La Stricte Observance se considérait comme le successeur et la légitime continuatrice de l’Ordre du Temple, copiant même son organisation. La Stricte Observance dominera la Franc-maçonnerie allemande pendant près de trente années, y semant le désordre absolu.
« Die Strikte Observanz », ainsi dénommée parce qu’elle exigeait de ses membres l’observation stricte d’une discipline inflexible et d’une obéissance aveugle, sans discussion, à l’Ordre et aux Supérieurs Inconnus – Unbekannte Oberen, Superiores Incogniti. Une pseudo-Maçonnerie fondée sur le Discours de Ramsay, la légende templière et jacobite. Elle se voulait Franc-maçonnerie « renouvelée », « rectifiée ».
En outre, un « plan économique » assurait à ses membres retraite et moyens financiers. Le XVIIIe siècle, celui des Lumières – l’Aufklärung en Allemagne – et du rationalisme, voit également fleurir l’irrationnel et pulluler groupes et sociétés dits secrets, tous se disant initiatiques.
A propos de cette époque, Paul Valéry écrit dans son introduction au Swedenborg de Martin Lamm, page 266 : « Les adeptes se multiplient, l’initié foisonne, le rôle social de l’occulte devient immense ». Antoine Faivre fait observer dans sa préface à l’ouvrage de Le Forestier [1], La Franc-maçonnerie templière et occultiste : « Ce désir de s’instruire en se réunissant, de confronter ses opinions au sein d’une société fraternelle participe autant des « Lumières » que de l’Illuminisme, qui ont pour dénominateur commun une soif de connaissance universelle et l’exaltation des possibilités de l’homme ».
La Franc-maçonnerie arrive en France entre 1725 et 1730. Elle pénètre en Allemagne avec les trois grades anglais d’origine, par l’intermédiaire d’hommes d’affaires allemands initiés en Angleterre. En Décembre 1737, est fondée, à Hambourg, la première Loge : Absalom zu den drei Nesseln dont les statuts sont rédigés en français. Puis, venant directement de France elle arrive à Berlin où la première Loge est créée en Septembre 1740 après l’accession au trône du prince héritier Frédéric. Devenu roi, il tiendra le Premier Maillet de sa loge dénommée « Loge Première » ou » Loge du Roi notre Grand Maître ».
Un terreau favorable dans le romantisme allemand, nourri de mythes et de fantastique
Statuts, rituels, comptes-rendus, règlements et travaux seront rédigés et se dérouleront longtemps en français, langue de la Cour de Prusse. On connaît la célèbre phrase du roi : « Je ne parle allemand qu’à Dieu et à mon cheval. » Bon nombre de nobles, aristocrates, militaires et protestants français participeront à la création de Loges en Prusse et ses territoires.
La Stricte Observance trouvera, en Allemagne, un terreau favorable dans le romantisme germanique : goût du mythe, des légendes, de la féérie, du rêve, du secret et du fantastique, au milieu d’un extraordinaire fatras, dit ésotérique, de thèmes et sociétés les plus divers : alchimie, Graal, Magie, kabbale chrétienne, théurgie magique, théosophie, arithmosophie, pour en citer seulement quelques-uns : toute une cosmogonie reposant sur le fantastique et la fantasmagorie.
La même époque voit proliférer sociétés et groupes, dits initiatiques, tels les Rosenkreuzer – Rose-croix allemands –, les Illuminés de Bavière, les Illuminés d’Avignon, le Cléricat de Starck, le Mesmérisme, le Quiétisme, les Elus Coëns, les Philadelphes, les Philalèthes, Cagliostro, le Comte de St Germain, Swedenborg parmi bien d’autres.
En Maçonnerie française : le Système de Clermont, les Systèmes de Bordeaux et de Metz, de Toulouse. Et le Système de Willermoz qui s’imposera, mettant fin à la Stricte Observance au Convent de Wilhelmsbad en 1782.
La dérive chevaleresque envahit la Franc-maçonnerie
C’est au milieu de ce paysage aussi divers, hétéroclite et complexe, que va apparaître en Allemagne une autre « sorte » de Franc-maçonnerie – à vrai dire – une dramatique dérive de la Maçonnerie traditionnelle : la Stricte Observance. Une Maçonnerie qui se veut perpétuation, reconstitution de l’Ordre du Temple.
