/image%2F1464305%2F20261009%2Fob_286ae9_dxq3k6bxcaaicd.jpg)
Publié le 9 Octobre 2026 par T.D
Roger Dachez. 2016
Rappelons que l’étude de l’histoire de la F.M. fait pleinement partie du processus initiatique. On peut ainsi revisiter des « dinosaures », autrement dit des légendes jamais remises en cause où l’on s’aperçoit qu’en général, la réalité est beaucoup plus intéressante que la légende. L’une de ces légendes est : la « tradition » des « Anciens ».
On a voulu souvent opposer deux traditions, celle des « Modernes » et celle des « Anciens ». A ce sujet, trois éléments sont à prendre en considération. D’abord, il y a une nouvelle théorie qui émerge depuis une dizaine d’années, après celle en usage au début du XIXe siècle et celle de la fin de ce même siècle. Ensuite, il y a un problème français : voici 40 ans, dans certains milieux maçonniques, cette histoire a été captée à des fins de politique maçonnique en la modifiant et en la mélangeant avec des choses qui n’avait rien à voir. Enfin il y a ce qu’on peut appeler une instrumentalisation récurrente de la question.
Rappelons qu’au début de la maçonnerie spéculative, en 1717, il y eut semble-t-il une explosion du nombre des loges ; notons également que lorsque Anderson fait son récit historique de 1738, il s’attache à donner une version « traditionnelle » des choses. Ainsi, selon lui, les loges s’étaient endormies, à cause de la négligence de Christopher Wren, qu’il affuble à tort du titre de Grand Maître, version qui réfute l’idée, alors dévalorisante, d’innovation et se replace dans un cadre « ancestral », donc à l’époque positif. Cette version est reprise en 1772 par William Preston dans « Illustrations of free-masonry », ouvrage complexe, et il ajoute qu’à la suite de cette inflation de loges, beaucoup de faux maçons s’étant introduits dans l’ordre, il avait fallu les démasquer et que pour cela, la Grande Loge, en 1739, avait décidé d’inverser les mots, J pour apprenti, B pour compagnon. Cette inversion étant vue, selon lui, comme une altération, aurait, toujours selon lui provoqué le schisme de 1751 : des maçons mécontents ayant voulu alors créer une loge « sur les anciennes instructions ». Rappelons que la querelle « Anciens »/« Modernes » va durer 60 ans, jusqu’en 1813. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, cette version était acceptée. A la fin de ce siècle, Henry Sadler reprend la question dans « Masonics facts and fictions ». Il montre deux choses : 1) Que lors de la prétendue explosion du nombre des loges, beaucoup en fait existaient déjà, dont certaines se sont ralliées à la Grande Loge, d’autres pas. 2) Que 1751 n’est pas du tout un schisme. Que ce sont des étrangers, des Irlandais, et non des mécontents de la première Grande Loge qui ont créé la deuxième ! De plus, ces Irlandais avaient été mal reçus en Angleterre et s’étaient sentis humiliés. Et en outre, ils avaient découvert un certain nombre de différences entre leur Maçonnerie plutôt irlandaise et l’anglaise. Ainsi c’était à cause de ces différences essentielles qu’on avait créé une nouvelle obédience. Il faut s’arrêter là dessus. Rappelons d’abord que le système des « Modernes » est celui qui a donné les usages de la maçonnerie française, ensuite que le système des « Anciens » n’a été connu qu’en 1760 avec la publication des « Trois coups distincts ». Les systèmes se différencient par : l’ordre des mots, la position des surveillants, l’absence chez les Anciens du tableau de loge, en outre si la Bible, l’équerre et le compas sont également présents ils sont agencés de façon différente.
Il y a dix ans, on a complètement remis en cause ce schéma, Eric Berman notamment. Oui, il y a bien eu des Irlandais fondateurs, mais au bout de quelques mois ils sont retournés en Irlande, et donc la loge des « Anciens » est devenue purement anglaise. En fait, la différence la plus évidente entre « Anciens » et « Modernes » est la différence de recrutement social. Les « Modernes » venant des couches supérieures de la société, les « Anciens » de milieux plus modestes. Ajoutons que vers les années 40 la première Grande Loge allait très mal, dirigée par des Grands Maîtres incompétents ; aussi, après le départ en fanfare des années 20, la moitié des loges avaient disparu à ce moment là. C’est donc dans ce contexte qu’apparaît la Grande Loge des « Anciens », à la fois plus populaire et bien gérée par Dermott. Cela amène une question résiduelle : est-ce que c’était tout de même un schisme ?
Dermott a écrit l’équivalent des Constitutions d’Anderson avec « Ahiman Rezon » (1756). Dans ce texte, il y a des règlements avec un titre concernant Dieu et la Religion qui reprend celui du texte d’Anderson de 1738. Ce qu’alors il reproche aux « Modernes » ? D’être, en gros, des hurluberlus amateurs de rhum. En 1764, soit huit ans après, il commet une nouvelle édition, et c’est là et seulement là qu’il dit que les « Modernes » se sont fourvoyés en abandonnant les prières, l’installation secrète, etc. Répétons que tout cela, il ne l’avait nullement dit en 1756. En fait, on ne sait pas ce que faisaient les « Anciens » avant 1760. En 1762, lors de la publication de « Jakin et Boaz », on constate que « Modernes » et « Anciens », c’est pareil. On découvre des « traditionnistes » (sic) dans des loges de « Modernes » et d’« Anciens », et l’on sait que l’on passe souvent des unes aux autres. Et aujourd’hui, on pense qu’il n’existe pas de rituel « pur » des unes et des autres. Vers 1750, tout cela est peu fixé ; il y a des versions locales, on n’écrit pas les rituels, on les pratique par cœur, ce qui explique des variantes extraordinaires. En Ecosse elles sont plus extraordinaires encore, les loges étant extrêmement autonomes. C’était comme ça en Grande Bretagne au XVIIIe siècle, et donc, en France, l’opposition claire et franche développée par certains entre « Ancien catholiques » et « Modernes laïques » n’est qu’une création à postériori. Toute cette période, on peut la considérer comme une même marmite comprenant des éléments qui mijotent ensemble, ce qui expliquerait pourquoi, en 1813, ça n’a pas été un drame de s’unir ; finalement, à cette époque, tout le monde, au-delà de nombreuses variantes, faisait un peu la même chose.
Un dernier point : il y a 40 ans a monté en puissance en France, dans un certain milieu maçonnique, l’idée qu’il y avait une tradition maçonnique pure, « écossaise », entre guillemets, celle des « Anciens », qui aurait traversé les âges et serait liée aux jacobites : on a donc le schéma Jacobites/Catholiques/ »Anciens ». C’est une construction imaginaire irrecevable ; en fait la maçonnerie dite « écossaise » au XVIIIe siècle désigne les hauts grades ; l’immense majorité de ces hauts grades est née en France et est liée à la tradition des « Modernes », notamment dans la disposition des loges. Au XVIIIe siècle, en France, en loge bleue, on a une variante du rite des « Modernes » qui va donner le Rite Français. Cependant qu’aux Etats-Unis en 1804, se fait une sorte de mélange qui ressemble un peu à ce qui va se produire en 1813 en Angleterre.
Conclusion : Chaque fois que l’on évoque une question historique, il y a non seulement le plaisir de la découverte mais aussi ce que cela nous apprend sur la Maçonnerie d’aujourd’hui. C’est en effet important, car, non seulement on ne doit pas transmettre des illusions et une histoire frelatée, mais encore on découvre une dimension oubliée de la Maçonnerie, trop souvent vue comme une honorable vieille dame qui a, un jour, établi des usages, des grades et des structures qu’on ne saurait, au grand jamais, faire bouger si peu que ce soit. Or, c’est faux, depuis trois siècles et dès le début, cela bouge tout le temps. La Maçonnerie est une chose vivante. Ainsi, au Royaume Uni, on a crée en 2005, avec l’approbation de la GLUA et de son Grand Maître l’Ordre Maçonnique d’Athelstan, qui regroupe aujourd’hui 5000 membres !
Publié le 9 Octobre 2026 par T.D
Conférence donnée à la loge Science et Démocratie - GODF - pour la Rudyard Kipling Lodge par le F. Philippe MRN. le 29 mai 2017
Je tiens à remercier le Vénérable Maitre Olivier C. de m’avoir invité à parler devant la loge ce soir et pour cette tenue commune entre vos deux loges (tenue commune avec la loge Les Racines du Futur - GLMF) et malgré mes décors et usages de maçonnerie anglaise. C’est donc en visiteur fréquent de Science et Démocratie et en ami que je m’exprimerai ce soir….
LES ANCIENS
De quoi parle-t-on quand on parle des Anciens ?
Qui sont-ils, d'où viennent-ils ?
Et quelle est donc cette nouvelle « Grande Loge de la très ancienne et honorable fraternité des maçons francs et acceptés, selon les anciennes Constitutions », d’abord constituée en Grand Comité en 1748, puis en Grande Loge en 1751.
Vous me pardonnerez quelques raccourcis parce que je n'ai que quelques minutes pour aborder ce sujet et que c’est très insuffisant pour le traiter, je le ferai donc en 4 points qui me semblent essentiels pour comprendre comment s'est créée cette nouvelle Grande Loge dans l'Angleterre du 18ème.
Pendant très longtemps, on a considéré que la nouvelle Grande Loge était une scission de la première Grande Loge de 1717. C'est William Preston qui a théorisé ceci vers 1775 dans "Illustration of Masonry", et il a fallu attendre 100 ans, et la publication de « Masonry Facts and Fictions » de Henry Sadler, puis d'avoir accès à certaines archives, pour y voir enfin plus clair.
[C'est pourquoi quand on veut étudier un fait historique, il est capital de disposer de matériaux authentiques, et de bien replacer l’ensemble dans son contexte social, dans son contexte politique, dans son contexte culturel, et dans son contexte économique. Il ne suffit pas de prendre un bout de texte qui nous arrange, et de lui faire dire ce que l'on a envie et de s'en servir comme preuve à sa propre démonstration.]
Si cette nouvelle Grande Loge va prospérer durant les années 1750, c'est parce que ces années 1750 succèdent aux années 1740.
Et oui !!! Je sais que c’est assez surprenant… ! Avant 1750, 10 ans avant , on a 1740.
C'est important, car pour comprendre les Anciens, il faut comprendre comment tout cela va se mettre en place.
Les années 1740 marquent le déclin de la première Grande Loge, celle de Londres et de Westminster devenue Grande Loge d’Angleterre.
Premier point :
Socialement, la population londonienne décline fortement. Londres est ravagé par la misère, la maladie et le crime.
Dans ce contexte, comme souvent, la consommation d’alcool fait des ravages.
