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Loge de Recherche Laurence Dermott

Rassembler ce qui est épars, rechercher par thème.

Stricte Observance Chevalier du temple(extrait)

Publié le 10 Juillet 2026 par T.D

 

Il est juste que vous receviez maintenant quelques informations sur les périls auxquels autrefois les Chevaliers étaient soumis, puisque l'irrévocable Serment que vous prendrez vous engage à suivre leurs pas glorieux et leur ferme fidélité, si vous étiez placé dans de semblables circonstances. En tant que Pèlerin vous avez été déjà informé de l'histoire et de la nature de l'Institution dans ses premières étapes. Vous avez encore à apprendre l'affreuse catastrophe qui lui est survenue deux siècles après sa création en Palestine. Pendant cette période l'Ordre s'était beaucoup développé et était au seul service de la cause de la Religion. Déjà, c'est chose étrange et renversante, que ce fut l'œuvre d'hommes de même Foi, mais poussés par le vil motif de posséder pour eux-mêmes les trésors et les terres de l'Ordre. Pour cela, Philippe le Bel Roi de France et le Pape Clément V, en l'an 1307, s'engagèrent en une affreuse alliance visant à détruire l'Ordre illustre.

Dans la nuit du 10 octobre de cette même année, alors que le Grand Maître et ses chevaliers étaient en train de se reposer en toute confiance dans Paris la capitale Chrétienne, Philippe, avec ses séides armés, les arrêtèrent dans leur Maison du Temple même et au petit jour tous les Chevaliers de la Province de France étaient arrêtés et jetés en prison. Peu après un acte d'accusation fut présenté conte eux, dans lequel ils étaient désignés comme des loups parjures, idolâtres et en général comme les plus ignobles des hommes. Stupéfaits et outragés, les Guerriers de la Croix protestèrent de leur innocence et opposèrent à leur ennemis les preuves et l'affirmation de l'intégrité de l'Ordre. Mais leur perte était préméditée. Beaucoup furent soumis à la torture pour les forcer à confesser des crimes dont ils étaient innocents et ceux qui survécurent au chevalet furent condamnés à dépérir en prison des années sans qu'aucune aide leur fut apportée et avec à peine assez de nourriture pour supporter existence. Enfin fin ils furent conduits dehors en groupes, parfois cinquante ensemble et furent brûlés sur des bûchers. Jacques de Molay, leur illustre Grand-Maître, avec quatre de ses Prieurs, furent les dernières victimes de cette implacable persécution. Après être resté environ sept années en prison, ces illustres Chevaliers furent, le 11 mars 1314, sortis pour leur exécution devant la cathédrale de Paris. Après que le décret et la sentence du sanguinaire Philippe eut été lue, ils furent brûlés vifs devant tes citadins assemblés, eux les glorieux martyrs de l'Ordre glorieux.

Dans toute l'Europe la même persécution eut lieu avec plus ou moins de barbarie et bien qu’Edouard(2), qui possédait une grande partie de l'Ecosse, n'essayât de perpétrer aucune cruauté de cette sorte dans ce pays, en raison de la progression de Bruce3 et de son armée, par qui les Templiers étaient protégés, même là l'Ordre fut finalement dépouillé de ses privilèges et possessions.

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La stricte Observance Templière : la confusion

Publié le 10 Juillet 2026 par T.D

  • Par Didier Le Masson

 

La Stricte Observance se considérait comme le successeur et la légitime continuatrice de l’Ordre du Temple, copiant même son organisation. La Stricte Observance dominera la Franc-maçonnerie allemande pendant près de trente années, y semant le désordre absolu.

« Die Strikte Observanz », ainsi dénommée parce qu’elle exigeait de ses membres l’observation stricte d’une discipline inflexible et d’une obéissance aveugle, sans discussion, à l’Ordre et aux Supérieurs Inconnus – Unbekannte Oberen, Superiores Incogniti. Une pseudo-Maçonnerie fondée sur le Discours de Ramsay, la légende templière et jacobite. Elle se voulait Franc-maçonnerie « renouvelée », « rectifiée ».

En outre, un « plan économique » assurait à ses membres retraite et moyens financiers. Le XVIIIe siècle, celui des Lumières – l’Aufklärung en Allemagne – et du rationalisme, voit également fleurir l’irrationnel et pulluler groupes et sociétés dits secrets, tous se disant initiatiques.

A propos de cette époque, Paul Valéry écrit dans son introduction au Swedenborg de Martin Lamm, page 266 : « Les adeptes se multiplient, l’initié foisonne, le rôle social de l’occulte devient immense ». Antoine Faivre fait observer dans sa préface à l’ouvrage de Le Forestier [1], La Franc-maçonnerie templière et occultiste : « Ce désir de s’instruire en se réunissant, de confronter ses opinions au sein d’une société fraternelle participe autant des « Lumières » que de l’Illuminisme, qui ont pour dénominateur commun une soif de connaissance universelle et l’exaltation des possibilités de l’homme ».

La Franc-maçonnerie arrive en France entre 1725 et 1730. Elle pénètre en Allemagne avec les trois grades anglais d’origine, par l’intermédiaire d’hommes d’affaires allemands initiés en Angleterre. En Décembre 1737, est fondée, à Hambourg, la première Loge : Absalom zu den drei Nesseln dont les statuts sont rédigés en français. Puis, venant directement de France elle arrive à Berlin où la première Loge est créée en Septembre 1740 après l’accession au trône du prince héritier Frédéric. Devenu roi, il tiendra le Premier Maillet de sa loge dénommée « Loge Première » ou » Loge du Roi notre Grand Maître ».

Un terreau favorable dans le romantisme allemand, nourri de mythes et de fantastique

Statuts, rituels, comptes-rendus, règlements et travaux seront rédigés et se dérouleront longtemps en français, langue de la Cour de Prusse. On connaît la célèbre phrase du roi : « Je ne parle allemand qu’à Dieu et à mon cheval. » Bon nombre de nobles, aristocrates, militaires et protestants français participeront à la création de Loges en Prusse et ses territoires.

La Stricte Observance trouvera, en Allemagne, un terreau favorable dans le romantisme germanique : goût du mythe, des légendes, de la féérie, du rêve, du secret et du fantastique, au milieu d’un extraordinaire fatras, dit ésotérique, de thèmes et sociétés les plus divers : alchimie, Graal, Magie, kabbale chrétienne, théurgie magique, théosophie, arithmosophie, pour en citer seulement quelques-uns : toute une cosmogonie reposant sur le fantastique et la fantasmagorie.

La même époque voit proliférer sociétés et groupes, dits initiatiques, tels les Rosenkreuzer – Rose-croix allemands –, les Illuminés de Bavière, les Illuminés d’Avignon, le Cléricat de Starck, le Mesmérisme, le Quiétisme, les Elus Coëns, les Philadelphes, les Philalèthes, Cagliostro, le Comte de St Germain, Swedenborg parmi bien d’autres.

En Maçonnerie française : le Système de Clermont, les Systèmes de Bordeaux et de Metz, de Toulouse. Et le Système de Willermoz qui s’imposera, mettant fin à la Stricte Observance au Convent de Wilhelmsbad en 1782.

La dérive chevaleresque envahit la Franc-maçonnerie

C’est au milieu de ce paysage aussi divers, hétéroclite et complexe, que va apparaître en Allemagne une autre « sorte » de Franc-maçonnerie – à vrai dire – une dramatique dérive de la Maçonnerie traditionnelle : la Stricte Observance. Une Maçonnerie qui se veut perpétuation, reconstitution de l’Ordre du Temple.

En 1732, le chevalier André-Michel de Ramsay, protestant converti au catholicisme par Fénelon, publie son fameux Discours dans lequel il donne à la Maçonnerie une origine templière : « Nos ancêtres, les Croisés voulurent réunir dans une seule fraternité les sujets de toutes les nations […] Nous avons parmi nous trois espèces de confrères ; des novices, ou apprentis, des compagnons ou profès, des Maîtres ou Parfaits […] Du temps des guerres saintes, on ne communiquait ces signes et ces paroles qu’à ceux qui promettaient solennellement et souvent même au pied des autels, de ne jamais les révéler […] Quelque temps après, notre Ordre s’unit avec les chevaliers de St Jean de Jérusalem. Depuis, nos loges portent le nom de loges de Saint Jean. Les rois, les princes, les seigneurs en revenant de Palestine dans leur pays y établirent des loges différentes. Du temps des dernières croisades, on voit déjà plusieurs loges érigées en Allemagne, Italie, Espagne, en France et au-delà, en ECOSSE, à cause de l’intime alliance qu’il y eut entre ces deux nations […] Peu à peu, nos loges, nos fêtes et nos solennités furent négligés dans la plupart des pays. Elles se conservèrent néanmoins dans toute leur splendeur parmi les écossais. »

De là, l’imaginaire chevaleresque latent qu’entretiennent plus d’un esprit et plus d’un Maçon, envahit la Franc-maçonnerie. Le Discours de Ramsay se démarque totalement de la Maçonnerie traditionnelle : on est aux antipodes de celle d’Anderson, mais il séduit les tenants et fervents d’une filiation templière en Franc-maçonnerie. En France, le Comte de Clermont fonde le Chapitre ou Système de Clermont, Système de hauts grades : Ecossais, Novice-Chevalier du Temple, Royal Arch, dont s’inspirera la Stricte Observance. Clermont accorde à ce Chapitre, le droit de surveillance des loges symboliques.

Ainsi que l’écrit Le Forestier : « En introduisant la légende templière dans la Maçonnerie, les rose-croix allemands n’avaient eu d’autre but que de donner une interprétation nouvelle de la Tradition et du secret maçonnique en leur conférant un caractère occultiste, et, surtout, hermétique […] La filiation templière fournissait à la fois à la Maçonnerie écossaise la généalogie historique qui lui manquait et la contexture homogène qui lui avait jusqu’alors fait défaut. Non seulement l’ascendance des Templiers était plus flatteuse que celle des tailleurs de pierre et justifiait le titre de chevaliers que se donnaient les Maçons, mais encore, l’histoire de cet ordre illustre disparu à la suite d’un drame politique et judiciaire resté présent à toutes les mémoires, était universellement connue […] L’idée de pouvoir un jour restaurer publiquement l’Ordre du Temple, de lui faire rendre au profit des Maçons qui revendiquaient son héritage, les avantages dont il avait joui précédemment, donnait à la Maçonnerie écossaise un but précis et mettait en branle un des plus hauts mobiles de l’activité humaine : l’intérêt matériel et immédiat ».

Les affabulations du baron von Hund qui emportera son « secret » dans la tombe

En Allemagne, revient de France le baron von Hund qui va fonder une Maçonnerie « renouvelée », « rectifiée », selon ses propres termes : la Stricte Observance. Il dit être porteur d’une Patente de « Maître d’Armée » – Ordensheer – de la VII° Province de l’Ordre du Temple, rédigée en chiffré… et qui n’a jamais pu être déchiffrée !

Karl-Gotthelf baron von Hund und Altengrottkau (1722-1776) avait été initié à Francfort paraît-il à l’âge de 19 ans. Eduqué en France comme de nombreux nobles et aristocrates allemands, il fréquente assidûment les loges françaises ; on le trouve, même, en 1743, surveillant dans une loge de Versailles. On dit aussi qu’il aurait reçu, en France, les hauts grades du Chapitre de Clermont.

Selon Le Forestier et d’autres historiens (allemands) il aurait été présenté à Charles-Edouard Stuart, réfugié à St Germain en Laye, et prétendant à un retour sur le trône anglais. Hund expliquera qu’il avait été initié chevalier templier à la Cour de Charles-Edouard par un certain et mystérieux « Chevalier au plumet rouge » – Eques a penna rubra – en présence de Lord Kilmarnock et de Lord Clifford.

Rien de tout cela n’a jamais été prouvé et les recherches les plus récentes concluent à l’affabulation pure et simple de la part de Hund. On a beaucoup écrit que Hund avait été manipulé par les Stuartistes, catholiques, et par les Jésuites, en vue de contrecarrer l’expansion de la Réforme protestante.

Mais sans doute aussi était-il comme bien d’autres obnubilé par cette obsession d’une restauration de l’Ordre du Temple et cette « mode », grandissante en Maçonnerie, des hauts grades. Vivement questionné au cours de différents Convents de la S.O., sur l’origine et la nature de ses « pouvoirs », Hund refusera toujours et obstinément de révéler quoi que ce soit concernant le nom de ses « initiateurs », arguant à l’infini qu’il trahirait ainsi le serment de secret absolu qu’il avait prononcé. Il emportera dans sa tombe ses « secrets », pour autant qu’ils aient existé.

Mais il aura entraîné à sa suite tous les Maçons – et non des moindres – qui étaient éblouis par la « magie » des titres et appellations, décorations, uniformes, sautoirs et décors, honneurs, magnificence de l’artificiel, futilité du factice et de la théâtralité.

Et tous ceux qui voulaient ainsi se démarquer de la loge bleue, tant on leur avait dit qu’ils étaient « supérieurs » à cette dernière !

Une organisation bâtie sur le modèle de l’Ordre du Temple

La S.O. se voulait bâtie sur le modèle de l’Ordre du Temple. Au sommet, l’Ordre Intérieur, composé, au départ, de six membres, Hund à leur tête, et réputé être une « classe supérieure de Maçons ». La S.O. est organisée en Provinces, comme l’Ordre du Temple – tout au moins « sur le papier » – comme l’écrira Lennhof. La VII° Province : Germania Inferior : Elbe et Oder, Danemark et Suède. La VIII° : Germania Superior : Danube, Pô, Tibre. Puis elle s’étend à la France avec trois Provinces et Directoires : la V° Province : Bourgogne et Suisse (1773) La VI° : Auvergne, la VII° Occitanie (Montpellier 1774). En avril 1776, le Grand Orient de France signe un traité avec les Directoires français.

Chaque Province était divisée en Diocèses, dont dépendaient les Préfectures. Les loges étaient rattachées aux préfectures. La Province était dirigée par un Grand Maître Provincial et administrée par un Chapitre Provincial. Chaque Chevalier portait un nom d’ordre : ainsi Hund était Chevalier de l’épée, « Eques ab ense ». Les solennités correspondaient à celles de l’Ordre du Temple. La loge était appelée « domus ordinis », maison de l’Ordre, et le président de la loge « commandator domus ». Les colonnes Jakin et Boaz signifiaient « Jacobus Molay Burgundicus ». Maillet, équerre, truelle rappelaient le métier manuel pratiqué par les Templiers. L’emblème des loges était un fût de colonne portant la mention « adhuc stat » (que l’on retrouve au R.E.R.). Les obligations des membres étaient fixées par les Obedienzakte que chaque candidat se devait de signer, s’engageant à « se rectifier ».

Les hauts grades correspondaient aussi à de fortes obligations financères

Le IV° : Maître Ecossais Verd. Le V° : Novice. Ce grade, écrit Le Forestier, était consacré à « la légende spécifiquement templière » qui était amplement contée au candidat. Les novices devaient abandonner leurs biens à l’Ordre. Le VI° Grade : Chevalier, qui donnait accès à l’Ordre Intérieur. L’armement du Chevalier donnait lieu à une cérémonie d’adoubement ; il se voyait attribuer un nom d’ordre : « Eques a… », « Chevalier de… » qui pouvait être soit une traduction du patronyme, soit évoquer ses armoiries héréditaires.

Seul, le Chapitre Provincial pouvait se prononcer sur la réception d’un chevalier. Ce dernier était appelé à forte contribution financière au profit de l’Ordre. Hund avait, d’ailleurs, dans le cadre du « plan économique » de la S.O., chargé un certain Schubart de parcourir l’Europe et les Provinces afin de recueillir les subsides destinés au fonctionnement de l’Ordre et du « plan économique ».

Lettre de février 1779 (extrait) de Charles, duc de Södermanie (Suède), Grand Maître du Rite Suédois à Willermoz

L'image montre une lettre manuscrite en français. Le texte est écrit à l'encre noire sur du papier blanc. La lettre semble être une correspondance historique, avec une signature à la fin. Le contenu de la lettre est rédigé en style cursif, ce qui donne une impression d'antiquité. La signature à la fin de la lettre est "Charles, Duc de Södermanie," indiquant l'auteur de la lettre. La lettre semble être une communication formelle, avec des phrases soigneusement structurées et une conclusion polie.

Au cours de son histoire, la S.O. va réunir un certain nombre de Convents. 1764 : le Convent d’Altenberg (Weimar) convent fondateur de la S.O. décide de baser tout le système de la Stricte Observance sur la filiation templière dont le secret serait réservé et révélé aux seuls détenteurs des deux derniers hauts grades. A partir de ce convent, tous les participants s’engagent à obéir strictement aux ordres et sans jamais demander d’explications ! Qui plus est, il est exigé qu’ils signent un acte de soumission et jurent obéissance aux Supérieurs Inconnus. Peut-on imaginer système plus absolutiste et qui n’a absolument plus rien à voir avec l’esprit de la Franc-maçonnerie ?

Mais Hund et la S.O. vont devoir affronter la « concurrence » de deux autres systèmes en marge de la Maçonnerie andersonienne : le Cléricat – Klerikat- de Starck et le Système ou Rite Suédois. Comme la S.O. le Cléricat prétendait être le continuateur de l’Ordre du temple, dont les secrets étaient « en la seule possession des ecclésiastiques de l’Ordre ».

L’historien Wolfstieg décrivait le Cléricat comme « un conglomérat de Maçonnerie, de templarisme, magie, alchimie, kabbale, théosophie, théurgie ». En 1768, Starck prend contact avec Hund : un Grand Chapitre scelle l’union du Cléricat et de la S.O. : elle restera sans lendemain. En face de lui Hund trouve également le Système Suédois – peu ou pas du tout connu dans notre pays et sur lequel nous aurons l’occasion de revenir.

Ce système se réclamait aussi de Ramsay et de la filiation templière, doublé de l’influence swedenborgienne ; système et rite toujours pratiqué dans toute la Scandinavie, et autres pays, et, en Allemagne, par l’obédience Große Landesloge von Deutschland.

La loge de Goethe, Amalia zu den drei Rosen, avait adhéré à la Stricte observance templière

1768 : près de 40 loges ont adhéré à la Stricte Observance, dont celle de Goethe, Amalia zu den drei Rosen à Weimar. La S.O. est désormais bien implantée en Saxe, Silésie, à Berlin, Brème, Hambourg, Stettin, Copenhague, Prague, Varsovie, et en Rhénanie, Hongrie, Suisse. L’historien Runkel écrira que la Stricte Observance « a vécu dans les années 1763-1768 ses années de gloire ». Elle compte, désormais, 13 Préfectures en Allemagne, Autriche, Bohème, Danemark.

1772 : au Convent de Kohlo, Hund est très vivement questionné sur l’origine et l’authenticité de ses « pouvoirs » maçonniques et pressé – presque violemment – de dire qui était ce « chevalier au plumet rouge » qui aurait été son initiateur. Hund refuse énergiquement de révéler quoi que ce soit, se réfugiant derrière son serment de garder le secret le plus absolu. Le Duc de Brunswick est élu « Magnum Superior Ordinis per germaniam inferiorem ».