En 1732, le chevalier André-Michel de Ramsay, protestant converti au catholicisme par Fénelon, publie son fameux Discours dans lequel il donne à la Maçonnerie une origine templière : « Nos ancêtres, les Croisés voulurent réunir dans une seule fraternité les sujets de toutes les nations […] Nous avons parmi nous trois espèces de confrères ; des novices, ou apprentis, des compagnons ou profès, des Maîtres ou Parfaits […] Du temps des guerres saintes, on ne communiquait ces signes et ces paroles qu’à ceux qui promettaient solennellement et souvent même au pied des autels, de ne jamais les révéler […] Quelque temps après, notre Ordre s’unit avec les chevaliers de St Jean de Jérusalem. Depuis, nos loges portent le nom de loges de Saint Jean. Les rois, les princes, les seigneurs en revenant de Palestine dans leur pays y établirent des loges différentes. Du temps des dernières croisades, on voit déjà plusieurs loges érigées en Allemagne, Italie, Espagne, en France et au-delà, en ECOSSE, à cause de l’intime alliance qu’il y eut entre ces deux nations […] Peu à peu, nos loges, nos fêtes et nos solennités furent négligés dans la plupart des pays. Elles se conservèrent néanmoins dans toute leur splendeur parmi les écossais. »
De là, l’imaginaire chevaleresque latent qu’entretiennent plus d’un esprit et plus d’un Maçon, envahit la Franc-maçonnerie. Le Discours de Ramsay se démarque totalement de la Maçonnerie traditionnelle : on est aux antipodes de celle d’Anderson, mais il séduit les tenants et fervents d’une filiation templière en Franc-maçonnerie. En France, le Comte de Clermont fonde le Chapitre ou Système de Clermont, Système de hauts grades : Ecossais, Novice-Chevalier du Temple, Royal Arch, dont s’inspirera la Stricte Observance. Clermont accorde à ce Chapitre, le droit de surveillance des loges symboliques.
Ainsi que l’écrit Le Forestier : « En introduisant la légende templière dans la Maçonnerie, les rose-croix allemands n’avaient eu d’autre but que de donner une interprétation nouvelle de la Tradition et du secret maçonnique en leur conférant un caractère occultiste, et, surtout, hermétique […] La filiation templière fournissait à la fois à la Maçonnerie écossaise la généalogie historique qui lui manquait et la contexture homogène qui lui avait jusqu’alors fait défaut. Non seulement l’ascendance des Templiers était plus flatteuse que celle des tailleurs de pierre et justifiait le titre de chevaliers que se donnaient les Maçons, mais encore, l’histoire de cet ordre illustre disparu à la suite d’un drame politique et judiciaire resté présent à toutes les mémoires, était universellement connue […] L’idée de pouvoir un jour restaurer publiquement l’Ordre du Temple, de lui faire rendre au profit des Maçons qui revendiquaient son héritage, les avantages dont il avait joui précédemment, donnait à la Maçonnerie écossaise un but précis et mettait en branle un des plus hauts mobiles de l’activité humaine : l’intérêt matériel et immédiat ».
Les affabulations du baron von Hund qui emportera son « secret » dans la tombe
En Allemagne, revient de France le baron von Hund qui va fonder une Maçonnerie « renouvelée », « rectifiée », selon ses propres termes : la Stricte Observance. Il dit être porteur d’une Patente de « Maître d’Armée » – Ordensheer – de la VII° Province de l’Ordre du Temple, rédigée en chiffré… et qui n’a jamais pu être déchiffrée !
Karl-Gotthelf baron von Hund und Altengrottkau (1722-1776) avait été initié à Francfort paraît-il à l’âge de 19 ans. Eduqué en France comme de nombreux nobles et aristocrates allemands, il fréquente assidûment les loges françaises ; on le trouve, même, en 1743, surveillant dans une loge de Versailles. On dit aussi qu’il aurait reçu, en France, les hauts grades du Chapitre de Clermont.
