Overblog Tous les blogs Top blogs Lifestyle
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité
Loge de Recherche Laurence Dermott

Rechercher dans la Fraternité et la Tolérance.

Contre les Hérésies dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur (2)

Publié le 7 Décembre 2012 par Irénée de Lyon dans Gnose

ORIGINE DU VALENTINISME

1. LES ANCÊTRES DES VALENTINIENS

Simon le Magicien et Ménandre

Il s'agit en effet de Simon de Samarie, ce magicien dont Luc, disciple et compagnon des apôtres, dit : « Il se trouvait déjà auparavant dans la ville un homme du nom de Simon, qui exerçait la magie et émerveillait les gens de Samarie. Il prétendait être quelqu'un de grand. Tous s'attachaient à lui du petit au grand et disaient : Cet homme est la Puissance de Dieu, celle qu'on appelle la Grande. Ils s'attachaient à lui, parce que depuis longtemps il les avait émerveillés par ses pratiques magiques » Ce Simon donc feignit d'embrasser la foi. Il pensa que les apôtres eux aussi opéraient des guérisons par la magie, et non par la puissance de Dieu. Les voyant remplir de l'Esprit Saint, par l'imposition des mains, ceux qui avaient cru en Dieu par le Christ Jésus qu'ils annonçaient, il s'imagina que c'était par l'effet d'un savoir magique plus grand encore qu'ils faisaient cela et offrit de l'argent aux apôtres afin de recevoir, lui aussi, ce pouvoir de donner l'Esprit Saint à qui il voudrait. Mais il s'entendit dire par Pierre : « Périsse ton argent avec toi, puisque tu as pensé pouvoir acquérir le don de Dieu à prix d'argent ! Il n'y a pour toi ni part ni lot en cette affaire, car ton cœur n'est pas droit devant Dieu. Je vois que tu es plongé dans un fiel amer et lié par l'iniquité. » Il n'en devint que plus incrédule à l'égard de Dieu. Dans son désir de rivaliser avec les apôtres et de devenir célèbre lui aussi, il s'appliqua davantage encore à toutes les pratiques magiques, au point de rendre muets d'admiration une foule d'hommes. Il vivait au temps de l'empereur Claude, qui, dit-on, alla jusqu'à l'honorer d'une statue pour sa magie. C'est ainsi qu'il fut glorifié par un grand nombre à l'égal de Dieu. C'était lui-même, enseignait-il, qui s'était manifesté parmi les Juifs comme Fils, qui était descendu en Samarie comme Père et qui était venu parmi les autres nations comme Esprit Saint : il était la suprême Puissance, c'est-à-dire le Père qui est au-dessus de toutes choses, et il consentait à être appelé de tous les noms dont l'appelaient les hommes.
Simon de Samarie, de qui dérivèrent toutes les hérésies, édifia sa secte sur le système que voici. Ayant acheté à Tyr, en Phénicie, une certaine Hélène, qui y exerçait le métier de prostituée, il se mit à parcourir le pays avec elle, disant qu'elle était sa Pensée première, la Mère de toutes choses, celle par laquelle, à l'origine, il avait eu l'idée de faire les Anges et les Archanges. Cette Pensée avait bondi hors de lui : sachant ce que voulait son Père, elle était descendue vers les lieux inférieurs et avait enfanté les Anges et les Puissances, par lesquels fut ensuite fait ce monde. Mais, après qu'elle les eut enfantés, elle avait été retenue prisonnière par eux par malveillance, parce qu'ils ne voulaient pas passer pour être la progéniture de qui que ce fût. Lui-même, en effet, fut totalement ignoré d'eux : quant à sa Pensée, elle fut retenue prisonnière par les Puissances et les Anges qu'elle avait émis : pour qu'elle ne pût remonter vers son Père, elle fut accablée par eux de toute espèce d'outrages, jusqu'à être enfermée dans un corps humain et à être comme transvasée, au cours des siècles, dans différents corps de femme. Elle fut, entre autres, en cette Hélène qui causa la guerre de Troie ; et ainsi s'explique que Stésichore, pour l'avoir outragée dans ses poèmes, devint aveugle, tandis que, après s'être repenti et l'avoir célébrée dans ses «palinodies », il recouvra la vue. Tout en passant ainsi de corps en corps et en ne cessant de subir des outrages, pour finir elle vécut même dans un lieu de prostitution : c'était la «brebis perdue».
C'est pourquoi il vint en personne, afin de la recouvrer la première et de la délivrer de ses liens, afin aussi de procurer le salut aux hommes par la « connaissance » de lui-même. Car, comme les Anges gouvernaient mal le monde, du fait que chacun d'eux convoitait le commandement, il vint pour redresser cette situation. Il descendit, en se métamorphosant et en se rendant semblable aux Principautés, aux Puissances et aux Anges : c'est ainsi qu'il se montra également parmi les hommes comme un homme, quoique n'étant pas homme, et qu'il parut souffrir en Judée, sans souffrir réellement. Quant aux prophètes, c'est sous l'inspiration des Anges auteurs du monde qu'ils avaient débité leurs prophéties. Aussi les fidèles de Simon et d'Hélène ne devaient-ils plus se soucier d'eux, mais, en hommes libres, faire tout ce qu'ils voulaient : ce qui sauvait les hommes, c'était la grâce de Simon, non les œuvres justes. Car il n'y avait point d'œuvres justes par nature, mais seulement par convention, selon qu'en avaient disposé les Anges auteurs du monde dans le but de réduire les hommes en esclavage par de tels commandements. Aussi Simon promettait-il de détruire le monde et de libérer les siens de la domination des Auteurs du monde.
Leurs mystagogues vivent donc dans la débauche, et, d'autre part, s'adonnent à la magie, chacun autant qu'il peut. Ils usent d'exorcismes et d'incantations. Ils recourent aussi aux philtres, aux charmes, aux démons dits parèdres et oniropompes et à toutes les autres pratiques magiques. Ils possèdent une image de Simon représenté sous les traits de Zeus et une image d'Hélène sous ceux d'Athéna, et ils les adorent. Ils portent aussi un nom dérivé de Simon, l'initiateur de leur doctrine impie, puisqu'ils sont appelés Simoniens, et c'est d'eux que tire son origine la gnose au nom menteur, ainsi qu'il est loisible de l'apprendre par leurs déclarations mêmes.
Il eut pour successeur Ménandre, originaire de Samarie, qui atteignit, lui aussi, au faîte de la magie. La première Puissance, disait-il, était inconnue de tous ; quant à lui, il était le Sauveur envoyé des lieux invisibles pour le salut des hommes. Le monde avait été fait par des Anges, lesquels, affirmait-il à l'instar de Simon, avaient été émis par la Pensée. Par la magie qu'il enseignait, il donnait une gnose permettant de vaincre les Anges mêmes qui avaient fait le monde. Car, du fait qu'ils étaient baptisés en lui, ses disciples recevaient la résurrection : ils ne pourraient plus mourir, mais se maintiendraient à l'abri du vieillissement et de la mort.

Saturnin et Basilide

Prenant comme point de départ la doctrine de ces deux hommes, Saturnin, originaire d'Antioche près de Daphné, et Basilide donnèrent naissance à des écoles divergentes, l'un en Syrie, l'autre à Alexandrie. Pour Saturnin, tout comme pour Ménandre, il existe un Père inconnu de tous, qui a fait les Anges, les Archanges, les Vertus et les Puissances. Sept d'entre ces Anges ont fait le monde et tout ce qu'il renferme. L'homme, lui aussi, est l'ouvrage des Anges. Une image resplendissante, venue d'en haut, de la suprême Puissance, leur était soudainement apparue. N'ayant pu la retenir, dit Saturnin, parce qu'elle était aussitôt remontée dans les hauteurs, ils s'excitèrent les uns les autres en disant : « Faisons un homme selon l'image et selon la ressemblance ". » Ainsi fut fait ; mais, par suite de la faiblesse des Anges, l'ouvrage modelé par eux ne pouvait se tenir debout et se tortillait à la façon d'un ver. Alors la Puissance d'en haut en eut pitié, parce qu'il avait été fait à sa ressemblance, et lui envoya une étincelle de vie qui le redressa, le mit debout et le fit vivre. Après la mort, dit Saturnin, cette étincelle de vie remonte vers ce qui est de même nature qu'elle ; quant au reste, il retourne aux éléments dont il a été tiré.
Le Sauveur, affirme-t-il encore, est inengendré, sans corps ni figure, et c'est d'une manière purement apparente qu'il s'est fait voir comme homme. Le Dieu des Juifs est l'un des Anges. Parce que le Père voulait détruire tous les Archontes, le Christ est venu pour la destruction du Dieu des Juifs et pour le salut de ceux qui croiraient en lui. Ces derniers sont ceux qui ont en eux l'étincelle de vie. En effet, dit-il, deux races d'hommes ont été modelées par les Anges, l'une mauvaise, l'autre bonne : comme les démons donnaient leur aide aux mauvais, le Sauveur est venu pour la destruction des hommes pervers et des démons et pour le salut des bons. Le mariage et la génération, dit-il encore, viennent de Satan. La plupart de ses disciples s'abstiennent de viandes et trompent nombre d'hommes par cette tempérance simulée. Quant aux prophéties, elles ont été faites, les unes sous l'action des Anges auteurs du monde, les autres sous celle de Satan. Ce dernier, affirme Saturnin, est lui aussi un Ange, mais un Ange opposé aux Auteurs du monde et, par-dessus tout, au Dieu des Juifs.
Basilide, pour paraître avoir trouvé quelque chose de plus élevé et de plus persuasif, étendit à l'infini le développement de sa doctrine. D'après lui, du Père inengendré est né d'abord l'Intellect, puis de l'Intellect le Logos, puis du Logos la Prudence, puis de la Prudence la Sagesse et la Puissance, puis de la Puissance et de la Sagesse les Vertus, les Archontes et les Anges qu'il appelle premiers et par qui a été fait le premier ciel. Puis, par émanation à partir de ceux-ci, d'autres Anges sont venus à l'existence et ont fait un second ciel semblable au premier. De la même manière, d'autres Anges encore sont venus à l'existence par émanation à partir des précédents, comme réplique de ceux qui sont au-dessus d'eux, et ont fabriqué un troisième ciel. Puis, de cette troisième série d'Anges, une quatrième est sortie par dégradation, et ainsi de suite. De cette manière, assurent-ils, sont venues à l'existence des séries successives d'Archontes et d'Anges, et jusqu'à 365 cieux. Et c'est pour cette raison qu'il y a ce même nombre de jours dans l'année, conformément au nombre des cieux.
Les Anges qui occupent le ciel inférieur, celui que nous voyons, ont fait tout ce que renferme le monde et se sont partagé entre eux la terre et les nations qui s'y trouvent. Leur chef est celui qui passe pour être le Dieu des Juifs. Celui-ci ayant voulu soumettre les autres nations à ses hommes à lui, c'est-à-dire aux Juifs, les autres Archontes se dressèrent contre lui et le combattirent. Pour ce motif aussi les autres nations se dressèrent contre la sienne. Alors le Père inengendré et innommable, voyant la perversité des Archontes, envoya l'Intellect, son Fils premier-né — c'est lui qu'on appelle le Christ — pour libérer de la domination des Auteurs du monde ceux qui croiraient en lui. Celui-ci apparut aux nations de ces Archontes, sur terre, sous la forme d'un homme, et il accomplit des prodiges. Par conséquent, il ne souffrit pas lui-même la Passion, mais un certain Simon de Cyrène fut réquisitionné et porta sa croix à sa place. Et c'est ce Simon qui, par ignorance et erreur, fut crucifié, après avoir été métamorphosé par lui pour qu'on le prît pour Jésus ; quant à Jésus lui-même, il prit les traits de Simon et, se tenant là, se moqua des Archontes. Etant en effet une Puissance incorporelle et l'Intellect du Père inengendré, il se métamorphosa comme il voulut, et c'est ainsi qu'il remonta vers Celui qui l'avait envoyé, en se moquant d'eux, parce qu'il ne pouvait être retenu et qu'il était invisible à tous. Ceux donc qui « savent » cela ont été délivrés des Archontes auteurs du monde. Et l'on ne doit pas confesser celui qui a été crucifié, mais celui qui est venu sous une forme humaine, a paru crucifié, a été appelé Jésus et a été envoyé par le Père pour détruire, par cette « économie », les œuvres des Auteurs du monde. Si quelqu'un confesse le crucifié, dit Basilide, il est encore esclave et sous la domination de ceux qui ont fait les corps ; mais celui qui le renie est libéré de leur emprise et connaît l'« économie» du Père inengendré.
Il n'y a de salut que pour l'âme seule, car le corps est corruptible par nature. Les prophéties proviennent elles aussi des Archontes auteurs du monde, mais la Loi provient à titre propre de leur chef, c'est-à-dire de celui qui a fait sortir le peuple de la terre d'Egypte. On doit mépriser les viandes offertes aux idoles, les tenir pour rien et en user sans la moindre crainte ; on doit tenir également pour matière indifférente les autres actions, y compris toutes les formes possibles de débauche. Ces gens-là recourent eux aussi à la magie, aux incantations, aux invocations et aux autres pratiques magiques. Ils inventent des noms qu'ils disent être ceux des Anges ; ils prétendent que tels sont dans le premier ciel, tels autres dans le second, et ainsi de suite ; ils s'évertuent de la sorte à exposer les noms des Archontes, des Anges et des Vertus de leurs 365 prétendus cieux. De même, ils disent que le nom sous lequel est descendu et remonté le Sauveur est Caulacau.
Celui donc qui aura appris ces choses et connaîtra tous les Anges et leurs origines deviendra lui-même invisible et insaisissable aux Anges et aux Puissances, comme l'a été Caulacau. De même que le Fils a été inconnu à tous, ainsi eux-mêmes ne pourront être connus par personne : tandis qu'ils connaîtront tous les Anges et franchiront leurs domaines respectifs, ils resteront pour eux tous invisibles et inconnus. « Pour toi, disent-ils, connais-les tous, mais qu'aucun ne te connaisse ! » Pour ce motif, des gens de cette sorte sont prêts à tous les reniements : bien mieux, ils ne peuvent pas même souffrir pour le Nom, puisqu'ils sont semblables aux Éons. Peu d'hommes sont capables d'un tel savoir : il n'y en a qu'un sur mille, deux sur dix mille. Les Juifs, disent-ils, n'existent plus, et les chrétiens n'existent pas encore. Leurs mystères ne doivent absolument pas être divulgués, mais tenus secrets par le moyen du silence.
Ils déterminent la position des 365 cieux de la même manière que les astrologues : empruntant leurs principes, ils les adaptent au caractère propre de leur doctrine. Leur chef est Abraxas, et c'est pour cela qu'il possède le nombre 365.

Carpocrate et ses disciples

Selon Carpocrate et ses disciples, le monde avec ce qu'il contient a été fait par des Anges de beaucoup inférieurs au Père inengendré. Jésus était né de Joseph ; semblable à tous les autres hommes, il fut supérieur à tous en ce que son âme, qui était forte et pure, conserva le souvenir de ce qu'elle avait vu dans la sphère du Père inengendré. Pour ce motif, une force lui fut envoyée par le Père pour lui permettre d'échapper aux Auteurs du monde ; ayant traversé tous leurs domaines et ayant été délivrée en tous, elle remonta jusqu'au Père. Et il en va de même pour les âmes qui embrassent des dispositions semblables aux siennes. L'âme de Jésus, disent-ils, éduquée dans les coutumes des Juifs, les a méprisées ; c'est pourquoi elle a reçu des forces grâce auxquelles elle a détruit les passions qui se trouvaient dans les hommes à titre de châtiment.
L'âme donc qui, à l'instar de celle de Jésus, est capable de mépriser les Archontes auteurs du monde, reçoit pareillement une force lui permettant d'accomplir les mêmes actes. Aussi en sont-ils venus à un tel degré d'orgueil, que certains d'entre eux se disent égaux à Jésus, tandis que d'autres se déclarent encore plus forts que lui et que d'autres se prétendent supérieurs à ses disciples, comme Pierre et Paul et les autres apôtres, qui ne le cèdent eux-mêmes en rien à Jésus. Car leurs âmes, provenant de la même sphère et, pour ce motif, méprisant pareillement les Auteurs du monde, ont été gratifiées de la même force et retournent au même lieu. Et s'il arrive que quelqu'un méprise plus que Jésus les choses d'ici-bas, il peut lui être supérieur.
Ils recourent, eux aussi, aux pratiques magiques, aux incantations, aux philtres, aux charmes, aux démons parèdres et envoyeurs de songes et aux autres infamies. Ils disent qu'ils ont le pouvoir de dominer déjà sur les Archontes et les Auteurs de ce monde, et non seulement sur eux, mais sur tous leurs ouvrages que renferme le monde. Ces gens-là, eux aussi, ont été envoyés par Satan vers les païens pour faire calomnier le nom vénérable de l'Eglise, afin que les hommes, entendant de diverses manières parler d'eux et s'imaginant que nous leur sommes tous pareils, détournent leurs oreilles de la prédication de la vérité, ou que, voyant également leur conduite, ils nous enveloppent tous dans la même diffamation. Cependant nous n'avons rien de commun avec eux, ni dans la doctrine, ni dans les mœurs, ni dans la vie quotidienne; mais ces gens, qui vivent dans la débauche et professent des doctrines impies, se servent du Nom comme d'un voile dont ils couvrent leur malice. Aussi «leur condamnation sera-t-elle juste», et recevront-ils de Dieu le digne salaire de leurs œuvres.
Ils en sont venus à un tel degré d'aberration qu'ils affirment pouvoir commettre librement toutes les impiétés, tous les sacrilèges. Le bien et le mal, disent-ils, ne relèvent que d'opinions humaines. Et les âmes devront de toute façon, moyennant leur passage dans des corps successifs, expérimenter toutes les manières possibles de vivre et d'agir — à moins que, se hâtant, elles n'accomplissent d'un coup, en une seule venue, toutes ces actions que non seulement il ne nous est pas permis de dire et d'entendre, mais qui ne nous viendraient même pas à la pensée et que nous ne croirions pas si on venait à les mettre sur le compte d'hommes vivant dans les mêmes cités que nous. Donc, d'après leurs propres écrits, il faut que leurs âmes expérimentent toutes les manières possibles de vivre, en sorte que, à leur sortie du corps, elles ne soient en reste de rien ; autrement dit, elles doivent faire en sorte que rien ne manque à leur liberté, faute de quoi elles se verraient contraintes de retourner dans un corps. Voilà pourquoi, disent-ils, Jésus a dit cette parabole : « Tandis que tu es en chemin avec ton adversaire, fais en sorte de te libérer de lui, de peur qu'il ne te livre au juge, que le juge ne te livre à l'huissier et que celui-ci ne te jette en prison. En vérité, je te le dis, tu ne sortiras pas de là que tu n'aies remboursé jusqu'au dernier sou. » L'adversaire, disent-ils, c'est un des Anges qui sont dans le monde, celui qu'on nomme le Diable ; il a été fait, à les en croire, pour conduire les âmes des défunts de ce monde à l'Archonte. Cet Archonte est, d'après eux, le premier des Auteurs du monde ; il livre les âmes à un autre Ange, qui est son huissier, pour que celui-ci les enferme dans d'autres corps : car, disent-ils, c'est le corps qui est la prison. Quant à la parole : « Tu ne sortiras pas de là que tu n'aies remboursé jusqu'au dernier sou », ils l'interprètent de la façon suivante : nul ne s'affranchit du pouvoir des Anges qui ont fait le monde, mais chacun passe sans cesse d'un corps dans un autre, et cela aussi longtemps qu'il n'a pas accompli toutes les actions qui se font en ce monde ; lorsqu'il n'en manquera plus aucune, son âme, devenue libre, s'élèvera vers le Dieu qui est au-dessus des Anges auteurs du monde. Ainsi seront sauvées toutes les âmes, soit que, se hâtant, elles s'adonnent à toutes les actions en question au cours d'une seule venue, soit que, passant de corps en corps et y accomplissant toutes les espèces d'actions voulues, elles acquittent leur dette et soient ainsi libérées de la nécessité de retourner dans un corps.
Commettent-ils effectivement toutes ces impiétés, toutes ces abominations, tous ces crimes ? Pour ma part, j'ai quelque peine à le croire. Quoi qu'il en soit, c'est bien là ce qui se trouve écrit dans leurs ouvrages et c'est ce qu'ils exposent eux-mêmes. A les en croire, Jésus aurait communiqué des secrets à part à ses disciples et apôtres, et il leur aurait demandé de les transmettre à part à ceux qui en seraient dignes et auraient la foi. C'est en effet par la foi et l'amour qu'on est sauvé ; tout le reste est indifférent ; selon l'opinion des hommes, cela est appelé tantôt bon, tantôt mauvais, mais en réalité il n'y a rien qui, de sa nature, soit mauvais.
Certains d'entre eux marquent même leurs disciples au fer rouge à la partie postérieure du lobe de l'oreille droite. Au nombre des leurs était cette Marcellina, qui vint à Rome sous Anicet et causa la perte d'un grand nombre. Ils se décernent le titre de « gnostiques ». Ils possèdent des images, les unes peintes, les autres faites de diverses matières : car, disent-ils, un portrait du Christ fut fait par Pilate du temps où Jésus vivait parmi les hommes. Ils couronnent ces images et les exposent avec celles des philosophes profanes, c'est-à-dire avec celles de Pythagore, de Platon, d'Aristote et des autres. Ils rendent à ces images tous les autres honneurs en usage chez les païens.

Cérinthe

Un certain Cérinthe, en Asie, enseigna la doctrine suivante. Ce n'est pas le premier Dieu qui a fait le monde, mais une Puissance séparée par une distance considérable de la Suprême Puissance qui est au-dessus de toutes choses et ignorant le Dieu qui est au-dessus de tout. Jésus n'est pas né d'une Vierge — car cela lui paraît impossible —, mais il a été le fils de Joseph et de Marie par une génération semblable à celle de tous les autres hommes, et il l'a emporté sur tous par la justice, la prudence et la sagesse. Après le baptême, le Christ, venant d'auprès de la Suprême Puissance qui est au-dessus de toutes choses, est descendu sur Jésus sous la forme d'une colombe ; c'est alors que ce Christ a annoncé le Père inconnu et accompli des miracles ; puis, à la fin, il s'est de nouveau envolé de Jésus : Jésus a souffert et est ressuscité, mais le Christ est demeuré impassible, du fait qu'il était pneumatique.