1775 : Convent de Brunswick (Braunschweig) : la Stricte Observance est à son apogée. 26 princes allemands assistent aux travaux et adhèrent à la S.O. Mais les demandes de preuves de la filiation templière pleuvent, souvent de manière violente, de la part des participants. Elles demeurent sans réponse, et Hund persiste dans son refus obstiné de révélations. Le convent voit un violent affrontement entre Frères, la plupart demandant un retour des loges au véritable rituel maçonnique. Le soupçon grandit de jour en jour parmi les chevaliers.

1776. Octobre. Hund décède à Meiningen, il n’a que 54 ans. Après sa disparition, ni documents, ni traces quelconques de la transmission qu’il aurait reçue ne seront découverts. Sa succession est ouverte. Plusieurs candidats se présentent. Les deux seuls protagonistes demeurent le Duc de Brunswick et Karl, Duc de Södermanland, prince de la Maison Royale de Suède. Temporairement, Karl l’emportera au Convent de Leipzig en 1777. Un acte d’union est signé entre la Stricte Observance et le Système Suédois : union qui demeurera sans lendemain, à l’instar de celle avec Starck. Karl cèdera la Grande Maîtrise du Système Suédois à son héritier présomptif : Bernadotte. De fait, depuis cette date, le Rite Suédois demeurera toujours présidé par un Bernadotte, jusqu’au décès du dernier, il y a quelques années seulement, l’actuel roi de Suède ayant décliné la présidence du Rite. A l’heure présente l’Ordre Suédois – Svenska Frimurare Orden – est présidé par le Frère Anders Fahlman ; la Suède compte, en 2011, 15 200 Frères de Rite Suédois.

Jean-Baptiste Willermoz, (1730–1824)

Mais c’était, au milieu de tout ce désordre, sans compter avec un troisième intervenant : Willermoz et son Système de Lyon. En 1772, il prend contact avec Hund qui lui accorde une patente pour prendre la tête de la VI° Province, dite d’Auvergne. Mais les Frères de Lyon, considérant purement chimérique une reconstitution de l’Ordre du Temple, refusent de se soumettre à l’autorité des chefs de la Stricte Observance.

De sorte que, en 1778, Willermoz convoque le Convent National des Gaules qui se tient du 25 au 27 Décembre, à Lyon. Les Directoires des V° et VI Provinces : Auvergne et Bourgogne décident d’abandonner l’appellation de « templiers » pour prendre celle de Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, C.B.C.S. . Willermoz a voulu l’abandon de la légende templière et proposé la « réforme des réformes » : son Régime ou Rite Ecossais Rectifié. Le plus absolu désordre règne parmi les Loges de la Stricte Observance.

Le Convent de Wilhelmsbad décide l’abandon définitif de la légende templière

1786. 16 Juillet. Le Convent de Wilhelmsbad se réunit, convoqué par le Duc de Brunswick, six ans après la mort de Hund, convent qui tient près de 36 séances, et dure … 50 jours ! Brunswick tente de jeter de nouvelles bases pour la Stricte Observance. De nombreuses loges entrent en rébellion. Willermoz, qui assiste au Convent, exige avec force que soient abandonnées la légende et la filiation templière, la Stricte Observance ne pouvant, en aucun cas, représenter une continuation ou restauration de l’Ordre du Temple. Lennhof écrira : « n’importe quel tribunal devant lequel on irait, nous rirait au nez ». Nettelbladt, de son côté exposait : « Les frères de la Stricte Observance ne se trouvent en aucune manière justifiés à se considérer comme les descendants authentiques des Templiers et la prudence exige qu’ils renoncent à une appellation pouvant les faire soupçonner de rétablir un Ordre supprimé par les autorités spirituelles et temporelles ».

Le Convent de Wilhelmsbad décide l’abandon définitif de la légende et de la filiation templière, et anéantit celle des Supérieurs Inconnus. Tout au plus reconnaît-il « une certaine analogie, un certain rapport avec l’Ordre du Temple ». Le convent fixe la nouvelle structure symbolique de la S.O. : Apprenti, Compagnon, Maître, limitant les hauts grades à trois : Ecossais, Novice, Chevalier : étonnante ressemblance avec l’actuel R.E.R : Maître Ecossais de St André, Ecuyer Novice, C.B.C.S . Sans conteste, le grand « gagnant » du Convent et de la S.O. est Willermoz. De son côté, le Rite Suédois sort intact de l’épreuve et son étagement de grades demeurera inchangé jusqu’à nos jours. Brunswick est réélu Grand Maître, mais profondément affaibli. Beaucoup de loges et de Frères quittent la Stricte Observance. Le 3 Juillet 1792, Brunswick décède. La S.O. disparaît définitivement.

La Stricte Observance : « système mystique avorté » pour Le Forestier, constitua le moment le plus noir de toute l’histoire de la Maçonnerie allemande, conduisant à sa complète déstabilisation, retardant son développement. De nombreuses zones d’ombre et questions demeureront à jamais sans réponse concernant Hund et la Stricte Observance. En supposant que le prétendant Charles-Edouard Stuart et ceux qui l’entouraient, aient été ces « supérieurs inconnus », ils disparurent en 1746 lorsque Charles-Edouard Stuart fut battu, le 16 Avril, à Culloden, par le Duc de Cumberland, et contraints à fuir. Quant à sa suite, elle fut soit décimée soit emprisonnée. Hund aurait donc été « lâché » puisque tout contact avait été rompu.

Toute l’histoire de la Stricte Observance aura démontré le pouvoir destructeur de l’affabulation et de la mystification la plus totale, le triomphe et la domination de l’imaginaire, du fantastique, de la crédulité, du fallacieux et – en termes d’aujourd’hui – du virtuel.

Fallait-il que fut suffisamment puissant ce pouvoir pour attirer des Frères Maçons éclairés comme Goethe, Lessing, Herder, Wieland, ces grands témoins de la culture et de la civilisation allemande de leur temps ? Goethe, dont l’œuvre, il est vrai, sans cesse évolua entre le rationnel et l’irrationnel. Il dira, tout de même, de la Stricte Observance, après l’avoir quittée, qu’elle avait été une « mascarade blanc-rouge », et, pour Lessing, « une rêverie ». [2]

Lennhof écrira : « la Stricte Observance n’a rien apporté, elle est morte à temps » mais, auparavant, il avait consigné : « la Stricte Observance ne dut de survivre à la Guerre de Trente Ans que grâce à la présence, à Berlin, d’officiers français pratiquant le Système de Clermont ».

Pierre Mollier [3] a excellemment écrit (in La Chevalerie Maçonnique) : « Cette rémanence de l’imaginaire au fil des siècles est un phénomène tout à fait singulier de l’histoire des idées […] L’idéal chevaleresque apparaît comme l’une des composantes du corpus initiatique que la Franc-maçonnerie spéculative s’agrègera durant le deuxième tiers du XVIII° siècle […] Refuge ou tremplin vers un autre horizon […] la légende templière reste, dans la modernité, un point de fixation à la résistance contre le désenchantement du monde ».

Comme une sorte de constante, le souvenir du Temple subsiste encore dans certains hauts degrés de divers Rites : au R.E.A.A, le 30° degré, Chevalier Kadosch, le X° Degré du Rite Suédois, le VII° de l’obédience 3 WK en Allemagne, et, au Rite d’York, l’Ordre des Chevaliers de St Jean l’Evangéliste, entre autres.

Le succès de la Stricte Observance peut s’expliquer par la volonté des Maçons allemands de posséder leur Franc-maçonnerie propre, dégagée des influences anglaise et française.

Mais, après le désastre de la Stricte Observance, provoquant désordre, confusion, égarements parmi les francs-maçons allemands, se lève, à Hambourg, le Frère Friedrich-Ludwig Schröder qui va s’attacher avec succès et après bien des années d’efforts, à la réforme de la Maçonnerie allemande, réforme adoptée par la Grande Loge de Hambourg en 1816.

Désormais la Franc-maçonnerie se limitait, dans le Rite de Schröder, à la pratique des trois premiers grades symboliques seulement, excluant toute appartenance aux degrés supérieurs. Cette disposition demeure valable, au XXI° siècle, pour tous les membres et toutes les loges qui pratiquent le Rite de Schröder : cette particularité vaut d’être mentionnée.

 

commentaires

Le Rite de Stricte Observance Templière

Publié le 7 Juillet 2026 par T.D

Il est traditionnel de faire remonter les origines de son Rite aux croisades, aux Chevaliers du Temple, aux Égyptiens, au Roi Salomon ou encore à la Genèse, etc.... Nous ne dérogerons pas à l’exercice, nous permettant ainsi, par un texte mêlant légendes, mythes et faits historiques, de mettre en exergue qui nous sommes, au travers des valeurs que nous entendons défendre et promouvoir au sein de la Grande Loge Souveraine de France. 

Ainsi… 

Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Puis Dieu créa l’homme et la femme. Adam, le premier homme et Ève, la première femme, s’unirent et eurent deux enfants, Abel et Caïn. Par jalousie, convoitise et orgueil, Caïn tua Abel et, pour ce crime, fût chassé de l’Éden. Adam et Eve eurent alors un autre enfant, Seth, dont l’un des descendants sera Noé, qui aura lui-même trois fils, Sem, Cham et Japhet. Constatant la bassesse des hommes, Dieu décida, en faisant venir le déluge, de les rayer de la surface de la terre, ainsi que tous les êtres vivants. Cependant, Noé trouva grâce aux yeux du Seigneur, alors Dieu lui ordonna de construire une arche et d’y entrer avec les siens, ainsi qu’avec un couple de toutes les espèces vivant sur terre. Puis ce fut le déluge, et tous les êtres disparurent. 

Alors Dieu fit baisser les eaux qui se calmèrent, et l’arche se posa sur les monts d’Ararat. Noé lâcha plusieurs fois la colombe et, un soir, elle revint avec un rameau d’olivier. Noé comprit ainsi que les eaux avaient baissé sur la totalité de la terre et tous descendirent alors de l’arche. Dieu bénit Noé et ses fils. Il leur dit : « Soyez féconds, multipliez-vous, remplissez la terre. » 

Japhet et les siens partirent vers l’Ouest et s’établirent entre les fleuves du Don, de la Volga et de l’Oural, sur une terre nommée Europe. Japhet prit pour femme Adâtanêsès, fille d'Eliakim, avec qui il aura sept enfants donnant une nation d’Europe : Gomer (ancêtre des Celtes), Magog (ancêtre des Scythes), Madaï (ancêtre des Iraniens et des Mèdes), Javan (ancêtre des Grecs et des latins), Tubal (ancêtre des peuples ibériques), Méschec (ancêtre des Russes) et Tiras (ancêtre des Thraces). Gomer, ancêtre des Celtes, aura trois enfants : Aschkenaz (ancêtre des Saxons et des Scandinaves), Riphat (ancêtre des Paphlagoniens) et Togarma (ancêtre des Tokhariens et des Arméniens). Javan, ancêtre des Grecs et des Latins, aura quatre enfants : Élischa (ancêtre des Eoliens), Tarsis (ancêtre des Etrusques), Kittim (ancêtre des Romains) et Rodanim (ancêtre des Rhodiens). 

Parmi ces nations, l’une se distingua par son excellence, se furent les Grecs, fils de Javan. Il ne fait aucun doute que la bénédiction divine était sur ce peuple, tant et si bien que l’on put ainsi parler de « miracle grec ». Ce furent les grands philosophes, ainsi Socrate, auteur de la fameuse citation « je sais seulement que je ne sais rien», institua que la grammaire était un art que tout père devait enseigner à son enfant, ainsi pour Platon, la dialectique est « le moyen, à travers le dialogue, de connaître « ce qui est », ainsi pour Aristote, la rhétorique est l’art oratoire, c'est-à-dire « l'apprentissage de la capacité de discerner dans chaque cas ce qui est potentiellement persuasif ».
Grammaire, dialectique et rhétorique forment le trivium, mot qui signifie les trois chemins et qui se rapporte au « pouvoir de la langue ». 

« Tout est nombre », nous enseigne Pythagore, qui fait progresser l'arithmétique et agrandit le monde des mathématiques. Les grecs découvriront que la musique est régie par les lois de l’harmonique, qu’elle est une combinaison harmonieuse des contraires, une unification des multiples et un accord des opposés. Les Hellènes excellaient en géométrie, ainsi bâtirent-ils une des sept merveilles du monde antique, à savoir le Temple d’Artémis à Éphèse. L’astronomie hellénistique influencera de manière décisive les mondes indien, arabe et occidental.
Arithmétique, musique, géométrie et astronomie forment le quadrivium, soit les quatre voies au-delà du trivium, qui se rapportent au « pouvoir des nombres ». 

Les fils de Javan donnèrent donc au monde les sept arts libéraux, ainsi la Grammaire parle, la Dialectique enseigne, la Rhétorique colore les mots, la Musique chante, l'Arithmétique compte, la Géométrie pèse et l'Astronomie s'occupe des astres. 

De plus, le philosophe Platon, dans son ouvrage « La République », définira les quatre vertus essentielles à la constitution de la cité idéale, à savoir la justice, la prudence, la tempérance et la force, qui deviendront les quatre vertus cardinales du christianisme. 

Puis vînt le Christ… 

Consubstantiel au Père, fait homme de la Vierge Marie par l’Esprit-Saint, le Christ vînt sur terre pour racheter par son sang les péchés des hommes et établir la nouvelle Alliance entre eux et le Seigneur. Vendu et trahi par le Sanhédrin et Judas, il souffrit sa passion, fut crucifié et mis au tombeau. Il ressuscita le troisième jour, conformément aux Écritures, et il monta au ciel ; il est assis à la droite du Père. Il reviendra dans la gloire, pour juger les vivants et les morts ; et son règne n'aura pas de fin. 

Alors, les apôtres se mirent en route pour apporter la bonne nouvelle de l’Évangile à toutes les nations d’Europe. Ainsi, l’apôtre Paul, dans son épître aux Corinthiens, nous transmet les vertus théologales, données par Dieu aux hommes : « Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité. » Citons le commentaire allégorique de saint Augustin, pour qui le poisson, l’œuf et le pain sont les trois vertus théologales : le poisson c’est la Foi ; l’œuf, l’Espérance ; le pain, la Charité. « Le poisson est bon comme la Foi ; il vit dans l’eau sans s’y noyer ; comme nous croyants, baptisés dans les eaux du baptême, nous sommes sauvés des tempêtes du siècle. L’œuf c’est le symbole de l’Espérance ; l’œuf n’est pas le poussin, il est en attente de poussin ; avec sa coquille, l’œuf ne voit pas ce pour quoi il œuvre ; il attend avec patience ce qui lui arrivera. Le pain c’est le meilleur des aliments, comme la Charité est la meilleure des vertus. » 

Toujours dans la même épître aux Corinthiens, Paul annonce aussi les 7 dons du Saint-Esprit, que saint Thomas d’Aquin nous décrira comme suit, au regard de la raison : « Pour la saisie de la vérité, la raison spéculative est donc perfectionnée par le don d'intelligence, la raison pratique par celui de conseil. Pour bien juger, la raison spéculative est perfectionnée par la sagesse, la raison pratique par la science (la connaissance). Quant à la puissance appétitive, en ce qui regarde autrui elle est perfectionnée par la piété ; en ce qui regarde le sujet lui-même elle est perfectionnée par la force contre la terreur des périls, et contre la convoitise désordonnée des choses agréables elle est perfectionnée par la crainte (de Dieu). » 

Toutes les nations d’Europe embrassèrent la nouvelle Alliance, les mystères de la foi et le symbole de Nicée-Constantinople. 

Les Turcs Seldjoukides, maîtres de Jérusalem, interdirent le pèlerinage des chrétiens en Terre sainte afin d'aller prier sur le Saint-Sépulcre. Les chrétiens étaient volés, brimés, réduits en esclavage et, pour la plupart, assassinés. Pour cette raison, le Pape Urbain II appela les Rois chrétiens à délivrer Jérusalem ; ce fut le début des croisades et Jérusalem fut libérée par l’armée chrétienne.

Hugues de Payns, fondateur et premier maître de l'Ordre, vint pour la première fois en Terre sainte, pour accompagner le comte Hugues de Champagne, alors en pèlerinage. Lors du concile de Naplouse, naquit la milice des Pauvres Chevaliers du Christ et du Temple de Salomon, sous l'impulsion de neuf chevaliers : Hugues de Payns, Geoffroy de Saint-Omer, Payen de Montdidier, Archambaud de Saint-Amand, Geoffroy de Bossoit, André de Montbard, Gondemare de Cîteaux, Robert de Craon et Rolland de Provence, ayant pour mission initiale de sécuriser le voyage des pèlerins affluant d'Occident. 

Le roi Baudouin II leur octroya une partie de son palais de Jérusalem située à l'emplacement du temple de Salomon. C'est ce lieu, dans lequel ils installèrent leurs quartiers, qui donna par la suite à l’Ordre le nom de Templiers ou de Chevaliers du Temple. 

L’Archange Michel, chef de la milice céleste des anges du Bien et saint protecteur des chevaliers, veillait sur eux, si bien que ce soit sur le champ de bataille, auprès des pauvres ou des pèlerins, dans leur conduite ou leurs propos, les Chevaliers de l’Ordre pratiquèrent avec assiduité les sept vertus chevaleresques traditionnelles que sont la noblesse, la bonté, l'humilité, le courage, la piété, la fidélité et l’honneur. 

La néfaste séparation des Églises d'Orient et d'Occident s’était produite, mais pour les Templiers, pour qui rassembler ce qui est épars est une exigence, tous les chrétiens étaient reçus à l’Ordre de manière égale. Ils paieront, par la destruction de l’Ordre, ce refus de se soumettre aux diktats des autorités royales et papales. 

Au matin du vendredi 13 octobre 1307, par jalousie, convoitise et orgueil, Philippe IV le Bel, Roi de France, ordonne à Guillaume de Nogaret l’arrestation de tous les Templiers et la saisie de leurs biens, suivi rapidement en ce sens par le pape Clément V. Le 18 mars 1314, vendu, trahi et à la suite d’un procès inique, Jacques de Molay, Grand Maître de l’Ordre, est exécuté sur un bûcher dressé sur l'île aux Juifs à Paris. 

Dès les premières arrestations, neuf Chevaliers de l’Ordre se réfugient en Écosse, au départ de Marseille. Il s’agit de Charles d’Aumont, prieur d’Auvergne, accompagné des chevaliers Edward Harris, Maréchal Templier en Ecosse, Pierre de Bologne, chapelain, Etienne Stormont, Grand Commandeur d’Angleterre, Adam Dalberg, Grand Commandeur d’Allemagne, Philibert Thierry, Chevalier des Flandres, André Montigny, chevalier d’Auvergne, Adalbert Matignon, chevalier de France et Wolfgang Von Sassen, chevalier germain. Ne pouvant voyager avec l’habit du Temple, ils se vêtissent en maçons, dont ils épousent le métier, et passent ainsi inaperçus jusqu’en Écosse, à Aberdeen, où ils obtiennent rapidement le statut «d’hommes libres du métier». Depuis le VIIème siècle, on désigne les hommes libres sous le vocable de «Francs», et c’est ainsi que nos neuf Chevaliers deviennent des « Francs-maçons ». 

Le pape Clément V ayant ordonné l'arrestation des Templiers dans tous les États de la chrétienté, la discrétion est de mise. Désireux cependant de perpétuer l’esprit et les valeurs du Temple, Charles d’Aumont et ses Frères d’exil décident de cacher le sens profond et les buts de la Vénérable Fraternité sous le voile des symboles de la maçonnerie. Se réunissant le soir au sein de la Loge, ils en protègent l’accès par des mots, signes et gestes. 