Selon Le Forestier et d’autres historiens (allemands) il aurait été présenté à Charles-Edouard Stuart, réfugié à St Germain en Laye, et prétendant à un retour sur le trône anglais. Hund expliquera qu’il avait été initié chevalier templier à la Cour de Charles-Edouard par un certain et mystérieux « Chevalier au plumet rouge » – Eques a penna rubra – en présence de Lord Kilmarnock et de Lord Clifford.
Rien de tout cela n’a jamais été prouvé et les recherches les plus récentes concluent à l’affabulation pure et simple de la part de Hund. On a beaucoup écrit que Hund avait été manipulé par les Stuartistes, catholiques, et par les Jésuites, en vue de contrecarrer l’expansion de la Réforme protestante.
Mais sans doute aussi était-il comme bien d’autres obnubilé par cette obsession d’une restauration de l’Ordre du Temple et cette « mode », grandissante en Maçonnerie, des hauts grades. Vivement questionné au cours de différents Convents de la S.O., sur l’origine et la nature de ses « pouvoirs », Hund refusera toujours et obstinément de révéler quoi que ce soit concernant le nom de ses « initiateurs », arguant à l’infini qu’il trahirait ainsi le serment de secret absolu qu’il avait prononcé. Il emportera dans sa tombe ses « secrets », pour autant qu’ils aient existé.
Mais il aura entraîné à sa suite tous les Maçons – et non des moindres – qui étaient éblouis par la « magie » des titres et appellations, décorations, uniformes, sautoirs et décors, honneurs, magnificence de l’artificiel, futilité du factice et de la théâtralité.
Et tous ceux qui voulaient ainsi se démarquer de la loge bleue, tant on leur avait dit qu’ils étaient « supérieurs » à cette dernière !
Une organisation bâtie sur le modèle de l’Ordre du Temple
La S.O. se voulait bâtie sur le modèle de l’Ordre du Temple. Au sommet, l’Ordre Intérieur, composé, au départ, de six membres, Hund à leur tête, et réputé être une « classe supérieure de Maçons ». La S.O. est organisée en Provinces, comme l’Ordre du Temple – tout au moins « sur le papier » – comme l’écrira Lennhof. La VII° Province : Germania Inferior : Elbe et Oder, Danemark et Suède. La VIII° : Germania Superior : Danube, Pô, Tibre. Puis elle s’étend à la France avec trois Provinces et Directoires : la V° Province : Bourgogne et Suisse (1773) La VI° : Auvergne, la VII° Occitanie (Montpellier 1774). En avril 1776, le Grand Orient de France signe un traité avec les Directoires français.
Chaque Province était divisée en Diocèses, dont dépendaient les Préfectures. Les loges étaient rattachées aux préfectures. La Province était dirigée par un Grand Maître Provincial et administrée par un Chapitre Provincial. Chaque Chevalier portait un nom d’ordre : ainsi Hund était Chevalier de l’épée, « Eques ab ense ». Les solennités correspondaient à celles de l’Ordre du Temple. La loge était appelée « domus ordinis », maison de l’Ordre, et le président de la loge « commandator domus ». Les colonnes Jakin et Boaz signifiaient « Jacobus Molay Burgundicus ». Maillet, équerre, truelle rappelaient le métier manuel pratiqué par les Templiers. L’emblème des loges était un fût de colonne portant la mention « adhuc stat » (que l’on retrouve au R.E.R.). Les obligations des membres étaient fixées par les Obedienzakte que chaque candidat se devait de signer, s’engageant à « se rectifier ».
Les hauts grades correspondaient aussi à de fortes obligations financères
Le IV° : Maître Ecossais Verd. Le V° : Novice. Ce grade, écrit Le Forestier, était consacré à « la légende spécifiquement templière » qui était amplement contée au candidat. Les novices devaient abandonner leurs biens à l’Ordre. Le VI° Grade : Chevalier, qui donnait accès à l’Ordre Intérieur. L’armement du Chevalier donnait lieu à une cérémonie d’adoubement ; il se voyait attribuer un nom d’ordre : « Eques a… », « Chevalier de… » qui pouvait être soit une traduction du patronyme, soit évoquer ses armoiries héréditaires.
