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Loge de Recherche Laurence Dermott

Rassembler ce qui est épars, rechercher par thème.

1725-1761 : l’aurore de l’Écossisme

Publié le 22 Août 2026 par T.D

Le terme d’Écossisme désigne de manière générale tout système maçonnique organisé et structuré comprenant des grades au-delà de la Maîtrise et s’inspirant principalement de la Tradition Chevaleresque.

À cet égard, ressortent de l’Écossisme, trois des Rites pratiqués de nos jours en Franc-Maçonnerie régulière française : le Rite Écossais Rectifié (1782), le Rite Français (1786), le Rite Écossais Ancien et Accepté (1801).

L’Écossisme est un phénomène continental, principalement Français et, pour partie, Allemand.

Dans ces sociétés beaucoup plus rigides que l’anglaise et pour attirer durablement en Maçonnerie les classes supérieurs (aristocratie et haute bourgeoisie) vont rapidement fleurir des degrés à prétention nobiliaire, comme vont fleurir, malgré l’esprit des Lumières, de nombreux degrés nourris de prétention occultiste.

Ce chaos anarchique va progressivement s’ordonner et s’organiser en systèmes, tandis qu'avec Louis de Bourbon, Comte de Clermont comme Grand Maître, s'ordonne et s'organise la première Grande Loge de France.

1725 : première mention d’une Loge « Écossaise » dans les registres de la Grande Loge de Londres. Des historiens considèrent que le terme faisait plus référence à un statut maçonnique différent de la simple Maîtrise qu’à l’origine géographique de ses membres.

1736 : le Chevalier Michel de Ramsay, jacobite écossais exilé en France, prononce probablement devant la Loge Le Louis d’Argent à Paris un discours faisant remonter l’origine de la Franc-Maçonnerie aux Croisades (il existe un second discours qui devait être prononcé en Assemblée de Grande Loge en 1737, assemblée interdite par les autorités). Ces textes constituent le point de départ de la veine chevaleresque des degrés de l’Écossisme, qui vont se développer dans les années qui suivirent.

1737 : première mention en France du degré de Maître Écossais dans le Journal de l'avocat parisien Barbier (cité par Amadou).

1743 : à l’occasion de l’élection du Comte de Clermont, Prince du Sang, comme Grand Maître des Loges de France, sont publiées des Ordonnances générales, dont l’article 20 condamne vigoureusement le degré de Maître Écossais.

1744 : publication de l’ouvrage de divulgation Le parfait Maçon, dont un chapitre est consacré au Secret des Maçons Écossais.

1744-1745 : fondation à Bordeaux de la Loge La parfaite Harmonie, première Loge recensée en France de Maçons Écossais. Parmi ses membres, le négociant Etienne (Stephen) Morin.

1745 : les statuts de la Loge St Jean de Jérusalem (Grande Loge de France) présidée par le Comte de Clermont reconnaissent aux Maîtres Écossais un rôle de surintendants des travaux.

1747 : fondation de la première Loge Écossaise de Paris qui deviendra en 1752 le Souverain Conseil de la Sublime Mère Loge d’Écosse du Grand Globe Français.

1748-1749 : apparition du degré de Chevalier de l'Orient ou de l'Épée.

vers 1750 : le Baron von Hund diffuse en Allemagne (puis en France) un système maçonnique, la Stricte Observance Templière, fondée sur la fable faisant de la Maçonnerie le successeur et l'héritier de l'Ordre du Temple.

vers 1760 : apparition du grade de Grand Inspecteur Grand Élu Chevalier Kadosh, tandis que le titre de Chevalier Rose Croix se substitue à celui de Chevalier de l'Aigle.

 

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L’Écossisme, image initiatique de l’homme noble

Publié le 22 Août 2026 par T.D

  • Par Pierre  Aurejac

Il est toujours délicat et risqué de vouloir définir l’Ecossisme (avec une majuscule, souvent). Car ce terme absent du dictionnaire n’englobe pas tout ce qui porte l’épithète d’écossais … Ni tout ce qui est originaire de la brumeuse Ecosse … L’article ci-dessous évite donc la philologie et ses pièges et s’en tient à la philosophie : l’Ecossisme est un humanisme qui ne s’apprend que par degrés. Ce qui convient aussi aux femmes, dit-il, dès le premier jour.

« Écossisme » désigne, au firmament maçonnique, une constellation majeure de rites dont les degrés sont pratiqués en complément du 3e degré, celui de la Maîtrise. Aller plus loin dans la définition serait ici inutile. Trois siècles d’histoire de la franc-maçonnerie nous ont appris qu’il faut en effet voir l’Écossisme en lien avec la création, puis la pratique de la Maîtrise. Si nul n’ignore que la Franc-maçonnerie est d’origine britannique, instituée avec la Grande Loge de Londres en 1717, peu se souviennent qu’alors, en Grande-Bretagne, était mal éteinte la lutte politico-religieuse opposant protestants du parti Hanovre, au pouvoir depuis 1688, et catholiques Écossais du parti Stuart, qui voulaient le reprendre. Sans compter les Irlandais.

L’élément novateur de la nouvelle institution maçonnique fut la construction de ce degré de Maîtrise alors que les loges de métier ne connaissaient qu’apprentis et compagnons. D’emblée, on peut avoir l’intuition que la volonté de créer la Maîtrise a eu quelque chose à voir avec un affermissement dans les esprits du Bill of Rights de 1689, et avec le traitement des questions impliquant vie ou mort dans une société de grande violence politico-religieuse.

La construction symbolique de la Maîtrise n’était pas stabilisée en 1717, comme en témoigne, en 1726, le manuscrit Graham qui retient encore Noé à la place d’Hiram. Son achèvement dépendait-il, en fait, d’un meilleur apaisement entre chrétiens autour de symboles et de légendes acceptables par tous ? Historiquement, il fallut presque une génération, jusqu’en 1745/1750, pour fixer le formalisme du rituel dans ses grandes lignes « hiramiques ». Mais, dès 1751, surgit dans les loges d’Angleterre la querelle, elle aussi « fondatrice », des Anciens et des Modernes, et on peut aussi bien se demander si la fixation symbolique de la Maîtrise n’impliquait pas que se détermine également un schéma valide pour des degrés complémentaires.

Ce schéma va être celui de « l’Écossisme » dont les prémisses avaient accompagné ceux du 3e degré, et qui s’organise, dès les années suivantes, notamment en France, autour d’un rite de perfection en 25 degrés, d’où sortira, au début du XIXe siècle, le Rite Écossais Ancien Accepté.

Pourquoi la référence « écossaise » ?

Ramsay et le Chevalier d’Orient

Il est impossible de parler de l’Écossisme sans passer par le Chevalier de Ramsay, né à Ayr, en Ecosse, en 1686. Cela tient à l’influence considérable qu’eut dans la franc-maçonnerie naissante en France son discours en deux versions : celle d’Epernay (fin 1736) et celle de 1737 qui fut interdite par le cardinal de Fleury. Pourtant, Ramsay n’est en aucune façon l’initiateur, ni même le porteur principal de ce qui va devenir l’Écossisme, il va simplement, par la logique initiatique de son discours, faciliter l’ancrage de l’Écossisme dans un système spécifique de valeurs initiatiques : la « chevalerie spirituelle ».