Ainsi, après avoir été, une fois de plus, abattu, le Temple entame sa reconstruction. 

Pierre après pierre, sous la sage protection des secrets du vénérable métier et grâce aux réfugiés écossais, alors en guerre contre l’Angleterre, l’idée vivace d’une restauration spirituelle de la Vénérable Fraternité faît son chemin à travers toute l’Europe, et ce jusqu’en Allemagne où, à Manua dans la Haute-Lusace, nait le Baron Karl Gotthelf von Hund, concepteur du Rite de Stricte Observance Templière... 

Ce Rite, tel que nous le pratiquons, est indissociable de l’influence jacobite, c’est-à-dire de la présence en France de réfugiés écossais durant les révoltes jacobites (du latin Jacobus, Jacques), qui se sont déroulées en Grande-Bretagne et en Irlande entre 1688 et 1746, année de la bataille de Culloden, qui vit la victoire des troupes anglaises sur les clans écossais unifiés. L’objectif de ces révoltes était de ramener Jacques Stuart, VII d'Écosse et II d'Angleterre (le dernier roi catholique de la monarchie britannique), et, plus tard, ses descendants de la maison Stuart, sur le trône dont ils ont été privés par le Parlement après la Glorieuse Révolution de 1688. Certains de ces réfugiés écossais étaient Franc-maçons, et de nombreux Franc-maçons français prirent fait et cause pour les jacobites. Pour les remercier, les Frères écossais créèrent un grade à la suite des traditionnels Apprenti, Compagnon et Maître : le Maître Écossais. Ce grade ouvrit la porte aux « hauts-grades », avec notamment le Chevalier de l’Orient ou Maçon Libre. La bulle papale du 28 avril 1738, In eminenti apostolatus specula, interdît aux catholiques de fréquenter les Loges maçonniques. En réponse, les Francs-maçons catholiques désirant poursuivre leur parcours maçonnique, tout en réaffirmant leur attachement à la foi chrétienne, créèrent le grade de Rose-Croix. Le baron von Hund, concepteur de notre Rite, ajoutera les grades de Novice et de Chevalier du Temple. Ainsi, les Provinces allemandes de la Stricte Observance travailleront les grades d’Apprenti, Compagnon, Maître, Maître Écossais, Novice et Chevalier de Temple ; Les trois Provinces françaises travailleront aussi le Chevalier de l'Épée, Maçon Libre et le Chevalier de l'Aigle, Rose-Croix.
Aussi, en quête de cohérence et de pertinence, la Grande Loge Souveraine de France opte pour le système suivant :
Grande Loge Souveraine de France - Rite de Stricte Observance Templière  Apprenti ;
Grande Loge Souveraine de France - Rite de Stricte Observance Templière  Compagnon ;
Grande Loge Souveraine de France - Rite de Stricte Observance Templière  Maître ;
Grande Loge Souveraine de France - Rite de Stricte Observance Templière  Chevalier du Temple ;
Grande Loge Souveraine de France - Rite de Stricte Observance Templière  La distinction de Chevalier Profès est accordée aux FFSS:. ayant rendu service à l’ordre de manière inestimable.

La Grande Loge Souveraine de France entend œuvrer à la réappropriation des valeurs culturelles qui ont fondé notre civilisation, à savoir la discipline grecque, le glaive romain, la sagesse antique et la spiritualité chrétienne. En ce sens, le Chevalier du Temple, soldat chrétien discipliné et grade ultime du Rite de Stricte Observance Templière, est la quintessence idéalisée de ces valeurs, de cette éthique, vers lesquelles nous tendons. Cet héritage « templier » est, pour nous, intellectuel et culturel.

Les travaux par grade :
Apprenti (3 ans) : la fraternité, l'honneur, l'obéissance, la bienfaisance, l'humilité, le silence, la sérénité face à la mort, la sagesse et la noblesse ;
Compagnon (2 ans) : Définies par Platon dans le livre IV de La République, les quatre vertus de l’âme qui nous consacrent à l’homme au sein de la Cité idéale, qui sont les vertus cardinales du christianisme : La justice, la prudence, la tempérance et la force d'âme ;
Maître (2 ans) : Perfectionnant les vertus cardinales et tirées de la Première épître aux Corinthiens de saint Paul (1Co 13,13), les vertus théologales, qui nous consacrent à Dieu : La foi, l'espérance et la charité .
Chevalier du Temple : Aura, au cours de ce parcours, approché les fondamentaux de notre philosophie et œuvrera au perfectionnement de ceux-ci, ayant pour objectif ultime de tendre vers une éthique parfaite.

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La Stricte Observance Templière 2

Publié le 7 Juillet 2026 par T.D

VI
Déclin et évolution

Facteurs du déclin
Au milieu du XIXe siècle, la Stricte Observance, sous l'influence du Baron von Hund, a connu un déclin notable. Plusieurs facteurs ont contribué à cette chute de l'influence de cet ordre maçonnique, qui prônait des rituels ésotériques et une hiérarchie rigide. Pour comprendre ce phénomène, il est impératif de se plonger dans le contexte historique et social de l'époque.
Tout d'abord, le début du XIXe siècle était marqué par les révolutions industrielles et politiques en Europe, ainsi que par un mouvement de rationalisation et de sécularisation. Les idées des Lumières, qui avaient précédemment été adaptées par les maçons, prenaient de nouvelles directions. La montée des idéologies rationalistes et scientifiques a ébranlé les fondements mystiques et ésotériques sur lesquels reposait la Stricte Observance. Au fur et à mesure que la société devenait plus industrialisée et modernisée, l'intérêt pour les rituels secrets et le mysticisme s'estompa, remplacé par une demande croissante pour des systèmes d'enseignement plus clairs et accessibles.
Un autre facteur majeur du déclin de la Stricte Observance est la fragmentation croissante des obédiences maçonniques. Au cours de la période qui a suivi, divers rites ont vu le jour, chacun avec des philosophies et des pratiques distinctes. Le Rite Écossais Ancien et Accepté et le Rite Français, par exemple, ont proposé des approches plus démocratiques et inclusives de la maçonnerie. Ces nouveaux mouvements ont attiré de nombreux membres de la Stricte Observance, qui cherchaient une communauté plus ouverte et des enseignements qui répondaient mieux aux préoccupations de leur époque.
Le schisme au sein de la maçonnerie a été aggravé par des luttes internes et des rivalités qui ont conduit à une dilution de l'autorité de la Stricte Observance. Les loges, qui auparavant se réunissaient autour des mêmes idéaux, ont commencé à se diviser sur la manière d'interpréter et de pratiquer les rituels, rendant le maintien d'un corps cohérent et influent de plus en plus difficile.
Les bouleversements politiques, notamment les guerres napoléoniennes et les révolutions à travers l'Europe, ont également joué un rôle significatif dans le déclin de la Stricte Observance. Les membres de la société maçonnique se sont souvent retrouvés dans des situations où l'identité et les alliances de la loge étaient mises à l'épreuve. Dans certaines régions, les gouvernements avaient des réticences envers la franc-maçonnerie, la considérant comme une menace potentielle à l'ordre établi, ce qui a conduit à des restrictions et à la répression.
Par ailleurs, la guerre entrave le développement d'un lien communautaire solide, nécessaire à la pérennité de tels mouvements. Les loges, autrefois des refuges sûrs pour la discussion intellectuelle et la camaraderie, ont vu leur influence déclinée, car l'insécurité et le changement constant ont modifié les priorités des membres, les éloignant de l'implication active dans les pratiques maçonniques.

Renaissance et héritage
Malgré le déclin de la Stricte Observance, un intérêt pour ses principes et pratiques a émergé au XXe siècle. Pendant la seconde moitié du XXe siècle et au début du XXIe siècle, des mouvements contemporains ont commencé à se réclamer de cet héritage. La renaissance de cet intérêt peut être attribuée à plusieurs tendances socioculturelles.
D'une part, dans une époque marquée par la recherche de sens et de spiritualité, un nombre croissant d'individus se tournent vers les traditions ésotériques et mystiques, y compris la franc-maçonnerie. Les gens cherchent des réponses à leurs questionnements existentiels et trouvent dans la Stricte Observance, avec son accent sur l'initiation et la tradition, une voie pour explorer ces concepts.
D'autre part, la montée de la culture numérique et des réseaux sociaux a permis aux groupes intéressés par les enseignements de la Stricte Observance de se réunir et d’échanger des idées de manière plus efficace. L'ère numérique a facilité la connectivité et la mise en réseau, donnant l'opportunité d'explorer les anciens rituels et philosophies maçonniques adaptées à un public moderne. Des organisations se sont formées pour explorer les enseignements de von Hund et promouvoir une vision contemporaine et pertinente de la Stricte Observance.
Les mouvements contemporains qui se réclament de l'héritage de la Stricte Observance ont non seulement restauré certains de ses rituels et enseignements, mais les ont également adaptés pour répondre aux besoins des membres d'aujourd'hui. L'écho de l'importance de la fraternité, de la responsabilité individuelle et de la recherche de la connaissance demeure au cœur de ces groupes, mais ils les envisagent désormais sous un prisme qui intègre des idées modernes telles que l'écologie, l'engagement civique et les problématiques sociétales contemporaines. Cela marque une rupture avec l'élitisme perçu de la Stricte Observance originale, et témoigne d'une volonté d'intégrer les valeurs positives de la modernité, tout en honorant les traditions ancestrales.
L'influence de la franc-maçonnerie et des mouvements qui s’en réclament aujourd’hui va au-delà de la simple pratique rituelle. Ces groupes s'engagent dans la promotion de la charité, de la philanthropie. Ils contribuent à renforcer les valeurs d'humanité et de solidarité, des principes qui ont toujours été au cœur de la maçonnerie.
De plus, le renouveau de la Stricte Observance dans le cadre contemporain pose des questions sur les limites et les possibilités de la maçonnerie à l'ère de la mondialisation. L’émergence de groupes qui explorent les anciennes traditions tout en intégrant des réflexions modernes constitue un dialogue en constante évolution qui pourrait potentiellement redéfinir le paysage maçonnique pour les générations à venir.
L'analyse du déclin de la Stricte Observance au milieu du XIXe siècle révèle un tableau complexe. Les changements sociaux, les révolutions politiques et le développement d'autres rites maçonniques ont contribué à son affaiblissement. Toutefois, cette obédience ne s'est pas complètement éteinte ; au contraire, elle a fourni une base précieuse pour les mouvements contemporains qui, tout en honorant l'héritage de von Hund, cherchent à s'adapter aux défis du monde moderne.
La renaissance de ces principes ésotériques chrétiens, bien que fondamentalement transformée, témoigne de la persistance de la quête humaine pour la connaissance, la fraternité et le sens. Les mouvements contemporains s'efforcent de maintenir vivante la flamme de la Stricte Observance, tout en la reformulant pour répondre à un monde en constante évolution, dans un dialogue entre le passé et l'avenir qui pourrait rendre la maçonnerie encore pertinente dans les décennies à venir.

 

VII
Critiques et controverses

Antimaçonnisme et adversités
La Stricte Observance, l'un des courants les plus influents de la franc-maçonnerie au XVIIIe et au début du XIXe siècle, n'a pas seulement été un mouvement de recherche d'initiation et de mysticisme. Elle a également été le centre de critiques et de controverses qui ont contribué à son déclin. Les accusations d'antimaçonnisme, particulièrement en Europe, sont emblématiques des adversités auxquelles la Stricte Observance a dû faire face.
L'antimaçonnisme n'est pas un phénomène nouveau ; il s'inscrit dans une longue tradition de méfiance vis-à-vis des institutions secrètes. Tout au long de l'histoire, les sociétés maçonniques ont été vues comme des bastions d'élitisme et de mystère, et la Stricte Observance, avec ses rituels ésotériques et ses présomptions d'influence, n'a pas échappé à cette perception.
Les critiques se sont souvent concentrées sur le caractère secret des rituels maçonniques. Cette opacité a alimenté des suspicions, alimentant des théories du complot qui voyaient dans la franc-maçonnerie un réseau de manipulation politique et de pouvoir occulte. Les détracteurs, allant des ecclésiastiques aux hommes politiques, ont attribué des motivations sinistres aux maçons, les qualifiant d'ennemis de la foi chrétienne et de l'ordre social.
Les accusations visant la Stricte Observance ont souvent pris une tournure religieuse. Les membres de l'ordre étaient vus comme des hérétiques, adorant des entités occultes et remettant en question les dogmes traditionnels. Cette hostilité s'est intensifiée avec l'essor du romantisme et des mouvements à connotation antirationnelle, qui ont vu la recherche du mystique dans les anciennes traditions comme une menace à l'ordre établi.
Au-delà des critiques religieuses, la Stricte Observance a également été accusée d'avoir des liens avec des mouvements révolutionnaires. À la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, les révolutions française et américaine ont suscité de vives réactions parmi les élites. Les adversaires de la franc-maçonnerie, en particulier, ont considéré la Stricte Observance et d'autres rites comme des orchestrateurs de désordre social, affirmant que ces groupes cherchaient à renverser les gouvernements en place.
Les loges étaient souvent perçues comme des lieux de discussion sur des idées subversives. La perception d'une conspiration politique plus large a été renforcée par le fait que de nombreux révolutionnaires français étaient d'anciens membres de la franc-maçonnerie. Les critiques ont souvent affirmé que la Stricte Observance était à l'origine du mouvement révolutionnaire, ce qui a conduit à une méfiance accrue envers l'ordre et ses membres.
Face à ces critiques, la Stricte Observance a tenté de se défendre en adoptant une attitude de réserve et en renforçant ses discours sur l'engagement spirituel et l'éthique personnelle. Cependant, la mauvaise presse et l'opposition constante ont désorienté de nombreux membres, provoquant des schismes internes et une dilution de leurs idéaux. La tension entre le désir d'obscurité et la nécessité de se justifier a conduit à des divisions qui ont affaibli l'ordre à long terme.

Débat sur l'ésotérisme et la transparence
Le débat autour de la Stricte Observance ne se limite pas à des questionnements historiques et politiques. La nature même de son ésotérisme et la perception publique du secret maçonnique continuent d'alimenter une discussion sur la transparence, la confiance et l'inclusivité dans le monde contemporain.
La Stricte Observance, avec son accent sur l'initiation, la contemplation personnelle et l'expérience spirituelle, est fondamentalement un mouvement d'exploration intérieure. Ses rituels étaient conçus pour guider les membres vers une connaissance supérieure de soi et du cosmos. Cependant, cette approche ésotérique a toujours été ambiguë aux yeux du grand public.
Pour ceux qui voient la franc-maçonnerie comme une simple société secrète, l'ésotérisme peut sembler obscur, presque élitiste. Les rituels qui peuvent sembler spirituels et enrichissants pour les initiés peuvent être perçus comme des pratiques obscures pour ceux qui ne sont pas impliqués. Cette distance entre la maçonnerie et le grand public alimente à la fois fascination et méfiance.
À l'ère numérique et de la communication instantanée, la question de la transparence est plus pertinente que jamais. Il devient difficile pour des institutions maçonniques de maintenir des secrets, qui sont d’ailleurs des pseudos secrets... La Stricte Observance, comme d'autres organisations maçonniques, se retrouve à jongler entre le besoin de préserver son caractère initiatique et l'exigence de répondre à une société de plus en plus critique à l'égard des institutions.
Les nouvelles générations, plus connectées et en quête de vérités tangibles, posent des questions sur l'intention derrière le secret maçonnique. Pourquoi, si l’on a rien à cacher, les rituels et enseignements doivent-ils être gardés cachés ? Les opposants arguent que cette opacité est synonyme de cachotterie, de manipulation et de pouvoir secret, nuisant ainsi à la légitimité de l'ordre. Pour calmer ces inquiétudes, certaines obédiences maçonniques ont commencé à ouvrir certaines de leurs pratiques au grand public, provoquant un renouveau d'intérêt et une meilleure compréhension de leurs missions et de leurs objectifs.
Les perceptions publiques de la Stricte Observance sont profondément affectées par les préjugés historiques, mais aussi par des médias contemporains qui tendent à caricaturer la maçonnerie. Les stéréotypes largement répandus, véhiculés par des œuvres de fiction et des théories du complot, ont souvent pour effet d'éclipser la réalité et les intentions profondes de l'ordre.
Les efforts pour rectifier les perceptions erronées doivent passer par des échanges authentiques, des dialogues ouverts et des initiatives éducatives. Les leaders de la Stricte Observance de la période moderne se rendent compte que leur réputation était à l'origine diluée par le secret. Par conséquent, des efforts ont été entrepris pour relier les traditions à des actions concrètes de service communautaire.
L'engagement dans des causes sociales et humanitaires, ainsi que la promotion de la pensée libre et du débat constructif, constitue désormais une mesure importante pour redéfinir le paysage maçonnique. En rendant les valeurs de la Stricte Observance accessibles et en montrant leur pertinence dans des contextes contemporains, l'ordre espère non seulement apaiser les critiques, mais également attirer une nouvelle génération d'initiés.
Les critiques et controverses entourant la Stricte Observance mettent en lumière des tensions complexes entre tradition ésotérique et attentes contemporaines de transparence et d'ouverture. Alors que des siècles de méfiance et d'antimaçonnisme continuent d'influencer la perception de l'ordre, un dialogue constructif, ainsi qu'une réévaluation des valeurs maçonniques, semblent nécessaires pour que cet héritage puisse s'épanouir dans un monde moderne en constante évolution. La capacité de la Stricte Observance à évoluer et à se réinventer face aux critiques déterminera son avenir et son influence dans la société d'aujourd'hui.

 

VII
Perspectives

Bilan de l'impact historique
La Stricte Observance Templière, en tant qu'ordre maçonnique fondé au XVIIIe siècle, a laissé une empreinte indélébile dans l'histoire de la franc-maçonnerie. Ses contributions, tant sur le plan spirituel que social, sont profondément enracinées dans le contexte intellectuel et culturel de son époque. En tant que mouvement qui a opéré un rapprochement entre la maçonnerie et les traditions chevaleresques des Templiers, la Stricte Observance a cherché à donner un sens nouveau à l'initiation, à la mystique et aux idéaux de chevalerie :
1. Réhabilitation de la mémoire templière
Un des plus grands succès de la Stricte Observance a été de réhabiliter la mémoire des Templiers, souvent perçus sous un jour négatif en raison des persécutions dont ils ont été victimes au Moyen Âge. En associant leurs rituels à ceux de cet ordre médiéval, les membres de la Stricte Observance ont redonné vie aux valeurs d’honneur, de courage et de loyauté qui caractérisaient les chevaliers templiers. Cette quête d'identité a joué un rôle significatif dans la fondation d'une spiritualité maçonnique qui valorisait le sacrifice personnel et le service à autrui.
2. Influence sur les autres rites maçonniques
Parallèlement à cette réhabilitation, la Stricte Observance a eu un impact crucial sur le développement d'autres rites maçonniques. En intégrant des éléments ésotériques chrétiens, elle a ouvert la voie à une maçonnerie plus mystique et hermétique qui allait inspirer divers courants. Beaucoup de ces pratiques, en particulier celles liées à l'initiation et à la quête de la connaissance, trouvent leurs racines dans les enseignements que la Stricte Observance a promus.
3. Élargissement de la vision de la franc-maçonnerie
La Stricte Observance a également préparé le terrain pour un élargissement de la vision de la franc-maçonnerie au-delà de ses origines. Plutôt que de rester cantonnée à des aspects utilitaires de la construction, elle a encouragé la réflexion sur le développement spirituel et moral. Cette transformation a permis à la franc-maçonnerie de devenir un mouvement plus inclusif, abordant des préoccupations humanistes et sociales.