Seul, le Chapitre Provincial pouvait se prononcer sur la réception d’un chevalier. Ce dernier était appelé à forte contribution financière au profit de l’Ordre. Hund avait, d’ailleurs, dans le cadre du « plan économique » de la S.O., chargé un certain Schubart de parcourir l’Europe et les Provinces afin de recueillir les subsides destinés au fonctionnement de l’Ordre et du « plan économique ».
Lettre de février 1779 (extrait) de Charles, duc de Södermanie (Suède), Grand Maître du Rite Suédois à Willermoz
L'image montre une lettre manuscrite en français. Le texte est écrit à l'encre noire sur du papier blanc. La lettre semble être une correspondance historique, avec une signature à la fin. Le contenu de la lettre est rédigé en style cursif, ce qui donne une impression d'antiquité. La signature à la fin de la lettre est "Charles, Duc de Södermanie," indiquant l'auteur de la lettre. La lettre semble être une communication formelle, avec des phrases soigneusement structurées et une conclusion polie.
Au cours de son histoire, la S.O. va réunir un certain nombre de Convents. 1764 : le Convent d’Altenberg (Weimar) convent fondateur de la S.O. décide de baser tout le système de la Stricte Observance sur la filiation templière dont le secret serait réservé et révélé aux seuls détenteurs des deux derniers hauts grades. A partir de ce convent, tous les participants s’engagent à obéir strictement aux ordres et sans jamais demander d’explications ! Qui plus est, il est exigé qu’ils signent un acte de soumission et jurent obéissance aux Supérieurs Inconnus. Peut-on imaginer système plus absolutiste et qui n’a absolument plus rien à voir avec l’esprit de la Franc-maçonnerie ?
Mais Hund et la S.O. vont devoir affronter la « concurrence » de deux autres systèmes en marge de la Maçonnerie andersonienne : le Cléricat – Klerikat- de Starck et le Système ou Rite Suédois. Comme la S.O. le Cléricat prétendait être le continuateur de l’Ordre du temple, dont les secrets étaient « en la seule possession des ecclésiastiques de l’Ordre ».
L’historien Wolfstieg décrivait le Cléricat comme « un conglomérat de Maçonnerie, de templarisme, magie, alchimie, kabbale, théosophie, théurgie ». En 1768, Starck prend contact avec Hund : un Grand Chapitre scelle l’union du Cléricat et de la S.O. : elle restera sans lendemain. En face de lui Hund trouve également le Système Suédois – peu ou pas du tout connu dans notre pays et sur lequel nous aurons l’occasion de revenir.
Ce système se réclamait aussi de Ramsay et de la filiation templière, doublé de l’influence swedenborgienne ; système et rite toujours pratiqué dans toute la Scandinavie, et autres pays, et, en Allemagne, par l’obédience Große Landesloge von Deutschland.
La loge de Goethe, Amalia zu den drei Rosen, avait adhéré à la Stricte observance templière
1768 : près de 40 loges ont adhéré à la Stricte Observance, dont celle de Goethe, Amalia zu den drei Rosen à Weimar. La S.O. est désormais bien implantée en Saxe, Silésie, à Berlin, Brème, Hambourg, Stettin, Copenhague, Prague, Varsovie, et en Rhénanie, Hongrie, Suisse. L’historien Runkel écrira que la Stricte Observance « a vécu dans les années 1763-1768 ses années de gloire ». Elle compte, désormais, 13 Préfectures en Allemagne, Autriche, Bohème, Danemark.
1772 : au Convent de Kohlo, Hund est très vivement questionné sur l’origine et l’authenticité de ses « pouvoirs » maçonniques et pressé – presque violemment – de dire qui était ce « chevalier au plumet rouge » qui aurait été son initiateur. Hund refuse énergiquement de révéler quoi que ce soit, se réfugiant derrière son serment de garder le secret le plus absolu. Le Duc de Brunswick est élu « Magnum Superior Ordinis per germaniam inferiorem ».