Ébionites et Nicolaïtes

Ceux qu'on appelle Ébionites admettent que le monde a été fait par le vrai Dieu, mais, pour ce qui concerne le Seigneur, ils professent les mêmes opinions que Cérinthe et Carpocrate. Ils n'utilisent que l'Évangile selon Matthieu, rejettent l'apôtre Paul qu'ils accusent d'apostasie à l'égard de la Loi. Ils s'appliquent à commenter les prophéties avec une minutie excessive. Ils pratiquent la circoncision et persévèrent dans les coutumes légales et dans les pratiques juives, au point d'aller jusqu'à adorer Jérusalem, comme étant la maison de Dieu.
Les Nicolaïtes ont pour maître Nicolas, un des sept premiers diacres qui furent constitués par les apôtres. Ils vivent sans retenue. L'Apocalypse de Jean manifeste pleinement qui ils sont : ils enseignent que la fornication et la manducation des viandes offertes aux idoles sont choses indifférentes. Aussi l'Écriture dit-elle à leur propos : « Mais tu as pour toi que tu hais les œuvres des Nicolaïtes, que je hais moi aussi. »

Cerdon et Marcion

Un certain Cerdon, prit, lui aussi, comme point de départ la doctrine des gens de l'entourage de Simon ; il résida à Rome sous Hygin, le neuvième à détenir la fonction de l'épiscopat par succession à partir des apôtres et enseigna que le Dieu annoncé par la Loi et les prophètes n'est pas le Père de notre Seigneur Jésus-Christ : car le premier a été connu et le second est inconnaissable, l'un est juste et l'autre est bon.
Il eut pour successeur Marcion, originaire du Pont, qui développa son école en blasphémant avec impudence le Dieu annoncé par la Loi et les prophètes : d'après lui, ce Dieu est un être malfaisant, aimant les guerres, inconstant dans ses résolutions et se contredisant lui-même. Quant à Jésus, envoyé par le Père qui est au-dessus du Dieu Auteur du monde, il est venu en Judée au temps du gouverneur Ponce Pilate, procurateur de Tibère César ; il s'est manifesté sous la forme d'un homme aux habitants de la Judée, abolissant les prophètes, la Loi et toutes les œuvres du Dieu qui a fait le monde et que Marcion appelle aussi le Cosmocrator. En plus de cela, Marcion mutile l'Évangile selon Luc, éliminant de celui-ci tout ce qui est relatif à la naissance du Seigneur, retranchant aussi nombre de passages des enseignements du Seigneur, ceux précisément où celui-ci confesse de la façon la plus claire que le Créateur de ce monde est son Père. Par là, Marcion a fait croire à ses disciples qu'il est plus véridique que les apôtres qui ont transmis l'Évangile, alors qu'il met entre leurs mains, non pas l'Évangile, mais une simple parcelle de cet Évangile. Il mutile de même les épîtres de l'apôtre Paul, supprimant tous les textes où l'Apôtre affirme de façon manifeste que le Dieu qui a fait le monde est le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, ainsi que tous les passages où l'Apôtre fait mention de prophéties annonçant par avance la venue du Seigneur.
Selon Marcion, il n'y aura de salut que pour les âmes seulement, pour celles du moins qui auront appris son enseignement ; quant au corps, du fait qu'il a été tiré de la terre, il ne peut avoir part au salut. A son blasphème contre Dieu, il ajoute encore, en vrai porte-parole du diable et en contradicteur achevé de la vérité, l'assertion que voici : Caïn et ses pareils, les gens de Sodome, les Égyptiens et ceux qui leur ressemblent, les peuples païens qui se sont vautrés dans toute espèce de mal, tous ceux-là ont été sauvés par le Seigneur lors de sa descente aux enfers, car ils sont accourus vers lui et il les a pris dans son royaume ; au contraire, Abel, Hénoch, Noé et les autres «justes», Abraham et les patriarches issus de lui, ainsi que tous les prophètes et tous ceux qui ont plu à Dieu, tous ceux-là n'ont point eu part au salut : voilà ce qu'a proclamé le Serpent qui résidait en Marcion ! En effet, dit Marcion, ces «justes» savaient que leur Dieu était sans cesse en train de les tenter; croyant qu'il les tentait alors encore, ils ne sont pas accourus à Jésus et n'ont pas cru à son message : aussi leurs âmes sont-elles demeurées aux enfers.
Puisque ce Marcion est le seul qui ait eu l'audace de mutiler ouvertement les Écritures et qu'il s'est attaqué à Dieu plus impudemment que tous les autres, nous le contredirons séparément : nous le convaincrons d'erreur à partir de ses écrits et, Dieu aidant, nous le réfuterons à partir des paroles du Seigneur et de l'Apôtre qu'il a conservées et qu'il utilise. Pour l'instant il nous faut faire mention de lui, pour que tu saches que tous ceux qui, de quelque manière que ce soit, adultèrent la vérité et blessent la prédication de l'Église, sont les disciples et les successeurs de Simon, le magicien de Samarie. Bien que, dans le but de tromper autrui, ils se gardent d'avouer le nom de leur maître, c'est pourtant sa doctrine qu'ils enseignent; ils mettent en avant le Nom du Christ Jésus comme un appât, mais c'est l'impiété de Simon qu'ils propagent sous des formes diverses, causant ainsi la perte d'un grand nombre ; par ce Nom excellent, ils répandent leur détestable doctrine ; sous la douceur et la beauté de ce Nom, ils présentent le venin amer et pernicieux du Serpent, qui fut l'initiateur de l'apostasie.

Sectes diverses

A partir de ceux que nous venons de dire ont déjà surgi les multiples ramifications de multiples sectes, par le fait que beaucoup parmi ces gens-là — ou, pour mieux dire, tous — veulent être des maîtres : quittant la secte dans laquelle ils se sont trouvés et échafaudant une doctrine à partir d'une autre doctrine, puis encore une autre à partir de la précédente, ils s'évertuent à enseigner du neuf, en se donnant eux-mêmes pour les inventeurs du système qu'ils ont ainsi fabriqué.
Ainsi, par exemple, des gens qui s'inspirent de Saturnin et de Marcion et qu'on appelle Encratites ont proclamé le rejet du mariage, répudiant l'antique ouvrage modelé par Dieu et accusant de façon détournée Celui qui a fait l'homme et la femme en vue de la procréation; ils ont introduit l'abstinence de ce qu'ils disent animé, ingrats qu'ils sont envers le Dieu qui a fait toutes choses ; ils nient également le salut du premier homme. Ce dernier point fut inventé chez eux à notre époque, quand un certain Tatien introduisit le premier ce blasphème. Ce dernier avait été l'auditeur de Justin ; aussi longtemps qu'il fut avec lui, il n'avança rien de semblable, mais, après son martyre, il se sépara de l'Église ; s'enflant à la pensée qu'il était un maître et se croyant, dans son orgueil, supérieur à tout le monde, il voulut donner un trait distinctif à son école : comme les disciples de Valentin, il imagina des Éons invisibles; comme Marcion et Saturnin, il proclama que le mariage était une corruption et une débauche ; de lui-même, enfin, il s'inscrivit en faux contre le salut d'Adam.
D'autres, en revanche, ont pris comme point de départ les doctrines de Basilide et de Carpocrate ; ils ont introduit les unions libres, les noces multiples, l'usage indifférent des viandes offertes aux idoles : Dieu, disent-ils, n'a cure de tout cela. Et que sais-je encore ? Car il est impossible de dire le nombre de ceux qui, d'une manière ou d'une autre, se sont écartés de la vérité.

 

Source : http://livres-mystiques.com/partieTEXTES/StIrenee/livre1.html

commentaires
Publicité

Le Dieu des chrétiens se révèle en Jésus-Christ (3)

Publié le 5 Décembre 2012 par Gamaliel21 dans Spiritualité

A) JONATHAN N'EST PAS LE FILS UNIQUE DU GRAND GOELAND
 
Pour les chrétiens, Jésus Christ est le Fils Unique du Père. Ici, Jésus est un initié parmi d'autres et comme les autres. L'homme de Nazareth n'est qu'un modèle de la libération à laquelle peut prétendre tout homme quand il devient "réalisé" en unissant l'étincelle divine qu'il porte au Divin cosmique englobant. Jésus n'est donc pas unique dans sa divinité. Nous sommes tous divins. Simplement, lui, aurait évolué plus rapidement que nous.
 
La vie de Jésus est ainsi entendue comme le résumé de la démarche initiatique qui consiste à s'arracher à la roue de la réincarnation, à se libérer du karma, pour se fondre dans l'océan cosmique. Certes, il faut bien reconnaître que son parcours est brillant; Jonathan-Jésus est en effet un Initié brillant, un esprit particulièrement doué :
 
"je n'ai jamais, sur un million d'oiseaux, rencontré un seul semblable à toi. Pour la plupart nous progressons si lentement! Nous passons d'un monde dans un autre qui lui est presque identique, oubliant sur le champ d'où nous venons, peu soucieux de comprendre vers quoi nous sommes conduits, ne vivant que pour l'instant présent... Mais toi, Jon, tu en as tant appris en une seule vie que tu n'as pas eu à voyager au travers de mille vies avant d'atteindre celle-ci”(JG50).
 
Jésus par son incarnation-crucifixion-ascension a accompli tout le parcours!
 
Pour lui... alors qu'aux yeux des chrétiens, Il est mort et ressuscité... pour nous !
 
Sa vie en fait est anhistorique :
 
La "sacralisation d'un lieu sur la planète et d'un temps de l'histoire m'est alors apparue comme un danger majeur pour l'humanité, comme un détournement au profit d'un peuple, d'une institution, d'une religion, d'une présence métaphysique de Dieu à tout être qui existe" (BB188).
 
Pas de sauveur, pas d'histoire du salut. L'énergie christique n’est-elle pas à la disposition de l'homme depuis toujours ?
 
"cette façon de voler a toujours été là, à la portée de tous, prête à être apprise par quiconque la voulait découvrir; cela n'a rien à voir avec notre temps. Tout au plus sommes-nous peut-être en avance sur une mode, en avance sur la façon de voler de la plupart des goélands” (JG13).
 
Dans la pensée gnostique, Christ et Jésus ne sont pas la même personne. Christ est en fait une énergie - l'énergie christique. Elle a habité Jésus de Nazareth comme elle habite ceux qui ont la connaissance.
 
Simplement, Jésus, de par son degré d'avancement, est devenu un maître, parmi d'autres.
 
En effet, sur le chemin d'éveil, il faut quand même une initiation ou un révélateur.
 
Mais, s’empresse-t-on de préciser, il y a connaturalité entre ce guide et l'initié, qui à son tour deviendra initiateur :
 
"Les deux goélands qui apparurent à toucher ses ailes étaient purs comme la lumière des étoiles et l'aura qui émanait d'eux, dans l'air de la nuit profonde, était douce et amicale... Nous sommes les tiens, Jonathan, nous sommes tes frères... Nous sommes venus te chercher pour te mener plus haut encore, pour te guider vers ta patrie” (JG35).
 
Avec ces initiés devenant maîtres provisoires, on retrouve certes la belle notion bouddhiste du bodhisattva, c’est-à-dire de ces êtres très évolués dans la voie de l’Eveil parfait, et capables par pure compassion de renoncer à leur but, la fusion, pour venir au secours de leurs semblables, tant qu'il en restera un à initier en vue de la libération.
 
Mais ce bodhisattva n'est surtout pas un sauveur. Jonathan met bien les points sur les i à ce sujet. Le jeune disciple Fletcher, exprime son admiration à l'égard de son maître Jonathan :
 
"Vous êtes un voilier exceptionnel, comblé de tous les dons et d'essence divine, bien au-dessus de tous les autres oiseaux” (JG78).
 
"Jonathan! ...également connu en tant que Fils du Grand Goéland, répondit son maître avec un humour froid... (JG83) Regardez Fletcher, et Lowell, et Charles-Roland, et Judy-Lee! Sont-ils aussi des voiliers exceptionnels comblés de tous les dons et d'essence divine ? Pas plus que vous ne l'êtes, pas plus que je ne le suis. La seule différence avec vous autres, la seule et unique différence est qu'ils ont commencé à comprendre ce qu'ils sont vraiment et qu'ils ont commencé à mettre en oeuvre les moyens que la nature leur a accordés... (JG78)
 
“Mais, Jon, je ne suis q'un goéland quelconque alors que vous êtes... - ...le Fils Unique du Grand Goéland, je suppose ? soupira Jonathan en contemplant la mer. Tu n'as plus besoin de moi. Ce qu'il te faut désormais c'est continuer de découvrir par toi-même, chaque jour un peu plus, le véritable et illimité Fletcher le Goéland qui est en toi. C'est lui qui est ton maître. Il te faut le comprendre et l'exercer... Ne les laisse pas répandre sur mon compte des bruits absurdes ou faire de moi un dieu. D'accord, Fletcher ? Tu sais, je ne suis qu'un goéland qui aime voler, pas plus...” (JG85-86).
 
Le message est clair : Jésus n'est pas Dieu au sens où la foi chrétienne l'entend, Jonathan-Jésus n'est pas le Fils Unique de Dieu ! Jonathan-Jésus n'est pas Dieu, ce n'est qu'un homme plus avancé que les autres ! Voir en lui le Fils du Grand Goéland, le Fils de Dieu, c'est continuer de vivre dans le monde de l'illusion, le monde des religions, du christianisme principalement.
 
Ecoutons ce qu'en dit Bernard Besret !
 
“Ce n'était que le dimanche que Dom Alexis se sentait dans l'obligation de nous commenter le passage d'Evangile de la messe du jour. Encore se contentait-il souvent de le paraphraser en prenant une voix de tête qui indiquait clairement qu'il quittait le domaine de son véritable intérêt. Nous étions des moines avant tout. Nous étions faits, comme il le rappelait sans cesse, "pour connaître, aimer et servir Dieu". Un point c'est tout. De Jésus ou du Christ, il n'était guère question” (BB81).
 
On peut remarquer au passage que le nom de Jésus ou Christ apparaît pour la première fois seulement à la page 82... pour être nié.
 
“Ma manière de considérer Jésus, ma conception de l'Incarnation, me mettaient en porte à faux à l'égard de mes compagnons de voyage : ils partageaient tous largement la conviction que Dieu en personne avait, il y a deux mille ans, visité les lieux que nous foulions de nos pas, entrant ainsi de façon définitive dans l'histoire des hommes... Je continue de le considérer comme un des éclaireurs les plus éclairés de l'humanité...” (BB187).
 
“Si Jésus parle bien à Dieu comme à son père, il ne revendique là aucun privilège exclusif mais nous encourage au contraire à l'imiter et à nous adresser nous aussi à Dieu comme à notre Père” (BB140).
 
“Mais les chrétiens, eux,... ont surimposé la conviction, et en ont même fait un dogme, qu'en Jésus, qu'ils appellent Christ, s'est manifestée au monde la plénitude de Dieu, au point que l'on devrait affirmer, selon eux, que cet homme historique est purement et simplement Dieu lui-même.
 
Un seul Dieu en trois personnes, tel est le dogme de la Trinité. Deux natures, la divine et l'humaine, en une seule personne, tel est le dogme de l'Incarnation. Tels sont les deux dogmes fondateurs du christianisme, qui a consacré ses quatre premiers siècles à les définir de concile en concile, à travers des luttes qui étaient loin de n'être que théologiques.
 
Entre moi d'une part, fils de Dieu au sens où je l’ai exprimé..., et Jésus d'autre part, Fils de Dieu tel que le définit le dogme des Eglises, il n'y a pas seulement différence de stature (ce qu'il est très facile d'admettre) mais différence radicale de statut ontologique. Dans l'histoire de l'humanité, une telle Incarnation, par définition, ne peut être qu'unique. Et, en toute logique, elle est même unique dans l'histoire des humanités qui peuplent éventuellement d'autres planètes, dans d'autres systèmes solaires au sein des myriades de galaxies qui constituent notre univers.
 
Par rapport à l'extraordinaire prétention de ce dogme qui déconsidère tous les autres sages, les autres prophètes, les autres messagers, les autres avatars de Dieu dans l'histoire, prétention qui, il est bon de le rappeler, est affaire des chrétiens et non de Jésus lui-même, je me sens doublement hérétique...
 
Je ne nie nullement que Jésus ait été inspiré par le Verbe de Dieu, mais je ne vois pas pourquoi je serais obligé de professer en lui une unité ontologique qui entraîne avec elle son lit incontournable d'exclusions. Je me sens donc autant nestorien avec Nestorius qu'alexandrin avec la grande tradition d'Alexandrie. C'est à la synthèse littérale des deux, imposée par les conciles, que je me sens incapable d'adhérer. Que je sois donc doublement anathème !
 
Pourquoi, dans l'histoire de l'humanité, privilégier à ce point la figure de Jésus ? Il est certes l'une des grandes figures spirituelles de ces derniers millénaires, mais pourquoi lui conférer un statut ontologique que l'on refuse aux autres grands inspirés qu'a connus l'humanité ? Pourquoi Jésus plutôt que Lao Tseu ? Pourquoi Jésus plutôt que Siddhârta Gautama, dit le Bouddha ? L'un et l'autre ont été divinisés au cours des siècles lorsque les courants spirituels qu'ils avaient suscités sont devenus des religions...
 
Nous pouvons analyser et comprendre les processus qui ont conduit à la formulation du dogme de l'Incarnation, mais avons-nous encore des raisons majeures de nous sentir liés par elle aujourd'hui ? N'est-ce pas faire preuve d'un provincialisme intellectuel qui n'est plus de mise, alors que nous avons désormais un large accès à la connaissance des autres traditions ? N'est-ce pas la marque d'un ethnocentrisme un peu primaire de penser que sa propre tradition est nécessairement la seule à avoir le monopole de la vérité ?
 
Ce point précis fait surgir une objection d'un autre ordre : toute religion qui se fonde sur la conviction d'être directement branchée sur la source même de la Vérité, à savoir sur Dieu, toute religion donc qui se fonde sur la conviction d'être révélée porte en elle le germe d'un totalitarisme de nature intellectuelle qui se transforme très vite en totalitarisme de nature politique et institutionnelle. Il n'est pas besoin pour cela qu'il y ait complot ou mauvaise foi. Au contraire, le processus est d'autant plus efficace que la conviction fondatrice est plus sincère et authentique !... (BB119sq).
 
le dogme de l'Incarnation, qui définit une porte étroite, un passage obligé, un pont incontournable (avec évidemment un souverain pont-ife qui en tient le péage), me paraît source d'aliénation pour l'homme” (BB125).
 
Et Arnaud Desjardins de dire autrement la même chose :
 
"Quelle est cette croyance qui, pour les chrétiens, constitue l'essence de la religion et, à leurs yeux, les autorise à proclamer la supériorité intrinsèque de leur foi ? C'est que «Dieu a tant aimé le monde - je cite l'Évangile de Jean - qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point mais qu'il ait la Vie éternelle.» Et ce Fils unique a affirmé : «Nul ne vient au Père que par moi. Celui qui n'est pas avec moi est contre moi.» Par ailleurs, toujours dans l'optique chrétienne, c'est le seul être au monde qui ait jamais ressuscité trois jours après sa mort, prouvant par là qu'il est bien le Fils de Dieu et le rédempteur attendu. Donc, comme l'a dit saint Paul, ou bien le Christ n'est pas ressuscité et nous sommes les plus malheureux de tous les hommes, car nous sommes les dupes d'une immense mystification ; ou bien le Christ est ressuscité, il est bien le Fils unique de Dieu, et il n'y a aucune possibilité d'établir un parallèle entre le christianisme d'une part et d'autre part l'hindouisme, le bouddhisme, l'islam, religions auxquelles manque le fait central de l'aventure spirituelle de l'humanité...
 
Je retrouvais l'espérance avec le point de vue ésotérique qui affirme l'unité transcendante de toutes les différentes formes - du moins les formes traditionnelles, je ne parle pas des inventions modernes - ou en me nourrissant des paroles de Ramakrishna : «J'ai été musulman avec les musulmans et pendant des jours entiers j'ai invoqué Allah. J'ai été chrétien avec les chrétiens et je me suis centré entièrement sur Jésus. J'ai été hindou avec les hindous. Partout, j'ai toujours découvert la même Réalité, le même Dieu unique.»
 
Ceux qui ne possèdent pas de formation chrétienne ne rencontrent aucune difficulté. Ils se contentent de récuser le postulat chrétien qui présente le christianisme comme la seule vérité, pour ne retenir que l'attitude tolérante affirmant qu'à chaque époque, à chaque milieu culturel a correspondu une religion appropriée. Et en effet, quelle que soit la voie, l'essentiel demeure la transformation de chaque être humain et la découverte, au coeur de lui-même, d'une Réalité d'un autre ordre. Que vous l'appeliez royaume des cieux, que vous l'appeliez nature-de-Bouddha, que vous l'appeliez atman, le fruit de l'expérience est le même. Sur ce, le théologien catholique ou protestant publie un nouveau livre pour dénoncer ce syncrétisme inadmissible et réaffirmer l'irréductible supériorité du christianisme. Ces livres ne vont plus jusqu'à dire que les hindous sacrifient des enfants à Kali et se prosternent devant des vaches sacrées, ils admettent même que Ramana Maharshi a atteint une certaine sagesse, que le Védanta et les Upanishads contiennent des paroles profondes ; mais c'est pour mieux affirmer qu'il manque encore à l'Inde la découverte ultime du Christ seul Sauveur, unique incarnation de Dieu donnant son sens à l'histoire et accomplissant le plan du salut de l'homme voulu par Dieu” (AD20-21).
 
Et Arnaud Desjardins conclut en parlant de "la vérité qui existe aussi en plénitude dans le bouddhisme, le soufisme et l'hindouisme" (AD22)...
 
B) JESUS EST UN INITIE PARMI D’AUTRES
 
* Parmi les maîtres "éveilleurs", on a donc Jésus qui parlait en paraboles pour le gros de la troupe, mais expliquait tout à ses disciples en particulier. Son enseignement était “exprimé de deux manières différentes, exotérique et ésotérique" (AD166).
 
* Mais l'Eglise a occulté son vrai message : "Si vous voulez que le christianisme retrouve pour vous sa dimension d'éveil et qu'il cesse d'être à vos yeux un ensemble de platitudes que personne ne met et ne peut mettre en pratique, il faut que vous distinguiez très nettement les paroles prononcées par le Christ de son vivant et les ajouts postérieurs des commentateurs" (AD158).
 
Il “y aurait ainsi une certaine Église de Pierre et une Église plus intérieure qui serait l'Église de Jean” (AD81) : "Il existerait, à côté de l'Église extérieure de Pierre, une Église de Jean, intérieure ou mystique qui, elle, subsistera même quand l'Église de Pierre sera atteinte par la grande dégradation spirituelle du monde prévue aussi bien dans les textes hindous, bouddhistes que musulmans" (AD32).
 
"Comme le souligne Evagre le Pontique : «Le propre de la justice est de distribuer la parole selon la dignité de chacun, énonçant certaines choses obscurément, en exprimant d'autres par énigmes et en formulant certaines clairement pour le profit des simples» (Gnostique). Quand l'enseignement est divulgué sous forme de paraboles, ceux qui ne peuvent pas s'ouvrir aux réalités supérieures s'en tiennent au sens littéral qui ne leur fera pas de tort - bien que toute parole de vérité puisse perturber si elle est interprétée de travers - et ceux qui en ont l'aptitude accèdent peu à peu au sens intérieur de l'enseignement, qu'il s'agisse des miracles du Christ, de ses paroles ou des événements de sa vie. Ils dépassent l'apparence sensible ordinaire visible par tous...” (AD110).
 
“Saint Pierre, comme je l'ai déjà expliqué, représente d'abord et avant tout cette première compréhension de l'enseignement enfermée dans nos schémas ordinaires de pensée. Dans les Évangiles, on voit plusieurs fois l'apôtre Pierre rivé à une intelligence limitée des paroles du Christ, incapable d'en saisir le sens véritable. Pierre est le symbole de l'enseignement exotérique, nécessaire mais insuffisant. C'est le commencement. Mais s'il n'y a que la pierre, l'enseignement ne peut pas fructifier. Tel ou tel d'entre nous est semblable à la graine semée sur un terrain intérieur comparable à la pierre : il entend bien les enseignements mais il ne comprend pas vraiment de quoi il s'agit, il les interprète en fonction de sa mentalité dualiste habituelle. La graine semée sur la pierre ne peut pas prendre racine, elle ne peut pas croître et l'homme mourra comme il est né, même s'il est riche en érudition comme un mullah ou un docteur de la Loi. Bien sûr, il est possible de dépasser ce premier stade et de faire jaillir l'eau de la pierre. "La lettre tue et l'esprit vivifie...” (AD112).
 
C’est cette Eglise de Pierre ou mieux de Paul (selon Arnaud Desjardins), qui a "inventé" entre autres la mort et la résurrection du Christ :
 
"Pour en revenir plus précisément au christianisme, je vous propose de le considérer comme une religion authentique dont le message a été déformé au fur et à mesure que l'on s'éloignait, avec le temps, de l'impulsion originelle donnée par le Christ. Le christianisme en tant que religion codifiée s'est en effet édifié peu à peu au cours des premiers siècles à travers les conciles. Ces conciles élaboraient le dogme chrétien à la majorité qui déclarait «orthodoxes»certaines conceptions et en écartaient d'autres soutenues par une minorité, laquelle était déclarée hérétique ou anathème. Les hérétiques étaient presque tous de grands mystiques. De même, c'est à la majorité qu'un pape est élu et il est convenu que l'Esprit-Saint a inspiré les cardinaux dans leur choix. Comment se fait-il, en ce cas, qu'il y ait eu des papes corrompus et intrigants comme nous en avons connu à la grande époque de la Renaissance ? L'Esprit-Saint a-t-il vraiment toujours inspiré les théologiens qui ont édifié l'ensemble de la doctrine catholique ou protestante ? Si une décision votée par le plus grand nombre constituait une preuve qu'elle émane du Saint-Esprit, il faudrait en conclure que les sages - qui ont toujours représenté une minorité - sont moins éclairés par le Saint-Esprit que les foules ignorantes amplement majoritaires. Qu'est-ce qu'un concile, sinon une assemblée d'hommes qui ne sont ni des saints ni des mystiques mais des penseurs ? La plupart des dogmes chrétiens ont été formulés plusieurs siècles après la mort du Christ...” (AD32-33).
 
“Nous ne pouvons pas être certains que les Évangiles rapportent tout ce que le Christ a dit (pourquoi de nombreuses paroles se trouvent-elles dans l'Évangile de Thomas et pas dans les canoniques ?) ni que les Évangiles rapportent uniquement ce que le Christ a dit : on lui a peut-être prêté plusieurs propos qu'il n'a jamais tenus tels quels.
 
On ne peut pas nier que, dès l'origine, le christianisme a eu aussi une réalité humaine, une insertion dans l'histoire, a été vécu par des hommes dont les Évangiles nous montrent bien qu'ils avaient leurs limites et leurs imperfections - et on peut se représenter les différences d'interprétation et même les désaccords entre les disciples sitôt après la mort du maître. Si l'on considère Jésus comme un maître spirituel, ce sur quoi selon moi tous les chercheurs spirituels peuvent être d'accord, on comprendra mieux comment se sont élaborés les Évangiles et comment est né le christianisme en regardant ce qui se passe à la mort des plus grands maîtres” (AD35).
 
“Enfin, presque toujours, j'ai pu l'observer, une personnalité brillante mais qui n'a jamais approché le maître et n'a donc reçu de lui aucun enseignement direct se donne pour mission d'authentifier la doctrine, comme ce fut le cas de Paul. Le Christ a certainement enseigné la vérité, reste à savoir comment celle-ci a ensuite été adaptée et parfois subtilement déformée. Qu'est-ce que le Christ a dit exactement ?” (AD36).
 
