maillet.
L'orateur et le secrétaire sont assis de la même manière, niais avec des ornements proportionnés à leurs charges.
Tous les princes sont assis sur des chaises bleues filetées de noir ; chacune d'elles porte les armoiries de son titulaire. On devra faire usage de maillets noirs filetés de jaune.
Les princes sont vêtus de noir, chapeau uni à plumet blanc sur la tête, l'épée au côté, garde ornée d'un ruban feu au lieu de l'écharpe ordinaire. Leur tablier blanc est bordé et doublé de rouge ; une broderie ou un dessin, représentant sur son milieu un grand aigle noir pareil à celui qui orne la salle ; sur sa bavette, renversée pour la circonstance, la lettre J est figurée en noir. Ils portent à la troisième boutonnière de leur habit une rosette de ruban rouge à laquelle pend un aigle d'or. Les gants doivent être bordés et doublés de rouge ; sur le dessus de la main droite est brodée en noir une balance et une clef au-dessus de la gauche.
Les princes sont décorés de trois bijoux : un compas couronné appuyé par son ouverture sur un quart de cercle portant au milieu une croix tirée de la balance kabbalistique de Salomon, à ses pieds un pélican avec sept petits et de l'autre côté un aigle les ailes éployées. Une branche d'acacia circule entre ces ornements. Ce bijou est l'emblème des trois règnes de la nature qui entrent dans le travail de la vraie science. Le second bijou est un triangle équilatéral, autrement dit pentacule du roi Salomon. Ce bijou renferme toute la science kabbalistique dont chaque lettre renferme une puissance dans l'opération du Grand Oeuvre ; le dernier bijou est l'aigle noir dont nous avons déjà parlé. Il est le symbole du rang suprême de l'Ordre où on l'emploie.
Pour être à l'ordre dans le chapitre, on porte les trois doigts du milieu de la main droite sur le coeur, en tenant le pouce et le petit doigt dans le creux de la main.
Pour la réception d'un aspirant Rose-Croix, la chambre de réflexion est dépouillée de tout ornement ; aussi obscure que possible, elle sera éclairée seulement par une petite lumière posée sur une table noire sur laquelle on a placé un pot d'eau, du sel, un pain et du soufre. Au-dessus de la table est pendu au mur un tableau représentant un coq et un sablier, portant écrit au-dessus en gros caractères : Patience et persévérance. Devant la table, un trépied percé par le fond sert de siège au récipiendaire.
Le rituel de l'ordre du Chevalier de l'Aigle noir ou Souverain prince Rose-Croix débute par un aperçu historique qui mérite d'être intégralement reproduit :
« Tout bon maçon instruit des mystères de l'Ordre, possédant les hauts grades, doit s'être imaginé que la maçonnerie a un but qui doit encore exister, que le travail ne portait pas seulement à élever des édifices au vrai Dieu, qu'il ne se bornait pas non plus aux seules vertus morales ; quelque autre motif avait donné naissance à un ordre aussi sublime ; oui, mes TT. CC. FF., la vraie philosophie connue et mise en pratique par le roi Salomon, c'est la base sur laquelle la maçonnerie est bâtie ; cet homme doué de sapience et le plus sage des rois de son temps, ne pouvant travailler seul, choisit dans ses États un nombre de sujets selon son coeur; il se les attacha par les bienfaits en les regardant comme ses ff? et les initia dans les secrets les plus cachés de l'art kabbalistique ; qu'il serait à souhaiter, mes TT. CC. FF que cet art nous fût parvenu dans toute sa clarté; mais nos anciens maçons, soit par prudence ou par d'autres raisons, nous ont caché les points les plus importants de cet art divin sous des types qui ne présentent que des énigmes ; heureux celui d'entre nous qui sera assez laborieux pour faire, par ses recherches et son travail, la découverte de ces sublimes vérités, il pourra être assuré d'avoir trouvé la vraie félicité à laquelle un mortel puisse aspirer, car sa santé sera conservée, ses jours prolongés et ses moeurs exemptes d'être corrompues par les vices où l'indigence et l'infirmité ne conduisent que trop l'espèce humaine. Réfléchissons, MM? TT? CC? FF?, sur tous les objets qui vous auront affectés dans les différents grades par où vous aurez passé, et vous verrez que c'étaient autant de signes et de mystères dont vous deviez un jour avoir la clef, c'est-à-dire apprendre au vrai à quoi ils devaient s'appliquer.
« Cet éminent grade les renferme tous, il en fait l'analyse, il vous présente du travail à entreprendre; c'est à vous, TT. CC. FF à entrer dans sa carrière munis de l'amour de la vérité et de la persévérance. Ce grade, qui compte un ordre de parfaits maçons, a été mis en lumière par le F Qui l'a tiré du trésor kabbalistique du Docteur et Rabbin Néamuth, chef de la synagogue de Leyde en Hollande, qui en avait conservé les précieux secrets et le costume ainsi qu'on va voir les uns et les autres dans le même ordre qu'il les a mis dans son Talmud mystérieux. »
Plus loin on explique que si les Chevaliers de l'Aigle noir sont appelés Rose-Croix ,c'est parce que « Raymond Lulle grand maçon et philosophe hermétique, ayant trouvé par la science kabbalistique le vrai salut de vie par le mariage des six métaux, il en composa un parfait appelé or ; il le présenta au roi d'Angleterre qui en fit fabriquer de la monnaie, où d'un côté était une croix symbole des quatre éléments, et de l'autre une rose, symbole du triomphe du Travail et le prix des sages, l'épine n'appartenant qu'aux vrais trompeurs et aux sots.
Raymond Lulle fut fait chevalier et, depuis lui, tous ceux qui travaillent à la science kabbalistique ou art royal sont appelés chevaliers Rose-Croix.
« Ce sublime grade est en vénération dans toutes les cours du Nord et en Prusse, où le souverain en est le protecteur et le GM C'est pour cela qu'il lui a même donné le nom d'Aigle noir comme roi des oiseaux et le seul fait pour voler au devant du soleil et en fixer la lumière.
« Le but de ce grade est la science sublime des connaissances de la nature et d'en tirer un travail utile au genre humain, soit dans la purification des métaux imparfaits pour les transmuer en or, seule production parfaite de la nature et comme telle l'emblème de la divinité qui n'a en soi ni impuretés, ni commencement, ni fin ; aussi l'or se trouve-t-il toujours en même poids et valeur dans tel feu que vous puissiez le mettre ; c'est aussi le fond du mystère de la salamandre qui vit dans le feu et du phénix qui renaît de ses cendres. Il n'est point ici compris parmi les six autres impurs parce que physiquement il est tout esprit et par ce moyen est incorruptible. De ce métal pur et rendu potable vous en tirez magnétiquement la médecine universelle, dont l'existence ne peut se nier, attendu tout ce qui est dit dans l'Écriture sacrée et dans tous les philosophes hermétiques et notamment (Le diadème des sages, 1782), par le premier but de l'association des chanoines de Paris et autres officiers ecclésiastiques qui sont venus après les druides ou prêtres des anciens Gaulois, desquels ils tenaient cette science par tradition, ce qui se trouve aisément dans les annales de Paris.
« Ces ecclésiastiques qui, suivant les anciens apôtres, étaient médecins des corps et des âmes, soignaient les malades et les traitaient avec beaucoup d'humanité et de charité. Ce qui était admirable, c'est qu'ils guérissaient toutes les maladies et infirmités (si Dieu n'en ordonnait autrement) par des remèdes naturels, dont ils avaient la connaissance philosophique acquise par l'usage et l'étude de la sage nature qui les fournit en profusion à ceux qui sont ses scrutateurs, sans qu'il soit besoin d'avoir recours à des secours étrangers, impuissants et destructeurs. C'est pourquoi ils avaient leur école de médecine près de leur église, rue de la Bûcherie, laquelle existe encore aujourd'hui. Et comme l'amour de Dieu et du prochain faisait tout leur devoir et leur mérite, en ces temps de sagesse et de simplicité, ils obtinrent de faire construire près d'eux un hôtel de charité, où l'on apportait, recevait et traitait les infirmes et malades avec tous les soins et secours dont par esprit d'institution et d'état ils étaient capables, et s'en faisaient un point essentiel de religion. Ils opéraient des cures et guérisons miraculeuses et si surprenantes que cet hôpital d'infirmerie fut alors appelé Hôtel de Dieu et par corruption Hôtel Dieu, ainsi qu'on peut le voir dans Nicolas Flamel ».
Nous sommes entrés dans tous les détails qui accompagnaient les initiations et nous avons choisi la plus curieuse d'entre elles ; nous avons également donné in extenso le type d'un balustre (discours) tel qu'il était d'usage d'en prononcer, afin que le lecteur puisse se rendre compte de la phraséologie amphigourique alors en usage, et enfin qu'il soit un exemple des formules employées pour faire allusion au mystère de la création. Nous en avons assez dit précédemment pour qu'il soit inutile d'insister sur l'étoile flamboyante et la parole perdue.
Publié le 9 Octobre 2026 par T.D
Roger Dachez. 2016
Rappelons que l’étude de l’histoire de la F.M. fait pleinement partie du processus initiatique. On peut ainsi revisiter des « dinosaures », autrement dit des légendes jamais remises en cause où l’on s’aperçoit qu’en général, la réalité est beaucoup plus intéressante que la légende. L’une de ces légendes est : la « tradition » des « Anciens ».
On a voulu souvent opposer deux traditions, celle des « Modernes » et celle des « Anciens ». A ce sujet, trois éléments sont à prendre en considération. D’abord, il y a une nouvelle théorie qui émerge depuis une dizaine d’années, après celle en usage au début du XIXe siècle et celle de la fin de ce même siècle. Ensuite, il y a un problème français : voici 40 ans, dans certains milieux maçonniques, cette histoire a été captée à des fins de politique maçonnique en la modifiant et en la mélangeant avec des choses qui n’avait rien à voir. Enfin il y a ce qu’on peut appeler une instrumentalisation récurrente de la question.