La consommation de Gin - on parle bien d'alcool ici - est multipliée par 25 en quelques années ! Peu cher, reçu parfois comme une partie du salaire, on en boit absolument partout, et entre 1749 et 1751, rien que dans Londres, il y aura 10.000 morts !
C'est le décor dépeint par William Hogarth dans sa gravure intitulée "Beer Street and Gin Lane", ici Gin Lane, et dépeignant la désolation et les turpitudes de la vie londonniene où ne règne que la crasse, la famine, la maladie et la mort
Quand les populations des villes européennes croissent de 75% par an, à Londres, cette croissance n’est que de 25%.
A cette époque, c'est une différence significative sur l'état de la société !
Deuxième point :
Les Nobles, ceux qui ont fait la gloire de la Maçonnerie naissante au sein de la Première Grand Lodge, ne vont plus s'y intéresser.
On élit des Grands Maitres nobles, que l’on ne voit plus jamais et il faut nommer des Députés pour les remplacer.
Aujourd'hui dans beaucoup de Grandes Loges, on nomme des Députés, mais pourquoi faire ? Les Grands Maitres sont présents, ils n'ont pas besoin d'etre remplacés, sauf si on veut répondre à des objectifs de contrôle des Loges.
A cette époque, et pendant 10 ans, on ne les verra jamais et cela va créer du trouble important pour la saine administration de la Grande Loge. Plus 60 loges londoniennes disparaissent en peu de temps, et pour pallier ce phénomène, on les somme de se regrouper.
C'est aussi l’époque où, dans la société civile, on raille aisément la maçonnerie : on va parler de « Mocked Masonry ».
On a déjà eu les premières divulgations dès 1730 avec celles notamment de Samuel Pritchard, mais Horace Walpole le 4eme Comte d'Orford, va écrire en 1747 : « La réputation des Francs-Maçons est au plus bas actuellement… » « … Je ne vois rien d’autre qu’une persécution pour la remettre en vogue. »
Troisième point :
Les années 1740, c'est aussi l'époque de la guerre de succession d’Autriche et à ce moment-là, nos aristocrates sont à la guerre en Flandres, ou ailleurs. Ils sont sur les mers, pris dans les guerres inter-coloniales.
Et c'est important car ils ne peuvent plus assurer leur charge au sein de la Grande Loge, et à cette époque-là, les aristocrates occupent les principaux offices de la Grande Loge. En effet, ce sont eux qui l'organisent, mais surtout, ce sont eux qui donnent de l'argent.
C'est capital, car ce qui occupe la Maçonnerie à ce moment-là, c'est le Common Box ! C'est le Fond de Charité !
C’est la raison d’être de la Maçonnerie, et contrairement à ce que l'on pense souvent, il n’y en a pas d’autre ! Ce n’est absolument pas les considérations sociétales ou symboliques qui occupent la maçonnerie. Tout ça vient plus tard et essentiellement en France d'ailleurs.
Le Fond de Charité, c’est tellement important, qu’il va même devenir l'organe de Direction de la Grande Loge ; Et si le fond de Charité n'est plus abondé, et bien cela pose évidement des problèmes !
L'argent, c'est toujours le nerf de la guerre, même s'agissant de maçonnerie.
Quatrième point :
Dans ces années 1740, l'Irlande va connaitre une période de famine très importante qui va pousser de nombreux Irlandais à migrer vers l'Angleterre. On estime que durant "the great frost", "la grande gelée", 12% de la population a péri.
Parmi ceux qui migreront, bien sur, il y aura des francs-maçons. On connait une maçonnerie de type spéculative en activité en 1665 au Trinity College, et donc ce sont des maçons qui vont se constituer en loge et qui voudront se rapprocher de la Grande Loge anglaise.
Alors, c'est là que les difficultés commencent, car l'Irlande est considérée comme une colonie, les anglais ne font pas trop d'effort pour les secourir, et puis l'anglais a plus de considération pour son chien que pour un Irlandais, catholique de surcroît.
Et quand ces Irlandais vont se présenter à la Grande Loge, même recommandés par le Grand Maître d’Irlande, et bien les chiens n’étant pas acceptés à cette époque dans les Loges, je vous laisse imaginez pour des Irlandais ! Et si en plus il faut partager le fond de charité avec eux ... La fraternité maçonnique a des limites quand même !
Voilà pour le contexte : Quatre points essentiels qu'il faut avoir à l'esprit pour comprendre la situation générale.
Maintenant, à partir de ces éléments de contexte, il y a les hommes, et parmis ces maçons Irlandais, il y en aura un qui sera plus déterminé que les autres : Laurence Dermott
Laurence Dermott, né en 1720, fait maçon en 1741, Vénérable Maître de la loge n° 26 en 1746 ... [et oui, c'est possible et cela n'en a pas fait un mauvais maçon, bien au contraire]
Et Laurence Dermott va rapidement amalgamer ces frères de loges Irlandaises, mais aussi des loges anglaises, pour se fonder avec 6 loges en Grand Comité en 1748, puis en Grande loge en 1751, et de manière très intelligente, ils vont s’appeler les "Antients".
Pour se justifier, ils vont reprocher à la première Grande Loge d’avoir abandonné certains usages de la maçonnerie, mais surtout, d’avoir négligé le fond de Charité !
Conprendre que le Common Box, le fond de Charité, c’est la pierre angulaire depuis les débuts de la maçonnerie ! Il n'y en a pas d'autre.
Ils vont s’appeler les "Antients" - avec deux T pour faire encore plus ancien - en disant qu’ils sont les détenteurs d’une tradition plus ancienne, adversaires de toute innovation, et c'est quelque chose qu'ils vont exploiter jusqu'au bout puisque l’intitulé de la nouvelle Grande Loge, « selon les anciennes Constitutions » est une référence aux Anciens devoirs… les fameuses "Old Charges" !
De nos jours, on a inversé ces valeurs-là : Les vieux veulent faire jeune, il faut avoir le dernier téléphone à la mode, c'est ça qui est bien. Il faut être moderne, et tout ce qui est ancien, c'est bon pour les brocantes.
Mais à l'époque, on considère que ce qui est ancien comme ancré dans la Tradition. C'est bien d'être Ancien, et c'est pourquoi, par moquerie évidente, ils vont appeler la première Grande Loge de Londres "Les Modernes" !
On a exactement la même chose en littérature avec la querelle des Classiques et des Modernes à la fin du 17e siècle, les premiers menés par Boileau et les autres par Perrault,
Ainsi, les Anciens sont plus récents que les vrais anciens, ceux de 1717 ; et les plus anciens sont des modernes ! Limpide …
Rapidement, cette nouvelle Grande Loge - qui est au début un peu Irlandaise, va devenir une nouvelle Grande Loge très anglaise puisque des anglais quitteront la première Grande Loge pour rejoindre celle des anciens.
Dermott, qui est resté, deviendra le Grand Secrétaire, puis plus tard le Député Grand Maître et très vite, ils vont eux aussi se doter de Grands Maîtres nobles à partir de 1756. D'abord le comte de Blessington, puis les ducs d’Atholl, et, ils vont eux aussi se doter de Constitutions, des constitutions nommées Ahiman Rezon, rédigées par Dermott et qui vont garantir la prospérité face à une première Grande Loge au creux de la vague.
Alors étaient-ils si différents ces Anciens ? Et bien pas tant que ça en fait.
Si l’on compare les éléments organisationels ou documentaires : Les constitutions, Ahiman Rezon, se réfèrent clairement aux Constitutions d’Anderson. Des pans entiers de textes seront notamment identiques, la différence principale étant que l'on ajoute un règlement concernant le Comité de Charité.
Et c’est sûrement là la raison profonde de la création de la Grande Loge des Antients : le fonctionnement du fond de Charité, car sur le plan de la structure de la Grande Loge : elle est quasiment identique.
Sur le plan du rituel : Nous avons 2 divulgations majeures qui sont « Les Trois Coups Distinct » de 1760 pour les anciens et « Jakin Boaz » de 1762 pour les modernes, et cela nous montre qu'il y a beaucoup de similitudes sur la forme, avec quelques différences de fond tout de même :
Ce que les Anciens repprochent c’est :
1) l’abandon des prières d’ouverture et dédicatoires,
2) l’utilisation d’un mot erroné pour le 3e grade,
3) une disposition incorrecte de la loge,
4) l’inversion des signes de reconnaissance, ceux du mot en B et du mot en J…
D’ailleurs Dermott ira jusqu’à écrire que les modernes n’en connaissent même pas la signification et qu’ils pensaient que cela représentait le rhum de la Barbade et le rhum de la Jamaïque.
Une inversion qui, on le sait aujourd'hui, ne fut qu'un choix de mise, et qui n'a rien a voir avec ce qui avait été théorisé par Preston l'expliquant par la necessité de se protéger à la suite des publications des différentes divulgations, et les Anciens n'ont fait que rétablir l'ordre biblique.
Et puis enfin, point capital encore aujourd'hui,
5) c'est l’absence de cérémonie secrète d’installation du Vénérable Maitre, qui est la véritable antichambre de l’Arche Royale.
[à l'époque, pour rentrer dans un chapitre de l'Arc Royal, il fallait avoir été installé et donc avoir reçu la cérémonie secrète. Aujourd'hui, pour de mauvaises raisons de chiffres - en effectif et en monnaie - on a abandonné cette obligation alors qu'elle est essentielle. Puis on a dilué cette cérémonie, pour d'encore plus de mauvaises raisons, dans tous les rites de la maçonnerie, quitte à tomber dans le ridicule le plus complet.]
Ces 5 récriminations majeures vont donc être le ferment d’une rivalité extrême qui va durer 60 ans, durant lesquels, cette rivalité extrême va alimenter ce qui fut sûrement le premier conflit maçonnique.
Et cela va très loin, cela va meme traverser les continents, jusqu’aux Etats-Unis, avec des conséquences parfois importantes pour les frères.
Benjamin Franklin, père fondateur des États-Unis d'Amérique, qui était diplomate en France, était membre d'une loge des Modernes aux Etats-Unis. Quand il y retourne, sa loge est entre-temps devenue Ancienne, alors que lui, il n'a pas changé d'usages et est resté Moderne, et donc on ne va plus l’accepter dans la loge, et quand il va mourir, sa loge ne lui rendra même pas les honneurs maçonniques !
C’est très grave !
Et cela va durer jusqu’en 1809, date à laquelle on a commencé à négocier la fusion des deux puissances maçonniques anglaises.
En fait, pour les modernes, c’était quand même déjà un peu plié parce qu’un courant reprenant les usages des anciens s’était déjà installé depuis quelques années au sein de la première Grande Loge. Ce courant, c’est les « traditionners », ce sont des anciens chez les modernes, le ver était dans le fruit comme on dit dans ces cas là !
Les modernes reconnaîtront s’être éloignés des principes anciens de la maçonnerie, et ils reconnaitront qu’ils avaient perdu leur propre régularité.