“Doté d'une brillante intelligence, saint Paul était le seul apôtre réellement instruit - à la différence des autres dont la plupart étaient de simples pêcheurs comme Pierre - et, suivi de Luc qui lui servait de secrétaire, il a pu imposer sa foi personnelle. La théologie de saint Paul fondée principalement sur la mort et la résurrection du Christ s'est ainsi propagée au détriment des directives concrètes de Jésus de Nazareth telles qu'on les entrevoit dans les quatre Évangiles et dans l'Évangile de Thomas” (AD38).
 
Mais “Afin qu'ils puissent demeurer fidèles à l'enseignement de Jésus de Nazareth, le Saint-Esprit les guiderait à travers les gourous vivants des religions orientales qui n'ont pas encore subi l'appauvrissement que connaît le christianisme" (AD41).
 
Heureusement, nous explique-t-on, nous avons les apocryphes issus des cercles gnostiques du premier siècle, notamment l'Evangile de Thomas appelé le "cinquième évangile", véritable et précieuse clef pour comprendre la vie symbolique de Jésus et son message. Bernard Besret et Arnaud Desjardins se réfèrent beaucoup à cet apocryphe.
 
* Et heureusement, soutiennent encore les néo-gnostiques, nous entrons dans l'ère astrologique du Verseau (et nous quittons donc l’ère du Poisson, “Ichtus” !),qui verra la disparition du christianisme et l’avènement de la religion universelle.
 
"La lutte pour l'avenir du XXIè siècle, à mon avis, ne se jouera pas comme on pourrait le croire entre les religieux d'un côté et les rationalistes de l'autre. Il se jouera plutôt entre les religieux d'une part et les spirituels de l'autre. Entre les croyants prêts à admettre sans discussion ce que les religions leur disent de croire, et les hommes qui assumeront avec intelligence la rigueur d'une démarche de foi. Entre ceux qui accepteront de s'aliéner à une structure institutionnalisée et hiérarchisée, et ceux qui mèneront jusqu'au bout la démarche personnelle et libératrice de l'affrontement au réel et de la sagesse qui en découle... la voie qu'il nous faut aujourd'hui frayer ne passe plus par ce type d'appartenance, par ce type d'institution" (BB209).
 
"Si l'on s'en tient uniquement aux dogmes et aux croyances, les points de vue sont, en effet, irréconciliables. Mais plus nous approfondissons notre compréhension et plus les différences entre le point de vue dualiste dit religieux et le point de vue non dualiste s'estompent et disparaissent. Et les grandes divergences qu'une pensée superficielle fait aisément ressortir entre le bouddhisme, l'hindouisme, le christianisme, l'islam, le taoïsme vont s'atténuer au profit des rapprochement, des similitudes et même des identités..." (AD133).
 
CONCLUSION
 
Dans une première partie, nous avons vu que l’homme, tout homme, est un être métaphysique, c’est-à-dire un quêteur du sens et un pèlerin de la source. Mais comment connaître l’Inconnaissable, si celui-ci ne se fait pas connaître lui-même ? ou alors, il n’est point inconnaissable et nous ressemble étrangement : dieux faits de mains d’hommes ! L’histoire de l’humanité est donc l’histoire d’une Alliance : l’Inconnaissable se donne à connaître, ou plus exactement Il donne à l’homme la liberté de “naître-avec-Lui”, de naître ainsi d’en haut, de devenir fils par, avec et dans le Fils unique. Bien entendu, ce projet se développe dans le temps et l’espace de la création, dans notre histoire.
 
Dans la seconde partie, nous avons mis l’accent sur l’interprétation “new-age” de cette quête. Bien entendu, le courant nouvel-âge lui-même s’enracine dans certaines approches spirituelles : la pensée gnostique, les religions orientales. Or, le concile Vatican II a invité les chrétiens à être attentifs aux pierres d’attentes et aux semences du Verbe qui se trouvent dans toute recherche.
 
Cependant, il convient de souligner un incontournable dans le discernement et l’accueil des diverses voies :
 
-1-
 
Jésus de Nazareth est le Fils Unique de Dieu, Verbe fait chair pour nous faire connaître Dieu le Père et nous introduire dans la communion trinitaire. “Il n’y a pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés”.
 
Certes, pour les autres religions, tel n’est pas le message, même si la personne de Jésus peut y être remarquée et d’une certaine manière vénérée. Cela est tout à fait compréhensible : le mahatma Gandhi était ainsi très proche des chrétiens et il puisait sa force dans le message évangélique.
 
Simplement, la différence entre les grandes religions et les syncrétismes comme le Nouvel Age s’appelle la tolérance. Il est quand même curieux que ce courant new age se déclare hospitalier à tous mouvements religieux, sauf à la foi chrétienne !
 
-2-
 
L’autre critère de discernement est le regard porté sur les autres. Y a-t-il plusieurs catégories d’êtres humains face au salut ? Ce dernier est-il réservé à une élite ? ou bien, la bonne nouvelle est-elle vraiment pour tous ?
 
Et cette considération des autres a une incidence dans le comportement quotidien. L’amour fraternel, pour tous, devient “le” critère retenu : “quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire... ‘En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait’”.
 
Nous pouvons terminer maintenant en priant cette hymne de l’office :
 
Dieu, au-delà de tout créé, Nous ne pouvions que t’appeler l’Inconnaissable ! Béni sois-tu pour l’autre voix Qui sait ton Nom, qui vient de toi Et donne à notre humanité De rendre grâce !
 
Toi que nul homme n’a pu voir, Nous te voyons prendre ta part de nos souffrances. Béni sois-tu d’avoir montré Sur le Visage bien-aimé Du Christ offert à nos regards Ta gloire immense !
 
Toi que nul homme n’entendit, Nous t’écoutons Parole enfouie là où nous sommes ! Béni sois-tu d’avoir semé Dans l’univers à consacrer Des mots qui parlent aujourd’hui Et nous façonnent !
 
Toi que nul homme n’a touché, Nous t’avons pris : l’Arbre est dressé en pleine terre ! Béni sois-tu d’avoir remis Entre les mains des plus petits Ce Corps où rien ne peut cacher Ton coeur de Père !
 
 
 
 
commentaires

Le Dieu des chrétiens se révèle en Jésus-Christ (2)

Publié le 5 Décembre 2012 par X dans Spiritualité

 
POUR VOUS, QUI SUIS-JE ?
“Jésus posa à ses disciples cette question : “Au dire des gens, qu’est le Fils de l’homme ?” Ils dirent : “Pour les uns, Jean le Baptiste; pour d’autres, Elie; pour d’autres encore, Jérémie ou quelqu’un des prophètes.” - “Mais, pour vous, leur dit-il, qui suis-je ?” Simon-Pierre répondit : “Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant.” En réponse, Jésus lui dit : “Tu es heureux, Simon fils de Jonas, car cette révélation t’est venue, non de la chair et du sang, mais de mon Père qui est dans les cieux”.
On parle beaucoup de Jésus. Mais duquel s’agit-il ? Les chrétiens, et Matthieu le souligne bien, confessent sa filiation divine, et ce par la grâce de la foi. Pour d’autres, il s’agit seulement d’un prophète, d’un avatar, c’est-à-dire une des multiples incarnations de Visnu (divinité hindoue) ou de l’esprit christique ou de l’énergie cosmique...
C’est la question que nous posons maintenant au Nouvel Age.
1- REMONTER L’ECHELLE GNOSTIQUE
Dans la pensée gnostique, l’homme est considéré comme un dieu tombé du ciel, ou d’un paradis primitif.
Or, pour la foi chrétienne, il n’y a pas de paradis perdu : il y a le paradis annoncé, la Terre promise. Il y a le premier Adam, créature appelée dès le commencement à devenir filiale dans le Fils éternel. Nous sommes créés “vers” la réalisation du dessein de Dieu, et le salut fondamental est l’accomplissement de cette vocation. Notre regard de chrétiens est donc eschatologique, tourné vers Omega.
Le mouvement du courant gnostique lui est exactement à l’opposé de cette trajectoire révélée par Jésus Christ. Sa visée est un retour à une perfection primitive perdue, elle est “protologique”, c’est-à-dire uniquement fixée sur un passé perdu.
A) L’INCARNATION EST UNE DEGENERESCENCE
* Pour la pensée gnostique, ou plus exactement nouvel-âge, il n'y a qu'une seule Réalité, un seul Réel, une seule substance fondamentale, qu'on appelle "principe spirituel unique qui relie tout", ou bien Energie, ou encore Conscience universelle, ou Conscience cosmique ou divine, voire christique..., bref, le grand Tout.
Ainsi, à l'origine, tout est Un, tout est divin, tout est spirituel. Tout l'univers est un seul être divin. L'homme est donc divin, et par conséquent, illimité.
Arnaud Desjardins aime à parler de "notre nature divine" (AD185), en précisant :
"Les enseignements spirituels ou mystiques peuvent être classés en deux grandes catégories : dualistes et non dualistes, chaque catégorie comportant bien sûr des nuances. Les doctrines dualistes différencient nettement un Créateur et une création et les voies non dualistes affirment au contraire une réalité essentielle qui est à la fois réalité de l'homme et celle de Dieu et qui se situe donc au-delà de la distinction entre le Créateur et la créature".
* Cette Réalité primordiale, cette conscience divine, cette Energie émane dans le multiple que nous pouvons observer et que nous prenons pour le réel.
* Or, cette émanation est en fait une dégradation qui va de l'énergie pure à la matière pure.
Souvent, on décrit 7 degrés d'émanation, ou 7 degrés de conscience.
L'esprit chute ainsi dans la matière.
Cela s'appelle l'involution ou l'incarnation. L’incarnation est par conséquent une dégradation, une dégénérescence.
Rappelons-nous que dans la pensée gnostique, le corps, élément de la matière, est comme un cachot étroit où l’âme se cogne et suffoque. Quant à l’univers, pour le gnosticisme, sa création en était attribuée à un démiurge, c’est-à-dire à un dieu secondaire et néfaste, assimilé chez les tenants de cette doctrine au dieu de l’ancien testament.
* Ce multiple, cette matière que nous voyons est par conséquent une tromperie, une illusion, (maya, en vocabulaire oriental).
"Votre corps, d'une extrémité d'aile à l'autre, disait parfois Jonathan, n'existe que dans votre pensée qui lui donne une forme palpable. Brisez les chaînes de vos pensées et vous briserez aussi les chaînes qui retiennent votre corps prisonnier”.
Ces propos font penser à la récupération que fait le Nouvel Age de la technique holographique. L'objet que l'on voit, en trois dimensions, n'est en fait qu'une image-laser; il n'existe pas. Le monde serait ainsi : une construction de notre cerveau; c'est donc une illusion. Le “corps n'est rien d'autre qu'un effet de la pensée !” (JG83). D’où cette technique prônée par le nouvel âge qu’est la visualisation : vous pensez à quelque chose que vous désirez et par concentration de l’esprit, vous faites advenir la chose en question.
* Les individus eux-mêmes sont une manifestation du multiple.
Derrière ces “moi” multiples, il s'agit de discerner le seul réel, l'unique, le transpersonnel. Ce n'est pas l'individu, ce n’est pas la personne particulière qui compte, mais le Soi présent en chaque être, qui forme comme un ensemble dépassant les éléments distinctifs :
"toute la formation passa lentement sur le dos, par la droite, comme un seul et unique oiseau" (JG71).
* De la même façon, le temps et l’histoire n’ont aux yeux du gnostique aucune valeur. Seul compte ce passé lointain où la vraie connaissance faisait vivre les hommes dans une sorte de paradis perdu depuis. Et c'est par le moyen de la mémoire, mise en oeuvre par des techniques de “méditation”, qu'il faut remonter à la conscience et échapper à la roue du temps. Le seul but est par conséquent de sortir de cette impasse qu’est la création, de “briser l’histoire en morceaux et la révéler comme une imposture”. On mesure ici l’écart qui sépare la pensée gnostique de la pensée chrétienne : pour cette dernière, l’histoire, voulue par Dieu dans un monde créé par lui, prépare l’avènement du Christ et mûrit le salut de l’homme.
B) LA REMONTEE GNOSTIQUE
* Pour se sortir de cette déchéance, il faut, nous dit-on, remonter les degrés de l'échelle afin de retrouver l'état primordial fusionnel. Il faut retourner à la nature divine originelle.
Cette montée est appelée évolution ou ascension.
* Or, l'homme se situe entre involution et évolution. En lui se fait la rencontre de la matière et de l'esprit. L'esprit en lui est cloué sur la matière. C'est la crucifixion.
Plus précisément, l'homme serait en vérité un pur esprit par nature, mais en l’état actuel, cet esprit est fixé au corps, cette enveloppe dont on change au fil de l'évolution, au fil des réincarnations. Le corps ne fait donc pas partie de la nature humaine. L'homme est un "dieu tombé du ciel".
* Cependant, par un travail sur soi, l'être humain peut évoluer le long de l'échelle et remonter jusqu'à la fusion dans la conscience universelle. Par ses propres efforts, il peut arriver, grâce à des techniques appropriées, à se dégager de cette matière qui le retient et à remonter les marches jusqu'au degré ultime. Chacun est ainsi le principal agent de sa libération.
* Bien entendu, une seule vie ne suffit pas pour cette prise de conscience et le développement de toutes les potentialités de l'être, c'est-à-dire le retour à l’état divin primordial : "l'état en deçà de la dualité, avant la chute", selon l’expression d’Arnaud Desjardins.
Le film de Jonathan le Goéland est en fait un grand hymne à la réincarnation :
"Jonathan comprit qu'il y avait encore autant à apprendre sur le vol en ces lieux que dans l'existence dont il avait pris congé... As-tu idée du nombre de vies qu'il nous aura fallu vivre avant que de soupçonner qu'il puisse y avoir mieux à faire dans l'existence que manger, ou se battre, ou bien conquérir le pouvoir aux dépens de la Communauté ? Mille vies, Jon, dix mille! et cent autres vies ensuite avant que nous ne commencions à comprendre qu'il existe une chose qui se nomme perfection, et cent autres encore pour admettre que notre seule raison de vivre est de dégager cette perfection et de la proclamer" (AD49 & 50).
Plusieurs réincarnations sont donc nécessaires à l’esprit qui a chuté dans la matière et qui doit remonter l’échelle en parcourant tous les degrés de cette ascension. Il doit commencer par prendre conscience de son identité véritable : l’étincelle divine prisonnière en son corps, puis s’extirper de cette gangue jusqu'au degré suprême : la perfection.
"Et pourtant, le jeune Jonathan le Goéland, qui avait vécu derrière ses yeux dorés, était toujours présent car seule son enveloppe extérieure changeait. Il se sentait toujours un vrai goéland, mais déjà il volait beaucoup mieux que son ancien corps n'avait jamais volé" (JG47).
Ainsi, de corps en corps, de réincarnation en réincarnation, le goéland évolue inéluctablement vers la Perfection, le Vol absolu, sans limite aucune.
Arnaud Desjardins, au sujet du Christ ressuscité, parle d'un corps supérieur au corps physique :
"La résurrection du Christ ne doit pas être entendue au sens littéral grossier...” (AD164) - “Ne faut-il pas en conclure que le Christ est apparu non plus sous son corps physique mais sous son corps subtil comme le laisse entendre l'Évangile de Marc : “Il se manifesta sous un autre aspect à deux d'entre eux qui faisaient route pour se rendre à la campagne” (AD163).
* D'où l'intérêt des cheminements initiatiques, pour nous faire retrouver le savoir primordial et rendre notre potentiel de moins en moins limité, c’est-à-dire tout simplement pour "se libérer des limites de l'espace et du temps".
La libération gnostique, nous l'avons vu, réside dans la connaissance de notre soit-disant véritable identité : l'homme par nature est divin, il est le Christ cosmique, et donc il est par nature illimité comme Dieu :
"Chacun de nous, en vérité, est une idée du Grand Goéland, une image illimitée de la liberté... Le vol de précision n'est qu'un pas de plus franchi dans l'expression de notre vraie nature. Tout ce qui nous limite, nous devons l'éliminer. C'est le pourquoi de tout cet entraînement aux vols à haute vitesse et aux acrobaties aériennes...” (JG70).
Nous avons remarqué au passage l’expression : “tout ce qui nous limite, nous devons l’éliminer”...
* Cette connaissance est ésotérique. Cela signifie que le commun des mortels vit dans l’ignorance. Mais des maîtres, plus avancés que nous dans l'initiation et l'éveil à la conscience, nous font entrer dans le secret et nous permettent d’atteindre le noyau réservé aux seuls initiés.
"L'essence du christianisme se rattache à ce tronc central dont sont issues toutes les grandes religions" (AD105).
* Cette connaissance - la gnose - est le propre des esprits éveillés, de l'élite spirituelle, capable, seule, de pénétrer le secret et d'atteindre la gnose, c’est-à-dire la Connaissance, cette unité transcendante des religions, la religion universelle.
"La relation à Dieu... est, par essence, accessible à tous. Elle n'est pas pour autant le fait de tous. Toute conscience n'est pas éveillée à la perception de ce qui la fonde, mais dans chaque peuple et à chaque génération, des hommes et des femmes parviennent à des niveaux supérieurs de conscience. Ils accèdent à l'éveil, à la gnose, à la sagesse, à la perception intuitive du Réel..." (BB125).
C'est ainsi que Jonathan se plaint du "si petit nombre" de goélands qui “savent”. Déçu, il préfère rejoindre sur d'autres planètes des goélands qui partagent sa façon de pensée, "tous très intelligents et prompts à assimiler" l'enseignement des maîtres.
* Le troupeau ordinaire, lui, incapable de comprendre, se contente de l'enseignement parabolique et superficiel des religions, il se contente de la foi des Eglises. C'est l'exotérisme (l'extérieur, la surface des choses), bon pour les "membres du Clan" qui croupissent "misérablement au sol", pour reprendre l'expression de Jonathan. La masse a oublié ses origines célestes et vit par conséquent dans l’ignorance : aveuglée par la matière, l’âme ne connaît plus que les limites étroites de son cachot.
Rappelons que dans la pensée néognostique, chaque nation comme chaque ère zodiacale a sa religion : le christianisme pour l'Occident, l'islam au Proche-Orient, l'hindouisme ou le bouddhisme en Orient,... le judaïsme à l'ère du Bélier, le christianisme à l'ère des Poissons, etc... Mais, nous disent les gnostiques de tous les temps, au fond de toutes ces religions, il faut chercher le noyau secret et commun à toutes : la tradition primordiale que les hommes détenaient à l'origine sur un continent disparu, tradition que l'humanité a perdue et qui est cachée précisément sous la superficie des diverses religions. Des hommes ont su de siècles en siècles atteindre ce noyau : ils étaient initiés, mais ils étaient peu nombreux. L'ère du Verseau dans laquelle nous entrons, doit faire apparaître au grand jour ce fonds commun désormais accessible à tous les hommes. Ce sera enfin la religion universelle !
"Le fait qu'il s'agissait d'une abbaye chrétienne ne me préoccupait guère. J'aurais trouvé dans mon entourage un ashram hindou ou un dojo zen, ma réaction aurait sans doute été la même. Je n'étais pas en quête d'une religion avec ses dogmes et ses rites, mais en quête d'un art de vivre centré sur Dieu, et c'était ce que Boquen m'offrait. Le fait qu'il s'agissait d'un monastère chrétien n'était pour moi qu'un accident. Le christianisme n'y était, à tout prendre, qu'une modalité. Il n'était donné que par surcroît" (BB72). "J'étais entré à Boquen par soif de Dieu et résonance intérieure avec ce que me proposait la vie monastique. Le christianisme et a fortiori le catholicisme n'avaient joué aucun rôle essentiel dans l'histoire" (BB102).
En conséquence, l’humanité se partage en deux catégories :
- les "initiés", les "éveillés" qui eux, “savent”, et se veulent des "spirituels", des "mystiques", c’est l'élite qui sait;
- et la masse "religieuse" qui, elle, se contente des déchets distribués par nos religions, les "religieux", c’est-à-dire ceux qui se satisfont de croyance.
Cette idée est fortement symbolisée par le troupeau de goélands cherchant sa nourriture sur les tas d'ordures d'une décharge ou se battant pour manger les restes de poissons rejetés par les navires de pêche, tandis que Jonathan vole dans les hauteurs oxygénées :
"La plupart des goélands ne se soucient d'apprendre, en fait de technique de vol, que les rudiments, c'est-à-dire le moyen de quitter le rivage pour quêter leur pâture, puis de revenir s'y poser. Pour la majorité des goélands, ce n'est pas voler mais manger qui importe. Pour ce goéland-là cependant, l'important n'est pas de manger, mais de voler. Jonathan Livingston le Goéland aimait à voler par-dessus tout. Cette façon d'envisager les choses - il ne devait pas tarder à s'en apercevoir à ses dépens - n'est pas la bonne pour être populaire parmi les autres oiseaux du Clan" (JG13).
".... j'ai ainsi senti à un certain moment de ma propre recherche que je ne pouvais pas approfondir les Évangiles si je ne possédais pas les clés de leur langage et si je ne pouvais pas me référer au grec... J'ai vu notamment que les traductions des Évangiles en français trahissent une grande part de ce qui est le plus intéressant ou le plus important, même quand ces traductions sont annotées en bas de page, comme dans la Bible oecuménique” (AD68).
C) LE SALUT GNOSTIQUE EST UNE AUTOREDEMPTION
Dans la pensée gnostique, "rien en dehors de vous ne peut vous sauver, rien en dehors de vous ne peut vous donner la paix". Le salut gnostique est en fait une auto-rédemption.
Aussi, en termes “nouvel âge”, on parle de connaissance et non de foi, de perfection et non d’amour, de fusion et non de communion.
a- La connaissance et non la foi
"Oublie la Foi ! lui répétait Chiang [le vieux Maître de Jonathan] sans cesse. Tu n'avais nul besoin d'avoir la foi pour voler, tout ce qu'il te fallait, c'était comprendre le vol, ce qui d'ailleurs signifie exactement la même chose" (JG55).
Arnaud Desjardins, lui, prône les "connaissances ésotériques", "des connaissances réelles et non des croyances et de la bigoterie" :
"Vous ne pouvez vous fier à cent pour cent qu'à ce dont vous avez l'expérience, à ce que vous avez vérifié par vous-mêmes" (AD103).
"Si vous cherchez pistis dans un dictionnaire grec-français, vous trouverez connaissance puis vous trouverez foi parmi les différentes traductions possibles. Le mot epistemen en grec, qui a la même origine que pistis, a donné épistémologie qui signifie le plus couramment science" (AD137).
"Si vous admettez des vérités qui vous paraissent séduisantes mais dont vous n'avez pas la preuve physique, subtile ou métaphysique irréfutable, vous êtes vite en dehors du chemin de la vérité. Ne tenez pour vrai que ce dont vous êtes sûrs à cent pour cent. Même si on vous donne une très belle explication symbolique de la résurrection du Christ, vous ne pouvez pas avoir la certitude qu'elle soit vraie, elle ne peut donc vous être d'aucune utilité...
Il n'est tout de même pas possible que le christianisme soit à ce point inférieur à l'hindouisme qui, avec le védanta, représente l'un des sommets de la pensée métaphysique, ou au bouddhisme qui possède un tel ensemble de connaissances, ou au soufisme qui produit de tels maîtres ; le christianisme ne peut pas être uniquement cette religion boiteuse, tâtonnante et incomplète que l'on m'a inculquée depuis mon enfance...
J'ai ainsi pu vérifier que le christianisme contient lui aussi la plénitude de la science sacrée et des connaissance ésotériques...
Certes, retrouver l'authenticité du christianisme n'est pas toujours une tâche aisée. Les déviations sont nombreuses, l'absence de foi que dénonçait le Christ s'est généralisée; il ne subsiste souvent que la croyance ; la certitude et la vision ont disparu; il n'y a plus guère de chrétiens qui possèdent la foi, au plein sens du terme.
Le désarroi s'est immiscé partout dès le moment où l'on a affirmé que la connaissance et la religion étaient deux domaines absolument distincts et qu'un chercheur scientifique n'avait pas à mêler ses croyances religieuses à sa recherche... Mais la religion ne se ramène pas à une série de croyances naïves ou de dogmes arbitraires. C'est une connaissance et, osons dire le mot entre tous maudit pour tant de théologiens, une gnose.
Qu'il y ait des formes religieuses accessibles à la totalité de la population, surtout pour ceux qui ne sont pas portés à chercher par eux-mêmes la vérité, c'est non seulement naturel mais utile. Qu'il y ait une part de croyance dans la religion destinée aux fidèles qui ne sont pas appelés à vérifier ce qu'on leur enseigne, oui, mais la possibilité de vérifier, elle, doit toujours être offerte" (AD15).
"Or quelle connaissance de soi gagnez-vous en répétant : Je crois en Dieu le Père éternel et tout-puissant créateur du ciel et de la terre. Je crois en son fils Jésus-Christ né de la Vierge Marie, crucifié sous Ponce Pilate. Il est descendu aux enfers, il est ressuscité le troisième jour, il reviendra pour juger les vivants et les morts...» Réciter un credo n'augmente pas votre connaissance de vous-mêmes, donc n'augmente pas votre maîtrise de vous-mêmes...” (AD213).
Par conséquent, Arnaud Desjardins préfère rechercher dans les enseignements initiatiques et ésotériques une abondance de connaissances qu'on ne trouve pas dans la puérilité de ces petits manuels de vie intérieure” (AD231).
Ainsi, chaque religion est-elle dépassée pour atteindre le noyau commun à toutes croyances : au coeur du judaïsme, on trouve la kabbale, pour le christianisme la gnose proprement dite, pour l’islam le soufisme, etc.
C'est par des pratiques de modification du niveau de conscience, par les techniques et expériences d'éveil (d’où le succès actuel des stages), que l’on peut se sauver, c’est-à-dire se dégager peu à peu de son karma, ce fruit négatif produit par nos actes.
Pour Arnaud Desjardins, la résurrection elle-même s'obtient par ces techniques :
"Ayant consacré leur existence à mettre en oeuvre certaines techniques, ils ont, au sens ordinaire du mot, ressuscité” (AD163).
"Pour vivre le christianisme - pas le christianisme des hommes mais celui de Jésus-Christ tel qu'on le découvre à travers les quatre Évangiles plus celui de Thomas - il devient indispensable de faire appel à des techniques extérieures qui ont jadis existé en Occident mais qui ont été perdues" (AD37).
Pour Bernard Besret, l’élévation du niveau de conscience dépend de ces pratiques :
"C'est pourquoi les grandes traditions orientales accordent une telle importance aux techniques respiratoires. Elles conditionnent l'accès à un niveau de conscience plus élevé" (BB90).
Quant à Jonathan le Goéland, d'exercice en exercice, il développe ses pouvoirs. Cela s'appelle en langage “”nouvel âge”, les “techniques d'expansion de la conscience” :
".. heure par heure, chaque jour, ils s'exerçaient en vol aux techniques aériennes les plus avancées." "Par quelle magie avons-nous été transportés ici? ...question d'entraînement” (JG84).
Il suffit de visualiser un objectif, et la concentration l'atteint :
"Pour voler à la vitesse de la pensée vers tout lieu existant, dit-il, il te faut commencer par être convaincu que tu es déjà arrivé à destination... (JG54) alors Jonathan se concentra en pensée sur l'image des grands rassemblements de goélands survolant les rivages d'antan et avec l'assurance que donne l'habitude, il connut une fois encore qu'il n'était pas plume et os mais liberté et espace que rien au monde ne pouvait plus limiter” (JG59).
Cette concentration permet de "transcender" ses limites. De tels exercices sont appelés méditation !
Rien n'est alors impossible à l'initié :
"Tu dois pouvoir te rendre en tout endroit existant à tout moment où tu souhaites y aller, répondit l'Ancien. J'ai voyagé vers tous les pays et en toutes les époques auxquels j'étais capable de penser... (JG54) un beau jour, posé sur le rivage,Jonathan fermant les yeux et se concentrant, eut la révélation subite de ce que Chiang voulait dire: "Mais oui, c'est vrai! Je suis un goéland parfait et sans limites!... Quand Jonathan ouvrit les yeux, il se retrouva seul avec l'Ancien sur un rivage différent... (JG55) Nous sommes, de toute évidence, sur quelque planète dont le ciel est vert et à laquelle une étoile double tient lieu de soleil” (JG56).
Rien n'est impossible, ni l'autoguérison, ni l'autorésurrection.
Pour cela, Jonathan demande à un goéland paralysé d’avoir la foi en lui-même et en lui seulement.
Dans un autre passage, le goéland Fletcher Lynd rate un exercice et s'écrase contre une falaise :
"Pour lui, ce fut comme si ce roc était la porte massive et solide s'ouvrant brutalement sur un autre monde. Un sursaut d'effroi, le choc et le noir au moment de l'impact, puis il se retrouva dérivant dans un étrange ciel, sans mémoire, se ressouvenant, puis oubliant à nouveau, angoissé, triste et aussi navré, terriblement navré... (JG82) Fletcher, au pied du rocher, remua la tête, déploya ses ailes et ouvrit les yeux” (JG84).
Dans leur ignorance, les membres du clan estiment que Fletcher est mort. Et toujours par ignorance, ils crient qu’il est ressuscité... par Jonathan :
"Il vit! Lui qui était mort est maintenant vivant! Le Fils du grand Goéland! Il l'a touché du bout des ailes! Il l'a ressuscité!” (JG84).
Or, la mort n'existe pas, nous rappelle le conte. Ce n'est qu'un changement de niveau de connaissance ! Et Jonathan n’est pour rien dans l’histoire !
Ainsi donc le Paradis est-il au bout d'exercices de plus en plus pointus... "Quand finalement nous aurons transcendé l'espace et le temps...” (JG59); "le Paradis, c'est simplement d'être soi-même parfait... Sois persuadé, Jonathan, que tu commenceras à toucher au Paradis à l'instant même où tu accéderas à la vitesse absolue. Et cela ne veut pas dire au moment où tu voleras à quinze cents kilomètres à l'heure ou à quinze cents mille kilomètres à l'heure, ou même à la vitesse de la lumière. Car tout nombre nous limite et la perfection n'a pas de bornes. La vitesse absolue, mon enfant, c'est l'omniprésence...” (JG51);
"Il n'y a pas de limites” (JG87).
Il n’y a pas besoin non plus de la grâce, puisque tout est en nous et que le salut est affaire de connaissance et de techniques. Il s'agit seulement de se dégager de la gangue de la matière !
De même, puisque l'homme est divin, puisqu'il est illimité, il ne peut y avoir de transgression. Il n'y a pas de limites à franchir, il n'y a donc pas de péché. Il n'y a ni bien ni mal. Car est bien simplement ce qui me fait du bien. Le mal n'est qu'un blocage de la réalisation de soi, une ignorance, un inachèvement, un retard dans l'évolution vers l'absolu. Et ce mal est transitoire, l’évolution étant inéluctable :
"Souvenez-vous, péché a un sens technique précis : erreur, faux pas, manquer la cible... (AD148) J'ai accompli cette action. Tel que j'étais situé extérieurement, intérieurement, je ne pouvais pas ne pas l'accomplir" (AD147). Personne n'a jamais fait le mal, chacun n'a jamais fait que le bien tel qu'il le comprend... (AD252). C'est une manière de se situer à chaque instant : pour moi, tel que je suis, qu'est-ce qui est juste même si cela ne correspond pas à la morale officielle ? Peut-être dans cinq ans l'action juste pour vous sera-t-elle de faire le contraire de ce que vous faites aujourd'hui... (AD273).
Pour nous rapprocher de la compréhension, remplaçons provisoirement la notion de bien et de mal, avec tout son prestige, par celle de bon et de mauvais..” (AD253).
Pas de péché, pas de pardon... Il est vrai que les notions de péché et de pardon relèvent d'une vie relationnelle, et qui plus est d'une relation d'amour. Plus on aime, plus on a conscience de mal aimer, et plus on est sensible à la moindre offense faite à l'aimé. Or, on n'aime pas une énergie, on n'aime pas un Soi océanique, sans "Je" ni "Tu".
* La fusion et non la communion
C'est bien la raison pour laquelle, dans cette pensée gnostique, on parle de fusion et non de communion. L'individualité illusoire, parvenue enfin à la connaissance, se fond dans le grand Tout et y disparaît. Qu’on se souvienne des dernières image du film “Le grand bleu” où l’être humain devient peu à peu un petit point disparaissant au fond de l’océan.
Cette conception permet de comprendre la manière dont Bernard Besret parle de la prière :
"dans notre relation à Dieu, la prière, sous quelque forme que ce soit, silencieuse ou parlée, solitaire ou collective, est totalement superflue. Dieu n'en a aucun besoin. Nous communiquons avec lui par cela même que nous sommes. C'est infiniment plus exigeant que l'observation d'un rite ou la récitation d'une litanie. Cela ne tolère aucun échappatoire. En ce sens très profond, on peut dire, à la manière des manuels de dévotion, mais nullement dans leur perspective, que "notre vie tout entière est une prière". Mais en l'occurrence, il s'agit d'une prière qui se passe de tout mot et de toute formule... Ce n'est donc pas dans notre relation à Dieu qu'il faut chercher la raison que nous avons, malgré tout, de prier... (BB167).
(une citation de Marcel Légaut, commentée) : "Parler à Dieu, c'est se parler à soi-même avec des paroles vraies. Entendre Dieu, c'est s'entendre soi-même dire des paroles vraies”. On ne peut être plus clair sur le fait qu'il s'agit avant tout d'une affaire de l'homme avec lui-même, dans un effort de lucidité personnelle qui le met à nu devant lui-même. Dieu n'en est le partenaire qu'au second degré.
Dans cette logique, sa prière ne s'adresse pas à un Tu divin, encore que ce subterfuge psychologique n'est nullement à exclure, s'il est pédagogiquement efficace. Elle est plutôt une sorte de soliloque dans lequel l'homme se parle à lui-même, activant ainsi sa conscience du lien fondateur qui le relie à Dieu... L'adressant à moi-même dans le recueillement je me tiens devant Dieu - L'adressant à Dieu dans l'adoration j'entre en ma présence...
Notre dialogue avec Dieu n'est donc, sur le plan des phénomènes observables, qu'un monologue. C'est dans l'ordre même des choses qu'il en soit ainsi" (BB170 -172).
Même langage chez Arnaud Desjardins :
"Une forme plus raffinée du christianisme, qui n'est certes pas la plus généralisée, enseigne qu'il ne faut prier pour rien d'autre que la communion avec Dieu lui-même. Il ne faut demander à Dieu ni la santé ni la guérison si l'on est malade, ni même un métier si l'on est chômeur puisque Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient, mais seulement la fusion avec lui” (AD122).
La prière, qui n'est plus ici une relation, c’est-à-dire ce parler "face à face, comme un homme parle à son ami" 48, ne saurait être "de chair", c'est-à-dire située de notre côté dans le temps et dans l'espace.
Le réalisme des psaumes par exemple choque le gnostique, qui fait la moue devant trop d'incarnation :
"Le chant des Psaumes, dont certains sont d'une grande beauté sapientielle, mais dont beaucoup d'autres sont d'inspiration guerrière, n'était tolérable à longueur de nuit dans nos monastères que parce qu'ils étaient chantés en latin et que, la musique répétitive de la psalmodie aidant, il était possible de faire totalement abstraction de leur contenu” (BB 191).
De la même façon, le “caritatif” qui authentifie notre foi, n’intéresse guère le courant gnostique. Le double commandement de l’amour éclairé par Jésus qui nous fait prier Dieu en disant “notre” Père, donc comme des frères, ne saurait se concrétiser en solidarité :
"Les auteurs de la traduction oecuménique de la Bible traduisent «parmi vous» au lieu de «en vous», avec ce commentaire que je cite parce qu'il est représentatif d'une certaine approche du christianisme donnant la primauté à l'insertion sociale sur la vie mystique : «On traduit parfois : en vous, mais cette traduction a l'inconvénient de faire du Règne de Dieu une réalité intime.» Non seulement les contemplatifs mais la très grande majorité des théologiens ont opté pour la traduction «au-dedans de nous», faisant du Royaume une réalité d'être et de conscience. Vouloir à tout prix démarquer le christianisme des mystiques hindoues ou bouddhistes centrées sur l'expérience intérieure a conduit de nombreux Occidentaux à se détourner de celui-ci pour boire aux sources orientales" (AD108).
Pour la foi chrétienne, l’Esprit Saint a mission de “poursuivre son oeuvre dans le monde et d’achever toute sanctification”, autrement dit d’actualiser au fil du temps la victoire du Christ par notre incorporation en Lui, laquelle nous fait devenir de plus en plus ce que nous sommes. Dans la pensée gnostique, au contraire, le temps n’est rien : "La différence majeure entre les deux traditions [Evangiles & apocryphes] tient à la place que l'une et l'autre attribuent à l'histoire dans l'accomplissement du salut de l'homme. Le christianisme officiel attend le salut d'événements à venir, du retour de Jésus parmi les hommes, et d'une résurrection des corps dans un futur difficile à pronostiquer. Pour Thomas, au contraire, le salut est donné ici et maintenant à celui qui veut bien s'ouvrir au Royaume qui l'habite déjà. La résurrection n'est pas à attendre dans un futur hypothétique, elle est déjà donnée à celui qui est éveillé..." (BB 206).
Certes... mais le salut de l’homme est-il une aventure solitaire ?
De même, gérer la création au service de l'humanité ne présente pas plus d'intérêt, puisque la création, nous l’avons vu, est une dégradation : "Dans notre société, les sciences sont devenues indépendantes et se sont de plus en plus morcelées au fur et à mesure qu'elles se spécialisaient... ces exploits n'intéressaient pas les autres civilisations donnant la primauté à l'expérience intérieure et beaucoup trop respectueuses de la vie et des forces de la nature pour songer à conquérir la planète ou l'espace” (BB30).
2] L’ECHELLE GNOSTIQUE N’EST PAS L’ECHELLE DE JACOB
Au chapitre 3 de l’évangile selon st Jean, Jésus avertit Nicodème qui lui confie sa quête intérieure : “nul n’est monté au ciel sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme”.
De même, nous comprenons que l’élévation du Fils de l’homme réalise le songe de Jacob : “En vérité, en vérité, je vous le dis; vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme”.
Le Christ est “pontife” : il est venu pour nous faire passer de ce monde au Père : “Je suis sorti d’auprès du Père et venu dans le monde. A présent je quitte le monde et je vais au Père” et “quand je serai allé et que je vous aurai préparé une place, à nouveau je viendrai et je vous prendrai près de moi”. C’est le va-et-vient du bon Pasteur...
Certes, ce personnage de Jésus, au moins en nos pays de civilisation chrétienne, est incontournable. Les nouveaux mouvements religieux se l'approprient, mais en en donnant une nouvelle version selon leurs propres conceptions.
 
