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histoire du rer

Martinisme" et franc-maçonnerie : les équivoques spirituelles du Régime Ecossais Rectifié

Publié le 10 Octobre 2013 par X dans Histoire du RER

Il est, en maçonnerie comme ailleurs, des mots dont le destin est si compliqué que leur emploi même devient problématique. Ainsi du mot « martinisme » que l’on croit aisément saisir, pour le célébrer comme pour s’en distancier, mais qui pourtant, très souvent, trompe son monde en jouant sur les multiples sens qu’il renferme et mélange à loisir. En guise de préambule, rappelons-les brièvement. Au XVIIIème siècle et au début du XIXème, ce mot avant tout désigne deux groupes de personnes, deux milieux partiellement recouvrants mais pas exactement identiques, loin de là :

1. Le premier groupe rassemble les disciples de Martinès de Pasqually – quelques dizaines « d’émules », tout au plus –, qui entre Bordeaux et Lyon principalement, ont suivi leur maître – souvent avec difficulté – dans les tortueux méandres de sa pensées et de ses rituels, et cela pendant quelques années à peine, surtout entre 1767 et 1772. Les savantes distinctions lexicographiques que nous opérons de nos jours, en distinguant les « martinistes » et les « martinèsistes », n’avaient pas cours à cette époque et l’on parlait de « martinistes » pour qualifier les disciples d’un homme dont le nom connaissait du reste d’innombrables variantes, l’un d’entre elles, attestée au XVIIIème siècle, étant du reste « Martin Pascal » !

2. D’autre part, le principal de disciple de Martinès, je veux parler de Louis-Claude de Saint-Martin, avait forgé – à partir de 1775, c’est à dire après la disparition de son maître – une œuvre personnelle et s’était fait connaître et apprécier par un cercle de familiers – on n’ose encore parler de disciples – et, du fait d’une curieuse coïncidence homophonique, ces derniers prirent assez naturellement, ou on leur attribua, le nom de « martinistes », à eux aussi !

Cette première équivoque – nous verrons bientôt que le sujet nous en réserve d’autres – n’est pas a priori la plus fâcheuse, car elle est assez naturelle et traduit une réelle continuité spirituelle d’un homme à l’autre. Elle ne va cependant pas sans soulever d’emblée quelques problèmes dont il faut résumer ici l’essentiel. Mon propos n’est pas de reprendre en détail la doctrine et les enseignements de Martinès pour les confronter aux idées mystiques de Saint-Martin, mais de repérer ce que j’appellerais volontiers quelques « couples d’oppositions » qui, à travers des ruptures ponctuelles entre le maître et son élève, nous introduisent à une réelle dissemblance de leurs pensées respectives, ce que précisément l’unicité trompeuse du mot « martinisme », qui les rapproche pour parfois les confondre, ne nous permet plus toujours d’apercevoir. On pourrait démultiplier à loisir la liste de ces contrastes, tant le monde que nous abordons est complexe et déroutant – sans parler des questions de langage et de terminologie, les mots employés par l’un et par l’autre variant souvent de sens, ce qui rajoute un niveau de difficulté. Je me bornerai, pour la clarté des choses, à souligner trois oppositions qui éclaireront, je l'espère, les sources du RER, comme on le verra plus loin.

La première ligne de partage est celle qui sépare le maître spirituel du témoin. C’est celle que l’on souligne le moins souvent ; c’est pourtant celle qui me parait la plus lourdement chargée de sens. Martinès de Pasqually dont les sources sont à peu près inconnues – même si l’on peut avec quelque vraisemblance en soupçonner quelques unes –, et lui-même n’a jamais souhaité s’expliquer à ce sujet, se limitant à dire qu’il « transmettait ce qu’il avait reçu »…  Mais le ton qu’il emploie, en revanche, est très connoté. C’est comme un prophète qu’il s’exprime bien souvent, affirmant avec autorité, s’imposant avec véhémence, apparemment sûr de lui, comme conduit, guidé par quelque entité supérieure. On peut citer, dans un registre presque théâtral, cette crise de larmes qui le saisit lors d’une de ses toutes premières rencontres avec Willermoz, révélant à son nouvel émule, tout bouleversé par un tel spectacle, qu’on vient de lui signifier que grâce à lui certaine faute ancienne venait de lui être pardonnée. Vision fugitive de l’au-delà, communication angélique ou divine ? Nul ne le sait, et Martinès n’en dit rien, mais de telles aventures n’arrivent pas à n’importe qui. Martinès revendique sans le dire expressément, laisse soupçonner sans l’affirmer clairement, qu’il possède, si l’on peut dire, un « canal particulier » avec le Ciel ou avec des Esprits qui en proviennent directement. On ne s’étonnera guère que ses disciples, pourtant des hommes raisonnables et avisés – comme l’habile négociant que fut toujours Willermoz – aient presque tout accepté sans rien dire : les incartades du maître, ses jongleries financières, ses dérobades permanentes lorsqu’il s’agissait de livrer rituels et instructions promis depuis des mois, mille fois différés, jamais achevés. On comprend aussi que Willermoz, sans manifester le moindre doute, rapporte encore, bien des années après la mort de Martinès, que ce dernier, au jour et à l’heure présumés de son décès, à Saint Domingue, était apparu à Madame Pasqually restée à Bordeaux, son spectre traversant le salon où elle était à son ouvrage, en lui faisant un signe de la main : « fait qui a été confirmé et vérifié », ajoute Willermoz le plus sérieusement du monde. L’aurait-il simplement cru de son voisin ou même du pape ?  On pourrait certes sourire mais mon but n’est pas de faire sourire, ce qui est un peu trop facile dans le cas présent ; c’est plutôt de pointer ces anecdotes pour révéler la vraie nature de Martinès, ou du moins la relation spéciale qu’il entretint avec ses disciples les plus proches et les plus convaincus. Après la disparition de leur Maître, alors que l’Ordre s’achemine à grands pas vers sa fin, ces derniers réunissent à Lyon, entre 1774 et 1776, sous la houlette des plus brillants d’entre eux, pour y donner ce que l’on nomme aujourd’hui « Les Leçons de Lyon » : un cours d’exégèse des paroles de Martinès, un décryptage courageux d’un enseignement souvent impénétrable et jamais consigné de manière cohérente. Une seule chose manque pourtant à leur travail : une approche critique. Jamais, en effet, la légitimité de ce que l’on pourrait ici appeler les « logia » (c’est-à-dire des « saintes paroles ») du Maître ne sera remise en cause. Les trois professeurs de martinisme sont alors Du Roy d’Hauterive – un protestant passé au catholicisme sous l’influence de Martinès (le Ciel le lui pardonnera peut-être !) – Willermoz et bien sûr Saint-Martin qui en laissera une version personnelle, les Dix Instructions à un Homme de Désir. Comme les disciples de Jésus, incrédules devant sa fin inexplicable et cherchant dans les énigmes de ses paraboles la raison de son départ – et plus encore la promesse de son retour –, les émules de Lyon disaient entre eux : « Que voulait-il dire ? ». Tel fut pour eux Martinès : celui qui n’avait finalement rien livré mais qui aurait pu tout dire. On sait ce que Martinès a dit de lui-même, en revanche, prévenant d’avance toutes les critiques : « Quant à moi, je suis homme et je ne crois point avoir vers moi plus qu’un autre homme […] Je ne suis ni dieu, ni diable, ni sorcier, ni magicien. » Reste en tout cas pour l’historien une énigme que la documentation ne suffit pas à résoudre.

Or, combien Saint-Martin diffère de ce portrait ! Lui qui, docile mais déjà dubitatif devant les rituels incroyablement compliqués que lui prescrivait son Maître, l’interrogeait naïvement : « Faut-il donc tant de choses pour prier le Bon Dieu ? »… Martinès proclamait alors que Saint-Martin rendait témoignage, au sens même que revêt cette expression dans le célébrissime Prologue de l’Evangile de Jean dont un membre de phrase orne, dans le Rite Ecossais Rectifié, le triangle de l’Orient : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu. Par lui, tout s'est fait, et rien de ce qui s'est fait ne s'est fait sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas arrêtée. Il y eut un homme envoyé par Dieu. Son nom était Jean. Il était venu comme témoin, pour rendre témoignage à la Lumière, afin que tous croient par lui. Cet homme n'était pas la Lumière, mais il était là pour lui rendre témoignage. Le Verbe était la vraie Lumière, qui éclaire tout homme en venant dans le monde. Il était dans le monde, lui par qui le monde s'était fait, mais le monde ne l'a pas reconnu. Il est venu chez les siens, et les siens ne l'ont pas reçu. Mais tous ceux qui l'ont reçu, ceux qui croient en son nom, il leur a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu. Ils ne sont pas nés de la chair et du sang, ni d'une volonté charnelle, ni d'une volonté d'homme : ils sont nés de Dieu. »  

Tel était sans doute Saint-Martin. Prenons garde à ne pas l’oublier. Son « martinisme »  je reviendrai  sur l'incroyable flou sémantique de ce terme  n’est pas une doctrine, c’est avant tout une disposition de l’âme. Et comment ne pas reconnaître cet envoyé « qui était dans le monde » mais que « le monde n’a pas reconnu », dans l'ombre de celui qui se faisait précisément appeler le « Philosophe Inconnu » ?.

Le deuxième contraste que je voudrais envisageret qui précise celui que l’on vient d’évoquer, est celui qui oppose la théurgie à la mystique. Nous sommes ici sur un terrain plus affermi, et surtout dans une distinction plus classique. On pourrait aisément résumer en peu de mots cette différence : Martinès a écrit des rituels, prescrit des opérations ; Saint-Martin a écrit des prières et prêché la méditation solitaire et le contact personnel avec Dieu. Pourtant, les choses sont assurément plus complexes. Il existe, en Occident, depuis au moins la Renaissance, une tradition assez bien documentée de ce que l’on nomme la « magie cérémonielle ». Entendons par là, non pas les sombres et parfois douteuses procédures des magiciens et des sorcières de campagne, puisant dans les Clavicules de Salomon et le Grand Albert – célèbres classiques du genre depuis le Moyen Age – les moyens de ravir la fiancée d’un ennemi, de faire périr son troupeau, ou plus simplement de lui « nouer l’aiguillette »… Par magie cérémonielle, il faut entendre un genre nouveau, dans le sillage de Cornelius Agrippa, Giordano Bruno ou John Dee, des célébrations qui n’ont pas d’objet particulier, qui ne cherchent aucun effet concret dans le moindre matériel, pas de manifestation hors du commun, mais visent cependant à établir avec la Surnature, l’Au-delà du monde immédiat, un rapport d’un type particulier, à faire vibrer si l’on peut dire, en accord avec l’un des grands principes de l’ésotérisme occidental qui dit que « Tout est Vivant », les harmonies secrètes qui tissent le monde subtil qui nous entoure. Le but est en quelque sorte faire naître en nous, de faire naître en l’opérateur, le sentiment réel de son immersion dans un monde qui va bien plus loin que les apparences, briser la surface des choses. Le sommet de cette magie cérémonielle est la théurgie qui ne vise à rien de moins que de convoquer Dieu – si l’on peut ainsi s’exprimer – ou du moins de rendre palpable la présence de ses Esprits les plus élevés. Dans quel but ? Uniquement pour vérifier leur présence, sentir leur proximité et, du même coup, constater leur amitié. C’est à cela que vise Martinès avec ses rituels compliqués. Il n’a jamais cherché, comme tant de charlatans, à fabriquer des philtres d’amour ni à favoriser ses affaires par des procédés occultes – ses affaires furent du reste calamiteuses et ses finances catastrophiques tout au long de sa vie. Ce qu’il ambitionne, c’est de susciter la présence intime et vécue du Divin. Expérience au demeurant strictement personnelle et privée puisque les effets lumineux et sonores qui, selon lui, attestaient du succès des opérations, étaient exclusivement réservés à l’opérateur, les autres personnes présentes ne percevant rien. On voit que cette théurgie toute intérieure est bien éloignée de la magie vulgaire. Elle a presque la valeur d’une expérience mystique. Et c’est ici que Saint-Martin, si l’on veut bien y prendre garde, n’est pas si éloigné qu’on le croirait de son Maître Martinès. Voyons cela de plus près. De même qu’il existe en Occident une tradition de la magie vulgaire, je l’ai dit, il existe une tradition encore plus brillante de la mystique extatique, faite de transes et de convulsions, d’états seconds, de poings tordus et d’yeux révulsés – pour ne pas parler des troublants émois de Thérèse d’Avila, le cœur transpercé par le dard d’un petit ange et éprouvant alors une délicieuse torpeur où, disait-elle, « le corps lui-même a sa part », expérience dont la célèbre statue du Bernin, à Rome, a parfaitement saisi la nature… Mais la mystique de Saint-Martin ne se situe assurément pas dans ce registre là – de même que la magie de son Maître avait peu à voir avec celle de Harry Potter ! Si la théurgie de Martinès est une magie cérémonielle, on pourrait dire que la mystique de Saint-Martin est une méditation ritualisée. Encore faut-il s’entendre sur ce que l’on veut dire par là, mais cette idée me parait importante. Saint-Martin s’est incontestablement, après la mort de Martinès, éloigné de la théurgie et de ses rituels –même des simples rituels maçonniques rectifiés, puisqu’il n’a pratiquement plus participé à aucune loge ni à aucun autre niveau de l’Ordre rectifié à partir de cette époque. Mais, pour autant, il ne s’est pas réfugié dans une pure introspection. Ce serait une profonde erreur que de croire, influencé par le mot de Papus qualifiant cela de « voie cardiaque » – une terminologie anatomique qui trahit le médecin de formation – que Saint-Martin se serait livré à une sorte de délectation morose, de vague prière un peu larmoyante, comme son siècle en avait la spécialité. Saint-Martin, après Martinès, n’est pas resté longtemps orphelin. Il a trouvé un père de substitution, son deuxième maître. Il s’agit de Jacob Boehme. Et cette découvert est essentielle car c’est une clé pour comprendre Saint-Martin – et à travers lui, qui s’est qualifié de « coën » jusqu’à la fin de ses jours, pour saisir le sens nouveau qu’il a donné, en toute connaissance de cause, lui le disciple du premier rang, à la doctrine spirituelle de son premier maître. Avec Jacob Boehme, ce n’est de plus de théurgie qu’il faut parler, mais de théosophie : la nuance est d’importance mais surtout la mutation est révélatrice. Je ne crois pas, en l’occurrence, qu’il s’agisse d’un reniement. Je pense qu’il y a là comme un accomplissement. Boehme, à qui Saint-Martin consacrera les 15 dernières années de sa vie, quant il n’en avait donné qu’une demi-douzaine à son Maître ; Boehme dont il traduira le premier les œuvres en français après voir tout exprès appris l’allemand pour cette seule raison ; Boehme, enfin, dont Saint-Martin dira qu’il fallait non point l’opposer mais l’unir à Martinès, et chez qui il retrouvait non seulement toutes les doctrines de ce dernier mais dont il pensait qu’il l’avait dépassé en ampleur et en profondeur. Quel extraordinaire aveu ! Ce point, qui nécessiterait de longs développements, a encore été trop négligé dans les milieux rectifiés. Or, Saint-Martin le dit avec force et netteté : dans cette voie spirituelle particulière, la théosophie de Boehme est à la fois une source et un aboutissement. Et comme toute théosophie, elle se nourrit moins de rituels et d’invocations que d’images et de signes, visualisés, médités, intériorisés. C’est la voie des médiations et de l’imagination active dont Antoine Faivre nous a dit, dans sa fameuse typologie des invariants de l’ésotérisme, qu’elle en est précisément l’une des composantes essentielles. J'y reviendrai. (à suivre)

Source : http://pierresvivantes.hautetfort.com/archive/2013/10/06/martinisme-et-franc-maconnerie-les-equivoques-spirituelles-5.html

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De quelques précieuses plumes...

Publié le 7 Janvier 2010 par Thomas Dalet dans Histoire du RER

Publié sur le blog de A Valle Sancta

Le 31 mai 2007, je publiais ici un billet listant les auteurs que je considère comme étant les plus sûrs et les mieux informés quand il s'agit d'étudier le Régime écossais rectifié, son histoire et sa spiritualité.

Une discussion récente sur une mailing list amie m'incite à republier le-dit billet (les rajouts sont en italiques). La difficulté reste la même : ces auteurs n'ont presque pas publier de livre traitant du sujet qui nous intéresse, ils n'ont publié que des articles dans diverses revues (Renaissance Traditionnelle, Cahiers verts, Villard de Honnecourt, etc.) parfois difficiles à trouver.

Espérons que dans un avenir proche, certains de ces auteurs publient soit un livre nouveau soit une compilation de leurs études déjà disponibles dans les-dites revues...

Les librairies ésotériques ou les rayons "ésotérisme" des librairies généralistes sont souvent bien fournis en ouvrages divers et variés traitant parfois de près, et souvent de loin, de l'initiation et la spiritualités dans leurs diverses formes. Si je devais recommander quelques auteurs aux quelques visiteurs de ce site j'indiquerais ceux-là

  • Robert Amadou : Il s'agit du chercheur qui a, le premier, étudié de manière systématique l'oeuvre de Louis-Claude de Saint-Martin dont tant de personnes se réclament sans vraiment le connaître. Amadou a publié l'essentielle des ouvrages de Saint-Martin, ainsi que l'oeuvre majeure de son "premier maître" de Martines de Pasqually : le Traité sur la Réintégration des Êtres. Il permet ainsi une meilleure compréhension des sources spirituelles du régime écossais rectifié ;
  • Serge Caillet : Dans le sillage de Robert Amadou, Serge Caillet contribue à une meilleure connaissance de l'oeuvre de Martines de Pasqually, c'est-à-dire l'Ordre des chevaliers maçons élus coëns de l'univers, par les travaux de son Institut Eleazar et par une série d'articles en cours de parution dans la revue Renaissance Traditionnelle. Sans être un spécialiste du Régime écossais rectifié, Caillet contribue par le truchement de sa connaissance de Martines de Pasqually et de son oeuvre à une meilleure compréhension de ce qu'est Le Régime écossais rectifié;
  • Roger Dachez : Héritier de René Guilly, Dachez est l'auteur d'une histoire de la Franc-maçonnerie française et d'une histoire du passage de l'ère opérative à celle spéculative. Il est actuellement directeur de la revue Renaissance Traditionnelle dans laquelle il a publié plusieurs articles notamment sur le Régime écossais rectifié ou le martinésisme ;
  • René Guilly-Désaguliers : L'un des pionniers de l'école authentique d'historiographie maçonnique, il est le fondateur de la revue Renaissance Traditionnelle. Parmi ces principaux travaux, une série d'articles sur les Pierres de la Franc-maçonnerie, une étude sur les différentes colonnes qu'on trouve dans le symbolisme maçonnique, ainsi que plusieurs articles fondamentaux sur le Régime écossais rectifié dans ses deux classes (symbolique et chevaleresque) ;
  • Pierre Mollier : Il est en charge du Musée, des Archives et de la Bibliothèque du Grand Orient de France, il est également rédacteur en chef de la revue Renaissance Traditionnelle. Ses travaux ont permis une meilleure connaissance des divers grades chevaleresques ainsi que les premières années du Rite français. Ce n'est donc pas un spécialiste à proprement parler du Régime rectifié, mais son éclairage sur les grades chevaleresques apparus au XVIIIè siècle est absolument indispensable pour qui veut comprendre le Régime rectifié et plus particulièrement son Ordre intérieur ;
  • Pierre Noël : Fin connaisseur de l'histoire de la Franc-maçonnerie il a publié d'innombrables études dans la revue Acta Macionica ainsi que des études approfodies sur la Stricte Observance, le Régime écossais Rectifié et la genèse du Rite Ecossais Ancien et Accepté ;
  • Jérôme Rousse-Lacordaire : Il est dominicain et bibliothécaire du Saulchoire, il s'intéresse aux différents courants de l'ésotérisme occidental. Il explore notamment les oppositions et les intersections entre christianisme et Franc-maçonnerie notamment en étudiant les relations entre Rome et la francs-maçons, la place de Jésus en Maçonnerie ainsi que les prières des élus coëns de Martines de Pasqually et c'est à ce titre qu eje le signale parmi les auteurs pouvant intéresser les lecteurs intéressés par le Régime écossais rectifié dont le caractère chrétien n'est plus à prouver ;
  • Jean-François Var : Historien de formation et prêtre depuis plusieurs années, Jean-François Var est l'un des deux ou trois meilleurs connaisseurs du Régime écossais rectifié à la fois dans son histoire et dans sa dimension spirituelle. Il a écrit d'innombrables articles de fond dans la revue Les Cahiers Verts notammment en mettant en valeur la dimension martinésienne du Régime Rectifié. Précédemment il avait publié de nombreux articles dans la revue Villard de Honnecourt traitant des débuts de la Franc-maçonnerie spéculative et du Régime rectifié.
  • Jean-Marc Vivenza : Philosophe de formation et de profession, Jean-Marc Vivenza est un fin connaisseur du martinisme et du martinésisme. Il a récemment publié trois études magistrales, l'une dans Les Cahiers Verts sur le saint-martinisme idéale, une deuxième sur le martinisme dans ses trois facettes (Martines, Saint-Martin et Willermoz) et la troisième sur la prière du coeur chez Saint-Martin. Il a également publié des ouvrages sur la Rose+Croix, sur Jospeh de Maistre, etc.

A ces auteurs majeurs, on pourra ajouter trois auteurs un peu moins indispensables mais tout à fait recommandables (pour faire court : trop de digressions et moins de faits avérés dans les écrits des deux premiers, pas assez d'insistance sur le martiénsisme pour le troisième et pourtant il en avait les capacités !) :

  • Jean Ursin (surtout son Instructions à l'usage des Maîtres au rite écossais rectifié, Paris, Éditions Dervy, 1995).
  • Roland Bermann (Le grade de compagnon au rite écossais rectifié, sa nature et son ésotérisme, Editions Dervy, 2009 et éventuellement son étude sur le Maître écossais de saint André, mais uniquement dans sa deuxième version paru chez Dervy en 2008, la première version étant "nulle" en raison de l'absence de référence martiénsienne alors que le quatrième grade rectifié est éminemment martiénsien)
  • Jean Saunier (Les chevaliers aux portes du Temple, Editions Ivoir-Claire, 2004)

Evidemment on n'oubliera pas les deux classiques en notant tout de même leur vision par trop "externe" et parfois un peu moqueuse vis-à-vis de J-B Willermoz :

  • Alice Joly (Un Mystique Lyonnais : Jean-Baptiste Willermoz, Teletes, 1986 et sq)
  • René Le Forestier (La Franc-Maçonnerie Templière et Occultiste, Arche Milan, 2003)

Un auteur très réputé, souvent réédité et pourtant peu recommandable à mon sens : Jean Tourniac. Fort de son aura d'ancien Grand Prieur du Grand Prieuré des Gaules, il est considéré par beaucoup comme "la" référence !!! Et pourtant, Tourniac survol le martinésisme de très... très... loin. Il rend plus que centrale la fantaisie templière comme s'il n'avait jamais lu les écrits de Willermoz à ce sujet. Et, pire que tout, il insuffle dans le rectifié une pensée qui lui est propre (une sorte de judéo-christianisme sentimentaliste) sous couvert de son aura de Grand Prieur, ce qui est pour le moins malhonnête !