Ramsay a eu une vie de précepteur dans la haute noblesse et d’agent de diplomatie secrète pour la Régence et pour les Stuart en exil. Il se veut chevalier, mais selon une conception religieuse et sociale fort peu militaire. À t’il médité l’échec des Templiers ? L’Ordre de Saint Lazare, où il entra « Chevalier de Justice » par décision du Régent, avait été créé en 1608 par Rome, confié à Henri IV sous le nom d’Ordre de Notre Dame du Mont Carmel pour combattre le protestantisme, mais Henri IV le fusionna aussitôt, malgré la fureur vaticane, avec l’Ordre Hospitalier de Saint-Lazare de Jérusalem qui soignait les lépreux.

Ramsay rejoint donc une institution noble de charité. Son ambition est d’ordre « initiatique » : Pierre Mollier suggère qu’il est à l’origine du1er grade de Chevalier pratiqué dans la franc-maçonnerie française – le Chevalier d’Orient – puisque ce grade découle de la version d’Epernay de son discours, et d’extraits de son roman, Le voyage de Cyrus. On le retrouve dans plusieurs rites.

Qu’est-ce qu’un « Chevalier d’Orient » ? Sans entrer dans les détails, c’est un bâtisseur armé : il tient d’une main la truelle, et de l’autre, l’épée, et il reconstruit le Temple de Jérusalem sous l’ordre de… Cyrus, régnant à Babylone. Visiblement, ce degré n’a pas peur de concilier les opposés. Certains historiens pensent que, dès 1720/1730, il était le quatrième d’une construction maçonnique en sept degrés, préfigurant non seulement l’Écossisme, mais ce qui se formalisa plus tard avec le Rite Français. Or, dans ces premières décennies de la franc-maçonnerie, pratiquement toutes les constructions symboliques au-delà du 3e degré sont réputées « écossaises ». Cinquante ans plus tard (1782), le Rite Écossais Rectifié va reprendre largement l’outillage symbolique du Chevalier d’Orient pour créer son 4e degré de Maître Écossais de Saint André.

Une tradition maçonnique écossaise antérieure ?

Faut-il rejeter l’hypothèse qu’il a existé une tradition maçonnique antérieure écossaise, voire irlandaise, d’inspiration catholique, ce qui aurait posé problème aux protestants Anderson et Prichard ? Le débat reste vif. Les instaurateurs de la Grande Loge de Londres ont en effet peut-être voulu limiter la construction symbolique de la Maîtrise à un seul degré pour n’utiliser qu’un seul récit biblique, et non christique, la référence biblique étant moins « clivante » entre chrétiens, toujours prêts à s’entretuer. Ceci pourrait aussi expliquer le problème encore posé par le degré de Royal Arch présumé inclus dans la Maîtrise par la GLUA : la querelle des Anciens et des Modernes au Royaume-Uni ne s’est d’ailleurs terminée au début du XIXe siècle que par cette pirouette.

On ne tranchera pas ici des débats historiques où des préoccupations institutionnelles, « métalliques », voire géopolitiques demeurent prégnantes. Pour parler de l’Écossisme, on retiendra simplement l’image du bâtisseur armé. Elle a sa logique de plusieurs façons après le 3e degré : la truelle sert à finir le Temple, et l’arme autorise, pour commencer, la protection contre les meurtriers de l’Architecte. Certes, les rites de tradition écossaise l’utilisent différemment, selon la place qu’occupe main-tenant dans leur construction le degré où elle est utilisée, mais c’est toujours l’image d’un chevalier bâtisseur.

Osons dire que, tel Lucky Luke, le « chevalier spirituel » ne va pas sans un cheval qui parle. Ce qui va servir de Jolly Jumper dans l’Écossisme sera souvent, dans le fil imaginaire de ce siècle aristocratique, les dispositions intérieures imaginables à partir de titres mythiques de noblesse. Les titres qui parlent des hauts grades seraient donc une monture, un véhicule au sens bouddhique du terme. Or, c’est moins le véhicule qui importe que ce qu’il transporte…

L’expérience spirituelle à la base de l’Écossisme

L’inspiratrice de Ramsay était Jeanne Guyon. Une « laïque », non une religieuse encouventée, ce que Bossuet lui a violemment reproché. Pourquoi cette violence ecclésiale ? Soyons direct et osons – une fois n’est pas coutume – « chercher la femme » là où elle semble exclue. On va donc paradoxalement, à propos de l’Écossisme, utiliser un discours de femmes pour éclairer celui de Ramsay. Une étude [1] vient d’ailleurs d’éclairer la vie et l’œuvre de Jeanne Guyon en lien avec des expériences féminines plus contemporaines : celle de Simone Weill, jeune philosophe morte d’épuisement en 1943 ; et celle d’Etty Hillesum, jeune juive néerlandaise pleine de vie et d’amants qui mourut la même année à Auschwitz. L’histoire de ces trois femmes s’inscrit dans l’acceptation du tragique [2] dont on conviendra qu’elle est au cœur de l’initiation à la Maîtrise.

Voici ce que note une chercheuse de l’Université de Montréal, Marie-Hélène Charron, à propos du livre de Catherine Millot sur Jeanne Guyon, Simone Weill, Etty Hillesum :

« L’auteure présente une problématique concernant le mysticisme qu’elle définit comme « prendre le large ». L’expression rappelle la mer et, par extension, l’infini et le divin. Ce « large » qui s’atteint par la beauté du monde et l’amour du prochain (peu importe qui est ce prochain) est à associer avec une forme de liberté qui est elle-même caractérisée par un « changement d’espace ». En effet : « L’espace, cet a priori de notre sensibilité (…) serait susceptible d’une transformation aussi radicale que définitive : voilà ce qu’enseigne Jeanne Guyon. Ce nouvel espace définit Dieu. Il est « déiforme »… »

« Associer Dieu à l’espace » : ne serait-ce pas exactement ce que veut la construction d’un Temple ? La formule garde sa valeur même s’il s’agit, hors de toute croyance en Dieu, d’un espace sacré. Notons aussi la résonance maçonnique de « prendre le large » qui renvoie à la liberté de passer du 15e grade du REAA, celui qui reprend justement le thème du Chevalier d’Orient, truelle d’une main, épée dans l’autre. On retiendra enfin que « ce large s’atteint par la beauté du monde et l’amour du prochain (et peu importe qui est ce prochain) ».

Même propos dans le discours de Ramsay. Puis, « ce changement d’espace s’effectue de la sorte : « Le voyage commence par un retour à la maison : on rentre chez soi, on y plonge jusqu’à toucher le fond, mais le fond s’avère troué et se confond avec une ouverture illimitée ». Retour sur l’emplacement du Temple, descente sous terre, 11e porte… : c’est l’axe du rituel du 13e degré du REAA qui reprend le Royal Arch.

Un mouvement d’extension de soi

Laissons encore parler les femmes à propos de spiritualité écossaise. Voici ce qu’a noté une intervenante, Marie Contri, lors des Rencontres Écossaises d’Aubigny de 2011 : s’agissant, dit-elle, « de prendre le large dans cet espace, le mouvement d’extension de soi et cette expérience vécue intensément de « beauté du monde et d’amour infini » semble recouvrir un désir d’Absolu où les limites s’estompent, où les limites entre le dedans et le dehors, entre soi et l’extérieur, deviennent floues, diffuses. D’où la sensation de se fondre dans le Tout, ce qui renvoie à un désir de fusion. Désir peut-être articulé à une expérience vécue, archaïque, ayant laissé des traces inconscientes à notre insu. Mais la démarche initiatique ne doit-elle pas être aussi une recherche de lucidité ? Dans ce sens, il faudrait prendre garde à ne pas remplacer une illusion par une autre illusion. Justement, retour à Hiram, la mort nous rappelle la séparation, elle est le symbole de la séparation radicale et la réalité vient le rappeler durement… »

Ces indications résumeraient-elles, d’une certaine façon, la méthode écossaise d’approfondissement de la Maîtrise ?