Rappelons qu’au début de la maçonnerie spéculative, en 1717, il y eut semble-t-il une explosion du nombre des loges ; notons également que lorsque Anderson fait son récit historique de 1738, il s’attache à donner une version « traditionnelle » des choses. Ainsi, selon lui, les loges s’étaient endormies, à cause de la négligence de Christopher Wren, qu’il affuble à tort du titre de Grand Maître, version qui réfute l’idée, alors dévalorisante, d’innovation et se replace dans un cadre « ancestral », donc à l’époque positif. Cette version est reprise en 1772 par William Preston dans « Illustrations of free-masonry », ouvrage complexe, et il ajoute qu’à la suite de cette inflation de loges, beaucoup de faux maçons s’étant introduits dans l’ordre, il avait fallu les démasquer et que pour cela, la Grande Loge, en 1739, avait décidé d’inverser les mots, J pour apprenti, B pour compagnon. Cette inversion étant vue, selon lui, comme une altération, aurait, toujours selon lui provoqué le schisme de 1751 : des maçons mécontents ayant voulu alors créer une loge « sur les anciennes instructions ». Rappelons que la querelle « Anciens »/« Modernes » va durer 60 ans, jusqu’en 1813. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, cette version était acceptée. A la fin de ce siècle, Henry Sadler reprend la question dans « Masonics facts and fictions ». Il montre deux choses : 1) Que lors de la prétendue explosion du nombre des loges, beaucoup en fait existaient déjà, dont certaines se sont ralliées à la Grande Loge, d’autres pas. 2) Que 1751 n’est pas du tout un schisme. Que ce sont des étrangers, des Irlandais, et non des mécontents de la première Grande Loge qui ont créé la deuxième ! De plus, ces Irlandais avaient été mal reçus en Angleterre et s’étaient sentis humiliés. Et en outre, ils avaient découvert un certain nombre de différences entre leur Maçonnerie plutôt irlandaise et l’anglaise. Ainsi c’était à cause de ces différences essentielles qu’on avait créé une nouvelle obédience. Il faut s’arrêter là dessus. Rappelons d’abord que le système des « Modernes » est celui qui a donné les usages de la maçonnerie française, ensuite que le système des « Anciens » n’a été connu qu’en 1760 avec la publication des « Trois coups distincts ». Les systèmes se différencient par : l’ordre des mots, la position des surveillants, l’absence chez les Anciens du tableau de loge, en outre si la Bible, l’équerre et le compas sont également présents ils sont agencés de façon différente.
Il y a dix ans, on a complètement remis en cause ce schéma, Eric Berman notamment. Oui, il y a bien eu des Irlandais fondateurs, mais au bout de quelques mois ils sont retournés en Irlande, et donc la loge des « Anciens » est devenue purement anglaise. En fait, la différence la plus évidente entre « Anciens » et « Modernes » est la différence de recrutement social. Les « Modernes » venant des couches supérieures de la société, les « Anciens » de milieux plus modestes. Ajoutons que vers les années 40 la première Grande Loge allait très mal, dirigée par des Grands Maîtres incompétents ; aussi, après le départ en fanfare des années 20, la moitié des loges avaient disparu à ce moment là. C’est donc dans ce contexte qu’apparaît la Grande Loge des « Anciens », à la fois plus populaire et bien gérée par Dermott. Cela amène une question résiduelle : est-ce que c’était tout de même un schisme ?
Dermott a écrit l’équivalent des Constitutions d’Anderson avec « Ahiman Rezon » (1756). Dans ce texte, il y a des règlements avec un titre concernant Dieu et la Religion qui reprend celui du texte d’Anderson de 1738. Ce qu’alors il reproche aux « Modernes » ? D’être, en gros, des hurluberlus amateurs de rhum. En 1764, soit huit ans après, il commet une nouvelle édition, et c’est là et seulement là qu’il dit que les « Modernes » se sont fourvoyés en abandonnant les prières, l’installation secrète, etc. Répétons que tout cela, il ne l’avait nullement dit en 1756. En fait, on ne sait pas ce que faisaient les « Anciens » avant 1760. En 1762, lors de la publication de « Jakin et Boaz », on constate que « Modernes » et « Anciens », c’est pareil. On découvre des « traditionnistes » (sic) dans des loges de « Modernes » et d’« Anciens », et l’on sait que l’on passe souvent des unes aux autres. Et aujourd’hui, on pense qu’il n’existe pas de rituel « pur » des unes et des autres. Vers 1750, tout cela est peu fixé ; il y a des versions locales, on n’écrit pas les rituels, on les pratique par cœur, ce qui explique des variantes extraordinaires. En Ecosse elles sont plus extraordinaires encore, les loges étant extrêmement autonomes. C’était comme ça en Grande Bretagne au XVIIIe siècle, et donc, en France, l’opposition claire et franche développée par certains entre « Ancien catholiques » et « Modernes laïques » n’est qu’une création à postériori. Toute cette période, on peut la considérer comme une même marmite comprenant des éléments qui mijotent ensemble, ce qui expliquerait pourquoi, en 1813, ça n’a pas été un drame de s’unir ; finalement, à cette époque, tout le monde, au-delà de nombreuses variantes, faisait un peu la même chose.
Un dernier point : il y a 40 ans a monté en puissance en France, dans un certain milieu maçonnique, l’idée qu’il y avait une tradition maçonnique pure, « écossaise », entre guillemets, celle des « Anciens », qui aurait traversé les âges et serait liée aux jacobites : on a donc le schéma Jacobites/Catholiques/ »Anciens ». C’est une construction imaginaire irrecevable ; en fait la maçonnerie dite « écossaise » au XVIIIe siècle désigne les hauts grades ; l’immense majorité de ces hauts grades est née en France et est liée à la tradition des « Modernes », notamment dans la disposition des loges. Au XVIIIe siècle, en France, en loge bleue, on a une variante du rite des « Modernes » qui va donner le Rite Français. Cependant qu’aux Etats-Unis en 1804, se fait une sorte de mélange qui ressemble un peu à ce qui va se produire en 1813 en Angleterre.
Conclusion : Chaque fois que l’on évoque une question historique, il y a non seulement le plaisir de la découverte mais aussi ce que cela nous apprend sur la Maçonnerie d’aujourd’hui. C’est en effet important, car, non seulement on ne doit pas transmettre des illusions et une histoire frelatée, mais encore on découvre une dimension oubliée de la Maçonnerie, trop souvent vue comme une honorable vieille dame qui a, un jour, établi des usages, des grades et des structures qu’on ne saurait, au grand jamais, faire bouger si peu que ce soit. Or, c’est faux, depuis trois siècles et dès le début, cela bouge tout le temps. La Maçonnerie est une chose vivante. Ainsi, au Royaume Uni, on a crée en 2005, avec l’approbation de la GLUA et de son Grand Maître l’Ordre Maçonnique d’Athelstan, qui regroupe aujourd’hui 5000 membres !
Publié le 9 Octobre 2026 par T.D
Conférence donnée à la loge Science et Démocratie - GODF - pour la Rudyard Kipling Lodge par le F. Philippe MRN. le 29 mai 2017
Je tiens à remercier le Vénérable Maitre Olivier C. de m’avoir invité à parler devant la loge ce soir et pour cette tenue commune entre vos deux loges (tenue commune avec la loge Les Racines du Futur - GLMF) et malgré mes décors et usages de maçonnerie anglaise. C’est donc en visiteur fréquent de Science et Démocratie et en ami que je m’exprimerai ce soir….
LES ANCIENS
De quoi parle-t-on quand on parle des Anciens ?
Qui sont-ils, d'où viennent-ils ?
Et quelle est donc cette nouvelle « Grande Loge de la très ancienne et honorable fraternité des maçons francs et acceptés, selon les anciennes Constitutions », d’abord constituée en Grand Comité en 1748, puis en Grande Loge en 1751.
Vous me pardonnerez quelques raccourcis parce que je n'ai que quelques minutes pour aborder ce sujet et que c’est très insuffisant pour le traiter, je le ferai donc en 4 points qui me semblent essentiels pour comprendre comment s'est créée cette nouvelle Grande Loge dans l'Angleterre du 18ème.
Pendant très longtemps, on a considéré que la nouvelle Grande Loge était une scission de la première Grande Loge de 1717. C'est William Preston qui a théorisé ceci vers 1775 dans "Illustration of Masonry", et il a fallu attendre 100 ans, et la publication de « Masonry Facts and Fictions » de Henry Sadler, puis d'avoir accès à certaines archives, pour y voir enfin plus clair.
[C'est pourquoi quand on veut étudier un fait historique, il est capital de disposer de matériaux authentiques, et de bien replacer l’ensemble dans son contexte social, dans son contexte politique, dans son contexte culturel, et dans son contexte économique. Il ne suffit pas de prendre un bout de texte qui nous arrange, et de lui faire dire ce que l'on a envie et de s'en servir comme preuve à sa propre démonstration.]
Si cette nouvelle Grande Loge va prospérer durant les années 1750, c'est parce que ces années 1750 succèdent aux années 1740.
Et oui !!! Je sais que c’est assez surprenant… ! Avant 1750, 10 ans avant , on a 1740.
C'est important, car pour comprendre les Anciens, il faut comprendre comment tout cela va se mettre en place.
Les années 1740 marquent le déclin de la première Grande Loge, celle de Londres et de Westminster devenue Grande Loge d’Angleterre.
Premier point :
Socialement, la population londonienne décline fortement. Londres est ravagé par la misère, la maladie et le crime.
Dans ce contexte, comme souvent, la consommation d’alcool fait des ravages.
La consommation de Gin - on parle bien d'alcool ici - est multipliée par 25 en quelques années ! Peu cher, reçu parfois comme une partie du salaire, on en boit absolument partout, et entre 1749 et 1751, rien que dans Londres, il y aura 10.000 morts !
C'est le décor dépeint par William Hogarth dans sa gravure intitulée "Beer Street and Gin Lane", ici Gin Lane, et dépeignant la désolation et les turpitudes de la vie londonniene où ne règne que la crasse, la famine, la maladie et la mort
Quand les populations des villes européennes croissent de 75% par an, à Londres, cette croissance n’est que de 25%.
A cette époque, c'est une différence significative sur l'état de la société !
Deuxième point :
Les Nobles, ceux qui ont fait la gloire de la Maçonnerie naissante au sein de la Première Grand Lodge, ne vont plus s'y intéresser.
On élit des Grands Maitres nobles, que l’on ne voit plus jamais et il faut nommer des Députés pour les remplacer.
Aujourd'hui dans beaucoup de Grandes Loges, on nomme des Députés, mais pourquoi faire ? Les Grands Maitres sont présents, ils n'ont pas besoin d'etre remplacés, sauf si on veut répondre à des objectifs de contrôle des Loges.
A cette époque, et pendant 10 ans, on ne les verra jamais et cela va créer du trouble important pour la saine administration de la Grande Loge. Plus 60 loges londoniennes disparaissent en peu de temps, et pour pallier ce phénomène, on les somme de se regrouper.
C'est aussi l’époque où, dans la société civile, on raille aisément la maçonnerie : on va parler de « Mocked Masonry ».
On a déjà eu les premières divulgations dès 1730 avec celles notamment de Samuel Pritchard, mais Horace Walpole le 4eme Comte d'Orford, va écrire en 1747 : « La réputation des Francs-Maçons est au plus bas actuellement… » « … Je ne vois rien d’autre qu’une persécution pour la remettre en vogue. »
Troisième point :
Les années 1740, c'est aussi l'époque de la guerre de succession d’Autriche et à ce moment-là, nos aristocrates sont à la guerre en Flandres, ou ailleurs. Ils sont sur les mers, pris dans les guerres inter-coloniales.
Et c'est important car ils ne peuvent plus assurer leur charge au sein de la Grande Loge, et à cette époque-là, les aristocrates occupent les principaux offices de la Grande Loge. En effet, ce sont eux qui l'organisent, mais surtout, ce sont eux qui donnent de l'argent.
C'est capital, car ce qui occupe la Maçonnerie à ce moment-là, c'est le Common Box ! C'est le Fond de Charité !