C’est un véritable renoncement de la première Grande Loge ! Mais on peut dire que les anglais auront l’intelligence de faire l’Union.
L’Acte d’Union de 1813 permettra de réunir définitivement les deux Grandes Loges rivales au sein d’une même Grande Loge UNIE d’Angleterre.
A partir de là, le chapitre sera définitivement clos …
Aujourd’hui, la pratique de la maçonnerie anglaise est celle des anciens, ce sont eux qui ont gagné ! et nous avons une pratique du rituel, de sa mise en place, qui est celle héritée des anciens.
Mais pour la mise en place, pour l'organisation de la maçonnerie, c’est bien toujours celle des modernes !
Même si il a fallu faire parfois quelques adaptations…
Publié le 8 Octobre 2026 par T.D
Rédigé par Thierry Didier
La modernité
|
L |
a modernité est, de nos jours, un concept désignant l’idée d'agir en conformité avec son temps et non plus en fonction de valeurs anciennes, considérées de facto comme « dépassées ». La modernité, dans son sens holistique, semble ainsi, à l’instar de l’humanité, de la fraternité ou de l’égalité être un statut, un état, donc quelque chose d’établi, sinon dans sa consistance, du moins dans l’intangibilité de son principe. En fait, chaque période de nos civilisations recèle sa propre modernité, car la modernité est un peu plus que cela. Ce mot se répandit au 17ème siècle, à l’époque où éclate la querelle des Anciens et des Modernes en littérature, et où donc il n’est pas possible de masquer, à travers ces 2 mots, ce qui ressemble plus à une dynamique née d’une dualité qu’à une convention uniciste ou à un postulat figé. « L’adjectif moderne qualifie, au début du 17ème siècle, un art ou une science dans l’état auquel l’ont porté les découvertes contemporaines à l’époque » (sic le linguiste Alain Rey). Le verbe « porter » est ici fondamental, car c’est ce qui va lier indéfectiblement le passé et la découverte, sorte d’éveil permanent à la nouveauté. La modernité est donc moins bornée que l’on ne serait tenté de la définir de prime abord, et son sens second viendra compléter son sens majeur actuel, très limitatif, qui pousse inconsciemment le moderne à être seulement le reproche vivant d’une forme de tradition et de sa remembrance sélective.
Nous verrons qu’à cet égard, la franc-maçonnerie est profondément moderne car progressiste, évolutive, mais aussi globale : elle est, en elle-même, à la fois une discipline, une méthode, mais colle aussi à la nature humaine, l’y associant à chaque pas de son usage et de sa référence. La modernité est donc l’essence même des degrés maçonniques et de leur organisation en rites, dans la mesure où, lorsque nous passons un grade, celui-ci n’est pas insécable des précédents, mais les englobe tous, à la façon d’une poupée gigogne. Cette qualité, qui défend l’usage du passé, est difficile à mettre en œuvre, car chaque grade porte en lui le bénéfice et finalement la légitimité de tous les grades antérieurs ; sa charge est donc très lourde, car elle doit permettre de rendre compte du passé tout en poussant à innover. Il n’est qu’à voir combien il est difficile pour nombre d’initiés de travailler, voire de dépasser le 3ème degré du rite. Pourquoi ?
Parce qu’inconsciemment la césure purement didactique qui s’opère entre les 3 degrés symboliques et les degrés suivants du REAA viendra renforcer chez beaucoup le sentiment intestin et viscéral de ne pas être concerné par l’évolutivité du rite (c’est d’ailleurs ce contre quoi s’élève la subtile redondance des phrases d’ordre des 3ème et 4èmedegrés du REAA). L’humain est en effet conçu de telle façon qu’il exploite souvent, par le biais de sa paresse ou de sa tranquillité d’esprit, ce qui semble lui amener du repos, de la facilité, voire une fin heureuse, ce qui est somme toute naturel. Car paradoxalement, la fin « malheureuse » de l’acteur légendaire du 3èmedegré ouvrira la voie à la « fin heureuse » de celui qui s’y substituera, lui donnant souvent le motif fallacieux mais très humain de pouvoir in fine s’en contenter.
Cette charge des degrés passés définit une orthodoxie qui, soit, se transforme et se complète à chaque grade, mais qui est, par principe, difficile à faire bouger une fois que la nouveauté est venue rejoindre le bain de la tradition : on se rappelle les atermoiements de Salomon à dénoncer, pour finalement les entériner ensuite, les actions impromptues de Johaben au 6ème et 9èmedegré du REAA, ou bien les difficultés escalatoires de Guibulum à se voir épaulé et suppléé dans sa progression souterraine au 13èmedegré de REAA . Partout, dans la nature humaine, la lourdeur de l’acquis se pose en frein de l’évolutivité : c’est pourquoi la franc-maçonnerie est résolument moderne, c’est-à-dire qu’elle prend en compte en temps réel les évènements du passé, qui, en devenant incontournables, s’offrent à s’amalgamer au présent. Nous retrouvons là encore la nature humaine qui consent, malgré son « hubris ontologique », à recevoir de la nouveauté à la condition sine qua none de ne pas disparaître « des écrans ».
Les cérémonies d’initiation, quel que soit le degré considéré, et qu’on appelle, ça n’est pas anodin, des réceptions, ne se font pas sans remaniements profonds de l’actualité spirituelle de l’initié, accolée aux oukases décomplexés du passé. C’est pourquoi chaque cérémonie comporte des épreuves, ces dernières étant à la fois la fin et le moyen de cette rencontre entre Anciens, ce terme qualifiant plus un modèle général que simplement des entités, et contemporains, matérialisés par le récipiendaire, qui va confronter son « actualité constitutionnelle » aux affres d’une « inculcation » portée par les signes, mots, attouchements et autres occurrences incisives de la cérémonie d’initiation à tel ou tel degré. Ce terme d’inculcation peut griffer les oreilles de certains maçons, qui veulent à tout prix distinguer le « Maître et le disciple » du « Sachant et de l’élève ». N’empêche qu’une transmission faite avec une incontournable énergie, nécessaire à la « pénétration spirituelle » de l’initié correspondra au sens étymologique premier d’inculcation, à savoir, avec le sens figuré du latin : « entrer quelque chose dans l’esprit de quelqu’un de façon durable ».
Le contemporain sera donc moderne à partir du moment où il ne gommera pas le passé, sans quoi ne resterait-il qu’un moment suspendu, sans influence réel sur le futur, puisque non souché sur cet indispensable socle que symbolise l’Ancien. Alors, me direz-vous, comment modeler un profane, qui semble venir de nulle part ? Eh bien grâce aux métaux, dont le dépôt en début de tenue puis la restitution, en fin de tenue, créeront ce mouvement d’énergie, ce flux apte, par ses allers-retours, à agir sur l’initié. Les métaux sont le viatique de l’Homme moderne, en ce qu’ils permettent de lier passé et présent par un même aliment, ici déposé et là restitué, en une forme de gage métaphysique. Les métaux, par les 2 pôles du dépôt et de la restitution, vont induire, à la façon des 2 pôles magnétiques, des lignes de force qui disposeront et orienteront les atouts et les faiblesses de chaque récipiendaire promis à l’initiation au degré suivant.
Ces métaux ne seront plus jamais, après le 1er degré, dénommés comme tels : ils prendront la « forme », au sens aristotélicien, du grade supérieur, devenant ainsi les bras armés de la modernité. Quelques exemples : les métaux de Johaben seront successivement la curiosité, l’impulsivité, la transgression puis la reconnaissance, l’orthodoxie ; ceux de Salomon la prescription, l’injonction puis la souplesse, la sagesse, la résilience ; ceux du Chevalier du Serpent d’Airain la robustesse, la bonne santé, la pugnacité, puis la honte, la déchéance (tancé qu’il sera, comme le dit l’instruction du 26ème degré, de « vouloir s’élever en rampant comme un vil reptile »). Le Serpent d’airain est un candidat intéressant à l’étude de la modernité, car, étant structurellement le produit d’une antinomie. Il en est aussi l’antidote.
Le Serpent d’Airain est la somme de 2 métaux faibles, ductiles et mous, le cuivre et l’étain, réunis en un alliage « fort » qui en transcende les propriétés, l’airain. Cette alliance métallique l’affranchit de tout déséquilibre : il est donc moderne, en ce sens qu’il est lui-même le théâtre d’une confrontation vertueuse, par son « équilibre structurel » assumé. Cette capacité lui permet, comme le dit le rituel, de « porter volontairement le joug de mes frères », car le joug nait toujours d’un déséquilibre, par l’advenue d’un pôle fort exerçant par nature sa dominance sur le pôle faible. Tout ce que n’est pas le Chevalier du Serpent d’Airain.
Cet état de fait rappelle, en écho, cette phrase de Barbey d’Aurevilly : « La spéculation la plus escarpée a les pied dans la pratique de la vie, et les principes mènent les hommes, et les plus bruts d’entre eux, la chaine de la logique au cou ». Seul le 1er degré aura symbolisé les métaux comme des vices, des passions tristes ou des défauts, et ceci pour une raison très simple : il fallut les « stigmatiser » fortement afin d’en faire des jalons incontournables, en leur donnant l’énergie de la morale.
Car, quoi de plus efficace que de convoquer la morale, chez les judéo-chrétiens que nous sommes, afin de nous marquer au fer rouge initiatique ? Les épreuves deviendront, par leur caractère confrontationnel, imbriquant et combinatoire, les fers de lance de la modernité. Les épreuves soumettront ainsi la capacité du récipiendaire à se faire violence, c’est-à-dire à établir une collusion entre la mémoire, fût-elle civilisationnelle (les 4 Éléments alchimiques, les grands initiés, les arts et les vertus, etc…), et l’actualité factuelle, car évènementielle, de toute cérémonie d’initiation.
Tout comme en physiologie où les échanges transmembranaires d’ions métalliques génèrent un influx transmis tout au long du nerf, les métaux symboliques induiront un « flux de nouveauté » et donc de modernité entre les 2 tenants temporels que sont Anciens et Contemporains, c’est-à-dire, dans notre cas de figure, entre le degré que l’on quitte, et le degré qui nous accueille. Les épreuves seront l’interface entre le statisme constitutionnel de celui qui se présente auréolé des connaissances du passé, et sa nécessaire et perpétuelle mise à jour. Par ce biais, les épreuves montreront à l’initié ses limites tout en étant didactiques : Victor Hugo, dans Les travailleurs de la mer, ne dit pas autre chose sur l’Homme moderne : « Tout borne l’Homme, mais rien ne l’arrête. Il réplique à la limite par l’enjambée. L’impossible est une frontière toujours reculante ». La violence de cette reculade sera, dans son intensité, à l’aune de la fixité structurelle du récipiendaire : un bon exemple, celui de la cérémonie d’initiation au 26ème degré, où l’on simule la chute physique du récipiendaire, Chevalier Du Serpent d’Airain, car quoi de plus traumatisant qu’une chute dans le vide afin de fendre l’armure de celui qui est encore l’archétype de « l’homme en bonne santé », comme le précise le rituel ?