Bonnes lectures à tous et bonne année 2010 (avec 26 heures d'avance)

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Les traces de martinésisme dans le premier grade du Régime écossais rectifié

Publié le 26 Novembre 2009 par Thomas Dalet dans Histoire du RER

Des traces de martinésisme existent dans le rituel du premier grade du Régime écossais rectifié. J'en ai établi ici une liste. Evidemment, chaque trace identifiée mériterait d'être développée notamment celle où le caractère martinésien ne coule pas de source et est le résultat d'un effort d'exégèse. De même, il serait judicieux de poursuivre cette enquête pour couvrir les trois autres grades de la classe maçonnique...En attendant, voici les premiers résultats...

 

Le Rectifié est-il martinésiste ?

 

Rôle de l'introducteur et du second survaillant

  • "[...] celui que j’ai envoyé pour vérifier vos titres nous a certifié qu’ils sont justes, et m’a demandé un guide pour diriger vos pas. Ce guide vous a été envoyé, Monsieur."
  • "[...] Mais ne vous découragez point, vous avez des guides qui méritent votre confiance, et qui vous garantiront de tout péril si vous vous laissez conduire avec docilité."
  • "[...] celui qui, étant dans les ténèbres, veut se diriger lui-même et marcher sans guide, s’égare et se perd. "
  • "Mais vous n’auriez pu les faire sans un guide sûr et fidèle pour diriger votre marche :
  • ce guide vous a été donné, il ne vous abandonnera jamais si vous ne le fuyez vous-même."
  • "le guide inconnu qui vous a été donné pour faire cette route vous figure ce rayon de lumière
  • qui est inné dans l’homme, par lequel seul il sent l’amour de la vérité et peut parvenir jusqu’à son Temple."

Martinésisme

  • L'anthropologie martinésienne insiste sur le fait que le mineur spirituel (l'homme) doit se fier aux pensées que lui inspire son esprit bon compagnon (ange gardien)
  • L'introducteur est ce guide, à moins que ce ne soit le second surveillant qui guide le candidat dans ses voyages ?

Voyages

 

Feu

  • Midi
  • Consume la corruption / Brule l'être corrompu
  • "L’homme est l’image immortelle de Dieu ; mais qui pourra la reconnaître, s’il la défigure lui-même ?"

Eau

  • Nord
  • Lave et purifie les choses impures / contient les principes de la putréfaction
  • "Celui qui rougit de la religion, de la vertu, et de ses frères, est indigne de l’estime et de l’amitié des maçons."

Terre

  • Occident
  • La vie / germe altéré accélère la putréfaction
  • "Le maçon dont le coeur ne s’ouvre point au besoin et aux malheurs des autres hommes, est un monstre dans la société des Frères."

Martinésisme

  • La théorie des éléments est centrale dans la cosmogonie et l'anthropologie martinésiennes
  • Lors de la prévarication des esprits rebelles, Dieu délégua la création de l'univers créé à des esprits ternaires demeurés fidèles
  • Les esprits ternaires créèrent la matière à partir des trois principes souffre, sel et mercure
  • Les trois principes mélangés selon un savant dosage donnèrent les éléments
  • Plus particulièrement le corps de l'homme est le résultat de l'assemblage de ces trois éléments : feu, eau et terre
  • Au-delà de cette théorie des éléments, notons le caractère central de l'image divine en l'homme
  • Cette théorie de l'image divine de l'homme n'est pas exclusivement martinésiste
  • Elle est essentiellement chrétienne et les Pères de l'Eglise s'en servent comme base de leur anthropologie
  • Martines y a également recourt, notamment dans certains rituels de son ordre (6 occurences dans les invocations de GA)

Justice et Clémence

Nulle trace

 

Sic transit

Nulle trace

 

Tablier blanc

  • "Recevez de mes mains l’habit de l’Ordre le plus ancien et le plus respectable qui fût jamais. Sa blancheur vous indique la pureté qui est le but de nos travaux, et que nous cherchons à recouvrer."
  • Cette lumière est le premier vêtement de l’âme, l’habit qu’on vous a donné n’en est que la figure et sa blancheur en désigne la pureté.

Martinésisme

  • La blancheur que nous cherchons à recouvrer est une référence à l'état premier de l'homme
  • C'est ce même état qui donne son titre au Traité de Martines puis qu'il s'agira de réintégrer les vertus, c'est à dire d'en retrouver l'usage
  • Parmi ses vertus citons le corps de gloire dont la blancheur du tablier est un rappel
  • Rappelons que le tablier est fait de peau, un peu comme cette tunique de peau qu'Adam portera au moment de la chute et qui n'est pas blanche elle

Nom de l'apprenti : p...g

Martinésisme

  • Dans les rites maçonnique l'apprenti prend un nom issu du travail du métal : T...n
  • Dans la maçonnerie rectifié T...n est remplacé par P...g
  • Il n'empêche que l'explication donné par Willermoz est que le travail du métal ne puet servir de référence à l'apprenti

Pierre brute

Batterie

  • "le seul moyen qui vous reste de découvrir la belle forme dont elle est susceptible"

Martinésisme

  • Encore une référence à ce binôme "image & ressemblance" cher aux Pères de l'Eglise et à Martines

Trois lois

Nulle trace

 

Chandelier à trois branches

  • L’orient maçonnique signifie la source et le principe de la lumière que cherche le Maçon. Elle vous a été représentée par le chandelier à trois branches qui brûlait sur l’autel d’orient comme étant l’emblème de la triple puissance du Grand Architecte de l’Univers.

Martinésisme

  • Triple puissance qui ordonne et gouverne le monde = Pensée / Volonté / Action
  • Pensée / Volonté / Action chez Martines = Père / Fils / Esprit-Saint chez Willermoz

Terrine garnie d'esprit de vin à l'Orient

Martinésisme

[Compléter]

 

Adhuc stat

Martinésisme

  • Tronquée mais ferme sur sa base, cette colonne représente l'image altérée et la ressemblance à recouvrer
  • Il s'agit encore une fois de la notion centrale de l'image divine dans l'homme qu'il s'agit de rétablir

Lumières d'ordre

Martinésisme

  • lumière à l’Orient qui sont Pensée / Volonté / Action
  • lumières des grands chandeliers qui sont l'univers créé
  • lumières des officiers qui sont ceux de la matière

Triangle d'Orient

Martinésisme

  • Le triangle pointe en bas chez Martines symbolise la lumière (cf le triangle implicite formée par les éléments)
  • Le triangle pointe en haut correspond à la matière sanctifiée, rétablie, le corps de gloire en somme

Nombre 3

Martinésisme

  • Le nombre 3 est le début des choses
  • Dans le grade d'apprenti, il s'agit du nombre de la corporisation (3 éléméents)
  • C'est là que commence l'histoire de l'apprenti, et elle ira jusqu'à la période actuelle (compagnon, la durée des choses) puis jusqu'à la période future (maître, la fin des choses)

Temps

Martinésisme

  • 4 temps rythment la tenue rectifiée : midi, midi plein, minuit et minuit plein
  • La journée des élus coens étaient rythmés par 4 temps de prières : 6h00 du matin, midi, 6h00 du soir et minuit

Prière de clôture

Martinésisme

  • "ô toi qui as toujours voulu et opéré pour le bonheur de l’homme"
  • Pensée / Volonté /Action-Opération

Remarquable étude faite par notre Frère CBCS  A VALLE SANCTA  et publiée sur son blog   http://blog.avallesancta.com/

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RER: Jean Tourniac

Publié le 9 Novembre 2009 par Thomas Dalet dans Histoire du RER


MESSAGE DONNE À LA FÊTE DE LA SAINT-HUGHES, 1978 " POINTS D'HISTOIRE ET DE DOCTRINE "

J'ai eu l'occasion de signaler parfois le flou de nos connaissances en matière de formation et évolution de notre Rite et des rituels qu'il gère et ce, notamment, pour la période précédant son envoi et son extension en Europe.
Aujourd'hui je me propose donc de vous résumer très brièvement quelques aspects historiques touchant à ces différents sujets.
Les travaux de chercheurs tout à fait compétents dans ce domaine, comme René DÉSAGULIERS, directeur de la revue RENAISSANCE TRADITIONNELLE, Antoine FAIVRE, professeur d'Université et d'autres encore, nous permettent de mieux cerner les débuts de ce Rite. Les renseignements très précieux de notre bien cher ami René HANER, et T.R. Grand Chancelier adjoint à la Grande Chancellerie de l'Ordre des C.B.C.S. à Genève, sont en outre venus corroborer les conclusions que l'on pouvait formuler sur tel ou tel point doctrinal ; c'est donc l'instant de vous faire part desdites conclusions qui, bien entendu, seront ultérieurement corrigées en fonction d'éléments nouveaux qui pourraient nous être communiqués. L'exposé qui suit est, faut-il le préciser, dépourvu de toute perspective spirituelle personnelle et s'en tient aux faits.

I. Les rituels rectifiés

Je me bornerai à traiter des seuls rituels pour lesquels j'ai pu recevoir une documentation très sûre.
Une remarque préliminaire : il ne faut jamais oublier qu'historiquement le rite s'enracine dans le Régime de la Stricte Observance Templière Allemande. C'est la source première et de ce fait traditionnelle du Régime.
Sans doute WILLERMOZ et les F.F. de Strasbourg ont-ils modifié les rituels de la Stricte Observance en leur possession pour éliminer notamment l'idée d'une puissance Templière temporelle, socio-économique, et pour ne point faire descendre chronologiquement la Maçonnerie de l'Ordre du Temple tout en exaltant l'affinité des deux Ordres. Nous l'avons déjà signalé dans nos précédentes conférences.
Sans doute ces frères ont-ils tenu compte, dans ces modifications, de données extérieures à la Stricte Observance : rituels pratiqués en France et qui furent à la base du Régime Écossais Ancien et Accepté, rituels de Chevalerie Maçonnique, tel ce rituel de Chevalier d'une dizaine de pages datant de 1778 et que m'a cité René HANER. Sans doute ont-ils surtout voulu surimposer à la Maçonnerie de leur temps, ce qu'ils avaient cru devoir extraire du Système des ÉLUS-COENS. Il n'en demeure pas moins vrai que l'aube du Régime c'est la Stricte Observance Templière.
L'œuvre créatrice de WILLERMOZ s'est d'abord exercée à l'égard des rituels bleus et verts ; mais une seconde observation doit être faite : aucun Convent GÉNÉRAL n'eut à donner son agrément au dernier des rituels symboliques et au dernier des rituels du quatrième grade, puisque l'ultime CONVENT GÉNÉRAL de WILHELMSBAD se tint en 1782, soit trois ans avant la dernière élaboration willermozienne des rituels bleus, et vingt-six ans avant la dernière version du rituel "vert". Cependant, comme l'a noté René DÉSAGULIERS, les Frères d'Auvergne et J.-B. WILLERMOZ avaient reçu une sorte de mandat tacite du CONVENT de WILHELMSBAD et spécialement de leurs Frères d'Alsace pour mener à bien la création des rituels et pour les mettre au point.

Les Rituels Bleus

À partir des différentes sources auxquelles il avait accès, WILLERMOZ compose des versions successives du rituel bleu, échelonnées sur une dizaine d'années. On retiendra les trois étapes suivantes :
En 1778 WILLERMOZ présente au CONVENT NATIONAL des GAULES, un nouveau rituel. Notons que si celui de la Stricte Observance ne comprenait que quelques pages, le rituel composé par WILLERMOZ s'étend sur plusieurs dizaines de pages.
En 1782, pour le CONVENT GÉNÉRAL de WILHELMSBAD, WILLERMOZ confectionne une autre version des rituels bleus, d'un volume double de celle de 1778 ; elle atteint l'épaisseur de la version actuelle mais comprend la purification par les éléments, " Tubalcaïn ", etc.
En 1785, son dernier rituel, en raison de différentes influences parmi lesquelles celles de l'" Agent Inconnu ", introduit " Phaleg ", en même temps qu'il élimine " Tubalcain " et procède au " rejet des métaux ". C'est le texte final de WILLERMOZ que nous connaissons et qui est pratiqué tant en Helvétie qu'en France (1).

Les Rituels Verts

On sait que la Stricte Observance Templière comprenait un rituel d'Écossais vert et d'Écossais rouge. C'est à partir de cet "Écossais vert" que WILLERMOZ construit le 4e degré du Rite Écossais Rectifié, mais le rôle des Strasbourgeois n'est pas à sous-estimer dans cette affaire. Ce sont eux sans doute qui eurent l'idée d'en faire le grade terminal de la Maçonnerie Symbolique.
En 1776 donc, après avoir éliminé l'Écossais rouge, il fait de l'Écossais vert, remanié par lui, le dernier grade de la Maçonnerie symbolique. Etendu sur quelques pages seulement, ce rituel de Maître Écossais, nouveau style, ne contient aucune allusion à saint André et bien entendu pas de quatrième tableau. C'est, par l'ancienneté, la source traditionnelle de notre quatrième grade, rattaché de nos jours au GRAND PRIEURÉ.
En 1778, une autre version complètement refaite par WILLERMOZ, en accord général avec le CONVENT NATIONAL des GAULES de 1778/465 est employée. Elle est toujours aussi brève, dépourvue de saint André et de quatrième tableau. Du reste le bijou de Maître Écossais de WILLERMOZ conservé à la bibliothèque municipale de Lyon ne comporte pas de représentation de saint André, mais l'avers seulement du bijou.
Entre 1778 et 1782, plusieurs versions du quatrième grade sont utilisées conjointement et d'ailleurs l'Écossais vert de 1776 survivra bien longtemps puisqu'en 1814 encore et, alors que la version de 1809 dont nous parlerons bientôt est déjà en vigueur, un Haut Dignitaire du Rite Rectifié n'hésitera pas à venir à Strasbourg recevoir cette transmission de l'Écossais vert qu'il considérait sans doute comme traditionnellement importante malgré sa sobriété !
En 1809 donc, et après avoir homogénéisé plusieurs éléments composites, WILLERMOZ procède au "montage" du rituel, ultime pour son époque. C'est un "amalgame" harmonieux de l'Ancien Écossais vert et de perspectives tirées du système des ÉLUS-COENS de Martinez DE PASQUALLY, système sous-jacent d'ailleurs à toute l'architecture spirituelle et cohérente du Rite dans la facture willermozienne. On trouve aussi, dans ce rituel, des définitions qui par le style, le texte et la conception me semblent empruntées aux catéchismes du diocèse de la ville de Lyon, notamment pour tout ce qui concerne " l'abolition " de l'Ancienne Loi, la morale et l'histoire religieuse, et qui, en tout cas, reflètent bien les idées du temps sur ces points (1).
Enfin, dernière injection dans ce rituel : le "SAINT-ANDRÉ" introduit sans doute sous l'influence du baron TSCHOUDY. La lettre de WILLERMOZ à Charles DE HESSE CASSEL explique d'ailleurs l'origine de cette nouvelle appellation de Saint-André, très générale en Allemagne du Nord. Le revers du bijou du grade s'orne alors des symboles de St André.
Voilà donc la genèse de ce rituel du Quatrième Grade, particulièrement dense, qui n'a que peu de ressemblance avec ses premiers ascendants traditionnels et témoigne surtout du génie inventif, mais assimilateur et constructif de l'auteur, et de sa foi religieuse bien sûr.

Le Rituel de la Cène Mystique

Fort émouvant et de haute tonalité spirituelle, ce rituel ne date en fait que des débuts du XXe siècle, lorsque les accords d'intervisite entre le Suprême Conseil du R.E.A.A. en Helvétie et le Grand Prieuré d'Helvétie, entraînèrent la confection d'une Cène pour des loges de Maîtres Parfaits de Saint-André, à l'instar de celle en usage pour le 18e degré de Rose-Croix au R.E.A.A.
Aussi n'en trouve-t-on aucune trace dans un manuscrit de WILLERMOZ que possède notre ami René HANER. En revanche, on lit dans un rituel du quatrième grade la note suivante, inscrite au crayon par AMEZ-DROZ, je cite : " la Cène appartient de droit au Quatrième Degré ".
Cette Cène du quatrième degré est simple et belle. Elle précédera la Cène Mystique employée actuellement au 6e degré. De son côté, René DÉSAGULIERS m'a signalé avoir en sa possession le Rituel Général de la loge de Maître Écossais de Saint-André, revu le 29 novembre 1899 par le Directoire Ecossais d'Helvétie ; un rituel de la Cène rectifiée y est annexé avec la mention ci-après de Charles MONTCHAL, datée du 11 mars 1924, je cite : " Le récit de la Cène mystique ne se trouve pas dans les rituels de 1782 dont notre copie est tirée, nous pensons qu'elle était facultative et qu'elle doit se placer, si employée, avant la clôture de le loge des Maîtres Parfaits de Saint-André. "
Une dernière précision, la Cène mystique est pratiquée à notre époque, en Helvétie, dans les Préfectures de Zurich et Neuchâtel, mais pas dans celle de Genève en raison, sans doute, du désir des Chevaliers, Membres de la Congrégation des Pasteurs de Genève, de voir réserver la pratique de la Cène à l'Église réformée (1).

II. L'organisation primitive du rite

Après cette courte étude de certains rituels de l'Ordre, je voudrais dire quelques mots de l'organisation du Rite Rectifié à son origine.
Elle n'est pas comparable avec la nôtre, pour deux raisons fondamentales :
a) Le gouvernement de l'Ordre des C.B.C.S. n'est pas national au début, mais international et il se prolonge en fait, comme nous allons le voir, jusqu'au niveau des loges bleues par le truchement des Grandes Loges Écossaises et des Collèges Écossais de Députés Maîtres.
Il n'y a pas à ce moment-là, et pour le Rite Rectifié, de Grande Loge Nationale reconnue par la G.L. Unie d'Angleterre et gouvernant souverainement les grades symboliques et les rituels de plusieurs rites, dont le Rite Écossais Rectifié parmi d'autres ouverts ceux-là à tous les croyants.
Pour tous ces points je renverrai aux analyses de René DÉSAGULIERS et me bornerai à mentionner quelques particularités de l'organisation du Rite, telle qu'elle ressort du Code des Loges Réunies et Rectifiées et du Code des C.B.C.S.
Le Code des Loges R. et R. ne reconnaît que quatre grades : apprenti, compagnon, Maître et Maître-Écossais.
En fait la loge écossaise n'a guère d'autonomie, le Vénérable Maître n'est que l'adjoint du Député Maître inamovible et qui peut avoir plusieurs loges sous son autorité ; et le Vénérable Maître est toujours choisi parmi les Maîtres Écossais dans la Tradition du Rite.
On devine mieux ainsi l'articulation du Rite entre la Maçonnerie symbolique et l'Ordre Intérieur. En effet, le Code des C.B.C.S. stipule de son côté, je cite : " la Franc-Maçonnerie conservatrice de notre Saint Ordre en est la pépinière où l'on élève et prépare les sujets que l'on croit propres à y entrer. Elle doit donc être dans une liaison intime avec le gouvernement intérieur du Saint Ordre."
Précisément cette liaison est assurée à travers un homme : le "Député Maître - Commandeur" assisté par une institution dont il a la présidence : le COLLÈGE ÉCOSSAIS.
Sur un plan plus général, c'est la préfecture qui en Maçonnerie symbolique porte le nom de " GRANDE LOGE ÉCOSSAISE ", la Maçonnerie symbolique nationale étant dans sa totalité placée sous l'autorité du GRAND MAÎTRE NATIONAL assisté d'un GRAND DIRECTOIRE NATIONAL.
Une remarque faite par René DÉSAGULIERS : au " GRAND DIRECTOIRE NATIONAL " prévu par le Code des Loges R. et R., correspond le " CONVENT NATIONAL " indiqué dans le Code des C.B.C.S. La Nation n'est d'ailleurs pas entendue de la même façon dans les deux Codes. Pour les loges réunies et rectifiées il y a neuf Grands Prieurés, la Bourgogne comprenant alors deux Prieurés hors de France : les Pays-Bas et l'Helvétie.
Enfin, comme nous l'avons déjà indiqué, le Grand Maître National est placé lui-même sous l'autorité du Grand Maître Général, à souveraineté internationale ou supranationale.
On peut déduire de cette structure, ingénieuse mais complexe, que la Maçonnerie symbolique est nationale et l'Ordre Intérieur international.
Tout ceci m'amène à traiter d'un autre sujet de controverses liées à la méconnaissance des origines du Rite : la légende des C.B.C.S. non-maçons.

III. Les C.B.C.S. non-maçons
Il s'agit bien d'une légende à laquelle j'ai longtemps cru, me fiant à ce qu'en disaient certains de mes aînés.
Or cette fable ne repose sur aucun fondement légitime. Certes, il y eut dans la " Stricte Observance Templière " des " Chevaliers Socii ", BACON DE LA CHEVALERIE fut lui-même " Socius "... mais il était maçon. On consultera à ce propos Alice JOLY et LE FORESTIER.
Le manuscrit 5939-309 de la bibliothèque municipale de la ville de Lyon et intitulé Cérémonie pour la réception d'un Frère Socius du Temple est formel, je cite : " Après que le récipiendaire aura frappé à la porte en écossais. " Or, comment aurait-il pu le faire s'il n'avait été déjà maçon (1)?
Quant au Rite Écossais Rectifié, il n'a pas conservé cette classe de Socii, dont on a vu qu'elle était formée de maçons. De plus, tous les rituels d'origine de l'Ordre Intérieur contredisent nettement cette idée dangereuse et récente d'un armement de profanes. Le rituel de 1808 reprend d'ailleurs constamment le titre éloquent de "CHEVALIERS MAÇONS DE LA CITÉ SAINTE", titre qui se suffit à lui-même.
Cette fable, concernant l'armement de profanes nous aurait créé des difficultés avec d'autres Rites si elle avait reçu quelque crédit.
Avec cette réflexion, j'aborde le dernier point de mon exposé.