C’est la raison d’être de la Maçonnerie, et contrairement à ce que l'on pense souvent, il n’y en a pas d’autre ! Ce n’est absolument pas les considérations sociétales ou symboliques qui occupent la maçonnerie. Tout ça vient plus tard et essentiellement en France d'ailleurs.
Le Fond de Charité, c’est tellement important, qu’il va même devenir l'organe de Direction de la Grande Loge ; Et si le fond de Charité n'est plus abondé, et bien cela pose évidement des problèmes !
L'argent, c'est toujours le nerf de la guerre, même s'agissant de maçonnerie.
Quatrième point :
Dans ces années 1740, l'Irlande va connaitre une période de famine très importante qui va pousser de nombreux Irlandais à migrer vers l'Angleterre. On estime que durant "the great frost", "la grande gelée", 12% de la population a péri.
Parmi ceux qui migreront, bien sur, il y aura des francs-maçons. On connait une maçonnerie de type spéculative en activité en 1665 au Trinity College, et donc ce sont des maçons qui vont se constituer en loge et qui voudront se rapprocher de la Grande Loge anglaise.
Alors, c'est là que les difficultés commencent, car l'Irlande est considérée comme une colonie, les anglais ne font pas trop d'effort pour les secourir, et puis l'anglais a plus de considération pour son chien que pour un Irlandais, catholique de surcroît.
Et quand ces Irlandais vont se présenter à la Grande Loge, même recommandés par le Grand Maître d’Irlande, et bien les chiens n’étant pas acceptés à cette époque dans les Loges, je vous laisse imaginez pour des Irlandais ! Et si en plus il faut partager le fond de charité avec eux ... La fraternité maçonnique a des limites quand même !
Voilà pour le contexte : Quatre points essentiels qu'il faut avoir à l'esprit pour comprendre la situation générale.
Maintenant, à partir de ces éléments de contexte, il y a les hommes, et parmis ces maçons Irlandais, il y en aura un qui sera plus déterminé que les autres : Laurence Dermott
Laurence Dermott, né en 1720, fait maçon en 1741, Vénérable Maître de la loge n° 26 en 1746 ... [et oui, c'est possible et cela n'en a pas fait un mauvais maçon, bien au contraire]
Et Laurence Dermott va rapidement amalgamer ces frères de loges Irlandaises, mais aussi des loges anglaises, pour se fonder avec 6 loges en Grand Comité en 1748, puis en Grande loge en 1751, et de manière très intelligente, ils vont s’appeler les "Antients".
Pour se justifier, ils vont reprocher à la première Grande Loge d’avoir abandonné certains usages de la maçonnerie, mais surtout, d’avoir négligé le fond de Charité !
Conprendre que le Common Box, le fond de Charité, c’est la pierre angulaire depuis les débuts de la maçonnerie ! Il n'y en a pas d'autre.
Ils vont s’appeler les "Antients" - avec deux T pour faire encore plus ancien - en disant qu’ils sont les détenteurs d’une tradition plus ancienne, adversaires de toute innovation, et c'est quelque chose qu'ils vont exploiter jusqu'au bout puisque l’intitulé de la nouvelle Grande Loge, « selon les anciennes Constitutions » est une référence aux Anciens devoirs… les fameuses "Old Charges" !
De nos jours, on a inversé ces valeurs-là : Les vieux veulent faire jeune, il faut avoir le dernier téléphone à la mode, c'est ça qui est bien. Il faut être moderne, et tout ce qui est ancien, c'est bon pour les brocantes.
Mais à l'époque, on considère que ce qui est ancien comme ancré dans la Tradition. C'est bien d'être Ancien, et c'est pourquoi, par moquerie évidente, ils vont appeler la première Grande Loge de Londres "Les Modernes" !
On a exactement la même chose en littérature avec la querelle des Classiques et des Modernes à la fin du 17e siècle, les premiers menés par Boileau et les autres par Perrault,
Ainsi, les Anciens sont plus récents que les vrais anciens, ceux de 1717 ; et les plus anciens sont des modernes ! Limpide …
Rapidement, cette nouvelle Grande Loge - qui est au début un peu Irlandaise, va devenir une nouvelle Grande Loge très anglaise puisque des anglais quitteront la première Grande Loge pour rejoindre celle des anciens.
Dermott, qui est resté, deviendra le Grand Secrétaire, puis plus tard le Député Grand Maître et très vite, ils vont eux aussi se doter de Grands Maîtres nobles à partir de 1756. D'abord le comte de Blessington, puis les ducs d’Atholl, et, ils vont eux aussi se doter de Constitutions, des constitutions nommées Ahiman Rezon, rédigées par Dermott et qui vont garantir la prospérité face à une première Grande Loge au creux de la vague.
Alors étaient-ils si différents ces Anciens ? Et bien pas tant que ça en fait.
Si l’on compare les éléments organisationels ou documentaires : Les constitutions, Ahiman Rezon, se réfèrent clairement aux Constitutions d’Anderson. Des pans entiers de textes seront notamment identiques, la différence principale étant que l'on ajoute un règlement concernant le Comité de Charité.
Et c’est sûrement là la raison profonde de la création de la Grande Loge des Antients : le fonctionnement du fond de Charité, car sur le plan de la structure de la Grande Loge : elle est quasiment identique.
Sur le plan du rituel : Nous avons 2 divulgations majeures qui sont « Les Trois Coups Distinct » de 1760 pour les anciens et « Jakin Boaz » de 1762 pour les modernes, et cela nous montre qu'il y a beaucoup de similitudes sur la forme, avec quelques différences de fond tout de même :
Ce que les Anciens repprochent c’est :
1) l’abandon des prières d’ouverture et dédicatoires,
2) l’utilisation d’un mot erroné pour le 3e grade,
3) une disposition incorrecte de la loge,
4) l’inversion des signes de reconnaissance, ceux du mot en B et du mot en J…
D’ailleurs Dermott ira jusqu’à écrire que les modernes n’en connaissent même pas la signification et qu’ils pensaient que cela représentait le rhum de la Barbade et le rhum de la Jamaïque.
Une inversion qui, on le sait aujourd'hui, ne fut qu'un choix de mise, et qui n'a rien a voir avec ce qui avait été théorisé par Preston l'expliquant par la necessité de se protéger à la suite des publications des différentes divulgations, et les Anciens n'ont fait que rétablir l'ordre biblique.
Et puis enfin, point capital encore aujourd'hui,
5) c'est l’absence de cérémonie secrète d’installation du Vénérable Maitre, qui est la véritable antichambre de l’Arche Royale.
[à l'époque, pour rentrer dans un chapitre de l'Arc Royal, il fallait avoir été installé et donc avoir reçu la cérémonie secrète. Aujourd'hui, pour de mauvaises raisons de chiffres - en effectif et en monnaie - on a abandonné cette obligation alors qu'elle est essentielle. Puis on a dilué cette cérémonie, pour d'encore plus de mauvaises raisons, dans tous les rites de la maçonnerie, quitte à tomber dans le ridicule le plus complet.]
Ces 5 récriminations majeures vont donc être le ferment d’une rivalité extrême qui va durer 60 ans, durant lesquels, cette rivalité extrême va alimenter ce qui fut sûrement le premier conflit maçonnique.
Et cela va très loin, cela va meme traverser les continents, jusqu’aux Etats-Unis, avec des conséquences parfois importantes pour les frères.
Benjamin Franklin, père fondateur des États-Unis d'Amérique, qui était diplomate en France, était membre d'une loge des Modernes aux Etats-Unis. Quand il y retourne, sa loge est entre-temps devenue Ancienne, alors que lui, il n'a pas changé d'usages et est resté Moderne, et donc on ne va plus l’accepter dans la loge, et quand il va mourir, sa loge ne lui rendra même pas les honneurs maçonniques !
C’est très grave !
Et cela va durer jusqu’en 1809, date à laquelle on a commencé à négocier la fusion des deux puissances maçonniques anglaises.
En fait, pour les modernes, c’était quand même déjà un peu plié parce qu’un courant reprenant les usages des anciens s’était déjà installé depuis quelques années au sein de la première Grande Loge. Ce courant, c’est les « traditionners », ce sont des anciens chez les modernes, le ver était dans le fruit comme on dit dans ces cas là !
Les modernes reconnaîtront s’être éloignés des principes anciens de la maçonnerie, et ils reconnaitront qu’ils avaient perdu leur propre régularité.
C’est un véritable renoncement de la première Grande Loge ! Mais on peut dire que les anglais auront l’intelligence de faire l’Union.
L’Acte d’Union de 1813 permettra de réunir définitivement les deux Grandes Loges rivales au sein d’une même Grande Loge UNIE d’Angleterre.
A partir de là, le chapitre sera définitivement clos …
Aujourd’hui, la pratique de la maçonnerie anglaise est celle des anciens, ce sont eux qui ont gagné ! et nous avons une pratique du rituel, de sa mise en place, qui est celle héritée des anciens.
Mais pour la mise en place, pour l'organisation de la maçonnerie, c’est bien toujours celle des modernes !
Même si il a fallu faire parfois quelques adaptations…
Publié le 8 Octobre 2026 par T.D
Rédigé par Thierry Didier
La modernité
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a modernité est, de nos jours, un concept désignant l’idée d'agir en conformité avec son temps et non plus en fonction de valeurs anciennes, considérées de facto comme « dépassées ». La modernité, dans son sens holistique, semble ainsi, à l’instar de l’humanité, de la fraternité ou de l’égalité être un statut, un état, donc quelque chose d’établi, sinon dans sa consistance, du moins dans l’intangibilité de son principe. En fait, chaque période de nos civilisations recèle sa propre modernité, car la modernité est un peu plus que cela. Ce mot se répandit au 17ème siècle, à l’époque où éclate la querelle des Anciens et des Modernes en littérature, et où donc il n’est pas possible de masquer, à travers ces 2 mots, ce qui ressemble plus à une dynamique née d’une dualité qu’à une convention uniciste ou à un postulat figé. « L’adjectif moderne qualifie, au début du 17ème siècle, un art ou une science dans l’état auquel l’ont porté les découvertes contemporaines à l’époque » (sic le linguiste Alain Rey). Le verbe « porter » est ici fondamental, car c’est ce qui va lier indéfectiblement le passé et la découverte, sorte d’éveil permanent à la nouveauté. La modernité est donc moins bornée que l’on ne serait tenté de la définir de prime abord, et son sens second viendra compléter son sens majeur actuel, très limitatif, qui pousse inconsciemment le moderne à être seulement le reproche vivant d’une forme de tradition et de sa remembrance sélective.
Nous verrons qu’à cet égard, la franc-maçonnerie est profondément moderne car progressiste, évolutive, mais aussi globale : elle est, en elle-même, à la fois une discipline, une méthode, mais colle aussi à la nature humaine, l’y associant à chaque pas de son usage et de sa référence. La modernité est donc l’essence même des degrés maçonniques et de leur organisation en rites, dans la mesure où, lorsque nous passons un grade, celui-ci n’est pas insécable des précédents, mais les englobe tous, à la façon d’une poupée gigogne. Cette qualité, qui défend l’usage du passé, est difficile à mettre en œuvre, car chaque grade porte en lui le bénéfice et finalement la légitimité de tous les grades antérieurs ; sa charge est donc très lourde, car elle doit permettre de rendre compte du passé tout en poussant à innover. Il n’est qu’à voir combien il est difficile pour nombre d’initiés de travailler, voire de dépasser le 3ème degré du rite. Pourquoi ?