Perspectives d'avenir
1. Restauration de l'ordre dans le paysage maçonnique contemporain
À l'aube du XXIe siècle, la Stricte Observance, comme beaucoup d'autres ordres maçonniques, est confrontée à des défis sans précédent. Dans un monde de plus en plus connecté et interdisciplinaire, les valeurs et les pratiques maçonniques, y compris celles de la Stricte Observance, doivent évoluer pour rester pertinentes. La nécessité de réinventer l'ordre dans un contexte contemporain est devenue essentielle, et cela peut impliquer une redéfinition de son rôle et de son image.
2. Engagement envers la communauté
Une des pistes de développement pour la Stricte Observance réside dans l’engagement communautaire. En favorisant l'action sociale et en s'impliquant dans des initiatives visant à améliorer la vie des membres de la communauté, l'ordre peut démontrer l'importance de ses enseignements dans un monde moderne. En cela, la Stricte Observance pourrait ainsi se présenter non seulement comme un espace de développement spirituel, mais aussi comme une force active en matière d’amélioration sociale, mettant en avant l’éthique et la morale que prône l'initiation.
3. Dialogue intergénérationnel et inclusivité
Les générations futures ayant des attentes différentes concernant l’accès à l’information et l’acceptation des valeurs diverses, la Stricte Observance devra adopter une approche plus inclusive et diversifiée. Un dialogue intergénérationnel sera essentiel pour attirer de nouveaux membres qui recherchent un espace qui allie engagement spirituel et implication sociale. La capacité à écouter et à s'adapter aux préoccupations contemporaines, tout en préservant les traditions fondamentales de l’ordre, sera cruciale pour son succès.
4. Le retour aux sources spirituelles
Enfin, il est très bénéfique pour la Stricte Observance d’être revenue à ses principes initiaux : l'exploration de la spiritualité, la quête de vérité et la recherche de sagesse. Ce qui implique un réinvestissement dans les rituels d'initiation et l'enseignement des valeurs maçonniques fondamentales, afin de raviver l'intérêt pour les aspects mystiques et spirituels qui font partie intégrante de son héritage. En réaffirmant son engagement envers l’ésotérisme et la mystique, la Stricte Observance attire ainsi un nouveau public en quête de profondeur et de sens dans un monde souvent superficiel.

La Stricte Observance Templière a joué, et joue, un rôle indispensable dans le développement historique de la franc-maçonnerie, favorisant une synthèse entre ancien et moderne, mystique et éthique. À travers ses contributions à la réhabilitation de la mémoire templière, son influence sur d'autres rites et son engagement envers les valeurs morales et l’éthique, cet ordre a laissé un héritage qui ne peut être négligé. La Stricte Observance embrasse désormais les mutations contemporaines et se réinvente, tout en gardant un lien fort avec ses racines. En répondant aux défis d’aujourd’hui, la SOT garantie sa survie, mais également sa prospérité en tant que force spirituelle et sociale, prête à inspirer les générations futures à poursuivre la quête de lumière, de vérité et d’engagement.

 

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La Stricte Observance Templière 1

Publié le 7 Juillet 2026 par T.D

 

I
Introduction

La Stricte Observance Templière est un ordre maçonnique qui a vu le jour au XVIIIe siècle, à une époque marquée par de profonds changements sociaux, politiques et spirituels en Europe. La Stricte Observance, qui se revendique directement de l’héritage des Templiers, se concentre sur le développement spirituel et moral de ses membres, ainsi que sur l’accomplissement de rituels ésotériques chrétiens, à ne pas confondre avec le christianisme ésotérique. Ce mouvement maçonnique, qui s’inscrit dans le paysage particulièrement riche de la franc-maçonnerie, se distingue par son approche rigoureuse et par ses prétentions à initier ses membres aux vérités cachées du monde et de l’existence humaine.
L’ordre prend racine dans le contexte turbulent de l'Europe du XVIIIe siècle, où la Révolution française a déjà commencé à borner des siècles de monarchie et d'institutions religieuses en défiant les dogmes établis. Le besoin de retrouver une voie spirituelle authentique et de redéfinir le savoir traditionnel a suscité la formation de plusieurs sociétés secrètes, parmi lesquelles la Stricte Observance Templière se distingue par son attachement symbolique aux Templiers et par ses pratiques rituelles imprégnées d'ésotérisme chrétien.

Définition de la Stricte Observance Templière
La Stricte Observance Templière, fondée en 1751 par le Baron Karl von Hund et d'autres francs-maçons influents, se présente comme un ordre cherchant à perpétuer l'esprit des Templiers, en fusionnant tradition maçonnique et mysticismes inspirés des traditions chrétiennes. Son but premier est la promotion de vertus morales et spirituelles, tout en gardant une stricte observance des rites et des règles parmi ses membres. Basée sur un ensemble précis de légendes et de rituels, cette obédience se rattache à des fondements historiques qui font allusion à l'héritage des Templiers, tout en intégrant les valeurs de la franc-maçonnerie du XVIIIe siècle. L'ordre revendique une chaîne ininterrompue de transmission des connaissances ésotériques, affirmant posséder un savoir ancien sur la construction du corps spirituel et la quête de la vérité ultime. Les membres de la Stricte Observance sont encouragés à suivre un chemin initiatique rigoureux afin d'accéder à des niveaux supérieurs de compréhension et d'éveil spirituel, jugeant que ces enseignements sont essentiels non seulement pour leur propre évolution personnelle, mais également pour le bien de l'humanité.

Importance de la SOT
La Stricte Observance Templière est d'une importance capitale, non seulement pour comprendre le développement interne de la franc-maçonnerie, mais aussi pour saisir l'impact de ce mouvement sur les sociétés européennes du XVIIIe et XIXe siècles. Cet ordre maçonnique a joué un rôle significatif dans les dynamiques de pouvoir et d’influence qui ont émergé à cette époque charnière, alors que l’ancienne architecture de la société commençait à se fissurer sous les attentes de la modernité.
L'un des aspects fondamentaux de la Stricte Observance est son engagement envers le mysticisme, qui se prête à un débat plus large sur la manière dont les sociétés secrètes ont façonné les croyances et les idéologies en Europe. L'interaction entre la spiritualité, l'ésotérisme et la moralité a non seulement conduit à une réévaluation des traditions classiques, mais a également influencé des sphères comme l'art, la littérature et la philosophie. En ce sens, l'ordre contribue à expliquer comment les idées de liberté, d'égalité et de fraternité ont vu le jour, des concepts qui allaient transcender les murs des loges maçonniques pour se répercuter dans la société en général, notamment à travers les grands mouvements de réforme et d'émancipation. De plus, l'ordre de la Stricte Observance Templière met en lumière la question de l'identité maçonnique et des divers courants qui l'habitent. Elle offre l'opportunité d'explorer les tensions entre tradition et progrès, ainsi que les défis internes que doivent relever des fraternités cherchant à naviguer entre le respect des rituels ancestraux et la nécessité de s'adapter à un monde en constante évolution. Ce questionnement est particulièrement pertinent aujourd’hui alors que la franc-maçonnerie elle-même est confrontée à des défis modernes, tels que la question de la migration massive, incontrôlée et l’identité des peuples. En somme, l'importance de la Stricte Observance Templière réside dans sa capacité à éclairer des facettes oubliées de l'histoire maçonnique, à comprendre les interrelations complexes entre spiritualité, société secrète et culture, et à apprécier la façon dont ce mouvement a jeté les bases de réflexions et de luttes qui perdurent encore dans nos sociétés contemporaines. La Stricte Observance ne se limite pas à ses rituels, elle est un révélateur des enjeux plus larges de la quête humaine pour la connaissance, la vérité et le sens, démontrant que l'ésotérisme chrétien et la franc-maçonnerie continuent d'occuper une place essentielle dans le paysage culturel et spirituel moderne.
Dans ce contexte, il est impératif de ne pas seulement se concentrer sur l’aspect historique de cet ordre, mais également d’étudier son impact durable sur les sociétés contemporaines. En analysant ses principes, ses croyances et ses rituels, nous pouvons commencer à apprécier non seulement le parfum d’antan qui flotte autour de la Stricte Observance, mais aussi sa capacité à inspirer une réflexion critique sur les symboliques et les valeurs prêtées aux traditions ésotériques dans le monde d'aujourd'hui. Ainsi, la SOT s'avère être non seulement une plongée dans un passé riche et complexe, mais également une exploration des rapports actuels entre tradition, modernité et spiritualité.

 

II
Historique de la Stricte Observance

Origines
La Stricte Observance est un mouvement maçonnique qui trouve ses racines dans une période marquée par des transformations sociales, politiques et religieuses en Europe au XVIIIe siècle. Ses origines sont entourées de mystère et de spéculations, souvent associées aux légendaires Templiers, ainsi qu'à la franc-maçonnerie qui prenait de l'ampleur à cette époque. Ce lien avec les Templiers repose sur des traditions et des mythes, qui ont vu le jour tantôt par intérêt pour les symboles de pouvoir et de sagesse, tantôt par nostalgie d'un passé glorieux.
Les origines de la franc-maçonnerie, quant à elles, se situent dans les guildes de maçons du Moyen Âge, mais au XVIIIe siècle, la franc-maçonnerie a évolué vers des pratiques plus ésotériques, intégrant des éléments de mysticisme et de philosophie. La Stricte Observance se présente comme une réponse à ce besoin de structure et de spiritualité en intégrant des éléments propres à la tradition templière, tels que la quête de la vérité, l'initiation et la protection d'un savoir ancien.
Le Baron Karl von Hund, l'un des principaux fondateurs de la Stricte Observance, envisageait le mouvement comme un moyen de restaurer une tradition perdue qui serait, selon lui, le véritable legs des Templiers. En inscrivant sa création dans ce cadre, Hund donnait à la Stricte Observance une héritage prestigieux, ce qui était crucial pour attirer les membres influents de son temps. De plus, cette connexion avec les Templiers eut un fort attrait pour de nombreux maçons, à la recherche de profondeur spirituelle et d'une identité à travers les âges.

Fondation
La Stricte Observance fut officiellement fondée en 1751 sous l'égide du Baron Karl von Hund, un noble allemand. La première rencontre marquante de ce mouvement eu lieu à Nuremberg, où Hund et ses pairs établirent les principes fondamentaux qui allaient guider les activités de la nouvelle observance. Ce qui distingue la Stricte Observance des autres rites maçonniques de l'époque, c'est son accent mis sur le secret, la discipline et une hiérarchie stricte inspirée des Templiers.
Au fil des années, la Stricte Observance se développa et prit une ampleur considérable. Hund y incorporait des rituels d'initiation élaborés et des degrés maçonniques, renforçant ainsi le sentiment de fraternité et d'élitisme parmi ses membres. Le rite se construisit également autour de la notion de quête spirituelle et de recherche de la vérité.
L'un des événements marquants de cette période fut la création de plusieurs loges dans toute l'Europe, en particulier en Allemagne. Ces loges se voulaient des espaces où les initiés pouvaient non seulement échanger des connaissances, mais aussi se consacrer à la rénovation morale et spirituelle des hommes. Sous l’administration de Hund, un réseau de loges fut établi, reliant des maçons à travers des frontières, engendrant une fraternité paneuropéenne.
La Stricte Observance misait sur des rituels riches et symboliques. Loin d'être une simple organisation sociale, elle proposait un parcours initiatique complexe impliquant des traditionnels rites d’initiation, mais aussi des enseignements ésotériques. Le lien entre l’initiation et une quête de savoir supérieur était constamment réaffirmé, ce qui attirait de nombreux membres influents. Ces rituels étaient souvent enveloppés de mystère, permettant de renforcer l'attrait de l'organisation et la dévotion des initiés.
En 1762, un tournant notable fut la rencontre de plusieurs chefs de loges à Munich, qui décidèrent d'unir leurs forces sous une forme plus centralisée. Ils ressentaient le besoin d’asseoir la légitimité et l’autorité de la Stricte Observance face à d'autres rites. Ce fut un moment historique qui aboutit à la mise en place d’une structure plus formelle. Ce développement pourra, par la suite, alimenter des tensions internes au sein du mouvement, notamment en ce qui concerne ses liens avec les autres obédiences maçonniques.
Malgré son dynamisme, la Stricte Observance ne demeura pas à l’abri des critiques. Certains de ses membres dénoncèrent son caractère trop secret et ses rituels jugés trop rigides. En outre, la montée des idées des Lumières et le rationalisme qui accompagna cette période amenèrent certains membres à s’interroger sur le bien-fondé de la continuité des traditions ésotériques.
La fin du XVIIIe siècle se révéla être une période de transition pour la Stricte Observance. En effet, le mouvement connut une certaine désagrégation, surtout avec le déclin du baron Karl von Hund. Ses efforts pour maintenir l’autorité et l’unité des loges se heurtèrent à des courants divergents au sein même de ces dernières, entraînant un éclatement du mouvement.
À l'aube du XIXe siècle, bien que la Stricte Observance n'atteignît pas l'ampleur qu'on eût pu lui prédire, son influence se continua par le biais d'autres rites de la franc-maçonnerie, telle la Maçonnerie rectifiée, qui intégra de nombreux éléments du modèle observant. De ce fait, la Stricte Observance demeura une pierre angulaire dans l'édifice maçonnique occidental.
Au fil des années, son héritage perdura à travers divers mouvements maçonniques et initiatiques qui se réclament directement de cette tradition. Les loges et les groupes qui se forment à partir des idées et des rituels de la Stricte Observance continuent d'exister aujourd'hui, témoignant de l'impact durable et de la fascination qu'exerce ce mouvement sur les esprits modernes à la recherche de sagesse et de sens.
L’histoire de la Stricte Observance illustre une quête intemporelle de compréhension et d’unité spirituelle qui ne cesse d’inspirer de nouvelles générations. Cette recherche d’identité par les rituels, la tradition et la mystique témoigne d'un besoin universel d'appartenance à quelque chose de plus grand que soi, un thème qui demeure pertinent même à l’époque actuelle.

 

III
Structure et organisation

Hiérarchie interne de la Stricte Observance
La Stricte Observance, en tant que mouvement maçonnique, attire l’attention tant au niveau de son organisation interne que de ses rituels. La structure hiérarchique de cet ordre joue un rôle primordial dans le développement de la spiritualité de ses membres et dans la mise en œuvre de ses traditions. En proposant une hiérarchie bien définie, la Stricte Observance établit un cadre qui facilite l'initiation et la progression des frères au sein de l'ordre.
La hiérarchie interne de la Stricte Observance se divise naturellement en plusieurs grades qui correspondent à des étapes d'initiation et de compréhension. Les trois grades de base sont souvent identifiés comme suit :
1. Apprenti : C’est le premier degré de l’initiation. L'Apprenti est généralement un novice qui s'engage dans la quête de connaissance et de compréhension des mystères maçonniques. Ce grade représente l'initiation dans le monde symbolique de la maçonnerie. Lors des rituels d’initiation, l’Apprenti doit prêter un serment de silence, signifiant son engagement à respecter les secrets des Frères. La figure de l’Apprenti est également synonyme d'humilité et d’ouverture d’esprit, constituant ainsi une période où l’individu est encouragé à apprendre des autres.
2. Compagnon : Une fois que l’Apprenti a démontré sa compréhension des enseignements fondamentaux, il peut progresser au rang de Compagnon. Ce grade représente un approfondissement des connaissances et des responsabilités. Les Compagnons doivent acquérir des compétences spécifiques et s’engager dans des études plus poussées des vertus et de l'éthique de l’ordre. Ils sont également souvent impliqués dans des projets communautaires et des activités de loyauté envers l'art maçonnique. Le Compagnon est ainsi vu comme un intermédiaire entre l'Apprenti et le Maître, ayant une responsabilité accrue tout en continuant à apprendre.
3. Maître : Le Maître est le troisième et dernier degré de l’initiation dans la Stricte Observance. Ce grade est associé à la perfection et à la maîtrise de la matière, tant sur le plan symbolique que pratique. Un Maître est considéré comme un guide pour les autres membres, capable d'enseigner et de transmettre les valeurs de l'ordre. Le passage à ce degré implique souvent une cérémonie riche en symbolisme et en mystère, où le nouvel initié doit prouver sa capacité à comprendre des enseignements profonds et à diriger les travaux de la loge.
Outre ces grades, certaines structures peuvent comporter des degrés supplémentaires, souvent réservés aux membres les plus engagés. Ces degrés élargissent le champ des connaissances initiatiques et offrent des responsabilités supplémentaires.

Rituels et Cérémonies
Les rituels jouent un rôle central dans la Stricte Observance, marquant les différentes étapes de l'initiation et contribuant à l'enseignement des valeurs maçonniques. Chaque rituel est chargé de symbolisme, et leur compréhension profonde est essentielle pour les membres de l’ordre.
Chaque grade dans la Stricte Observance est accompagné de rituels spécifiques, comprenant des éléments symboliques et des cérémonies qui aident les membres à intégrer les enseignements et à renforcer leur engagement. Voici un aperçu des principaux rituels associés aux trois grades :
1. Rituel d’initiation de l’Apprenti : Ce rituel marque le passage à l'état d'Apprenti. Il est souvent traversé du symbolisme du voyage, représentant le départ vers la quête de la connaissance. L’Apprenti est questionné et soumis à des épreuves symboliques. Il passe ensuite par différentes étapes, où il est imparfait et vulnérable, marquant son entrée dans le monde maçonnique. Le point culminant de ce rituel est l’allumage d’une lumière, évoquant l’illumination et la recherche de la vérité.
2. Rituel du Compagnon : Une fois reçu Compagnon, le membre se voit initié dans des rituels plus complexes impliquant des illustrations de l'architecture et de la construction. Ce rituel met en avant la nécessité de la compréhension tout en reliant l’art maçonnique à des concepts d’éthique et d’humanisme. En symbolisant la construction morale et intellectuelle, il invite le Compagnon à devenir un bâtisseur dans le monde, tant en interne qu’en externe.
3. Rituel du Maître : Le rituel du Maître est souvent le plus élaboré et le plus riche en symbolisme. Dans cette cérémonie, le nouvel initié est symboliquement confronté à la mort et la résurrection, emblématisant une transformation profonde de l’âme et de l'esprit. Le Maître est également amené à recevoir des enseignements sur le pouvoir, la sagesse et la responsabilité qu’engendre ce grade. Il est vu comme le gardien des secrets de la maçonnerie et est investi d'une responsabilité de direction au sein de la loge.
La Stricte Observance représente une tradition maçonnique riche et complexe, où la hiérarchie interne et les rituels sont étroitement interconnectés. La structure hiérarchique offre un cheminement clair aux membres, leur permettant de gravir les échelons en acquérant à la fois des connaissances ésotériques et pratiques. Les rituels, en tant que cérémonies sacrées, servent à fortifier l'identité maçonnique et à renforcer la cohésion entre les Frères.
Ainsi, la Stricte Observance incarne une quête universelle pour la compréhension de soi et du monde, une aventure spirituelle ancrée dans des siècles de traditions qui continuent d’inspirer et d’instruire les nouvelles générations de maçons.