commentaires

Le Dieu des chrétiens se révèle en Jésus-Christ (1)

Publié le 5 Décembre 2012 par Gamaliel21 dans Spiritualité

INTRODUCTION
Au chapitre 17 du livre des Actes des Apôtres, nous lisons :
“Invité à s’expliquer devant l’Aréopage, Paul, debout au milieu d’eux, fit ce discours : “Citoyens d’Athènes, je constate que vous êtes, en toutes choses, des hommes particulièrement religieux. En effet, en parcourant la ville, et en observant vos monuments sacrés, j’y ai trouvé, en particulier, un autel portant cette inscription : ‘Au dieu inconnu’. Or, ce que vous vénérez sans le connaître, voilà ce que, moi, je viens vous annoncer.
Le Dieu qui a fait le monde et tout ce qu’il contient, lui qui est le Seigneur du ciel et de la terre, n’habite pas les temples construits par l’homme, et ne se fait pas servir par la main des hommes. Il n’a besoin de rien, lui qui donne à tous la vie, le souffle et tout le reste.
A partir d’un seul homme, il a fait tous les peuples pour qu’ils habitent sur toute la surface de la terre, fixant la durée de leur histoire et les limites de leur habitat; il les a faits pour qu’ils cherchent Dieu et qu’ils essayent d’entrer en contact avec lui et de le trouver, lui qui, en vérité, n’est pas loin de chacun de nous. En effet, c’est en lui qu’il nous est donné de vivre, de nous mouvoir, d’exister; c’est bien ce que disent certains de vos poètes : ‘Oui, nous sommes de sa race’.
Si donc nous sommes de la race de Dieu, nous ne devons pas penser que la divinité ressemble à l’or, à l’argent ou à la pierre travaillés dans l’art et l’imagination de l’homme. Et voici que Dieu, sans tenir compte des temps où les hommes l’ont ignoré, leur annonce maintenant qu’ils ont tous, partout, à se convertir. En effet, il a fixé le jour où il va juger l’univers avec justice, par un homme qu’il a désigné; il en a donné la garantie à tous en ressuscitant cet homme d’entre les morts.”
Ce discours de Paul nous introduit au cœur même de notre sujet. En effet, l’être humain, avec sa bonne volonté et sa raison, est un quêteur de sens. Habité par les questions fondamentales de la vie, il tente d’y répondre et sa pensée élabore diverses conceptions du divin, ce dieu inconnu avec lequel il tente d’entrer en relation.
Chrétiens, nous sommes dans la situation de Paul : nous avons fait une expérience religieuse, dont nous essayons déjà de vivre nous-mêmes. Et en même temps, parce que nous sommes heureux d’avoir, comme André, “trouvé le Messie”, nous devenons témoins de cette révélation, nous la partageons, nous la proposons à nos contemporains qui d’une manière ou d’une autre, explicitement ou implicitement, sont en recherche. Nous nous présentons ainsi comme les disciples de Jésus Christ Fils de Dieu Sauveur.
Sur la route du témoignage, nous rencontrons entre autres des adeptes du Nouvel Age, cette nouvelle gnose, qui parlent aussi de Jésus ou plutôt du Christ, mais différemment. Jésus y demeure objet de référence - Occident oblige -, mais seulement comme l’un des multiples avatars du divin cosmique.
- I -
TU NOUS AS FAITS POUR TOI, SEIGNEUR, ET NOTRE COEUR EST SANS REPOS TANT QU’IL NE DEMEURE EN TOI
Le parcours de saint Augustin, résumé dans ce titre, illustre bien notre sujet. En relisant ses Confessions, comment ne pas être frappé par l’actualité de son cheminement ? Dans sa quête, le jeune Augustin commence en effet par chercher sa nourriture dans les multiples voies païennes, gnostiques, manichéennes plus précisément. Jusqu’au jour où il découvre au plus profond de lui-même cette Présence plus intérieure à lui-même que lui-même.
L’être humain est un quêteur du sens des choses et de son existence, il est un pèlerin de l’absolu, que Jésus accompagne sur le chemin d’Emmaüs.
1- L’ETRE HUMAIN, UN QUÊTEUR DE SENS
A) LES ÊTRES HUMAINS, DES ETRES METAPHYSIQUES
L’être humain, et c’est son originalité dans la création, est un être “métaphysique”. Normalement, il ne se contente pas de vivre la “physique” de sa situation ni d’évoluer dans son cadre de vie; mais il réfléchit sur son état et s’interroge sur sa condition.
“Un simple regard sur l’histoire ancienne montre d’ailleurs clairement qu’en diverses parties de la terre, marquées par des cultures différentes, naissent en même temps les questions de fond qui caractérisent le parcours de l’existence humaine : Qui suis-je ? D’où viens-je et où vais-je ? Pourquoi la présence du mal ? Qu’y aura-t-il après cette vie ?... Ces questions ont une source commune : la quête de sens qui depuis toujours est présente dans le coeur de l’homme, car de la réponse à ces questions dépend l’orientation à donner à l’existence”.
Chaque âge, chaque groupe a ainsi esquissé ses réponses et ses dieux. Un culte s’est amorcé à partir des instincts de vie : l’homme, petit et fragile devant les forces de la nature, a commencé par chercher à se les concilier en divinisant le tonnerre ou les astres par exemple. Inéluctablement fauché par la mort, il a magnifié la fécondité et imaginé l’au-delà.
Ainsi, la route humaine se tisse-t-elle au gré de cette longue quête de connaissance et de sens. Le fruit des réflexions nous donne ces innombrables et complémentaires idéologies, théories et conceptions, doctrines, systèmes et religions qui jalonnent le long périple des terriens.
“Sous des modes et des formes différentes, [la philosophie] montre que le désir de vérité fait partie de la nature même de l’homme. C’est une propriété innée de sa raison que de s’interroger sur le pourquoi des choses, même si les réponses données peu à peu s’inscrivent dans une perspective qui met en évidence la complémentarité des différentes cultures dans lesquelles vit l’homme”.
B) UN PARCOURS DEJA GUIDE PAR L’ESPRIT CREATEUR
Cette interrogation de l’homme fait partie du plan de Dieu. Celui-ci ne lui a-t-il pas donné une intelligence ?
Au verset 20 du chapitre premier de la lettre aux Romains, nous lisons : “Depuis la création du monde, les hommes, avec leur intelligence, peuvent voir, à travers les oeuvres de Dieu, ce qui est invisible : sa puissance éternelle et sa divinité”.
La constitution dogmatique “Dei Verbum” du concile Vatican II souligne à son tour cette première étape de l’aventure spirituelle qu’est la connaissance naturelle de “Dieu”, c’est-à-dire par la raison : “Le saint Concile reconnaît que ‘Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être connu avec certitude par la lumière naturelle de la raison humaine à partir des choses créées’”.
Le cœur de l’homme est alors rempli de cet “émerveillement suscité en lui par la contemplation de la création” 4. Il se prend à s’émerveiller devant la beauté d’un lever de soleil, un chant d’amour jaillit de son coeur à la vue de sa compagne, une action de grâce monte en lui devant son enfant blotti dans ses bras.
Premiers pas d’un chemin intérieur, balbutiements d’une religion, c’est-à-dire d’un au-delà de soi et du magma cosmique, amorces d’une ouverture à autre chose que soi. Premières poussées de cet Esprit qui planait sur les eaux matricielles du commencement.
Premiers regards bientôt vers une transcendance à l’oeuvre derrière tant de beauté et de grandeur : “Adam connut sa femme; elle enfanta un fils et lui donna le nom de Seth. Un fils naquit à Seth aussi, et il lui donna le nom d’Enosh. Celui-ci fut le premier à invoquer le nom de Yahvé”.
Premiers essais de relation à l’Etre, ce “Je-Suis” inconnu et mystérieux, au-dessus de soi et de tout. Premières intuitions et expériences du divin absolu.
Ainsi, au fil du temps et de la vie, sur toute la terre, la raison droite et la bonne volonté s’efforcent d’aller, de façons diverses et de plus en plus approfondies, au-devant de l’inquiétude du coeur humain en proposant des voies, c’est-à-dire des doctrines, des règles de vie et des rites sacrés : “Les hommes attendent des diverses religions la réponse aux énigmes cachées de la condition humaine, qui, hier comme aujourd’hui, troublent profondément le coeur humain : Qu’est-ce que l’homme ? Quel est le sens et le but de la vie ? Qu’est-ce que le bien et qu’est-ce que le péché ? Quels sont l’origine et le but de la souffrance ? Quelle est la voie pour parvenir au vrai bonheur ? Qu’est-ce que la mort, le jugement et la rétribution après la mort ? Qu’est-ce enfin que le mystère dernier et ineffable qui entoure notre existence, d’où nous tirons notre origine et vers lequel nous tendons ? Depuis les temps les plus reculés jusqu’à aujourd’hui, on trouve dans les différents peuples une certaine sensibilité à cette force cachée qui est présente au cours des choses et aux événements de la vie humaine, parfois même une reconnaissance de la Divinité suprême, ou encore du Père. Cette sensibilité et cette connaissance pénètrent leur vie d’un profond sens religieux. Quant aux religions liées au progrès de la culture, elles s’efforcent de répondre aux mêmes questions par des notions plus affinées et par un langage plus élaboré”.
Il est même “possible de reconnaître, malgré les changements au cours des temps et les progrès du savoir, un noyau de notions philosophique dont la présence est constante dans l’histoire de la pensée... on peut reconnaître une sorte de patrimoine spirituel de l’humanité où sont formulés les principes premiers et universels de l’être” d’où découlent des conclusions cohérentes d’ordre moral.
Aussi, le concile Vatican II nous invite à discerner dans les religions ce qui est vrai et saint, c’est-à-dire ce qui est tout simplement suscité par l’Esprit qui anime l’unique race humaine. Car ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines, “apportent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes”. Ce sont là en fait des “pierres d’attente de l’Evangile”.
Bien entendu, les accidents de parcours et les perversions ne manquent pas. Et le risque de l’intolérance n’est jamais loin. “La capacité spéculative, qui est propre à l’intelligence humaine, conduit à élaborer, par l’activité philosophique, une forme de pensée rigoureuse et à construire ainsi, avec la cohérence logique des affirmations et le caractère organique du contenu, un savoir systématique. Grâce à ce processus, on a atteint, dans des contextes culturels différents et à des époques diverses, des résultats qui ont conduit à l’élaboration de vrais systèmes de pensée. Historiquement, cela a souvent exposé à la tentation de considérer un seul courant comme la totalité de la pensée philosophique. Il est cependant évident qu’entre en jeu, dans ces cas, une certaine “superbe philosophique” qui prétend ériger sa propre perspective imparfaite en lecture universelle”.
“Il en est résulté diverses formes d’agnosticisme et de relativisme qui ont conduit la recherche philosophique à s’égarer dans les sables mouvants d’un scepticisme général. Puis, récemment, ont pris de l’importance certaines doctrines qui tendent à dévaloriser même les vérités que l’homme était certain d’avoir atteintes”.
Ainsi, l’homme créé cherche à tâtons sa Source. Une raison droite implique qu’il demeure, quelle que soit d’ailleurs sa religion, un être de désir et veille à ne jamais boucler sur lui-même et ses découvertes. Qu’il demeure un pèlerin de la Source qu’on ne saurait capturer, et qui nous emmène toujours plus loin. Que le quêteur de sens reste toujours ouvert à l’Autre.
2] LA PEDAGOGIE DE DIEU
L’Esprit créateur plane sur cette quête. Mais Dieu est un pédagogue. Qu’est-ce à dire ? La pédagogie est signe du souci vrai de l’autre : souci de sa différence lorsqu’on veut communiquer avec lui, souci de son cheminement qui implique la prise en compte de ses rythmes et capacités. On a quelque chose à partager, mais il s’agit d’un partage avec une personne déterminée qui doit être en mesure d’accueillir ce partage. Parents et éducateurs pratiquent cela au quotidien.
Le cheminement spirituel de l’humanité est comparable à la maturation d’un enfant. Il y faut du temps, il y faut de la patience.
C’est même une aventure, avec tous les risques inhérents à une croissance, avec le risque de la liberté et donc des ruptures.
Nous touchons là au mystère de l’Amour créateur. Les hommes ne sont pas des petits robots ou des marionnettes perfectionnées, objets d’un caprice divin. Ils sont de vrais partenaires de l’Alliance voulue par Dieu.
A) DIEU EST EXTASE D’AMOUR
Dieu est Amour. Or, l’amour ne saurait être solitaire. La révélation ultime de Dieu nous laisse précisément entrevoir qu’il est communion trinitaire : l’Inengendré n’est que don à cet Autre, ce Fils de même nature que lui, cet Engendré qui reçoit tout du Père et lui donne une plénière réponse d’amour, et ce, dans le Souffle éternel qui les unit.
Mais cette communion du Père, du Fils et de l’Esprit ne boucle pas sur elle-même. Si nous contemplons l’icône de la Trinité peinte par Andreï Roublev, nous remarquons bien cette ouverture, comme une porte d’entrée au sein même de l’intimité divine.
B) FAISONS L’HOMME
L’amour n’est que source jaillissante. D’où la création, ce don de la vie à une humanité différente de son auteur et existant réellement à part entière. Dieu veut que l’homme soit autre que lui.
Avec un unique projet : que nous devenions participants de la nature divine, participants de la communion trinitaire.
C’est la raison pour laquelle Yahvé entre en alliance avec l’humanité, dans le respect de ses différences et de sa finitude, avec tout ce que cela peut comporter aussi de risque.
“Dieu dit : ‘Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance’”. Et “Yahvé Dieu modela l’homme avec la glaise du sol” 11. Le Père esquissa l’homme en regardant son Fils Unique. Le Père Varillon a cette expression : “Le Christ est la matrice de l’humanité”.
“Qu’il soit béni, le Dieu et Père de notre Seigneur, Jésus, le Christ ! Il nous a bénis et comblés des bénédictions de l’Esprit, au ciel, dans le Christ. Il nous a choisis, dans le Christ, avant que le monde fût créé, pour être saints et sans péchés devant sa face grâce à son amour. Il nous a prédestinés à être, pour lui, des fils adoptifs par Jésus, le Christ... Ainsi l’a voulu sa bonté, à la louange de gloire de sa grâce, la grâce qu’il nous a faite dans le Fils bien-aimé... Il nous dévoile ainsi le mystère de sa volonté, selon que sa bonté l’avait prévu dans le Christ : pour mener les temps à leur plénitude, récapituler toutes choses dans le Christ, celles du ciel et celles de la terre”.
Dieu a mis l’humanité en route comme des parents “mettent en route” un enfant. Il a placé l’homme et la femme dans un contexte favorable à leur croissance : “Yahvé Dieu planta un jardin en Eden, à l’orient, et il y mit l’homme qu’il avait modelé...; Dieu les bénit et leur dit : “Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la...” 14. Encore une fois, Dieu a fait de ses créatures des partenaires à part entière.
Lui qui est Tout, sans commencement et sans fin, sans la moindre limite, a voulu l’homme libre dans sa réponse, et pour cela, comme la mer se retire pour laisser place à la terre, il s’est comme retiré de la création, c’est-à-dire qu’il s’est comme interdit de manière générale de tout interventionnisme : à la créature de jouer sa partie, à elle de mûrir son fiat comme Marie au jour de l’annonciation.
C) LE TEMPS DE LA MATURATION
Pour donner cette réponse d’homme libre - dans la conscience et la volonté - il faut du temps, il faut des étapes de maturation. C’est l’histoire de l’humanité. “En Orient comme en Occident, on peut discerner un parcours qui, au long des siècles, a amené l’humanité à s’approcher progressivement de la vérité et à s’y confronter”.
L’unique projet de Dieu, l’Alliance avec une humanité totalement partenaire, se réalise donc au fil d’étapes, au fil d’alliances successives, elles-mêmes adaptées au rythme de cet homme situé dans l’espace et le temps, avec des moyens pédagogiques ajustés aux limites non seulement de sa capacité naturelle mais encore à celles engendrées par son péché et sa misère.
En effet, la route n’est pas forcément une ligne droite; peu importe, Dieu écrit droit avec des lignes courbes. Les hommes ne sont pas à l’abri des embûches du voyage : il arrive même qu’ayant connu Dieu, nous explique la lettre aux Romains 16, ils perdent “le sens dans leurs raisonnements” et que leur coeur inintelligent s’enténèbrent : “dans leur prétention à la sagesse, ils sont devenus fous et ils ont changé la gloire du Dieu incorruptible contre une représentation, simple image d’hommes corruptibles...” Ayant troqué la vérité entrevue de Dieu contre le mensonge, n’ayant pas jugé bon de garder la vraie connaissance de Dieu, ils se retrouvent alors livrés à leur esprit sans jugement avec les fruits de mort et de malheur que cela peut produire. La liberté de l’homme n’est décidément pas une illusion.
Mais Dieu est infiniment patient et sans repentance, il sera toujours le Fidèle de l’Alliance.
Ainsi, au milieu des innombrables autels dressés au dieu inconnu, parmi les multiples temples faits de main d’hommes, plus loin même que l’émerveillement de la raison naturelle, Dieu façonne un Peuple de croyants. C’est la longue généalogie du Messie qui commence 17 : “Voici la table des origines de Jésus Christ, fils de David, fils d’Abraham”, ce croyant qui reçoit le don de la promesse et de l’Alliance. C’est le berceau du Fils de l’homme qui est expressément façonné sur environ 1850 ans.
“Souvent, dans le passé, Dieu a parlé à nos pères par les prophètes sous des formes fragmentaires et variées”, dit la lettre aux Hébreux 18. Dieu vient au secours de notre finitude, désormais il guide explicitement les pas de l’homme. Comment en effet pourrions-nous connaître l’Au-delà de tout créé par nos seules forces ? et qui plus est, par des forces blessées par le péché ? C’est toute la supplication de l’Ancien testament : “viens, Seigneur... !” Dieu éduque son peuple pour que puisse monter sur les lèvres de celui-ci la réponse d’un amour éclairé et libre.
A travers ces pionniers, l’humanité franchit alors l’étape de la foi, qui n’est point relégation de la raison, mais qui va plus loin tout en étant en cohérence avec elle.
Notre finitude atteint alors une étape dans sa relation au mystère infini de Dieu :“outre les vérités que la raison naturelle peut atteindre, nous sont proposés à croire les mystères cachés en Dieu, qui ne peuvent être connus s’ils ne sont divinement révélés”. La foi, qui est fondée sur le témoignage de Dieu et bénéficie de l’aide surnaturelle de la grâce, est effectivement d’un ordre différent de celui de la connaissance philosophique. Celle-ci, en effet, s’appuie sur la perception des sens, sur l’expérience, et elle se développe à la lumière de la seule intelligence. La philosophie et les sciences évoluent dans l’ordre de la raison naturelle, tandis que la foi, éclairée et guidée par l’Esprit, reconnaît dans le message du salut la “plénitude de grâce et de vérité” que Dieu a voulu révéler dans l’histoire et de manière définitive par son Fils Jésus Christ.
3] A LA PLENITUDE DES TEMPS
Respectueuse de notre rythme et de notre capacité, “La révélation de Dieu s’inscrit donc dans le temps et dans l’histoire” 21. C’est comme un fruit, une attente qui mûrit. Et
“Lorsque les temps furent accomplis, Dieu a envoyé son Fils; il est né d’une femme, il a été sujet de la Loi juive pour racheter ceux qui étaient sujets de la Loi et pour faire de nous des fils. Et voici la preuve que vous êtes des fils : envoyé de Dieu, l’Esprit de son Fils est dans nos coeurs, et il crie vers le Père en l’appelant “Abba !”. Ainsi tu n’es plus esclave, mais fils, et comme fils, tu es héritier par la grâce de Dieu”.
L’Eglise est consciente d’être dépositaire d’un message qui a son origine en Dieu même. La connaissance qu’elle propose à l’homme ne lui vient pas de sa propre spéculation, fût-ce la plus élevée, mais du fait d’avoir accueilli la Parole de Dieu dans la foi.
“Il a plu à Dieu, dans sa bonté et sa sagesse, de se révéler lui-même et de faire connaître le mystère de sa volonté 24, par lequel les hommes ont accès auprès du Père par le Christ, Verbe fait chair, dans l’Esprit Saint, et sont rendus participants de la nature divine”.
C’est là une initiative pleinement gratuite, qui part de Dieu pour rejoindre l’humanité et la sauver. En tant que source d’amour, Dieu désire se faire connaître, et la connaissance que l’homme a de lui porte à son accomplissement toute autre vraie connaissance que son esprit est en mesure d’atteindre sur le sens de son existence.
Le don de Dieu, après avoir été désiré, peut enfin être accueilli. Et en fait, le fruit de l’arbre de la connaissance révélée est double. Dieu le Tout-Autre, Dieu l’Inconnaissable se donne à connaître. Mais en même temps qu’il nous révèle son intimité, il nous donne d’y pénétrer.
A) CONNAITRE DIEU
La quête spirituelle de l’humanité, guidée par les prophètes, débouche sur Jésus de Nazareth, considéré lui-même par beaucoup de ses contemporains comme un prophète puissant en paroles et en actes. Certains se demandent s’il n’est pas “le” Prophète ultime. Ainsi, les apôtres eux-mêmes, chercheurs assoiffés de Dieu, se sont mis à sa suite. Mais on sent bien le décalage qui existe encore entre l’offre et la demande. Philippe dit à Jésus 26 : “Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit”. Autrement dit, fais-nous connaître le vrai Dieu et on aura atteint le but.