IV. Les relations avec les autres Rites.

Là encore, bon nombre d'assertions fantaisistes ont faussé les perspectives. On a par exemple affirmé que nul Chevalier Kaddosch ou " Élu " du R.E.A.A. ne pouvait être admis dans une loge bleue rectifiée !
Ce que l'on oublie, c'est qu'en vertu du Code des Loges Réunies et Rectifiées, les visiteurs étaient admis en loge bleue, revêtus des insignes des Grades Supérieurs en leur possession, un peu comme de nos jours le bijou de l'ARCHE-ROYALE peut être porté en Loge bleue de rite anglais.
Or en 1778, le Rite Écossais Ancien et Accepté, n'existait pas encore sous la forme ultérieure en 33 degrés mais, quand il fut structuré de la sorte, la visite des loges bleues rectifiées ne fut pas autorisée aux Frères de ce Rite portant ostensiblement sur eux, et en loge rectifiée, les insignes des grades dits de " vengeance ", cette notion étant étrangère au Rite Rectifié, Autrement dit, et contrairement aux idées répandues, on n'a jamais refusé en loge les visiteurs des Hauts Grades du R.E.A.A., mais on leur a demandé de ne point porter visiblement les insignes d'ÉLU ou de KADDOSCH (1). On consultera à ce sujet le chapitre XIV du Code des Loges Réunies et Rectifiées.
Par contre pour les Grades de Maître Écossais et de l'Ordre Intérieur, il semble bien que n'étaient admis que les membres du Rite en possession de ces Grades. C'est ce qui découle d'un passage du Code des Loges Réunies et Rectifiées que je cite : " Le grade de Maître Écossais est exclusivement affecté au Régime Rectifié. C'est pour cette raison que lorsqu'on tient loge d'instruction à ce grade, on n'ose y faire assister aucun visiteur d'un autre régime, quelque grade qu'il ait. "
Voilà qui est net mais qui met l'accent sur le Régime plutôt que sur le Rite. De fait, on a quelque raison de penser que dès les origines les Frères de Lyon recevaient les membres de la Stricte Observance, Organisation Mère du Régime dont descend, tant le Rite Rectifié que le Frei Maurer Orden Allemand et, par un cousinage rituel, la Chevalerie et la Maçonnerie Suédoises (2). C'est dans la ligne de ces principes de reconnaissance que devaient se situer à notre époque les accords d'équivalence avec le Rite Suédois, le Rite Allemand travaillant dans un rite dérivé du suédois, et de la même façon les Prieurés des KNIGHTS TEMPLAR de langue anglaise. Il y avait en effet entre tous ces rites soit un régime primitif commun, avec des symboles et ventilations graduelles analogues, soit encore des perspectives christo-templières apparentées comme c'est le cas pour les KNIGHTS TEMPLAR.
Notons pour le Rite Suédois qu'il descend ainsi que le Rite Rectifié de la Stricte Observance mais qu'il subit une première mise en forme par Karl Frédérik ECKLEFF - lequel joue un peu pour ce rite le rôle de WILLERMOZ pour le Rectifié -, et qu'après avoir subi l'influence de ZINNENDORF, il fut définitivement constitué par le duc de SUDERMANIE, le futur CHARLES XIII.
En Norvège, le Rite Suédois ne fit son apparition qu'en 1818 prenant alors la place des deux rites successivement pratiqués dans la Loge d'Oslo entre 1749 et 1818 : le Rite Anglais et le Rite Rectifié.
Voilà donc pour les équivalences et reconnaissances. Cependant, très tôt devait se poser le problème des relations avec des Rites d'un autre type, ou d'un autre contenu symbolique et initiatique, comme le Rite Écossais Ancien et Accepté. Ce fut alors la " double appartenance " qui fut parfois pratiquée permettant une connaissance " par l'intérieur " des richesses et des concepts de chacune.
En France, cette double appartenance s'inscrivait dans l'évolution de la Maçonnerie Universelle et Traditionnelle, matrice de tous les Rites et de tous les Régimes.

ANNEXE

En ce qui concerne le rite suédois (ou scandinave) nous apporterons les précisions suivantes :
Il y a en Suède trois degrés de Saint-André par symétrie avec les trois degrés de Saint-Jean, répertorié VIe grade en Suède et qui correspond au Ve grade allemand.
En vertu des accords de reconnaissance et d'équivalence entre la Maçonnerie de rite scandinave (Pays scandinaves et Allemagne) et de rite rectifié (Helvétie, France, U.S.A.), les équivalences correspondent donc au Tableau suivant dressé par le T.R. Chevalier Jean HEINEMAN of Nordfors, et publié dans différentes revues de recherches.

 

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Homélie RER

Publié le 9 Novembre 2009 par Thomas Dalet dans Histoire du RER

 Homélie  du Grand Aumônier du Grand Prieuré des Gaules prononcée en la crypte Saint‑Irénée de Lyon , le 3 novembre 2001 à l'occasion de la Fête du renouvellement de l'Ordre

 

La ville de Lyon qui nous accueille aujourd'hui pour toute une série d'événements dont l'importance ne vous échappe pas, et qui était au temps d'Auguste, c'est à dire au temps du Christ, une métropole civile et militaire de l'Empire romain, s'est trouvée devenir la première métropole de l'Église du Christ en Gaule, la première « métropole ecclésiastique » des Gaules. Ce fait historique a valu à l'Église de Lyon une primauté d'honneur et à son évêque, plus tard archevêque, le titre, qu'il porte toujours, de « primat des Gaules ». Ce fait, oui, assurément ; mais aussi, et je dirai même surtout, la gloire de saint Irénée, qui occupa ce siège épiscopal durant le dernier quart du Ile siècle.  

Et il n'est pas du tout indifférent, il n'est pas sans signification au regard de l'histoire providentielle, que ce soit ici, à Lyon, capitale chrétienne des Gaules, qu'a été conçu, fondé et constitué le Régime Écossais Rectifié, et que s'est tenue son Assemblée constituante à laquelle nos fondateurs ont donné, certes pas par hasard, vous le sentez bien, la dénomination de Convent des Gaules.

 

Ce sont ces deux points que je vais aborder successivement.

 

Selon la tradition, les premiers qui apportèrent sur le sol de Gaule la lumière de l' Evangile furent les amis les plus proches de Notre Seigneur, ses familiers, à savoir les saintes femmes que l'on vénère sous le nom des « Saintes Marie de la Mer » : sainte Marie Madeleine, sainte Marthe et leur servante sainte Sarah, ainsi que leur frère saint Lazare, le ressuscité de Béthanie ; on leur attribue d'avoir évangélisé la Provence, de Marseille à Tarascon jusqu'à la Sainte‑Baume.

Libre à chacun d'ajouter foi, ou non, à cette très antique tradition, que l'histoire ne confirme ni n'infirme ce qu'elle nous dit, c'est qu'il y a des traces de communautés chrétiennes (au pluriel) à Marseille dès le ,le siècle. Ce qu'il faut retenir de cela, c'est un caractère que le christianisme gaulois a toujours revendiqué : la familiarité avec la personne même du Christ jésus.  

Si maintenant on quitte le terrain de la tradition pour celui de l'histoire, elle nous montre à Lyon, en plein coeur du Ile siècle, non seulement une communauté chrétienne, mais une Église pleinement constituée, avec à sa tête un évêque, saint Pothin, martyrisé en 177 alors qu'il était nonagénaire, en même temps que ceux que l'on appelle les « martyrs de Lyon », parmi lesquels saint Eléazar, saint Minerve, saint Alexandre, saint Epipode, le diacre saint Sanctus et sainte Blandine, qui avait alors 15 ans.

Les épisodes de leur exécution sont connus de source sûre, ils ne relèvent pas de l'hagiographie imaginative, puisqu'ils firent l'objet d'un rapport officiel ‑ le deuxième connu dans l'histoire après celui sur le martyre de saint Polycarpe dont je reparlerai ‑ rapport adressé par l'Église de Lyon à toutes les autres Églises, dont celle de Rome.

Irénée, alors prêtre, n'avait pas été enveloppé dans cette persécution parce qu'il se trouvait justement en mission à Rome, porteur auprès de l'évêque de cette Eglise, la plus glorieuse d'Occident parce que fondée par les apôtres Pierre et Paul, d'un rapport exposant les sentiments de sa propre Eglise sur un mouvement en pleine expansion et qui devait plus tard dégénérer en hérésie, le montanisme ‑ qui était une sorte de prophétisme charismatique enseignant un ascétisme rigoriste hostile à la chair et refusant la hiérarchie ecclésiastique : comme tel, un ancêtre lointain du catharisme.

De retour de Rome, Irénée succéda à saint Pothin comme évêque de Lyon, en 177, et le demeura jusqu'à son propre martyre, dont le jour calendaire est certain : le 28 juin, mais dont l'année oscille entre 202 et 208.

 

Qui était Irénée ? Un Grec, originaire de Smyrne. Comme lui‑même le rapporte, il a été un disciple intime du grand évêque saint Polycarpe de Smyrne, auprès de qui il a passé son adolescence ‑ saint Polycarpe, illustre figure de l'épiscopat, par son action, par son enseignement (il a écrit de nombreuses épîtres dont la plupart sont, hélas, perdues) et aussi par son martyre, à l'âge de 86 ans, martyre qui est lui aussi connu de source sûre, puisque lui aussi a fait l'objet d'un rapport officiel, celui dont je vous parlais, le premier qui nous reste avant celui des martyrs de Lyon.

Or Polycarpe avait été lui‑même un disciple proche de saint Jean l'Évangéliste qui, comme vous le savez, finit sa longue vie à Ephèse. Ainsi donc, saint Irénée fut le fils spirituel de saint Polycarpe, lui‑même fils spirituel de saint jean ‑ raison pour laquelle, dans les litanies que nous chanterons tout à l'heure en son honneur, il est nommé « petit‑fils spirituel du disciple bien‑aimé ».

Nous touchons ici à une réalité ineffable mais tout à fait consistante, celle de la « filiation spirituelle ». De même qu'il y a, dans l'ordre matériel, des filiations par le sang qui transmettent un certain héritage qu'on appelle le patrimoine génétique, de même il y a, dans l'ordre immatériel, des filiations par l'esprit qui transmettent un héritage spirituel, un patrimoine génétique spirituel. C'est à ce phénomène mystérieux que fait allusion le Christ lorsqu'il dit de Jean Baptiste que « l'esprit d'Elle reposait sur lui. » Ce qui est à l'oeuvre là, c'est ce que saint Paul appelle l' « esprit d'adoption » et qui est un mode d'opération du Saint‑Esprit. Celui qui devient par l'esprit d'adoption fils d'un « ancien », reçoit par làmême une part, ou la totalité, de la capacité de compréhension intérieure, par l'esprit et par le coeur, de son père spirituel. Tout en demeurant lui‑même il devient en esprit ressemblant à son père.

 

Ce double mouvement de la paternité et de la filiation spirituelles est porteur de ce qu'on appelle dans l'Église la Tradition. Il n'y a pas d'autre moyen de transmettre la tradition vraie que la paternité et la filiation, parce que c'est le rapport que Dieu entretient avec son Fils, le Verbe‑Logos, de même qu'avec l'homme, créé à son image.

 

On peut donc dire d'Irénée que l'esprit de jean le Bien‑Aimé reposait sur lui, et en effet toute sa théologie est issue en droite ligne de celui que la tradition orthodoxe nomme « jean le Théologien » ‑ c'est‑à‑dire le théologien par excellence, parce que, selon la même tradition, en reposant à la Sainte Cène sur le coeur de son divin Maître, il a été initié, par transmission directe, par l'effet de la filiation spirituelle dont je viens de parler, à la connaissance des mystères les plus sublimes : la Divinité du Logos et son Incarnation, proclamées par lui dans le Prologue de son Evangile ‑ sur le fondement duquel reposent tous nos travaux ; et l'essence divine, ou plus exactement la manifestation de l'essence divine, également proclamée par lui dans ses épîtres, et qui est l'amour : « Dieu est amour ».

 

L' Eglise de Lyon que dirigea saint Irénée pendant un quart de siècle était donc, très expressément, johannite. Et il est bon de noter que cette caractéristique johannite, en même temps que celle que j'ai signalée au départ, à savoir la familiarité avec le Christ, se retrouvent toutes deux dans le rite ancien des Gaules, qui a été en vigueur dans presque tout l'Occident, de l'Espagne à la Germanie inférieure, jusqu'à la réforme carolingienne ‑et qui a été restauré dans l'Église dont je suis le ministre. Sa liturgie est extrêmement proche dans sa structure de la liturgie jérusalémite, en usage dans la première Église chrétienne, celle de Jérusalem, dont le premier évêque fut « Jacques, frère du Seigneur », c'est‑à‑dire son cousin. En outre, tous les textes de la liturgie des Gaules sont entièrement imprégnés de l'Apocalypse, ils sont tissés de motifs empruntés aux visions de l'Aigle de Patmos ; deux caractéristiques qui ne sont pas du tout partagés par les liturgies orientales : de saint jean Chrysostome, de saint Basile ou de saint Marc. Au demeurant, ces caractéristiques ne se sont jamais vraiment perdues en Occident ‑ indépendamment de la restauration dont Je parlais. En effet, lorsque Charlemagne qui, en tant que militaire, aimait ce qui est uniforme, imposa à tout son Empire le rite romain, en réalité ce qui fut mis en ceuvre, notamment grâce au grand Alcuin, fut un rite gallo‑romain où subsistaient une bonne part des richesses du rite ancien des Gaules, ainsi préservées jusqu'au concile de Vatican Il.

 

Revenons à saint Irénée. Deux choses font sa gloire : ses écrits, et d'avoir rétabli la paix dans l'Église. En effet, un dissentiment sérieux opposait les Eglises entre elles à propos de la date de Pâques. Les Eglises d'Asie mineure, interprétant à la lettre l'évangile de saint jean et s'appuyant en cela sur l'autorité de saint Polycarpe, célébraient la Pâque le 14 du mois hébreu de Nisan. Partout ailleurs, on la célébrait le dimanche suivant. (On sait que, depuis, les chrétiens ont fait beaucoup mieux en matière de désunion et que, si les dates de Pâques selon le calendrier occidental et selon le calendrier oriental peuvent parfois, mais rarement, coïncider, comme ce fut le cas en cette année 2001, l'écart entre elles peut atteindre jusqu'à cinq semaines !). Les papes successifs de Rome ayant échoué à établir par la persuasion l'unité de célébration, le pape Victor décida d'agir par voie d'autorité et menaça d'excommunication les Eglises d'Asie. Bien que saint Irénée fût lui‑même, comme je l'ai dit, originaire d'Asie et disciple de saint Polycarpe, l'Église de Lyon avait adopté l'usage général. Cependant, il se rendit à Rome pour dissuader le pape Victor de briser la paix de l'Église en agissant par la force, surtout contre des Églises aussi anciennes et aussi vénérables, qui avaient été fondées par d'aussi glorieux apôtres que saint jean et saint Paul. Il réussit pleinement. En cela, il se conforma à son nom, qui signifie « pacifique » ou « pacificateur », réalisant ainsi la cinquième béatitude Bienheureux les pacificateurs, car ils seront appelés fils de Dieu ».

 

Son autre titre de gloire, toujours actuel, ce sont ses écrits. Beaucoup sont perdus, mais peut‑être certains se retrouveront‑ils : c'est ce qui s'est produit avec la Démonstration de la prédication apostolique, découverte en 1904 seulement dans une traduction arménienne au fin fond des archives du patriarcat d'Arménie, à Erevan. Lisez cette Démonstration, c'est un exposé catéchétique simple et lumineux.

 

Mais lisez surtout le grand traité de saint Irénée en cinq volumes ‑ dont l'original grec ne subsiste qu'en partie mais qui est connu par une traduction latine très fidèle, traité intitulé en latin Contre les Hérésies et, plus explicitement en grec, Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, de la fausse gnose. Ces deux ceuvres sont disponibles dans la collection des « Sources chrétiennes » ‑ dont le siège, et ce n'est pas un hasard, se trouve à Lyon.

Si vous lisez ‑ ou parcourez, car c'est assez fastidieux ‑ l'examen détaillé des diverses hérésies à l'oeuvre au temps de saint Irénée, et dont, souvent, nous ne connaissons plus l'économie exacte que par lui, ainsi que par son disciple saint Hippolyte de Rome, qui écrivit une vingtaine d'années plus tard, vous verrez que les mêmes sont toujours à l'oeuvre de nos jours, quoique masquées sous des noms nouveaux et s'exprimant en termes différents. Toutes ces hérésies sans exception reviennent à nier ou à vider de leur substance les trois dogmes de la foi chrétienne, dogmes dont le refus fait que la foi ne peut plus être dite chrétienne :

 

1) Dieu est à la fois Un et Trine. Comme il est confessé dans le Symbole dit de saint Athanase

 

« La foi catholique consiste à adorer un seul Dieu en trois Personnes et trois Personnes en un seul Dieu, sans confondre les Personnes ni séparer la Substance. Car autre est la Personne de Dieu, autre est celle du Fils, autre est celle du Saint‑Esprit. Mais la divinité du Père, du Fils et du Saint‑Esprit est une, leur gloire égale, leur majesté coéternelle. »

 

2) Le Verbe, deuxième Personne de la Divine Trinité, est vrai Dieu et vrai homme. Toujours selon le même Symbole

 

« La pureté de la foi consiste à croire et à confesser que notre Seigneur Jésus‑Christ, Fils de Dieu, est Dieu et homme. Il est Dieu, étant engendré de la substance du Père avant tous les temps, et il est homme, étant né dans le temps de la substance de sa Mère. Dieu parfait et homme parfait, ayant une âme raisonnable et une chair humaine. Egal au Père selon la divinité, et moindre que le Père selon l'humanité. Et quoiqu' il soit Dieu et homme, Il n'est pas, néanmoins, deux personnes mais un seul Jésus‑Christ. Il est un, non que la divinité ait été changée en humanité, mais parce que Dieu a pris l'humanité et l'a unie à sa divinité. Un enfin, non par confusion de nature, mais par unité de Personne ».

 

3) Dieu est amour.

La caractéristique qui manifeste la vie divine ad intra et ad extra, c'est‑à‑dire les  rapports des Personnes divines entre elles et les rapports de Dieu avec sa création, c'est l'amour, l'amour  total, sans restriction ni réserve, qui est don et donation.

Les hérésies, toutes sans exception, reviennent à nier tout ou partie de ces dogmes, et tout  particulièrement la réalité de l'Incarnation du Verbe, car si le Verbe ne s'est pas incarné, il n'y a plus de i salut possible pour l'homme. Et l'ennemi du genre humain, ne pouvant empêcher que le salut de l'homme s'opère, qu'il s'est déjà opéré, s'efforce au moins ‑ et réussit souvent ‑ de faire que tel ou tel homme pris individuellement n'y croie pas, ce qui empêche en effet le salut de s'opérer pour lui.

Donc elles nient, ou la réalité de l'humanité du Christ, ou la réalité de sa divinité ‑ et donc dans les deux cas la réalité de sa double nature ; ou bien elles nient qu'il y ait un abîme absolu entre Dieu Créateur et sa créature, ce qui ferait par conséquent que cette dernière pourrait par ses propres efforts se diviniser elle‑  même ‑ ce qui est le processus orgueilleux de Babel ; ou bien au contraire elles affirment que cet abîme est infranchissable et que Dieu est un Dieu souverainement indifférent à sa création, un Dieu lointain dénué d'amour ; ce Dieu pouvant même être tellement lointain qu'il sombre dans le néant, qu'il est  totalement absent ‑ alors pourtant que cet abîme absolu a été franchi par Dieu qui nous aime et parce qu'Il nous aime.

Cherchez autour de vous, vous reconnaîtrez des silhouettes ô combien familières.

Saint Irénée ne se contente pas de démonter les mécanismes pervers de l'esprit de l'homme déréglé par les insinuations du Malin, il affirme en contrepartie l'axiome lumineux du christianisme, qui est: « Dieu s'est fait homme pour l'homme devienne Dieu ».

La doctrine de saint Irénée est résolument optimiste parce qu'il sait, par cette connaissance intérieure reçue, je l'ai dit, du disciple bien‑aimé, que Dieu est amour, qu'il est mû par ce que les Pères grecs appellent la philanthropie, c'est‑à‑dire l'amour pour l'homme, et qu'Il ne retire jamais ce qu'une fois il a donné.

 

Cette doctrine est celle‑ci. L'homme a été créé originellement dans un état glorieux, il jouissait de l'immortalité et de la joie parfaite de la familiarité avec la présence de Dieu. Il a donc été créé dans un état de perfection ‑ mais dans un état de perfection relative, car cet état était un état d'enfance ; et le programme prévu pour lui était de devenir adulte à la mesure parfaite de Dieu. En d'autres termes, il a été créé à l'image et selon la ressemblance de Dieu, c'est‑à‑dire qu'il lui fallait compléter la ressemblance de manière à la rendre complète, parfaite, jusqu'à l'identité. Ce qui était proposé à l'homme ‑ et ce qui lui reste toujours proposé ‑ c'est de devenir par grâce ce que Dieu est par nature : divin.

 

Ce pourquoi il était prévu de toute éternité que le Fils de Dieu s'incarnerait afin d'unir en Lui la divinité à l'humanité, pour qu'en retour l'homme unisse en lui l'humanité à la divinité : réversibilité totale !

I' Incarnation du Verbe n'a donc pas été nécessitée par la chute ; ce que la chute a en revanche rendu nécessaire, à cause de son amour totalement gratuit pour l'homme, c'est sa Passion et sa Mort sur la Croix qui devient du même coup l'instrument du triomphe sur la mort, et sur le maître de la mort Satan, puisqu'elle ouvre les portes de la Résurrection.

Ainsi, le plan divin, qui est la déification de l'homme et la transfiguration universelle, en d'autres termes l'avènement des cieux nouveaux et de la terre nouvelle, de la nouvelle Jérusalem venue d'en haut d'auprès du Père, ce plan s'accomplit‑il de nouveau. Et il s'accomplit au sein de l'Église « catholique » au sens propre, c'est‑à‑dire universelle ; car l'Église est le milieu, le creuset, l'athanor, dans lequel, par l'action du Christ et du Saint‑Esprit ‑ « ces deux mains du Père à l'oeuvre », comme les décrit saint Irénée ‑ l'univers entier est en marche vers la transfiguration et l'homme vers la déification. L' Eglise sera accomplie en plénitude lorsque la totalité de la nature créée sera réunie dans la Nouvelle Jérusalem par et dans l' Agneau Emmanuel, « Dieu‑avec‑nous ».