IV
Philosophie et doctrine

La Stricte Observance, en tant que mouvement maçonnique, repose sur un ensemble de philosophies et de doctrines qui guident ses membres dans leur quête de connaissance et d’élévation spirituelle. Ces principes maçonniques s’articulent autour de valeurs telles que la liberté, l’égalité, la fraternité, ainsi que la recherche de la vérité et de la connaissance. Ils s’inspirent également d’une riche tradition ésotérique, profondément ancrée dans l’histoire spirituelle de l’humanité.

Les principes fondamentaux 1. La recherche de la vérité : Au cœur de la maçonnerie se trouve un engagement inébranlable envers la recherche de la vérité. Les membres de la Stricte Observance voient la quête de la connaissance comme un chemin d’illumination personnelle et collective. Cette approche est un moyen d’atteindre une sagesse supérieure. 2. La moralité et l’éthique : La Stricte Observance insuffle une forte dimension éthique à ses enseignements. Le respect des valeurs morales et l’intégrité personnelle sont essentiels pour aspirer aux degrés supérieurs de l’ordre. Les membres sont souvent amenés à réfléchir sur leur conduite personnelle et à s’engager activement pour le bien-être de leurs semblables. Cette notion d’éthique est renforcée par des rituels qui rappellent sans cesse l’importance de vivre en accord avec des principes moraux élevés.
3. La solidarité et la fraternité : La notion de fraternité est omniprésente dans les pratiques maçonniques. Les membres de la Stricte Observance sont frères et sœurs, partageant un lien unique qui transcende les différences personnelles. Ce sentiment de communauté se traduit par un soutien mutuel, renforçant ainsi les liens qui unissent les membres.
4. L’initiation et la transformation personnelle : L’un des aspects les plus distinctifs de la Stricte Observance est son accent sur le processus d’initiation. Chaque grade à l'intérieur de l’ordre est une étape dans un parcours de transformation personnelle, permettant aux membres de grandir spirituellement. L’initiation est conçue pour inviter à une réflexion sur la nature de l’existence et de soi. Ce cheminement intérieur est essentiel pour devenir un maître dans l’art de la maçonnerie.
5. L’harmonisation de l’esprit et de la matière : La Stricte Observance cherche à établir un équilibre entre le monde spirituel et le monde matériel. Les membres sont encouragés à rechercher la compréhension des lois universelles qui sous-tendent la réalité. Cela implique une exploration des relations entre les forces matérielles et spirituelles, permettant ainsi à chaque individu de vivre une existence harmonieuse.

Influence des traditions ésotériques chrétiennes
Les philosophies de la Stricte Observance sont également teintées par des éléments mystiques et ésotériques, particulièrement influencés par les traditions chrétiennes. Cette dimension ésotérique joue un rôle crucial dans la façon dont les membres perçoivent leur spiritualité et leur engagement envers les enseignements du Christ.
1. La gnose chrétienne : La Stricte Observance incorpore des éléments de la gnose chrétienne, une branche du christianisme qui valorise la connaissance ésotérique comme moyen de salut. Les gnostiques croyaient en la possibilité de connaître Dieu à travers l’expérience spirituelle personnelle plutôt que par la foi aveugle. Dans ce contexte, les rituels et les enseignements maçonniques deviennent des outils permettant d’accéder à une compréhension plus profonde du divin.
2. Symbolisme chrétien : De nombreux rituels maçonniques s’inspirent du symbolisme chrétien. Les figures bibliques, les récits de la vie du Christ et les concepts de résurrection et de rédemption sont souvent intégrés dans les enseignements maçonniques. Les membres sont ainsi amenés à contempler les symboles chrétiens comme des métaphores de leur propre quête de vérité et de transformation.
3. La quête du Saint Graal : Dans le folklore chrétien et les traditions chevaleresques, le Saint Graal est souvent perçu comme un symbole de connaissance ultime et de révélation spirituelle. La Stricte Observance, à travers ses rituels, représente la quête du Graal comme un archétype du chemin vers la sagesse et l’illumination. Les membres sont invités à voir leur propre parcours dans cette quête, cherchant non seulement le Graal matériel mais aussi une connexion plus profonde avec le divin.
4. La maîtrise de soi : Un autre aspect essentiel des traditions ésotériques chrétiennes qui influence la Stricte Observance est l’idée de la maîtrise de soi. Les enseignements mettent l’accent sur la nécessité de surmonter les passions et les désirs matériels pour atteindre une plus grande compréhension spirituelle. Cela est perçu comme un parallèle à l’expérience du Christ, qui a souvent été confronté à des tentations tout au long de sa mission. Dans ce cadre, la résilience et l’intégration des principes moraux deviennent des objectifs majeurs pour les membres.
5. L'union mystique avec le divin : Au cœur de la mystique chrétienne se trouve l’idée d’une union intime non seulement avec la divinité mais aussi avec les autres membres de la communauté de foi. Cette vision d’unité réciproque est également présente dans la Stricte Observance. Les rituels maçonniques sont conçus pour renforcer ce sentiment d’appartenance, encourageant les membres à percevoir la divinité en eux-mêmes et en leurs frères.
La Stricte Observance se distingue par ses principes maçonniques profondément ancrés dans la quête de vérité, de moralité, de solidarité et de transformation personnelle. Les traditions ésotériques chrétiennes contribuent à enrichir cette philosophie, offrant des éléments mystiques qui soutiennent la recherche spirituelle des membres. La fusion de ces deux dimensions crée un tableau complexe et fascinant où la maçonnerie devient une voie initiatique à travers laquelle l’individu peut naviguer pour découvrir des vérités plus profondes sur lui-même et sur l'univers.
À travers leur engagement dans la Stricte Observance, les maçons aspirent à non seulement améliorer leur propre existence, mais également à contribuer au bien-être de la société dans son ensemble. Ce cheminement, ancré dans la connaissance, la fraternité et un lien spirituel avec les traditions ésotériques chrétiennes, témoigne d’une recherche noble et intemporelle pour l’harmonie, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur.

 

V
Impact culturel et social

Influence sur la société
L'ordre de la Stricte Observance, fondé à la fin du XVIIIe siècle, se distinguait par son accent sur l'ésotérisme, le mysticisme et l'adhésion stricte à des rituels élaborés. Sous la direction du Baron von Hund, la Stricte Observance a cherché à établir une maçonnerie qui ne se contentait pas de l'amélioration individuelle, mais qui aspirait également à l'élévation morale et spirituelle collective. Ce mouvement a attisé l'intérêt pour la spiritualité mystique et a favorisé un sentiment d'appartenance à une élite éclairée. L'impact de cette obédience sur la société ne peut être sous-estimé. D'un point de vue culturel, la Stricte Observance a servi de catalyseur pour la diffusion des idées des Lumières, comme la raison, l'égalité et la liberté. Les loges maçonniques étaient souvent des lieux de rencontre pour les intellectuels, les philosophes et les réformateurs. Ainsi, elles ont joué un rôle central dans la construction d'un espace social où les idées pouvaient être discutées librement.
Sur le plan politique, la franc-maçonnerie a influencé de nombreux événements significatifs. Au moment de la Révolution française, par exemple, des maçons ont occupé des positions clés dans les premières phases du mouvement révolutionnaire, utilisant leurs réseaux pour propager les idéaux de liberté, de fraternité et d'égalité. Les folles discussions dans les loges ont largement contribué à forger un climat d'opposition à l'ancien régime, rendant ces idéaux accessibles à un public élargi.
Cependant, l'ordre de la Stricte Observance a également rencontré des critiques. Certains l'ont perçue comme un retranchement de l'élitisme, où seuls quelques initiés avaient accès à des savoirs et rituels réservés. Ce sentiment a été exacerbé par la volonté de von Hund d'ériger des barrières à l'entrée, favorisant ainsi une forme d'exclusion. En conséquence, d'autres obédiences ont émergé, prônant un libre accès au savoir et une approche plus inclusive des valeurs maçonniques.

Interactions avec d'autres obédiences
1.Le Rite Écossais Rectifié
Le Rite Écossais Rectifié est une réforme du rite de Stricte Observance Templière initiée par le lyonnais Jean-Baptiste Willermoz et validé en 1782 lors du convent de la SOT qui eut lieu à Wilhelmsbad.
2.Le Rite Écossais Ancien et Accepté
Le Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA) est l'une des obédiences les plus répandues au sein de la franc-maçonnerie. Établi au XVIIIe siècle, il a évolué pour intégrer des éléments de l'ésotérisme tout en promouvant une approche systématique de la croissance personnelle. Contrairement à la Stricte Observance, qui se concentrait sur le secret et l'initiation élitiste, le REAA prône une progression ouverte à tous, où le développement personnel s’effectue à travers une série de degrés symboliques. Les degrés du REAA, qui vont jusqu'à 33, permettent une exploration plus approfondie des concepts spirituels et moraux, en affublant les rituels d'une richesse symbolique.
En ce sens, la Stricte Observance et le REAA se distinguent par leur vision de l'initiation et de la connaissance. Alors que la première se concentre sur un contrôle strict et une hiérarchie rigide, le REAA encourage l’échange d’idées et la diversité des expériences, offrant ainsi une approche plus démocratique de l'acquisition du savoir maçonnique.
3.Le Rite Français
Le Rite Français, quant à lui, émerge également au XVIIIe siècle mais sous des auspices plus distincts que la Stricte Observance et le REAA. Ce rite se caractérise par une approche rationaliste des enseignements maçonniques, valorisant la réflexion critique et le dialogue. Le Rite Français prône également des rituels simplifiés, rendant l'initiation plus accessible et moins hermétique. Il s'agit d'une critique directe de l'exclusivisme et du mysticisme souvent associé à la Stricte Observance.
La philosophie du Rite Français insiste sur l’amélioration de l’individu et de la société par l'éducation et la raison, alignée sur le mouvement des Lumières. Alors que la Stricte Observance soutenait une approche plus mystique et ritualisée, le Rite Français a favorisé un engagement civique plus prononcé et une réflexion éthique. Ce dernier a également proliféré durant l'ère de la Révolution, adoptant les idéaux de liberté et d'égalité et s’opposant à la hiérarchisation sociale promue par des rites comme la Stricte Observance.

L'impact culturel et social de l'ordre de la Stricte Observance, avec le Baron von Hund à sa tête, a été significatif dans l'histoire de la franc-maçonnerie et, par extension, dans celle de l'Europe. Ce mouvement, bien que caractérisé par sa nature élitiste et son secret, a également rempli un rôle fondamental dans la diffusion des idéaux des Lumières et la promotion de discussions critiques sur la société.
En comparaison avec d'autres rites maçonniques, comme le Rite Écossais Ancien et Accepté et le Rite Français, la Stricte Observance se distingue par sa rigidité et son hermétisme. Étant à la fois un produit de son temps tout en suscitant des critiques, elle a toutefois ouvert la voie à d'autres systèmes plus inclusifs et accessibles. Cette dynamique de tension entre ouverture et exclusivité apparaît comme essentielle pour comprendre non seulement l'évolution de la franc-maçonnerie, mais également son impact sur la culture, la société et la politique, et ce jusqu'à nos jours. Les raisons qui ont conduit des individus éminents à s'engager dans cette quête de vérité et de connaissances demeurent des enjeux contemporains, soulignant la résonance persistante des idées maçonniques dans notre monde moderne.

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René Guénon - Grands mystères et petits mystères.

Publié le 6 Juillet 2026 par T.D

par Abdoullatif

Nous avons fait allusion à diverses reprises, dans ce qui précède, à la distinction des « grands mystères » et des « petits mystères », désignations empruntées à l’antiquité grecque, mais qui sont en réalité susceptibles d’une application tout à fait générale ; il nous faut maintenant y insister un peu plus, afin de bien préciser comment cette distinction doit être entendue. Ce qu’il faut bien comprendre avant tout, c’est qu’il n’y a pas là des genres d’initiation différents, mais des stades ou des degrés d’une même initiation, si l’on envisage celle-ci comme devant constituer un ensemble complet et être poursuivie jusqu’à son terme ultime ; en principe, les « petits mystères » ne sont donc qu’une préparation aux « grands mystères », puisque leur terme lui-même n’est encore qu’une étape de la voie initiatique. Nous disons en principe, car il est bien évident que, en fait, chaque être ne peut aller que jusqu’au point où s’arrêtent ses possibilités propres ; par conséquent, certains pourront n’être qualifiés que pour les « petits mystères », ou même pour une portion plus ou moins restreinte de ceux-ci ; mais cela veut dire seulement qu’ils ne sont pas capables de suivre la voie initiatique jusqu’au bout, et non pas qu’ils suivent une autre voie que ceux qui peuvent aller plus loin qu’eux.

Les « petits mystères » comprennent tout ce qui se rapporte au développement des possibilités de l’état humain envisagé dans son intégralité ; ils aboutissent donc à ce que nous avons appelé la perfection de cet état, c’est-à-dire à ce qui est désigné traditionnellement comme la restauration de l’« état primordial ». Les « grands mystères » concernent proprement la réalisation des états supra-humains : prenant l’être au point ou l’ont, laissé les « petits mystères », et qui est le centre du domaine de l’individualité humaine, ils le conduisent au delà de ce domaine, et à travers les états supra-individuels, mais encore conditionnés, jusqu’à l’état inconditionné qui seul est le véritable but, et qui est désigné comme la « Délivrance finale » ou comme l’« Identité Suprême ». Pour caractériser respectivement ces deux phases, on peut, en appliquant le symbolisme géométrique (1), parler de « réalisation horizontale » et de « réalisation verticale », la première devant servir de base à la seconde; cette base est représentée symboliquement par la terre, qui correspond au domaine humain, et la réalisation supra-humaine est alors décrite comme une ascension à travers les cieux, qui correspondent aux états supérieurs de l’être (2). Il est d’ailleurs facile de comprendre pourquoi la seconde présuppose nécessairement la première : le point central de l’état humain est le seul où soit possible la communication directe avec les états supérieurs, celle-ci s’effectuant suivant l’axe vertical qui rencontre en ce point le domaine humain ; il faut donc être parvenu d’abord à ce centre pour pouvoir ensuite s’élever, suivant la direction de l’axe, aux états supra-individuels ; et c’est pourquoi, pour employer le langage de Dante, le « Paradis terrestre » est une étape sur la voie qui mène au « Paradis céleste » (3).

Nous avons cité et expliqué ailleurs un texte dans lequel Dante met le « Paradis céleste » et le « Paradis terrestre » respectivement en rapport avec ce que doivent être, au point de vue traditionnel, le rôle de l’autorité spirituelle et celui du pouvoir temporel, c’est-à-dire, en d’autres termes, avec la fonction sacerdotale et la fonction royale (4) ; nous nous contenterons de rappeler brièvement les conséquences importantes qui se dégagent de cette correspondance au point de vue qui nous occupe présentement. Il en résulte en effet que les « grands mystères » sont en relation directe avec l’« initiation sacerdotale », et les « petits mystères » avec l’« initiation royale » (5) ; si nous employons les termes empruntés à l’organisation hindoue des castes, nous pouvons donc dire que, normalement, les premiers peuvent être regardés comme le domaine propre des Brâhmanes et les seconds comme celui des Kshatriyas (6). On peut dire encore que le premier de ces deux domaines est d’ordre « surnaturel » ou « métaphysique », tandis que le second est seulement d’ordre « naturel » ou « physique », ce qui correspond bien effectivement aux attributions respectives de l’autorité spirituelle et du pouvoir temporel ; et, d’autre part, ceci permet aussi de caractériser nettement l’ordre de connaissance auquel se réfèrent les « grands mystères » et les « petits mystères » et qu’ils mettent en œuvre pour la partie de la réalisation initiatique qui les concerne : ceux-ci comportent essentiellement la connaissance de la nature (envisagée, cela va sans dire, au point de vue traditionnel et non au point de vue profane qui est celui des sciences modernes), et ceux-là la connaissance de ce qui est au delà de la nature. La connaissance métaphysique pure relève donc proprement des « grands mystères », et la connaissance des sciences traditionnelles des « petits mystères » ; comme la première est d’ailleurs le principe dont dérivent nécessairement toutes les sciences traditionnelles, il en résulte encore que les « petits mystères » dépendent essentiellement des « grands mystères » et y ont leur principe même, de même que le pouvoir temporel, pour être légitime, dépend de l’autorité spirituelle et a en elle son principe.

(1) Voir l’exposé que nous en avons fait dans Le Symbolisme de la Croix.

(2) Nous avons expliqué plus amplement cette représentation dans L’Ésotérisme de Dante.

(3) Dans la, tradition islamique, les états auxquels aboutissent respectivement les « petits mystères » et les « grands mystères » sont désignés comme l’« homme primordial » (el-insân el-qadîm) et l’« homme universel » (el-insân el-kâmil) ; ces deux termes correspondent donc proprement à l’« homme véritable » et à l’« homme transcendant » du Taoïsme, que nous avons rappelés dans une note précédente.

(4) Voir Autorité spirituelle et pouvoir temporel, ch. VIII. - Ce texte est le passage dans lequel Dante, à la fin du son traité De Monarchia, définit les attributions respectives du Pape et de l’Empereur, qui représentent la plénitude de ces deux fonctions dans la constitution de la « Chrétienté ».

(5) Les fonctions sacerdotale et royale comportent l’ensemble des applications dont les principes sont fournis respectivement par les initiations correspondantes, d’où l’emploi des expressions d’« art sacerdotal » et d’« art royal » pour désigner ces applications.

(6) Sur ce point, voir aussi Autorité spirituelle et pouvoir temporel, ch. II.

Nous venons de parler seulement des Brâhmanes et des Kshatriyas, mais il ne faut pas oublier que les Vaishyas peuvent aussi être qualifiés pour l’initiation; en fait, nous trouvons partout, comme leur étant plus spécialement destinées, les formes initiatiques basées sur l’exercice des métiers, sur lesquelles nous n’avons pas l’intention de revenir longuement, puisque nous en avons suffisamment expliqué ailleurs le principe et la raison d’être (7), et que du reste nous avons dû en reparler ici même à diverses reprises, étant donné que c’est précisément à de telles formes que se rattache tout ce qui subsiste d’organisations initiatiques en Occident. Pour les Vaishyas à plus forte raison encore que pour les Kshatriyas, le domaine initiatique qui leur convient proprement est celui des « petits mystères » ; cette communauté de domaine, si l’on peut dire, a d’ailleurs amené fréquemment des contacts entre les formes d’initiation destinées aux uns et aux autres (8), et, par suite, des relations assez étroites entre les organisations par lesquelles ces formes sont pratiquées respectivement (9). Il est évident que, au delà de l’état humain, les différences individuelles, sur lesquelles s’appuient essentiellement les initiations de métier, disparaissent entièrement et ne sauraient plus jouer aucun rôle ; dès que l’être est parvenu à l’« état primordial », les différenciations qui donnent naissance aux diverses fonctions « spécialisées » n’existent plus, bien que toutes ces fonctions y aient également leur source, ou plutôt par cela même ; et c’est bien à cette source commune qu’il s’agit en effet de remonter, en allant jusqu’au terme des « petits mystères », pour posséder dans sa plénitude tout ce qui est impliqué par l’exercice d’une fonction quelconque.