Jésus en effet est venu pour faire connaître les profondeurs de Dieu. Mais précisément, au point culminant de la révélation, Il ne nous parle pas de Dieu, mais du Père. Or, comment connaître quelqu’un comme un père sans parler d’un fils, comment découvrir Dieu-le-Père en dehors de sa relation avec son Fils ? “Voilà si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ? Qui m’a vu a vu le Père.” Seul le Fils peut être témoin du Père.
“Pour vous, qui suis-je ?” Jésus n’est pas un prophète, un de plus, sur la route qui conduit à Dieu, mais “dans les derniers temps, dans ces jours où nous sommes, il (Dieu) nous a parlé par ce Fils qu’il a établi héritier de toutes choses et par qui il a créé les mondes. Reflet resplendissant de la gloire du Père, expression parfaite de son être, ce Fils qui porte toutes choses par sa parole puissante...”.
Ainsi, “après la Loi communiquée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ. Dieu, personne ne l’a jamais vu; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, c’est lui qui a conduit à le connaître”.
Celui que l’on appelle “Dieu”, peut enfin être nommé véritablement : “Père”, “Abba”, parce que le Fils l’a pleinement dévoilé.
B) NAITRE AVEC DIEU
Mais la lettre aux Hébreux poursuit avec cette expression : “au moment d’introduire le Premier-Né dans le monde à venir”. Non seulement Jésus est le Fils unique du Père, mais il en est le Premier-Né. Il y a donc des frères; il y a donc des fils ! Car “le créateur et maître de tout voulait avoir une multitude de fils à conduire jusqu’à la gloire”.
Connaître Dieu en effet nous conduit nous-mêmes à renaître d’en haut selon l’expression johannique. Connaître Dieu est bien une quête de sens, mais pas seulement une recherche théorique. La connaissance de Dieu nous fait devenir ce que nous sommes en vérité : des créatures appelées depuis le commencement à devenir les fils et les filles de Dieu, des créatures ayant pour vocation la divinisation, c’est-à-dire la participation, par don, de la nature divine, de la vie même de Dieu. Ce qu’est Jésus de toute éternité et par nature, nous avons à le devenir par grâce.
Telle est la vraie connaissance, celle qui fait naître avec. Nous sommes comme le nageur qui a pénétré dans l’Océan et qui s’avance au large. Plus il nage, plus il communie et donc plus il connaît.
La vraie connaissance est toujours liée à l’amour.
4] JE SUIS L’ALPHA ET L’OMEGA
Toute la pédagogie divine, toute la recherche de l’humanité avec ses tâtonnements, tout conduisait à cette naissance, il y a deux mille ans à Bethléem, d’un homme - vrai homme -, qui en même temps est le Fils unique de Dieu - vrai Dieu -, Dieu-fait-homme pour toujours, “ce Fils qui... après avoir accompli la purification des péchés, s’est assis à la droite de la Majesté divine au plus haut des cieux” comme dit la lettre aux Hébreux.
On comprend l’émotion du pape Jean-Paul II au cours de son pèlerinage jubilaire en Terre Sainte : "Là, je contemplerai les lieux où le Christ a donné sa vie et l'a ensuite reprise dans la résurrection, nous faisant don de son Esprit. Là, je voudrai crier encore une fois la grande et consolante certitude que "Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique : ainsi tout homme qui croit en lui ne périra pas, mais il obtiendra la vie éternelle... O lieu de la Terre, lieu de la Terre sainte... tu es un lieu de rencontre".
Là, il y a deux mille ans, “Dieu s’est fait homme pour que l’homme soit fait Dieu”... En Jésus de Nazareth, enfin, “Voici l’Homme”, voici Adam tel que le Père l’avait projeté. En lui, “tout est accompli”...
“Le Verbe de Dieu, par qui tout a été fait, s’est lui-même fait chair, afin que, homme parfait, il sauve tous les hommes et récapitule toutes choses en lui. Le Seigneur est le terme de l’histoire humaine, le point vers lequel convergent tous les désirs de l’histoire et la civilisation, le centre du genre humain, la joie de tous les coeurs et la plénitude de leurs aspirations. C’est lui que le Père a ressuscité d’entre les morts, a exalté et fait siéger à sa droite, le constituant juge des vivants et des morts”.
A) LE VERBE DE DIEU EN NOTRE LANGAGE HUMAIN
Au premier chapitre de l’Apocalypse, (ou Révélation) de Jésus-Christ, ce dernier proclame : “Je suis l’alpha et l’oméga”. En effet, il est “le premier-né par rapport à toute créature, car c’est en lui que tout a été créé... Il est avant tous les êtres, et tout subsiste en lui”. Il est aussi “le commencement, le premier-né d’entre les morts, puisqu’il devait avoir en tout la primauté. Car Dieu a voulu que dans le Christ toute chose ait son accomplissement total”.
Celui qui est l’Alpha et l’Oméga, en faisant route avec nous, nous a fait connaître le dessein de Dieu. Et “la révélation de Jésus Christ est définitive et complète. On doit en effet croire fermement que la révélation de la plénitude de la vérité divine est réalisée dans le mystère de Jésus Christ, Fils de Dieu incarné, qui est “le chemin, la vérité et la vie” (Jn 14,6) : “Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler” (Mt 11, 27); “Nul n’a jamais vu Dieu; le Fils unique-engendré, qui est dans le sein du Père, lui, l’a fait connaître (Jn 1, 18); “En lui habite corporellement toute la plénitude de la divinité, et vous vous trouvez en lui associés à sa plénitude (Co 2, 9-10)”.
Aucune nouvelle révélation publique n’est dès lors à attendre avant la manifestation glorieuse de Jésus Christ à la fin du temps.
B) LA REPONSE FILIALE INCARNEE
Jésus de Nazareth est non seulement ce Verbe venu nous faire connaître le Père, mais il est encore le Fils qui a délivré en notre chair la réponse filiale.
Seul le Fils de Dieu et Fils de l’Homme pouvait aimer jusque-là; seul celui qui est un avec le Père, pouvait ainsi, pour nous et à notre tête, “aller au Père”.
Non seulement il nous a dévoilé notre vocation, mais il l’a accomplie... pour nous. Il est “à la fois le médiateur et la plénitude de toute la révélation”.
Jésus “achève la Révélation en l’accomplissant”. Il est le lieu même de notre salut. Il est le salut en personne. Par Jésus-Christ, avec lui et en lui, nous sommes devenus des fils. Aussi, à la suite des Apôtres, pouvons-nous proclamer qu’ “il n’y a pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés”.
Jésus est le Seigneur de tous : “on peut et on doit dire que Jésus-Christ a une fonction unique et singulière pour le genre humain et pour son histoire : cette fonction lui est propre, elle est exclusive, universelle et absolue. Jésus est en effet le Verbe de Dieu fait homme pour le salut de tous”.
Dès lors, pour nous, le salut ne pourra être que participation et incorporation.
Et c’est là tout le rôle du second Paraclet, l’Esprit Saint, qui poursuit son oeuvre sans le monde et achève toute sanctification. Le Fils s’est consacré lui-même dans notre chair pour que nous soyons nous-mêmes consacrés et l’Esprit du Fils actualise en nous cette consécration, il nous filialise.
“Le lien entre le mystère salvifique du Verbe fait chair et celui de l’Esprit est donc clair, qui en fin de compte introduit la vertu salvifique du Fils incarné dans la vie de tous les hommes, appelés par Dieu à une même fin, qu’ils aient précédé historiquement le Verbe fait homme ou qu’ils vivent après sa venue dans l’histoire : l’Esprit du Père, que le Fils [glorifié] donne sans mesure les anime tous”.
5] LES TEMOINS DE “JE-SUIS-LA-VERITE”
Les disciples de Jésus, ainsi éclairés, sont établis témoins de la Révélation. L’Eglise a pour mission en quelque sorte d’être la visibilité du salut opéré par, avec et en Jésus-Christ. En elle, “nous vivons et nous anticipons dès maintenant ce qui sera l’accomplissement du temps”.
Cependant, elle n’est pas le seul lieu du salut, elle n’est pas une arche de Noé exclusive. Elle est encore une fois la visibilité du salut, le sacrement du salut, c’est-à-dire le signe et le laboratoire du salut. Mais l’action salvifique de Jésus Christ, avec et par son Esprit, s’étend à toute l’humanité, au-delà des frontières visibles de l’Eglise. Traitant du mystère pascal, où le Christ associe déjà maintenant le croyant à sa vie dans l’Esprit et lui donne l’espérance de la résurrection, le Concile affirme : “Et cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ, mais bien pour tous les hommes de bonne volonté, dans le coeur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal... Tous ceux et toutes celles qui sont sauvés, participent, bien que différemment, au même mystère de salut en Jésus Christ par son Esprit”.
En effet, “Le concours de médiations de types et d’ordres divers n’est pas exclu, mais celles-ci tirent leur sens et leur valeur uniquement de celle du Christ, et elles ne peuvent être considérées comme parallèles ou complémentaires”.
Quant à l’Eglise, elle est elle-même en route. Gardant dans son coeur tous ces événements et pénétrant toujours plus profondément dans le mystère, “tandis que les siècles s’écoulent, [elle] tend constamment vers la plénitude de la divine vérité, jusqu’à ce que soient accomplies en elle les paroles de Dieu” 39. Elle sait que “toute vérité atteinte n’est jamais qu’une étape vers la pleine vérité qui se manifestera dans la révélation ultime de Dieu : “Nous voyons, à présent, dans un miroir, en énigme, mais alors ce sera face à face. A présent, je connais d’une manière partielle; mais alors je connaîtrai comme je suis connu” (1 Co 13, 12)”.
L’Eglise doit demeurer en tenue de service pour remplir au milieu des hommes, ses frères, une “diaconie de la vérité” 41, en gardant dans son coeur, comme la Vierge Marie, tous ces événements, en scrutant les Ecritures et les signes des temps.
L’Esprit et l’Epouse disent : “Viens !”. Celui qui entend, qu’il dise aussi : “Viens !” Celui qui a soif, qu’il approche. Celui qui le désire, qu’il boive l’eau de la vie, gratuitement... “Amen ! Viens, Seigneur Jésus ! Que la grâce du Seigneur Jésus soit avec tous les hommes”
.
TRANSITION
Ainsi, pour être sauvés, il ne s’agit pas forcément d’être chrétiens. La “bonne volonté”, la droiture de conscience, sont en elles-mêmes, parce qu’en adéquation au Créateur et Père de tous, qui agit en tous et par tous, des terres d’accueil du salut opéré par Jésus Christ, même si cela n’est pas explicite.
Ceci dit, il convient maintenant d’analyser le message énoncé par le courant du Nouvel Age, la version actuelle de cette gnose vieille de deux mille ans.
Auparavant, relisons cette invitation du P. Jean Vernette dans son livre “Le Nouvel Age” :
"La montée en puissance des mouvements du Nouvel Age est l'une des expressions du retour du religieux sous sa forme de néo-paganisme et de gnose.
Elargissons donc en finale notre propos au surgissement de la nouvelle religiosité contemporaine. Il représente en effet l'un des défis majeurs pour l'évangélisation à l'approche de l'an 2000. Avons-nous les moyens de cette nouvelle mission ? C'est une question.
L'Eglise en nos pays a dû en effet s'équiper pastoralement au lendemain de la guerre, et avec une rare capacité d'invention missionnaire, pour l'évangélisation d'un homme incroyant et sécularisé dont on avait toutes raisons de penser qu'il serait le modèle dominant en Occident. Et cette perspective a mobilisé l'essentiel des forces apostoliques. Or, voici que surgit un homme "religieux" et païen que l'on n'attendait guère. Et c'est à lui qu'il faut annoncer l'Evangile. Dans sa propre langue.
Car si "l'Esprit-Saint nous parle par l'incroyance", comme le disait Paul VI, il nous parle aussi par le paganisme, la gnose et la nouvelle religiosité. Par les mouvements du Nouvel Age. Il n'est pas interdit d'y déceler même parfois des "pierres d'attente de l'Evangile". A condition de savoir discerner fermement. Il s'agit donc : de prendre en compte le religieux après l'avoir exorcisé, de répondre à l'intérieur du christianisme aux attentes qu'il exprime, de l'évangéliser en ce qu'il a d'évangélisable.
Tout d'abord, il importe de savoir répondre à certains appels de l'homme contemporain. Besoin d'une vision unifiée des choses, désir de convivialité et de chaleur humaine, aspirations à la "vraie vie" par-delà la "vie vraie", recherche d'une aventure spirituelle par un retour à la Source originelle: ces attentes sont à prendre au sérieux.
Dans ses aspects mystiques par exemple, le Nouvel Age propose une forme de religiosité qui rejoint le sentiment religieux contemporain en certains de ses déplacements. Nous avons alors à en tenir compte avec discernement lorsque nous proposons la foi chrétienne.
Déplacement premier : de l'adhésion à la recherche, du "discours" (sur la doctrine) au "parcours" (aujourd'hui on est toujours "en recherche"...). Il n'y a certes pas à avaliser cette quête errante de spirituel, car la foi est assurance en la Parole "sûre" du Verbe de Dieu. Mais à éviter de présenter le christianisme comme un système rigide et clos où tous les aiguillages seraient faits d'avance. Car Dieu est Quelqu'un que l'on cherche avant d'être un énoncé notionnel uniquement clos dans une définition : c'est la leçon de tous les mystiques.
Déplacement de la religion à la Sagesse. Beaucoup sont davantage en quête de paix intérieure et de spiritualité que de dogmes et d'institutions religieuses. Il y a alors à discerner, car le refus du dogme est souvent une autre forme du subjectivisme et du relativisme doctrinal. Mais aussi à remettre en valeur le christianisme comme Sagesse : sagesse du corps, paix du coeur, harmonie avec la création; celles de François de Sales, de Bernard de Clairvaux, de François d'Assise. Le christianisme comme Voie -"la Voie", disent les premiers chrétiens-; une Voie qui vaut toutes les voies orientales. Comme initiation qui vaut toutes les gnoses initiatiques. Et ce, en retournant à notre patrimoine spirituel, aux catéchèses mystagogiques du baptême, à la symbolique des Pères de l'Eglise, au sain ésotérisme du langage de la pierre chez les bâtisseurs de cathédrales, à la vision biblique de la nature comme livre de Dieu.
Déplacement enfin du notionnel à l'émotionnel. Les enfants du Verseau veulent expérimenter Dieu "en direct", dans une sorte d'appétit sauvage qui pousse vers les groupes chauds où l'on chante, où l'on danse, où l'on est bien ensemble. Sans confondre spirituel et irrationnel, il y a donc à retrouver le sens du corps dans la prière, de la fête dans la liturgie, des symboles "charnels" qui parlent au coeur et aux sens : eau et lumière, flamme et encens, gestuelle et icônes. A nous interroger sur le climat froid et compassé de certaines de nos célébrations.
Alors on pourra évangéliser le religieux. Après l'avoir au préalable exorcisé, car il n'est pas toujours saint ni sain. On avait voulu chasser la religion de nos sociétés occidentales en la déclarant aliénante. Mais "chassez la religion, elle revient au galop!". Et voici qu'elle revient, à l'approche de l'ère nouvelle, sous des formes bien confuses où l'ivraie est inextricablement mêlée au bon grain. Aussi faut-il procéder à une sérieuse dépollution des formes maladives de ce maquis qui peut devenir empoisonné. C'est un premier travail d'écologie spirituelle préalable nécessaire à toute évangélisation du religieux. Car le christianisme est la conversion à Jésus-Christ d'une dimension religieuse constitutive de l'homme, mais qui est païenne à l'origine.
Les dieux du paganisme sont respectables certes, comme l'expression tâtonnante de la Voie et de la Vérité. Ils ne sont pas le vrai Dieu, révélé par Jésus qui est seul la Voie et la Vérité.
Le désir qui met en route certains vers les contrées mystiques du Verseau et les égare dans les opiums de Katmandou et les rêveries de l'étrange, est cependant parfois en germe le désir de Dieu. Tout comme le désir de l'eau chez la Samaritaine, cette soif très banale et à ras de terre, était en germe le désir de l'eau vive. Encore fallait-il que quelqu'un lui révèle et son désir et l'eau qui le comblerait. Cette révélation, c'est l'évangélisation.
Elle consistera alors:
- à identifier ce qui est christianisable : la défense de la nature, la redécouverte de l'intériorité, la recherche de paix et d'unité. Et ce qui ne l'est pas : le culte du moi, le syncrétisme négateur de toute révélation, les multiples caricatures de l'authentique spirituel;
- à redécouvrir les propres richesses de notre Credo. Si nous ne parlons plus de la communion des saints, les gens iront chercher dans le channelling spirite la réponse à leurs questions sur la communication avec leurs morts. Si nous ne parlons plus de la résurrection de la chair, des fins dernières, de la vie éternelle, ils rejoindront les 23% d'Européens qui croient déjà à la réincarnation;
- à réapprendre à dire en direct l'Evangile, au milieu du vacarme des mille bateleurs vantant chacun leur marchandise au grand cirque de la nouvelle religiosité. C'est le kérygme pour la seconde évangélisation de l'Occident, chère à Jean-Paul II.
Nous accueillons dans l'Eglise, et avec coeur grand ouvert, des gens qui sont demandeurs de quelque chose. Sans doute avons-nous aussi à nous déplacer parfois pour aller à ceux qui ne sont demandeurs de rien, mais chercheurs de quelque chose : de Quelqu'un ? C'est-à-dire à rejoindre les hommes dans les régions où ils posent leurs questions et tracent leurs itinéraires de recherche. Même si leurs moeurs, leur vocabulaire, leurs centres d'intérêts nous déconcertent grandement. Comme Paul de Tarse entendant en songe l'appel du Macédonien à apporter l'Evangile sur des terres nouvelles, ne s'agirait-il pas pour nous aussi d'aller aux croyants hors frontières ? A l'approche de l'an 2000 et de l'ère du Verseau...
Dans sa réponse à l’appel du Macédonien, Paul a fait une double expérience. Il a touché du doigt l’incompatibilité d’une pensée philosophique gnostique avec la révélation de Jésus Christ : “Quand ils entendirent parler de résurrection des morts, les uns riaient, et les autres déclarèrent : ‘Sur cette question nous t’écouterons une autre fois’”. “Cependant quelques hommes s’attachèrent à lui et devinrent croyants”...
En fait, l’ivraie est mêlée au bon grain. Les vrais quêteurs existent, honnêtes et disponibles. Bien entendu, les intentions de certains prophètes actuels sont plus mercantiles, superficielles, voire expressément hostiles à la foi chrétienne. Pour naviguer dans cette nouvelle culture, il convient d’en connaître les tenants et les aboutissants, un peu comme les chrétiens des communautés johanniques affrontés aux gnostiques primitifs, lesquels parlaient eux aussi du Logos mais ne mettaient pas le même sens sous le même vocable.
Trois exemples pris dans la littérature de ce courant actuel nous aideront à en saisir les attentes et les dangers. Il s’agit de :
1- Jonathan Livingston le Goéland. Sans doute connaît-on plus le film que le livre. “Jonathan Livingston le Goéland" est un conte initiatique; c'est l'histoire d'un jeune goéland qui échappe au sort de son clan en expérimentant des techniques audacieuses de vol. Cette oeuvre a servi parfois de fil conducteur à des retraites de profession de foi; des parents ont choisi, à cause d’elle, de donner à leur enfant le prénom de Jonathan. Il est vrai que les images par elles-mêmes ont pu séduire : un goéland entre ciel et mer. Dans une première lecture, on peut être sensible au courage et à la persévérance de Jonathan qui refuse la routine de ses congénères pour bâtir lui-même sa vie, dans l'épanouissement de toutes ses virtualités : s'il a des ailes, c'est qu'il est fait pour voler ! C'est "un goéland luttant pour échapper à la servitude, entrevoyant lui aussi dans le vol autre chose qu'un moyen de locomotion permettant d'aller ramasser un croûton de pain jeté d'une barque". Nous ne sommes pas des êtres réduits à "métro-boulot-dodo"! Les efforts de Jonathan le conduisent à la sagesse et à l'idée même que la mort n'existe pas. Cette invitation au dépassement d’une vie matérialiste et à la réalisation de son potentiel est positive.
Simplement, le message de ce conte n’est sans doute pas celui que l’on croit. Une étude plus approfondie permettra de le comprendre. En effet, un second regard nous révèle que le récit est issu d'une toute autre inspiration. En fait, tous les thèmes gnostiques s'égrainent au long des péripéties et des aventures de notre jeune goéland. Par exemple : le refus de la condition de la masse ignorante, l'entreprise de libération appuyée uniquement sur les forces de l'individu, les conditions de la future vie tissées à même ce qui a été appris au cours de la précédente, les pouvoirs illimités, la réincarnation, la fusion finale dans la pensée du Grand Goéland, etc...
2- Un livre écrit par Arnaud Desjardins, auteur dont la spiritualité a séduit et continue de séduire certains de nos contemporains, même chrétiens, en recherche. Il s’agit de “En relisant les Evangiles...”
3- Une autobiographie de Bernard Besret, ancien prieur de Boquen, cette communauté monastique en vogue dans les années 1960 : “Confiteor”.
Ces trois expressions vont alimenter notre interrogation sur le Christ version nouvel age.
commentaires