Cette méthode se construit bien sur l’abîme du 3e degré racontant la mort d’Hiram.

On connaît le vide des mots substitués : à quoi bon construire un temple si là se commet un meurtre ? Ce que l’on va comprendre sous l’Arche Royale, ou comme Chevalier d’Orient, après l’étape du perfectionnement, c’est que c’est à l’intérieur de soi qu’il faut aussi construire le Temple. Or, pour construire à l’intérieur de soi, « l’homme à cheval » sait qu’il doit passer outre.

L’Écossisme : un appel à « prendre le large »

L’ouverture du cercle

Face à la mort, nous voulons tout connaître, et c’est toujours la même histoire : une succession de portes dont la dernière s’ouvre soudain sur l’infini. À partir de quoi, tout acquis est perdu: l’Écossisme, comme les Mille et Une Nuits, parle de désirs non maîtrisés.

Bijou du grade de Chevalier de Royal Arch, © Musée de la Franc-maçonnerie

L'image représente un bijou triangulaire orné, symbolisant le grade de Chevalier du Royal Arch. Le bijou est détaillé avec des motifs architecturaux. Au centre, il y a une représentation d'une arche en brique avec une flamme au-dessus, symbolisant la lumière et la connaissance. De chaque côté de l'arche, il y a des colonnes avec des motifs en spirale, ajoutant à l'élégance du design. Le bas du bijou est orné d'une frise décorative. L'ensemble du bijou est encadré par une bordure triangulaire avec des motifs répétitifs, soulignant son importance symbolique.

Dès le grade de compagnon, le franc-maçon est incité au voyage et à la connaissance des arts libéraux : trivium de la Parole, quadrivium de la Mesure du monde. Dans son discours, Ramsay présente les arts libéraux en y impliquant aussi le voyage:« Le goût des arts libéraux est la troisième qualité requise pour entrer dans notre Ordre (…) De toutes les sciences mathématiques, celle de l’architecture, soit civile, soit navale, soit militaire est, sans doute, la plus utile et la plus ancienne. (…) C’est par notre art que les mortels ont trouvé le secret de bâtir des maisons et des villes pour rassembler les grandes sociétés, de parcourir les mers pour communiquer de l’un à l’autre hémisphère les richesses de la terre et des ondes… » Puis il rappelle l’insuffisance d’un art qui ne défend pas contre « un ennemy plus formidable que les éléments et les animaux, je veux dire contre l’homme même qui n’est qu’une bête féroce, à moins que son naturel ne soit adoucy… »

Avec la philanthropie, la garde du Secret, le goût des arts libéraux, Ramsay voit que le franc-maçon, s’il doit « adoucir son naturel », doit aller au-delà du 3e degré, au-delà de l’enfermement dans une parole substituée formée autour d’un cadavre qui pue. Certes, cette parole rassemble, crée le cercle, mais elle immobilise. Le cercle autour d’Hiram, c’est le mimétisme de l’arrêt, la stupeur après le déchaînement mimétique de la violence des trois compagnons. Il n’évite pas la dette de sang et l’envie, toujours mimétique, de vengeance.

L’Écossisme exprime d’abord la volonté de maîtriser l’ouverture du cercle fermé autour du cadavre.

Ainsi vus, les premiers degrés de perfection dans le REAA (et le Rite Français !) révèlent une vraie logique existentielle : recueillement du maître secret (4e) ; construction du tombeau (5e) ; tentative de reprise du travail (6e,7e,8e) ; résurgence du désir de vengeance (9e) ; maîtrise de la vengeance (10e,11e) ; reprise de la construction (12e) ; retour aux fondations jusqu’à la dernière porte (13e et 14e). C’est alors la remise en partance (15e et suivants), sachant « qui » on est devenu. La logique se poursuit par grandes lignes : après la liberté de passer, le « chevalier d’orient et d’occident » prélude à l’illumination de l’amour, heureux et tragique, des Rose+Croix. Ce que prolongera le Kadosh dans la pratique ultime du combat avec seulement des armes pures. Rien de plus… nec plus ultra.

Pépites et scories

Dans l’ensemble de l’Écossisme, nul ne s’étonnera de scories parmi les pépites. Les scories sont visibles lorsque quelques degrés improbables ont répondu à des aléas opportunistes. Le comte de Grasse-Tilly est loin d’avoir été seul à faire commerce de grades et patentes… Pouvons-nous enlever ces ajouts de grades? Ne serait-ce pas suivre un fantasme de perfection d’une égale vanité ? Comment échapper, voulant « nettoyer » le rite, à l’arbitraire qui prétend distinguer bon et mauvais là où symboles et légendes peuvent, avec le temps, prendre sens ; ou à la niaiserie qui « épluche l’oignon pour trouver l’oignon ». Le danger de se tromper dans le « nettoyage » des rites apparaît d’autant plus évident que l’on retient qu’ils font « appel à une forme de liberté caractérisée par un changement d’espace » à l’intérieur de soi.

Vient l’idée d’heureuse faute (felix culpa), utilisée autrefois par la théologie et reprise par les sciences modernes de l’Education. Les erreurs sont instructives, et la tradition écossaise s’est construite comme un espace de changement où symboles et légendes nous éloignent de nous-mêmes dans une autre dimension de soi. Il faudrait d’ailleurs y inclure celle de l’humour. Ainsi, il est surprenant que nombre de détracteurs de l’Écossisme demeurent incapables d’imaginer que cette dimension à la fois interrogative et conclusive ait pu faire, dès l’origine, partie du portage de titres ronflants Comment ne pas voir que ces titres sont là pour fixer une image où l’ego qui les porte ne peut plus se prendre au sérieux ?

Ambivalence des expériences

La Tradition écossaise évoque ainsi l’ambivalence des plus intenses et tragiques expériences de vie, et elle en éclaire l’indicible orient. Ses symboles et légendes font appel à la liberté de penser, même s’ils utilisent des images et mots venus des religions : celles-ci ne les ont d’ailleurs pas créés, elles les ont inventés comme quelqu’un, trouvant un trésor caché, en est l’inventeur. Les symboles christiques du Rose+Croix restent donc inventables. Ils sont aussi rattachables à d’autres symboles – alchimiques et autres – tous relevant d’archétypes formés dans les sociétés agraires antiques et ayant nourri des pratiques initiatiques dont, parfois, il ne nous reste rien, tels les fameux Mystères d’Eleusis.

Connaître l’Histoire reste indispensable : dans l’Écossisme, les références judéo-chrétiennes relèvent d’une volonté de liberté : les protestants ouvrirent la Bible dans les loges comme symbole de libre interprétation du texte, ce qu’anglicans et gallicans, peu soucieux de Rome, acceptèrent volontiers. Tous en appelèrent alors à des mots hébreux présumés antérieurs à toute querelle. L’hébreu – Umberto Eco le rappelle – était vu comme la première langue parlée par les hommes. Son emploi exprimait ainsi une volonté de raison et de communication par des termes non contestables. Volonté datée. Illusoire. Cette illusion, nous avons la liberté d’en garder la référence pour méditation, et de trouver d’autres mots. Pareillement illusoires ?

L’appropriation personnelle de l’Écossisme

À travers ses figures chevaleresques – Royal Arch, Orient, Orient et Occident, Rose+Croix, Kadosh, etc. –, la tradition écossaise se veut donc une voie d’anoblissement intérieur visant, non sans humour, à la maîtrise de l’ego au fur et à mesure de la tragi-comédie existentielle. Comment les frères (et les sœurs) peuvent-ils aujourd’hui vraiment s’approprier ces figures ?