Le challenge, durant la cérémonie d’initiation au grade d’Écossais Trinitaire, sera ainsi de « dématérialiser » en quelque sorte ce parangon de force vitale qu’est le Serpent d’Airain, de façon à ce qu’il transcende sa propre réalité en valeurs spiritualistes. Dit autrement, l’énergie à déployer au 26ème degré devra être à l’aune de la rétention physique causée par le caractère apparemment inexpugnable du Chevalier Du Serpent d’Airain. Á ce 26ème degré, la violence et la soudaineté de la chute dans le vide, provoquée par la gravitation terrestre, sera ainsi en mesure de mordancer, à la façon d’un acide, cette imprenabilité constitutionnelle du Chevalier du Serpent d’Airain et de ses irréfragables certitudes. La modernité sera à ce prix. Ici, son audace de Chevalier Du Serpent d’Airain lui sera alors reprochée, car « cette audace, trouble le Grand Œuvre » est-il dit dans le rituel. Ce « reproche » avalisera le candidat tout en l’exposant, créant ainsi un pont avec le degré suivant, et contribuant donc à la modernité du Prince de Mercy, 26èmedegré du rite.
Il ne s’agira pas ici de démonter un acquis, mais de le replacer dans un nouveau contexte où l’idée du grade précédent deviendra simplement une strate de connaissance. Le caractère parfois péremptoire du message sera là pour faciliter le passage à un nouveau contenu, par l’énergie, fût-elle impétueuse, qu’elle engagera. Alain Finkielkraut définit d’ailleurs la modernité comme telle : « le sens de l’actualité réside dans le duel sans merci que se livre le Bien moderne et le Mal rétrograde ». Le terme de « rétrograde » n’est pas à prendre ici dans son caractère péjoratif, mais qualifie la « rétrogradation » comme un levier initiatique, facilitant l’amalgame entre passé et présent. Un exemple de rétrogradation légendaire : le rappel, au 13ème degré du REAA, du narratif mythique expliquant qu’avancer vers le cœur de l’initié au 13e degré est formalisée par une rétrospection à la fois spatiale, par l’abord d’un lieu souterrain aujourd’hui condamné, et temporelle, par le rituel qui nous dit : « La voûte Sacrée était située sous le sanctuaire du Temple, elle avait été creusée par Hénoch avant le Déluge ».
Ce que veut nous montrer le 13ème degré est qu’on ne peut pas prendre conscience d’une antériorité fondatrice s’il n’existe pas d’axe de filiation entre les époques, permettant de relier cette réalité à son révélateur final, mais aussi à son origine temporelle. Cet axe est au 13ème degré l’avatar d’un songe qui décrit la descente d’Hénoch depuis la montagne vers le centre de la terre. La modernité est par essence récurrente en franc-maçonnerie, puisqu’on ne peut pas passer d’un grade au suivant sans justifier d’un axe consubstantiel aux 2 grades considérés, l’« Ancien » et le « nouveau ». Par exemple, entre le 21ème et le 22ème degré, le lien de modernité sera objectivé par les cendres de Phaleg et les fragments de pierre et de marbre enfouis, appartenant au narratif du Noachite, qui nourriront ensuite, chez le Chevalier de Royal Hache, par leur minéralité, les cèdres du Liban, symboles vivants d’une continuation spirituelle par cette matière infiniment renouvelable dont seront faites les « saintes entreprises », c’est-à-dire les arches et les temples.La modernité pourra être ainsi considérée comme le fer de lance de l’idée maçonnique, dans la mesure où elle structurera l’initié tout en l’émancipant par ce qu’il vient d’acquérir : émanciper ne veut pas dire se distancier mais au contraire continuer à avancer en prenant appui sur ce qui est déjà connu, sans sacrifier son intégrité constitutionnelle.
|
F |
inkielkraut nous dit encore : « Être moderne, c’est se séparer, et survivre, c’est être quitté… » On ne peut comprendre cette phrase qu’en ayant saisi le sens profond du terme séparé : Kadosch, en hébreu, c’est-à-dire celui qui coiffe, donc qui se distingue en étant relié, qui s’affranchit sans oublier. La modernité sépare donc et devient apothéotique, le préfixe -apo signifiant à la fois « écarter, éloigner », mais aussi « relatif à » conditionnant, je le répète, ce double objectif de la franc-maçonnerie qu’est la structuration et l’émancipation consubstantielle à la progression de l’initié. C’est pourquoi le rite s’ « autosuffit », il est potentialité tout autant que différentialité : il n’a pas besoin de garant , car il colle, par principe, à l’entendement humain, et qu’à ce titre il appartient à tout le monde: c’est sa mise permanente « en tension » qui contraint tout initié à aller de l’avant, avec du « matériel » qu’on lui prête, qu’il acquiert puis qu’il « rend » à chaque passage de degré ; cette opération n’est pas blanche, car ce qu’il rend est l’outil utilisé , et non le substrat qu’il vient d’acquérir par l’usage judicieux du rite et du rituel ; nous avons là une nouvelle fois l’explication fondamentale du dépôt des métaux à la porte du Temple ou de la loge, rendre ne signifiant pas « se défaire » , mais se séparer d’une forme d’instruction devenue alors superfétatoire .
Les métaux, terme générique du 1er degré, deviennent ainsi, quel que soit le grade, les « tuteurs historiques » de toutes les initiations ultérieures. Ainsi si la Vérité est « inaccessible à l’esprit humain », comme nous le signifie un rituel maçonnique, il faudra voir cette inaccessibilité non comme un statut posé définitivement, mais comme l’expression d’une multiplicité infinie de valeurs que l’homme ne peut embrasser dans sa totalité. Pourquoi ? Eh bien parce que l’homme est le résultat éphémère d’une forme de sélection et que cette spécialisation outrancière s’oppose au caractère révélatif, et donc plénipotentiaire d’une Vérité qui se veut métaphysique, c’est-à-dire au-delà de la Physis grecque, c’est-à-dire de la génération, de la naissance de toute chose existante. Ce en quoi Empédocle ajoute qu'« il n'y a naissance de rien, mais seulement mélange, échange de choses mélangées », ces choses mélangées rappellent l’essence même de la modernité, et de la fusion leibnizienne du passé et du présent dans un continuum qui est justement le terreau de cette modernité.
C’est également pourquoi il existe un mot de passe et un mot sacré : le mot de passe autorise, par sa signification, à ce que le candidat devienne « éprouvable » : le mot de passe porte l’énergie de la transition, et le mot sacré accueillera ensuite l’initié dans les arcanes de sa nouvelle légitimité. Je reprendrai ici l’exemple du Chevalier du Serpent d’Airain, très campé dans une réalité posée, et qui doit donc, dans ce cadre, abandonner toutes prérogatives : il va, au 26ème degré, se perdre, se brûler et se déséquilibrer, c’est-à-dire s’éloigner des prérogatives qui ont fait sa force et son originalité. En clair, il s’ouvre à une pensée plus méditative. Loin de le détruire, ces épreuves le mordanceront, c’est-à-dire provoqueront chez celui-ci des réarrangements susceptibles de faciliter son adaptation au degré suivant, c’est-à-dire d’acquérir une nouvelle connaissance. C’est pourquoi la modernité est quelque chose, au bout du compte, de violent et d’agressif : tenir compte du passé s’identifie, pour un moderne, à d’abord sculpter brutalement au ciseau du présent la masse confuse du passé.
Confuse non dans sa nature même, mais confuse suivant le calque linguistique du grec sunkhusis, qui signifie : « verser ensemble ». Rendre confuse la masse du passé correspond alors à en modeler le sens profond pour pouvoir la lier à l’incise du présent. C’est ce que vivra à son échelle le Chevalier d’Orient et de l’Épée,16ème degré du REAA. De prime abord, cette image du Chevalier une truelle dans une main et l’épée de l’autre a quelque chose de flatteur, qui semble refléter une certaine omnipotence, une certaine polyvalence. Au 16ème degré, l’épée et la truelle associées sembleront les objets d’un compromis dans lequel est engagé le Chevalier d’Orient et de l’Epée. MAIS si l’on se place du point de vue de l’entité soldatesque, elle est plutôt évidence de compromission, et constat d’un semi-échec larvé, celui de l’inaptitude révélée de celui qui s’appuie uniquement sur une face des choses, en en négligeant l’autre. Zorobabel est ici « distendu », « écartelé » entre truelle et épée, il ne sait pas contrôler les forces opposées qui subsistent en lui, qui sont pourtant les forces en jeu de la modernité.
Cette faiblesse prend sa source dans la naissance même de Zorobabel, dont le nom signifie « semence de Babel », et qui donc naquit sur sa terre d’Exil sans jamais connaitre les affres de la déportation. Zorobabel sera l’archétype de celui qui peut, sans entraves apparentes, exprimer la légitimité et la profondeur de ses sentiments et de ses aspirations, mais avec la fermeté d’un individu neuf. Il fut construit sans ce passif que constituait le reniement aux lois de Moïse. Zorobabel est symboliquement l’expression de l’élan nouveau, à la fois dégagé des carences de ses pères, mais aussi orphelin de leurs valeurs intrinsèques, de celles qui fondent la modernité. Zorobabel est donc un survivant, au sens où l’entend Roland Barthes, sans cette filiation culturelle qui lui aurait donné la légitimité d’un descendant. Ce manque le rendra incapable d’être moderne, ce qui l’exposera directement aux samaritains, restés en territoire conquis, qui furent capables d’enrayer, d’entraver la volonté de Zorobabel à pouvoir terminer sans eux cette réédification. Cette opposition de front matérialisera deux degrés plus tard le mécanisme de survenue de l’Apocalypse, qui sera l’accomplissement, au niveau macrocosmique, du « différend microcosmique et postural » de Zorobabel.
Au 17ème degré, si l’on plonge l’objectif dans les entrailles de ce Chevalier, ce compromis devient sujet, et l’omnipotence apparente du constructeur-combattant se transformera alors en une lutte intestine, celle de la projection cosmique d’un combat front à front avant tout intérieur, qu’illustre si bien l’Apocalypse, et qui est celui de la modernité. Ce travail de rapprochement ne sera possible que si nous sommes, comme le souligne l’instruction du grade, « des initiés nés une deuxième fois ». Cette seconde initiation est en fait celle que nous vivons entre chaque degré maçonnique, la 1ère ouvrant à la nouveauté du grade ultérieur, et la seconde étant la prise en compte du grade que l’on quitte. C’est ce qui distingue un philosophe profane, fut-il majeur, d’un initié : le philosophe va décliner la modernité sur une multitude de terrains situés en aval ou à la périphérie du concept, là où l’initié va mettre en exergue l’amont du processus lui-même, c’est à dire l’extraire du contexte pour en fabriquer un usage profitant au plus grand nombre.