Un janséniste lyonnais au XVIIIe siècle : Jean-Baptiste Willermoz

Publié le 5 Décembre 2012 par Hadrien D. dans Histoire de la Franc-Maçonnerie

Confessant, sans se rendre compte de ce que son affirmation peut avoir comme caractère de prétention exagérée en participant d’une ambition démesurée, qu’il cherche, depuis son apparition dans l’espace internet, « à interpréter, voire redresser la doctrine de Martinès de Pasqually » (merci pour elle !), celui qui n’y va pas par quatre chemins pour la tordre en tous sens, vient de publier des extraits d’une lettre de Jean-Baptiste Willermoz à Bernard-Frédéric de Turckheim, datée d’octobre 1785 [1].

L’initiative est louable, même si elle ressemble fort à une certaine dérobade après la sévère correction théorique qu’il vient de recevoir à propos de son interprétation de la doctrine de la création selon le Traité de la réintégration. On sent l’envie de passer à autre chose. Soit.

1) Willermoz papiste

Willermoz insiste donc dans cette lettre au baron de Turckheim que l’on nous présente, sur un des buts de l’Ordre rectifié : ramener les chrétiens à l’unité perdue.

On ne relèvera pas l’erreur au sujet de la première citation, d’un texte attribué à Willermoz qui doit bien plutôt être une déclaration du Christ : « je suis un ; j’ai établi un seul culte sur la terre, et c’est celui-là seul qui m’est parfaitement agréable ; voilà pourquoi je veux ramenertous les chrétiens à cette unité essentielle de culte qu’ils ont défiguré et morcelé au grés de leurs passions. » Il est clair que ces paroles ne peuvent être celles du patriarche lyonnais.

Curieuse méprise.

Mais dans cette correspondance, ce qui est intéressant, c’est que Willermoz met en lumière la supériorité de Rome sur l’ensemble de la chrétienté en raison du choix du Christ d’instituer saint Pierre comme le chef des apôtres et de l’Eglise, et il le fait auprès d’un réformé avec une certaine insistance en des termes forts que n’aurait pas désavoué le très papiste Joseph de Maistre (+1821), parlant nettement d’une « primauté » de l’évêque de Rome « fondée sur l’Evangile », et ceci même si la papauté venait à présenter une image trouble, car « l’unité temporelle » de la chrétienté repose pour Willermoz uniquement sur le pape : « …la primauté d’un évêque sur tous les autres et sur tous les chrétiens ; […] est formellement établie dans l’évangile. Tous les apôtres furent égaux en caractère sacerdotal et en mission évangélique ; cependant ce fut à un seul que J.C. dit : « Vous êtes Pierre et sur cette pierre je fonderai mon église. » Ailleurs il dit au même et non aux autres « Paissez mes agneaux, paissez mes brebis ». Si ce n’est pas là un caractère de primauté essentielle, il n’y en aura jamais nulle part ailleurs.» [2]

2) Willermoz place le concile au-dessus du pape

Cependant, après ce rappel d’adhésion au papisme romain, la suite nous montre un Willermoz en réalité profondément janséniste, puisqu’il place le concile au-dessus du pape, ce qui fut le cœur de l’argumentaire constant des augustiniens au XVIIIe siècle : « En soutenant l’opinionde la nécessité d’un chef visible des chrétiens, je ne confonds point le chef avec le centre commun de la chrétienté, dont j’ai parlé aussi, qui doit être seul juge compétent en matièrede foi. Or ce juge c’est l’église chrétienne assemblée en concile, formé par ses représentants essentiels. C’est celui-là seul qui peut légitimement interpréter le dogme et fixer la règle de foi des chrétiens. Si les conciles ne peuvent pas s’établir, dites-moi donc, je vous prie, quelle est la puissance sur la terre qui pourra maintenir l’unité de croyance dans la religion chrétienne, à moins que vous n’admettiez une inspiration immédiate du Saint Esprit pour chaque église en particulier. Vous nous reprochez, comme une erreur ou une faiblesse qui excite votre surprise, d’adhérer aux décisions de ces conciles. Ainsi comme malgré le désordre abominable de Sodome, dix justes eussent suffi pour sauver cette ville, nous pouvons à plus forte raison penser que dans ces conciles nombreux il s’agissait de conserver ou d’étendre la foi aux dogmes nécessaires, il y a eu dix hommes justes pieux et bien intentionnés, et que le Saint Esprit était au milieu d’eux. »

Johann Lucas Kracker, Le Concile de Trente, 1778.

 

3) Willermoz formule des thèses jansénistes

Là, et ce texte est rédigé en 1785, on est en plein climat janséniste à Lyon, comme le démontre remarquablement Jean-Marc Vivenza dans son récent ouvrage [3] – première fois à notre connaissance qu’est étudiée, dans le cadre d’un texte du milieu ésotérique, la situation du diocèse de Lyon du temps de Willermoz - le cardinal Malvin de Montazet, qui dirigeait l’ensemble du lyonnais, esprit profondément acquis aux thèses de Port-Royal, ayant encouragé les « prêtres appelants », c’est-à-dire ceux appelant les fidèles à contester la bulle Unigenitus du Pape Clément XI de 1713. L’évêque de Lyon suivait en cela les évêques qui publièrent un « Appel » visant à la réunion d’un concile général, se regroupant sous le nom d'« Appelants », en se fondant dans cette démarche sur la « Déclaration des quatre articles de 1682 », votée par l'assemblée du clergé de France qui stipulait que le concile était supérieur au pape en matière de dogme.

Antoine de Malvin de Montazet (1713-1788), archevêque de Lyon

 

La Déclaration des Quatre articles, rédigée par Bossuet, fut adoptée en 1682 par l'assemblée extraordinaire du Clergé du royaume de France, et affirmait en ses articles 3 et 4 :

- Le concile œcuménique, réunion de tous les évêques de la chrétienté, prend des décisions qui ont une valeur supérieure à celles du pape dont son autorité est donc limitée par celle des conciles généraux ;

- En matière de dogme, le pape n'est infaillible qu'avec le consentement de l'Église universelle.

Et cette affirmation de foi janséniste va si loin chez Willermoz, qu’après avoir décrit la valeur des formes de la piété (la Vierge Marie, les saints, les anges), l’importance des sacrements (confessions et extrême onction), et la grandeur du culte romain (messe), il insiste de nouveau, en accueillant favorablement la réaction de quelques frères réformés qui lui auraient déclaré : « …plusieurs églises protestantes se réuniraient, ainsi que nous, à la croyance de lacommunion romaine si cela pouvait se faire sans s’unir à la cour de Rome, pour laquelle onconserve un juste et invincible ressentiment qui rend toute union impraticable tant qu’elle nese réforme pas dans ses ambitieuses prétentions et qu’elle ne fera pas des sacrifices qu’elle ne veut pas faire. »

4) Willermoz ne parle à aucun moment des fondements de la doctrine dans cette lettre

Pourtant, contrairement à ce qu’on voudrait faire sortir de ce texte en forçant son sens et en exagérant sa portée par l’effet d’une vue particulière aisément décelable et au travers d’un prisme participant d’une conception partisane de l'oeuvre de Willermoz, dans cette lettre à Bernard de Turckheim le lyonnais en reste à des explications très évasives et superficielles au sujet de la doctrine de la Grande Profession, qui n’est pas vraiment abordée face à un interlocuteur qui manifeste des inquiétudes à son égard, et le fondateur du Régime cherche visiblement surtout à rassurer son correspondant, sans prendre le risque de s’engager dans des sujets qu’il sait être très délicats sur le plan dogmatique.

Ainsi à aucun moment, comme il apparaît, et contrairement au commentaire participant d’une opinion personnelle infondée auquel s’autorise celui qui prend l’initiative de la publication de cette lettre, et sans doute porté par l'enthousiasme d'une révélation personnelle l'entraînant à soutenir une vision restrictive et particulière de la doctrine willermozienne enfermant l'esprit des frères dans un mode de pensée unique et dogmatique bien éloigné par nature de l'approche initiatique, le patriarche lyonnais ne « met en lumière les principes et fondements spirituels « essentiels » de la Doctrine de l’Initiation de la Grande Profession de l’Ordre Rectifié » (sic), ainsi que le prouvent les termes littéraires et quasi ornementaux de sa lettre (« l’enchaînement ravissant » ; « prodigieux moyen » ; « chaleur de sentiment », etc.), qui n’abordent à aucun moment la doctrine proprement dite.

Les explications de Willermoz à Turckheim sur ce qu’il nomme la « doctrine de l’initiation », c’est-à-dire le doctrine de la Profession, traduisent bien plutôt le caractère allusif et presque fuyant de son discours, soutenant la thèse d’une origine inconnue des Instructions : « Vous aviez été frappé , comme je l’ai déjà dit, du caractère de vérité de la doctrine de l’initiation, de l’immense étendue et multiplicité des objets qu’elle embrasse, de l’enchaînement ravissant de toutes ses parties qui fournit une preuve de plus de la vérité et du prodigieux moyen qui a été employé pour nous en gratifier et pour éclairer par elle peut-être le monde entier ; vous éprouvâtes alors cette chaleur de sentiment qui la caractérise, ce que nous avions tous ressenti et nous remarquâmes avec autant d’étonnement que de satisfaction que vous étiez doué d’une intelligence rare qui vous faisait percer les points les plus obscurs et les plus difficiles de cette doctrine. »

De l’emphase, du style certes, mais pas la moindre once de doctrine dans ces lignes.

5) Willermoz un augustinien convaincu

En revanche, il est tout à fait net dans cette lettre, que Willermoz, fait siennes les thèses des augustiniens en matière de conception ecclésiale et de leur conviction que le concile est supérieur au pape : « je ne confonds point le chef avec le centre commun de la chrétienté…qui doit être seul juge compétent en matière de foi… l’église chrétienne assemblée en concile… », ce qui renforce plus encore l’analyse suivante de Jean-Marc Vivenza à propos du climat religieux dominant à Lyon, qui eut un influence directe et bien réelle sur le rectifié :

« Tel est le catholicisme, empreint de pénitence, de mortification, de bienfaisance et de prière, dans lequel baigna Willermoz, et dont sa pensée porte trace et est profondément imprégnée, catholicisme augustinien qui n’est pas du « manichéisme», soit un dualisme gnostique commun à la gnose des premiers siècles comme aux différentes expressions du néognosticisme contemporain, croyance métaphysique en l’existence de deux principes antagonistes qui s’opposent de toute éternité -, mais un christianisme très méfiant vis-à-vis du monde et de ses lois, peu enclin à considérer les créatures comme non soumises à l’emprise des mensonges du démon.

C’est donc dans ce climat participant d’un jansénisme quasi « officiel » défendu par Mgr Malvin de Montazet, et dans nul autre, que Willermoz, fervent catholique, vécut sa foi chrétienne et exerça sa piété religieuse. On ne s’étonnera donc pas d’en trouver trace dans la pensée du lyonnais, et de constater d’évidentes références aux thèses augustiniennes dans les écrits du fondateur du Régime Ecossais Rectifié, écrits qui font état d’une nette distance critique d’avec les réalités de ce monde et invitent à se libérer des vapeurs grossières de la matière pour parvenir, par la purification du coeur, aux « régions célestes » où demeure le saint Temple de l’Eternel : « Principe Suprême de tout ce qui existe, ton saint Temple n’estpoint dans cette région inférieure et matérielle et souillée ; ton trône est supérieur même auxrégions célestes, et tu en as imprimé le sentiment intime dans le coeur de l’homme. » (15 avril1788 – Willermoz, Mes pensées et celles des autres). » [4]

Conclusion

En effet, « on ne s’étonnera pas de trouver trace [d’un jansénisme quasi « officiel »] dans la pensée du lyonnais, et de constater d’évidentes références aux thèses augustiniennes dans les écrits du fondateur du Régime Ecossais Rectifié », et cette lettre destinée à Bernard de Turckheim de 1785, s’il en était besoin, par les positions anti-infaillibilistes gallicanesjansénistes très nettes à l’égard du pape qu’elle fait apparaître, le démontre de façon tout à faitincontestable.

Remercions donc celui qui nous donne, malgré l'aspect limité de ses commentaires et la rigidité dogmatique de son approche, de pouvoir en avoir la confirmation. 

Notes.

[1] Fonds Maçonnique, BNU de Strasbourg, Ms 139, f°s 61-76.

[2] «Nous sommes donc fondés, tant sur une raison éclairée que sur l’Evangile, à penser que l’église chrétienne doit avoir un chef visible, et si les réformateurs ont cru pouvoir nier la primauté essentielle de l’évêque de Rome, qu’ils nous montrent donc ailleurs un plus légitime successeur de Pierre et nous le reconnaîtrons. Ne fut-il qu’un simulacre défiguré de ce qu’il doit être, nous l’adopterions - parce que ce simulacre serait toujours nécessaire pour le maintien de l’unité temporelle – en attendant que l’image devienne plus vraie et plus pure et qu’on nous la montre où elle sera. »

[3] La doctrine de la réintégration des êtres, « Appendice IV. Jean-Baptiste Willermoz, l’augustinisme et le jansénisme », La Pierre Philosophale, 2012.

[4] La doctrine de la réintégration des êtres, op.cit., pp. 215-216.

Source : http://lalecondelyon.hautetfort.com/archive/2012/12/05/un-janseniste-lyonnais-au-xviiie-siecle-jean-baptiste-willer.html

 

commentaires
Publicité

Les Tapis de Loge Maçonniques et la Tradition Métaphysique Occidentale

Publié le 26 Février 2010 par Thomas Dalet dans Symbolisme


Par Kirk MacNulty

source EzoOcult.

Introduction.


Les Tableaux à tracer maçonniques sont des outils d’entraînement. Ils dépeignent les symboles maçonniques sous la forme de dessins qui peuvent être interprétés afin de révéler l’enseignement de la Maçonnerie. Un énorme corpus littéraire et philosophique fait référence à ces Tableaux. Nombres des idées en sont kabbalistiques. Quelqu’un désirant réellement comprendre les Tableaux à tracer (et la Maçonnerie elle-même) doit lire et comprendre ces doctrines.

Je dois faire ici une remarque : les idées exprimées ici sont les miennes. Elles ne représentent pas la vision ou l’enseignement de quelque Grande Loge ou Atelier que ce soit.


Métaphysique.


Il existe de nombreux systèmes métaphysiques utilisés de par le monde ; pendant au moins 2000 ans ceux du monde occidental ont été dominés par une métaphysique basée sur une variant du monothéisme judéo-chrétien. La Renaissance n’y fit pas exception, bien qu’elle fut aussi caractérisée par un regain d’intérêt pour le Monde Classique (en particulier les civilisations grecques et romaines) et sa pensée.

Les universitaires médiévaux se sont intéressés à la Philosophie Classique afin de la réconcilier avec la doctrine chrétienne.

Les penseurs de la Renaissance furent intéressés par la Philosophie Classique pour ce qu’elle disait au sujet de l’homme lui-même. Ces philosophes de la Renaissance incorporèrent une grande part d’hermétisme et d’idées kabbalistiques dans leur pensée chrétienne orthodoxe. Frances Yates a appelé cette fusion des philosophies classique et juives « la Tradition Hermétique-Kabbalistique », et après qu’elle ait été interprétée dans le contexte de la doctrine orthodoxe chrétienne, elle devint un des fondements de la pensée de la Renaissance.

La Maçonnerie spéculative remonte à la fin de la Renaissance (le milieu du 17e siècle), et il me semble que le symbolisme maçonnique reflète cette tradition de la Renaissance.

Trois idées fondamentales semblent caractériser la vision de la Renaissance :

Primo, la Déité était considérée comme sans limite. Cela se résultat par une vision que toute existence est une, intimement intégrée et centrée sur la Divinité. Une déclaration particulièrement claire de ceci vient de l’Hermetica : « … car Dieu contient toutes choses, et il n’y a rien qui ne soit en Dieu, et rien que Dieu ne soit pas, je dirais plutôt, non que dieu contient toutes choses mais qu’il, afin de dire toute la vérité, que Dieu est toutes choses » (1).

Secundo, les expériences terrestres étaient considérées comme des reflets du royaume des cieux ; la phrase la plus succincte qui décrit cette idée est « En haut comme en bas ». Il doit y avoir une correspondance entre ce qui se déroule dans l’en-haut (la cause ou le ciel) et ce qui se déroule en bas (la terre) (2).

Tertio, la connaissance des aspects « supérieurs », ou plus subtils, de l’Univers était considéré comme accessible uniquement par l’expérience (c’est-à-dire par une révélation personnelle) ; et certainement pas par des arguments logiques, ni par la foi en l’autorité des révélation d’autres personnes.

Je pense que le symbolisme maçonnique présent sur les Tables à tracer reflète ces principes qui étaient ceux de la vision du monde de la Renaissance.


La Table à Tracer du Premier degré.

tapis01

L’image, qui ressemble de prime abord à une collection d’objets hétérogènes, est, je pense, une représentation de Dieu, de l’univers, et de Tout. C’est également une image de l’être humain se tenant devant un panorama. Aucune de ces images n’est, de prime abord, évidente ; mais j’espère pouvoir vous convaincre qu’elles sont, au moins, des interprétations « raisonnables » de données.

Les décors.


Une idée centrale qui était fondamentale de la pensée de la Renaissance était l’unité du système et l’omniprésence conséquente de la Divinité. Pour moi, cette idée est représentée sur le Tapis du Premier Degré par un groupe de trois symboles qui sont appelés collectivement « les Décors de la Loge ».

Le fait que les Maçons, qui formulèrent ce symbolisme, rassemblèrent ces trois objets en un seul groupe semblent nous obliger à les considérer ensemble. Ces Décors de la Loge sont l’Étoile Flamboyante, le Pavé Mosaïque et le Cordeau de Noeuds, et ils sont tous destinés à se référer à la Divinité. L’Étoile Flamboyante est une représentation héraldique de la Divinité. Sur le Grand Sceau des États-Unis, la Divinité est représentée de la même manière. L’Étoile Flamboyante, disposée dans le ciel, représente la Divinité telle qu’elle est, dans toute sa gloire, comme se projetant elle-même dans l’existence.

Le Pavé Mosaïque représente la Divinité comme elle est perçue par le pôle opposé de la conscience, ici, la Terre de la vie ordinaire. La lumière et les ténèbres du pavé représentent les paires opposées, un mélange de miséricorde et de justice, de récompense et de punition, de vengeance et d’amour. Elles représentent également l’expérience humaine de la vie, lumière et ténèbres, bien et mal, facilité et difficulté. Mais cela n’est que ce qui en est perçu. Les carrés ne sont pas le symbole ; le Pavé est le symbole. Les carrés blancs et noirs s’assemblent avec harmonie afin de former le Pavé, une chose une, une unité. L’ensemble est entouré par la Corde à Noeuds qui relie l’ensemble en un symbole unique. Sous cette représentation sur le Tapis de Loge, la Corde relie non seulement les carrés, mais toute l’image en une unité parfaite.