 

Autre point : ce qui, en l'homme, est porteur de la ressemblance divine, c'est son esprit, cependant que son corps et son âme participent de la nature matérielle créée. Ainsi donc il unit originellement en lui les cieux et la terre. Les cieux nouveaux et la terre nouvelle annoncés par saint Jean dans son Apocalypse, ce sera l'Homme Nouveau à la mesure parfaite du Christ, le Premier Adam renouvelé, redevenu nouveau, par sa similitude et son union avec le Nouvel Adam, Jésus‑Christ.

Telle est la théologie fulgurante de saint Irénée ‑ et pourtant exposée avec une simplicité et une limpidité saisissantes, qui sont la marque de la vérité. La vérité est évidente

 

Vous aurez assurément reconnu au passage les thèmes fondamentaux de la doctrine du Régime Rectifié, telle que l'ont fixée nos instituteurs, au premier rang desquels Jean‑Baptiste Willermoz. J'emploie Ici le terme d'instituteur dans son acception plénière, celle dans laquelle lui‑même l'employait : l'instituteur, c'est à la fois celui qui institue, le fondateur, et celui qui instruit, l'enseignant. Jean‑Baptiste Willermoz a été les deux.

 

Ne croyez surtout pas qu'il a tout créé de son chef, lui‑même a toujours affirmé le contraire. Non, il a été le véhicule ‑ véhicule génial, inspiré ‑ d'une tradition. Et cette tradition, dans le domaine religieux, c'est celle qui remonte à saint Irénée. je suis absolument convaincu, car les choses seraient incompréhensibles autrement, qu'il a bénéficié de cette filiation spirituelle dont je parlais au début. Mais il n'en a pas bénéficié passivement. Car une chose que j 1 ai omis de dire, c'est que cette filiation, il faut la mériter : par son travail, par son vrai désir, par une attente, une foi, par ce que, faute de mieux, j'appellerai une « ouverture ». Willermoz a eu tout cela. Ainsi, par exemple, ses notes de lecture, conservées dans le fonds de la Part‑Dieu, prouvent une étude assidue des Pères de l'Église, dont les Pères grecs. Cela m'avait frappé il y a longtemps déjà : l'étonnante similitude entre la description qu'il donne de l'homme paradisiaque dans certaine de ses Instructions secrètes et la même description qu'en donne saint Grégoire de Nysse. La similitude est tellement grande qu'il est impossible qu'elle soit fortuite.

 

Donc, la doctrine rectifiée, que je m'attache depuis des années à mettre en valeur et à faire comprendre, est issue en droite ligne des Pères de l'Église, à commencer par saint Irénée, apôtre des Gaules, notre père dans la foi.

 

Quant à la vie de Willermoz, je dirai qu'elle a été tout entière action charitable. D'abord parce que transmettre et propager la vérité et la religion est en soi‑même action charitable. Mais aussi parce que son dévouement dans la vie civique et sociale a été sans bornes durant sa longue existence, se consacrant à l'hôtel‑dieu puis aux hospices civils de Lyon dont il fut l'administrateur bénévole pendant de nombreuses années, appliquant ses capacités d'administrateur à sa paroisse Saint‑Polycarpe (admirez la rencontre) dont il fut membre du conseil de fabrique ( l'ancien nom des conseils paroissiaux), s'occupant d'enseignement primaire, venant en aide aux indigents... bref exerçant tous les « devoirs particuliers » qui sont énoncés à un Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte. Vous savez ‑ J'ai développé cela à la SaintMichel ‑ le prix que Willermoz attachait à la bienfaisance, ce « bras armé de la charité », comme je l'ai dénommée. Il n'a cessé de la pratiquer.

 

Oui, Willermoz fut, pleinement, complètement, un Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte.

 

Nous allons donc, dans la suite de cette célébration, rendre un double hommage. D'abord à Jean‑Baptiste Willermoz et à tous les siens, dont j'ai dressé une liste qui englobe tous ses frères et soeurs, sans oublier son épouse et ses trois enfants 2; parmi ses frères, nous aurons une mention spéciale pour Antoine, dont l'arrière ‑ arrière ‑ arrière‑petit‑fils Gabriel nous fait l'amitié et l'honneur de sa présence ici avec son épouse Marie‑Claude et leur fille Blandine. Pour eux tous, nous célébrerons l'office dit de « mémoire éternelle », par lequel nous demanderons à Dieu qu'il garde éternellement en sa mémoire ceux pour qui nous prions ‑autrement dit qu' il leur donne la vie éternelle.

Puis, à l'issue de la liturgie, nous nous rendrons au cimetière de Loyasse, où nous célébrerons pour eux l'office complet des défunts qui, dans la tradition orientale, s'appelle pannychie, parce qu'il durait toute la nuit (c'est le sens de ce terme).

 

Le second hommage ira à saint Irénée, qui est notre hôte puisque nous avons la joie de prier en présence de ses reliques, ce qui est une grande grâce ‑ raison pour laquelle )'ai choisi de célébrer la liturgie de sa fête, le 28 juin. Tout à l'heure, à la fin de la liturgie, nous chanterons les litanies en l'honneur de celui que ‑ vous le verrez ‑ nous nommons le « maître spirituel qui nous conduit vers le Royaume », le « maître incomparable de la déification du monde ».

 

A notre Dieu qui nous a aimé d'un tel amour qu'Il nous a donné son propre Fils pour nous communiquer et partager avec nous son amour, et qui nous a donné de tels apôtres pour nous réunir dans le lieu de son amour qui est l'Église, au Dieu Tri Unique, soient honneur, gloire et adoration aux siècles des siècles.

  

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Les remaniements d'après Wilhelmsbad

Publié le 3 Octobre 2009 par Thomas Dalet dans Histoire du RER

Pierre NOEL

1.Le demi-mensonge de Willermoz.


Le Convent, loin d'être le succès espéré, sonna le glas de la Stricte Observance. Les  loges allemandes rechignèrent à accepter la réforme de Lyon et, pour la plupart, soit  en revinrent à la maçonnerie anglaise soit se tournèrent vers d'autres horizons.

Là  n'est pas notre propos.

Les Français, par contre, voulurent achever le travail entamé. Dans la lettre célèbre  qu'il adressa à Charles de Hesse le 10 octobre 1810, Willermoz s'en explique en des  termes soigneusement choisis qui ne révélaient que ce qu'il voulait bien dire à son  lointain correspondant :  "Votre Altesse se rappelle sans doute que le temps que les députés au Convent  général pouvaient accorder pour la durée de cette assemblée étant insuffisant pour  perfectionner la multitude des travaux projetés, on s'occupa d'abord des plus  importantes ; on se borna ensuite à esquisser la réforme des grades symboliques et  des deux de l'Ordre Intérieur. L'esquisse des trois premiers considérés comme  suffisante pour satisfaire la première impatience des loges et des chapitres et leur  faire connaître le véritable esprit qui avait dirigé ce travail fut imprimé et distribué aux  députés. Une commission spéciale prise dans le sein de l'assemblée parmi les frères  d'Auvergne et de Bourgogne, connus pour les plus instruits, fut chargée d'en faire  plus à loisir la révision et la rédaction définitive avec la faculté de s'adjoindre à Lyon  et à Strasbourg les frères qu'ils jugeraient les plus capables de leur (sic) aider à  perfectionner ce grand et important travail. La rédaction définitive adoptée par les  trois provinces françaises et celle d'Italie fut présentée à l'Eminent Grand Maître  Général qui l'approuva en 1787. Dès lors, ils furent publiés dans les chapitres de  France". (in Steel-Maret, 1893, p.6).

Ce n'était là que demi-vérité. Selon le Recès, les grades bleus avaient été bel et bien  achevés à Wilhelmsbad, seuls restaient incomplets le quatrième et ceux de l'Ordre  Intérieur. Les chevaliers d'Auvergne et de Bourgogne n'avaient nulle part été  constitués en commission des rituels et Willermoz avait outrepassé le mandat reçu  en remaniant encore les grades bleus. Certes Brunswick avait entériné, en 1787, la  version que le lyonnais lui proposait mais jamais il n'eut connaissance de la rédaction  finale des degrés, achevée l'année suivante seulement.

La version officialisée par l'accord a posteriori du Grand Maître Général est déposée  aux archives municipales de Lyon. Intitulée "Rituel pour le régime de la francmaçonnerie  rectifiée adoptée au Convent général de l'Ordre à Wilhelmsbad en 1782"  (toutes les versions postérieures au Convent portent la mention "adoptée au Convent  général" !), elle porte en première page la précision suivante : "Originaux des grades  maçonniques pour les Archives du Directoire Général de Lyon en juillet  1784...utilisés de 1783 à 1788", mais 1788 est biffé et remplacé par 1785, date qui  est celle d'une révision dont nous reparlerons. Certifiés par Millanois, ils furent sans  doute utilisés jusqu'à cette date (Ms 5922, bibliothèque de la ville de Lyon).

Publiés récemment par l'I.M.R.E.T.(1987), ils ne s'éloignent guère de ceux adoptés à  Wilhelmsbad. Comme de juste, ils prévoient l'ajout de la religion chrétienne dans la  première question d'Ordre. Pour le reste la seule modification notable est le  déplacement du S.E. au N.E. du triple flambeau d'Orient au troisième grade.

Le 5 mai 1785, le Directoire d'Auvergne décida que le nom de l'apprenti serait  dorénavant Phaleg, suite aux révélations de l'"Agent Inconnu" [11]. Tubalcaïn étant  un ouvrier en métaux, son initiation ne pouvait être qu'"impure", l'apprenti devant être  dépouillé de ses métaux. Phaleg, descendant de Sem, béni par Noé, était "le  véritable instituteur de la maçonnerie et le premier qui ait tenu loge".


2. La dernière révision (1787-1788).


La rédaction finale fut achevée par Willermoz de novembre 1787 à avril 1788,  époque qui vit le séjour à Lyon de Louis -Claude de Saint-Martin. Est-ce le  "philosophe inconnu" qui lui inspira cette ultime révision? C'est possible, sinon  probable (je n'affirme rien). L'ancien secrétaire du "Grand Souverain" s'était toujours  tenu à l'écart de la maçonnerie templière, malgré une adhésion tardive et de principe,  et ses ouvrages montrent qu'il était resté très proche des enseignements de son  maître disparu. A-t'il réveillé chez son ami une flamme quelque peu négligée? Des  notes de Willermoz le suggèrent (Dachez et Désaguliers, 1990, pp.16-20). En tout  cas la dernière version des rituels bleus, envoyée en 1802 au vénérable maître  Achard de la loge de Marseille "la Triple Union" (Ms FM 418, B.N. Paris), témoigne  d'une imprégnation Coen jamais atteinte jusque là. Elle ne fut jamais, à ma  connaissance, soumise à l'approbation des supérieurs allemands de l'Ordre. Ces  rituels , utilisés de nos jours par les loges rectifiées de la Grande Loge Nationale  française, ne peuvent, en tout état de cause, être présentés comme conformes aux  décision de Wilhelmsbad. Ils s'en éloignent par trop d'innovations qui auraient bien  surpris les délégués au Convent.

Les instruments (équerre, niveau, perpendiculaire) complètent le tableau du premier  grade.

L'Introducteur accompagne le candidat durant ses voyages, avec le second  surveillant.

Le candidat rencontre au cours de ceux-ci les "éléments" (mieux vaudrait dire les  "essences spiritueuses") : le feu au Midi, l'eau au Nord, la terre à l'Occident.

Cette  péripétie, que ne connaissent ni le Rite Ecossais Philosophique ni le Rite français (  les épreuves-purifications y furent introduits à la même époque mais leur signification  y est toute différente), relève de la cosmologie de Martinez. Le caractère ternaire de  la Création est le reflet de la "Triple Puissance" qui gouverne le monde : la Pensée,  la Volonté et l'Action divine, représentées dans la loge par le triple chandelier  d'Orient. D'après Martinez, l'Univers a la forme d'un triangle dont la pointe regarde  l'occident, chaque angle étant occupé par un des trois éléments fondamentaux de la  matière :  Nord Sud  eau feu  Occident  terre  Au grade d'Apprenti de l'Ordre des Elu-Coens, les trois éléments sont ainsi disposés  autour du candidat, couché à même le sol, les pieds vers l'Orient, et enveloppé dans  trois tapis, noir, rouge et blanc, emblématiques desdits éléments (C.A. Thory, 1812,  pp. 246-247). Le rituel rectifié rappelle cette disposition et souligne que le candidat  parcourt les trois régions en lesquelles le monde est divisé.

Les emblèmes de la Justice (à l'Orient) et de la Clémence (à l'Occident), allusions à  la chute du premier homme et à la condition de sa "réintégration" en son état  primordial, son successivement présentés au récipiendaire lorsqu'il reçoit "le premier  rayon de lumière".

Au grade de compagnon furent introduits la "vertu" du grade (tempérance) et le rejet  de pièces de métal (fer, airain, argent) qui ponctue les trois voyages du récipiendaire,  usage sans précédent dans la franc-maçonnerie du XVIII° siècle. L'Instruction ajoute  qu'elles devraient être cinq, en conformité avec le nombre théorique de voyages dont  les deux derniers sont épargnés à l'impétrant.


« D :Qu'avez-vousappris dans les trois voyages que vous avez faits?  R : J'ai éprouvé les vices des métaux mais docile aux avis de mon guide, je les ai  jetés à mes pieds, hors de l 'enceinte du temple et j'ai obtenu des maximes  salutaires.

D : Quels étaient ces métaux?  R : Dans mon premier voyage, j'ai trouvé l'argent au Nord ; dans mon deuxième,  l'airain au Midi et, dans le troisième, le fer à l'Occident.

D : Pourquoi ne vous a-t'on pas fait éprouver l'or qui est le premier des métaux?  R : Parce que l'or étant à l'Orient, les apprentis et les compagnons ne pourraient le  découvrir.

D : Pourquoi ne vous a-t'on pas fait connaître les deux autres métaux?  R : Je ne sais, ayant été dispensé des deux derniers voyages."  Cette péripétie nouvelle était empruntée au grade de Maître élu, quatrième grade de  la hiérarchie coen qui en contenait onze (R.Dachez, 1981, pp. 189-191).


L'épreuve la  plus remarquable du rituel est un ensemble de cinq serments que doit prêter le  récipiendaire, aux quatre points cardinaux puis au centre du temple. Chacun se  termine par la formule "Abrenuncio" et le rejet d'une pièce de métal : de plomb à  l'Occident, de fer au Septentrion, de cuivre au Midi, d'or à l'Orient et d'argent au  centre. L'ordre des métaux diffère mais l'inspiration est bien reconnaissable.

Le troisième grade, inchangé dans l'ensemble, voit l'introduction de la vertu de  prudence qui complète l'énumération des vertus cardinales.


3. Le grade de maître écossais de Saint André.


Il ne fut achevé qu'en 1809 par Willermoz alors âgé se 79 ans et devenu bien seul :  "J'ai annoncé plus haut à Votre Altesse que le travail de rédaction presque fini du 4°  grade avait été forcément suspendu en 1789...Vingt années se sont écoulés en cet  état, mais l'année dernière après la grande maladie que j'essuyai me voyant rester  seul de tous ceux qui avaient participé à cet ouvrage, effrayé du danger que je  venais de courir et sentant vivement toutes les conséquences fâcheuses qui en  résulteraient si cette lacune dans le régime rectifié n'était pas rempli avant ma mort,  j'osai entreprendre de le faire" (in Steel-Maret, 1893, pp. 12-13)  Dans cette lettre adressée en 1810 à Charles de Hesse, le patriarche lyonnais  rappelait que le Convent n'avait arrêté que les bases du quatrième grade, avec le  tableau de la Nouvelle Jérusalem et la montagne de Sion surmontée de l'agneau  triomphant. Par contre, il s'abstint soigneusement d'ajouter que les "discours" et  l'"Instruction finale", entièrement de sa main, constituaient une introduction très  complète à la doctrine de Martinez et un excellent prélude aux enseignements de la  (Grande) Profession, que n'avaient jamais, et pour cause, prévus les députés au  Convent.. De fait ces textes étaient l'occasion d'expliciter enfin la filiation spirituelle  de l'ensemble de l'oeuvre.

Le grade lui-même ne s'écarte guère de l'ébauche de Wilhelmsbad. Le quatrième  tableau et son évocation de l'Apocalypse, la référence à saint André paraissent bien  appropriés à un grade de transition qui "figure le passage de l'Ancien au Nouveau  Testament". Rien là de bien neuf. Au-delà même de l'ébauche du Convent,  Willermoz n'avait qu'à puiser dans ses souvenirs : le dernier grade du chapitre des  chevaliers de l'aigle noir n'était-il pas, en 1761, la "chevalier de Saint André" (A.Joly,  1938, p.9). Quant à la Nouvelle Jérusalem, elle apparaissait au grade de "Sublime  Ecossais" (source probable du 19° degré du Rite Ecossais Ancien et Accepté) qui  avait pour thème "une haute montagne où il y a une ville carrée qui a douze portes"  (lettre de Meunier de Précourt, 1761, in Steel-Maret, 1893, p.75). Ces  développements permettaient à Willermoz d'affirmer "L'Ordre est chrétien, il doit l'être  et ne peut admettre dans son sein que des chrétiens ou des hommes libres disposés  à le devenir de bonne foi".

L'instruction était aussi l'occasion de définitions dont le style et la conception  semblent empruntées aux catéchismes en usage dans le diocèse de Lyon à l'époque  (J.Granger, 1978, in "La Franc-maçonnerie chrétienne et templière des Prieurés  Ecossais Rectifiés", 1982). Ainsi en va-t-il des Juifs exclus "religieusement" du Rite,  de la fraternité limitée aux seuls maçons chrétiens, de l'Ancienne Loi considérée  comme "abolie". Toutes, notons-le, furent introduites tardivement (les rédactions  antérieures les ignoraient) alors que s'affirmait le messagemartinéziste. .Le patronage de Saint André permit aussi l'achèvement de la médaille du grade.Jusque là, elle n'avait qu'une face avec le double triangle et l'initiale du nom d'Hiram,  comme le montre la médaille de maître écossais de Willermoz conservée à la  bibliothèque municipale de Lyon. Depuis la révision finale, elle présente à son revers  le martyre de l'apôtre sur la croix "en sautoir" qui porte son nom.

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Le Convent national des Gaules(1778)

Publié le 3 Octobre 2009 par Thomas Dalet dans Histoire du RER

Pierre NOEL

1. La Réforme de Lyon.

Il se tint à Lyon du 25 novembre au 10 décembre 1778, en présence des délégués  des Provinces d'Auvergne et de Bourgogne, ceux d'Occitanie n'ayant pas jugé bon  de s'y présenter. Il y fut surtout question des hauts-grades et de l'organisation  administrative du Rite.

Le titre "Chevalier bienfaisant de la Cité Sainte" remplaça celui de "Chevalier  templier". Cette décision, imposée par Türckeim et Willermoz, n'était pas anodine.

Certes la prudence voulait que toute référence à un Ordre condamné par les  prédécesseurs du roi régnant et du pontife romain, condamnation jamais révoquée,  soit, au mieux, camouflée sous une appellation moins compromettante, mais là  n'était pas la raison profonde de cette mesure. Willermoz et ses amis étaient  convaincus que la source des connaissances maçonniques et l'origine de l'initiation  étaient bien antérieures à l'Ordre médiéval, lequel n'avait été que le détenteur  ponctuel et transitoire d'une tradition immémoriale. Les délégués se rallièrent sans  peine à cette décision dès la première séance du Convent, même si certains ne le  firent qu'avec une réticence inavouée (ce fut notamment le cas de Beyerlé, Préfet de  Lorraine et futur adversaire de Willermoz).

La "matricule" (c'est à dire l'organisation territoriale du Régime) des Provinces,  Prieurés et Commanderies de l'Ordre Intérieur fut adoptée dans un grand élan  d'optimisme, sans trop tenir compte des effectifs à vrai dire squelettiques du  système. Le "CodeGénéral del'Ordredes Chevaliers bienfaisants de la Cité sainte" fut  adopté ainsi qu'une "Règle des chevaliers", aujourd'hui perdue. Les rituels de l'Ordre  Intérieur, préparés par Türckeim, furent approuvés. A l'inverse des rituels allemands,  ils supprimaient les différences basées sur la naissance et admettaient à la  "chevalerie" les bourgeois et roturiers pourvu qu'ils puissent faire état de revenus  substantiels et d'une situation "honnête" dans la société civile. Les "frères à talents"  étaient cependant tolérés, comme dans les loges bleues, à condition que leur  présence soit un véritable bénéfice pour l'Ordre.

Les grades symboliques ne furent pas oubliés pour autant. Un "Code maçonnique  des loges réunies et rectifiées de France" fut approuvé et les nouveaux rituels,  rédigés par Willermoz, ratifiés au cours des 11° et 12° séances (E.Mazet, 1985).

Plusieurs copies de ces rituels sont conservées, dont l'une fait partie du fonds Kloss  de la Bibliothèque du Grand Orient des Pays-Bas (catalogue VII-h-4). Ce qui suit est  basé sur cette copie primitivement destinée au Directoire de Bourgogne et certifiée  par son chancelier, Rudolph Salzmann.


2.Les grades symboliques du Convent des Gaules.


Le tableau de la loge d'apprenti est divisé en deux parties : l'une à l'occident figure le  porche, l'autre à l'orient figure le temple. Elles sont séparées par une balustrade  placée au-dessus d'un escalier à sept marches. Il conduit au pavé mosaïque, situé  en face de la porte d'entrée du temple, qui est fermée, entourée des deux colonnes J  et B. Aux quatre points cardinaux sont placées quatre portes dont celle d'orient, qui  mène au sanctuaire, est elle-aussi fermée. En haut du tableau sont dessinés le soleil,  la lune et l'étoile flamboyant laquelle contient en son milieu la lettre G.