Parce qu’inconsciemment la césure purement didactique qui s’opère entre les 3 degrés symboliques et les degrés suivants du REAA viendra renforcer chez beaucoup le sentiment intestin et viscéral de ne pas être concerné par l’évolutivité du rite (c’est d’ailleurs ce contre quoi s’élève la subtile redondance des phrases d’ordre des 3ème et 4èmedegrés du REAA). L’humain est en effet conçu de telle façon qu’il exploite souvent, par le biais de sa paresse ou de sa tranquillité d’esprit, ce qui semble lui amener du repos, de la facilité, voire une fin heureuse, ce qui est somme toute naturel. Car paradoxalement, la fin « malheureuse » de l’acteur légendaire du 3èmedegré ouvrira la voie à la « fin heureuse » de celui qui s’y substituera, lui donnant souvent le motif fallacieux mais très humain de pouvoir in fine s’en contenter.
Cette charge des degrés passés définit une orthodoxie qui, soit, se transforme et se complète à chaque grade, mais qui est, par principe, difficile à faire bouger une fois que la nouveauté est venue rejoindre le bain de la tradition : on se rappelle les atermoiements de Salomon à dénoncer, pour finalement les entériner ensuite, les actions impromptues de Johaben au 6ème et 9èmedegré du REAA, ou bien les difficultés escalatoires de Guibulum à se voir épaulé et suppléé dans sa progression souterraine au 13èmedegré de REAA . Partout, dans la nature humaine, la lourdeur de l’acquis se pose en frein de l’évolutivité : c’est pourquoi la franc-maçonnerie est résolument moderne, c’est-à-dire qu’elle prend en compte en temps réel les évènements du passé, qui, en devenant incontournables, s’offrent à s’amalgamer au présent. Nous retrouvons là encore la nature humaine qui consent, malgré son « hubris ontologique », à recevoir de la nouveauté à la condition sine qua none de ne pas disparaître « des écrans ».
Les cérémonies d’initiation, quel que soit le degré considéré, et qu’on appelle, ça n’est pas anodin, des réceptions, ne se font pas sans remaniements profonds de l’actualité spirituelle de l’initié, accolée aux oukases décomplexés du passé. C’est pourquoi chaque cérémonie comporte des épreuves, ces dernières étant à la fois la fin et le moyen de cette rencontre entre Anciens, ce terme qualifiant plus un modèle général que simplement des entités, et contemporains, matérialisés par le récipiendaire, qui va confronter son « actualité constitutionnelle » aux affres d’une « inculcation » portée par les signes, mots, attouchements et autres occurrences incisives de la cérémonie d’initiation à tel ou tel degré. Ce terme d’inculcation peut griffer les oreilles de certains maçons, qui veulent à tout prix distinguer le « Maître et le disciple » du « Sachant et de l’élève ». N’empêche qu’une transmission faite avec une incontournable énergie, nécessaire à la « pénétration spirituelle » de l’initié correspondra au sens étymologique premier d’inculcation, à savoir, avec le sens figuré du latin : « entrer quelque chose dans l’esprit de quelqu’un de façon durable ».
Le contemporain sera donc moderne à partir du moment où il ne gommera pas le passé, sans quoi ne resterait-il qu’un moment suspendu, sans influence réel sur le futur, puisque non souché sur cet indispensable socle que symbolise l’Ancien. Alors, me direz-vous, comment modeler un profane, qui semble venir de nulle part ? Eh bien grâce aux métaux, dont le dépôt en début de tenue puis la restitution, en fin de tenue, créeront ce mouvement d’énergie, ce flux apte, par ses allers-retours, à agir sur l’initié. Les métaux sont le viatique de l’Homme moderne, en ce qu’ils permettent de lier passé et présent par un même aliment, ici déposé et là restitué, en une forme de gage métaphysique. Les métaux, par les 2 pôles du dépôt et de la restitution, vont induire, à la façon des 2 pôles magnétiques, des lignes de force qui disposeront et orienteront les atouts et les faiblesses de chaque récipiendaire promis à l’initiation au degré suivant.
Ces métaux ne seront plus jamais, après le 1er degré, dénommés comme tels : ils prendront la « forme », au sens aristotélicien, du grade supérieur, devenant ainsi les bras armés de la modernité. Quelques exemples : les métaux de Johaben seront successivement la curiosité, l’impulsivité, la transgression puis la reconnaissance, l’orthodoxie ; ceux de Salomon la prescription, l’injonction puis la souplesse, la sagesse, la résilience ; ceux du Chevalier du Serpent d’Airain la robustesse, la bonne santé, la pugnacité, puis la honte, la déchéance (tancé qu’il sera, comme le dit l’instruction du 26ème degré, de « vouloir s’élever en rampant comme un vil reptile »). Le Serpent d’airain est un candidat intéressant à l’étude de la modernité, car, étant structurellement le produit d’une antinomie. Il en est aussi l’antidote.
Le Serpent d’Airain est la somme de 2 métaux faibles, ductiles et mous, le cuivre et l’étain, réunis en un alliage « fort » qui en transcende les propriétés, l’airain. Cette alliance métallique l’affranchit de tout déséquilibre : il est donc moderne, en ce sens qu’il est lui-même le théâtre d’une confrontation vertueuse, par son « équilibre structurel » assumé. Cette capacité lui permet, comme le dit le rituel, de « porter volontairement le joug de mes frères », car le joug nait toujours d’un déséquilibre, par l’advenue d’un pôle fort exerçant par nature sa dominance sur le pôle faible. Tout ce que n’est pas le Chevalier du Serpent d’Airain.
Cet état de fait rappelle, en écho, cette phrase de Barbey d’Aurevilly : « La spéculation la plus escarpée a les pied dans la pratique de la vie, et les principes mènent les hommes, et les plus bruts d’entre eux, la chaine de la logique au cou ». Seul le 1er degré aura symbolisé les métaux comme des vices, des passions tristes ou des défauts, et ceci pour une raison très simple : il fallut les « stigmatiser » fortement afin d’en faire des jalons incontournables, en leur donnant l’énergie de la morale.
Car, quoi de plus efficace que de convoquer la morale, chez les judéo-chrétiens que nous sommes, afin de nous marquer au fer rouge initiatique ? Les épreuves deviendront, par leur caractère confrontationnel, imbriquant et combinatoire, les fers de lance de la modernité. Les épreuves soumettront ainsi la capacité du récipiendaire à se faire violence, c’est-à-dire à établir une collusion entre la mémoire, fût-elle civilisationnelle (les 4 Éléments alchimiques, les grands initiés, les arts et les vertus, etc…), et l’actualité factuelle, car évènementielle, de toute cérémonie d’initiation.
Tout comme en physiologie où les échanges transmembranaires d’ions métalliques génèrent un influx transmis tout au long du nerf, les métaux symboliques induiront un « flux de nouveauté » et donc de modernité entre les 2 tenants temporels que sont Anciens et Contemporains, c’est-à-dire, dans notre cas de figure, entre le degré que l’on quitte, et le degré qui nous accueille. Les épreuves seront l’interface entre le statisme constitutionnel de celui qui se présente auréolé des connaissances du passé, et sa nécessaire et perpétuelle mise à jour. Par ce biais, les épreuves montreront à l’initié ses limites tout en étant didactiques : Victor Hugo, dans Les travailleurs de la mer, ne dit pas autre chose sur l’Homme moderne : « Tout borne l’Homme, mais rien ne l’arrête. Il réplique à la limite par l’enjambée. L’impossible est une frontière toujours reculante ». La violence de cette reculade sera, dans son intensité, à l’aune de la fixité structurelle du récipiendaire : un bon exemple, celui de la cérémonie d’initiation au 26ème degré, où l’on simule la chute physique du récipiendaire, Chevalier Du Serpent d’Airain, car quoi de plus traumatisant qu’une chute dans le vide afin de fendre l’armure de celui qui est encore l’archétype de « l’homme en bonne santé », comme le précise le rituel ?
Le challenge, durant la cérémonie d’initiation au grade d’Écossais Trinitaire, sera ainsi de « dématérialiser » en quelque sorte ce parangon de force vitale qu’est le Serpent d’Airain, de façon à ce qu’il transcende sa propre réalité en valeurs spiritualistes. Dit autrement, l’énergie à déployer au 26ème degré devra être à l’aune de la rétention physique causée par le caractère apparemment inexpugnable du Chevalier Du Serpent d’Airain. Á ce 26ème degré, la violence et la soudaineté de la chute dans le vide, provoquée par la gravitation terrestre, sera ainsi en mesure de mordancer, à la façon d’un acide, cette imprenabilité constitutionnelle du Chevalier du Serpent d’Airain et de ses irréfragables certitudes. La modernité sera à ce prix. Ici, son audace de Chevalier Du Serpent d’Airain lui sera alors reprochée, car « cette audace, trouble le Grand Œuvre » est-il dit dans le rituel. Ce « reproche » avalisera le candidat tout en l’exposant, créant ainsi un pont avec le degré suivant, et contribuant donc à la modernité du Prince de Mercy, 26èmedegré du rite.
Il ne s’agira pas ici de démonter un acquis, mais de le replacer dans un nouveau contexte où l’idée du grade précédent deviendra simplement une strate de connaissance. Le caractère parfois péremptoire du message sera là pour faciliter le passage à un nouveau contenu, par l’énergie, fût-elle impétueuse, qu’elle engagera. Alain Finkielkraut définit d’ailleurs la modernité comme telle : « le sens de l’actualité réside dans le duel sans merci que se livre le Bien moderne et le Mal rétrograde ». Le terme de « rétrograde » n’est pas à prendre ici dans son caractère péjoratif, mais qualifie la « rétrogradation » comme un levier initiatique, facilitant l’amalgame entre passé et présent. Un exemple de rétrogradation légendaire : le rappel, au 13ème degré du REAA, du narratif mythique expliquant qu’avancer vers le cœur de l’initié au 13e degré est formalisée par une rétrospection à la fois spatiale, par l’abord d’un lieu souterrain aujourd’hui condamné, et temporelle, par le rituel qui nous dit : « La voûte Sacrée était située sous le sanctuaire du Temple, elle avait été creusée par Hénoch avant le Déluge ».