Le Chevalier : Don Quichotte à la triste figure ?

Aujourd’hui, quiconque se dit chevalier prend d’évidence le risque d’être pris pour Don Quichotte. Tant mieux. Il faut être humble pour peutêtre passer pour un pantin, et l’humilité fait bon ménage avec la lucidité. En fait, l’image du chevalier implique plutôt celle d’un résistant à toutes formes d’oppression extérieures (politiques, économiques, financières, sociales) et intérieures : celles des pulsions mortifères comme des handicaps, des maladies, du vieillissement : le couronnement de l’Écossisme est bien au niveau du Kadosh.

Les pratiquants de l’Écossisme devraient même se voir objecteurs de conscience, car la perte des illusions n’est pas perte d’amour. Au contraire : à partir du Rose+Croix, les formes d’amour – éros, philia, agapé… – se fondent en une seule, et cet amour unique, universel, ne diminue pas la légitimité initiatique de l’objection humaniste de conscience, de prendre la liberté de « passer outre » aux injonctions d’un monde soumis à la folie égocentrique : folie acharnée de déshumanisation voulant que tout ait un prix, même « ce qui n’a pas de prix, mais une dignité », comme le dit si bien Kant.

« L’homme noble »

La Tradition chevaleresque écossaise rejoint finalement celle de l’homme noble repérable en quantité d’autres traditions. Exemple : le Junzi, l’homme noble selon Confucius. Le Junzi pratique bienveillance, loyauté envers les règles communes, fidélité à la parole donnée, discernement dans les mots, courage personnel… Mêmes qualités dans le stoïcisme de Sénèque ou de Marc-Aurèle. L’homme noble habite aussi la théologie de Maître Eckhart [3] où, effectivement, il prend le large : « Il y avait un homme qui sortit de lui-même vers une terre étrangère … ». Toutes ces traditions s’accordent sur la volonté socratique de se connaître : « Homo signifie (…) un être doué d’intellect. Un être doué d’intellect est un être qui s’entend soi-même… »

« L’absente ? »

Revenons au chevalier à la triste figure : Dulcinée n’a aucune place dans l’imaginaire des loges. Dans le Don Quichotte de Cervantès, Dulcinée, certes, n’apparaît jamais, étant seulement imaginée via des simulacres. Mais, dans l’imaginaire de l’Écossisme, comme de tous les rites maçonniques, l’absence de la dame de pensée est radicale : on n’en parle jamais. C’est à peine si le symbole de la Rose+Croix peut se voir comme la plus « féminine » des images maçonniques. Pourtant, si la réponse aux questions sur la rose est à la fois si évidente et si difficile, c’est peutêtre parce que toute cette construction imaginaire a été réalisée par des mâles oppressés par leur violence : retour à la légende centrale d’Hiram et à la volonté d’adoucir de Ramsay.

En s’adoucissant, les hommes découvrent qu’il y a aussi quelque chose de meurtrier dans l’amour : éros et thanatos… Cela commence par des images – à chacun, chacune, de deviner lesquelles – qu’il faut d’abord « tuer » pour être libre et rencontrer l’autre. Puis les mâles doutent d’euxmêmes lorsqu’ils comprennent qu’il leur a fallu se diviser pour être, comme on dit, des « mecs » : simultanément faire la guerre et faire l’amour. Peut-être alors, dans la quête d’une part féminine – la rose au centre de la croix ? –, fallait-il que s’institutionnalise en ces lieux d’utopie que sont les loges l’absence révélant la plus profonde des coïncidentia oppositorum…

Conclusion

L’Écossisme est un imaginaire initiatique bâti par des hommes voulant maîtriser leur démesure. Or, lorsque les femmes y viennent, elles s’y trouvent d’emblée à l’aise. Est-ce parce que le silence des symboles et des légendes à leur propos leur montre qu’en réalité cette construction imaginaire est orientée vers elles, mais comme présence indicible, la moindre parole sur elles recréant la démesure ? Ce silence leur conviendrait donc. De même, pour les hommes qui cherchent, selon la tradition écossaise même, l’indicible au-delà des mots qu’ils utilisent. Dans l’imaginaire initiatique, les symboles et les légendes ne valent peut-être qu’en raison de leur puissance de silence. Condition nécessaire pour s’écouter, écouter l’autre, écouter le monde.

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E comme Écossisme en Franc-maçonnerie

Publié le 22 Août 2026 par T.D

Par la Redaction

L’Écossisme désigne, en Franc-maçonnerie, plus qu’un simple système de hauts grades. Il est apparu au XVIIIe siècle et a donné naissance au Rite Écossais Ancien et Accepté. Il représente une vision particulière de la Franc-Maçonnerie, structurée autour d’un ensemble de grades, de symboles et d’orientations initiatiques qui dépassent la Maîtrise symbolique.

Dans son sens historique, le terme s’applique à la floraison des grades dits « écossais », développés principalement en France avant d’être organisés en ensembles plus stables. Dans son sens maçonnique plus large, il renvoie à une manière de penser l’élévation initiatique, la chevalerie spirituelle et la continuité d’un parcours au-delà des premiers degrés.

Une origine au XVIIIe siècle

L’Écossisme apparaît au XVIIIe siècle, dans un contexte de grande créativité maçonnique. Les Loges voient alors se multiplier des grades additionnels, des récits symboliques et des systèmes plus complexes que la seule triade des degrés symboliques. Cette dynamique ne relève pas d’un hasard, mais d’une époque où la Franc-Maçonnerie cherche de nouvelles formes pour exprimer la profondeur du travail initiatique.

Des premières mentions de Loges « écossaises » apparaissent dès 1725 dans les registres de la Grande Loge de Londres, mais le mot ne renvoie pas nécessairement à une origine géographique. Il peut désigner une différence de statut maçonnique ou de niveau symbolique par rapport à la simple Maîtrise.

Un système de hauts grades

L’Écossisme est souvent décrit comme un système de hauts grades, c’est-à-dire d’ensembles maçonniques développés au-delà des trois premiers degrés. Il ne s’agit pas d’un unique rite homogène à son origine, mais d’un courant de pensée et de pratique qui a donné lieu à plusieurs organisations rituelles.

Parmi les rites issus de cet héritage, on compte notamment le Rite Écossais Rectifié, le Rite Français et le Rite Écossais Ancien et Accepté. Ces formes montrent que l’Écossisme a joué un rôle structurant dans l’histoire de la Franc-Maçonnerie française et internationale.

Une vision chevaleresque

L’Écossisme ne se limite pas à une accumulation de grades. Il porte une vision particulière de la Franc-Maçonnerie, marquée par la chevalerie, l’idéal de fidélité, le sens de l’honneur et la recherche d’une élévation spirituelle. Les hauts grades écossais ont souvent développé des récits inspirés des Croisades, de la légende templière ou d’une mémoire sacrée de la chevalerie.

Cette orientation donne à l’Écossisme une couleur particulière. Il ne présente pas seulement le Maçon comme un travailleur de la pierre symbolique, mais aussi comme un porteur d’une exigence morale, d’un engagement intérieur et d’une continuité initiatique plus haute.

Le rôle du Rite Écossais Ancien et Accepté

Le Rite Écossais Ancien et Accepté est l’un des héritiers les plus connus de l’Écossisme. Fondé en 1801 à Charleston, il s’appuie sur une tradition antérieure de grades écossais et de systèmes rituels développés au XVIIIe siècle. Son organisation en 33 degrés en a fait une forme majeure de la Franc-Maçonnerie dite écossaise.