L’expression confessionnelle ou philosophique de la modernité passera, au niveau de la Bible, mais aussi du REAA, par l’avènement de l’Apocalypse, entendue comme une révélation : mais quelle révélation ? Eh bien celle du nécessaire combat entre l’Ancien et le nouveau, entre le Mal et le Bien, et plus généralement entre les 2 tenants de toute expression et formalisation humaine. Ce combat n’est pas moral ou pragmatique, il est juste évident et incontournable : Alain Finkielkraut nous dit : « Le nouveau ne succède pas à l’ancien, il l’affronte […] Être moderne ce n’est pas un constat, c’est un combat […] Le sens de l’actualité réside dans le duel sans merci que se livrent le Bien moderne et le Mal rétrograde ». Á part qu’ici, le Bien n’est pas moderne par nature, c’est sa confrontation au Mal qui conditionne sa modernité.
|
L |
e duel sans merci de l’Apocalypse sera donc une forme de « collision collusive », comme on le fait dire par Salomon, dans : Pr. (3, 12) : « Car l’Éternel châtie celui qu’il aime, comme un père l’enfant qu’il chérit. » Le 17ème degré qui porte, au REAA, sur l’Apocalypse, n’est pas situé après les 2 Testaments, mais entre ceux-ci, contrairement à la Bible où, dans sa lecture littérale, la « fin des temps » est considérée comme une forme de finalité linéaire, alors qu’ésotériquement, la fin des temps est simplement le moteur continuel de la vie, et donc l’avènement perpétuel de la modernité. Ça n’est pas un hasard si le 17ème degré est situé au milieu du déroulé des degrés écossais, entre Ancien et Nouveau Testament, car il est l’expression même d’une nécessaire « confusion des langues » qu’on pourra nommer modernité.
Paradoxalement, la « fin des temps » matérialisera cette fonction intestine qui est celle d’un continuum, obtenu par la fusion des éléments qui l’ont précédé, car, comme le dit Leibniz, « la Nature ne fait pas de sauts ». Si ces sauts existaient, il y aurait un aggiornamento permanent, oublieux de ce qui l’a amené à cette mise à jour, et qui serait indissociable de la progressivité de l’existence : l’Apocalypse et la modernité n’y auraient pas leur place.
Roland Barthes, chantre de la modernité, prétend avoir abandonné celle-ci le jour du décès de sa mère : « Tout d’un coup, il m’est devenu indifférent de ne pas être moderne », dit-il. On peut l’expliquer par le fait que le deuil a fait de lui un survivant, et qu’on ne peut pas être à la fois survivant et moderne. La survivance semble clouer au pilori un passé qui n’est plus alors qu’un passif duquel il faudrait se défaire. Cette disparition d’une forme de passif, d’ancien, obèrera cet affrontement qu’est la modernité : ne subsisterait alors plus qu’un présent, suffisant pour définir un contemporanéité, mais insuffisant pour créer de la modernité. Ce qu’il faut bien comprendre aussi avec le 17ème degré est que la nature des valeurs s’opposant 2 à 2 n’a pas de connotation morale, c’est-à-dire que vertus et vices ne subsistent que par leur affrontement, et que rien ne prédispose le passé à être passif, et le présent à être réduit à un actif, dans son sens de don, de cadeau. Au 17ème degré, ces deux versants cesseront d’alterner, pour se faire front.
Lors de l’Apocalypse, Il n’y a plus d’orthodoxie, c'est-à-dire un milieu triomphant qui dicterait ses lois, car « il n’y a plus de temps », donc plus d’espace, et plus de références immuables : le tableau de loge sera une mise à plat. Cette mise à plat ne gommera pas les attributs représentés, mais, en les exposant simultanément, les fondera en un compromis où ils perdront leur influence morale, que celle-ci soit positive ou négative. Cette fusion symbolisera le moderne, là où le vieillard central symbolisera l’Ancien. Cette orthodoxie s’est construite sur notre passé : elle est ce par quoi nous existons et ne peut donc pas disparaître complètement. Elle sera simplement partiellement démantelée, ne sauvegardant qu’un reste, Le cœur de ce mécanisme est relaté par le récit de l’Apocalypse, et son moteur en est l’eschatologie comme l’illustre le texte biblique de l’Apocalypse. Ce reste sera un témoin, qui sera là pour entériner le passé et pour acter le présent, c’est-à-dire être moderne.
Le mécanisme de L’Apocalypse sera celui de l’eschatologie, c'est-à-dire du dialogue avec le « dernier » ou du rapport au dernier connu. C’est comme-ci ce rapport au dernier était une façon d’envisager notre propre situation dans un cadre déterminé. Ce dernier n’est pas une extrémité, mais une réalisation transitoire, et notre rencontre, à un moment donné de notre évolution, avec nos confins du moment. Le terme de dernier est d’ailleurs ambivalent : il peut signifier une finalité inscrite dans notre futur, mais également le dernier nommé, désignant alors le passé le plus immédiat C’est ce qui permet de pouvoir qualifier l’eschatologie, tout comme l’Apocalypse, de moderne. A cet égard, le Reste de l’Humanité qui sortira sauf du combat eschatologique de l’Apocalypse ne sera pas une somme de survivants, qui alors oublieraient ce à quoi ils ont pu échapper, mais une somme de modernes. Nous pouvons progresser encore plus avant dans le mécanisme de la modernité par l’abord détaillé du tableau de loge du 17ème degré, Chevalier d’Orient et d’Occident. Déjà la titulature même du grade, participant de 2 mondes radicalement différents, pose les bases du mécanisme profondément binaire auquel nous allons être soumis.
Notre progression maçonnique est une quête initiatique, et l’initié, acteur et sujet de cette quête, en est aussi l’objet, c'est-à-dire le matériau. Dans le déroulé des légendes que nous propose notre rite, l’objet d’un degré devient le sujet d’un degré ultérieur, comme si, pour être « complet », un travail de rapprochement était nécessaire. C’est ce travail qu’on qualifie de modernité. La modernité transparait ainsi au grade de Chevalier d’Orient et d’Occident par l’opposition préalable à l’amalgame de 2 groupes d’entités, qui reproduisent de façon mimétique la dynamique de cette modernité. Au-delà de sa dimension cosmologique, l’Apocalypse sera donc avant tout le télescopage des deux versants qui constituent l’humain, à savoir bibliquement le Bien et le Mal, et initiatiquement le sujet et l’objet. Á partir du moment où ces 2 milieux seront définis, leur confrontation deviendra le lien de modernité, c’est-à-dire ce qui joint passé et présent, Anciens et Modernes.
« Les temps sont proches » et « il n’y a plus de temps » témoignent d’un enchainement apparemment contre-intuitif qui balaie le référencement ordinaire du passé et du présent : par ces 2 phrases, on s’approcherait d’un futur, et une fois que celui-ci est atteint, tout deviendrait superfétatoire. Cette façon d’exister est profondément humaine, car lorsque l’on atteint un but que l’on avait poursuivi, celui-ci perd alors ce qui en faisait préalablement sa prégnance et sa substance, pour se diluer dans la masse mémorielle. Lorsque cette masse mémorielle se verra posée en un incontournable axiome symbolique, elle s’ajoutera au présent, et c’est l’ensemble qui deviendra moderne.
ar ce recul, le Chevalier d’Orient et d’Occident devient le compromis entre une entité, le Vieillard, et un parcours, l’Heptagone. Cette image duale et nuancée permettra de relativiser ce qu’est un homme, en évitant de focaliser ses forces ou ses faiblesses sur une seule image figée, qui en limiterait forcément la portée. Au moins l’annonce de la fin des temps permettra-t-elle ici de créer deux repères, nous et nos limites : la construction de l’heptagone colportera ainsi des valeurs qui nous placeront véritablement au centre de ce que nous vivons : c’est un autre but de la modernité, à savoir, en considérant passé et présent, de ne pas privilégier l’un ou l’autre, mais de considérer l’un et l’autre dans une vision syncrétique et cohérente .On s’imagine bien essayer de tracer à main libre cet heptagone : cet acte procurera une liberté importante, mais engendrera aussi de la difficulté à clore une figure dont on sait sciemment dès le départ qu’elle n’obéira pas à une parfaite régularité géométrique.
La régularité géométrique ne s’obtiendra que par un subterfuge, celui de tracer indéfiniment le même heptagone, ce phénomène cyclique « rattrapant » en permanence le décalage induit par la valeur numérique non entière de chacun de ses angles (128°4/7)Dans le déroulé des légendes que nous propose notre rite, l’objet d’un degré devient souvent le sujet d’un degré ultérieur, comme si, pour être « complet », un travail de rapprochement était nécessaire. L’heptagone est une figure géométrique qui vertèbre les oppositions, c’est-à-dire qu’elle les situe sans les renier : elle se doit donc d’être elle-même, dans son essence le fruit d’une tension , c’est-à-dire d’un équilibre stabilisé par sa seule dynamique : les valeurs d’angle d’un heptagone régulier convexe sont de dont l’approximation numérale induit une forme d’équilibre précaire permanent , seulement « rattrapé » par le caractère cyclique de la figure, et ceci ad vitam aeternam : c’est ce en quoi la modernité est indéfiniment renouvelable, mais aussi s’interrompt dès qu’on l’isole du passé.
Pour des perfectionnistes, cette figure est un vrai calvaire, où il faut admettre cette inévitable approximation qui nous renvoie immanquablement à nos démons, mais qui teste notre capacité à la modernité. Ainsi chacun des sept sommets que nous traçons portera en lui un mélange de liberté et de solitudes totales, la victoire étant, à chaque pas, de fonder quelque chose à partir de l’opposition frontale de deux valeurs que tout semble opposer. Discorde et Divinité, Perfidie et Honneur, Calomnie et Force, Haine et Beauté, Sagesse et orgueil, Puissance et indiscrétion, Gloire et Témérité. Il nous faudra apprendre que chaque sommet n’est pas un absolu, et que les valeurs croisées qui en sont à l’origine sont trop extrêmes pour qu’on soit capables de les accepter comme telles.
Cette perte de valeurs témoignera d’un sentiment violent et irrépressible auquel on ne pourra qu’associer l’idée d’Apocalypse, et qui se vivra comme l’extinction progressive de ce qui constituait notre orthodoxie de vie et de pensée. Par contre, le chemin sera lui forcément juste car il sera l’équilibre nouveau d’une figure à jamais inachevée. Ce sera le chemin de la modernité. Au-delà de leur étiquette morale, ces attributs divins et ces attributs malins formeront ensemble un florilège intime, harmonieux et cohérent qui n’appartiendra, dans sa composition originale, à aucune autre chapelle qu’à soi-même. Le septénaire d’étoiles qu’embrassera la main du Vieillard sera le produit de ce florilège et posera les fondements de la modernité.