Ce que veut nous montrer le 13ème degré est qu’on ne peut pas prendre conscience d’une antériorité fondatrice s’il n’existe pas d’axe de filiation entre les époques, permettant de relier cette réalité à son révélateur final, mais aussi à son origine temporelle. Cet axe est au 13ème degré l’avatar d’un songe qui décrit la descente d’Hénoch depuis la montagne vers le centre de la terre. La modernité est par essence récurrente en franc-maçonnerie, puisqu’on ne peut pas passer d’un grade au suivant sans justifier d’un axe consubstantiel aux 2 grades considérés, l’« Ancien » et le « nouveau ». Par exemple, entre le 21ème et le 22ème degré, le lien de modernité sera objectivé par les cendres de Phaleg et les fragments de pierre et de marbre enfouis, appartenant au narratif du Noachite, qui nourriront ensuite, chez le Chevalier de Royal Hache, par leur minéralité, les cèdres du Liban, symboles vivants d’une continuation spirituelle par cette matière infiniment renouvelable dont seront faites les « saintes entreprises », c’est-à-dire les arches et les temples.La modernité pourra être ainsi considérée comme le fer de lance de l’idée maçonnique, dans la mesure où elle structurera l’initié tout en l’émancipant par ce qu’il vient d’acquérir : émanciper ne veut pas dire se distancier mais au contraire continuer à avancer en prenant appui sur ce qui est déjà connu, sans sacrifier son intégrité constitutionnelle.
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inkielkraut nous dit encore : « Être moderne, c’est se séparer, et survivre, c’est être quitté… » On ne peut comprendre cette phrase qu’en ayant saisi le sens profond du terme séparé : Kadosch, en hébreu, c’est-à-dire celui qui coiffe, donc qui se distingue en étant relié, qui s’affranchit sans oublier. La modernité sépare donc et devient apothéotique, le préfixe -apo signifiant à la fois « écarter, éloigner », mais aussi « relatif à » conditionnant, je le répète, ce double objectif de la franc-maçonnerie qu’est la structuration et l’émancipation consubstantielle à la progression de l’initié. C’est pourquoi le rite s’ « autosuffit », il est potentialité tout autant que différentialité : il n’a pas besoin de garant , car il colle, par principe, à l’entendement humain, et qu’à ce titre il appartient à tout le monde: c’est sa mise permanente « en tension » qui contraint tout initié à aller de l’avant, avec du « matériel » qu’on lui prête, qu’il acquiert puis qu’il « rend » à chaque passage de degré ; cette opération n’est pas blanche, car ce qu’il rend est l’outil utilisé , et non le substrat qu’il vient d’acquérir par l’usage judicieux du rite et du rituel ; nous avons là une nouvelle fois l’explication fondamentale du dépôt des métaux à la porte du Temple ou de la loge, rendre ne signifiant pas « se défaire » , mais se séparer d’une forme d’instruction devenue alors superfétatoire .
Les métaux, terme générique du 1er degré, deviennent ainsi, quel que soit le grade, les « tuteurs historiques » de toutes les initiations ultérieures. Ainsi si la Vérité est « inaccessible à l’esprit humain », comme nous le signifie un rituel maçonnique, il faudra voir cette inaccessibilité non comme un statut posé définitivement, mais comme l’expression d’une multiplicité infinie de valeurs que l’homme ne peut embrasser dans sa totalité. Pourquoi ? Eh bien parce que l’homme est le résultat éphémère d’une forme de sélection et que cette spécialisation outrancière s’oppose au caractère révélatif, et donc plénipotentiaire d’une Vérité qui se veut métaphysique, c’est-à-dire au-delà de la Physis grecque, c’est-à-dire de la génération, de la naissance de toute chose existante. Ce en quoi Empédocle ajoute qu'« il n'y a naissance de rien, mais seulement mélange, échange de choses mélangées », ces choses mélangées rappellent l’essence même de la modernité, et de la fusion leibnizienne du passé et du présent dans un continuum qui est justement le terreau de cette modernité.
C’est également pourquoi il existe un mot de passe et un mot sacré : le mot de passe autorise, par sa signification, à ce que le candidat devienne « éprouvable » : le mot de passe porte l’énergie de la transition, et le mot sacré accueillera ensuite l’initié dans les arcanes de sa nouvelle légitimité. Je reprendrai ici l’exemple du Chevalier du Serpent d’Airain, très campé dans une réalité posée, et qui doit donc, dans ce cadre, abandonner toutes prérogatives : il va, au 26ème degré, se perdre, se brûler et se déséquilibrer, c’est-à-dire s’éloigner des prérogatives qui ont fait sa force et son originalité. En clair, il s’ouvre à une pensée plus méditative. Loin de le détruire, ces épreuves le mordanceront, c’est-à-dire provoqueront chez celui-ci des réarrangements susceptibles de faciliter son adaptation au degré suivant, c’est-à-dire d’acquérir une nouvelle connaissance. C’est pourquoi la modernité est quelque chose, au bout du compte, de violent et d’agressif : tenir compte du passé s’identifie, pour un moderne, à d’abord sculpter brutalement au ciseau du présent la masse confuse du passé.
Confuse non dans sa nature même, mais confuse suivant le calque linguistique du grec sunkhusis, qui signifie : « verser ensemble ». Rendre confuse la masse du passé correspond alors à en modeler le sens profond pour pouvoir la lier à l’incise du présent. C’est ce que vivra à son échelle le Chevalier d’Orient et de l’Épée,16ème degré du REAA. De prime abord, cette image du Chevalier une truelle dans une main et l’épée de l’autre a quelque chose de flatteur, qui semble refléter une certaine omnipotence, une certaine polyvalence. Au 16ème degré, l’épée et la truelle associées sembleront les objets d’un compromis dans lequel est engagé le Chevalier d’Orient et de l’Epée. MAIS si l’on se place du point de vue de l’entité soldatesque, elle est plutôt évidence de compromission, et constat d’un semi-échec larvé, celui de l’inaptitude révélée de celui qui s’appuie uniquement sur une face des choses, en en négligeant l’autre. Zorobabel est ici « distendu », « écartelé » entre truelle et épée, il ne sait pas contrôler les forces opposées qui subsistent en lui, qui sont pourtant les forces en jeu de la modernité.
Cette faiblesse prend sa source dans la naissance même de Zorobabel, dont le nom signifie « semence de Babel », et qui donc naquit sur sa terre d’Exil sans jamais connaitre les affres de la déportation. Zorobabel sera l’archétype de celui qui peut, sans entraves apparentes, exprimer la légitimité et la profondeur de ses sentiments et de ses aspirations, mais avec la fermeté d’un individu neuf. Il fut construit sans ce passif que constituait le reniement aux lois de Moïse. Zorobabel est symboliquement l’expression de l’élan nouveau, à la fois dégagé des carences de ses pères, mais aussi orphelin de leurs valeurs intrinsèques, de celles qui fondent la modernité. Zorobabel est donc un survivant, au sens où l’entend Roland Barthes, sans cette filiation culturelle qui lui aurait donné la légitimité d’un descendant. Ce manque le rendra incapable d’être moderne, ce qui l’exposera directement aux samaritains, restés en territoire conquis, qui furent capables d’enrayer, d’entraver la volonté de Zorobabel à pouvoir terminer sans eux cette réédification. Cette opposition de front matérialisera deux degrés plus tard le mécanisme de survenue de l’Apocalypse, qui sera l’accomplissement, au niveau macrocosmique, du « différend microcosmique et postural » de Zorobabel.
Au 17ème degré, si l’on plonge l’objectif dans les entrailles de ce Chevalier, ce compromis devient sujet, et l’omnipotence apparente du constructeur-combattant se transformera alors en une lutte intestine, celle de la projection cosmique d’un combat front à front avant tout intérieur, qu’illustre si bien l’Apocalypse, et qui est celui de la modernité. Ce travail de rapprochement ne sera possible que si nous sommes, comme le souligne l’instruction du grade, « des initiés nés une deuxième fois ». Cette seconde initiation est en fait celle que nous vivons entre chaque degré maçonnique, la 1ère ouvrant à la nouveauté du grade ultérieur, et la seconde étant la prise en compte du grade que l’on quitte. C’est ce qui distingue un philosophe profane, fut-il majeur, d’un initié : le philosophe va décliner la modernité sur une multitude de terrains situés en aval ou à la périphérie du concept, là où l’initié va mettre en exergue l’amont du processus lui-même, c’est à dire l’extraire du contexte pour en fabriquer un usage profitant au plus grand nombre.
L’expression confessionnelle ou philosophique de la modernité passera, au niveau de la Bible, mais aussi du REAA, par l’avènement de l’Apocalypse, entendue comme une révélation : mais quelle révélation ? Eh bien celle du nécessaire combat entre l’Ancien et le nouveau, entre le Mal et le Bien, et plus généralement entre les 2 tenants de toute expression et formalisation humaine. Ce combat n’est pas moral ou pragmatique, il est juste évident et incontournable : Alain Finkielkraut nous dit : « Le nouveau ne succède pas à l’ancien, il l’affronte […] Être moderne ce n’est pas un constat, c’est un combat […] Le sens de l’actualité réside dans le duel sans merci que se livrent le Bien moderne et le Mal rétrograde ». Á part qu’ici, le Bien n’est pas moderne par nature, c’est sa confrontation au Mal qui conditionne sa modernité.
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e duel sans merci de l’Apocalypse sera donc une forme de « collision collusive », comme on le fait dire par Salomon, dans : Pr. (3, 12) : « Car l’Éternel châtie celui qu’il aime, comme un père l’enfant qu’il chérit. » Le 17ème degré qui porte, au REAA, sur l’Apocalypse, n’est pas situé après les 2 Testaments, mais entre ceux-ci, contrairement à la Bible où, dans sa lecture littérale, la « fin des temps » est considérée comme une forme de finalité linéaire, alors qu’ésotériquement, la fin des temps est simplement le moteur continuel de la vie, et donc l’avènement perpétuel de la modernité. Ça n’est pas un hasard si le 17ème degré est situé au milieu du déroulé des degrés écossais, entre Ancien et Nouveau Testament, car il est l’expression même d’une nécessaire « confusion des langues » qu’on pourra nommer modernité.
Paradoxalement, la « fin des temps » matérialisera cette fonction intestine qui est celle d’un continuum, obtenu par la fusion des éléments qui l’ont précédé, car, comme le dit Leibniz, « la Nature ne fait pas de sauts ». Si ces sauts existaient, il y aurait un aggiornamento permanent, oublieux de ce qui l’a amené à cette mise à jour, et qui serait indissociable de la progressivité de l’existence : l’Apocalypse et la modernité n’y auraient pas leur place.
Roland Barthes, chantre de la modernité, prétend avoir abandonné celle-ci le jour du décès de sa mère : « Tout d’un coup, il m’est devenu indifférent de ne pas être moderne », dit-il. On peut l’expliquer par le fait que le deuil a fait de lui un survivant, et qu’on ne peut pas être à la fois survivant et moderne. La survivance semble clouer au pilori un passé qui n’est plus alors qu’un passif duquel il faudrait se défaire. Cette disparition d’une forme de passif, d’ancien, obèrera cet affrontement qu’est la modernité : ne subsisterait alors plus qu’un présent, suffisant pour définir un contemporanéité, mais insuffisant pour créer de la modernité. Ce qu’il faut bien comprendre aussi avec le 17ème degré est que la nature des valeurs s’opposant 2 à 2 n’a pas de connotation morale, c’est-à-dire que vertus et vices ne subsistent que par leur affrontement, et que rien ne prédispose le passé à être passif, et le présent à être réduit à un actif, dans son sens de don, de cadeau. Au 17ème degré, ces deux versants cesseront d’alterner, pour se faire front.