Son importance tient au fait qu’il a donné une structure durable à des matériaux rituels plus anciens. L’Écossisme y trouve une forme d’aboutissement institutionnel, tout en conservant son esprit de progression, de profondeur et de lecture symbolique étagée.

Une lecture élargie de la Franc-Maçonnerie

Parler d’Écossisme revient à considérer la Franc-Maçonnerie comme un ensemble plus vaste que les trois premiers degrés. Cette vision élargie insiste sur la pluralité des niveaux de compréhension, sur la richesse des transmissions et sur la possibilité d’un approfondissement continu.

L’Écossisme ne doit donc pas être compris seulement comme une organisation technique des grades. Il exprime une manière de concevoir l’initiation comme un chemin long, ordonné, symbolique et souvent teinté de chevalerie spirituelle. C’est pourquoi il occupe une place majeure dans l’histoire des rites maçonniques.

Conclusion symbolique

L’Écossisme est apparu au XVIIIe siècle et a donné le Rite Écossais Ancien et Accepté. Plus qu’un simple système de hauts grades, il représente une vision particulière de la Franc-Maçonnerie, fondée sur l’élévation, la chevalerie, la progression initiatique et la richesse des symboles.

Il a profondément marqué l’histoire maçonnique en offrant une structure à des traditions dispersées et en donnant une cohérence à l’idée d’un approfondissement au-delà de la Maîtrise. L’Écossisme demeure ainsi un mot clé pour comprendre l’évolution des rites, des grades et des imaginaires maçonniques.

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Quand André Michel de Ramsay devint vraiment chevalier

Publié le 21 Août 2026 par T.D

  • Par Pierre Mollier

La question des origines et du rang étant d’importance dans l’Ancien Régime, Ramsay devait pouvoir se justifier sur ces points cruciaux. Il y parvint. Le Régent de France, Philippe d’Orléans, le fit chevalier de Justice dans l’Ordre de Saint Lazare le 20 mai 1723 et le Prétendant Stuart (Jacques III d’Angleterre), exilé à Rome, le reconnut noble trois jours plus tard.

L'image représente un blason orné et détaillé. Au centre, il y a un bouclier avec un aigle noir stylisé, les ailes largement déployées. Le bouclier est surmonté d'une couronne, symbolisant une noblesse ou une dignité. De chaque côté du bouclier, il y a deux épées croisées, ajoutant à l'aspect martial de l'emblème. En dessous du bouclier, une étoile à huit branches est présente, souvent associée à des distinctions honorifiques. L'ensemble de l'emblème est encadré par des éléments décoratifs complexes, incluant des motifs floraux et des feuilles. En bas de l'image, il y a une inscription en français qui lit "20 May 1723" et "André-Nicolas de Ramsay, Conseiller de l'Académie Française, Gouverneur de M. le Prince de Turenne". Le style général est formel et cérémonial, indiquant une signification historique et officielle.

Le Discours de Ramsay est peut-être le texte le plus important de la première Maçonnerie française. Il se situe dans cette période charnière pour l’Ordre qui est la fin des années 1730. Les spéculations de celui que tous appellent le chevalier de Ramsay enracinent durablement dans les esprits l’idée que la Franc-maçonnerie est l’héritière de la chevalerie médiévale.

En nous gardant bien de vouloir établir des rapprochements hâtifs qui n’auraient pas de réelles significations, nous voudrions cependant revenir sur un épisode peu connu de la vie de Ramsay grâce auquel celui-ci eut une connaissance directe et personnelle d’une chevalerie des plus authentiques.

Il devint Chevalier de l’Ordre de Saint Lazare le 20 mai 1723, ce dont il restera toujours très fier et qui sera mentionné sur son acte de décès

Il s’agit de sa réception, en 1723, dans l’Ordre de Saint-Lazare . Celle-ci est en général connue et citée par ses biographes qui ne l’ont cependant jamais étudiée en détail. Au regard du rôle joué par Ramsay dans la diffusion de l’imaginaire chevaleresque au siècle des Lumières, il nous a paru intéressant d’aller voir de plus près.

Le Registre de l’Ordre Militaire Hospitalier de Ne-Dame du Mont Carmel Et de St Lazare de Jérusalem 1721 est conservé aux Archives Nationales sous la cote MM 204. Il contient le compte- rendu de la « Reception du Sr. de Ramsay faite aux capucines le 20e may 1723 par M. Bosc » :

« Nous Grand Maitre sus d. […] nous avons aussy ordonné qu’il sera fait icy mention de la Réception faite aux Capucines de Paris le vingt du present mois de May du Sr André Michel de Ramsay, Gentilhomme Ecossois, en qualité de Chevalier de Justice par nostre frere Jean Baptiste Bosc, Chancelier et Garde des Sceaux de nos d. Ordres, en vertu du pouvoir et de la Commission que Nous luy en avions donnés, De la quelle Reception nos Lettres Pattentes et necessaires seront Expediées au d. Sr de Ramsay par nostre frere Chevalier Commandeur Greffier et secretaire de nos d. ordres, sur le reply desquelles sera fait mention de ses voeux et serment de fidelité pour avoir rang du jour et datte de sa Reception.

On découvre naturellement le blason du −nouveau− chevalier dans l’armorial de Saint-Lazare. La Bibliothèque Nationale conserve deux armoriaux de l’Ordre. Le premier (cote Ms fr 23135), qui semble être l’original, est exécuté à la plume et de qualité assez moyenne. Le second (cote Ms. fr. 31795-96) est un superbe in-folio avec les blasons des chevaliers méticuleusement aquarellés.

L’un et l’autre seraient dus à Claude Dorat de Chameulles et Vincent Thomassin. Ramsay porte « d’argent à l’aigle de sable becqué et armé d’or » accompagné des attributs de l’Ordre. Clin d’œil de l’histoire, le blason précédant celui de Ramsay affiche une magnifique aigle à deux têtes et peu après prend place un beau chardon… d’Écosse ?

Pour être Chevalier de Saint-Lazare, il fallait huit quartiers de noblesse. On les lui reconnaîtra, mais seulement deux jours plus tard …

Un petit mystère demeure. D’après le registre de l’Ordre, Ramsay fut reçu Chevalier de Justice. C’était d’ailleurs le statut normal auquel accédaient, dans l’immense majorité des cas, les nouveaux chevaliers. Ils devenaient ainsi membres à part entière de Saint-Lazare et en assumaient la plénitude des devoirs et des droits.

Mais, d’après les règlements de 1696, pour être reçu Chevalier de Justice, il fallait faire preuve de huit quartiers de noblesse (contre quatre dans les règlements de 1649). On notera d’ailleurs – signe des temps – que les exigences nobiliaires ne feront que se renforcer tout au long du XVIIIe siècle.

S’il arriva aux Grands Maîtres d’accorder des dispenses, l’examen des preuves était en général très rigoureux. On découvre ainsi dans les dossiers du Sieur Cherin, généalogiste de l’Ordre, des mentions du type : « preuves infiniment suspectes », « généalogie très suspecte » ou encore « n’a d’illustration que dans la robe des parlements de Bordeaux et de Navarre » ou enfin « ne prouve que sept quartiers »  !

Il existait aussi, pour les personnes de mérite mais qui ne pouvaient faire état d’ascendants suffisamment nobles, un statut un peu secondaire, celui de Chevalier de Grâce. En cela l’Ordre de Saint-Lazare ne se singularisait en rien des autres Ordres de Chevalerie de l’époque, qui appliquaient les mêmes catégories et suivaient les mêmes usages.