"Autour de ce tableau, qui figure l'enceinte intérieure du temple, est tracé à la craie, à  quelques pouces de distance, un quarré long dans la même forme qui figure la  seconde enceinte ou le second parvis. A égale distance de celle-là, il en sera tracé  un autre qui figure la troisième enceinte ou le parvis extérieur dans lequel voyage  l'apprenti. On supprime ce dernier pour les voyages du compagnon et tous deux pour  ceux du maître".

La loge d'apprenti est éclairée par "trois flambeaux dont deux seront devant les FF. surveillants et l'autre à l'Orient du côté du Midi". L'innovation mérite d'être soulignée.

C'est en effet la disposition typiquement "écossaise" des flambeaux d'angle,  commune au "Rite Ecossais Ancien et Accepté" et au Rite Moderne Belge. Elle  semble être apparue en Avignon, vers 1776, dans la loge "Saint-Jean de la vertu  persécutée", loge-mère de la loge parisienne "Saint-Jean du contrat social" qui sera  le berceau du Rite Ecossais Philosophique (cf. R.Désaguliers, 1983). Il ne peut s'agir  d'une simple coïncidence. La proximité dans le temps et l'espace suggère qu'il y eut  influence réciproque. Ajoutons cependant que cette disposition des flambeaux était  déjà celle de la divulgation française de 1747, "Les Francs-maçons écrasés...", texte  énigmatique dont on ne sait trop ce qu'il faut penser mais qui suggère en tout cas  que l'idée était dans l'air depuis quelque temps déjà. J'ai déjà eu l'occasion d'insister  sur le glissement de sens induit par ce déplacement qui confond autour du tableau  les colonnes et les lumières de la loge, je n'y reviendrai pas (cf. G.Verval, 1987,  pp.11-24 ; P.Noël, 1993, pp.61-63).

L'ouverture de la loge d'apprenti se fait par la récitation de répliques de l'instruction et  ne diffère guère de celle pratiquée au Rite Français. Le vénérable tient son épée de  la main gauche, pointe en haut, tandis que les assistants tiennent la leur pointe en  bas. Soulignons l'absence de prière.

Le candidat, dans la chambre de préparation, découvre trois questions "d'ordre" :  Croyez-vous à un seul Dieu, créateur de l'univers, à l'immortalité de l'âme et à la  nécessité des devoirs qui en résultent?  Quelles sont vos idées sur la vertu...?  De quelle manière pensez-vous que l'homme puisse se rendre le plus utile à ses  semblables?  Le préparateur, après l'avoir entretenu sur ces question, l'examine sur l'opinion qu'il  se fait de la maçonnerie avant de souligner que son but est "la vertu, l'amitié et la  bienfaisance".

Introduit dans la loge, le récipiendaire déclare "sa religion et son état civil", sans qu'il  lui soit demandé son nom de baptême. Les voyages, effectués dans l'"enceinte"  décrite plus haut sont ponctués de coups de tonnerre et des trois maximes  aujourd'hui classiques :  L'homme est l'image immortelle de la divinité...

Celui qui rougit de la religion...

Le maçon dont le coeur ne s'ouvre pas..."  Le candidat monte ensuite "de l'Occident à l'Orient à côté du tableau par le Nord, à  pas libres jusque devant la table du Vénérable Maître". Le serment, pris sur l'évangile  de Saint Jean, est l'occasion de la question suivante:  "Ce livre sur lequel votre main est posée est l'évangile de Saint Jean. Y croyezvous? Si vous n'y croyez pas, quel confiance pouvons nous avoir en votre  engagement?"  En dépit de cette exhortation, le serment ne contient aucune clause de fidélité à la  religion chrétienne. Les châtiments physiques sont omis, omission qui traduit sans  doute le souci d'hommes parfaitement honorables de n'être pas accusés de crimes  imaginaires. C'est le même souci qui poussera le Grand Orient de France à  supprimer les pénalités en 1858, exemple que suivra la Grande Loge Unie  d'Angleterre en 1985 seulement.

La réception se termine par une courte explication du cérémonial et du tableau,  simple ébauche de l'instruction actuelle. Elle ne contient aucune allusion à la  progression cherchant-persévérant-souffrant qui sera introduite à Wilhelmsbad.

Enfin  les secrets sont ceux de la maçonnerie classique du temps, les mots de passe  devenant le "nom" de l'apprenti, du compagnon et du maître.

Au 2° grade le candidat, les yeux bandés et dépouillé d'une partie seulement de ses  métaux, fait cinq voyages "mystérieux" et entend deux maximes, après les 3° et 5°  tours ("L'insensé voyage toute sa vie...L'homme est bon..."). Il est ensuite conduit  devant un miroir caché par un rideau. Après que le vénérable l'a incité à rentrer en  lui-même pour y passer en revue ses erreurs et ses préjugés, le bandeau lui est  enlevé et il contemple son visage "dans le miroir éclairé par un réverbère". Il gravit  ensuite les cinq marches du grade "qu'il demande" avant de les redescendre et de  gagner l'orient par la marche des compagnons (cinq pas en équerre en partant du  pied droit du côté du midi). Le mot du grade est B.... Par contre le "nom" du  compagnon est devenu Gi... sans qu'on sache pourquoi il remplace l'habituel Schi....

Au 3° grade apparaissent le mausolée d'occident et une tête de mort à l'orient.

"A l'Occident sera placé sur le mur ou en relief un mausolé (sic), consistant en une  urne sépulchrale posée sur une base triangulaire et à trois faces. Dans chaque  triangle il y aura trois boules dans les trois angles. Au-dessus du triangle une tête de  mort repose sur des ossements. De l'urne sortira une vapeur enflammée avec  l'inscription "deponit Aliena ascendit Unus", au-dessous, dans le triangle, on lira ces  mots "Tria formant, Novena dissolvunt".

Les neuf flambeaux d'angle, disposés comme au grade d'apprenti, ne sont allumés  que lorsque le candidat est couché dans le cercueil. Introduit à reculons, il découvre  le mausolée avant d'entamer neuf voyages, "réduits à trois", au cours desquels il  écoute trois maximes dont existent plusieurs versions. Il gagne ensuite l'orient par  sept pas, suivis des trois pas du maître. La légende d'Hiram est lue avant le  simulacre du meurtre. Elle est conforme au canon français et l'ancien mot J... est  donné in extenso. Le mot substitué, M...B..., est celui en usage dans la maçonnerie  anglaise dite des "Modernes", le "nom" du maître est Gabaon.

Au grade de maître écossais seize lumières supplémentaires viennent s'ajouter aux  quatre flambeaux d'angle et aux lumières du vénérable, ici appelé député-maître, et  des surveillants (soit vingt-cinq en tout) tandis qu'apparaissent le double triangle et la  lettre H, disposés au mur d'Orient. Le rituel prévoit deux tableaux dont le premier est  en deux parties : le temple en ruines à l'occident, le temple réédifié par Zorobabel à  l'orient. Le deuxième tableau montre la résurrection d'Hiram entouré non plus de  quatre animaux mais du nom des vertus dont ils étaient l'emblème (Bienfaisance,  Prudence, religion et discrétion). La réception, considérablement étoffée, ne diffère  guère de celle en usage de nos jours. L'introducteur présente au candidat les mêmes  questions d'ordre qu'aux grades précédents et l'invite à y répondre  "catégoriquement" avant de lui lier les poignets au moyen d'"une chaîne en fer blanc  dont les anneaux sont de forme triangulaire". Introduit "en maître" dans la loge,  l'impétrant écoute un premier discours relatant la destruction du temple avant de  gagner l'Orient par sept pas, le premier le conduit à la porte d'occident du tableau,  les trois suivants à la porte d'Orient par-dessus le tableau, les trois derniers "en  équerre" jusqu'à l'autel. Après l'Obligation, il est reçu "Maître libre écossais" et reçoit  l'épée et la truelle. Ainsi armé, il oeuvre à la réédification du temple, relève l'autel des  parfums et découvre la lame d'or "qui contient le mot sacré qui était perdu". Un  deuxième discours lui retrace la geste de Zorobabel et les circonstances de la  construction du second temple, image bien imparfaite du premier. Enfin investi de  l'habit du grade, blanc doublé de vert et bordé de rouge, du cordon vert "mélangé de  rouge" et du bijou (à une face seulement), il entend le troisième et dernier discours,  imprégné de martinézisme à peine voilé, qui compare les "révolutions" du temple de  Jérusalem, "ce grand type de la maçonnerie", aux états successifs de la destinée  humaine (la gloire de son premier état, la déchéance qui suit la faute, la réintégration  promise aux élus). Celle-ci est annoncée par la résurrection d'Hiram "sortant à demi  du tombeau". Enfin le symbole du grade, un lion jouant avec des instruments de  mathématiques sous un ciel orageux, et la devise "Meliora praesumo", à la première  personne cette fois, lui laissent entendre l'existence d'une étape ultérieure dont les  "symboles" seront absents. Les secrets sont ceux de la Stricte Observance mais le  signe se donne cette fois "au front".

Ainsi furent unis en une synthèse harmonieuse les thèmes de Zorobabel, de la  reconstruction du Temple et de la découverte de la parole "innominable" (empruntés  aux chevalier d'Orient et aux divers "écossais" français) à celui de la résurrection  d'Hiram entouré des quatre animaux emblématiques des "vertus" maçonniques  (propre à l'écossais vert allemand). Willermoz s'en expliqua plus tard dans une lettre  à Charles de Hesse :  "On jugea aussi qu'il conviendrait de conserver sans le quatrième grade les  principaux traits caractéristiques de la maçonnerie française pour servir de pont de  rapprochement avec elle" (lettre à Charles de Hesse du 12 octobre 1781, in Van  Rijnberck, 1935, pp. 166-168)

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Camille Savoire et le Régime Ecossais Rectifié (Alain Bernheim)

Publié le 13 Août 2009 par Thomas Dalet dans Histoire du RER


Après Johanis Corneloup et Oswald Wirth, Alain Bernheim nous propose dans ce numéro de Renaissance Traditionnelle, de nous intéresser à Camille Savoire... Alors tout d'abord parlons brièvement d'Alain Bernheim, français résidant en Suisse, auteur maçonnique qui signa également sous le pseudonyme, y compris dans Renaissance Traditionnelle, d'Henri Amblaine, ceci lui permettant d'obtenir deux fois (ce qui n'est en principe pas autorisé) le prix Norman Spencer de la Loge Quatuor Coronati de Londres en 1986 et 1993.
Camille Savoire donc, nait le 6 juillet 1869, il est initié 23 ans plus tard, le 14 octobre 1892 dans une Loge de la Grande Loge Symbolique Ecossaise qui avait été créée elle, en 1880 et qui engendrera la Grande Loge de France. Cette loge il la quitte au bout d'un an, au profit du Grand Orient de France. En 1913 il intègre le Grand Collège des Rites dont il devient Grand Commandeur en 1923 et ce durant 12 ans. On le sait Camille Savoire marquera sa carrière maçonnique par le réveil du Rite Ecossais Rectifié en France, et la création du Grand Prieuré Des Gaules dont il fut le premier Grand Prieur, induisant de plus la création de la Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière qui deviendra en 1948 la Grande Loge Nationale Française.

1. LE RITE ECOSSAIS RECTIFIE ET LE GRAND ORIENT DE FRANCE 1776/1841
Brièvement, il faut noter que dès 1773/74 le Rite Ecossais Rectifié en France est constitué de trois Directoires Ecossais, celui de Lyon, de Bordeaux et de Strasbourg et qu'un Traité fut établi en 1776 avec le Grand Orient de France. Dans ce traité, il y est dit globalement, article 6 que le Grand Orient de France et les Directoires Ecossais conserveront respectivement et exclusivement l'administration et la discipline chacun sur les Loges du Rite et du Régime. Le Grand Collège des Rites, qui s'était appelé de 1806 à 1814 Grand Directoire des Rites, vit en 1811, le 14 juin plus précisément, la création en son sein d'une section dédiée au Rite Ecossais Rectifié. En 1841 pourtant, le Rite Ecossais Rectifié s'éteignait en France...

2. LE RITE RECTIFIE ET LE RITE ECOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTE EN SUISSE
En 1844, 14 Loges suisses travaillant aux grades bleus, créent la Grande Loge Suisse Alpina. Pourtant en 1885 seule la Préfecture de Genève pratique encore le rite et devient donc la seule structure garante du RER et encore plus la gardienne des archives. Entretemps , notons la création d'un traité, le 2 février 1896, entre le Suprême Conseil de Suisse et le Directoire d'Helvétie, renouvelé en 1910, puis interrompu et conclu de nouveau en 1946, et encore en vigueur au moment de la rédaction de l'article en 1981.

3. SITUATION MAÇONNIQUE EN FRANCE ENTRE 1877 ET 1910
En 1877 suite à son Convent, le Grand Orient de France vit ses relations internationales se détériorer. Depuis 1771 les relations avec l'Angleterre étaient interrompues entre les deux grandes obédiences qu'étaient devenue le Grand Orient et la Grande Loge Unie d'Angleterre. Mais les maçons à titre individuel étaient encore reçus dans les Loges. En 1877 la Grande Loge Unie d'Angleterre interdit l'accès à ses Loges, à tout maçon qui ne pratiquait pas une maçonnerie liée à la croyance en Dieu et ce jusqu'à la reconnaissance en 1913 de la Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière.

4. PREMIERE ETAPE DE L'ACTION DE CAMILLE SAVOIRE
Médecin spécialiste de la Tuberculose, Camille Savoire voyageait beaucoup en Europe pour des congrès médicaux et avait noué de nombreux contacts avec des maçons étrangers et il tissa des liens avec les différentes obédiences de ces pays. 33ème degré du REAA, Savoire va obtenir une équivalence du grade de Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte, prenant le nom de eques a Fortitudine, et fut armé en même temps que les Frères Edouard de Ribaucourt et Gustave Bastard. Ils obtiendront ensuite en 1910 la patente de fondation de la Commanderie de Paris, placée sous l'autorité de la Préfecture de Genève.
Mais revenons un petit peu plus tôt dans l'histoire, dans la foulée de leur armement, tous trois réveillent la Loge "Le Centre des Amis", Loge bleue rectifiée et en sommeil depuis 1838. Le Grand Orient informé répondit en réfutant cette création, priant de plus les frères à l'initiative de ce réveil, de se retirer ipso facto sous peine de radiation de l'obédience, Pourtant il semble que Camille Savoire eut au préalable, obtenu un accord, au moins verbal, du Grand Commandeur du collège des Rites, et sa surprise fut d'autant plus grande, qu'existait ce traité bilatéral dont nous avons parlé. En signe de bonne foi, ces trois frères s'exécutèrent, en échange de la création au sein du Grand Orient de cette Loge, mais Camille Savoire malgré tout se retirera de ce dernier projet, induisant de fait :
• D'une part la création de la Grande Loge Nationale Indépendante et régulière que rejoint "Le Centre des Amis", et
• D'autre part la signature d'un nouveau traité Franco-Suisse qui tint jusqu'en 1955.

5. SAVOIRE GRAND COMMANDEUR DU COLLEGE ET GRAND PRIEUR DU GRAND PRIEURE DES GAULES (1923-1935)
C'est en 1923 que Camille Savoire devient Grand Commandeur du Grand Collège des Rites, et en 1924 il fut invité par le Grand Prieuré d'Helvétie de même que le Frère Barrois alors à la tête de la Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière, lui aussi CBCS. Barrois refusa comme le lui obligeait l'interdit anglais et le Grand Prieuré d'Helvétie rompit alors son entente avec son obédience. Savoire Grand commandeur des Hauts Grades du Grand Orient et Grand Prieur dès 1933 devenait ainsi l'interlocuteur privilégié des Suisses.

6. SAVOIRE QUITTE LE GRAND ORIENT DE FRANCE ET SE DEMET DE SA CHARGE DE GRAND COMMANDEUR
Avant 1946, le Grand Collège des Rites n'est pas indépendant. Ainsi dès 1934, Arthur Groussier prépare un dossier d'indépendance de celui-ci par rapport au Conseil de l'Ordre. Savoire ira plus avant en prônant l'unification des Hauts Grades, tous rites confondus, ce qui aurait peut-être permis de rouvrir l'axe des relations maçonniques entre la France et l'Angleterre. Devant l'échec, Savoire crée donc le Grand Prieuré Des Gaules et propose au Grand Orient trois options :
• L'exercice du RER sous les auspices du GO mais sans possibilité d'action de ce dernier sur les rituels et les grades bleus.
• 2ème option : l'indépendance réciproque avec signature d'un accord
• 3ème option : l'ignorance réciproque
Les trois options étant refusées par le Grand Orient, Savoire quitte l'obédience, sa charge, et va fonder en 1936, le Grand Prieuré Des Gaules. De son côté le GO reprends contact avec la Suisse.

7. APRES 1945
A partir de 1945, Savoire est malade, l'activité du GPDG après la guerre est très limitée et Savoire meurt en 1951, le Grand prieuré d'Helvétie confirme le Frère Rybinski en tant que Grand Maître National de la Grande Loge du RER et le Grand Prieur devient le Frère Moiroux. Cette Grande Loge Rectifiée intégrera en 1958 la GLNF, affaiblissant quelque peu le Grand Orient, mais d'un autre côté le GLNF perdra elle quelques Loges parties former la GLNF-Opéra sur laquelle se créera le Grand Prieuré de France. A partir de là, les frères accédant aux degrés supérieurs du Régime Ecossais Rectifié d'une obédience devront appartenir au seul prieuré de cette obédience. En 1967 se créera le Grand Prieuré Indépendant des Gaules, le Grand Prieuré de Neustrie et le Grand Prieuré d'Aquitaine en 1974.

8. QU'EST-CE QUE LE RECTIFIE
Alain Bernheim pour conclure se lance dans une description succincte du Rectifié en citant d'abord Camille Savoire : "J'avoue que le libre penseur que j'ai toujours été n'a manifesté en entrant au Régime Ecossais Rectifié aucune hésitation ni éprouvé aucun scrupule, lorsqu'on lui a demandé de déclarer qu'il professait l'esprit du christianisme surtout lorsque le Grand Prieur a ajouté : il s'agit ici de l'esprit du christianisme primitif réuni dans la maxime "Aime ton prochain comme toi-même".
Puis Bernheim cite le Grand Prieur d'Helvétie : "Le rite est inspiré du désir de faire de ses membres par les moyens de l'enseignement symbolique propre à la Maçonnerie, de fidèles maçons, dans l'esprit du christianisme, mais d'un christianisme dans sa pureté originelle, dépouillé de toute occupation dogmatique et sectaire."

Enfin rappelons qu'en 1979 peu de Frères pratiquaient le Rite Ecossais Rectifié, voire même revendiquaient cette notion impopulaire mais réelle de rite "élitaire", en affirmant même : "Nous sommes le nombre. Ayons la force".
Joseph de Maistre et le Franc-Maçonnerie avant et après le Convent de Wilhelmsbad