Ces étoiles se nomment Fraternité, Union, Soumission, Discrétion, Fidélité, Prudence et Tempérance : ces qualités, tout en nuances, signent des valeurs abouties, qui sont la réponse posée aux affrontements qui l’ont généré, et qui symbolisent ainsi les vertus de la modernité, c’est-à-dire avoir accepté une confrontation ontologique, et en être ressorti sauf. En fait, cette confrontation, si elle est objectivée « officiellement » au 17ème degré, est présente dès l’entrée dans l’obédience, par le déroulé des épreuves initiatiques alchimiques de la cérémonie au 1er degré, car si le candidat s’y frotte, c’est qu’elles sont déjà là. C’est l’éternel dilemme de la modernité, à savoir renverser en permanence les valeurs acquises, qui déterminent une forme d’orthodoxie, en y associant contre-intuitivement ce qui est vécu au présent. Cet effort, qui n’est pas dans la nature profonde de l’individu, se devra d’être objectivé par une énergie qu’on ne peut puiser que dans la violence d’une confrontation morale des valeurs.
Certains verront donc dans le Vieillard vêtu de blanc l’inné, là où l’acquis serait le savoir accumulé durant les contingences du parcours par l’heptagone ; d’autres verront dans le Vieillard à la main embrassante et à la dague la miséricorde, là où le sacrificiel serait cette somme de droites brisées constituant l’heptagone. D’autres encore verront dans le Vieillard à la ceinture dorée la Vérité, laissant les circonstances ou les conjectures à l’heptagone. D’autres enfin verront dans le Vieillard barbu la Connaissance, c'est-à-dire la relation des parties au tout, là où le savoir, l’heptagone, serait la relation entre les parties. Ainsi la Beauté retournera-t-elle la Haine en Fraternité, la Gloire circonscrira-t-elle la Témérité en Prudence, la Sagesse transcendera-t-elle l’Orgueil en Soumission, la Force bornera-t-elle la calomnie en tempérance, etc… Il ne s’agira pas ici de corriger une valeur en lui en adjoignant une autre censée être plus recevable, mais de transcender l’ensemble, pour que plus tard, je cite, « La ville n’ait besoin ni du soleil, ni de la lune pour éclairer » (Apocalypse XXI. 23). C’est là le challenge de la modernité, et la compréhension profonde de la sentence « il n’y a plus de temps ».
Tout le travail qui aura occupé les seize premiers degrés aura donc été autant un travail de démembrement qu’un travail de structuration : c’est ce démembrement qui est révélé ici, à travers l’éclatement des valeurs, éclatement dont ressortiront un fruit, un germe, une étoile. L’ambassade à Babylone viendra appuyer l’idée selon laquelle le Chevalier d’Orient et de l’Épée apparaît quelque peu affaibli, voire dissocié entre deux prérogatives, le combat et la construction, annonçant l’Abaddon (destruction) et Guibulum (construction) du degré suivant. L’ambassade objectivera alors par son caractère délégatif l’essence de la modernité, c’est-à-dire du voyage de Jérusalem l’ancienne, l’uniciste, vers Babylone, la « Nouvelle Jérusalem », moderne et multiple.
Thierry Didier
Publié le 8 Octobre 2026 par T.D
Roger Dachez 1999/2000
1ère partie
Nouvelles lumières sur un conflit fondamental de la Maçonnerie anglaise
Au fur et à mesure de l'avancement des recherches, l'histoire des premiers temps de la Maçonnerie anglaise apparaît plus complexe qu'on ne l'a dit ou imaginé jusqu'à présent. C'est le cas de ce conflit fondamental qui secoua la franc-maçonnerie d'outre-Manche pendant près de 60 ans : la querelle des « Anciens » et des « Modernes » (1751/1753-1813).
Surtout étudiée comme une affaire interne à l'Angleterre, il semble aujourd'hui, si l'on veut renouveler et approfondir la question qu'il faille tenir compte de l'environnement britannique, surtout irlandais, voire de la Maçonnerie continentale et principalement française.
C'est ainsi que depuis 1928, Philipp Crossle, grand historien de la Maçonnerie irlandaise, a attiré l'attention sur les spécificités de cette Maçonnerie et notamment l'existence d'un système en 3 grades ou étapes, antérieur au système révélé par Samuel Prichard en 1730, doté d'un contenu différent comprenant l'Arc Royal. Ce faisant, Crossle posait implicitement la question de l'apparition et de l'influence des hauts grades dans l'histoire générale de la Maçonnerie.
Par ailleurs, si, comme l'a montré Alain Bernheim, les Maçonneries anglaises et françaises ont été, pour les grades bleus, sensiblement identiques jusque vers 1750 (jusqu'à l'apparition des « Anciens »), il est certain que la floraison des hauts grades en France dès les années 1740 aura une incidence sur la Maçonnerie anglaise à partir du tournant du siècle.
C'est dire que la manière habituelle d'envisager ce conflit, comme une querelle entre un système anglais parfaitement défini et inamovible représenté par la GL de 1717 et appelé, par dérision, les « Modernes » et un système importé d'Irlande par les « Anciens » est sans doute à renouveler.
Pour s'en tenir au seul problème de l'Arc Royal, réputé avoir été importé d'Irlande en Angleterre par les « Anciens », comment rendre compte du fait que la légende de ce grade qui sera bientôt connue en Angleterre est différente de celle développée dans la version irlandaise, mais par contre très proche de la légende qui figure dans les rituels français dit de « Royale arche » ?
Il est clair que l'histoire de la Maçonnerie anglaise ne se résume pas à l'histoire de la Maçonnerie en Angleterre stricto sensu . C'est, en réalité, l'histoire d'une Maçonnerie qui subit toutes sortes d'influences, internes et anglaises bien sûr, mais aussi externes, irlandaises et françaises. Dans le deuxième tiers du XVIIIe siècle, il s'est donc constitué, en Angleterre, un système maçonnique qui est le produit de toutes ces influences et qui, évidemment, a également eu des influences, à son tour, sur d'autres Maçonneries et notamment en France. Apparaît ainsi une histoire franco-britannique qui tente de cerner toutes ces influences et de relire un certain nombre de problèmes relatifs aux origines de la Maçonnerie : l'installation du Maître de la Loge, l'Arc royal, etc.
La querelle des « Moderns » et des « Ancients » est une querelle fondamentale de la Maçonnerie anglaise. Classiquement, elle s'énonce ainsi : Jusqu'en 1750, la Maçonnerie anglaise est unie et uniforme. En 1751, apparaît une nouvelle organisation maçonnique qui va s'appeler « GL des FM selon les anciennes institutions » ou plus sommairement « GL des Anciens ». La GL de 1717 s'appellera, par dérision la « GL des Modernes » (et aujourd'hui « Première Grand Loge »). Cette GL des Anciens est principalement fondée par des Maçons Irlandais vivant à Londres mais refusant les usages de la GL de 1717 qui, en 1750, était déjà largement répandue dans toute l'Angleterre.
Jusqu'à la fin du XIXe siècle, la théorie selon laquelle la GL des « Anciens » était une scission ou un schisme de la GL des Modernes était communément admise. Suivant cette thèse, un certain de nombres de Loges aurait quitté la GL de Londres et créé une nouvelle obédience par refus d'innovations qui auraient été apportées dans le Métier par ladite GL. Ces innovations, parmi lesquelles la fameuse histoire de l'inversion des Mots sacrés (J-B ou B-J) 1, seraient apparues dans les années 1730, puis elles seraient devenues si nombreuses (au point de devenir inacceptables) que certaines Loges auraient décidé, dans les années 1750, de revenir aux anciens usages et de quitter la GL de 1717. Cette thèse était évidemment défendue par les « Ancients » eux-mêmes et dès 1756 avec la publication du livre des Constitutions Ahiman Rezon de Laurence Dermott. Henri Sadler ( in Masonic Facts and Fictions ) a définitivement démontré, en 1887, que la fondation de 1751 n'est pas le fruit d'un schisme mais qu'elle s'est constituée de novo et qu'elle a, par conséquent, une origine différente de celle de la GL de 1717.
En réalité, c'est un Grand Comité qui apparaît en 1751 et qui prend le titre de GL à partir de 1753 lorsqu'elle eût un frère de noble naissance pour la présider en qualité de Grand Maître 2. Les premiers membres étaient des Irlandais émigrés en Angleterre. Ceux-ci auraient probablement eu des difficultés à se faire recevoir dans des Loges anglaises. De plus ces Loges pratiquaient une Maçonnerie trop différente de la leur ce qui rendait quasi impossible une intégration dans la GL de 1717. Ils auraient alors fondé leur propre GL où ils pouvaient pratiquer les usages qu'ils auraient apportés d'Irlande et dont ils auraient proclamé l'ancienneté par rapport à la Maçonnerie anglaise.
La qualification d'« ancients » attribuée à une GL qui a 30 ans de moins que son aînée peut sembler curieuse, polémique et injuste. Certes, mais au delà de cette querelle de mots, on ne doit pas oublier les questions fondamentales :
1. Quelles sont les différences réelles entre les deux GG LL ?
2. Parmi les différents usages, quels étaient ceux véritablement les plus anciens, et, dans cette perspective, quand, où, comment, pourquoi ce serait fait le passage des usages anciens aux usages modernes ?
Ces deux questions n'ont guère reçu, encore aujourd'hui, de réponses satisfaisantes.
Il semble que l'on peut renouveler cette problématique en étudiant la Maçonnerie en Irlande.
La connaissance de la Maçonnerie irlandaise passe nécessairement par l'étude d'un ouvrage fondamental de John Herron Lepper et Philipp Crossle, Histoire de la GL des Maçons Anciens et Acceptés d'Irlande , Dublin, 1925, réédité en 1987 3.
Dans cet ouvrage, les auteurs montrent qu'il existent des preuves documentaires de l'existence d'une maçonnerie spéculative en Irlande avant qu'on en ait la certitude, elle aussi documentaire, en Angleterre. Ainsi, dans les archives du Trinity College de Dublin, un document mentionne l'existence d'une Loge de francs-maçons (rassemblant essentiellement des étudiants) en 1688. Un autre manuscrit du Trinity College 4, qui porte la date de 1711, décrit un système en 3 étapes 5. En 1725, le récit d'une procession publique atteste l'existence d'une GL en Irlande. En 1730 enfin, sont publiées les Constitutions dites de Pennel, proches du texte d'Anderson, à cette différence importante qu'elle mentionne le grade de Maître ce qui n'est pas le cas dans le texte anglais de 1723 6.