Certes, en Écosse, le nom de Ramsay était illustre. Les Ramsay, comtes de Dalhousie, sont cités dès le XIIIe siècle comme une famille puissante. En 1320, un William Ramsay revendique l’indépendance de l’Écosse  Mais, de même que les Grimaldi ne sont pas tous princes de Monaco, les nombreux Ramsay d’Écosse ne sont pas tous cousins des comtes de Dalhousie !

Rejeton d’une famille dans le besoin, Ramsay n’avait aucun moyen, en France, de prouver sa noblesse en Ecosse où d’ailleurs on le connaissait à peine

Ainsi André Michel Ramsay aurait été bien incapable de démontrer précisément ses liens avec les comtes de Dalhousie et a fortiori de fournir les « preuves de noblesse », selon l’expression consacrée, pour huit « quartiers ».

Comme on le devine, la question des origines et du rang avait une grande importance dans la société d’Ancien Régime. Dans la mesure où Ramsay avait décidé de faire son chemin dans la France de Louis XIV et de Louis XV, il devait pouvoir donner le change sur ces points cruciaux.

Dans un premier temps, son tempérament prudent lui fit entretenir sur ces questions un certain flou qui devait lui profiter. « A son arrivée en France « […] il se donna, ou se laissa considérer comme un jeune écossais de qualité. »  Sa fréquentation des cercles de la bonne société devait conduire ses relations à l’associer naturellement à l’illustre famille. Edimbourg est bien loin dans les brumes du Nord et, peu à peu, Ramsay avança plus nettement cette noble ascendance.

A la fin de sa vie, il se présente comme « Chevalier Baron ou plutôt Banneret d’Écosse »  Cependant, comme le suggéraient malicieusement certains contemporains dont La Ramsayde se fait l’écho, la haute ascendance de Ramsay est des plus sujettes à caution :

Momus lassé de voir en France

Le mérite sans récompense,

Veut, pour réparer ce défaut,

Porter au grade le plus haut

Et débarbouiller de farine

L’humble écossais dont l’origine

Vaut celle du rimeur Quinault.

Momus le nomme en plein chapitre

Lord Baronet in Partibus

Pourquoi deux grands personnages royaux l’ont-ils couvert d’honneurs particulièrement enviés, lui qui n’était qu’un fils de boulanger ?

Fils d’un boulanger, c’est bien ainsi également que le désigne la Biographie Anglaise de Sidney-Lee  Si ce père boulanger n’est pas un problème pour nous qui glorifions le travail, honorons le mérite et partageons l’opinion de Brillat-Savarin, cela en est un quand on rejoint l’Ordre de Saint-Lazare en 1723.

Son meilleur biographe, Henderson , a étudié très méticuleusement le dossier généalogique de Ramsay. Il arrive aux mêmes conclusions que La Ramsayde. Retraçant les efforts de Ramsay pour se prévaloir d’un lien avec les comtes de Dalhousie, il fait état d’un document que notre étude permet d’éclairer d’un jour nouveau. Il s’agit d’un certificat de noblesse accordé par Jacques III… à une date qui n’est pas indifférente :

« Jacques, par la grâce de Dieu Roy de la Grande Bretagne, Défenseur de la Foy, etc., à tous ceux qui les présentes verront, salut. Nous ayant été attesté par plusieurs seigneurs à Paris de nos royaumes que le sieur André Michel Ramsay, gentilhomme écossois, est descendu par son père de la noble et ancienne maison du Comte de Dalhousie Ramsay paire d’Écosse et par sa mère de la très noble et très illustre maison du Duc de Mar, Erskine Duc et paire d’Écosse, nous avons bien voulu luy accorder cette notre déclaration authentique de la noblesse de son extraction pour luy servir et valoir ou besoin sera. Donné à notre cour à Albano ce 24 May de l’an de grace 1723 et de notre règne le 22. »

Or justement besoin était ce 23 mai 1723, soit deux jours à peine après sa réception comme Chevalier de Justice. La proximité des dates laisse supposer que l’indulgence quant aux « preuves de noblesse » avait posé problème. Ce certificat était d’autant plus nécessaire qu’à son entrée dans l’Ordre, Ramsay avait pris, comme c’était d’ailleurs l’usage pour ceux qui en étaient pourvus, les armes familiales… bien sûr celles des Ramsay de Dalhousie !

Après avoir retracé les circonstances particulières par lesquelles André-Michel de Ramsay devint vraiment Chevalier, il reste à s’interroger sur le sens que l’on peut donner à cet événement. Il faut être extrêmement prudent et se méfier, répétons-le, de tout rapprochement hâtif.

Les Ordres du Roi, et Saint Lazare comme Saint Michel ou l’Ordre du Saint-Esprit, étaient d’abord des outils pour récompenser de fidèles serviteurs du Royaume et les attacher encore un peu plus à la dynastie. De surcroît, pour Saint Lazare, « l’attrait de l’Ordre était dû à la faculté pour ses membres mariés de recevoir des pensions et des revenus sur des bénéfices, ce qui le différenciait des autres ordres mais ce qui était aussi un sujet de nombreuses controverses avec l’épiscopat.  »

D’ailleurs, Pierre Chevallier nous indique certainement la première raison de la réception de Ramsay : « en 1723 le régent le crée Chevalier de l’Ordre de Saint-Lazare et lui attribue une pension de 2000 livres sur l’Abbaye de Signy, sans doute à la recommandation du Prétendant Stuart. » 

Il n’en reste pas moins qu’il est légitime de penser que cette réception dans l’Ordre de Saint-Lazare a pu avoir une influence sur ses conceptions quant à la chevalerie. Il faut d’abord noter qu’il resta toujours très fier du titre de Chevalier de Saint Lazare. C’est le seul titre qu’il prend, en 1730, lors de sa réception à l’Université d’Oxford comme docteur honoraire en droit civil. Son acte de décès, rédigé, on l’imagine, par ses proches et selon ses voeux, l’intitule : « Chevalier de Saint Lazare et Chevalier baronet d’Écosse » 

L’acte de décès d’André Michel de Ramsay dit de lui qu’il était chevalier de Saint Lazare et baronnet d’Ecosse. Il est contresigné par deux aristocrates écossais et stuartistes, francs-maçons de surcroît

On a essayé de montrer que le regain d’intérêt pour les Ordres de chevalerie – dont témoignent les nombreux traités qui leur sont consacrés à cette époque – alimentait une progressive renaissance de l’imaginaire chevaleresque au siècle des Lumières.

Le cas du marquis de Paulmy, Antoine René Voyer d’Argenson, est éclairant. Il fut un très actif chancelier de l’Ordre de Saint-Lazare entre 1757 et 1778  Bibliophile averti, on sait moins qu’il se consacra aussi à la réédition de romans de Chevalerie  Il écrivait ainsi, dans sa préface à la réédition d’un roman picaresque particulièrement populaire, dans un élan presque romantique :

« Ce genre de roman (celui de la Chevalerie) mérite quelques nouvelles réflexions […il faut] faire sentir quelle était la beauté d’un genre de fiction noble, où l’on voit la bravoure poussée jusqu’à la témérité, & des succès inouïs couronnant des efforts de courage incroyable. » 

De plus, l’Ordre de Saint Lazare bénéficiait d’une aura particulière. Louis XIV n’avait-il pas déclaré « que l’Ordre de Saint-Lazare de Jérusalem est le plus ancien de la Chrétienté. »  Si cette illustre antériorité n’est pas certaine, il était en tout cas l’un des rares Ordres directement issus des Croisades et ayant subsisté de façon continue depuis le haut Moyen Âge.