Si nous envisageons l’histoire de l’humanité telle que l’enseignent les doctrines traditionnelles, en conformité avec les lois cycliques, nous devons dire que, à l’origine, l’homme, ayant la pleine possession de son état d’existence, avait naturellement par là même les possibilités correspondant à toutes les fonctions, antérieurement à toute distinction de celles-ci. La division de ces fonctions se produisit dans un stade ultérieur, représentant un état déjà inférieur à l’« état primordial », mais dans lequel chaque être humain, tout en n’ayant plus que certaines possibilités déterminées, avait encore spontanément la conscience effective de ces possibilités. C’est seulement dans une période de plus grande obscuration que cette conscience vint à se perdre ; et, dès lors, l’initiation devint nécessaire pour permettre à l’homme de retrouver, avec cette conscience, l’état antérieur auquel elle est inhérente ; tel est en effet le premier de ses buts, celui qu’elle se propose le plus immédiatement. Cela, pour être possible, implique une transmission remontant, par une « chaîne » ininterrompue, jusqu’à l’état qu’il s’agit de restaurer, et ainsi, de proche en proche, jusqu’à l’« état primordial » lui-même ; et encore, l’initiation ne s’arrêtant pas là, et les « petits mystères » n’étant que la préparation aux « grands mystères », c’est-à-dire à la prise de possession des états supérieurs de l’être, il faut en définitive remonter au delà même des origines de l’humanité ; et c’est pourquoi la question d’une origine « historique » de l’initiation apparaît comme entièrement dépourvue de sens. Il en est d’ailleurs de même en ce qui concerne l’origine des métiers, des arts et des sciences, envisagés dans leur conception traditionnelle et légitime, car tous, à travers des différenciations et des adaptations multiples, mais secondaires, dérivent pareillement de l’« état primordial », qui les contient tous en principe, et, par là, ils se relient aux autres ordres d’existence, au delà de l’humanité même, ce qui est d’ailleurs nécessaire pour qu’ils puissent, chacun à son rang et selon sa mesure, concourir effectivement à la réalisation du « plan du Grand Architecte de l’Univers ».

Nous devons encore ajouter que, puisque les « grands mystères » ont pour domaine la connaissance métaphysique pure, qui est essentiellement une et immuable en raison même de son caractère principiel, c’est seulement dans le domaine des « petits mystères » que des déviations peuvent se produire ; et ceci pourrait rendre compte de bien des faits concernant certaines organisations initiatiques incomplètes. D’une façon générale, ces déviations supposent que le lien normal avec les « grands mystères » a été rompu, de sorte que les « petits mystères » en sont arrivés à être pris pour une fin en eux-mêmes ; et, dans ces conditions, ils ne peuvent même plus aboutir réellement à leur terme, mais se dispersent en quelque sorte dans un développement de possibilités plus ou moins secondaires, développement qui, n’étant plus ordonné en vue d’une fin supérieure, risque dès lors de prendre un caractère « désharmonique » qui constitue précisément la déviation. D’un autre côté, c’est aussi dans ce même domaine des « petits mystères », et là seulement, que la contre-initiation est susceptible de s’opposer à l’initiation véritable et d’entrer en lutte avec elle (10) ; celui des « grands mystères », qui se rapporte aux états supra-humains et à l’ordre purement spirituel, est, par sa nature même, au delà d’une telle opposition, donc entièrement fermé à tout ce qui n’est pas la vraie initiation selon l’orthodoxie traditionnelle. Il résulte de tout cela que la possibilité d’égarement subsiste tant que l’être n’est pas encore réintégré dans l’« état primordial », mais qu’elle cesse d’exister dès qu’il a atteint le centre de l’individualité humaine ; et c’est pourquoi l’on peut dire que celui qui est parvenu à ce point, c’est-à-dire à l’achèvement des « petits mystères », est déjà virtuellement « délivré » (11), bien qu’il ne puisse l’être effectivement que lorsqu’il aura parcouru la voie des « grands mystères » et réalisé finalement l’« Identité Suprême ».

(7) Voir Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, ch. VIII.

(8) En Occident, c’est dans la chevalerie que se trouvaient, au moyen âge, les formes d’initiation propres aux Kshatriyas, ou à ce qui doit être considéré comme l’équivalent aussi exact que possible de ceux-ci.

(9) C’est ce qui explique, pour nous borner à donner ici un seul exemple caractéristique, qu’une expression comme celle d’« art royal » ait pu être employée et conservée jusqu’à nos jours par une organisation comme la Maçonnerie, liée par ses origines à l’exercice d’un métier.

(10) Cf. Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, ch. XXXVIII.

(11) Il est ce que la terminologie bouddhique appelle anâgamî, c’est-à-dire « celui qui ne retourne pas » à un état de manifestation individuelle.

(René Guénon, Aperçus sur l’initiation, Chap. XXXIX : Grands mystères et petits mystères).

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René Guénon - Sur les degrés initiatiques.

Publié le 6 Juillet 2026 par T.D

 

par Abdoullatif

Nous avons été fort étonné de constater en ces derniers temps que certains, dont nous pensions cependant qu’ils auraient dû mieux comprendre ce que nous avons exposé à maintes reprises sur l’initiation, commettaient encore à ce sujet d’assez étranges méprises, témoignant de notions tout à fait inexactes sur des questions qui sont pourtant relativement simples. C’est ainsi que, notamment, nous avons entendu émettre l’assertion, parfaitement inexplicable de la part de quiconque possède ou devrait posséder quelque connaissance de ces choses, que, entre l’état spirituel d’un initié qui est simplement « entré dans la voie » et l’« état primordial », il n’existe aucun degré intermédiaire. La vérité est qu’il en existe au contraire un grand nombre, car le chemin des « petits mystères », qui aboutit à l’« état primordial », est certainement fort long à parcourir, et en fait, bien peu arrivent jusqu’à son terme ; comment pourrait-on soutenir que tous ceux qui sont sur ce chemin sont réellement au même point, et qu’il n’en est pas qui soient parvenus à des étapes différentes ? D’ailleurs, s’il en était ainsi, comment se ferait-il que les formes initiatiques qui se rapportent proprement aux « petits mystères » comprennent généralement une pluralité de degrés, par exemple trois dans certaines d’entre elles, sept dans certaines autres, pour nous borner aux cas les plus connus, et à quoi ces degrés pourraient-ils bien correspondre ? Nous avons cité aussi une énumération taoïste dans laquelle, entre l’état de l’« homme sage » et celui de l’« homme véritable », il est fait mention de deux autres degrés intermédiaires (1) ; cet exemple est même particulièrement net, puisque l’« état primordial », qui est celui de l’« homme véritable », y est expressément situé au quatrième degré d’une hiérarchie initiatique. Dans tous les cas, et de quelque façon qu’ils soient répartis, ces degrés ne peuvent, théoriquement tout au moins, ou symboliquement si l’on veut, lorsqu’il s’agit d’une initiation simplement virtuelle, représenter rien d’autre que les différentes étapes d’une initiation effective, auxquelles correspondent nécessairement autant d’états spirituels distincts dont elles sont la réalisation successive ; s’il en était autrement, ils seraient entièrement dépourvus de toute signification. En réalité, les degrés intermédiaires de l’initiation peuvent même être en multitude indéfinie, et il doit être bien entendu que ceux qui existent dans une organisation initiatique ne constituent jamais qu’une sorte de classification plus ou moins générale et « schématique », limitée à la considération de certaines étapes principales ou plus nettement caractérisées, ce qui explique d’ailleurs la diversité de ces classifications (2). Il va de soi aussi que, même si une organisation initiatique, pour une raison quelconque de « méthode », ne confère pas des degrés nettement distincts et marqués par des rites particuliers à chacun d’eux, cela n’empêche pas que les mêmes étapes existent forcément pour ceux qui y sont rattachés, du moins dès qu’ils passent à l’initiation effective, car il n’y a aucun moyen qui permette d’atteindre directement le but.

Nous pouvons encore présenter les choses d’une autre façon, qui les rend peut-être encore plus « tangibles » : nous avons expliqué que l’initiation aux « petits mystères », qui prend naturellement l’homme tel qu’il est dans son état actuel, lui fait en quelque sorte remonter le cycle parcouru dans le sens descendant par l’humanité au cours de son histoire, afin de le ramener finalement jusqu’à l’« état primordial » lui-même (3). Or, il est évident qu’entre celui-ci et l’état présent de l’humanité, il y a eu bien des stades intermédiaires, comme le prouve la distinction traditionnelle des quatre âges, à l’intérieur de chacun desquels il y aurait d’ailleurs lieu d’établir encore des subdivisions ; la dégénérescence spirituelle ne s’est pas produite d’un seul coup, mais par étapes successives, et, logiquement, la régénération ne peut s’opérer qu’en parcourant les mêmes étapes en sens inverse, et en se rapprochant ainsi graduellement de l’« état primordial » qu’il s’agit de reconquérir.

Nous comprendrions mieux qu’on puisse croire qu’il n’y a pas de degrés distincts dans le parcours des « grands mystères », c’est-à-dire entre l’état de l’« homme véritable » et celui de l’« homme transcendant » ; ce serait également faux, mais du moins cette illusion serait-elle plus facilement explicable. Il y a cependant de multiples états supra-individuels, parmi lesquels il en est qui sont en réalité fort éloignés de l’état inconditionné dans lequel seul est réalisée la « Délivrance » ou l’« Identité Suprême » ; mais, dès qu’un être a dépassé l’« état primordial » pour atteindre un état supra-individuel quel qu’il soit, quiconque est encore dans l’état individuel humain le perd de vue en quelque sorte, comme un observateur dont la vue serait limitée à un plan horizontal ne pourrait connaître d’une verticale que son seul point de rencontre avec ce plan, tous les autres lui échappant nécessairement. Ce point, qui correspond proprement à l’« état primordial », est donc en même temps, comme nous l’avons dit ailleurs, la « trace » unique de tous les états supra-humains ; c’est pourquoi, de l’état humain, l’« homme transcendant » et ceux qui ont seulement réalisé des états supra-individuels encore conditionnés sont véritablement « indiscernables » entre eux, ainsi que de l’« homme véritable » lui-même qui n’est pourtant parvenu qu’au centre de l’état humain et n’a actuellement la possession effective d’aucun état supérieur (4).

Cette note n’a d’autre but que de rappeler certaines notions que nous avions déjà exposées, mais qui paraissent bien n’avoir pas été toujours suffisamment comprises ; et nous avons estimé d’autant plus nécessaire d’y revenir qu’il est véritablement bien dangereux, pour ceux qui n’en sont encore qu’au premier stade de l’initiation, de s’imaginer qu’ils sont déjà, s’il est permis de s’exprimer ainsi, des candidats immédiats à la réalisation de l’« état primordial ». Il est vrai qu’il en est qui vont encore beaucoup plus loin et qui se persuadent que, pour obtenir immédiatement la « Délivrance » elle-même, il suffit d’en éprouver un désir sincère, accompagné d’une confiance absolue dans un Guru, sans avoir le moindre effort à accomplir par soi-même ; assurément, on croit rêver quand on se trouve en présence de pareilles aberrations !

 

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René Guénon – Christianisme et initiation (extrait).

Publié le 5 Juillet 2026 par T.D

par Abdoullatif

Nous n’avions pas l’intention de revenir ici sur les questions concernant le caractère propre du Christianisme, car nous pensions que ce que nous en avions dit en diverses occasions, fût-ce plus ou moins incidemment, était tout au moins suffisant pour qu’il ne puisse y avoir aucune équivoque à cet égard (1). Malheureusement, nous avons dû constater en ces derniers temps qu’il n’en était rien, et qu’il s’était au contraire produit à ce propos, dans l’esprit d’un assez grand nombre de nos lecteurs, des confusions plutôt fâcheuses, ce qui nous a montré la nécessité de donner de nouveau quelques précisions sur certains points. Ce n’est d’ailleurs qu’à regret que nous nous y décidons, car nous devons avouer que nous ne nous sommes jamais senti aucune inclination pour traiter spécialement ce sujet, pour plusieurs raisons diverses, dont la première est l’obscurité presque impénétrable qui entoure tout ce qui se rapporte aux origines et aux premiers temps du Christianisme, obscurité telle que, si l’on réfléchit bien, elle paraît ne pas pouvoir être simplement accidentelle et avoir été expressément voulue ; cette remarque est du reste à retenir, en connexion avec ce que nous dirons par la suite.

En dépit de toutes les difficultés qui résultent d’un tel état de choses, il y a cependant au moins un point qui ne semble pas douteux, et qui d’ailleurs n’a été contesté par aucun de ceux qui nous ont fait part de leurs observations, mais sur lequel, tout au contraire, quelques-uns se sont appuyés pour formuler certaines de leurs objections : c’est que, loin de n’être que la religion ou la tradition exotérique que l’on connaît actuellement sous ce nom, le Christianisme, à ses origines, avait, tant par ses rites que par sa doctrine, un caractère essentiellement ésotérique, et par conséquent initiatique. On peut en trouver une confirmation dans le fait que la tradition islamique considère le Christianisme primitif comme ayant été proprement une tarîqah, c’est-à-dire en somme une voie initiatique, et non une shariyah ou une législation d’ordre social et s’adressant à tous ; et cela est tellement vrai que, par la suite, on dut y suppléer par la constitution d’un droit « canonique » (2) qui ne fut en réalité qu’une adaptation de l’ancien droit romain, donc quelque chose qui vint entièrement du dehors, et non point un développement de ce qui était contenu tout d’abord dans le Christianisme lui-même. Il est du reste évident qu’on ne trouve dans l’Évangile aucune prescription qui puisse être regardée comme ayant un caractère véritablement légal au sens propre de ce mot ; la parole bien connue : « Rendez à César ce qui est à César… », nous paraît tout particulièrement significative à cet égard, car elle implique formellement, pour tout ce qui est d’ordre extérieur, l’acceptation d’une législation complètement étrangère à la tradition chrétienne, et qui est simplement celle qui existait en fait dans le milieu où celle-ci prit naissance, par là même qu’il était alors incorporé à l’Empire romain. Ce serait là, assurément, une lacune des plus graves si le Christianisme avait été alors ce qu’il est devenu plus tard ; l’existence même d’une telle lacune serait non seulement inexplicable, mais vraiment inconcevable pour une tradition orthodoxe et régulière, si cette tradition devait réellement comporter un exotérisme aussi bien qu’un ésotérisme, et si elle devait même, pourrait-on dire, s’appliquer avant tout au domaine exotérique ; par contre, si le Christianisme avait le caractère que nous venons de dire, la chose s’explique sans peine, car il ne s’agit nullement d’une lacune, mais d’une abstention intentionnelle d’intervenir dans un domaine qui, par définition même, ne pouvait pas le concerner dans ces conditions.

Pour que cela ait été possible, il faut que l’Église chrétienne, dans les premiers temps, ait constitué une organisation fermée ou réservée, dans laquelle tous n’étaient pas admis indistinctement, mais seulement ceux qui possédaient les qualifications nécessaires pour recevoir valablement l’initiation sous la forme qu’on peut appeler « christique » ; et l’on pourrait sans doute retrouver encore bien des indices qui montrent qu’il en fut effectivement ainsi, quoiqu’ils soient généralement incompris à notre époque, et que même, par suite de la tendance moderne à nier l’ésotérisme, on cherche trop souvent, d’une façon plus ou moins consciente, à les détourner de leur véritable signification (3). Cette Église était en somme comparable, sous ce rapport, au Sangha bouddhique, où l’admission avait aussi les caractères d’une véritable initiation (4), et qu’on a coutume d’assimiler à un « ordre monastique », ce qui est juste tout au moins en ce sens que ses statuts particuliers n’étaient, pas plus que ceux d’un ordre monastique au sens chrétien de ce terme, faits pour être étendus à tout l’ensemble de la société au sein de laquelle cette organisation avait été établie (5). Le cas du Christianisme, à ce point de vue, n’est donc pas unique parmi les différentes formes traditionnelles connues, et cette constatation nous paraît être de nature à diminuer l’étonnement que certains pourraient en éprouver ; il est peut-être plus difficile d’expliquer qu’il ait ensuite changé de caractère aussi complètement que le montre tout ce que nous voyons autour de nous, mais ce n’est pas encore le moment d’examiner cette autre question.

(1) Nous n’avons pu nous défendre de quelque étonnement en voyant que certains ont trouvé que les Aperçus sur l’Initiation touchaient davantage et plus directement au Christianisme que nos autres ouvrages ; nous pouvons les assurer que, là aussi bien qu’ailleurs, nous n’avons entendu en parler que dans la mesure où cela était strictement nécessaire pour la compréhension de notre exposé, et, si l’on peut dire, en fonction des différentes questions que nous avions à traiter au cours de celui-ci. Ce qui n’est guère moins étonnant, c’est que des lecteurs qui assurent pourtant avoir suivi attentivement et constamment tout ce que nous avons écrit aient cru trouver dans ce livre quelque chose de nouveau à cet égard, alors que, sur tous les points qu’ils nous ont signalés, nous n’avons fait au contraire qu’y reproduire purement et simplement des considérations que nous avions déjà développées dans quelques-uns de nos articles parus précédemment dans Le Voile d’Isis et les Études Traditionnelles.

(2) À ce propos, il n’est peut-être pas sans intérêt de remarquer que, en arabe, le mot qanûn, dérivé du grec, est employé pour désigner toute loi adoptée pour des raisons purement contingentes et ne faisant pas partie intégrante de la shariyah ou de la législation traditionnelle.

(3) Nous avons eu souvent l’occasion de constater notamment cette façon de procéder dans l’interprétation actuelle des Pères de l’Église, et plus particulièrement des Pères grecs : on s’efforce, autant qu’on le peut, de soutenir que c’est à tort qu’on voudrait voir chez eux des allusions ésotériques, et, quand la chose devient tout à fait impossible, on n’hésite pas à leur en faire grief et à déclarer qu’il y eut là de leur part une regrettable faiblesse !

(4) Voir A. K. Coomaraswamy : L’ordination bouddhique est-elle une initiation ?, dans le nº de juillet 1939 des Études Traditionnelles.

(5) C’est cette extension illégitime qui donna lieu ultérieurement, dans le Bouddhisme indien, à certaines déviations telles que la négation des castes : le Bouddha n’avait pas à tenir compte de celles-ci à l’intérieur d’une organisation fermée dont les membres devaient, en principe tout au moins, être au delà de leur distinction ; mais vouloir supprimer cette même distinction dans le milieu social tout entier constituait une hérésie formelle au point de vue de la tradition hindoue.