EMILE DERMENGHEM, écrit en 1946, un ouvrage «Joseph De Maistre Mystique», traitant de l'attitude relativement réservé de Joseph de Maistre, et, de son positionnement lors des débats du Convent de Wilhelmsbad.
A partir de ce livre, Michel Masson écrit un article dans Renaissance Traditionnelle, espérant nous amener à mieux comprendre cette personnalité, mais aussi, nous éclairer sur l'émergence d'idées nouvelles et sur un sujet toujours d'actualité afin d'en retirer le meilleur bénéfice pour tous.
Pour mieux comprendre ce contexte, il est nécessaire de souligner que la personnalité de Joseph de Maistre ne laisse pas indifférent, car il dénote en regard de ses contemporains.
De plus, ses adversaires tentent par tous les moyens de le déstabiliser et de l'affabuler d'une réputation tenace d'un individu aimant les gens de pouvoir.
Cet homme essaya tout simplement de mettre en adéquation sa conception du monde et son mode de vie, mais, aussi de permettre à la tradition maçonnique de demeurer bien vivante malgré la période politique instable de cette époque permettant difficilement de laisser place à celle-ci.
De ce fait, historiquement à la date du 18 juin 1782, Joseph de Maistre adressa un épais document via le frère Savaron qui devait représenter une loge lors de ce convent, au Duc Brunswick-Lunebourg, sérénissime grand frère supérieur a Victoria, ce courrier ne fut sans doute jamais lu.
Au delà de l'expédition de ce manuscrit, le Frère a Floribus qui n' est autre que Joseph de Maistre, voulait faire connaître à ses pairs son positionnement et son analyse sur les thèmes délibérés, mais aussi, à travers ses réponses ce qui était pour lui la Franc-Maçonnerie.
Pour rappeler les thèmes de ce convent, les interrogations abordées portent autour d'un axe comptant 6 points et que l'on pourrait résumer ainsi :
De quel héritage la Franc maçonnerie était-elle issue et existait- il plusieurs niveaux ? De plus, avait elle un lien avec les templiers, leur secret, ce dernier n'avait il pas finalement peut être survécu sous une autre forme ?
Au demeurant, les participants s'interrogeaient aussi, de manière plus générale, sur la structure de la Franc-maçonnerie et sur son fonctionnement, afin de trouver un point d'équilibre harmonieux entre le cérémonial et la pratique du rite, ou enfin , quelle place tenait les sciences secrètes au sein de celle-ci ?
A ce questionnement, les réponses du Frère a Floribus témoignèrent particulièrement d'une grande richesse philosophique et religieuse.
Toutefois, il faut savoir qu'il rejette massivement toutes les pistes éventuelles d'une quelconque origine et relation historique entre l'Ordre des Templiers, et, la Maçonnerie. Par ailleurs, il souhaite que tous les signes ostentatoires se rapportant à cet ordre soient à bannir des rituels.
Pour lui, les templiers ne sont en aucun cas une congrégation philosophique, et, il s'attache à démontrer que la « Maçonnerie » ne peut être issue d'un ordre fanatique lié à l'histoire, ainsi, qu'aux atrocités que cela induit et que toute l'humanité toute entière ne suffirait pas à la justification du sang versé.
Il se permet de tourner en dérision cette conception en disant que ce processus était la création du pouvoir en place nécessaire pour asseoir son autorité sur la population, et, pour justifier de ses crimes.
Il préfère à la rigueur privilégier les corporations de constructeurs de cathédrales, puisque les édifices religieux sont liés en quelque sorte à l'humanité toute entière en raison du lien qui les relie à Dieu, et, de ce fait à la destinée de l'homme.
A la question concernant un supérieur, il affirme qu'au niveau de la hiérarchie du mouvement, « la présence d'un degré supérieur » n'existe pas et en réfute d'ailleurs l'idée.
D'autant plus que celui qui s'engage le fait en toute liberté et de ce fait devient la représentation de sa volonté.
En effet, il est fondamental pour lui, d'avoir le devoir de garder, et, de préserver les secrets éventuels.
De plus, il précise que même si l'homme du peuple fait partie du royaume par son action, par contre sa volonté est indissociable de son être car il reste libre de son engagement ou de son désir et par conséquent de l'autorité nationale.
D'autre part, au niveau d'une identification initiatique, il abandonne l'idée de rechercher des similitudes entre l'initiation maçonnique et celles Egyptienne ou Grecque qui ne sont pour lui qu'une aberration antique, et, qu'il est préférable de se recentrer sur le véritable évangile, voir de remonter au début de la création du monde initial, au delà de l'ère chrétienne.
Ainsi, à travers toutes ces argumentations, cette appartenance identitaire est indéniablement rattachée au dogme chrétien et au seul « Créateur ». Et pour préciser sa réflexion, il est nécessaire pour lui de remonter aux premiers jours de la création, alors qu il n'existait rien si ce n'est le Créateur permettant de retrouver par cette méthode le lien indéniable, et, de surcroît cette filiation éternelle qui existe entre toutes créations de l'Eternel, et, l'homme, mais qui continue de perdurer malgré l'écoulement du temps.
C'est pourquoi, Joseph de Maistre considère sans aucune ambiguïté que l'initiation maçonnique est par sa nature une essence assurément religieuse et chrétienne.
De ce fait pour lui, au niveau des 3 grades le cheminement consistera à l'acquisition de connaissance spirituelle, et, celles de certaines valeurs.
Ainsi, au niveau du premier grade, il s'agit d'un apprentissage gravitant autours des sciences humaines tels que la bienfaisance, l'éthique, l'ouverture d'esprit sur le monde, l'homme, la politique, l'environnement...
Autour du second s'articule pour reprendre l'expression de Joseph de Maistre « le grand œuvre de la Franc-Maçonnerie ». Il entend par là le devoir qui lie tous maçons envers ses frères , et même l'humanité tout entière par ses actions de bienfaisance, mais aussi de retrouver le chemin du vrai chrétien lui permettant de retrouver son état initial dégagé de toutes querelles politico-chrétiennes ,qui au cours de l'histoire eut réussi à briser l'unité.
Enfin, pour le 3ème grade, c'est la continuité de cette voie maçonnique dont le devoir est de mettre l'accent sur cette recherche théologique avec pour les uns la Bible comme outil qui reste incontestablement la voie des seuls initiés et des mystères des saintes écritures.
Pour d'autres, une étude approfondie s'ordonnant à une connaissance accrue de la nature des choses, permettant une affirmation d'une certaine doctrine.
Enfin, que d'autres frères, et Joseph de Maistre espère qu'ils soient les plus nombreux, nous révèlent ce qu'ils savent de cet esprit suprême qui crée et émane toutes choses en tout lieux et en tout temps.
Emile Dermenghem analyse à travers les propositions de cet homme l'échec de celui-ci qui voulait croire que la maçonnerie puisse être en quelque sorte la voie du catholicisme lui permettant son évolution.
Cependant celle-ci prenait une toute autre direction vraisemblablement en raison de l'instabilité politique de l'époque et de sa propre histoire à la veille de son grand chamboulement, voire d'une orientation laïque déjà décidée.
Il est difficile de donner une réponse, mais Joseph de Maistre juge avec amertume ce convent en ces termes « toute assemblée d'hommes dont le saint esprit ne se mêle pas ne fait rien de bon ».
Ce dernier ne rejette pas pour autant ses pairs, ni ses convictions puisqu'il défend celles- ci lors des attaques antimaçonniques de l'abbé Barruel qui accuse d'hérésie toutes les sociétés secrètes ayant été sans doute les artisans de la révolution. Cependant, au fil du temps et des bouleversements historiques de cette période, il met peu à peu de la distance, et évite de s'impliquer autant dans son engagement concernant le courant de l'illuminisme et celui du scepticisme de l'époque.
Ainsi, le comte des soirées de Saint Petersbourg est toujours convaincu du mystère des Saintes Ecritures contenues dans la bible, mais préfère finalement rester fidèle à l'église romaine qu'il juge plus rassurante puisqu'existant depuis plus de 1800 ans, plutôt que de suivre Saint Martin et ses disciples sur le chemin moins conformiste du Martinésisme suivant fidèlement les préceptes de leurs maître.
A propos de ce mouvement, il tourne quelque peu en dérision la composition du Traité et les termes qui y sont énoncés. Cependant, il reconnaît que la base n'est pas sans intérêt ayant une certaine authenticité, mais qu'elle a été détournée par des propos faussés car cet écrit sert la cause d'hommes refusant toute reconnaissance hiérarchique de l'église romaine. Pour lui finalement le seul intérêt de « cette secte » est à la rigueur l'évangélisation des pays privés d'églises permettant de convertir leurs populations à la chrétienté et les soumettre à ce qui s'y rattache.
Ainsi, cet article met en évidence un homme à la fois théosophe voire, un martiniste sincère, et un catholique avisé. C'est pourquoi, il n'est pas logique de concevoir Joseph de Maistre sans prendre en compte toutes les composantes de sa personnalité puisque la vision de celui-ci serait faussée altérant de cette manière sa pensée.
Pour en terminer avec cette étude, en 1816 Joseph de Maistre lui-même se définit à travers ses propos comme un fidèle de l'église, mais reconnaît que sa fréquentation des martinistes lui a permis à travers l'étude du Traité et des rencontres effectuées de s'ouvrir sur d'autres horizons.
Cette révélation Emile Dermenghem la reprend dans son ouvrage démontrant qu'avec le temps cet homme a arrêté de s'interroger et de rechercher sur ce qu'il a pu l'éclairer à un moment de son parcours hors des sentiers traditionnels, mais qu'il en demeure pas moins reconnaissant à ceux qui l'avaient mis sur la voie de cette réflexion voir de cette ouverture.

 

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CBCS

Publié le 6 Août 2009 par Thomas Dalet dans Histoire du RER


I. - Sens et Origine.


1. - Le sens du titre est ambigu, son origine a été ennuagée.

Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte connote évidemment l'idée de charité, qui est le devoir essentiel du dit Chevalier; I'organisation chevaleresque, bien sûr, et particulièrement l'Ordre du Temple. Car la Cité Sainte est Jérusalem. Mais cette manière de dire Templier , qui semblerait embarrasser, a un objet precis: de déclarer que les C.B.C.S. sont des Templiers sans en être tout en étant. Ou, si l'on préfère, que le rapport de la Maçonnerie, et singulierement du Rite Ecossais Rectifié, à l'Ordre du Temple n'est pas au juste celui que croit la Stricte Observance Templière. ( Le Convent des Gaules réservera la question de la filiation templière, alors que Wilhelmsbad la tranchera dans le sens de la renonciation, sauf au plan spirituel ).

Que cette intention ait été celle de Willermoz et de ses amis ne semble pas douteux. Mais d'autres facteurs ont-ils contribué à forger l'expression ?

2. - La Loge Rectifiée de Willermoz à Lyon se nommait La Bienfaisance. Mais le mot et l'adjectif correspondants sont communs dans le vocabulaire maçonnique. Puis on a signalé un grade de Chevalier Bienfaisant qui aurait été pratiqué à Metz et aussi l'influence éventuelle du grade dit Ecossais de Saint-Martin, dont le titre aurait pu se traduire, par allusion à l'état du légionnaire romain et à son geste proverbial, Chevalier Bienfaisant ( Cf Amadou, Louis-Claude de Saint-Martin et la Franc-Maçonnerie , Le Symbolisme, juillet-septembre 1970, pp.285-307 et janvier-février 1971, pp. 43-73 ). Mais c'est vouloir expliquer obscurum per obscurius.

C'est cependant l'opinion de R. Le Forestier qui écrit dans son livre sur la FrancMaçonnerie templière et occultiste aux XVIIIè et XIX siècles ( Paris, Aubier-Montaigne, Louvain, Nauwelaerts, pp.433-434 ): <~ Le titre de Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, que prit le rite mystique sorti de la Réforme de Lyon avait eté déjà usité dans un Système de Hauts Grades cultivé depuis 1770 par un Chapitre souché sur la Loge Saint-Théodore de Metz . Le degré suprême de ce Système régional s'appelait Ecossais Rectifié de Saint-Martin; il avait pour héros éponyme l'illustre évêque de Tours, le chevalier romain qui avait partagé son manteau avec un pauvre, acte de charité rappelé par de nombreux tableaux et statues exposés dans les églises de France. La Cité Sainte dont les membres du Chapitre Saint-Theodore se proclamaient les Chevaliers était donc Rome. Leur plus haut grade localisait en France le thème fondamental d'un haut grade plus ancien, I'Hospitalier de Palestine, qui faisait allusion à la charité active pratiquée par les moines guerriers appartenant à l'Ordre religieux qu'avait fondé, pour la protection des pèlerins en Terre sainte, Saint Jean évêque de Jérusalem. Autant de phrases, autant d'erreurs.

3. - Au demeurant, je ne pense pas que ni Chevalier ( qui d'ailleurs était le titre du dernier grade de la Stricte Observance ) ni Bienfaisant ( si conforme à la vocation des Maçons Chevaliers ) requièrent des explications compliquées. Celles-ci, en toute hypothèse, n'exprimeraient, il me semble, que des raisons supplémentaires.

Quant à la Cité Sainte , outre la référence prétendue discrète à l'Ordre du Temple, à cette ville où Salomon avait construit le sanctuaire qui est le type essentiel de la Maçonnerie, point n'est besoin d'aller chercher loin les raisons, d'ailleurs liées à la raison majeure, pourquoi les Chevaliers Maçons aimaient à la mentionner.

II. - Fondation des C.B.C.S.


Le chapitre provincial d'Auvergne, à la date du 28 août 1778, reconnaît comme il a reconnu depuis longtemps la nécessité indispensable de réformer la dénomination du SaintOrdre; le Code des règlements généraux des provinces, des instructions particulières des officiers, le précis historique de l'Ordre, le rituel de vestition et cérémonies et les règles; de purger les unes et les autres des additions arbitraires qui y ont été faites par les différents frères a Spica aurea et ab Ense [ sc. Weiler et Hund respectivement ], ainsi que des cérémonies et règles trop monacales pour pouvoir convenir dans un Ordre tel que le nôtre dans un siècle tel que celui où nous vivons. )> ( Registre des délibérations du Grand Directoire, B.M. Lyon Ms. 5 481, p. 70, Cf déjà à la date du 25 avril 1777, ibid., p. 8 ).

La question du titre C.B.C.S. , qui donnerait son nom à l'Ordre entier de la Stricte Observance métamorphosée au plan national, fut mise sur le tapis au cours de la premiere séance du Convent des Gaules, le 25 novembre 1778:

Les respectables Frères Chanceliers requirent que la dénomination de l'Ordre fut le premier objet à arrêter, que tous les membres de l'Ordre désiraient voir abolir l'ancien nom. Ils représentent que l'Ordre avait porté pendant quelques années celui de Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte dans un temps où ils n'avaient aucune possession; que son nom n'était point connu, qu'il pourrait remplir le but qu'on se propose en désignant l'Ordre sous une dénomination qui ne serait aperçue que par les membres qui le composent, et que sans cesser d'appartenir au même Ordre, on annonce, en reprenant l'ancien nom, une renonciation absolue aux possessions qu'ils ont eues depuis un autre nom.>)

Donc, I'on traitera l'affaire au cours de la deuxième séance.

Le 27 novembre, deuxième séance, I'objet de la dénomination de notre Saint Ordre ayant été mis en délibération, il fut arrêté unanimement qu'il serait désigné dorénavant sous la qualification de l'Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte. Lors de la sixième séance, le 3 décembre 1778, Willermoz lit la partie historique de l'instruction du grade, rédigée par ses soins. Le Convent statue que cette instruction serait jointe aux actes officiels du Convent, mais non enregistrée, qu'elle serait ensuite confiée aux représentants des Préfectures charges des réceptions et instructions des Chevaliers pour être déposée dans chacune entre les mains des Frères à qui il croira devoir les adresser. Le 5 décembre 1778, au cours de la huitième séance, on a fixé les signes, mots et attouchements des Novices et le nouveau signe des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte.

III. - Documents.


Les documents relatifs au C.B.C.S. sont nombreux. Citons, principalement, les dépôts de la Bibliothèque Municipale de Lyon ( fonds Willermoz ) et du Grand Orient a La Haye ( fonds Kloss ). Le Code général des règlements de l'Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte arrêté au Convent des Gaules tenu en novembre 1778 a été commodément repris ap. Jean Tourniac, Principes et problèmes spirituels du Rite Ecossais Rectifie et de sa Chevalerie templière ( Dervy-Livres, 1969, pp. 305-350 ). Un rituel de réception a été publié par Jean Kostka ( alias Jules Doinel, Lucifer démasqué, Paris-Lyon, Delhomme et Briguet, s.d. [ 1895 ], pp. 274-296 ).


IV. - Le grade.


l. - Le grade de C.B.C.S. n'est pas un grade maçonnique, car l'Ordre des C.B.C.S. est un Ordre équestre souché sur une base maçonnique en quatre degrés symboliques. Cependant, la terminologie est assez flottante ( par analogie avec le ballottement où est soumise au sein du Rite Ecossais Rectifié la question des rapports entre la Maçonnerie et le Temple mediéval ). Aussi bien le C.B.C.S. est-il armé , et la Franc-Maçonnerie est-elle considérée comme la pépinière du Saint-Ordre.

Chaque Chevalier, au moment de son armement, reçoit, comme dans la Stricte Observance, un nom d'Ordre ( nomen in ordine; p. ex. Jean-Baptiste Willermoz était Eques ob Eremo, Joseph de Maistre, Eques a Floribus, etc ), une devise en latin tirée des psaumes et des armes.

2. - Pour le regroupement de l'Ordre intérieur en Commanderies, Préfecture, Grands Prieurés Cf ECUYER NOVICE. Le Code fournit toutes indications sur ce système. Retenons que la Maçonnerie symbolique est sous le contrôle de l'Ordre intérieur et que le Grand Maître Général gouverne les six grades du Rite Ecossais Rectifié.

3. - Le rituel d'armement prescrit, avant la réception proprement dite, que le Commandeur s'adresse à l'Ecuyer novice en ces termes qui annoncent le sens du grade, le sens de l'Ordre:

Le dépôt de la science primitive de l'homme, conservé dans les anciens mystères, brille de tout son éclat dans le Temple célèbre que Salomon avait élevé dans la Cité Sainte à la gloire de l'Eternel qui daigna l'habiter. Vous voyez l'image, tracée devant vous, de son Saint Sépulcre. Ce Temple fut détruit, les sages se retirèrent dans les déserts et y préférèrent d'abord la vérité aux honneurs du siècle. Bientôt, sentant le besoin d'une activité utile et pénible, ils rentrèrent dans le monde où, apprenant la persécution de beaucoup de leurs Frères, ils déchirèrent leur sein, tranquilles de leur innocence et qu'aucun remords ne troublait leur coeur, et que rien en eux ne donnait de moyens d'observer leur fortune. Le sanctuaire du Temple redevint l'asile de l'éternelle et auguste vérité, son parvis, celui du malheur; on y consolait la veuve, I'orphelin y trouvait un père, les voyageurs un défenseur, le malade et le pauvre des secours généreux, telle est l'origine de l'Ordre des Templiers, des Frères vertueux dont nous tirons la nôtre, et aux vertus desquels vous êtes appelé à succéder.

La science, cachée auparavant dans des réduits écartés où elle mettait au-dessus des besoins ceux qui la professaient, fut alors consacrée au bonheur de l'humanité; mais le Temple s'écroula, et les Maçons propageant l'existence et les fruits d'un Ordre célèbre, le réédifièrent, adapté par une réforme sage aux besoins et à la situation actuelle de l'Europe. Il a repris dans ce siècle, le dix-huitième, son nom de Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte pour l'allégorie du Saint Sépulcre de Jérusalem en Palestine, et sera, pour le reste de votre vie, une école de bienfaisance, un foyer de lumière et l'asile de l'amitié la plus douce.

Par le pouvoir qui m'a été conféré, je vais vous recevoir dans le Saint Ordre.

4. - Dans le discours d'instruction qui suit la réception proprement dite, I'Ordre du Temple est d'emblée mis en cause: sa fondation en 1125, ses malheurs que la jalousie de sa richesse causa. <~ Nous dit le Commandeur, qui sommes leurs descendants avons une tradition bien certaine des malheurs qui ont occasionné la destruction de notre Ordre.
Mais trois Templiers s'échappèrent et trouvèrent refuge en Ecosse, dans des cavernes près d'Heredom. Ils s'associèrent avec les Chevaliers de Saint-André du Chardon d'Ecosse, d'où le quatrième grade.
A Heredom, en 1340, fut fondé l'Ordre des Francs-Maçons par les Templiers. Ils avaient prévu, et il demeure, que les trois premiers grades sont des épreuves imposées aux candidats à l'intérieur. L'Ecuyer novice comprend alors le sens de son passage par la Maçonnerie. Deux emblèmes sont chers à l'Ordre des C.B.C.S. Le phénix fut choisi par les illustres fugitifs qui continuèrent le Saint Ordre pour remplacer l'ancien sceau du Temple, où figuraient deux cavaliers sur un cheval. Le pélican, d'autre part, signifie les secours que l'Ordre ancien fournissait aux commanderies de son ressort et la bienfaisance qui, depuis la réforme de l'Ordre, caractérise le Chevalier.


V. - Altérations et déviations.


1. - Au cours des ans, le rituel a subi des altérations. Donnons-en deux exemples. En Suisse, la dénonciation de l'infamie du pape Clément V s'accompagne de propos très généralement antipapistes, où les institutions de l'Eglise au Moyen Age sont dénoncées, à la seule exception... de l'Ordre du Temple. Curieuse rencontre, en milieu écossais rectifié, du laïcisme maçonnique et de l'atavisme protestant.
Deuxième exemple: la plupart des rituels modernes, depuis une date que je n'ai pu encore fixer mais qui se situe au XIXè siècle, comportent, à la fin de la cérémonie, une scène pendant laquelle les Chevaliers présents, Grand Prieur ou son délégué en tête, délient leur nouveau confrère de ses serments maçonniques. L'idée, clairement expliquée, est belle, plus étrangère à la tradition des C.B.C.S. dans la forme que dans le fond. Mais c'est une innovation.

2. - La position médiane de l'Ordre des C.B.C.S. est difficile à tenir; elle prête aux déviations vers la gauche ou vers la droite.

a ) Vers la gauche, en quelque sorte, dévièrent les Frères de Francfort, Darmstadt et Wetzlar surtout, qui sous la conduite du Baron de Dittfurth résistèrent aux décisions du Convent de Wilhelmsbad. Fatigués des Hauts Grades, des Ordres intérieurs et autres superstructures, ils n'en voulurent plus rien savoir. L'Union éclectique naquit de leur lassitude et de leur maçonnisme éclairé plus qu'illuminé.

b ) A droite, en revanche, il faut situer la singulière histoire du Chapitre des C.B.C.S. de Francfort, au commencement du XIXè siècle. Félix Kretschmar, érudit francfortois des années 1920, en a recueilli les éléments dans un lot d'archives à lui venu de son compatriote et parent Johann Friedrich von Meyer ( 1772-1849 ). Une correspondance, étayée par plusieurs documents, et conservée dans un fonds privé d'archives dites archives S.O. >), me permet, avec l'autorisation de son dépositaire, de résumer ainsi l'affaire que je me propose d'analyser ailleurs.

Un certain nombre de C.B.C.S. de Darmstadt et de Francfort, auxquels vinrent se joindre quelques C.B.C.S. de Strasbourg, les uns et les autres membres en outre de la Grande Profession, et fervents de théosophie, gardèrent, dans une Allemagne peu favorable, leur fidélité au Rite Ecossais Rectifié - mieux vaudrait dire ici à l'Ordre des C.B.C.S. Car s'ils innovèrent eux aussi, ce fut pour détacher l'Ordre intérieur, dont ils constatèrent crûment le caractère non maçonnique, des quatre premiers grades du Rite Ecossais Rectifié . Dans leur néo-Ordre des C.B.C.S., ils admirent des profanes , se contentant de leur communiquer, avant de les recevoir Ecuyers Novices, non pas les grades, mais les cahiers des grades symboliques. Johann Friedrich von Meyer, hermétiste très chrétien ( son nom d'Ordre était Eques a Cruce ), ami et protégé de Christian de Hesse-Darmstadt, substitut du Grand Maître Charles de Hesse-Cassel, fut l'un d'eux. On lui laissa même le soin de rédiger un Projektierte Statute des Rittertums der heiligen Stadt, nouvelle manière. ( Les papiers de Kretschmar en comprennent une copie ). Vers 1830, selon Kretschmar, le Chapitre cessa ses travaux.

Deux documents conservés dans le fonds Kloss du Grand Orient des Pays Bas apportenl une information précieuse et complémentaire sur le Chapitre des C.B.C.S. de Francfort qui s'y manifeste davantage, semble-t-il, comme un collège de Gands Profès. En particulier, leur activité paraît s'être poursuivie jusqu'en 1835, puisque l'une des deux pièces est constituée par le livre des travaux du collège de 1827 à cette date

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JB Willermoz et le RER

Publié le 6 Août 2009 par Thomas Dalet dans Histoire du RER

 

Il est là, dans ce siècle, dans cette ville et dans ce complexe sacral des maçonneries encore balbutiantes, comme un pivot ou comme le centre d'un ensemble. Jurassien, né à St-Claude en 1730, il est venu à Lyon en 1745 et a été initié dans la Maçonnerie en 1750. Il est l'un des introducteurs, à Lyon, de la Stricte Observance Templière allemande issue des Convents de Unwürde en 1754, Altenberg en 1764 et Kohlo en 1772. On relira à ce sujet l'ouvrage de Le Forestier (1) et l'excellente introduction que lui a consacrée Antoine Faivre, spécialiste à la Sorbonne de l'ésotérisme chrétien au XVIIIe siècle. Professeur à l'université de Bordeaux, A. Faivre est en effet directeur d'études à l'École pratique des hautes études, section sciences religieuses, pour l'histoire des courants ésotériques et mystiques dans l'Europe moderne et contemporaine.