Tout cela, ajouté aux formes traditionnelles et solennelles par lesquelles les récipiendaires continuaient à être reçus, marquait les esprits. Nous savons que Ramsay avait l’âme sensible. Il serait étonnant que les fastes de sa réception dans l’Ordre de Saint Lazare n’aient pas laissé de traces et n’aient pas eu d’influence sur ses conceptions de la chevalerie.

Le faste de la réception dans l’ordre de Saint Lazare marquait les esprits, notamment ceux du récipiendaire. D’où sa grande admiration pour la chevalerie et ce qu’il en dit dans ses discours ?

Plus de trente ans après sa réception, une personnalité autrement plus habituée que notre cher Ecossais aux magnificences de l’étiquette d’Ancien Régime gardait encore un vif souvenir de son adoubement dans Saint Lazare :

« Ce fut cette année 1784, que Monsieur, frère du Roi et depuis Louis XVIII, me nomma et me reçut commandeur de l’Ordre royal de Saint Lazare et de Notre-Dame du Mont-Carmel, dont il était grand-maître. Ce prince, en me donnant ce nouveau témoignage de ses anciennes bontés, montra qu’il conservait toutes ses idées favorites relativement à nos anciennes coutumes chevaleresques ; et dans ma réception, qui eut lieu avec éclat à l’Ecole Militaire, on remplit toutes les formalités en usage dans les siècles de la chevalerie. Je fis, à la vérité, une demi-heure seulement de veillée d’armes. J’entrai dans la chapelle en habit blanc, je reçus l’accolade ; je prêtai l’ancien serment, on me ceignit l’épée, on me chaussa les éperons dorés ; je me revêtis d’un magnifique manteau ; et ce fut, je crois, la dernière fois qu’une cérémonie si féodale eut lieu dans cette ville où la féodalité devait être si prochainement abolie et renversée par une révolution que tout semblait annoncer et que personne cependant ne prévoyait. » 

L’auteur de ce beau témoignage, Louis-Philippe, comte de Ségur (1753-1830), pourra quelques années après cultiver et transmettre cet amour de « nos anciennes coutumes chevaleresques » et de leurs « cérémonies si féodales » dans un autre cadre. Officier d’honneur du Grand Orient de France, il assumera différentes dignités maçonniques et sera notamment Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil de France de 1822 à 1825.

D’André Michel de Ramsay au comte de Ségur, ceux qui ont créé et fait vivre la chevalerie maçonnique savaient certainement plus qu’on ne le pense ce qu’ils faisaient. Ils font le pont entre les vestiges de la chevalerie médiévale qui subsistaient encore au XVIIIe siècle et les grades chevaleresques de la Franc-maçonnerie spéculative moderne.

Pressentant, consciemment ou inconsciemment, la fin d’un cycle et la nécessité de formes nouvelles, ils ont transmis la flamme de la « vraie science de Chevalerie », son idéal et ses rites, à la chevalerie maçonnique. Aussi la réception de Ramsay dans l’Ordre de Saint Lazare en 1723 est-elle peut-être un événement moins anecdotique qu’il n’y paraît pour l’histoire de l’Ordre Maçonnique.

 

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Et si l’on oubliait Ramsay pour ne se souvenir que de son discours ?

Publié le 21 Août 2026 par T.D

  • Par Cécile Revauger

« Les Hommes ne sont pas distingués essentiellement par la différence des langues qu’ils parlent, des habits qu’ils portent, des pays qu’ils occupent et des dignités dont ils sont revêtus. Le monde entier n’est qu’une grande République donc chaque nation est une famille et chaque particulier un enfant. C’est pour faire revivre et répandre ces essentielles maximes prises dans la nature de l’Homme que notre Société fut d’abord établie. Nous voulons réunir tous les Hommes d’un esprit éclairé, de mœurs douces et d’une humeur agréable, non seulement par l’amour des beaux-arts mais encore plus par les grands principes de la vertu, de science ou de religion, où l’intérêt de la confraternité devient celui du genre humain tout entier, où toutes les Nations peuvent puiser des connaissances solides, et où tous les sujets de tous les Royaumes peuvent […] apprendre à se chérir mutuellement sans renoncer à leur Patrie. »

Ainsi s’exprimait le Grand Orateur de la Grande Loge de France, dans son célèbre discours vraisemblablement prononcé à deux reprises, mais avec quelques différences, en 1736 et 1737 et publié en 1738. Rappelons que cette Grande Loge était l’ancêtre du Grand Orient de France, fondé en 1773. Ce merveilleux discours est à juste titre devenu emblématique de l’esprit des Lumières et du lien intrinsèque entre ces Lumières et la franc-maçonnerie. La loge d’études et de recherche République Universelle, fondée à Paris en janvier 2019, l’a d’emblée incorporé dans sa charte  Est-ce à dire que l’auteur de ces lignes, le Chevalier de Ramsay, doive aussi devenir une icône de la franc-maçonnerie ? Un texte est d’autant plus fort qu’il a un devenir indépendamment du contexte dans lequel il a été produit, qu’il n’est donc pas enfermé dans une temporalité, et qu’il peut survivre à son auteur. Si un Montesquieu, un Voltaire, ou un Condorcet restent à juste titre gravés dans nos mémoires, Ramsay, qui au demeurant a peu écrit en dehors des Voyages de Cyrus (1717), ne méritait sans doute pas un tel hommage. Il ne s’agit nullement de déboulonner virtuellement une statue, à l’heure où cette fâcheuse pratique semble être à la mode, mais d’abandonner le regard naïf du croyant, pour tenter de percevoir l’homme que fut Ramsay.

Pierre Chevallier, Daniel Ligou et Charles Porset nous ont ouvert la voie, à travers quelques remarques discrètes au détour de leurs écrits. Dans son introduction à l’édition de 1723 des Constitutions d’Anderson, Ligou parlait déjà du « trop célèbre discours de Ramsay » et citait son homonyme, l’historien Pierre Chevallier, qui constatait chez Ramsay un « retour à une parfaite orthodoxie catholique » . Quant à Charles Porset, il expliquait que la mode des Templiers nous venait directement de Ramsay. Jusqu’au Chevalier Ramsay, les maçons étaient heureux de revendiquer des origines opératives, d’avoir recours à la symbolique des maçons de métier, mais après lui, il devint de bon ton de rechercher des origines plus chrétiennes et plus nobles tout à la fois, en invoquant les Templiers : « C’est Ramsay, dont l’influence ne doit cependant pas être surestimée, qui donnera son tour particulier à la maçonnerie française puis continentale en affirmant ex abrupto aux maçons médusés que leurs ancêtres étaient les Croisés. En d’autres termes, que la Lumière était du côté de la Terre Sainte : il coupait ainsi court à ce qui avait fait l’esprit de la maçonnerie à ses origines 

Pierre Chev» [3].allier nous rappelle que le discours fut prononcé dans le but de convaincre Fleury de ne pas interdire la franc-maçonnerie et de faire de l’Ordre une institution patronnée par le pouvoir royal. Bien que déiste à l’origine, Ramsay, en devenant l’ami et le disciple de Fénelon, s’était converti au catholicisme. La tentative de Ramsay échoua, Fleury condamnant la maçonnerie, tout comme le pape Clément dans sa Bulle In eminenti apostolatus specula de 1738. Le discours prononcé en 1737 fait moins référence à l’Ancien Testament que le premier, mais tous les deux donnent pour point de départ à l’Ordre les Croisades. Chevallier note que le Rite écossais ancien et accepté s’appropria le symbolisme des Croisés mis à l’honneur par Ramsay. Certes, tout discours est complexe ; il faut se garder de simplification excessive. La richesse du discours de Ramsay réside justement dans cette ambivalence : tout en donnant aux maçons des origines spécifiquement chrétiennes en les faisant descendre des Croisés, il affirme que « la maçonnerie n’est que la résurrection de la tradition noachique, celle du patriarche Noé, religion universelle, antérieure à tout dogme, qui permet de dépasser les différences et les oppositions des confessions », comme nous l’explique Pierre Chevallier 