Ainsi, on constate que toutes les manifestations connues de la première Maçonnerie irlandaise sont remarquables soit par leur date soit par leur contenu. Au vu de ces documents, il apparaît que la Maçonnerie Irlandaise est ancienne et différente de la première Maçonnerie anglaise.
Sur l'origine sociologique de cette Maçonnerie irlandaise, on peut émettre deux hypothèses. Ce serait une Maçonnerie purement irlandaise ou celte ou alors (l'Irlande étant de facto occupée par l'Angleterre) une Maçonnerie de colons anglais installés en Irlande (les anglo-irlandais). Ces derniers composant l'aristocratie du pays sont essentiellement regroupés autour de Dublin. Cette hypothèse semble la plus crédible et la première Maçonnerie irlandaise apparaît de plus en plus comme une Maçonnerie anglo-irlandaise. Cependant, tous les colons ne font pas partie de l'aristocratie loin s'en faut. Il se constitue ainsi une immigration anglo-irlandaise pauvre, très proche de la population irlandaise autochtone, de sorte que l'émigration irlandaise vers l'Angleterre cette fois au XVIIIe siècle est surtout une émigration d'anglo-irlandais. On peut alors imaginer, car aucun document ne le confirme à l'heure actuelle, que ces anglo-irlandais, émigrés, de petite extraction, avec leur Maçonnerie propre ont reçu un accueil peu enthousiaste dans les Loges anglaises d'autant qu'ils possédaient un grade -- et c'est dans cette perspective que l'on peut réexaminer la question de l'Arc Royal -- supérieur au grade de Maître et inconnu des anglais 7, qu'ils considéraient, ainsi que l'écrivit Laurence Dermott dans les Constitutions des Ancients , comme « la racine, le coeur, la moelle de la Maçonnerie » et qu'ils réussiront d'ailleurs à imposer définitivement dans la pratique maçonnique anglaise.
En 1778, dans une édition des Constitutions, Laurence Dermott dresse une liste de griefs que les « Anciens » lancent contre les « Modernes ». Seul celui de l'abandon ou de l'ignorance de l'Installation secrète des VV MM, installation capitale puisque, dans le système des « Anciens », elle ouvre la voie à l'Arc royal, est crédible. De fait, l'installation est inconnue en Angleterre -- du moins n'en existe-t-il aucune attestation documentaire -- avant 1760 et la divulgation des « Trois coups distincts ». Mais en dehors de cette accusation, les autres griefs manquent singulièrement de fondements documentaires et sont mêmes contraires à tous les documents connus. Il est ainsi de :
1. l'abandon des prières pendant les cérémonies maçonniques.
2. l'abandon de la célébration des fêtes de Saint-Jean.
3. l'inversion de l'ordre des Mots Sacrés.
En somme, si l'on s'en tient à ce qui est attesté, deux données majeures peuvent définir l'originalité réelle des « Anciens » par rapport aux « Modernes ».
1. Leur ancienneté.
2. L'apport de l'Installation secrète et de l'Arc Royal.
Phillip Crossle, dans un article fameux, The Irish Rite 8, propose une subtile interprétation de la hiérarchie des grades en Irlande jusque vers 1730. Dans les Constitutions de Pennel, il y a 3 étapes, Apprenti, Compagnon, Maître mais elles ne correspondraient pas aux trois grades homonymes de la Maçonnerie anglaise tels qu'ils sont définis dans la divulgation de Prichard (1730). Selon la théorie de Crossle, on peut établir le tableau suivant :
En étudiant cet article, nous essayerons de relire la querelle des « Modernes » et des « Anciens » et de nous poser les questions relatives aux origines et ancienneté vraisemblable de la Maçonnerie des Ancients ainsi qu'aux sources de cette Maçonnerie.
Discussion :
1. L'aspect sociologique des Maçonneries anglaise et irlandaise.
S'il semble bien que les « Anciens » soient plutôt des petites gens pratiquant une « technique rituelle » plus stricte que celle des « Modernes », l'uniformisation des deux Grandes Loges allaient se faire assez vite et était déjà très avancée au début du XIXe siècle jusque et y compris au niveau de la Grande Maîtrise, ce qui explique l'Union de 1813. A cette époque, l'origine irlandaise des « Anciens » avait quasiment disparu.
2. Les rapports entre l'Irlande et l'Ecosse.
Ils sont anciens. La peuplade primitive de l'Irlande, ce sont les « Scots ». Par ailleurs, à l'époque des 2 GG LL rivales anglaises, la GL d'Ecosse entretiendra des relations d'amitié avec les « Anciens ». Et l'Arc Royal s'implantera facilement et très rapidement en Ecosse.
3. Laurence Dermott.
Dans La querelle des Anciens et des Modernes , Edimaf, 1999, Marie Cécile Révauger se fait l'écho d'une thèse retenue aussi par Patrick Geay selon laquelle Laurent Dermott serait catholique. Force est de constater que, jusqu'à ce jour, on a pas exhibé la moindre preuve attestant cette affirmation.
4. Aujourd'hui la GL d'Irlande entretient d'excellentes relations avec la GLUA. Les 2 GG LL adoptent des positions communes sur les questions internationales. Mais la GL d'Irlande, qui a autorité sur l'ensemble de l'île, reste principalement composée de Protestants et d'Anglicans dans ce pays très profondément catholique.
2e partie
Nous avons vu que l'intelligence de la querelle des « Ancients » et des « Moderns » (1751-3/1813) nécessite de prendre en compte l'histoire de la Maçonnerie irlandaise. Deux auteurs importants, Heron Lepper et Crossle 9, nous y aident. C'est ainsi que nous avons pu déterminer que, de tous les griefs reprochés aux Modernes par les Anciens, deux sont vraiment à examiner : l'ancienneté réelle des usages de ces deux GGLL et la question de l'installation secrète et de l'Arc Royal, ce dernier point posant implicitement la question des grades maçonniques. En effet s'il existe en 1730, en Angleterre comme en Irlande, des systèmes maçonniques en 3 grades, il semble que ces systèmes n'aient pas la même ancienneté et ne recouvrent pas la même réalité. Comment donc, en Irlande, le système des grades s'est constitué ? c'est ce que nous allons étudier à travers un remarquable article de Philipp Crossle, The Irish Rite 10.
Rappelons d'abord que « les îles britanniques » sont composées de 3 pays très différents et souvent opposés : l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande. De même il y a lieu d'opérer une distinction entre les Maçonneries de ces pays. L'histoire de la Maçonnerie irlandaise est tout à fait différente de la Maçonnerie anglaise. Philipp Crossle s'attache à faire apparaître la profonde originalité du système maçonnique irlandais avant 1750.
Les origines de la Maçonnerie en Irlande sont très obscures. Elle pourrait être importée d'Angleterre (à la fin du XVII e siècle, dans les années 1680 ?), l'Irlande étant à ce moment-là une colonie anglaise. Cette Maçonnerie irlandaise serait donc celle d'anglo-irlandais, qui auraient formés une sorte d'aristocratie dominant l'Irlande ? Cette aristocratie est séparée du reste du pays non seulement sur le plan économique et social mais aussi sur le plan religieux : elle est anglicane alors que les Irlandais autochtones sont catholiques.
Au début du XVIII e siècle, la maçonnerie obédientielle apparaît en Angleterre vers 1717-23 puis en Irlande en 1725, mais, apparemment, de façon tout à fait distincte. On remarquera en effet que cette maçonnerie irlandaise, quoique probablement d'origine anglaise, est attestée depuis 1688 et, depuis de près de 40 années, elle a évolué pour son propre compte, indépendamment de l'Angleterre. Dans les années 1720, il est donc très probable que les Maçonneries anglaise et irlandaise sont très différentes quoique d'une ancienneté égale, et on pourrait même formuler l'hypothèse que les Irlandais aient conservé des usages que les Anglais eux-mêmes auraient altéré ou perdu, ce qui aurait constitué de fait une sorte d'ancienne maçonnerie anglaise (devenue irlandaise). C'est ici que l'on pourrait ancrer la revendication d'ancienneté toujours proclamée par la GL de 1751-3.
En 1730, la GL d'Irlande publie son livre des Constitutions dites de Pennell. Il y est décrit, pour la première fois de manière officielle , un système en 3 grades : apprenti, compagnon et maître. Rappelons que les Constitutions de 1723, à Londres, avait défini une Maçonnerie en 2 grades, que c'est en 1730 qu'est attesté, par une divulgation et pour la première fois en Angleterre, le grade de Maître, que cette divulgation sera condamnée par la GL de Londres, et que c'est seulement en 1738 que le grade de maître sera officialisé, dans la 2e édition des Constitutions anglaises.
Philipp Crossle constate donc que le texte de Pennell décrit explicitement 3 grades. De plus, il est dit qu'un diacre, un surveillant, un maître élu, un député GM qui auraient déjà été « compagnon » pourront se voir conférer le grade de « maître » après son installation. Pour expliquer ces bizarreries, et c'est toute la thèse de Philipp Crossle, il faut comprendre que les mots « apprenti », « compagnon » et « maître » n'ont pas, à cette époque, le même sens et ne désignent pas la même chose en Irlande et en Angleterre. Crossle nous explique qu'on ne peut mettre sur un même plan le texte officiel des Constitutions de Pennell et la divulgation de Prichard non reconnue en son temps par la GL de Londres. En Irlande, en 1730, le grade d'apprenti correspondrait au contenu des grades d'apprenti et de compagnon en Angleterre 11, le grade de compagnon correspondrait à un contenu proche (mais peut-être sans légende) 12 de ce que sera le futur grade de maître en Angleterre et le grade de maître, toujours en Irlande, décrit l'essentiel de ce qui sera connu plus tard sous le nom d'« Arc Royal ». Ceci justifierait le principal grief que les Anciens (irlandais) reprochaient aux Modernes (anglais), à savoir que ces derniers ignoraient l'Arc Royal, et expliquerait aussi que l'introduction de l'Arc Royal en Angleterre soit apparue comme un 4e grade.
La thèse de Crossle s'inscrit donc parfaitement dans ce que nous savons sur l'origine des grades (à la fin du XVIIe siècle, en Angleterre, en Ecosse, en Irlande, le contenu des grades d'apprenti et de compagnon - des années 1730 - était rassemblé dans le seul grade d'apprenti tandis que le grade de compagnon renfermait l'essentiel de ce qui deviendra le grade de maître) tout en y ajoutant un élément nouveau : le grade de maître en Irlande ou Arc Royal.