Lors de l’Apocalypse, Il n’y a plus d’orthodoxie, c'est-à-dire un milieu triomphant qui dicterait ses lois, car « il n’y a plus de temps », donc plus d’espace, et plus de références immuables : le tableau de loge sera une mise à plat. Cette mise à plat ne gommera pas les attributs représentés, mais, en les exposant simultanément, les fondera en un compromis où ils perdront leur influence morale, que celle-ci soit positive ou négative. Cette fusion symbolisera le moderne, là où le vieillard central symbolisera l’Ancien. Cette orthodoxie s’est construite sur notre passé : elle est ce par quoi nous existons et ne peut donc pas disparaître complètement. Elle sera simplement partiellement démantelée, ne sauvegardant qu’un reste, Le cœur de ce mécanisme est relaté par le récit de l’Apocalypse, et son moteur en est l’eschatologie comme l’illustre le texte biblique de l’Apocalypse. Ce reste sera un témoin, qui sera là pour entériner le passé et pour acter le présent, c’est-à-dire être moderne.
Le mécanisme de L’Apocalypse sera celui de l’eschatologie, c'est-à-dire du dialogue avec le « dernier » ou du rapport au dernier connu. C’est comme-ci ce rapport au dernier était une façon d’envisager notre propre situation dans un cadre déterminé. Ce dernier n’est pas une extrémité, mais une réalisation transitoire, et notre rencontre, à un moment donné de notre évolution, avec nos confins du moment. Le terme de dernier est d’ailleurs ambivalent : il peut signifier une finalité inscrite dans notre futur, mais également le dernier nommé, désignant alors le passé le plus immédiat C’est ce qui permet de pouvoir qualifier l’eschatologie, tout comme l’Apocalypse, de moderne. A cet égard, le Reste de l’Humanité qui sortira sauf du combat eschatologique de l’Apocalypse ne sera pas une somme de survivants, qui alors oublieraient ce à quoi ils ont pu échapper, mais une somme de modernes. Nous pouvons progresser encore plus avant dans le mécanisme de la modernité par l’abord détaillé du tableau de loge du 17ème degré, Chevalier d’Orient et d’Occident. Déjà la titulature même du grade, participant de 2 mondes radicalement différents, pose les bases du mécanisme profondément binaire auquel nous allons être soumis.
Notre progression maçonnique est une quête initiatique, et l’initié, acteur et sujet de cette quête, en est aussi l’objet, c'est-à-dire le matériau. Dans le déroulé des légendes que nous propose notre rite, l’objet d’un degré devient le sujet d’un degré ultérieur, comme si, pour être « complet », un travail de rapprochement était nécessaire. C’est ce travail qu’on qualifie de modernité. La modernité transparait ainsi au grade de Chevalier d’Orient et d’Occident par l’opposition préalable à l’amalgame de 2 groupes d’entités, qui reproduisent de façon mimétique la dynamique de cette modernité. Au-delà de sa dimension cosmologique, l’Apocalypse sera donc avant tout le télescopage des deux versants qui constituent l’humain, à savoir bibliquement le Bien et le Mal, et initiatiquement le sujet et l’objet. Á partir du moment où ces 2 milieux seront définis, leur confrontation deviendra le lien de modernité, c’est-à-dire ce qui joint passé et présent, Anciens et Modernes.
« Les temps sont proches » et « il n’y a plus de temps » témoignent d’un enchainement apparemment contre-intuitif qui balaie le référencement ordinaire du passé et du présent : par ces 2 phrases, on s’approcherait d’un futur, et une fois que celui-ci est atteint, tout deviendrait superfétatoire. Cette façon d’exister est profondément humaine, car lorsque l’on atteint un but que l’on avait poursuivi, celui-ci perd alors ce qui en faisait préalablement sa prégnance et sa substance, pour se diluer dans la masse mémorielle. Lorsque cette masse mémorielle se verra posée en un incontournable axiome symbolique, elle s’ajoutera au présent, et c’est l’ensemble qui deviendra moderne.
ar ce recul, le Chevalier d’Orient et d’Occident devient le compromis entre une entité, le Vieillard, et un parcours, l’Heptagone. Cette image duale et nuancée permettra de relativiser ce qu’est un homme, en évitant de focaliser ses forces ou ses faiblesses sur une seule image figée, qui en limiterait forcément la portée. Au moins l’annonce de la fin des temps permettra-t-elle ici de créer deux repères, nous et nos limites : la construction de l’heptagone colportera ainsi des valeurs qui nous placeront véritablement au centre de ce que nous vivons : c’est un autre but de la modernité, à savoir, en considérant passé et présent, de ne pas privilégier l’un ou l’autre, mais de considérer l’un et l’autre dans une vision syncrétique et cohérente .On s’imagine bien essayer de tracer à main libre cet heptagone : cet acte procurera une liberté importante, mais engendrera aussi de la difficulté à clore une figure dont on sait sciemment dès le départ qu’elle n’obéira pas à une parfaite régularité géométrique.
La régularité géométrique ne s’obtiendra que par un subterfuge, celui de tracer indéfiniment le même heptagone, ce phénomène cyclique « rattrapant » en permanence le décalage induit par la valeur numérique non entière de chacun de ses angles (128°4/7)Dans le déroulé des légendes que nous propose notre rite, l’objet d’un degré devient souvent le sujet d’un degré ultérieur, comme si, pour être « complet », un travail de rapprochement était nécessaire. L’heptagone est une figure géométrique qui vertèbre les oppositions, c’est-à-dire qu’elle les situe sans les renier : elle se doit donc d’être elle-même, dans son essence le fruit d’une tension , c’est-à-dire d’un équilibre stabilisé par sa seule dynamique : les valeurs d’angle d’un heptagone régulier convexe sont de dont l’approximation numérale induit une forme d’équilibre précaire permanent , seulement « rattrapé » par le caractère cyclique de la figure, et ceci ad vitam aeternam : c’est ce en quoi la modernité est indéfiniment renouvelable, mais aussi s’interrompt dès qu’on l’isole du passé.
Pour des perfectionnistes, cette figure est un vrai calvaire, où il faut admettre cette inévitable approximation qui nous renvoie immanquablement à nos démons, mais qui teste notre capacité à la modernité. Ainsi chacun des sept sommets que nous traçons portera en lui un mélange de liberté et de solitudes totales, la victoire étant, à chaque pas, de fonder quelque chose à partir de l’opposition frontale de deux valeurs que tout semble opposer. Discorde et Divinité, Perfidie et Honneur, Calomnie et Force, Haine et Beauté, Sagesse et orgueil, Puissance et indiscrétion, Gloire et Témérité. Il nous faudra apprendre que chaque sommet n’est pas un absolu, et que les valeurs croisées qui en sont à l’origine sont trop extrêmes pour qu’on soit capables de les accepter comme telles.
Cette perte de valeurs témoignera d’un sentiment violent et irrépressible auquel on ne pourra qu’associer l’idée d’Apocalypse, et qui se vivra comme l’extinction progressive de ce qui constituait notre orthodoxie de vie et de pensée. Par contre, le chemin sera lui forcément juste car il sera l’équilibre nouveau d’une figure à jamais inachevée. Ce sera le chemin de la modernité. Au-delà de leur étiquette morale, ces attributs divins et ces attributs malins formeront ensemble un florilège intime, harmonieux et cohérent qui n’appartiendra, dans sa composition originale, à aucune autre chapelle qu’à soi-même. Le septénaire d’étoiles qu’embrassera la main du Vieillard sera le produit de ce florilège et posera les fondements de la modernité.
Ces étoiles se nomment Fraternité, Union, Soumission, Discrétion, Fidélité, Prudence et Tempérance : ces qualités, tout en nuances, signent des valeurs abouties, qui sont la réponse posée aux affrontements qui l’ont généré, et qui symbolisent ainsi les vertus de la modernité, c’est-à-dire avoir accepté une confrontation ontologique, et en être ressorti sauf. En fait, cette confrontation, si elle est objectivée « officiellement » au 17ème degré, est présente dès l’entrée dans l’obédience, par le déroulé des épreuves initiatiques alchimiques de la cérémonie au 1er degré, car si le candidat s’y frotte, c’est qu’elles sont déjà là. C’est l’éternel dilemme de la modernité, à savoir renverser en permanence les valeurs acquises, qui déterminent une forme d’orthodoxie, en y associant contre-intuitivement ce qui est vécu au présent. Cet effort, qui n’est pas dans la nature profonde de l’individu, se devra d’être objectivé par une énergie qu’on ne peut puiser que dans la violence d’une confrontation morale des valeurs.
Certains verront donc dans le Vieillard vêtu de blanc l’inné, là où l’acquis serait le savoir accumulé durant les contingences du parcours par l’heptagone ; d’autres verront dans le Vieillard à la main embrassante et à la dague la miséricorde, là où le sacrificiel serait cette somme de droites brisées constituant l’heptagone. D’autres encore verront dans le Vieillard à la ceinture dorée la Vérité, laissant les circonstances ou les conjectures à l’heptagone. D’autres enfin verront dans le Vieillard barbu la Connaissance, c'est-à-dire la relation des parties au tout, là où le savoir, l’heptagone, serait la relation entre les parties. Ainsi la Beauté retournera-t-elle la Haine en Fraternité, la Gloire circonscrira-t-elle la Témérité en Prudence, la Sagesse transcendera-t-elle l’Orgueil en Soumission, la Force bornera-t-elle la calomnie en tempérance, etc… Il ne s’agira pas ici de corriger une valeur en lui en adjoignant une autre censée être plus recevable, mais de transcender l’ensemble, pour que plus tard, je cite, « La ville n’ait besoin ni du soleil, ni de la lune pour éclairer » (Apocalypse XXI. 23). C’est là le challenge de la modernité, et la compréhension profonde de la sentence « il n’y a plus de temps ».
Tout le travail qui aura occupé les seize premiers degrés aura donc été autant un travail de démembrement qu’un travail de structuration : c’est ce démembrement qui est révélé ici, à travers l’éclatement des valeurs, éclatement dont ressortiront un fruit, un germe, une étoile. L’ambassade à Babylone viendra appuyer l’idée selon laquelle le Chevalier d’Orient et de l’Épée apparaît quelque peu affaibli, voire dissocié entre deux prérogatives, le combat et la construction, annonçant l’Abaddon (destruction) et Guibulum (construction) du degré suivant. L’ambassade objectivera alors par son caractère délégatif l’essence de la modernité, c’est-à-dire du voyage de Jérusalem l’ancienne, l’uniciste, vers Babylone, la « Nouvelle Jérusalem », moderne et multiple.
Thierry Didier
Publié le 8 Octobre 2026 par T.D
Roger Dachez 1999/2000
1ère partie
Nouvelles lumières sur un conflit fondamental de la Maçonnerie anglaise
Au fur et à mesure de l'avancement des recherches, l'histoire des premiers temps de la Maçonnerie anglaise apparaît plus complexe qu'on ne l'a dit ou imaginé jusqu'à présent. C'est le cas de ce conflit fondamental qui secoua la franc-maçonnerie d'outre-Manche pendant près de 60 ans : la querelle des « Anciens » et des « Modernes » (1751/1753-1813).