Or c'est le 21 juillet 1774 que le baron Von Weiler, Chevalier de l'Épi d'Or, préside le premier chapitre de la Province d'Auvergne composée de 20 chevaliers et de chevaliers Profès qui recevront quatre jours plus tard leur nom d'Ordre. C'est ainsi, nous dit Jean Saunier dans un remarquable article de feu Le Symbolisme, que J.-B. Willermoz devint l'eques " Baptista ab Eremo " avec la devise " Vox in deserto " et les armes : " d'Azur à un ermite avec une lance sur l'épaule ".

Willermoz cependant n'est pas seul. II y a, à côté de lui, Martinez de Pasqually né à Grenoble en 1722, environ 170 ans après la mort de Cornélius Agrippa dans la capitale delphinale : ce personnage étrange rédige, trois ans avant l'installation du chapitre de la Stricte Observance à Lyon et sept ans avant l'ouverture du Convent des Gaules, son fameux Traité de la Réintégration .

Willermoz doit beaucoup à Martinez : initié au martinézisme en 1767, il est ordonné Réau-Croix en 1768, l'année même de la mort de Martinez. Ainsi l'on constate que le passé strictement maçonnique de Willermoz n'est antérieur que de quelques années seulement à son passé martinézien, lequel à son tour précède de fort peu sa découverte du Templarisme de la S.O. et de la maçonnerie qui lui est connexe.
Trois couches successives correspondant à trois aspects de l'ésotérisme maçonnique : celui des loges maçonnico-chrétiennes, celui de la Kabbale et celui de la maçonnerie chevalière et templière pour terminer.
Voilà les trois ingrédients dont va se servir l'habile cuisinier lyonnais - car on ne peut plus parler ici du " fabriquant d'étoffes de soye et d'argent et commissionnaire en soyeries " - pour confectionner cette admirable pièce rectifiée aux saveurs et aux épices de Myrelingue la Brumeuse !

Puis il y a aussi, dans les relations de Willermoz, le comte et ambassadeur Joseph de Maistre, catholique ultramontain, considérant avec à peine un peu de curiosité les enchevêtrements de la mystique martinézienne et tenant au bout d'une pincette le templarisme maçonnique. Ce défenseur du pape, s'il est un ancien élève des pères jésuites et un ancien affilié des Congrégations, est aussi un maçon selon le concept anglais de la Maçonnerie. Né à Chambéry en 1753, il appartient à la loge les " Trois Mortiers " de cette ville, loge rattachée à la Grande Loge d'Angleterre. Bientôt il sera membre de la " Sincérité Écossaise " relevant de la S.O.T. et deviendra C.B.C.S. et Grand Profès.
Avec notre Savoyard, l'Eques a Floribus, on comprend aisément que c'est l'influence catholique la plus orthodoxe qui s'exerce sur Willermoz et qui y trouve un écho d'autant plus favorable que, finalement, et malgré les différences de tempérament et de culture, les deux hommes sont très près l'un de l'autre, par la pensée, le sentiment, la religion et parce qu'ils fréquentent le même univers maçonnique et para-maçonnique.
Oh, bien sûr, le Savoyard rejette avec un certain mépris l'idée de la " filiation templière maçonnique", chère à la S.O.T., alors que le Lyonnais ne la refuse point, mais avec cette prudence de nos gens qui disent en patois " méfiat ! ", et qui leur fait découvrir la solution vraie ou non contradictoire.

Nous ne saurions achever le parcours de cette galerie de portraits rhodaniens sans jeter un coup d'œil sur Louis Claude de Saint-Martin qui, bien que né à Amboise en 1743, vient demeurer à Lyon chez Willermoz entre 1773 et 1774, c'est-à-dire précisément l'année d'implantation de la S.O.T. à Lyon. Le " Philosophe Inconnu " est déjà maçon, martinézien même et Réau-Croix depuis 1772, et c'est dans l'appartement de Willermoz qu'il rédige son premier ouvrage Des Erreurs et de le Vérité en 1774. Reçu C.B.C.S. il abandonnera la Maçonnerie pour se plonger dans la mystique, qu'il connaît à travers Böhme et grâce à Mme de Böcklin et à Salzmann, mais sa fréquentation de Willermoz n'est pas, à mon sens, sans lointaine conséquence pour le Rite Rectifié. N'oublions pas que la cuisson de ce que j'appelle avec effronterie le " gâteau rectifié ", va durer quelque vingt-deux ans ! et ce qu'ajoute Saint-Martin à la recette lyonnaise c'est peut-être, au cours du temps, une légère pincée de théosophie chrétienne, à peine perceptible il est vrai, tant est substantielle la pâte maçonnico-templière du Rite.
Voilà mes chers frères comment je voulais définir dans cette première partie de mon exposé, l'aire originelle du Convent des Gaules. Une combinaison qualitative de la Franche-Comté, du Lyonnais, de la Savoie et du Dauphiné. Je m'y suis peut-être attardé avec trop de complaisance car c'est également ma formule " chromosomique " familiale.
Voilà pourquoi j'ai voulu peindre les hommes qui assistèrent Willermoz dans sa vie locale quotidienne. Il y en eut d'autres, nous le verrons bientôt, qui formeront avec lui une réelle communauté de travail pour la mise au point de ce Rite et je songe aux Strasbourgeois, aux Turckheim, à Salzmann, etc.
Pardonnez-moi si j'ai trop insisté sur les références culinaires et sacrifié à la chronique de James de Coquet.
En réalité, croyez-moi, il y a une divine cuisine " l'ars spiritualis ", la cuisine des anges, et comment ne pas évoquer ici l'humble frère Jean Van Leuwen, le cuisinier de Ruysbröck l'admirable qui, nous rapporte l'histoire, était dans la composition de ses mets, gratifié de faveurs mystiques égalant celles du Bienheureux ?
Et puis, bien qu'il s'agisse du Convent des Gaules et d'un sujet sacré, comment ne pas tolérer quelques faiblesses allégeant l'austérité du propos dès lors que nous sommes aussi dans la capitale incontestée de la gastronomie ?

Nous voici en tout cas parvenus au seuil de la seconde partie d'une étude plus spécialement vouée à l'analyse des apports intellectuels qui présidèrent à la création du Rite et à leurs conséquences pour la Maçonnerie.

Comme j'ai eu l'occasion de le faire observer dans d'autres conférences, ce sont peut-être ces différents apports qui donneront au rite son identité, apports que nous allons résumer. Le rite retient en effet :

" de la Maçonnerie spéculative récemment apparue en Grande-Bretagne, les rituels, mots, signes et l'ésotérisme des constructeurs, l'initiation et les trois grades bien connus,
- de la " Stricte Observance Templière " et d'un Templarisme qui remonte peut-être au chapitre dit de Clermont quant à ses sources lointaines (mais qui prend corps à Unwürde en 1754 et aux Convents d'Altenberg en 1764, Kohlo en 1772, Brunswick en 1775 et Lyon en 1778), une ossature normative pour l'ensemble des grades et la référence chevaleresque et templière,
- de Martinez, une sève secrète, à résonance judéo-chrétienne et fond salomonien, présente dans l'enchaînement des maximes et des tableaux et qui, à l'époque de Willermoz, jaillit visiblement au niveau de la " Profession ", celle de Chevalier Profès et Grand Profès,
- de J. de Maistre, l'intégrité chrétienne et quasi confessionnelle, avec un pressentiment de l'Évangile éternel et de ce que nous pourrions appeler aujourd'hui la " Tradition Primordiale " dans la perspective de René Guénon,
- de St-Martin, une religiosité chrétienne très priante,
- du XVIIIe siècle français, certains concepts religieux de ce temps, infirmés de nos jours : ainsi la définition des " pharisiens ", la loi d'amour réservée au Nouveau Testament, l'abolition de l'Ancienne Loi, la notion de fraternité limitée aux seuls chrétiens en maçonnerie, l'immortalité de l'âme, qui n'appartient pas au Credo, originel mais est une conséquence de la Résurrection de la Chair - entendue au sens hébraïque du mot - et de la Vie éternelle ou Vie du " monde qui vient ".

Ajoutons que l'" immortalité de l'âme " - à ne pas confondre avec l'âme supérieure ou âme d'immortalité -, est une notion platonicienne. Enfin on retiendra, outre les concepts religieux du "Siècle des lumières" (?), le goût de l'enflure verbale parfois élégante et celui du discours patriotique et redondant...

Quant à la doctrine, il est patent qu'elle s'alimente à une source biblique et qu'elle suit l'économie et même la chronologie Testamentaire jusque dans la suite sérielle des Temples. Tout tient au fond dans la correspondance symbolique entre le Temple de l'Homme et celui de l'Univers avec une matrice : le Temple de Salomon, puis une projection spirituelle qui va de la Milice de Terre Sainte à la Jérusalem céleste, enfin et d'abord, un modèle divin et éternel dans le Christ. Car le rite est chrétien et tous les apports que j'ai cités ont en commun, même chez les élus-coen de Martinez, la confession chrétienne des participants ou des adeptes ; historiquement c'est indéniable.

Autre remarque, la doctrine en question est admirablement ventilée et étagée dans les strates graduelles du Rite sans contradiction chronologique, sans anachronisme ou syncrétisme. Donc il s'agit véritablement d'un " Ordre " (et non d'un fourre-tout), d'une " cohérence " qui ne lasse pas de surprendre le maçon ou l'érudit maçonnisant de notre temps.
Sans doute, ce désir d'unicité organique et de spécificité religieuse fait-il peu de place à l'universalité de l'initiation maçonnique et à l'universalité traditionnelle d'un Art, qui est d'autant moins catégoriel que l'ésotérisme est forcément Un ! Mais ceci, au fond, ne concerne plus la structure et les caractéristiques du Rite mais beaucoup plus les critères d'entendement et les motivations du siècle = l'ouverture des esprits. On peut en effet penser que le Christ est le Verbe divin incarné, qu'il est dans le Père et le Père en lui et que l'Esprit Saint est ce lien de l'un à l'autre... sans pour autant croire que l'Éternel n'est... que chrétien ! Et l'Esprit souffle où il veut !
Ces problèmes ne se posent d'ailleurs pas à l'époque, ce d'autant que le détail de tous les rituels n'est point encore consigné en 1778. Le Convent des Gaules charge seulement Jean de Turckheim de rédiger les rituels de l'Ordre Intérieur et il spécifie que la classe symbolique ne comporte que les quatre degrés des rituels bleus et verts révisés par Salzmann, Willermoz, Braun, Paganucci et Perisse du Luc. Lesdits rituels sont arrêtés dans leurs grandes lignes en 1778. Ultérieurement ils subiront les modifications que j'ai signalées dans mon message de la Saint-Hughes 1978.
À Lyon on met en tout cas noir sur blanc - " l'Instruction par demandes et réponses ", concernant le symbolisme de la loge, et l'on définit les principes de base de la future " Règle Maçonnique " présentée ultérieurement au Convent Général de Wilhelmsbad et dont les ouvrages sur la maçonnerie et les Revues, comme feu Le Symbolisme, ont donné le texte in extenso.
Quant à l'" ordre Intérieur ", calqué sur celui du " Très Saint Ordre " de la Stricte Observance, il fait l'objet d'une première révision sous la plume de Jean de Turckheim, mais sans aller trop loin, en raison d'une question fondamentale : la nature des rapports entre le Temple et la Maçonnerie, aussi le Convent des Gaules ne se prononce-t-il pas sur cette question, il s'en remet aux décisions du prochain Convent Général, donc celui de Wilhelmsbad.
Ceci mérite cependant que l'on s'y arrête longuement car c'est autour de cette question templière que se joue la vraie personnalité du futur Rite Écossais Rectifié. En effet, tous les régimes maçonniques sont " templiers " au sommet, mais avec des nuances d'importance quant aux conceptions, nuances qui commandent la vision que l'on peut avoir de la Maçonnerie et de son ésotérisme.

Examinons les diverses thèses en présence :
- La première ne voit aucun lien historique ou spirituel, entre Templiers et Maçons ; elle est alignée sur un intégrisme catholique, celui-là même de Joseph de Maistre.
- La seconde écarte l'idée d'une filiation historique ininterrompue entre les Templiers et les grades maçonniques templiers, mais entend toutefois maintenir la perpétuation du souvenir de l'Ordre. D'où l'existence précisément de ces superstructures templières qui se prêtent à une commémoration vivante et rituellement sacrale. Ce pourrait être la thèse avalisée par les Knights Templar britanniques.
- La troisième excipe des rapports historiques étroits entre Templiers et Maçons en Europe et en Terre Sainte et de la parenté ésotérique ou initiatique des deux organisations auxquelles ils se référaient. Elle admet la probabilité d'un refuge offert par les loges de maçons aux Templiers persécutés et, partant, la probabilité d'une mystérieuse symbiose entre les deux ordres d'où devait sortir quelques siècles plus tard, le Templarisme maçonnique. Telle est la conception de Willermoz et de son entourage.
- La quatrième thèse, voit dans la maçonnerie la fille directe des Templiers, cette dernière n'ayant donc servi qu'à permettre la perpétuation secrète de l'O. Templier destiné à renaître de ses cendres tel qu'il était lors de sa disparition visible au début du XIVe siècle. C'est ici la raison première de la " Stricte Observance Templière " qui, bien sûr, fait sienne ladite légende.

Tout ceci nous ramène donc au débat central du régime rectifié, débat commencé au Convent des Gaules en 1778 et achevé vers 1782 au moment de Wilhelmsbad.
On sait que le Régime instauré à Lyon par le baron von Weiler, ami du baron de Hund, consacrait l'existence des provinces de l'Ordre Templier en France avec les sièges de Strasbourg (5e Province), Bordeaux (3e Province), Lyon (2e Province) (1). Or ce n'était pas sur cette division territoriale que discutaient les animateurs de l'Assemblée lyonnaise mais sur l'opportunité de conserver ou plutôt de modifier les rituels de chevaliers de la S.O.T. comprenant cinq classes : les chevaliers ayant accès à la Profession, les frères servants d'armes, les valets d'armes, les compagnons d'armes et les " frères socii " du Temple. Ces rituels rédigés en latin comportaient un serment à Dieu, au Christ, à la Bienheureuse Vierge Marie, au Bienheureux Père St Bernard et à tous les Saints avec promesse de suivre la règle du Temple donnée aux chevaliers par St Bernard. Il s'agissait bien d'une reconstitution de l'Ordre dissous au XIVe siècle et dans l'état organique où il était avant sa disparition.
La modification des rituels préconisée par les Français visait non seulement à la simplification synthétique, déjà bien admise et quasi fixée, mais à redéfinir le contenu didactique des rituels, et c'est là que l'on butait sur les légendes templières et, par la même occasion, sur les finalités du Templarisme maçonnique.
La phalange willermozienne devait immédiatement affirmer son accord sur un certain nombre de points, ainsi :
La renonciation à une reconstitution artificielle de l'Ordre Templier et à ses prétentions à la puissance économico-politique, dont rêvait sans doute la S.O.T.
L'orientation de la chevalerie maçonnique rectifiée vers des buts strictement spirituels qui furent ceux de l'O. Templier à ses débuts, d'où le changement de nom et l'appellation de Chevalier de le Cité Sainte à vocation d'intériorisation doctrinale ou " mystique " (ou Chevalier maçon de la Cité Sainte).
La recherche d'un lien entre Templiers et Maçons qui ne puisse être contesté, et c'est là qu'intervenait le choix entre l'une des thèses énumérées précédemment.

Ainsi prend corps le système des C.B.C.S. tel que Willermoz l'a établi, avec l'aide des maçons alsaciens Friedrich Rudolf Salzmann, Jean et Bernard de Turckheim. Quant à l'intériorité doctrinale du Rite en entier, elle découle d'une propédeutique spirituelle, confortée par l'articulation des grades et elle tient dans cette identité, déjà signalée, des Temples de l'Homme, de l'Univers et de Salomon, des Temples terrestres et céleste, avec le " modèle christique " offert par le " divin Réparateur ", terme inspiré par le martinézisme. Antoine Faivre notera justement dans son analyse de l'ésotérisme chrétien du XVIe au XXe siècle (1), je cite : " Au fond Willermoz a obtenu que les cadres de la Stricte Observance Templière servissent à l'enseignement des Coens " et c'est bien pour cela, comme l'indique toujours Antoine Faivre, qu'à l'époque de Willermoz la classe secrète de la Profession qui n'avait point encore disparu contenait " l'essentiel de la pensée martinéziste ".

Nous allons maintenant aborder la troisième partie de notre conférence plus directement consacrée aux instructions templières.

Nous avons relevé le fait que la S.O. avait sans discussion considéré la Maçonnerie comme une " création " du Temple, établissant ainsi une filiation ou une succession entre Templiers et Maçons historiquement contestable.
Willermoz en était parfaitement conscient. En revanche il était réceptif à l'opinion qui voyait une continuation d'un certain type entre les deux Ordres, mais une continuation en " sens inverse " de celle admise par la S.O. = la Maçonnerie ne procédant pas du Temple et pour cause, ne serait-ce que du point de vue chronologique. Les loges de maçons auraient par contre abrité des Templiers pourchassés et la postérité spirituelle templière menacée de disparition. Willermoz reconnaissait enfin l'existence d'une consanguinité initiatique entre Francs-Maçons et Templiers et c'est là un point de grande signification.

En réformant ainsi les légendes templières de l'Ordre, Willermoz accomplissait un exploit. Il permettait au Rite de se réclamer ouvertement du Temple, sans pour autant :
- premièrement : s'exposer à la facile critique concernant les contre-vérités historiques,
- secondement : prendre d'initiative canoniquement répréhensible, quant à la reconstitution pure et simple des formes de l'Ordre dissous dans son état dernier,
- troisièmement : s'aligner sur le contenu du Mémoire adressé par le comte Joseph de Maistre à l'Eques a Victoria, le duc Ferdinand de Brunswick Lunebourg, et dont l'argumentation faisait litière de tout templarisme maçonnique.
Du même coup, l'O. Intérieur épousait les normes d'un Ordre de Chevalerie chrétien, analogue par ses formes à ceux dont relevaient nombre de dignitaires de la Maçonnerie rectifiée et de la S.O.T. de l'époque : Malte, St-Lazare, Teutonique, etc. Cependant, et à la différence des Ordres chevaleresques, cette chevalerie rectifiée restait liée à la Maçonnerie et à la maintenance spirituelle du Temple Salomonien et " Templier ".
Nul doute que Willermoz ait, de cette façon, rassemblé les prolégomènes nécessaires à la saine intelligence des rapports entre Templiers et Maçons.

Certes à Lyon en 1778, on s'est bien gardé de trancher mais les jeux sont faits et, trois ans après le Convent des Gaules, Willermoz pourra écrire au prince Charles de Hesse, sa lettre célèbre du 8 juillet 1781 ; il faut en rappeler ici les termes tant elle est importante pour la saisie des racines intellectuelles du Rite dont nous commémorons aujourd'hui la naissance rhodanienne ; je cite : " Je ne pense pas non plus que l'on parvienne à persuader que les chevaliers templiers aient été les instituteurs ni de la vraie Maçonnerie, ni même de la Symbolique, soit à l'époque de la fondation, soit à celle de la destruction de leur Ordre... Mais je ne répugne point à croire, sans cependant en être persuadé, que cette " institution " secrète, déjà existante avant eux, ait été la source d'eux, qu'elle ait même servi si l'on veut de base à leur institution particulière : qu'ils aient cultivé et propagé par elle pendant leur règne, la science dont elle était le voile et qu'ils se soient ensuite couverts de ce voile même pour perpétuer parmi eux et leurs descendants la mémoire de leurs malheurs et essayer par ce moyen de le réparer. Tout cela, quoique dénué de preuves suffisantes, ne répugne pas néanmoins à la raison et pourrait être admis au besoin comme vraisemblable. Les annales anglaises déjà citées font mention d'une grande loge nationale tenue à York, l'an 926. C'est-à-dire environ deux siècles avant la fondation de l'Ordre des prétendus instituteurs de la Maçonnerie. Elles assurent aussi qu'il existait des maçons avant cette époque en France, en Italie et ailleurs, et certainement l'amour-propre national anglais aurait supprimé cette anecdote si elle n'avait pas quelque fondement réel. Il est donc vraisemblable que l'Ordre du Temple institué au commencement du XIIe siècle et dans le pays même qui est réputé pour avoir été le berceau des principales connaissances humaines, ait pu participer à la science maçonnique, la conserver et la transmettre indépendamment des autres classes d'hommes qui ont pu en faire autant. En un mot, si le prochain Convent Général est d'avis de conserver des rapports maçonniques avec l'ancien Ordre du Temple, je ne vois nul inconvénient à présenter cet Ordre comme ayant été dépositaire des connaissances maçonniques et conservateur spécial des formes symboliques ; mets j'en verrais beaucoup à le présenter comme instituteur parce que l'on pourrait trouver toujours et partout des contradicteurs très incommodes "
Notre Lyonnais de conclure sur ce point avec l'habileté qui lui est coutumière : " Je crois que tout cela pourrait s'arranger convenablement si l'on ne donne que pour vraisemblable ce qui ne pourrait être prouvé et non comme certain.