Les Colonnes.


Excepté pour l’Étoile, l’idée de la dualité est omniprésente dans le Tableau – des carrés blancs et noirs en dessous jusqu’à la Lune et le Soleil, antiques symboles des opposés féminin et masculin, au-dessus. Dans la zone centrale du Tapis, la dualité est représentée par deux des trois colonnes ; mais ici la troisième colonne introduit une nouvelle idée. La chose qui est frappante au sujet de ces colonnes est que chacune fait partie d’un ordre architectural différent. Dans la symbolisme maçonnique, elles se voient données des noms : Sagesse pour la colonne ionique au milieu, Force à la colonne dorique de la gauche et Beauté à la colonne corinthienne de la droite. Comment pouvons-nous interpréter ces colonnes et leur nom ?

Considérons les colonnes dans le contexte de l’Arbre de Vie. Dans l’Arbre, la colonne de droite est appelée « Pilier de la Miséricorde », la colonne active. À gauche, on trouve le « Pilier de la Sévérité », la colonne passive. Et au centre, le « Pilier du Milieu » ou « Pilier de la Conscience », la colonne de l’équilibre entre les deux autres piliers. Ces trois piliers aboutissent tous (et dépendent de) à la Divinité au sommet du Pilier du Milieu. Regardons à nouveau aux colonnes sur le Tapis. La colonne corinthienne de la Beauté est à droite, et dans le monde classique, le style corinthien était utilisé pour la construction de bâtiments dédiés à des activités vigoureuses. La colonne dorique de la Force est à gauche, et le style dorique était utilisé pour les bâtiments où la discipline et la stabilité étaient importants. La colonne ionique de la Sagesse est au centre. Le style ionique était utilisé pour les temples des dieux qui coordonnaient les activités du panthéon. Les trois colonnes, comme les trois piliers de l’Arbre de Vie, parlent de l’univers au sein duquel les forces expansives et restrictives sont maintenues en équilibre par un agent coordinateur.

Les Quatre Mondes.

L’univers tel qu’il était perçu par les philosophes de la Renaissance était constitué de « quatre mondes ». La Kabbale possède la même division. Ces quatre mondes sont l’élémentaire ou le physique, le monde céleste de la psyché ou de l’âme, le monde supercéleste de l’esprit, et le monde divin. Nous voyons les mêmes niveaux représentés sur le Tapis. Le Pavé représente le monde physique, la partie centrale du tapis incluant les colonnes et la majorité des symboles représente le monde psychique, le Ciel représente le monde spirituel, et l’Étoile représente la Divinité. De cette manière, le tapis représente la structure métaphysique de l’univers.

Voilà le panorama. Mais où est l’homme ?

L’homme.


Souvenons-nous de l’idée selon laquelle l’univers et les êtres humains sont structurés par les mêmes principes (ayant tous deux été créés à l’image de dieu), et qu’il y a toujours une correspondance entre l’activité dans les mondes supérieurs et inférieurs. Nous avons vu cela dans l’Hermetica, « En haut comme en bas ».

Jusqu’ici, nous n’avons pas parlé de l’Échelle. Elle s’étend du Livre ouvert sur l’autel jusqu’à l’Étoile qui représente la Divinité ; et dans le symbolisme maçonnique, elle est appelée Échelle de Jacob. Nous devons considérer l’échelle avec un autre symbole, le « Point au centre du cercle entouré de deux lignes parallèles » qui apparaît sur l’autel. Nous considérons ces symboles ensemble, car dans d’anciens dessins maçonniques, ils apparaissent ensemble comme s’ils avaient un lien quelconque. Les deux lignes parallèles, comme les colonnes dorique et corinthienne, représentent les opposés, l’actif et le passif. Pourquoi ? Parce que dans le symbolisme maçonnique, elles sont associées aux deux Saints Jean. Dans la Maçonnerie anglaise, les lignes représentent Moïse (le prophète) et Salomon (le législateur), ce qui relève de la même idée. L’échelle avec ses trois échelons, « Foi, Charité, Espérance », s’élève vers les cieux entre deux lignes parallèles.

À présent, lorsque vous observez ce « point au centre d’un cercle entouré de deux lignes parallèles » ainsi que l’Échelle et ses trois échelons, vous pouvez discerner un schéma similaire à celui des trois colonnes. Il y a trois verticales, deux qui relèvent des fonctions actives et passives, tandis que la troisième, l’échelle entre elles, atteint les cieux. L’Échelle, une représentation de la conscience individuelle, possède trois échelons, représentant « Foi, Charité et Espérance », qui correspondent aux trois niveaux inférieurs des quatre mondes de l’univers dont avons parlé plus haut. Le panorama macrocosmique et l’homme microcosmique partagent le quatrième niveau de la Divinité, représenté par l’Étoile flamboyante. Pris ensembles, l’Échelle et le Point au centre du cercle, représentent l’homme fait à l’image de Dieu selon les mêmes principes sur lesquels l’univers est basé.


La direction Est-Ouest.

Il y a une idée supplémentaire que nous devons aborder avant de quitter de Tapis du Premier Degré. Un Maçon est parfois appelé « voyageur », et un catéchisme maçonnique nous donne un aperçu de ce que signifie cet épithète.

Q : Avez-vous voyagé ?

R : Mes prédécesseurs l’ont.

Q : Où ont-ils voyagé ?

R : D’Est en Ouest.

Q : Quel était l’objet de leur voyage ?

R : Ils voyagèrent à l’Est à la recherche d’instructions, et à l’Ouest afin de propager la connaissance qu’ils acquirent.

Le point central du Compas sur le bord de ce Tapis définit la direction Est-Ouest comme elle doit être comprise en termes maçonniques et décrit dont le voyage que le nouvel apprenti maçon doit entreprendre lui-même. Le voyage d’Est en Ouest est représenté, symboliquement, par le progrès au sein des Grades Maçonniques ; et c’est, en fait, une ascension sur l’Échelle de Jacob – un échelon par degré principal. Nous allons à présent aborder ces idées dans le tableau du Second Degré.


Le Tableau du Second Degré.


tapis02

Le Tableau du Second Degré est une illustration de l’intérieur d’un lieu, en contraste avec le tableau précédent qui représentait un extérieur. Cela suggère que le Maçon qui s’embarque dans le Second Degré vient de l’extérieur et entre dans ce lieu pour y travailler.

Remarquez qu’ici (à nouveau) nous avons deux colonnes et une échelle (un escalier en fait) entre elles. Je pense que le Tableau du Second Degré est un dessin détaillé de la personne que nous apercevions dans le tableau précédent. Cela suggère que l’individu qui s’embarque dans le Second Degré est sur le point d’entreprendre un voyage intérieur, une ascension au travers de l’âme et de l’esprit.

Les Instructions Maçonniques assignent des caractéristiques à ces deux Colonnes qui suggèrent une représentation des opposés : elles sont dites être un mémorial du Pilier de Nuée et du Pilier de Feu qui guidèrent les enfants d’Israël (de jour et de nuit respectivement) pendant l’Exode. Elles possèdent enfin sur leur sommet des Sphères terrestres.

Comme l’Échelle de Jacob sur le Tableau du Premier Degré, l’escalier forme la colonne centrale de ce modèle en trois pilier. Le Maçon est censé monter cet escalier symbolique au cours de sa vie comme il le fait symboliquement pendant le rituel.

Les Instructions Maçonniques relatives à l’Escalier associent une bonne part d’information à chaque marche ; les Sept Arts Libéraux, les Sciences et les Cinq Styles architecturaux. Ces sujets représentaient le curriculum éducatif de la Renaissance et l’intention de ce curriculum était certainement d’offrir à l’étudiant le type de travail intellectuel et contemplatif dont nous discutons ici. Si nous considérons l’Escalier comme une représentation des niveaux de la conscience au travers desquels l’individu doit s’élever, nous pouvons voir que le symbole offre au Maçon l’information nécessaire sur chacune de ses marches, ou étape de la conscience qui doit passer. L’explication maçonnique de l’Escalier associe également les Sept Officiers de la Loge aux Sept Marches. L’association assiste à la compréhension du progrès au travers des positions des Officiers de la Loge.

L’Esclalier mène à une pièce appelée « Chambre du Milieu » où les Maçons sont censés recevoir leur salaire. Dans cette Chambre Intérieure (l’intérieur du Maçon lui-même), l’individu est capable de voir une représentation de la Déité. Il a également accès à la Pierre Cubique. La Pierre Cubique est la pierre de construction qui est terminée et prête à être placée dans l’édifice. On trouve dans la « Chambre du Milieu » : « … pour les compagnons expérimentés afin d’ajuster et d’essayer leurs joyaux ». Je ne veux parler au sujet des outils à ce stade, mais les maçons reconnaîtront que les outils sont les outils de la mesure et de l’essai, que deux d’entre eux mesurent par rapport à des critères absolus qui sont opposés l’un à l’autre, alors que le troisième définit la relation entre les deux autres. Selon l’environnement dans lequel les opposés sont équilibrés par un agent coordinateur, ces outils me semblent agir comme modèle fonctionnel de moralité. Les outils de moralité, avec la Pierre Cubique, qui est un standard de mesure sur lesquels les calibrer, se trouvent dans la Chambre du Milieu, lieu où l’on reçoit son « salaire »…


Le Tableau du Troisième Degré.

Le Cimetière.


Je ne pense pas qu’avec cette représentation il s’agisse ici d’une mort physique. Pendant la Renaissance, il y avait beaucoup de discussions au sujet de la nature de l’histoire biblique de la « chute de l’homme » et de ses effets. La « Chute » semble s’être référée à quelque événement par lequel les êtres humains, qui étaient alors conscients de la Présence Divine, perdirent cette conscience. Les penseurs de la Renaissance pensaient que la vie humaine ordinaire (c’est-à-dire après la Chute) est comme une « mort » lorsqu’on la compare au potentiel humain et à une vie vécue dans une conscience pleine de la Présence de Dieu. Il me semble qu’une interprétation du cimetière suggère ici une « mort » de notre état actuel.


tapis03


La vue du Temple montre « Porche du Temple de Salomon » qui est censé être l’entrée du Saint des Saints. Dans le Tableau un voile est entr’ouvert offrant une vue partielle de cette chambre sacrée où la divinité est censée résider. Cela suggère la fin du voyage d’Ouest en Est. Après ce processus de mort et de renaissance, l’individu revit à nouveau avec son potentiel entier. À nouveau, je pense que cela ne se réfère ni à une résurrection physique après une mort physique ni à une vie après la mort physique ; chacune relevant des religions. Il me semble que ce qui se déroule se réfère à un processus psychologique/spirituel qui survient au sein du candidat qui le recherche honnêtement et que je pense être le travail que la Franc-Maçonnerie encourage. Après tout, nous proclamons être des franc-maçons, et c’est la connaissance de cette vérité qui nous « rend libre ».

Le Compas.


Il y a une dernière chose que nous devons remarquer. Nous avons vu auparavant que le maçon « voyage » d’Ouest en Est : « Ils voyagèrent d’Est en Ouest à la recherche d’instructions, et d’Ouest en Est afin de propager la connaissance qu’ils acquirent », comme le dit l’Instruction du Premier Degré. Il est à remarquer que sur ce Tableau les pointes du compas ont été inversées, et l’Ouest est à présent au dessus là où l’Est l’était dans le Tableau du Premier Degré. Cela suggère que le Maître Maçon, l’individu qui est représenté par le symbolisme dépeint ici, a changé son orientation et a entrepris son voyage vers l’Ouest. C’est un voyage impliquant l’enseignement de ceux qui suivent – avec toutes les obligations que cela suppose.

commentaires

Ahiman Rezon : prière dite à l'ouverture ou à la consécration d'une Loge

Publié le 22 Février 2010 par Thomas Dalet dans Histoire de la Franc-Maçonnerie


"Seigneur Dieu, très saint et très glorieux, grand architecte du ciel et de la terre, qui dispenses tous les bienfaits et les grâces, et qui as promis que là où deux ou trois seraient réunis en ton nom, tu serais parmi eux : en ton nom nous nous assemblons et réunissons, te sup­pliant très humblement de bénir toutes nos entreprises, afin que nous puissions te connaître et te servir comme il convient, que toutes nos actions tendent à ta gloire et au salut de nos âmes.

Et nous te supplions Seigneur Dieu, de bénir notre entreprise d'aujourd'hui, et de nous accorder que ce nouveau frère dédie sa vie à ton service, et qu'il soit un frère loyal et véritable parmi nous : donne-lui une parcelle de ta divine sagesse, que grâce au secrets de la maçon­nerie, il puisse comprendre les mystères de la sainteté et du christia­nisme. Nous t'en supplions humblement, pour l'amour de Jésus Christ notre Seigneur et sauveur et en son nom."


Remarque : " là où deux ou trois seraient réunis en ton nom..." Les évangiles ne sont pas loin!

commentaires

Ahiman Rezon : prière en usage chez les premiers maçons chrétiens

Publié le 22 Février 2010 par Thomas Dalet

"Que ta puissance du père céleste, la Sagesse de son glorieux fils, par la grâce et la bonté du Saint Esprit, trois personnes en une seule divinité, soient avec nous en ce début, et nous accordent la grâce de nous gou­verner ici dans notre vie de telle sorte que nous venions en ce bonheur qui n'aura jamais de fin. Amen."


Remarque : le Père , le Fils et le Saint Esprit..Difficile de faire plus chrétien!

commentaires

Franc-Maçonnerie ou franc-maçonneries (2)

Publié le 22 Février 2010 par Thomas Dalet dans Histoire de la Franc-Maçonnerie

Que faisons-nous dans nos loges ?

« La voie que l’on peut dire n’est pas l’éternelle voie » ainsi commence le

Tao te King, le livre de la voie du milieu. Cet adage s’applique aussi à la francmaçonnerie.

Le chemin que l’on commence quand on devient franc-maçon n’est

pas facile à décrire tant il est personnel et propre à chacun. En quelque sorte « La

maçonnerie cela ne se raconte pas, cela se vit.» Alors tout ce que je peux faire ici,

c’est seulement tenter de vous dire comment je vois, et comment je vis, ce

chemin. Je vous parlerai donc de la franc-maçonnerie écossaise, celle que je vis.

Je crois cependant que certains éléments essentiels sont communs à tous les

courants de la franc-maçonnerie, et vécus par tous les franc-maçons et toutes les

franc-maçonnes.


Le premier de tous est l’héritage du siècle des Lumières, l’apprentissage de

la liberté de pensée. Un des textes fondateurs de la franc-maçonnerie écossaise,

Trois coups distincts, un texte irlandais qui date de 1760 décrit la réception de

l’apprenti qui rentre en franc-maçonnerie : après avoir prêté son serment sur la

Bible il prononce cette phrase en latin « Funde merum genio » que l’on peut

traduire ainsi « Fonde le vrai par toi-même.» C’est très exactement

l’enseignement du siècle des Lumières. Emmanuel Kant écrivait en 1784, à

l’apogée de sa pensée, à la demande du Berlinische Monatsschrift : « Qu’est-ce que

les lumières : Les Lumières, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle

dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité de se servir de

son entendement sans la conduite d’un autre. On est soi-même responsable de cet

état de tutelle quand la cause tient non pas à une insuffisance de l’entendement

mais à une insuffisance de la résolution et du courage de s’en servir sans la

conduite d’un autre. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre

entendement ! Voilà la devise des Lumières. »


Ce que nous vivons en franc-maçonnerie, c’est la liberté d’une pensée qui se

construit et se confronte avec celle des autres, dans le respect et l’écoute, mais

sans abdiquer de sa propre logique. Une pensée qui n’hésite pas, pour y réfléchir

sans provocation mais avec rigueur, à remettre à plat tous les dogmes, que ce

soient ceux des religions ou ceux de la pensée unique, ceux des médias ou ceux de

l’opinion publique. Remise à plat qui n’a pas pour but d’arriver à une opinion

commune, à une pensée maçonnique, mais qui a pour but de permettre à chaque

frère d’asseoir plus profondément sa pensée personnelle. Car il n’y a pas de pensée

maçonnique, pas de dogme maçonnique, chacun est libre de construire, ou de

reconstruire, avec l’aide de ses frères, sa propre pensée dans un cheminement qui

sera de toute façon un chemin intérieur et personnel.

On rencontre ici un autre aspect du secret maçonnique, car il est bien clair

qu’apprendre à penser par soi-même, remettre à plat les dogmes, en particulier les

dogmes idéologiques, c’est quelque chose qui n’est pas, mais pas du tout apprécié

par les pouvoirs totalitaires. Tous les pouvoirs totalitaires, partout dans le monde,

ont pourchassé la franc-maçonnerie et les franc-maçons. Nous portons en nous la

mémoire de nos frères qui ont souffert, qui ont été exécutés ou qui ont donné

librement leur vie comme Pierre Brossolette pendant l’occupation nazie. Et le

serment de secret que nous prêtons n’est pas celui de notre propre appartenance.

Après tout je suis là devant vous et je me déclare franc-maçon sans aucun

problème. J’espère seulement que je serai un bon exemple et que je ne vous

dégouterai pas de la franc-maçonnerie. Le secret auquel nous nous engageons par

serment est celui de l’appartenance des autres, souvenir ou prémonition de

périodes où livrer le nom d’un frère signifiait, ou signifiera, mettre sa vie en

danger.


Cette construction d’une pensée libre se fait en franc-maçonnerie par

l’échange et le dialogue. On ne pense pas dans son coin, on confronte librement et

fraternellement ses opinions. Et cela passe naturellement par un apprentissage de

la parole. En effet, à notre époque où, dans la civilisation occidentale à tout le

moins, le pouvoir n’est plus au bout du fusil, selon l’expression du grand timonier,

mais dans le poids des mots et le choc des photos, pour reprendre le slogan d’un de

nos magazines grand public, à une époque où le faiseur de mots, qu’il soit artiste,

journaliste, publiciste ou politique, a souvent plus de pouvoir et gagne plus

d’argent que le producteur de nourriture ou le fabricant de machines, il me semble

que paradoxalement chacun est de plus en plus isolé, que l’échange véritable par

une vraie parole est de plus en plus rare, qu’en quelque sorte cette parole est

perdue, mais que la Franc-maçonnerie en est un des dépositaires.

La parole, le mot, sont devenus un outil de séduction de la rumeur qui

monte de notre civilisation moderne, mot choisi pour perdre la foule dans ses fauxsens

ou doubles sens, répété à l’envie par les média, puis par la foule elle même

qui ne se rend pas compte que le mot ne décrit pas la réalité, mais au mieux le

caricature, et au pire la travestit : Rigueur, Mondialisation, France d’en bas, blingbling,

et, plus récemment, récession. Pour nous acheminer vers cette vraie parole,

quoi de plus efficace, de plus évident, que de commencer par éradiquer le bruit,

l’échange imparfait de la parole médiatique ? Comme on taille une vigne ou un

arbre fruitier, la Franc-maçonnerie commence donc par ôter la parole à l’apprenti

qu’elle initie. Jusqu’à son élévation au degré de compagnon il ne prendra pas la

parole en loge. C’est en fait un apprentissage de l’écoute qui est essentiel pour la

parole. Si une parole vraie doit être issue du plus profond de soi, elle doit aussi

s’adresser là où l’autre peut l’entendre, et pour cela quelles qualités d’écoute, de

perception et de tolérance ne faut-il pas développer ! Cet apprentissage de

l’écoute se révèle être un vrai apprentissage de soi-même, et un apprentissage de

l’autre.

Mais créer un lien de tout soi-même vers la profondeur de l’autre, on sent

bien que le mot seul, et l’expression cartésienne, n’y suffiront pas. La

communication serait trop sèche, pas assez profonde, comme la note émise sur une

seule fréquence sera plate et vide sans la richesse infinie des harmoniques qui

apportent la profondeur, la complexité, la vie et la beauté. Là encore la Franc-

Maçonnerie propose à ceux qu’elle initie un mode d’expression chargé

d’harmoniques, qui permet à la parole de porter des significations riches et

profondes : le Symbole.


Le symbole c’était en Grèce 􀁖􀁘􀁐􀁅􀁒􀁏􀁒􀁑, le moyen de reconnaissance,

primitivement un objet cassé en deux pour sceller un accord, ce qui permettait aux

envoyés de chaque partie, messagers, domestiques, ou enfants, de se faire

reconnaître de l’autre partie en reconstituant l’objet initial. On peut percevoir

dans cette reconstitution de l’objet 􀁖􀁘􀁐􀁅􀁒􀁏􀁒􀁑, dont les deux parties se recollent

d’un coup, totalement, quelle que soit la complexité de la ligne de déchirure, sans

avoir besoin de coutures, de coups de lime ou de points de colle, le contact total

qui s’établit entre deux êtres qui communiquent non pas par les concepts et les

raisonnements intellectuels, mais à travers les symboles, et qui donc mettent en

relation d’un coup la totalité d’eux-mêmes, du conscient et de l’inconscient, du

plus profond au plus élevé : le courant passe d’un coup, sur la totalité de la gamme

des harmoniques. Le langage des symboles est ainsi un outil très puissant pour

permettre au franc-maçon de s’acheminer vers une vraie parole.

Cet échange en loge, quand les coeurs se mettent à découvert, quand le

langage symbolique permet à l’inconscient même de s’ouvrir, quand la parole porte

profondément, c’est bien ce qui crée le lien qui nous unit, cette fraternité qui nous

rassemble et nous rendra attentif au moindre besoin de l’autre, cette fraternité

qu’on nous reprochera peut-être quand on la prendra pour de la connivence. Mais

cette fraternité ne se fera jamais au détriment des autres. Parce que ce n’est pas

une fraternité qui nait d’une complicité pour conquérir le monde, c’est une

fraternité qui nait du travail en commun pour s’ouvrir au monde, pour comprendre

le monde et les autres.


Spécificité Écossaise


Tout ceci, je le pense, est commun à l’ensemble de la franc-maçonnerie

Française. Venons-en maintenant à ce qui me semble propre au courant écossais de

cette franc-maçonnerie. Continuons à lire cette proclamation de 1875 de la francmaçonnerie

écossaise que j’ai commencé à citer tout à l’heure : « C’est une école

mutuelle dont le programme se résume ainsi : obéir aux lois de son pays, vivre

selon l’honneur, pratiquer la justice, aimer son semblable, travailler sans relâche

au bonheur de l’humanité et poursuivre son émancipation progressive et

pacifique… Soyez protestants, juifs, mahométans, continue dans un autre discours

le Grand Maître d’alors, Adolphe Crémieux, la maçonnerie ne vous le demande pas.

Elle admet tout ce qui est honnête, probe, tout ce qui a un coeur généreux. La

maçonnerie d’aujourd’hui vit surtout par l’esprit, par l’intelligence, et quand elle

dit « à la gloire du grand architecte de l’Univers » c’est qu’elle reconnait une

source à cette intelligence qui dirige le monde au sein duquel nous vivons. Le

spiritualisme est donc le fond réel de la maçonnerie. »

Nous avons parlé de l’apprentissage de l’écoute par le silence, indispensable

à l’ouverture aux autres. Cette école mutuelle comporte un autre apprentissage

essentiel, celui du regard, la conversion du regard, disait un de nos passés Grands

Maîtres, qui éveille notre conscience à ce qui nous dépasse, au-delà du monde

matériel sur lequel s’arrête trop facilement notre regard. Pour décrire cette

conversion du regard, il y a un symbole qui me plait beaucoup, c’est celui du soleil

et des étoiles, et du bandeau.

Je vais vous révéler un secret, que vous pouvez trouver dans n’importe quel

livre sur la franc-maçonnerie : si vous voulez entrer en franc-maçonnerie, la

première fois que vous serez reçu en loge vous porterez un bandeau sur les yeux.

Les enfants mettent du temps à comprendre que les étoiles ne sont pas allumées le

soir par l’allumeur de réverbère du Petit Prince, et qu’elles brillent aussi le jour

mais qu’on ne les voit pas parce que la lumière du soleil les cache. Ainsi le

bandeau sur les yeux est le symbole de cette nécessité de masquer le soleil pour

voir ces milliers d’étoiles qui nous envoient une lumière qui vient de très loin dans

le passé. Il s’agit bien du premier acte d’éveil à ce que l’on ne voyait pas, à ce qui

était caché par le soleil aveuglant, et quelquefois trompeur, de notre éducation et

de notre civilisation. Ma vision personnelle de l’initiation est celle d’une porte

ouverte sur les étoiles, d’un éveil de la conscience sur ce qui est caché en arrière

plan du monde dans lequel nous vivons.

Cet éveil de la conscience à ce qu’il y a dans le monde au-delà du fric et de

la frime, cet éveil de la conscience à cet univers dans lequel nous vivrons et nous

mourrons, à ces hommes et ces femmes que nous côtoyons et qui ne sont plus des

concurrents ou des gêneurs mais d’autres nous-mêmes, dignes de respect et

d’amour, cet éveil de la conscience à ce qui peut nous transcender et donner un

sens à notre vie, c’est ce que nous appelons en franc-maçonnerie l’initiation.