Surtout étudiée comme une affaire interne à l'Angleterre, il semble aujourd'hui, si l'on veut renouveler et approfondir la question qu'il faille tenir compte de l'environnement britannique, surtout irlandais, voire de la Maçonnerie continentale et principalement française.
C'est ainsi que depuis 1928, Philipp Crossle, grand historien de la Maçonnerie irlandaise, a attiré l'attention sur les spécificités de cette Maçonnerie et notamment l'existence d'un système en 3 grades ou étapes, antérieur au système révélé par Samuel Prichard en 1730, doté d'un contenu différent comprenant l'Arc Royal. Ce faisant, Crossle posait implicitement la question de l'apparition et de l'influence des hauts grades dans l'histoire générale de la Maçonnerie.
Par ailleurs, si, comme l'a montré Alain Bernheim, les Maçonneries anglaises et françaises ont été, pour les grades bleus, sensiblement identiques jusque vers 1750 (jusqu'à l'apparition des « Anciens »), il est certain que la floraison des hauts grades en France dès les années 1740 aura une incidence sur la Maçonnerie anglaise à partir du tournant du siècle.
C'est dire que la manière habituelle d'envisager ce conflit, comme une querelle entre un système anglais parfaitement défini et inamovible représenté par la GL de 1717 et appelé, par dérision, les « Modernes » et un système importé d'Irlande par les « Anciens » est sans doute à renouveler.
Pour s'en tenir au seul problème de l'Arc Royal, réputé avoir été importé d'Irlande en Angleterre par les « Anciens », comment rendre compte du fait que la légende de ce grade qui sera bientôt connue en Angleterre est différente de celle développée dans la version irlandaise, mais par contre très proche de la légende qui figure dans les rituels français dit de « Royale arche » ?
Il est clair que l'histoire de la Maçonnerie anglaise ne se résume pas à l'histoire de la Maçonnerie en Angleterre stricto sensu . C'est, en réalité, l'histoire d'une Maçonnerie qui subit toutes sortes d'influences, internes et anglaises bien sûr, mais aussi externes, irlandaises et françaises. Dans le deuxième tiers du XVIIIe siècle, il s'est donc constitué, en Angleterre, un système maçonnique qui est le produit de toutes ces influences et qui, évidemment, a également eu des influences, à son tour, sur d'autres Maçonneries et notamment en France. Apparaît ainsi une histoire franco-britannique qui tente de cerner toutes ces influences et de relire un certain nombre de problèmes relatifs aux origines de la Maçonnerie : l'installation du Maître de la Loge, l'Arc royal, etc.
La querelle des « Moderns » et des « Ancients » est une querelle fondamentale de la Maçonnerie anglaise. Classiquement, elle s'énonce ainsi : Jusqu'en 1750, la Maçonnerie anglaise est unie et uniforme. En 1751, apparaît une nouvelle organisation maçonnique qui va s'appeler « GL des FM selon les anciennes institutions » ou plus sommairement « GL des Anciens ». La GL de 1717 s'appellera, par dérision la « GL des Modernes » (et aujourd'hui « Première Grand Loge »). Cette GL des Anciens est principalement fondée par des Maçons Irlandais vivant à Londres mais refusant les usages de la GL de 1717 qui, en 1750, était déjà largement répandue dans toute l'Angleterre.
Jusqu'à la fin du XIXe siècle, la théorie selon laquelle la GL des « Anciens » était une scission ou un schisme de la GL des Modernes était communément admise. Suivant cette thèse, un certain de nombres de Loges aurait quitté la GL de Londres et créé une nouvelle obédience par refus d'innovations qui auraient été apportées dans le Métier par ladite GL. Ces innovations, parmi lesquelles la fameuse histoire de l'inversion des Mots sacrés (J-B ou B-J) 1, seraient apparues dans les années 1730, puis elles seraient devenues si nombreuses (au point de devenir inacceptables) que certaines Loges auraient décidé, dans les années 1750, de revenir aux anciens usages et de quitter la GL de 1717. Cette thèse était évidemment défendue par les « Ancients » eux-mêmes et dès 1756 avec la publication du livre des Constitutions Ahiman Rezon de Laurence Dermott. Henri Sadler ( in Masonic Facts and Fictions ) a définitivement démontré, en 1887, que la fondation de 1751 n'est pas le fruit d'un schisme mais qu'elle s'est constituée de novo et qu'elle a, par conséquent, une origine différente de celle de la GL de 1717.
En réalité, c'est un Grand Comité qui apparaît en 1751 et qui prend le titre de GL à partir de 1753 lorsqu'elle eût un frère de noble naissance pour la présider en qualité de Grand Maître 2. Les premiers membres étaient des Irlandais émigrés en Angleterre. Ceux-ci auraient probablement eu des difficultés à se faire recevoir dans des Loges anglaises. De plus ces Loges pratiquaient une Maçonnerie trop différente de la leur ce qui rendait quasi impossible une intégration dans la GL de 1717. Ils auraient alors fondé leur propre GL où ils pouvaient pratiquer les usages qu'ils auraient apportés d'Irlande et dont ils auraient proclamé l'ancienneté par rapport à la Maçonnerie anglaise.
La qualification d'« ancients » attribuée à une GL qui a 30 ans de moins que son aînée peut sembler curieuse, polémique et injuste. Certes, mais au delà de cette querelle de mots, on ne doit pas oublier les questions fondamentales :
1. Quelles sont les différences réelles entre les deux GG LL ?
2. Parmi les différents usages, quels étaient ceux véritablement les plus anciens, et, dans cette perspective, quand, où, comment, pourquoi ce serait fait le passage des usages anciens aux usages modernes ?
Ces deux questions n'ont guère reçu, encore aujourd'hui, de réponses satisfaisantes.
Il semble que l'on peut renouveler cette problématique en étudiant la Maçonnerie en Irlande.
La connaissance de la Maçonnerie irlandaise passe nécessairement par l'étude d'un ouvrage fondamental de John Herron Lepper et Philipp Crossle, Histoire de la GL des Maçons Anciens et Acceptés d'Irlande , Dublin, 1925, réédité en 1987 3.
Dans cet ouvrage, les auteurs montrent qu'il existent des preuves documentaires de l'existence d'une maçonnerie spéculative en Irlande avant qu'on en ait la certitude, elle aussi documentaire, en Angleterre. Ainsi, dans les archives du Trinity College de Dublin, un document mentionne l'existence d'une Loge de francs-maçons (rassemblant essentiellement des étudiants) en 1688. Un autre manuscrit du Trinity College 4, qui porte la date de 1711, décrit un système en 3 étapes 5. En 1725, le récit d'une procession publique atteste l'existence d'une GL en Irlande. En 1730 enfin, sont publiées les Constitutions dites de Pennel, proches du texte d'Anderson, à cette différence importante qu'elle mentionne le grade de Maître ce qui n'est pas le cas dans le texte anglais de 1723 6.
Ainsi, on constate que toutes les manifestations connues de la première Maçonnerie irlandaise sont remarquables soit par leur date soit par leur contenu. Au vu de ces documents, il apparaît que la Maçonnerie Irlandaise est ancienne et différente de la première Maçonnerie anglaise.
Sur l'origine sociologique de cette Maçonnerie irlandaise, on peut émettre deux hypothèses. Ce serait une Maçonnerie purement irlandaise ou celte ou alors (l'Irlande étant de facto occupée par l'Angleterre) une Maçonnerie de colons anglais installés en Irlande (les anglo-irlandais). Ces derniers composant l'aristocratie du pays sont essentiellement regroupés autour de Dublin. Cette hypothèse semble la plus crédible et la première Maçonnerie irlandaise apparaît de plus en plus comme une Maçonnerie anglo-irlandaise. Cependant, tous les colons ne font pas partie de l'aristocratie loin s'en faut. Il se constitue ainsi une immigration anglo-irlandaise pauvre, très proche de la population irlandaise autochtone, de sorte que l'émigration irlandaise vers l'Angleterre cette fois au XVIIIe siècle est surtout une émigration d'anglo-irlandais. On peut alors imaginer, car aucun document ne le confirme à l'heure actuelle, que ces anglo-irlandais, émigrés, de petite extraction, avec leur Maçonnerie propre ont reçu un accueil peu enthousiaste dans les Loges anglaises d'autant qu'ils possédaient un grade -- et c'est dans cette perspective que l'on peut réexaminer la question de l'Arc Royal -- supérieur au grade de Maître et inconnu des anglais 7, qu'ils considéraient, ainsi que l'écrivit Laurence Dermott dans les Constitutions des Ancients , comme « la racine, le coeur, la moelle de la Maçonnerie » et qu'ils réussiront d'ailleurs à imposer définitivement dans la pratique maçonnique anglaise.
En 1778, dans une édition des Constitutions, Laurence Dermott dresse une liste de griefs que les « Anciens » lancent contre les « Modernes ». Seul celui de l'abandon ou de l'ignorance de l'Installation secrète des VV MM, installation capitale puisque, dans le système des « Anciens », elle ouvre la voie à l'Arc royal, est crédible. De fait, l'installation est inconnue en Angleterre -- du moins n'en existe-t-il aucune attestation documentaire -- avant 1760 et la divulgation des « Trois coups distincts ». Mais en dehors de cette accusation, les autres griefs manquent singulièrement de fondements documentaires et sont mêmes contraires à tous les documents connus. Il est ainsi de :
1. l'abandon des prières pendant les cérémonies maçonniques.
2. l'abandon de la célébration des fêtes de Saint-Jean.
3. l'inversion de l'ordre des Mots Sacrés.
En somme, si l'on s'en tient à ce qui est attesté, deux données majeures peuvent définir l'originalité réelle des « Anciens » par rapport aux « Modernes ».
1. Leur ancienneté.
2. L'apport de l'Installation secrète et de l'Arc Royal.
Phillip Crossle, dans un article fameux, The Irish Rite 8, propose une subtile interprétation de la hiérarchie des grades en Irlande jusque vers 1730. Dans les Constitutions de Pennel, il y a 3 étapes, Apprenti, Compagnon, Maître mais elles ne correspondraient pas aux trois grades homonymes de la Maçonnerie anglaise tels qu'ils sont définis dans la divulgation de Prichard (1730). Selon la théorie de Crossle, on peut établir le tableau suivant :
En étudiant cet article, nous essayerons de relire la querelle des « Modernes » et des « Anciens » et de nous poser les questions relatives aux origines et ancienneté vraisemblable de la Maçonnerie des Ancients ainsi qu'aux sources de cette Maçonnerie.
Discussion :
1. L'aspect sociologique des Maçonneries anglaise et irlandaise.
S'il semble bien que les « Anciens » soient plutôt des petites gens pratiquant une « technique rituelle » plus stricte que celle des « Modernes », l'uniformisation des deux Grandes Loges allaient se faire assez vite et était déjà très avancée au début du XIXe siècle jusque et y compris au niveau de la Grande Maîtrise, ce qui explique l'Union de 1813. A cette époque, l'origine irlandaise des « Anciens » avait quasiment disparu.