1775 : Convent de Brunswick (Braunschweig) : la Stricte Observance est à son apogée. 26 princes allemands assistent aux travaux et adhèrent à la S.O. Mais les demandes de preuves de la filiation templière pleuvent, souvent de manière violente, de la part des participants. Elles demeurent sans réponse, et Hund persiste dans son refus obstiné de révélations. Le convent voit un violent affrontement entre Frères, la plupart demandant un retour des loges au véritable rituel maçonnique. Le soupçon grandit de jour en jour parmi les chevaliers.
1776. Octobre. Hund décède à Meiningen, il n’a que 54 ans. Après sa disparition, ni documents, ni traces quelconques de la transmission qu’il aurait reçue ne seront découverts. Sa succession est ouverte. Plusieurs candidats se présentent. Les deux seuls protagonistes demeurent le Duc de Brunswick et Karl, Duc de Södermanland, prince de la Maison Royale de Suède. Temporairement, Karl l’emportera au Convent de Leipzig en 1777. Un acte d’union est signé entre la Stricte Observance et le Système Suédois : union qui demeurera sans lendemain, à l’instar de celle avec Starck. Karl cèdera la Grande Maîtrise du Système Suédois à son héritier présomptif : Bernadotte. De fait, depuis cette date, le Rite Suédois demeurera toujours présidé par un Bernadotte, jusqu’au décès du dernier, il y a quelques années seulement, l’actuel roi de Suède ayant décliné la présidence du Rite. A l’heure présente l’Ordre Suédois – Svenska Frimurare Orden – est présidé par le Frère Anders Fahlman ; la Suède compte, en 2011, 15 200 Frères de Rite Suédois.
Jean-Baptiste Willermoz, (1730–1824)
Mais c’était, au milieu de tout ce désordre, sans compter avec un troisième intervenant : Willermoz et son Système de Lyon. En 1772, il prend contact avec Hund qui lui accorde une patente pour prendre la tête de la VI° Province, dite d’Auvergne. Mais les Frères de Lyon, considérant purement chimérique une reconstitution de l’Ordre du Temple, refusent de se soumettre à l’autorité des chefs de la Stricte Observance.
De sorte que, en 1778, Willermoz convoque le Convent National des Gaules qui se tient du 25 au 27 Décembre, à Lyon. Les Directoires des V° et VI Provinces : Auvergne et Bourgogne décident d’abandonner l’appellation de « templiers » pour prendre celle de Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, C.B.C.S. . Willermoz a voulu l’abandon de la légende templière et proposé la « réforme des réformes » : son Régime ou Rite Ecossais Rectifié. Le plus absolu désordre règne parmi les Loges de la Stricte Observance.
Le Convent de Wilhelmsbad décide l’abandon définitif de la légende templière
1786. 16 Juillet. Le Convent de Wilhelmsbad se réunit, convoqué par le Duc de Brunswick, six ans après la mort de Hund, convent qui tient près de 36 séances, et dure … 50 jours ! Brunswick tente de jeter de nouvelles bases pour la Stricte Observance. De nombreuses loges entrent en rébellion. Willermoz, qui assiste au Convent, exige avec force que soient abandonnées la légende et la filiation templière, la Stricte Observance ne pouvant, en aucun cas, représenter une continuation ou restauration de l’Ordre du Temple. Lennhof écrira : « n’importe quel tribunal devant lequel on irait, nous rirait au nez ». Nettelbladt, de son côté exposait : « Les frères de la Stricte Observance ne se trouvent en aucune manière justifiés à se considérer comme les descendants authentiques des Templiers et la prudence exige qu’ils renoncent à une appellation pouvant les faire soupçonner de rétablir un Ordre supprimé par les autorités spirituelles et temporelles ».
Le Convent de Wilhelmsbad décide l’abandon définitif de la légende et de la filiation templière, et anéantit celle des Supérieurs Inconnus. Tout au plus reconnaît-il « une certaine analogie, un certain rapport avec l’Ordre du Temple ». Le convent fixe la nouvelle structure symbolique de la S.O. : Apprenti, Compagnon, Maître, limitant les hauts grades à trois : Ecossais, Novice, Chevalier : étonnante ressemblance avec l’actuel R.E.R : Maître Ecossais de St André, Ecuyer Novice, C.B.C.S . Sans conteste, le grand « gagnant » du Convent et de la S.O. est Willermoz. De son côté, le Rite Suédois sort intact de l’épreuve et son étagement de grades demeurera inchangé jusqu’à nos jours. Brunswick est réélu Grand Maître, mais profondément affaibli. Beaucoup de loges et de Frères quittent la Stricte Observance. Le 3 Juillet 1792, Brunswick décède. La S.O. disparaît définitivement.