Initiation car cet éveil nous place au début d’un chemin de recherche et de

travail dont nous avons le sentiment qu’il ne s’arrêtera jamais, si ce n’est le jour

de notre mort, un chemin initiatique, une voie initiatique comme d’ailleurs il y en

a d’autre de par le monde. Nous ne sommes qu’une des nombreuses voies

initiatiques que le monde a connu. En quoi notre chemin est-il initiatique, quelle

est notre spécificité, et d’abord que veut dire initiatique ? Comme nous l’indique le

Tao, on ne peut pas définir cette notion, mais on peut au moins dire ce qu’elle

n’est pas.

Notre chemin initiatique n’est pas un cursus d’enseignement. Il ne s’agit pas

d’acquérir une succession de savoirs, ou de réponses toutes faites. Tout au plus

nous apporte-t-il quelques mots clés ou phrases ésotériques n’auraient aucun sens

s’ils étaient destinés à être appris par coeur pour pouvoir répondre à l’interrogation

écrite de passage au degré suivant. Ils servent en fait à nous mettre sur la voie

d’une étape de travail personnel, d’un objectif de transformation intérieur, et à

nous permettre de découvrir les moyens et les outils qui nous permettront de

tenter d’y accéder.

Ce n’est pas vraiment non plus un apprentissage. L’apprenti regarde son

maître d’apprentissage et apprend les tours de mains, les manières de faire, et

aussi bien sûr les valeurs, qu’il s’entraine à recopier le plus parfaitement possible.

Certes il y a un peu de cela dans notre apprentissage, on observe nos frères et ils

nous apportent quelque chose. Mais ce n’est pas un tour de main que l’on peut

recopier à l’identique. Il nous faut comprendre intérieurement et profondément de

quoi il s’agit car sur notre chemin initiatique il n’y a aucune solution générale,

aucun tour de main universel, il n’y a que des accomplissements personnels et

intimes.


D’autres l’appellent une méthode, la méthode maçonnique. Ce n’est pas

faux, mais personnellement je n’aime pas tellement ce mot avec ce qu’il connote

de strict et d’intellectuel. La franc-maçonnerie écossaise n’a rien de strict, et

surtout elle n’a rien d’intellectuel, ou tout au moins de rationnel au sens cartésien

du terme. Le chemin initiatique fait appel beaucoup plus aux qualités du coeur, à

l’intuition, à la perception symbolique. C’est en fait une succession de prises de

conscience, un élargissement progressif du champ de conscience, à l’image du

chemin de randonnée qui à chaque col nous fait découvrir le paysage nouveau qui

se cachait derrière la ligne de crête.

Mais où nous conduit donc ce chemin, cet élargissement progressif de notre

champ de conscience ? Eh bien je crois qu’il nous conduit à construire petit à petit

notre propre éthique personnelle. Car la conscience conduit à la conscience… Je

n’ai pas pu résister à cette formule facile qui joue sur les deux sens du mot

conscience : la conscience de l’homme qui, contrairement à l’animal a conscience

d’exister, et la conscience morale, celle qui nous dit le bien et le mal, qui nous

donne bonne ou mauvaise conscience. Approfondir notre conscience de nousmêmes,

des autres et du monde va nous permettre de transformer notre

conscience morale, de la libérer de son asservissement à des présupposés inculqués

par la société ou la religion, ce que j’appelle une morale, pour lui donner un vrai

fondement personnel, ce que j’appelle une éthique, issue d’une compréhension de

plus en plus profonde de nous-mêmes et de ce qui nous entoure. Ce sera de cette

manière que chaque franc-maçon écossais deviendra de plus en plus capable de

« continuer au dehors l’oeuvre commencée dans le Temple »

Mais pour en arriver là, il reste une étape essentielle pour la francmaçonnerie

écossaise, celle de la construction de sa propre spiritualité, de sa

propre vision spirituelle du monde qui en quelque sorte mettra de l’ordre dans tout

ce que perçoit cette conscience de plus en plus aiguisée, et structurera

l’enchevêtrement du bien et du mal dans cette éthique que chacun de nous se

construit. Car à quoi servirait de mieux percevoir l’univers, si ce n’est pour trouver

un sens à sa vie ? A quoi servirait d’être de plus en plus à l’écoute des autres si

c’est pour continuer à les asservir et à les manipuler ? Il s’agit bien d’une

spiritualité car la voie initiatique ouvre l’esprit sur ce qu’il y a au-delà de la simple

matérialité, mais ce n’est pas une religion car elle n’apporte pas de révélations

toutes faites. Elle n’apporte pas de réponses, mais aide à se poser des questions.

Elle n’impose pas de dogmes, mais aide à réfléchir. Elle ne propose pas de gourous,

mais l’aide des frères de la Loge. Elle ne conduit pas à une croyance, mais permet

de reconstruire sa propre cohérence intérieure. C’est en avançant sur cette voie

spirituelle que nous construirons progressivement notre étique personnelle, notre

propre conception du devoir, du bien et du mal. « Funde merum genio », fonde le

vrai par toi-même.


Mais élargir son champ de conscience, construire sa propre vision du principe

de la Grande Architecture de l’Univers, élaborer librement sa propre notion du bien

et du mal, on conçoit bien que tout ceci est un travail intérieur qui n’aura jamais

de fin, car cette Vérité en quelque sorte infinie est inaccessible à l’Homme et se

reculera sans cesse, comme l’horizon se refusera toujours au voyageur. La

première sentence du Tao, voie initiatique chinoise dont nous ne nous sentons pas

si éloignés, l’exprime ainsi :

Le Tao qui peut être dit n’est pas l’éternel Tao

Le Nom qui peut être dit n’est pas l’éternel Nom

Ce qui n’a pas de nom est le début du ciel et de la terre

Comment mieux expliquer ce qui fonde vraiment le secret maçonnique, audelà

des secrets professionnels et de la protection des autres frères : « l’éternel

nom ne peut être dit », il s’agit d’une expérience personnelle incommunicable à

tous ceux qui ne se sont pas engagés sur le même chemin.

Conclusion


Ce que je voudrais vous dire, pour conclure, c’est que le message spirituel

de la franc-maçonnerie écossaise me paraît d’une actualité brûlante. Triste, en

effet, est l’héritage légué à la civilisation occidentale par le millénaire qui vient de

s’achever, tout au moins en termes de valeurs et de sens : enlisement des religions

du Livre, les unes dans l’indifférence croissante qui déserte les églises, les autres

dans le déferlement d’un fanatisme attisé à des fins politiques, effondrement des

idéologies fondées sur le matérialisme athée, laissant derrière elles le malheur et

la ruine, échec de la société de consommation, qui apporte autant d’insatisfactions

que de progrès matériels dans les foyers. Le vingt-et-unième siècle s’ouvre sur des

attentes fortes. La très grande majorité de nos contemporains aspire à la paix. Les

courants les plus nouveaux de la philosophie contemporaine tournent autour de la

question du sens de la vie et révèlent un besoin croissant de cohérence intérieure

face au tourbillon des sollicitations modernes. Par de multiples aspects notre

civilisation occidentale postmoderne exprime sa nostalgie et son espérance d’une

harmonie retrouvée.

Or la confrontation au cours du XIXème et du XXème siècle, au sein de la

pensée maçonnique écossaise, d’une tradition qui rêve de permettre à l’Homme de

trouver un sens à sa vie non par des dogmes mais par une perception intime et

cohérente de l’univers, avec la liberté de pensée, le respect de la raison et de la

science, nés du siècle des Lumières, a fait éclore une spiritualité nouvelle. C’est

ainsi qu’au seuil du XXIème siècle le franc-maçon écossais a la chance de se voir

proposer un chemin, une voie spirituelle, qui lui permet de se construire une

spiritualité qui donne un sens à son existence, sans abdiquer de la logique de sa vie

et de sa propre cohérence intérieure.


La Grande Loge de France, la franc-maçonnerie écossaise, portent ainsi la

grande responsabilité d’être dépositaires d’un message à partager avec tous ceux

qui ont faim de nourriture spirituelle et soif de la Connaissance : une spiritualité,

certes aux racines millénaires, mais qui semble bien répondre aux attentes de sens,

de cohérence et d’harmonie de nos contemporains, et pourrait bien être ainsi une

des Lumières du XXIème siècle.

Un niveau intellectuel, une culture philosophique et métaphysique sont-ils

nécessaire pour en partager les fruits ? Rassurez-vous, il n’est pas nécessaire d’être

un Luc Ferry pour profiter pleinement de l’enseignement de la franc-maçonnerie

écossaise, quoique que plusieurs de ses livres m’aient considérablement aidé. Nos

Loges sont illuminées par des frères de toute culture et de toute formation

intellectuelle. C’est là une grande force et un grand bonheur de la francmaçonnerie

que son enseignement et sa fraternité, à tous les degrés, ne soient pas

réservés à une élite intellectuelle. Le poème de Kipling, Ma Loge Mère est toujours

d’actualité « Dehors : “Sergent !, Monsieur !, Salut !, Salam !” Dedans : “Frère !”

et ça ne fait pas de mal… » Car en fait, comme l’écrivait Khalil Gibran : « Aucun

homme ne peut rien vous révéler, sinon ce qui repose déjà endormi dans l’aube de

votre connaissance… Le maître qui marche à l’ombre du Temple, parmi ses

disciples, ne donne pas de sa sagesse mais plutôt de sa foi et de son amour. S’il est

vraiment sage, il ne vous invite pas à entrer dans la maison de sa sagesse, mais

vous conduit plutôt au seuil de votre propre esprit. »

Louis Trébuchet

commentaires
Publicité

Franc-Maçonnerie ou franc-maçonneries (1)

Publié le 22 Février 2010 par Thomas Dalet dans Histoire de la Franc-Maçonnerie

Plusieurs franc-maçonneries


Qu’est-ce que la franc-maçonnerie ? Eh bien je crois qu’il y a une première

clé, essentielle pour essayer de comprendre ce qu’est la franc-maçonnerie, pour

essayer de décrypter la réalité derrière les émissions ou les articles qui paraissent

régulièrement ici ou là. Cette clé de départ c’est qu’il n’y a pas une francmaçonnerie,

il y a des franc-maçonneries. Trois grands courants animent la francmaçonnerie

dans le monde, trois branches bien distinctes.

En France par exemple, et en simplifiant un peu, je dirais que la Grande

Loge de France, le Grand Orient de France, et la Grande Loge Nationale Française,

appartiennent à trois branches différentes de la franc-maçonnerie. Lorsque l’on

regarde une émission sur la franc-maçonnerie, ou qu’on lit un article ou un livre, il

est essentiel pour bien comprendre de savoir de quel courant maçonnique on parle.

Ces trois courants ont bien sur de nombreux points communs, mais ils restent

sensiblement différents, et aucun des trois ne peut se permettre de parler au nom

des deux autres.

Pour ma part, après vous avoir fait vivre rapidement l’histoire d’un demimillénaire

qui à fait naître la franc-maçonnerie dans cette diversité, je vous

présenterai d’abord ce que je crois être les points communs entre ces trois francmaçonneries,

puis j’essaierai de vous faire partager ce qui fonde la spécificité du

rameau maçonnique auquel j’appartiens, auquel appartient la Grande Loge de

France dont je fais partie.


Fondements historiques


Alors un peu d’histoire ! On a longtemps admis communément que l’année

1717 marque la naissance en Angleterre de la franc-maçonnerie dont nous parlons,

celle que l’on appelle spéculative, ce regroupement d’hommes ou de femmes de

tous métiers et de toutes conditions, n’ayant pas de lien particulier avec le métier

de maçon et l’industrie du bâtiment, qui se retrouvent pour penser et échanger,

spéculer, par opposition avec la franc-maçonnerie dite opérative, l’organisation

médiévale des métiers du bâtiment regroupant les franc-maçons, ces maçons ayant

obtenu la franchise de pouvoir travailler pour leur propre compte. Cette date de

naissance est maintenant contestée par nombre d’historiens depuis une trentaine

d’année, et pour ma part je pense qu’elle est fausse, qu’il faut remonter un quart

ou un demi-siècle plus tôt en Écosse, et que 1717 n’est que la naissance d’un

deuxième courant de la franc-maçonnerie.


Les racines de la franc-maçonnerie d’aujourd’hui, spéculative, se retrouvent

bien sûr dans la franc-maçonnerie opérative, l’organisation en confréries ou

compagnonnage des métiers du bâtiment, une franc-maçonnerie opérative que l’on

voit s’organiser dans les manuscrits que nous avons, grosso modo entre l’an 1400 et

l’an 1600. Les compagnons du devoir français placent en 1401 ce qu’ils appellent la

scission d’Orléans, c'est-à-dire en fait leur organisation en devoirs. Dans les iles

britanniques les deux plus anciens manuscrits décrivant une organisation collective

du métier de maçon sont datés entre 1400 et 1450, les maçons de Strasbourg se

donnent des constitutions en 1498 et ceux de Ratisbonne des statuts en 1498. Ces

documents ont tous en commun qu’ils décrivent les devoirs respectifs des maîtres,

des compagnons et des apprentis du métier, devoirs professionnels, devoirs de

solidarité, mais aussi devoirs de comportement, en quelque sorte une déontologie

professionnelle et une éthique de vie. Tout nouvel apprenti devait entendre la

lecture de ces devoirs avant de prêter serment sur la bible : serment de respecter

ces devoirs, mais aussi serment de secret, secret sur l’organisation du métier mais

surtout secret concernant les techniques et tours de main du métier qu’il serait

amené à apprendre.

Ce serment et ce secret se sont perpétués dans la franc-maçonnerie jusqu’à

nos jours. Bien sûr de nos jours cette notion de secret professionnel n’a plus cours,

tout au moins en franc-maçonnerie, où le secret recouvrira d’autres notions, mais

nous y reviendrons.


A la saint Jean d’hiver 1588 se produit en Écosse un autre évènement

important de l’organisation de la franc-maçonnerie, toujours opérative à cette

époque. William Schaw, surveillant général des maçons d’Écosse, et maître maçon

des travaux du roi d’écosse, Jacques VI Stuart, promulgue de nouveaux statuts pour

la franc-maçonnerie écossaise. On ne sait pas bien s’il met en forme une

organisation existante, ou s’il réorganise tout, mais toujours est-il que ces statuts

concrétisent l’existence de loges de francs-maçons permanentes dans les grandes

villes du royaume d’écosse, loges dirigées par des surveillants réélus chaque année.

Jusque là, et pendant un siècle encore en Angleterre, les loges se créaient et se

défaisaient au gré des chantiers, dirigées par le Maître du chantier. A partir de

1598, non seulement les loges existent de façon permanente dans chaque grande

ville d’Écosse, mais en outre elles sont tenues de tenir un registre, ce qui fait que

nous disposons des minutes de fonctionnement d’une quinzaine de loges écossaises

pour tout le XVIIème siècle.

On apprend dans ces minutes des choses très intéressantes. Dès 1637 les

loges écossaises ont commencé à recevoir des personnes n’appartenant pas au

métier de maçon, d’abord proches du métier, donneurs d’ordre, responsables de

l’administration royale ou professeurs de géométrie par exemple, puis des

membres de la gentry de plus en plus éloignés du métier. La loge de Scone et

Perth, ville où l’on couronnait les rois d’Écosse, revendique même d’avoir fait

maçon le roi Jacques VI Stuart, devenu en 1603, à la mort de la reine Elizabeth, roi

d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande sous le nom de Jacques1er. Ce mouvement

d’ouverture de la franc-maçonnerie opérative se continuera en Écosse tout au long

du XVIIème siècle.

A cette même époque il ne faut pas oublier que toutes les îles britanniques

sont ensanglantées par les guerres civiles qui opposent les Stuart à l’église

protestante, presbytérienne pour être précis, et au parlement anglais largement

favorable aux presbytériens.

A la fin du XVIIème siècle, en 1689, Jacques II Stuart,

converti au catholicisme et soutenu par Louis XIV, qui a révoqué l’édit de Nantes, a

été contraint à l’exil en France, puis en 1714 les derniers espoirs de retour au

pouvoir des Stuart sont réduits à néant par l’accession au trône Britannique de

George de Hanovre.

1714 Couronnement de George de Hanovre…

1717 Création de la Grande Loge de Londres…

Quand quatre loges Londoniennes se réunissent pour former la Grande Loge

de Londres, les loges écossaises avaient déjà reçu en leur sein au minimum 134

gentilshommes non maçons de métier parfaitement identifiés et recensés, sans

compter les non identifiés, et six loges écossaises, Aberdeen, Dunblane,

Dunfermline, Hamilton, Haughfoot, et Kelso, étaient déjà constituées en majorité

ou en quasi-totalité de gentilshommes et non de maçons de métier. Le problème

pour le pouvoir anglais est que la majorité de ces franc-maçons écossais est

favorable aux Stuarts ! Churchill relève d’ailleurs que le Maréchal de Berwick

estimait qu’à cette époque 5 écossais sur 6 étaient Jacobites. Le nouveau roi

d’Angleterre n’a pas perdu de temps pour consolider son pouvoir, prolongation et

extension des pouvoirs du parlement anglais majoritairement Whig, et négociation

de la triple alliance au détriment de Jacques II Stuart par exemple.

De là à penser que la création de la Grande Loge de Londres, trois ans après

l’avènement de George de Hanovre, répond à la volonté de contrôle d’une francmaçonnerie

fourmillant de Jacobites, il n’y a qu’un pas, que pour ma part je

franchirai sans trop d’hésitation. A l’appui de cette vision on remarquera que,

quelques jours avant la St Jean d’été de 1722, la Grande Loge de Londres se rend

en délégation auprès de Lord Townshend, secrétaire d’état de George 1er, pour

« l’assurer de son zèle envers la personne de sa majesté et son gouvernement », ce

à quoi le secrétaire d’état leur répond « qu’ils ne craignent aucune molestation de

la part du gouvernement, aussi longtemps qu’ils ne s’occuperont que des anciens

secrets de la [maçonnerie]»


En tout état de cause 1717 ne marque pas la création de la franc-maçonnerie

telle que nous la connaissons aujourd’hui, mais seulement la création d’un

deuxième courant, que l’on pourrait appeler Andersonien, du nom du Pasteur

Anderson qui en rédigera les constitutions, en concurrence avec le courant initial

que j’appellerai Écossais, bien qu’il ait regroupé aussi des irlandais puis des

français, parce qu’il est né en Écosse et a été développé et soutenu par la dynastie

écossaise des Stuart. A l’origine la franc-maçonnerie Andersonienne est plus

dirigiste, elle crée la fonction de Grand Maître, qui n’existait pas dans la francmaçonnerie

Écossaise, elle nomme ad-vitam les présidents des loges, les

Vénérables Maîtres, alors que les loges écossaises sont beaucoup plus

indépendantes et élisent chaque année leurs surveillants. La franc-maçonnerie

Andersonienne est aussi beaucoup plus ouverte sur le plan religieux, astreignant ses

membres « seulement à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord,

laissant à chacun ses propres opinions… », alors que la franc-maçonnerie écossaise

est encore résolument catholique. Mais ces différences vont vite évoluer, en

particulier en France, car ces deux courants vont se développer concurremment sur

le sol Français.


Les premières loges en France vont être écossaises, peut-être dès 1688 dans

le régiment de la garde de Jacques II en exil à Saint Germain en Laye, on en a de

fortes présomptions mais pas la certitude absolue, en tout cas en 1725 où la

première loge parisienne est fondée par de fidèles Jacobites. Le courant

Adersonien ne tardera à franchir la Manche, créant lui aussi sa première loge à

Paris en 1734. A la veille de la Révolution Française, 50 ans plus tard, il y aura 780

loges en France, selon le recensement de Claude Guérillot, dont environ 40% se

diront écossaises. A noter, ce qui ne simplifie pas les choses, qu’à la suite d’une

scission en 1773, ces loges sont regroupées alors en deux organismes nationaux,

que nous appelons obédiences, qui ne recoupent pas du tout cette différence de

courants : Le Grand Orient de France compte 537 loges dont environ la moitié

d’écossaises, et la Grande Loge de France 243 dont un tiers d’écossaises.

La franc-maçonnerie sortira exsangue de la révolution : 30 loges seulement

pour toute la France, et les régimes successifs Premier Empire, Restauration,

Second Empire, tenteront de la maintenir unifiée, et donc contrôlable, sous l’égide

du Grand Orient de France, qui se déclare alors résolument Andersonien, mais les

quelques loges écossaises qui survivent, principalement en Provence et à Paris font

de la résistance, sous l’égide du Suprême Conseil de France, puis de la Grande Loge

de France.


Le XIXème siècle verra l’évolution et la fixation définitive de ces courants.

En Angleterre et aux États-Unis, la franc-maçonnerie, en quasi-totalité

Andersonienne, restera fidèle à la notion d’un Dieu révélé, et n’introduira jamais

dans ses loges de moments de discussion et d’échange en dehors des propos de

table, restant plutôt une sorte de franc-maçonnerie de club, très orientée sur la

bienfaisance. Alors que la franc-maçonnerie française développera dans les loges

de moments de travail sur un thème, de discussion et d’échange qui deviendront

rapidement le coeur des réunions maçonniques. Mais le courant Andersonien, sous

l’égide du Grand Orient de France, et le courant Écossais évolueront très

différemment en ce qui concerne le rapport à la religion ou à la spiritualité, et en

ce qui concerne les objectifs de la Franc-maçonnerie.

En ce qui concerne les objectifs de la franc-maçonnerie, et au risque de

caricaturer un peu, on pourrait dire que le Grand Orient de France, peut-être en

raison de ses rapports étroits avec les pouvoirs successifs, développa très vite dans

ses loges un intérêt pour la résolution des problèmes de société, et au niveau

national chercha à peser sur le pouvoir pour faire avancer les solutions progressiste

qu’il préconisait. Alors que la franc-maçonnerie écossaise, plus discrète se

consacrait principalement au progrès et à l’éducation du franc-maçon lui-même.

Ce qui ne veut pas dire que des francs-maçons écossais n’eurent pas à certain

moments une influence décisive sur une société alors en pleine évolution, mais ce

fut, et c’est toujours, plutôt à titre individuel.

Dans le domaine spirituel, dès avant la révolution, tous les courants de la

franc-maçonnerie faisaient cohabiter sans trop de distinction la notion de Dieu

avec celle de Grand Architecte de l’Univers, utilisant dans leurs textes, selon les

moments, soit l’un, soit l’autre, soit les deux en même temps. Sous l’influence du

positivisme régnant en maître dans la seconde partie du XIXème siècle, la francmaçonnerie

fut obligée de préciser sa pensée dans ce domaine, aboutissant dans

les années 1875 et 1877 à des positions bien différentes. En 1877 le Grand Orient

de France avait abandonné non seulement la notion de Dieu, mais décidait de ne

plus imposer à ses loges la référence au Grand Architecte de l’Univers. De nos jours

ce terme est absent des textes du Grand Orient, qui fait preuve en toutes occasions

d’une laïcité, disons militante. La franc-maçonnerie écossaise, de son côté,

proclamait en 1875 son attachement à un principe qui transcende l’homme : « La

franc-maçonnerie proclame, comme elle l’a proclamé dès son origine, l’existence

d’un principe créateur sous le nom de Grand Architecte de l’Univers. Elle n’impose

aucune limite à la recherche de la vérité, et c’est pour garantir à tous cette

liberté qu’elle exige de tous la tolérance… Le spiritualisme est donc le fond réel

de la franc-maçonnerie. »


On ne peut pas conclure cette fresque historique, qui j’espère ne vous a pas

lassés, sans citer deux évènements importants au tournant des XIXème et XXème

siècles. La première femme franc-maçonne, Maria Deraimes, est initiée le 14

Janvier 1882 par la loge Les libres penseurs, du Pecq, en présence de Georges

Martin avec qui elle créera en 1883 la première loge mixte, Le Droit Humain, qui

donnera naissance à un ordre maçonnique mixte international sous ce même nom.

Et en 1913, Edouard de Ribaucourt, appuyé sur la loge L’Anglaise de Bordeaux,

réintroduira en France la franc-maçonnerie Andersonienne anglo-saxonne en créant

la Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière, qui est devenue de nos jours

la Grande Loge Nationale Française.

Ainsi voit-on cohabiter aujourd’hui en France trois courants de la francmaçonnerie

que je schématiserai, ou caricaturerai ainsi : la franc-maçonnerie

écossaise qui vise d’abord à l’amélioration intérieure de ses membres dans une

spiritualité libre de tout dogme, dont le principal représentant est la Grande Loge

de France, la franc-maçonnerie andersonienne moderne conduite en particulier par

le Grand Orient de France qui vise directement à l’amélioration matérielle et

morale de l’humanité par un humanisme social, et laïc, et la franc-maçonnerie

andersonienne anglo-saxonne, qui exige la croyance en un Dieu révélé, et met

l’accent sur la bienfaisance.

Louis Trébuchet 2008

commentaires
Publicité
<< < 10 20 30 40 50 60 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 90 > >>