Voici maintenant l’objection qui nous a été adressée et à laquelle nous faisions allusion plus haut : dès lors que les rites chrétiens, et en particulier les sacrements, ont eu un caractère initiatique, comment ont-ils jamais pu le perdre pour devenir de simples rites exotériques ? Cela est impossible et même contradictoire, nous dit-on, parce que le caractère initiatique est permanent et immuable et ne saurait jamais être effacé, de sorte qu’il faudrait seulement admettre que, du fait des circonstances et de l’admission d’une grande majorité d’individus non qualifiés, ce qui était primitivement une initiation effective s’est trouvé réduit à n’avoir plus que la valeur d’une initiation virtuelle. Il y a là une méprise qui nous paraît tout à fait évidente : l’initiation, ainsi que nous l’avons expliqué à maintes reprises, confère bien en effet à ceux qui la reçoivent un caractère qui est acquis une fois pour toutes et qui est véritablement ineffaçable ; mais cette notion de la permanence du caractère initiatique s’applique aux êtres humains qui le possèdent, et non pas à des rites ou à l’action de l’influence spirituelle à laquelle ceux-ci sont destinés à servir de véhicule ; il est absolument injustifié de vouloir la transporter de l’un de ces deux cas à l’autre, ce qui revient même en réalité à lui attribuer une signification toute différente, et nous sommes certains de n’avoir jamais rien dit nous-même qui puisse donner lieu à une semblable confusion. À l’appui de cette objection, on fait valoir que l’action qui s’exerce par les sacrements chrétiens est rapportée au Saint-Esprit, ce qui est parfaitement exact, mais entièrement en dehors de la question ; que d’ailleurs l’influence spirituelle soit désignée ainsi conformément au langage chrétien, ou autrement suivant la terminologie propre à telle ou telle tradition, il est également vrai que sa nature est essentiellement transcendante et supra-individuelle, car, s’il n’en était pas ainsi, ce n’est plus du tout à une influence spirituelle qu’on aurait affaire, mais à une simple influence psychique ; seulement, cela étant admis, qu’est-ce qui pourrait empêcher que la même influence, ou une influence de même nature, agisse suivant des modalités différentes et dans des domaines également différents, et en outre, parce que cette influence est en elle-même d’ordre transcendant, faudrait-il que ses effets le soient nécessairement aussi dans tous les cas ? (6) Nous ne voyons pas du tout pourquoi il en serait ainsi, et nous sommes même certain du contraire ; en effet, nous avons toujours eu le plus grand soin d’indiquer qu’une influence spirituelle intervient aussi bien dans les rites exotériques que dans les rites initiatiques, mais il va de soi que les effets qu’elle produit ne sauraient aucunement être du même ordre dans les deux cas, sans quoi la distinction même des deux domaines correspondants ne subsisterait plus (7). Nous ne comprenons pas davantage en quoi il serait inadmissible que l’influence qui opère par le moyen des sacrements chrétiens, après avoir agi tout d’abord dans l’ordre initiatique, ait ensuite, dans d’autres conditions et pour des raisons dépendant de ces conditions mêmes, fait descendre son action dans le domaine simplement religieux et exotérique, de telle sorte que ses effets ont été dès lors limités à certaines possibilités d’ordre exclusivement individuel, ayant pour terme le « salut », et cela tout en conservant cependant, quant aux apparences extérieures, les mêmes supports rituels, parce que ceux-ci étaient d’institution christique et que sans eux il n’y aurait même plus eu de tradition proprement chrétienne. Qu’il en ait bien réellement été ainsi en fait, et que par conséquent, dans l’état présent des choses et même depuis une époque fort éloignée, on ne puisse plus considérer en aucune façon les rites chrétiens comme ayant un caractère initiatique, c’est ce sur quoi il nous va falloir insister avec plus de précision ; mais nous devons d’ailleurs faire remarquer qu’il y a une certaine impropriété de langage à dire qu’ils ont « perdu » ce caractère, comme si ce fait avait été purement accidentel, car nous pensons au contraire qu’il a dû s’agir là d’une adaptation qui, malgré les conséquences regrettables qu’elle eut forcément à certains égards, fut pleinement justifiée et même nécessitée par les circonstances de temps et de lieu.

Si l’on considère quel était, à l’époque dont il s’agit, l’état du monde occidental, c’est-à-dire de l’ensemble des pays qui étaient alors compris dans l’Empire romain, on peut facilement se rendre compte que, si le Christianisme n’était pas « descendu » dans le domaine exotérique, ce monde, dans son ensemble, aurait été bientôt dépourvu de toute tradition, celles qui y existaient jusque-là, et notamment la tradition gréco-romaine qui y était naturellement devenue prédominante, étant arrivées à une extrême dégénérescence qui indiquait que leur cycle d’existence était sur le point de se terminer (8). Cette « descente », insistons-y encore, n’était donc nullement un accident ou une déviation, et on doit au contraire la regarder comme ayant eu un caractère véritablement « providentiel », puisqu’elle évita à l’Occident de tomber dès cette époque dans un état qui eût été en somme comparable à celui où il se trouve actuellement. Le moment où devait se produire une perte générale de la tradition comme celle qui caractérise proprement les temps modernes n’était d’ailleurs pas encore venu ; il fallait donc qu’il y eût un « redressement », et le Christianisme seul pouvait l’opérer, mais à la condition de renoncer au caractère ésotérique et « réservé » qu’il avait tout d’abord (9) ; et ainsi le « redressement » n’était pas seulement bénéfique pour l’humanité occidentale, ce qui est trop évident pour qu’il y ait lieu d’y insister, mais il était en même temps, comme l’est d’ailleurs nécessairement toute action « providentielle » intervenant dans le cours de l’histoire, en parfait accord avec les lois cycliques elles-mêmes.

(6) Nous ferons remarquer incidemment que ceci aurait notamment pour conséquence d’interdire aux influences spirituelles la production d’effets concernant simplement l’ordre corporel, comme les guérisons miraculeuses par exemple.

(7) Si l’action du Saint-Esprit ne s’exerçait que dans le domaine ésotérique, parce qu’il est le seul vraiment transcendant, nous demanderons aussi à nos contradicteurs, qui sont catholiques, ce qu’il faudrait penser de la doctrine suivant laquelle il intervient dans la formulation des dogmes les plus évidemment exotériques.

(8) Il est bien entendu que, en parlant du monde occidental dans son ensemble, nous faisons exception pour une élite qui non seulement comprenait encore sa propre tradition au point de vue extérieur, mais qui, en outre, continuait de recevoir l’initiation aux mystères ; la tradition aurait pu ainsi se maintenir encore plus ou moins longtemps dans un milieu de plus en plus restreint, mais cela est en dehors de la question que nous envisageons présentement, puisque c’est de la généralité des Occidentaux qu’il s’agit et que c’est pour celle-ci que le Christianisme dut venir remplacer les anciennes formes traditionnelles au moment ou elles se réduisaient pour elle à n’être plus que des « superstitions » au sens étymologique de ce mot.

(9) Sous ce rapport, on pourrait dire que le passage de l’ésotérisme à l’exotérisme constituait ici un véritable « sacrifice », ce qui est d’ailleurs vrai de toute descente de l’esprit.

Il serait probablement impossible d’assigner une date précise à ce changement qui fit du Christianisme une religion au sens propre du mot et une forme traditionnelle s’adressant à tous indistinctement ; mais ce qui est certain en tout cas, c’est qu’il était déjà un fait accompli à l’époque de Constantin et du Concile de Nicée, de sorte que celui-ci n’eut qu’à le « sanctionner », si l’on peut dire, en inaugurant l’ère des formulations « dogmatiques » destinées à constituer une présentation purement exotérique de la doctrine (10). Cela ne pouvait d’ailleurs pas aller sans quelques inconvénients inévitables, car le fait d’enfermer ainsi la doctrine dans des formules nettement définies et limitées rendait beaucoup plus difficile, même à ceux qui en étaient réellement capables, d’en pénétrer le sens profond ; de plus, les vérités d’ordre plus proprement ésotérique, qui étaient par leur nature même hors de la portée du plus grand nombre, ne pouvaient plus être présentées que comme des « mystères » au sens que ce mot a pris vulgairement, c’est-à-dire que, aux yeux du commun, elles ne devaient pas tarder à apparaître comme quelque chose qu’il était impossible de comprendre, voire même interdit de chercher à approfondir. Ces inconvénients n’étaient cependant pas tels qu’ils pussent s’opposer à la constitution du Christianisme en forme traditionnelle exotérique ou en empêcher la légitimité, étant donné l’immense avantage qui devait par ailleurs, ainsi que nous l’avons déjà dit, en résulter pour le monde occidental ; du reste, si le Christianisme comme tel cessait par là d’être initiatique, il restait encore la possibilité qu’il subsistât, à son intérieur, une initiation spécifiquement chrétienne pour l’élite qui ne pouvait s’en tenir au seul point de vue de l’exotérisme et s’enfermer dans les limitations qui sont inhérentes à celui-ci ; mais c’est là encore une autre question que nous aurons à examiner un peu plus tard.

D’autre part, il est à remarquer que ce changement dans le caractère essentiel et, pourrait-on dire, dans la nature même du Christianisme, explique parfaitement que, comme nous le disions au début, tout ce qui l’avait précédé ait été volontairement enveloppé d’obscurité, et que même il n’ait pas pu en être autrement. Il est évident en effet que la nature du Christianisme originel, en tant qu’elle était essentiellement ésotérique et initiatique, devait demeurer entièrement ignorée de ceux qui étaient maintenant admis dans le Christianisme devenu exotérique ; par conséquent, tout ce qui pouvait faire connaître ou seulement soupçonner ce qu’avait été réellement le Christianisme à ses débuts devait être recouvert pour eux d’un voile impénétrable. Bien entendu, nous n’avons pas à rechercher par quels moyens un tel résultat a pu être obtenu, ce serait plutôt là l’affaire des historiens, si toutefois il leur venait à l’idée de se poser cette question, qui d’ailleurs leur apparaîtrait sans doute comme à peu près insoluble, faute de pouvoir y appliquer leurs méthodes habituelles et s’appuyer sur des « documents » qui manifestement ne sauraient exister en pareil cas ; mais ce qui nous intéresse ici, c’est seulement de constater la chose et d’en comprendre la véritable raison. Nous ajouterons que, dans ces conditions, et contrairement à ce que pourraient en penser les amateurs d’explications rationnelles, qui sont aussi toujours des explications superficielles et « simplistes », on ne peut aucunement attribuer cette « obscuration » des origines à une ignorance trop évidemment impossible chez ceux qui devaient être d’autant plus conscients de la transformation du Christianisme qu’ils y avaient eux-mêmes pris une part plus ou moins directe, ni prétendre non plus, suivant un préjugé assez répandu parmi les modernes qui prêtent trop volontiers aux autres leur propre mentalité, qu’il y ait eu là de leur part une manœuvre « politique » et intéressée, dont nous ne voyons d’ailleurs pas très bien quel profit ils auraient pu retirer effectivement ; la vérité est au contraire que cela fut rigoureusement exigé par la nature même des choses, afin de maintenir, en conformité avec l’orthodoxie traditionnelle, la distinction profonde des deux domaines exotérique et ésotérique (11).

(10) En même temps, la « conversion » de Constantin impliquait la reconnaissance, par un acte en quelque sorte officiel de l’autorité impériale, du fait que la tradition gréco-romaine devait désormais être considérée comme éteinte, bien que naturellement il en ait subsisté encore assez longtemps des restes qui ne pouvaient qu’aller en dégénérant de plus en plus avant de disparaître définitivement, et qui sont ce qui fut désigné un peu plus tard par le terme méprisant de « paganisme ».

(11) Nous avons fait remarquer ailleurs que la confusion entre ces deux domaines est une des causes qui donnent le plus fréquemment naissance à des « sectes » hétérodoxes, et il n’est pas douteux qu’en fait, parmi les anciennes hérésies chrétiennes, il en est un certain nombre qui n’eurent pas d’autre origine que celle-là ; on s’explique d’autant mieux par là les précautions qui furent prises pour éviter cette confusion dans la mesure du possible, et dont on ne saurait aucunement contester l’efficacité à cet égard, même si, à un tout autre point de vue, on est tenté de regretter qu’elles aient eu pour effet secondaire d’apporter à une étude approfondie et complète du Christianisme des difficultés presque insurmontables.

Certains pourraient peut-être se demander ce qu’il est advenu, avec un pareil changement, des enseignements du Christ, qui constituent le fondement du Christianisme par définition même, et dont il ne pourrait s’écarter sans cesser de mériter son nom, sans compter qu’on ne voit pas ce qui pourrait s’y substituer sans compromettre le caractère « non-humain » en dehors duquel il n’y a plus aucune tradition authentique. En réalité, ces enseignements n’ont pas été touchés par là ni modifiés en aucune façon dans leur « littéralité », et la permanence du texte des Évangiles et des autres écrits du Nouveau Testament, qui remontent évidemment à la première période du Christianisme, en constitue une preuve suffisante (12) ; ce qui a changé, c’est seulement leur compréhension, ou, si l’on préfère, la perspective suivant laquelle ils sont envisagés et la signification qui leur est donnée en conséquence, sans d’ailleurs qu’on puisse dire qu’il y ait quoi que ce soit de faux ou d’illégitime dans cette signification, car il va de soi que les mêmes vérités sont susceptibles de recevoir une application dans des domaines différents, en vertu des correspondances qui existent entre tous les ordres de réalité. Seulement, il y a des préceptes qui, concernant spécialement ceux qui suivent une voie initiatique, et applicables par conséquent dans un milieu restreint et en quelque sorte qualitativement homogène, deviennent impraticables en fait si on veut les étendre à tout l’ensemble de la société humaine ; c’est ce qu’on reconnaît assez explicitement en les considérant comme étant seulement des « conseils de perfection », auxquels ne s’attache aucun caractère d’obligation (13) ; cela revient à dire que chacun n’est tenu de suivre la voie évangélique que dans la mesure non seulement de sa propre capacité, ce qui va de soi, mais même de ce que lui permettent les circonstances contingentes dans lesquelles il se trouve placé, et c’est là en effet tout ce qu’on peut raisonnablement exiger de ceux qui ne visent pas à dépasser la simple pratique exotérique (14). D’autre part, pour ce qui est de la doctrine proprement dite, s’il est des vérités qui peuvent être comprises à la fois exotériquement et ésotériquement, suivant des sens se rapportant à des degrés différents de réalité, il en est d’autres qui, relevant exclusivement de l’ésotérisme et n’ayant aucune correspondance en dehors de celui-ci, deviennent, comme nous l’avons déjà dit, entièrement incompréhensibles quand on essaie de les transporter dans le domaine exotérique, et qu’on doit forcément se borner alors à exprimer purement et simplement sous la forme d’énonciations « dogmatiques », sans jamais chercher à en donner la moindre explication ; ce sont celles-ci qui constituent proprement ce qu’on est convenu d’appeler les « mystères » du Christianisme. À vrai dire, l’existence même de ces « mystères » serait tout à fait injustifiable si l’on n’admettait pas le caractère ésotérique du Christianisme originel ; en tenant compte de celui-ci, au contraire, elle apparaît comme une conséquence normale et inévitable de l’« extériorisation » par laquelle le Christianisme, tout en conservant la même forme quant aux apparences, dans sa doctrine aussi bien que dans ses rites, est devenu la tradition exotérique et spécifiquement religieuse que nous connaissons aujourd’hui.

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René Guenon - Ésotérisme et exotérisme

Publié le 5 Juillet 2026 par T.D

par Abdoullatif

Nous avons signalé occasionnellement, au cours de nos considérations préliminaires, la distinction, d’ailleurs assez généralement connue, qui existait, dans certaines écoles philosophiques de la Grèce antique, sinon dans toutes, c’est-à-dire entre deux aspects d’une même doctrine, l’un plus intérieur et l’autre plus extérieur : c’est là toute la signification littérale de ces deux termes. L’exotérisme, comprenant ce qui était plus élémentaire, plus facilement compréhensible, et par conséquent susceptible d’être mis plus largement à la portée de tous, s’exprime seul dans l’enseignement écrit, tel qu’il nous est parvenu plus ou moins complètement ; l’ésotérisme, plus approfondi et d’un ordre plus élevé, et s’adressant comme tel aux seuls disciples réguliers de l’école, préparés tout spécialement à le comprendre, n’était l’objet que d’un enseignement purement oral, sur la nature duquel il n’a évidemment pas pu être conservé de données bien précises. D’ailleurs, il doit être bien entendu que, puisqu’il ne s’agissait là que de la même doctrine sous deux aspects différents, et comme à deux degrés d’enseignement, ces aspects ne pouvaient aucunement être opposés ou contradictoires, mais devaient bien plutôt être complémentaires : l’ésotérisme développait et complétait, en lui donnant un sens plus profond qui n’y était contenu que comme virtuellement, ce que l’exotérisme exposait sous une forme trop vague, trop simplifiée, et parfois plus ou moins symbolique, encore que le symbole eût trop souvent, chez les Grecs, cette allure toute littéraire et poétique qui le fait dégénérer en simple allégorie. Il va de soi, d’autre part, que l’ésotérisme pouvait, dans l’école même, se subdiviser à son tour en plusieurs degrés d’enseignement plus ou moins profonds, les disciples passant successivement de l’un à l’autre suivant leur état de préparation, et pouvant d’ailleurs aller plus ou moins loin selon l’étendue de leurs aptitudes intellectuelles ; mais c’est là à peu près tout ce que l’on peut en dire sûrement.

Cette distinction de l’ésotérisme et de l’exotérisme ne s’est aucunement maintenue dans la philosophie moderne, qui n’est véritablement rien de plus au fond que ce qu’elle est extérieurement, et qui, pour ce qu’elle a à enseigner, n’a certes pas besoin d’un ésotérisme quelconque, puisque tout ce qui est vraiment profond échappe totalement à son point de vue borné. Maintenant, la question se pose de savoir si cette conception de deux aspects complémentaires d’une doctrine fut particulière à la Grèce ; à vrai dire, il y aurait quelque chose d’étonnant à ce qu’une division qui peut sembler assez naturelle dans son principe fut demeurée si exceptionnelle, et, en fait, il n’en est rien. Tout d’abord, on pourrait trouver dans l’Occident, depuis l’antiquité, certaines écoles généralement très fermées, plus ou moins mal connues pour ce motif, et qui n’étaient d’ailleurs point des écoles philosophiques, dont les doctrines ne s’exprimaient au dehors que sous le voile de certains symboles qui devaient sembler fort obscurs à ceux qui n’en avaient pas la clef ; et cette clef n’était donnée qu’aux adhérents qui avaient pris certains engagements, et dont la discrétion avait été suffisamment éprouvée, en même temps qu’on s’était assuré de leur capacité intellectuelle. Ce cas, qui implique manifestement qu’il doit s’agir de doctrines assez profondes pour être tout à fait étrangères à la mentalité commune, semble avoir été surtout fréquent au moyen âge, et c’est une des raisons pour lesquelles, quand on parle de l’intellectualité de cette époque, il faut toujours faire des réserves sur ce qui a pu y exister en dehors de ce qui nous est connu d’une façon certaine ; il est évident en effet que, là comme pour l’ésotérisme grec, bien des choses ont dû se perdre pour n’avoir jamais été enseignées qu’oralement, ce qui est aussi, comme nous l’avons indiqué, l’explication de la perte à peu près totale de la doctrine druidique. Parmi ces écoles auxquelles nous venons de faire allusion, nous pouvons mentionner comme exemple les alchimistes, dont la doctrine était surtout d’ordre cosmologique ; mais, d’ailleurs, la cosmologie doit toujours avoir pour fondement un certain ensemble plus ou moins étendu de conceptions métaphysiques. On pourrait dire que les symboles contenus dans les écrits alchimiques constituent ici l’exotérisme, tandis que leur interprétation réservée constituait l’ésotérisme ; mais la part de l’exotérisme est alors bien réduite, et même, comme il n’a en somme de raison d’être véritable que par rapport à l’ésotérisme et en vue de celui-ci, on peut se demander s’il convient encore d’appliquer ces deux termes. En effet, ésotérisme et exotérisme sont essentiellement corrélatifs, puisque ces mots sont de forme comparative, de sorte que, là où il n’y a pas d’exotérisme, il n’y a plus du tout lieu de parler non plus d’ésotérisme ; cette dernière dénomination ne peut donc, si l’on tient à lui garder son sens propre, servir à désigner indistinctement toute doctrine fermée, à l’usage exclusif d’une élite intellectuelle.