Quant à Laurence Dermott, figure emblématique des Anciens, personnage peu connu dont certains pensent qu'il aurait été catholique 13, il est déjà maçon lorsqu'il arrive en Angleterre. Il est probable que son accueil dans les loges anglaises fut, en tant qu'irlandais, difficile d'autant que les usages et le contenu des grades étaient très différents ou répartis différemment par rapport à ce qu'il avait connu et reçu en Irlande. Et puis surtout il y manquait l'Arc Royal. Ce grade sera donc introduit en Angleterre mais dans le système préexistant, et il deviendra une sorte de 4 e grade anglais. Cela posera problème - la querelle des Anciens et des Modernes en témoigne - car l'Arc Royal n'est pas, pour les Anciens, un haut grade 14 mais fait bel et bien partie des grades du Métier. Il est même, selon la célèbre formule de Dermott, « la racine, le coeur et la moelle de la Maçonnerie ». L'hypothèse de Crossle va dans ce sens : le premier système maçonnique en 3 grades est irlandais et contient l'Arc Royal.
Ainsi, à la lumière de l'histoire maçonnique irlandaise, les affirmations des Anciens prennent plus de poids : leur maçonnerie était peut-être véritablement « ancienne » et l'Arc Royal fait bien partie du Métier. La querelle des Anciens et des Modernes apparaît, au delà des problèmes de personnes comme le choc de deux cultures et de deux conceptions différentes de la maçonnerie.
Discussion :
1. Si l'histoire, avec l'union de 1813, semble avoir donné raison aux Anciens -- même si elle fut le résultat d'un compromis élaboré petit à petit et dès 1760 -- il semble que ces derniers avaient tout de même adopté le système anglais et accepté de mettre l'Arc Royal dans une position un peu à part. Et ce fut le cas aussi en Irlande. De leur côté, très intéressés par l'Arc Royal, les Modernes ont fini par adopter ce grade et l'inclure dans le Métier. Et le fameux article II de l'union, qui définit la vraie maçonnerie en 3 grades seulement y compris l'Arc Royal, prend toute sa signification historique et traditionnelle si l'on se réfère au système maçonnique irlandais des années 1730.
2.L'origine de l'arc Royal reste mystérieuse. Est-il d'origine anglaise ? Fut-il importé en Irlande à la fin du XVII e siècle puis « oublié » par les Anglais ? Au contraire, est-il d'origine purement irlandaise ? L'absence de documents ne permet pas de trancher cette question même si la deuxième hypothèse semble la plus probable.
Par ailleurs, il ne faut pas oublier qu'il existe, aujourd'hui, deux types d'Arc Royal avec des légendes différentes. Il y a un grade avec la légende « Zorobabel » et un autre avec la légende « Josias ». L'Arc Royal irlandais d'aujourd'hui est fondé sur cette deuxième légende tout à fait différente de celle pratiquée dans l'Arc Royal anglais. Cela renvoie à une époque où il y aurait eu deux légendes alternatives en Irlande. L'une se serait imposée en Angleterre et l'autre en Irlande. Ceci est encore un mystère supplémentaire. Crossle formule l'hypothèse de l'existence d'une structure archaïque, d'un nucleus, de l'Arc Royal, sans légende. C'est seulement dans un deuxième temps qu'on aurait plaqué à ce noyau une légende, à l'instar de ce qui s'est passé pour le grade de Maître, et il aurait pu y avoir plusieurs légendes différentes (empruntées à la Bible) destinées à expliquer la structure du grade, comme une sorte de commentaire. Ceci pourrait s'appliquer d'ailleurs à l'ensemble des grades maçonniques. En effet, quel que soit le grade considéré, il est, à son origine, très simple dans sa formulation puis, dans un deuxième temps, se diversifie et se complique. Cet enrichissement consiste essentiellement en discours et légende supposés expliciter le contenu originel du grade et éclairer sa signification, même si, en réalité, ils contribuent souvent à le rendre plus obscur... et enfin, il y a la phase de normalisation et de codification. L'exemple du rite français est à cet égard significatif.
Ce qui est certain, c'est que l'Arc royal était un grade profondément chrétien. C'est en 1835 seulement qu'on en a fait, après un toilettage laborieux, un grade vétéro-testamentaire, ceci dans la suite de ce qui avait été effectué pour les 3 premiers grades entre 1813 et 1816 dans la Loge de Réconciliation avec la grande entreprise de déchristianisation de la maçonnerie anglaise.
3. Les relations Irlande-Ecosse.
Très anciennes, ces relations privilégiées le sont aussi en Maçonnerie. A partir de 1753, c'est avec la GL des Anciens que la GL d'Ecosse établira des relations, de même cette dernière donne-t-elle tout son statut à l'Arc Royal, comme un 4e grade, auquel on ne peut accéder qu'après avoir été Maître installé.
Publié le 7 Octobre 2026 par T.D
"Seigneur Dieu, très saint et très glorieux, grand architecte du ciel et de la terre, qui dispenses tous les bienfaits et les grâces, et qui as promis que là où deux ou trois seraient réunis en ton nom, tu serais parmi eux : en ton nom nous nous assemblons et réunissons, te suppliant très humblement de bénir toutes nos entreprises, afin que nous puissions te connaître et te servir comme il convient, que toutes nos actions tendent à ta gloire et au salut de nos âmes.
Et nous te supplions Seigneur Dieu, de bénir notre entreprise d'aujourd'hui, et de nous accorder que ce nouveau frère dédie sa vie à ton service, et qu'il soit un frère loyal et véritable parmi nous : donne-lui une parcelle de ta divine sagesse, que grâce au secrets de la maçonnerie, il puisse comprendre les mystères de la sainteté et du christianisme. Nous t'en supplions humblement, pour l'amour de Jésus Christ notre Seigneur et sauveur et en son nom."
Publié le 7 Octobre 2026 par T.D
Les historiens de la maçonnerie anglaise n'ont guère accorde d' importance à Laurence Dermott, bien qu'il ait joue un rôle clef dans l'expansion de la Grande Loge des Anciens. C'est Henry Sadler qui lui rendit enfin justice en 1887 dans Masonic Facts and Fiction, et nous devons à Georges Lamoine d'avoir publie la première édition bilingue de l'oeuvre de Dermott qui servit de constitutions aux Anciens (Ahiman Rezon, Éd. S. N .E S., 1997), permettant ainsi aux lecteurs français de la découvrir
Laurence Dermott avait des origines modestes qu'il se fit un point d'honneur à évoquer dans la troisième édition de son Ahiman Rezon pour répondre aux attaques que les «Modernes» multipliaient alors contre lui. L'ostracisme social, teinte de racisme anti-irlandais, semble avoir été pour beaucoup dans ce silence. Dermott disait lui-même: «Les Modernes varient en matière de calomnie car, pendant que certains m'accusent de faux, d'autres disent que je suis illettré au point de ne savoir écrire mon nom. Mais le plus étrange est que d'aucuns veulent absolument que je n'aie ni pere ni mère, et que j'aie spontanément poussé dans un carre de pommes de terre d'un potager d'Irlande.»
Les siLences de l'historiographie et les calomnies dont fut victime Dermott nécessitent donc de faire le point sur La figure de proue des Anciens. Laurence Dermott est initie à la loge n° 26 de la capitale irlandaise en 1740, des l'âge de 20 ans. I1 devient vénérable de cette loge six ans plus tard. En bon Irlandais, il est catholique. I1 émigre en Angleterre peu après 1746 et est admis dans une loge «Moderne», mais, lorsque se créé la Grande Loge des Anciens, il rejoint les loges «Anciennes». Il est tour à tour ouvrier peintre, journeyman painter (employé à la journée), puis marchand de vin et courtier entre le continent et les acheteurs anglais Son statut professionnel assez précaire attire le mépris de l'aristocratique Grande Loge des Modernes pour un homme qui, malgré ce handicap certain, aspire à de très hautes responsabilités maçonniques. Laurence Dermott est élu Grand Secrétaire en 1752 de la Grande Loge des Anciens; il exerce cette fonction jusqu'en 1771, date à laquelle il devient Grand Maître Adjoint (Députe Grand Master). C'est un poste essentiel puisque le Grand Maître, presque toujours un aristocrate, n'a qu'un rôle honorifique. Il occupe cet office jusqu'en 1777, puis de nouveau de 1783 à 1787, assurant ainsi la continuité du pouvoir au sein de la Grande Loge.
Ahiman Rezon sert véritablement de constitutions aux Anciens, au même titre que l'ouvrage d'Anderson pour les Modernes. L'ouvrage, qui connaît de nombreuses rééditions jusqu'en 1813, se compose d'une introduction, d'une profession de foi sur les objectifs de La franc-maçonnerie, rédigée à la fois à l'intention des profanes et des inities, et des « anciennes obligations» et des règlements généraux de l'Ordre. Ces deux dernières parties s'inspirent très fortement du texte d'Anderson. Cependant les références à la franc-maçonnerie ,«opérative» sont plus appuyées chez Dermott que chez Anderson. Contrairement aux Modernes, les Anciens pourront d'ailleurs revendiquer une loge opérative» au XVIIIe siècle: la Domatic Lodge de Londres. Dermott ridiculise les prétentions historiques d'Anderson qui avait date la franc-maçonnerie du Paradis terrestre. Dermott traite ensuite du fonctionnement de la nouvelle Grande Loge, qui est réglemente de façon plus précise et plus démocratique que celui des Modernes. Ainsi, le choix du Grand Maître doit être approuvé à l'unanimité par les membres de la Grande Loge, les officiers de la Grande Loge sont élus et non nommés par le Grand Maître comme chez les Modernes; le déroulement des assemblées de loge est lui aussi réglementé: aucun membre n'est autorise à prendre la parole plus d'une fois sur un même sujet, cela afin de garantir la liberté d'expression de tous et d'éviter à quelques-uns de monopoliser la parole. Il introduit l' obligation de réciter une prière au moment de l'ouverture et de la clôture des travaux, il fait alors preuve d'un certain éclectisme religieux, puisqu'il propose à la fois des prières chrétiennes et des prières juives. Une prière spécifique sera récitée au 4° celui de Royal Arch, dont il n'a sans doute pas eu la paternité comme cela à pu être affirme. Dermott accorde beaucoup d' importance au comité de bienfaisance -Committee of Charity-, tout en décourageant l'entrée en franc-maçonnerie de personnes indigentes.
La personnalité de Dermott à souvent été critiquée surtout par les Modernes. Il est certain que l'auteur d'Ahiman Rezon ne pécha pas par modestie, mais cela s'explique en grande partie par la nécessite de faire face au mépris social dont firent preuve ses adversaires à son égard. Laurence Dermott fut la figure de proue des Anciens, il sut faire preuve d'offensive quand il le fallut. Sans son acharnement il est vraisemblable que la Grande Loge des Anciens n'aurait jamais connu cet essor. Dermott arrêta de déterminer la politique des Anciens en 1787 pour des raisons de santé. Il mourut en 1791.