La Stricte Observance : « système mystique avorté » pour Le Forestier, constitua le moment le plus noir de toute l’histoire de la Maçonnerie allemande, conduisant à sa complète déstabilisation, retardant son développement. De nombreuses zones d’ombre et questions demeureront à jamais sans réponse concernant Hund et la Stricte Observance. En supposant que le prétendant Charles-Edouard Stuart et ceux qui l’entouraient, aient été ces « supérieurs inconnus », ils disparurent en 1746 lorsque Charles-Edouard Stuart fut battu, le 16 Avril, à Culloden, par le Duc de Cumberland, et contraints à fuir. Quant à sa suite, elle fut soit décimée soit emprisonnée. Hund aurait donc été « lâché » puisque tout contact avait été rompu.
Toute l’histoire de la Stricte Observance aura démontré le pouvoir destructeur de l’affabulation et de la mystification la plus totale, le triomphe et la domination de l’imaginaire, du fantastique, de la crédulité, du fallacieux et – en termes d’aujourd’hui – du virtuel.
Fallait-il que fut suffisamment puissant ce pouvoir pour attirer des Frères Maçons éclairés comme Goethe, Lessing, Herder, Wieland, ces grands témoins de la culture et de la civilisation allemande de leur temps ? Goethe, dont l’œuvre, il est vrai, sans cesse évolua entre le rationnel et l’irrationnel. Il dira, tout de même, de la Stricte Observance, après l’avoir quittée, qu’elle avait été une « mascarade blanc-rouge », et, pour Lessing, « une rêverie ». [2]
Lennhof écrira : « la Stricte Observance n’a rien apporté, elle est morte à temps » mais, auparavant, il avait consigné : « la Stricte Observance ne dut de survivre à la Guerre de Trente Ans que grâce à la présence, à Berlin, d’officiers français pratiquant le Système de Clermont ».
Pierre Mollier [3] a excellemment écrit (in La Chevalerie Maçonnique) : « Cette rémanence de l’imaginaire au fil des siècles est un phénomène tout à fait singulier de l’histoire des idées […] L’idéal chevaleresque apparaît comme l’une des composantes du corpus initiatique que la Franc-maçonnerie spéculative s’agrègera durant le deuxième tiers du XVIII° siècle […] Refuge ou tremplin vers un autre horizon […] la légende templière reste, dans la modernité, un point de fixation à la résistance contre le désenchantement du monde ».
Comme une sorte de constante, le souvenir du Temple subsiste encore dans certains hauts degrés de divers Rites : au R.E.A.A, le 30° degré, Chevalier Kadosch, le X° Degré du Rite Suédois, le VII° de l’obédience 3 WK en Allemagne, et, au Rite d’York, l’Ordre des Chevaliers de St Jean l’Evangéliste, entre autres.
Le succès de la Stricte Observance peut s’expliquer par la volonté des Maçons allemands de posséder leur Franc-maçonnerie propre, dégagée des influences anglaise et française.
Mais, après le désastre de la Stricte Observance, provoquant désordre, confusion, égarements parmi les francs-maçons allemands, se lève, à Hambourg, le Frère Friedrich-Ludwig Schröder qui va s’attacher avec succès et après bien des années d’efforts, à la réforme de la Maçonnerie allemande, réforme adoptée par la Grande Loge de Hambourg en 1816.
Désormais la Franc-maçonnerie se limitait, dans le Rite de Schröder, à la pratique des trois premiers grades symboliques seulement, excluant toute appartenance aux degrés supérieurs. Cette disposition demeure valable, au XXI° siècle, pour tous les membres et toutes les loges qui pratiquent le Rite de Schröder : cette particularité vaut d’être mentionnée.