2. Les rapports entre l'Irlande et l'Ecosse.
Ils sont anciens. La peuplade primitive de l'Irlande, ce sont les « Scots ». Par ailleurs, à l'époque des 2 GG LL rivales anglaises, la GL d'Ecosse entretiendra des relations d'amitié avec les « Anciens ». Et l'Arc Royal s'implantera facilement et très rapidement en Ecosse.
3. Laurence Dermott.
Dans La querelle des Anciens et des Modernes , Edimaf, 1999, Marie Cécile Révauger se fait l'écho d'une thèse retenue aussi par Patrick Geay selon laquelle Laurent Dermott serait catholique. Force est de constater que, jusqu'à ce jour, on a pas exhibé la moindre preuve attestant cette affirmation.
4. Aujourd'hui la GL d'Irlande entretient d'excellentes relations avec la GLUA. Les 2 GG LL adoptent des positions communes sur les questions internationales. Mais la GL d'Irlande, qui a autorité sur l'ensemble de l'île, reste principalement composée de Protestants et d'Anglicans dans ce pays très profondément catholique.
2e partie
Nous avons vu que l'intelligence de la querelle des « Ancients » et des « Moderns » (1751-3/1813) nécessite de prendre en compte l'histoire de la Maçonnerie irlandaise. Deux auteurs importants, Heron Lepper et Crossle 9, nous y aident. C'est ainsi que nous avons pu déterminer que, de tous les griefs reprochés aux Modernes par les Anciens, deux sont vraiment à examiner : l'ancienneté réelle des usages de ces deux GGLL et la question de l'installation secrète et de l'Arc Royal, ce dernier point posant implicitement la question des grades maçonniques. En effet s'il existe en 1730, en Angleterre comme en Irlande, des systèmes maçonniques en 3 grades, il semble que ces systèmes n'aient pas la même ancienneté et ne recouvrent pas la même réalité. Comment donc, en Irlande, le système des grades s'est constitué ? c'est ce que nous allons étudier à travers un remarquable article de Philipp Crossle, The Irish Rite 10.
Rappelons d'abord que « les îles britanniques » sont composées de 3 pays très différents et souvent opposés : l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande. De même il y a lieu d'opérer une distinction entre les Maçonneries de ces pays. L'histoire de la Maçonnerie irlandaise est tout à fait différente de la Maçonnerie anglaise. Philipp Crossle s'attache à faire apparaître la profonde originalité du système maçonnique irlandais avant 1750.
Les origines de la Maçonnerie en Irlande sont très obscures. Elle pourrait être importée d'Angleterre (à la fin du XVII e siècle, dans les années 1680 ?), l'Irlande étant à ce moment-là une colonie anglaise. Cette Maçonnerie irlandaise serait donc celle d'anglo-irlandais, qui auraient formés une sorte d'aristocratie dominant l'Irlande ? Cette aristocratie est séparée du reste du pays non seulement sur le plan économique et social mais aussi sur le plan religieux : elle est anglicane alors que les Irlandais autochtones sont catholiques.
Au début du XVIII e siècle, la maçonnerie obédientielle apparaît en Angleterre vers 1717-23 puis en Irlande en 1725, mais, apparemment, de façon tout à fait distincte. On remarquera en effet que cette maçonnerie irlandaise, quoique probablement d'origine anglaise, est attestée depuis 1688 et, depuis de près de 40 années, elle a évolué pour son propre compte, indépendamment de l'Angleterre. Dans les années 1720, il est donc très probable que les Maçonneries anglaise et irlandaise sont très différentes quoique d'une ancienneté égale, et on pourrait même formuler l'hypothèse que les Irlandais aient conservé des usages que les Anglais eux-mêmes auraient altéré ou perdu, ce qui aurait constitué de fait une sorte d'ancienne maçonnerie anglaise (devenue irlandaise). C'est ici que l'on pourrait ancrer la revendication d'ancienneté toujours proclamée par la GL de 1751-3.
En 1730, la GL d'Irlande publie son livre des Constitutions dites de Pennell. Il y est décrit, pour la première fois de manière officielle , un système en 3 grades : apprenti, compagnon et maître. Rappelons que les Constitutions de 1723, à Londres, avait défini une Maçonnerie en 2 grades, que c'est en 1730 qu'est attesté, par une divulgation et pour la première fois en Angleterre, le grade de Maître, que cette divulgation sera condamnée par la GL de Londres, et que c'est seulement en 1738 que le grade de maître sera officialisé, dans la 2e édition des Constitutions anglaises.
Philipp Crossle constate donc que le texte de Pennell décrit explicitement 3 grades. De plus, il est dit qu'un diacre, un surveillant, un maître élu, un député GM qui auraient déjà été « compagnon » pourront se voir conférer le grade de « maître » après son installation. Pour expliquer ces bizarreries, et c'est toute la thèse de Philipp Crossle, il faut comprendre que les mots « apprenti », « compagnon » et « maître » n'ont pas, à cette époque, le même sens et ne désignent pas la même chose en Irlande et en Angleterre. Crossle nous explique qu'on ne peut mettre sur un même plan le texte officiel des Constitutions de Pennell et la divulgation de Prichard non reconnue en son temps par la GL de Londres. En Irlande, en 1730, le grade d'apprenti correspondrait au contenu des grades d'apprenti et de compagnon en Angleterre 11, le grade de compagnon correspondrait à un contenu proche (mais peut-être sans légende) 12 de ce que sera le futur grade de maître en Angleterre et le grade de maître, toujours en Irlande, décrit l'essentiel de ce qui sera connu plus tard sous le nom d'« Arc Royal ». Ceci justifierait le principal grief que les Anciens (irlandais) reprochaient aux Modernes (anglais), à savoir que ces derniers ignoraient l'Arc Royal, et expliquerait aussi que l'introduction de l'Arc Royal en Angleterre soit apparue comme un 4e grade.
La thèse de Crossle s'inscrit donc parfaitement dans ce que nous savons sur l'origine des grades (à la fin du XVIIe siècle, en Angleterre, en Ecosse, en Irlande, le contenu des grades d'apprenti et de compagnon - des années 1730 - était rassemblé dans le seul grade d'apprenti tandis que le grade de compagnon renfermait l'essentiel de ce qui deviendra le grade de maître) tout en y ajoutant un élément nouveau : le grade de maître en Irlande ou Arc Royal.
Quant à Laurence Dermott, figure emblématique des Anciens, personnage peu connu dont certains pensent qu'il aurait été catholique 13, il est déjà maçon lorsqu'il arrive en Angleterre. Il est probable que son accueil dans les loges anglaises fut, en tant qu'irlandais, difficile d'autant que les usages et le contenu des grades étaient très différents ou répartis différemment par rapport à ce qu'il avait connu et reçu en Irlande. Et puis surtout il y manquait l'Arc Royal. Ce grade sera donc introduit en Angleterre mais dans le système préexistant, et il deviendra une sorte de 4 e grade anglais. Cela posera problème - la querelle des Anciens et des Modernes en témoigne - car l'Arc Royal n'est pas, pour les Anciens, un haut grade 14 mais fait bel et bien partie des grades du Métier. Il est même, selon la célèbre formule de Dermott, « la racine, le coeur et la moelle de la Maçonnerie ». L'hypothèse de Crossle va dans ce sens : le premier système maçonnique en 3 grades est irlandais et contient l'Arc Royal.
Ainsi, à la lumière de l'histoire maçonnique irlandaise, les affirmations des Anciens prennent plus de poids : leur maçonnerie était peut-être véritablement « ancienne » et l'Arc Royal fait bien partie du Métier. La querelle des Anciens et des Modernes apparaît, au delà des problèmes de personnes comme le choc de deux cultures et de deux conceptions différentes de la maçonnerie.
Discussion :
1. Si l'histoire, avec l'union de 1813, semble avoir donné raison aux Anciens -- même si elle fut le résultat d'un compromis élaboré petit à petit et dès 1760 -- il semble que ces derniers avaient tout de même adopté le système anglais et accepté de mettre l'Arc Royal dans une position un peu à part. Et ce fut le cas aussi en Irlande. De leur côté, très intéressés par l'Arc Royal, les Modernes ont fini par adopter ce grade et l'inclure dans le Métier. Et le fameux article II de l'union, qui définit la vraie maçonnerie en 3 grades seulement y compris l'Arc Royal, prend toute sa signification historique et traditionnelle si l'on se réfère au système maçonnique irlandais des années 1730.
2.L'origine de l'arc Royal reste mystérieuse. Est-il d'origine anglaise ? Fut-il importé en Irlande à la fin du XVII e siècle puis « oublié » par les Anglais ? Au contraire, est-il d'origine purement irlandaise ? L'absence de documents ne permet pas de trancher cette question même si la deuxième hypothèse semble la plus probable.
Par ailleurs, il ne faut pas oublier qu'il existe, aujourd'hui, deux types d'Arc Royal avec des légendes différentes. Il y a un grade avec la légende « Zorobabel » et un autre avec la légende « Josias ». L'Arc Royal irlandais d'aujourd'hui est fondé sur cette deuxième légende tout à fait différente de celle pratiquée dans l'Arc Royal anglais. Cela renvoie à une époque où il y aurait eu deux légendes alternatives en Irlande. L'une se serait imposée en Angleterre et l'autre en Irlande. Ceci est encore un mystère supplémentaire. Crossle formule l'hypothèse de l'existence d'une structure archaïque, d'un nucleus, de l'Arc Royal, sans légende. C'est seulement dans un deuxième temps qu'on aurait plaqué à ce noyau une légende, à l'instar de ce qui s'est passé pour le grade de Maître, et il aurait pu y avoir plusieurs légendes différentes (empruntées à la Bible) destinées à expliquer la structure du grade, comme une sorte de commentaire. Ceci pourrait s'appliquer d'ailleurs à l'ensemble des grades maçonniques. En effet, quel que soit le grade considéré, il est, à son origine, très simple dans sa formulation puis, dans un deuxième temps, se diversifie et se complique. Cet enrichissement consiste essentiellement en discours et légende supposés expliciter le contenu originel du grade et éclairer sa signification, même si, en réalité, ils contribuent souvent à le rendre plus obscur... et enfin, il y a la phase de normalisation et de codification. L'exemple du rite français est à cet égard significatif.
Ce qui est certain, c'est que l'Arc royal était un grade profondément chrétien. C'est en 1835 seulement qu'on en a fait, après un toilettage laborieux, un grade vétéro-testamentaire, ceci dans la suite de ce qui avait été effectué pour les 3 premiers grades entre 1813 et 1816 dans la Loge de Réconciliation avec la grande entreprise de déchristianisation de la maçonnerie anglaise.
3. Les relations Irlande-Ecosse.
Très anciennes, ces relations privilégiées le sont aussi en Maçonnerie. A partir de 1753, c'est avec la GL des Anciens que la GL d'Ecosse établira des relations, de même cette dernière donne-t-elle tout son statut à l'Arc Royal, comme un 4e grade, auquel on ne peut accéder qu'après avoir été Maître installé.