"Dermenghem remarquera dans son ouvrage consacré à Joseph de Maistre mystique : " À vrai dire Willermoz semble plutôt croire que la Maçonnerie a été propagée par les Templiers mais non instituée par eux. " Chronologiquement et techniquement, c'est l'évidence même.
En fait et en creusant encore la question, on s'aperçoit que le groupe de Willermoz et de ses amis n'est peut-être pas loin de découvrir, même s'il ne l'exprime pas exactement dans les termes que nous lui donnerions de nos jours après la lecture de Guénon notamment, l'existence d'une Tradition première dont procéderaient Maçonnerie et Templarisme. Ainsi, d'une part, s'expliqueraient les analogies
secrètes entre les deux Ordres et, d'autre part, se justifierait l'intégration des Templiers chez les Maçons. On retrouvera d'ailleurs ces notions dans les instructions de l'Ordre Intérieur et je crois qu'il convient, sans violer aucun secret, de citer ici un passage très court, mais combien suggestif, de l'instruction authentique d'Écuyer Novice :
" Ne confondez pas l'Ordre sublime, secret, primitif et fondamental, avec l'Ordre des Chevaliers Maçons de la Cité Sainte, ni avec l'Ordre des Chevaliers Templiers. Tous sont sortis de cet Ordre caché. La Maçonnerie lui doit son existence et nous nous trouvons placés entre l'initiation symbolique et l'initiation parfaite pour aider à remonter jusqu'à cet Ordre primitif ceux que la divine miséricorde y appelle."
L'Instruction en cause soutiendra en outre qu'il existe une initiation originelle perpétuée dans les loges qui, dit le rituel, " sont de toute ancienneté " et que cette initiation première aurait de plus donné naissance à la chevalerie " sacrale " dotée de liens inconnus aux profanes et qu'enfin, c'est avec le Temple que la Maçonnerie a le plus d'affinités et de liens historiques.
Voilà donc, mes frères, le point dont on n'a pas débattu ouvertement et officiellement en 1778 mais dont les coordonnées sont dans toutes les têtes dès le Convent des Gaules. C'est en effet à son propos que va s'opérer la mutation de la Stricte Observance en Rite Rectifié et l'on peut dire que, dès 1778, et même un peu avant, il est au principe de toute la " problématique " rectifiée.
C'est tellement vrai que pour la fête du centenaire du Rite, le 3 décembre 1882 à Genève, le F. Édouard Humbert, ancien député Maître de " l'Union des Cœurs " et membre de la loge " Les Amis Fidèles " - deux loges genevoises - déclarait, dans son discours sur les origines et l'esprit du Régime Écossais Rectifié, je cite : " C'est à l'Ordre du Temple que quelques-uns ont fait dès longtemps remonter l'origine de la Franc-Maçonnerie et plus récemment celle du Régime Écossais Rectifié. À considérer le seul Régime Ecossais Rectifié, il ne paraît pouvoir se rattacher aux traditions templières que par une série de transformations et d'intermédiaires. Il a pu en provenir par greffes successives réitérées et en passant par toutes sortes de métamorphoses mais il n'en est point né, en tous les cas, comme la branche sort de l'arbre."

Notre auteur helvétique notait alors que depuis 1817 il ne fut plus question, pour la maçonnerie rectifiée, de se déclarer l'unique héritière des Templiers parce qu'il manquait d'actes authentiques officiels pour constater et prouver la filiation des deux ordres et il ajoutait : " Toutefois comme il y avait entre eux des rapports impossibles à nier, rapports prouvés par une tradition constante, par des monuments, par les hiéroglyphes mêmes des Tapis, on décida que ces rapports seraient conservés et consignés dans une instruction historique. "
Et voilà mes chers frères, la concrétisation de la pensée willermozienne. Voilà le profil du Rite et de ses perspectives templières. Tout cela est inclus dans le Convent des Gaules. Ces perspectives ne sont point encore proclamées ouvertement, car Willermoz faisait peut-être sien le conseil de " l'Homme de Cour " : " Le temps et moi, nous en valons deux autres. " En 1778 tout ceci semble clair et normatif pour le rite au yeux de Willermoz et des Strasbourgeois même si, ultérieurement, les relations entre Jean de Turckheim et Willermoz se détériorent et même si les idées de Saltzman et de Bernard de Turckheim sont appelées à s'écarter de celles de Willermoz ; nous n'en sommes pas là en novembre 1778, et Willermoz est fort loin de se douter d'ailleurs que les rituels de son Rite ne seront en fait définitivement achevés que bien après les deux Convents : celui des Gaules et celui de Wilhelmsbad. De toute façon l'architecture du Rite, telle que l'a tracée Willermoz, triomphera de tous les obstacles, comme a triomphé sa perspective templière.
Cependant, nous avons vu au passage que la doctrine retenue par les fondateurs du Rite était allusive, à propos des Templiers et des Maçons, à l'existence d'une " initiation primitive " dont procéderaient les uns et les autres.
Cette réflexion, dont on n'a pas encore pressenti au XVIIIe siècle les conséquences pour le Rite, nous conduit à traiter maintenant des ouvertures " ésotériques " du Rite Rectifié. Nous pourrions dire du Rite Rectifié de la fin du cycle, ou " post-guénonien " selon l'expression de quelques défenseurs de la Tradition.

Nous touchons désormais à l'exégèse symbolique et nous ne nous plaçons plus dans le cadre des limites formelles ou " formalistes " d'un siècle précis, celui de Willermoz.
Considéré dans son essence, fût-elle chrétienne, le Rite nous situe au début de la tradition à laquelle il se rattache (le Christianisme et la Maçonnerie), en même temps qu'aux fins ultimes du déroulement cyclique de cette tradition. Or, il y a là, des " possibilités ", au sens " guénonien " du terme, qui sont encore insoupçonnées lors de la gestation du rite rectifié, sauf peut-être dans la vision quasi prophétique de certains, car il y a une sorte de " prophétisme ", au sens noble du terme, de la Maçonnerie rectifiée résultant de la conjonction des courants biblico-chrétiens et maçonnico-templiers ; un prophétisme découlant de l'ésotérisme du Rite.
Nous abordons maintenant un thème fort délicat. Qui dit " ésotérisme " dit nécessairement perspective centrale et transhistorique. En l'occurrence ce n'est donc plus le Rite Écossais Rectifié, figé dans une interprétation du XVIIIe siècle, qui polarisera notre attention, mais ce que ce Rite détient essentiellement et potentiellement par rapport aux conceptions initiatiques de la Maçonnerie et dans le cadre spécifique de l'ésotérisme chrétien. À cet égard donc, le Christ y est bien évidemment, et même de façon précellente, " le Christ ". Mais, à ce niveau le plus éminent de tous, c'est la triplicité du pouvoir prophétique, sacerdotal et royal du Verbe Éternel qui domine toute perception spirituelle liée à l'aspect strictement ecclésial. Aussi les possibilités incluses dans la fonction du " Verus prophetas ab initio mundi per saocula currens ", ou encore du " Christus aeternus et filius dei et archangelus maximus ", selon la théologie de la première église de Jérusalem (1) et appelées à se développer dans cette fin de cycle, doivent-elles être présentes à l'esprit du maçon rectifié ouvert à l'ésotérisme.
À ce degré de connaissance, le Messie-Rédempteur se révèle dans son ipséité première de " Centre de tous les Centres " selon le terme des litanies, ou de " Lieu des Possibles ", deux expressions exprimant la même notion métaphysique. Or, qui ne voit qu'illuminé par ce soleil de pure intellection divine, le Christianisme, propre au Rite Rectifié, acquiert un rôle eschatologique accordé à la vision prophétique ? et qu'il évite de se muer en secte religieuse concurrente des églises dans le domaine qui est le leur et où s'exerce leur magistère incontesté.
Je crois d'ailleurs que les promoteurs du Rite ont envisagé ce danger de " cléricalisation " du Rite et que certains ont même entrevu cette dimension d'un prophétisme extra-temporel. Il y a chez Joseph de Maistre par exemple, un sens du prophétisme qui n'avait pas échappé à l'analyse de R. Guénon, soit que l'Eques a Floribus réfère au Christianisme né avant tous les siècles et dès lors extra-ecclésial, et à la " vraie Religion qui a bien plus de 18 siècles et qui naquit le jour que naquirent les jours " (1), soit encore qu'il recommande de se tenir " prêts pour un événement immense dans l'ordre divin, vers lequel nous marchons à une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observateurs " et d'ajouter " des oracles redoutables annoncent déjà que les temps sont arrivés " (2). Le comte dépassait donc amplement les étroitesses exégétiques.
Quant à Willermoz sa lettre du 3 février 1873, extraite avec d'autres du fonds Bernard de Turckheim, publiée et commentée par Antoine Faivre dans une récente livraison de la revue Renaissance Traditionnelle de M. R. Désaguliers, cette lettre montre que le Lyonnais ne sous-estimait pas les périls " sectarisants " du Rite. On en connaît le motif : Willermoz répond aux objections de Salzmann et B. de Turckheim qui souhaitaient la disparition de l'Ordre Intérieur de style trop immédiatement catholique à leurs yeux, mais désiraient conserver la " Profession ".
L'argumentation willermozienne repose sur la nécessité de maintenir, au contraire, des paliers dans l'ascension rectifiée : ceux du 4e degré et de l'Ordre Intérieur et il écrit : " Et que ferez-vous de ceux qui ont été mal choisis sinon des ennemis de l'Ordre et de ses principes qui, tout louables qu'ils sont par leur connexion avec la religion n'en deviendront que plus suspects au clergé et au gouvernement ? Comme il arrive aujourd'hui à Turin où l'on reproche aux Grands Profès d'être les instituteurs et les fauteurs d'une nouvelle secte de religion... et du moment qu'on mêle la religion à la maçonnerie, dans l'Ordre symbolique, on opérera sa ruine... Pour faire fructifier notre régime, nous mettons à découvert ses principes et son but particulier, nos discours oratoires deviennent des sermons, bientôt nos loges deviendront des églises ou des assemblées de piété religieuse... ce danger, mes amis, qui peut paraître chimérique est bien plus prochain qu'on pense... " Eh oui, mais les " fondamentalistes intégristes " l'ont vite oublié en confondant le respect des Rituels et de son esprit, avec l'adoration d'une Écriture Sainte et la vénération du pur littéralisme.
Sans doute ce que Willermoz entend défendre dans cette lettre, que le professeur Antoine Faivre qualifie justement de " capitale pour la compréhension du willermozisme ", c'est la séparation entre l'ordre symbolique (comprenant le grade de Maître Écossais) et la grande Profession, en étageant, par progression, les affirmations chrétiennes du Rite qui ne culmineront qu'au sommet et au terme d'une montée doctrinale sélective. Nous n'en retiendrons que cette notion du danger sectarisant que nous dénommerions plutôt, de nos jours, un danger " d'exotérisation " (et qui est lié à l'exclusivisme).
Willermoz a raison, il ne s'agit aucunement de chimères mais de périls sous-jacents tant à la spécification religieuse du Rite qu'à l'horizon mental de ses membres.
En fait cette sectarisation du Rite ne correspond pas à la perception ésotérique dont Guénon, par exemple, nous a fait connaître la nature cognitive.
Alors mes frères, il existe un autre mode d'interprétation du Rite qui échappe aux limites temporelles et mentales du milieu historique qui fut le sien, en ce siècle, d'ailleurs fort peu traditionnel, de la Révolution française. Ce mode interprétatif affirme tout aussi bien, sinon mieux que celui évoqué précédemment, le Nom et la doctrine du Rédempteur, la foi en lui, qui découle des rituels de Maître Écossais et de l'Ordre Intérieur, mais il se trouve accordé aux données propres à l'ésotérisme et à l'Unité transcendante des diverses religions. Enfin il se garde de sécréter une église parallèle. D'aucuns qualifieraient cette modalité interprétative de " melkitsedeqienne " ou d'" abrahamique " en ce qu'elle s'étend aux sémites de chair, et aux sémites en esprit appelés à cette grâce par Celui que révère le Rite Rectifié et qui tire son sacerdoce du Roi-Prêtre Melkitsedeq.
Cette herméneutique du Rite et de sa substance rituelle, cette " sémiologie initiatique ", nous les découvrirons précisément dans les deux paliers du Rite : l'Écossais de St-André et la Chevalerie de l'Ordre Intérieur.


Voici le quatrième grade placé sous le patronage de St André, le saint qui nous vaut d'être réunis ce jour. Il achève le cycle maçonnique et ouvre le cycle chrétien et chevaleresque de l'ordre. Il unit le haut et le bas. Grade central, il synthétise les aspects qui auraient pu diverger de David, et par la Croix du premier Juif disciple de Jésus. Il unit aussi les deux Testaments, les deux peuples - le Juif et le Gentil.
Vous savez combien j'ai médité sur le rôle de notre Rite dans l'économie spirituelle du judéo-christianisme et dans les événements liés à une conjoncture cyclique très proche de nous peut-être... Eh bien l'herméneutique nous ouvre à la compréhension de " l'ésotérisme judéo-chrétien " propre à ce grade. Si le bijou unit les deux faces du Testament, comme la Bible unit les deux Alliances, ne serait-il pas allusif aux paroles de Paul dans Romains 11, 24 lorsqu'il s'adresse aux chrétiens de son temps en ces termes : " Si toi tu as été coupé de l'olivier sauvage et enté contrairement à ta nature sur l'olivier franc, à plus forte raison seront-ils entés - il s'agit des Juifs - selon leur propre nature, sur leur propre olivier.
" Certes l'Apôtre a en vue un événement qui touche au prophétisme, mais qui pourrait bien s'appliquer à une période où notre Rite aurait une place de choix, lors de la gloire de l'olive et qu'évoquent peut-être ces paroles de l'Ange à Zorobabel en Zaccharie 4, 11-14 = " Qui sont ces deux oliviers à la droite et à la gauche du chandelier ?... Qui sont ces deux grappes d'olivier qui se trouvent auprès des deux entonnoirs d'or, et d'où l'or découle ?... Il me dit : Ce sont les deux fils de l'onction qui se trouvent près du Seigneur de toute la Terre. " On sait que, dans la vision de Zaccharie, le Candélabre soutient sept lampes comme la Menorah, et que ce sont les sept yeux de l'Éternel qui parcourent toute la terre, alors que les deux fils de l'onction ou les deux oliviers sont Zorobabel et Jésus le Grand Prêtre.
N'est-il pas étrange de retrouver ainsi un symbole qui se rapproche manifestement de ceux décrits dans le degré de Maître Écossais de St-André ? Comment ne pas entrevoir alors dans ce Rite une propédeutique à la grande rencontre, à la grande symbiose des deux peuples : juifs et chrétiens ? Si je me trompe vous me pardonnerez de m'être laissé emporter un instant sur les ailes de l'Esprit et d'avoir fait fructifier le talent évangélique du Rite Rectifié dans une banque étrangère à celui-ci... mais en suivant pour ce faire le conseil du Christ lui-même !
Le second exemple nous est fourni par l'Ordre Intérieur. Nous avons vu comment le génie willermozien avait su dégager le templarisme rectifié de tous les apports artificiels qui en rendaient méconnaissables les traits d'authentique chevalerie spirituelle.
Le voici désormais situé parmi les milices chevaleresques sub regula et doté d'une fin religieuse et d'une éthique assez analogues à celles des autres Ordres de chevalerie. Lui aussi dispose d'un " code d'honneur " qui fait obligation au chevalier et selon les termes de l'ancienne tenure, de se mettre " au service de la veuve, de l'orphelin, de l'opprimé, de la justice et de la paix de Dieu d'abord " ; aussi ne faudra-t-il pas s'étonner de retrouver dans les rituels du Rite des formules identiques à celles des Ordres de chevalerie qui prirent leur essor dans le siècle précédant l'an mille et dans une large mesure sous l'influence de Cluny. C'est alors seulement que l'esprit du christianisme pénétra de plus en plus la caste des chevaliers, donnant naissance à la chevalerie organisée.

Là s'arrête pourtant la comparaison entre les Ordres de chevalerie et l'Ordre Intérieur Rectifié et là débute en revanche, l'aventure de la chevalerie initiatique. Pourquoi ? Précisément parce que Willermoz a su soucher l'Ordre Intérieur sur les quatre degrés maçonniques et maintenir le lien spirituel entre l'Ordre Intérieur et l'Ordre du Temple ou plutôt entre la chevalerie de la Cité Sainte et la Milice du Temple telle qu'elle était à l'origine de sa vocation et telle que la voulait sa fin célestielle, pour employer le langage de la Queste du Saint Graal. Dans cette perspective l'Ordre Intérieur, à l'instar de l'Ordre du Temple, doit être conscient de l'Unité d'être de toute la chevalerie d'Occident et d'Orient, chrétienne ou non. Or si l'adoubement liturgique eut pour but très louable et très saint " d'élargir ici-bas les frontières du Royaume de Dieu ", selon l'expression de Léon Gautier, il était en " mode religieux " la poursuite ininterrompue d'un rite pré-chrétien et de même extra-chrétien. Un rite d'initiation dont les Templiers, ces soldats du Christ, connaissaient le sens profond, ésotérique, celui-là même que nous revendiquons pour distinguer la chevalerie rectifiée de l'exotisme religieux.
Vous avez deviné que cette chevalerie initiatique, référée au Temple, est celle de la " Massenie du Saint Graal "à laquelle Guénon fait allusion dans son ouvrage l'Ésotérisme de Dante, ou qu'il rattache à la " Garde de la Terre Sainte ". Il mettra d'ailleurs les Templiers en rapport avec les " Gardiens de la Terre Sainte " lorsqu'il établira une relation entre le centre des Templiers, celui de Jérusalem et la mystérieuse Salem de Melkitsedeq.
Guénon accorde enfin aux Templiers le " don des langues ", conscience intérieure de la véritable unité doctrinale les rendant capables de communiquer avec les représentants des autres traditions (1). À propos de l'ésotérisme chevaleresque, il admet que les Templiers aient, je cite : " possédé un grand secret de réconciliation entre le Judaïsme, le Christianisme et l'Islamisme " et qu'ils " buvaient le même Vin que les Kabbalistes et les soufis. " C'est à cette occasion enfin qu'il conclut comme suit : " et Boccace leur héritier en tant que Fidèle d'Amour ne fait-il pas affirmer par Melkitsedeq que la vérité des trois religions est indiscutable parce qu'elles ne sont qu'une en leur essence profonde ".
Bref, nous voici parvenus, toujours en suivant le Rite Rectifié et ses étapes, et dans la ligne même de son ésotérisme judéo-chrétien, puis chrétien, puis chevaleresque, au point central où tout le monothéisme s'unifie, au centre à partir duquel l'universalisation noachite de la tradition d'Abraham devient visible, compréhensible et s'ouvre à toutes les Traditions initiatiques d'Orient et d'Occident :

- Avec l'Écossais de St-André, l'Ordre maçonnique se découvre chrétien... mais par la racine ésotérique de la Maçonnerie, les deux Alliances s'unissent là en un seul sceau, celui du Bouclier de David.
- Avec l'Ordre Intérieur, le Christianisme du Rite s'élève d'un degré en s'armant pour la défense du Christ, mais, par la racine ésotérique du Temple, les trois Traditions monothéistes se retrouvent là, dans la garde de la Terre Sainte et de son unique dépôt, au centre de tout l'Univers traditionnel d'Orient et d'Occident. Tel est le temple de la Cité Sainte typifié par la Chevalerie Templière d'Occident et que mon regretté filleul dans l'Ordre et ami très cher, Henry Corbin - auquel je rends aujourd'hui un ultime hommage -, a magnifiquement décrit dans l'introduction analytique aux Sept Traités des Compagnons Chevaliers de l'Islam iranien ; je le cite pour clore ce chapitre (2).

" Déjà entre les Templiers de St Bernard et les Templiers du Graal de Wolfram von Eschenbach et d'Albrecht von Scharfenberg il y a une progression dans un sens ésotérique qui n'est pas étranger à la gnose chevaleresque d'origine primordiale : la " fotowwat ". II y a plus. Jamais le souvenir du Temple et des Templiers n'a pu être déraciné en Occident. Il ne s'inscrit pas seulement dans la topographie où nous pouvons encore facilement en suivre les traces, mais aussi dans une aspiration secrète et continue des consciences. Aussi voyons-nous reparaître et revendiquer au XVIIIe siècle, avec la maçonnerie templière, l'héritage du Temple... Ce n'est point par des documents d'archives et des actes notariés que l'authenticité de cette descendance peut être garantie, bien que les traditions qui font état du rôle de l'Écosse pour sa transmission à travers les siècles obscurs, recèlent quelque chose qui n'est peut-être pas de l'histoire mais n'est pas non plus mythe ou pure légende. La résurgence de la chevalerie templière comme chevalerie mystique au cœur de l'ésotérisme en Occident au XVIIIe siècle est une illustration par excellence du passage de la chevalerie guerrière à la chevalerie mystique...
... "II est superflu de rappeler ici le passage de la Maçonnerie opérative à la Maçonnerie symbolique s'effectuant par le lien qui, au Moyen Age, unit les maçons constructeurs de cathédrales avec les Chevaliers du Temple. "
Ce lien... est celui de l'ésotérisme et d'un compagnonnage divin dont le traité iranien nous montre qu'il rassemble les hommes de désir ou les " Amis de Dieu " dans un ordre à vocation chevaleresque et prophétique dont Abraham le Père des croyants donne la personnification.
Une chevalerie transhistorique et finalement, par là même, transconfessionnelle, mais non point a-confessionnelle, une philoxénie spirituelle qui fait du chevalier et dans son for intérieur, un " errant " et un " étranger " sur terre, comme Dieu lui-même se qualifie dans un psaume. Un ami de tous les étrangers qu'il accueille à sa table et avec qui il rompt le pain, partage le sel et boit le vin comme le fit Abraham avec les trois entités angéliques. Une chevalerie qui n'a que faire des serments car, comme le dit une innovation heureuse de nos rituels, elle n'en peut rompre aucun si elle ne comprend dans son sein que des hommes aptes à saisir le sens caché des signes, que des hommes épurés et par là incapables de commettre vilenies et bassesses par la parole, l'acte, l'écrit, la manœuvre souterraine ou la dénonciation d'autrui, etc. Une chevalerie d'hommes, ni clercs ni pourtant laïcs, et qui habitent au sein du Temple johannite comme les " Gottes Freunde " de la mystique rhénane, d'hommes déjà morts à leur moi, même celui de leur justification religieuse, et qui ne " meurent " plus lors de la mort physique et de ce que l'Écriture nomme la " deuxième mort ".
Chevalerie précellente entre toutes, qui prend le sens de sodalité ésotérique et hiérarchique = un secret de condition divine, un secret de la double nature de l'Envoyé de Dieu !

J'en ai terminé avec cette évocation abrahamique et l'ésotérisme du Rite m'aura permis de joindre la mystique du Rhin à celle du Rhône, tout comme le Rite, né au Convent des Gaules, nouait la science et la foi des Strasbourgeois à celles des Lyonnais.
Sans doute, cette peinture ésotérique est-elle comme recouverte d'une brume qui sied à un tel type de description picturale. Vous ne me tiendrez pas rigueur car la même brume est celle de Lugdunum, énigmatique ; elle laisse à peine deviner les traits de tels de nos maçons rectifiés lyonnais, actuels, et ardents défenseurs du Rite de Jean-Baptiste Willermoz, dans cette ville secrète et mystérieuse où ils sont comme la postérité spirituelle des grands maçons dont j'ai évoqué la mémoire au cours de ce long exposé. C'est pour moi l'occasion de remercier particulièrement mon vieux compagnon de route Raymond Peillon, et bien sûr Michel-Henri Coste, Albert Girod, Paul Prudent et d'autres encore que je ne puis citer pour... éviter les oublis et qui me le pardonneront.

 

source : http://www.hermanubis.com.br/artigos/FR/artigoemfrances003WillermozetleRER.htm 

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