On pourrait sans doute, mais dans une acception beaucoup plus large, envisager un ésotérisme et un exotérisme dans une doctrine quelconque, en tant qu’on y distingue la conception et l’expression, la première étant tout intérieure, tandis que la seconde n’en est que l’extériorisation ; on peut ainsi, à la rigueur, mais en s’écartant du sens habituel, dire que la conception représente l’ésotérisme, et l’expression l’exotérisme, et cela d’une façon nécessaire, qui résulte de la nature même des choses. À l’entendre de cette manière, il y a particulièrement dans toute doctrine métaphysique quelque chose qui sera toujours ésotérique, et c’est la part d’inexprimable que comporte essentiellement, comme nous l’avons expliqué toute conception vraiment métaphysique ; c’est là quelque chose que chacun ne peut concevoir que par lui même, avec l’aide des mots et des symboles qui servent simplement de point d’appui à sa conception, et sa compréhension de la doctrine sera plus ou moins complète et profonde suivant la mesure où il le concevra effectivement. Même dans des doctrines d’un autre ordre, dont la portée ne s’étend pas jusqu’à ce qui est vraiment et absolument inexprimable, et qui est le « mystère » au sens étymologique du mot, il n’en est pas moins certain que l’expression n’est jamais complètement adéquate à la conception, de sorte que, dans une proportion bien moindre, il s’y produit encore quelque chose d’analogue : celui qui comprend véritablement est toujours celui qui sait voir plus loin que les mots, et l’on pourrait dire que l’« esprit » d’une doctrine quelconque est de nature ésotérique, tandis que sa « lettre » est de nature exotérique. Ceci serait notamment applicable à tous les textes traditionnels, qui offrent d’ailleurs le plus souvent une pluralité de sens plus ou moins profonds, correspondant à autant de points de vue différents ; mais, au lieu de chercher à pénétrer ces sens, on préfère communément se livrer à de futiles recherches d’exégèse et de « critique des textes », suivant les méthodes laborieusement instituées par l’érudition la plus moderne ; et ce travail, si fastidieux qu’il soit et quelque patience qu’il exige, est beaucoup plus facile que l’autre, car il est du moins à la portée de toutes les intelligences.

Un exemple remarquable de la pluralité des sens nous est fourni par l’interprétation des caractères idéographiques qui constituent l’écriture chinoise : toutes les significations dont ces caractères sont susceptibles peuvent se grouper autour de trois principales, qui correspondent aux trois degrés fondamentaux de la connaissance, et dont la première est d’ordre sensible, la seconde d’ordre rationnel, et la troisième d’ordre intellectuel pur ou métaphysique, ainsi, pour nous borner à un cas très simple, un même caractère pourra être employé analogiquement pour désigner à la fois le soleil, la lumière et la vérité, la nature du contexte permettant seule de reconnaître, pour chaque application, quelle est celle de ces acceptions qu’il convient d’adopter, d’où les multiples erreurs des traducteurs occidentaux. On doit comprendre par là comment l’étude des idéogrammes, dont la portée échappe complètement aux Européens, peut servir de base à un véritable enseignement intégral, en permettant de développer et de coordonner toutes les conceptions possibles dans tous les ordres ; cette étude pourra donc, à des points de vue différents, être reprise à tous les degrés d’enseignement, du plus élémentaire au plus élevé, en donnant lieu chaque fois à de nouvelles possibilités de conception, et c’est là un instrument merveilleusement approprié à l’exposition d’une doctrine traditionnelle.

Revenons maintenant à la question de savoir si la distinction de l’ésotérisme et de l’exotérisme, entendue cette fois dans son sens précis, peut s’appliquer aux doctrines orientales. Tout d’abord, dans l’Islamisme, la tradition est d’essence double, religieuse et métaphysique, comme nous l’avons déjà dit ; on peut ici qualifier très exactement d’exotérique le côté religieux de la doctrine, qui est en effet le plus extérieur et celui qui est à la portée de tous, et d’ésotérisme son côté métaphysique, qui en constitue le sens profond, et qui est d’ailleurs regardé comme la doctrine de l’élite ; et cette distinction conserve bien son sens propre, puisque ce sont là les deux faces d’une seule et même doctrine. Il faut noter, à cette occasion, qu’il y a quelque chose d’analogue dans le Judaïsme, où l’ésotérisme est représenté par ce qu’on nomme Qabbalah, mot dont le sens primitif n’est autre que celui de « tradition », et qui s’applique à l’étude des significations plus profondes des textes sacrés, tandis que la doctrine exotérique ou vulgaire s’en tient à leur signification la plus extérieure et la plus littérale ; seulement cette Qabbalah est, d’une façon générale, moins purement métaphysique que l’ésotérisme musulman, et elle subit encore, dans une certaine mesure, l’influence du point de vue proprement religieux, en quoi elle est comparable à la partie métaphysique de la doctrine scolastique, insuffisamment dégagée des considérations théologiques. Dans l’Islamisme, au contraire, la distinction des deux points de vue est presque toujours très nette ; cette distinction permet de voir là mieux encore que partout ailleurs, par les rapports de l’exotérisme et de l’ésotérisme, comment, par la transposition métaphysique, les conceptions théologiques reçoivent un sens profond.

Si nous passons aux doctrines plus orientales, la distinction de l’ésotérisme et de l’exotérisme ne peut plus s’y appliquer de la même façon, et même il en est auxquelles elle n’est plus du tout applicable. Sans doute, pour ce qui est de la Chine, on pourrait dire que la tradition sociale, qui est commune à tous, apparaît comme exotérique, tandis que la tradition métaphysique, doctrine de l’élite, est ésotérique comme telle. Cependant, cela ne serait rigoureusement exact qu’à la condition de considérer ces deux doctrines par rapport à la tradition primordiale dont elles sont dérivées l’une et l’autre ; mais, à vrai dire, elles sont trop nettement séparées, malgré cette source commune, pour qu’on puisse les regarder comme n’étant que les deux faces d’une même doctrine, ce qui est nécessaire pour qu’on puisse parler proprement d’ésotérisme et d’exotérisme. Une des raisons de cette séparation est dans l’absence de cette sorte de domaine mixte auquel donne lieu le point de vue religieux, où s’unissent dans la mesure où ils en sont susceptibles, le point de vue intellectuel et le point de vue social, d’ailleurs au détriment de la pureté du premier ; mais cette absence n’a pas toujours des conséquences aussi marquées à cet égard, comme le montre l’exemple de l’Inde, où il n’y a rien non plus de proprement religieux et où toutes les branches de la tradition forment cependant un ensemble unique et indivisible.

C’est précisément de l’Inde qu’il nous reste à parler ici, et c’est là qu’il est le moins possible d’envisager une distinction comme celle de l’ésotérisme et de l’exotérisme, parce que la tradition y a en effet trop d’unité pour se présenter, non seulement en deux corps de doctrine séparés, mais même sous deux aspects complémentaires de ce genre. Tout ce qu’on peut y distinguer réellement, c’est la doctrine essentielle, qui est toute métaphysique, et ses applications de divers ordres, qui constituent comme autant de branches secondaires par rapport à elle ; mais il est bien évident que cela n’équivaut nullement à la distinction dont il s’agit. La doctrine métaphysique elle-même n’offre point d’autre ésotérisme que celui que l’on peut y trouver dans le sens très large que nous avons mentionné, et qui est naturel et inévitable en toute doctrine de cet ordre : tous peuvent être admis à recevoir l’enseignement à tous ses degrés, sous la seule réserve d’être intellectuellement qualifiés pour en retirer un bénéfice effectif ; nous parlons seulement ici, bien entendu, de l’admission à tous les degrés de l’enseignement, mais non à toutes les fonctions, pour lesquelles d’autres qualifications peuvent en outre être requises ; mais, nécessairement, parmi ceux qui reçoivent ce même enseignement doctrinal, de même qu’il arrive parmi ceux qui lisent un même texte, chacun le comprend et se l’assimile plus ou moins complètement, plus ou moins profondément, suivant l’étendue de ses propres possibilités intellectuelles. C’est pourquoi il est tout à fait impropre de parler de « Brâhmanisme ésotérique », comme ont voulu le faire certains, qui ont surtout appliqué cette dénomination à l’enseignement contenu dans les Upanishads ; il est vrai que d’autres, parlant de leur côté de « Bouddhisme ésotérique », ont fait pire encore, car ils n’ont présenté sous cette étiquette que des conceptions éminemment fantaisistes, qui ne relèvent ni du Bouddhisme authentique ni d’aucun ésotérisme véritable.

Dans un manuel d’histoire des religions auquel nous avons déjà fait allusion, et où se retrouvent d’ailleurs, bien qu’il se distingue par l’esprit dans lequel il est rédigé, beaucoup des confusions communes en ce genre d’ouvrages, surtout celle qui consiste à traiter comme religieuses des choses qui ne le sont nullement en réalité, nous avons relevé à ce propos l’observation que voici : « Une pensée indienne trouve rarement son équivalent exact en dehors de l’Inde ; ou, pour parler moins ambitieusement, des manières d’envisager les choses qui sont ailleurs ésotériques, individuelles, extraordinaires, sont, dans le Brâhmanisme et dans l’Inde, vulgaires, générales, normales » (1). Cela est juste au fond, mais appelle pourtant quelques réserves, car on ne saurait qualifier d’individuelles, pas plus ailleurs que dans l’Inde, des conceptions qui, étant d’ordre métaphysique, sont au contraire essentiellement supra-individuelles ; d’autre part ces conceptions trouvent leur équivalent, bien que sous des formes différentes, partout où il existe une doctrine vraiment métaphysique, c’est-à-dire dans tout l’Orient, et ce n’est qu’en Occident qu’il n’y a en effet rien qui leur corresponde, même de très loin. Ce qui est vrai, c’est que les conceptions de cet ordre ne sont nulle part aussi généralement répandues que dans l’Inde, parce qu’on ne rencontre pas ailleurs de peuple ayant aussi généralement au même degré les aptitudes voulues, bien que celles-ci soient pourtant fréquentes chez tous les Orientaux, et notamment chez les Chinois, parmi lesquels la tradition métaphysique a gardé malgré cela un caractère beaucoup plus fermé. Ce qui, dans l’Inde, a dû contribuer surtout au développement d’une telle mentalité, c’est le caractère purement traditionnel de l’unité hindoue : on ne peut participer réellement à cette unité qu’autant qu’on s’assimile la tradition, et, comme cette tradition est d’essence métaphysique, on pourrait dire que, si tout Hindou est naturellement métaphysicien, c’est qu’il doit l’être en quelque sorte par définition.

(1) Christus, ch. VII, p. 359, note.

[René Guénon, Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, 1921, deuxième partie – les modes généraux de la pensée orientale, Chapitre IX – Ésotérisme et exotérisme.]

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René Guénon : Que faut-il entendre par tradition ?

Publié le 4 Juillet 2026 par T.D

par Abdoullatif

Dans ce qui précède, il nous est arrivé à chaque instant de parler de tradition, de doctrines ou de conceptions traditionnelles, et même de langues traditionnelles, et il est d'ailleurs impossible de faire autrement lorsqu'on veut désigner ce qui constitue vraiment tout l'essentiel de la pensée orientale sous ses divers modes ; mais qu'est-ce, plus précisément, que la tradition ? ... Pour nous, la tradition, dans une acception beaucoup plus générale, peut être écrite aussi bien qu'orale, quoique, habituellement, sinon toujours, elle ait dû être avant tout orale à son origine, comme nous l'avons expliqué; mais, dans l'état actuel des choses, la partie écrite et la partie orale forment partout deux branches complémentaires d'une même tradition, qu'elle soit religieuse ou autre, et nous n'avons aucune hésitation à parler d' « écritures traditionnelles », ce qui serait évidemment contradictoire si nous ne donnions au mot « tradition » que sa signification la plus spéciale ; du reste, étymologiquement, la tradition est simplement « ce qui se transmet » d'une manière ou d'une autre. En outre, il faut encore comprendre dans la tradition, à titre d'éléments secondaires et dérivés, mais néanmoins importants pour en avoir une notion complète, tout l'ensemble des institutions de différents ordres qui ont leur principe dans la doctrine traditionnelle elle-même.

Ainsi envisagé, la tradition peut paraître se confondre avec la civilisation même, qui est, suivant certains sociologues, « l'ensemble des techniques, des institutions et des croyances communes à un groupe d'hommes pendant un certain temps » ; mais que vaut au juste cette dernière définition ? Nous ne croyons pas, à vrai dire, que la civilisation soit susceptible de se caractériser généralement dans une formule de ce genre, qui sera toujours trop large ou, trop restreinte par certains côtés, risquant de laisser en dehors d'elle des éléments communs à toute civilisation, et de comprendre par contre d'autres éléments qui n'appartiennent proprement qu'à quelques civilisations particulières. Ainsi, la définition précédente ne tient aucun compte de ce qu'il y a d'essentiellement intellectuel en toute civilisation, car c'est là quelque chose qu'on ne saurait faire rentrer dans ce qu'on appelle les « techniques », qu'on nous dit être « des ensembles de pratiques spécialement destinées à modifier le milieu physique »; d'autre part, quand on parle de « croyances », en ajoutant d’ailleurs que ce mot doit être « pris dans son sens habituel », il y a là quelque chose qui suppose manifestement la présence de l'élément religieux, lequel est en réalité spécial à certaines civilisations et ne se retrouve pas dans les autres. C'est pour éviter tout inconvénient de ce genre que nous nous sommes contenté, au début, de dire simplement qu'une civilisation est le produit et l'expression d'une certaine mentalité commune à un groupe d'hommes ou moins étendu, réservant pour chaque cas particulier la détermination précise de ses éléments constitutifs.

Quoi qu'il en soit, il n'en est pas moins vrai que, en ce qui concerne l'Orient, l'identification de la tradition et de la civilisation tout entière est au fond justifiée: toute civilisation orientale, prise dans son ensemble, nous apparaît comme essentiellement traditionnelle, et ceci résulte immédiatement des explications que nous avons données dans le chapitre précédent. Quant à la civilisation, occidentale, nous avons dit qu'elle est au à contraire dépourvue de tout caractère traditionnel, à exception de son élément religieux, qui est le seul à y avoir conservé ce caractère. C'est que les institutions sociales, pour pouvoir être dites traditionnelles, doivent être effectivement rattachés, comme à leur principe, à une doctrine qui le soit elle-même, que cette doctrine soit d'ailleurs métaphysique, ou religieuse, ou de toute autre sorte convenable. En d'autres termes, les institutions traditionnelles, qui communiquent ce caractère à tout l'ensemble d'une civilisation, sont celles qui ont leur raison d'être profonde dans leur dépendance plus ou moins directe, mais toujours voulue et consciente, par rapport à une doctrine dont la nature fondamentale est, dans tous les cas, d'ordre intellectuel ; mais l'intellectualité peut y être à l'état pur, et on a alors affaire à une doctrine proprement métaphysique, ou bien s'y trouver mélangée à divers éléments hétérogènes, ce qui donne naissance au mode religieux et aux autres modes dont peut être susceptible une doctrine traditionnelle.

Dans l'Islam, avons-nous, dit, la tradition présente deux aspects distincts, dont l'un est religieux, et c'est celui auquel se rattache directement l'ensemble des institutions sociales, tandis que l'autre, celui qui est purement oriental, est véritablement métaphysique. Dans une certaine mesure, il y a eu quelque chose de ce genre dans l'Europe du moyen âge, avec la doctrine scolastique, où l'influence arabe s'est d'ailleurs exercée assez fortement ; mais il faut ajouter, pour ne pas pousser trop loin les analogies, que la métaphysique n'y a jamais été dégagée aussi nettement qu'elle devrait l'être de la théologie, c'est-à-dire, en somme, de son application spéciale à la pensée religieuse, et que, d'autre part, ce qui s'y trouve de proprement métaphysique n'est pas complet, demeurant soumis à certaines limitations qui semblent inhérentes à toute l'intellectualité occidentale ; sans doute faut-il voir dans ces deux imperfections une conséquence du double héritage de la mentalité judaïque et de la mentalité grecque.

Dans l'Inde, on est en présence d'une tradition purement métaphysique dans son essence, à laquelle viennent s'adjoindre, comme autant de dépendances et de prolongements, des applications diverses, soit dans certaines branches secondaires de la doctrine elle-même, comme celle qui se rapporte à la cosmologie par exemple, soit dans l'ordre social, qui est d'ailleurs déterminé strictement par la correspondance analogique s'établissant entre les formes respectives de l'existence cosmique et de l'existence humaine. Ce qui apparait ici beaucoup plus clairement que dans la tradition islamique, surtout en raison de l'absence du point de vue religieux et des éléments extra-intellectuels qu'il implique essentiellement, c'est la totale subordination des divers ordres particuliers à l'égard, de la métaphysique, c'est-à-dire du domaine des principes universels.

En Chine, la séparation très nette dont nous avons parlé nous montre, d'une part, une tradition métaphysique, et, d'autre part, une tradition sociale, qui peuvent sembler au premier abord, non seulement distinctes comme elles le sont en effet, mais même relativement indépendantes l'une de l'autre, d'autant mieux que la tradition métaphysique est toujours demeurée l'apanage à peu près exclusif d'une élite intellectuelle, tandis que la tradition sociale, en raison de sa nature propre, s'impose également à tous et exige au même degré leur participation effective. Seulement, ce à quoi il faut bien prendre garde, c'est que la tradition métaphysique, telle qu'elle est constituée sous la forme du « Taoïsme », est le développement des principes d'une tradition plus primordiale, contenue notamment dans le Yi-king, et que c'est de cette même tradition primordiale que découle entièrement, bien que d'une façon moins immédiate et seulement en tant qu'application à un ordre contingent, tout l'ensemble d'institutions sociales qui est habituellement connu sous le nom de « Confucianisme ». Ainsi se trouve rétablie, avec l'ordre de leurs rapports réels, la continuité essentielle des deux aspects principaux de la civilisation extrême-orientale, continuité que l'on s'exposerait à méconnaitre presque inévitablement si l'on ne savait remonter jusqu'à leur source commune, c'est-à-dire jusqu'à cette tradition primordiale dont l'expression idéographique, fixée dès l'époque de Fo-hi, s'est maintenue intacte à travers une durée de prés de cinquante siècles.

Nous devons maintenant, après cette vue d'ensemble, marquer d'une façon plus précise ce qui constitue proprement cette forme traditionnelle spéciale que nous appelons la forme religieuse, puis ce qui distingue la pensée métaphysique pure de la pensée théologique, c'est-à-dire des conceptions en mode religieux, et aussi, d'autre part, ce qui la distingue de la pensée philosophique au sens occidental de ce mot. C'est dans ces distinctions profondes que nous trouverons vraiment, par opposition aux principaux genres de conceptions intellectuelles, ou plutôt semi-intellectuelles, habituels au monde occidental, les caractères fondamentaux des modes généraux et essentiels de l'intellectualité orientale.

 

 

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