Qui donc était cet Andrew Michael Ramsay, alias Chevalier de Ramsay, né en 1686 à Ayr en Ecosse ? Il fait des études de théologie à Glasgow puis à Edimbourg. Le presbytérianisme de son père le révulse ; il est séduit par le cercle mystique d’Aberdeen fondé par George Garden. Il est nommé précepteur à Londres chez le comte de Wemyss, avant de se rendre en Hollande et à Paris, dans la tradition du Grand Tour de l’époque. A Blois, en 1714, il s’installe chez Madame Guyon, mystique quiétiste défendue par Fénelon contre Bossuet, et condamnée par Rome. Secrétaire de Madame Guyon, il se retrouve au cœur d’un réseau mystique à l’échelle européenne . La perméabilité de Ramsay au quiétisme, aux conceptions du « pur amour » de Madame Guyon, aux philosophies orientales, voire à la métempsychose, sa méfiance à l’égard des dogmes, son ouverture à des conceptions parfois considérées comme déviantes, telles que celles d’Antoinette Bourignon ou Madame Guyon, suffisent-elles à en faire un homme des Lumières ? Il est permis d’en douter.

A Cambrai, Ramsay rencontre Fénelon dont il devient le disciple. Sa conversion au catholicisme lui ouvre la porte de la noblesse et surtout de l’entourage du prétendant Stuart Jacques III à Saint-Germain-en-Laye. En 1723, il reçoit du prétendant un certificat de noblesse tout en devenant « chevalier de Saint Lazare ».

Ce sera désormais un fervent jacobite, donc un partisan du retour des Stuart, du renversement des Hanovre mis en place dans le sillage de la Glorieuse Révolution. Deux révoltes jacobites, en 1715 et 1745, échouent, mais secouent tout de même l’Angleterre. Rappelons que les Stuart, soutenus par les tories, étaient partisans de la monarchie absolue de droit divin, tandis que les whigs, partisans des Hanovre, avaient mis en place une monarchie parlementaire. De plus, les whigs avaient donné aux dissidents religieux protestants la liberté de culte, alors qu’ils avaient été persécutés du temps des Stuart. Les whigs se reconnaissaient dans les principes philosophiques de Locke et de Newton, contrairement aux tories.

Or, malgré ses sympathies jacobites, Ramsay est reçu à la célèbre loge The Horn de Londres le 17 mars 1730 par le duc de Richmond, la même année que Montesquieu . Bien que la date exacte de sa réception en franc-maçonnerie ait parfois été contestée, elle semble aujourd’hui probable. La Grande Loge d’Angleterre, vraisemblablement fondée en 1721 (certains disent encore 1717), avait pourtant toujours soutenu les whigs, partisans de la monarchie parlementaire et de la tolérance envers les dissidents religieux. Comment expliquer ce bruit soyeux des vestes que l’on retourne ? Certains ont avancé l’hypothèse que Ramsay ait joué un double jeu, ait travaillé comme espion pour le compte des Hanovriens. C’est possible, mais en l’absence de preuve, mieux vaut ne pas épiloguer. Il est bien plus probable que Ramsay ait eu la prudence de garder des liens avec des Anglais proches du pouvoir, d’étendre son réseau social sans s’embarrasser de trop de principes. Ce fut le cas du poète Alexander Pope ou de l’écrivain Jonathan Swift, tous deux également francs-maçons, jacobites de cœur, mais qui se firent une raison en se rapprochant du pouvoir britannique et donc des whigs.

Comme le personnage relève des mythes et légendes de la franc-maçonnerie, il a suscité beaucoup d’intérêt, souvent de façon plus poétique qu’historique. Nul n’est prophète en son pays, mais c’est un fait : Ramsay est aujourd’hui beaucoup plus connu des francs-maçons français que britanniques. Fondamentalement, Ramsay ne pouvait qu’être en désaccord avec la franc-maçonnerie d’Anderson : sur le plan religieux, il était certainement prêt à accepter ses conceptions latitudinaires. Cependant, il en allait différemment de l’article sur le pouvoir civil dans lequel Anderson prenait garde de se démarquer des théories tory de monarchie de droit divin. Lorsqu’Anderson écrivait que les loges ne devaient pas encourager les rebelles contre l’État mais ne pouvaient pas non plus les exclure pour ce seul motif, il se situait dans la droite ligne des traités de Locke et il est probable qu’il cherchait avant tout à écarter les doctrines tory de « non résistance » et d’« obéissance passive » du peuple. Ce ne sont pas les conceptions de Ramsay qui ont prévalu dans l’histoire de la franc-maçonnerie britannique mais bien celles d’Anderson et de ses successeurs. Comme la franc-maçonnerie des Hanovre a eu beaucoup plus d’influence que les rares loges jacobites du début du siècle, à long terme il en fut de même en France. Le seul point d’accord entre Ramsay et Anderson concerne la dangerosité des femmes, à une époque où, il est vrai, pareille posture semblait naturelle. Évoquant quelques écarts commis par les frères, Ramsay préférait exclure les femmes de la République Universelle :

« La source de toutes ces infamies fut l’admission des personnes de l’un et de l’autre sexe aux assemblées nocturnes contre la primitive institution. C’est pour prévenir de semblables abus que les femmes sont exclues de notre Ordre. Ce n’est pas que nous soyons assez injustes pour regarder le sexe comme incapable de secret, mais c’est, parce que sa présence pourrait altérer insensiblement la pureté de nos maximes et de nos mœurs :

Si le sexe est banni, qu’il n’en ait point d’alarmes,

Ce n’est point un outrage à sa fidélité ;

Mais on craint que l’amour entrant avec ses charmes,

Ne produise l’oubli de la fraternité.

Noms de frère et d’ami seraient de faibles armes

Pour garantir les cœurs de la rivalité.  »

Faut-il oublier Ramsay ? Peut-être. Est-ce une raison pour oublier son discours ? Certes pas. Laissons ce discours poursuivre sa route à travers les siècles, une fois abandonnés les préjugés contre la moitié de l’humanité, pourvu qu’il continue à véhiculer ces valeurs qui nous sont si chères de fraternité et d’égalité, et la perspective d’une République universelle.

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Le discours de Ramsay - Universalité chevaleresque

Publié le 21 Août 2026 par T.D

        Si le premier discours offrait une place prééminente à l’histoire du peuple juif lié à la première maçonnerie, jusqu'à la deuxième destruction du temple en 70. Le public concerné par ce premier discours était à l’évidence composé de maçons Jacobites. Le second prend l’universalisme encyclopédique comme pierre d’angle du monument. Les deux sensibilités semblent être respectées, les Jacobites d’un coté et les orangistes de l’autre, par la mise en œuvre de tous les savoirs, au-delà des divisions.

Le deuxième discours devait être lu devant une assemblée de franc maçon en mars 1737. On peut en détacher deux parties.

La première partie campe l’esprit de l’ordre et ses buts. On commence par définir les qualités requises, puis on développe l’amour de l’humanité, la saine morale, le secret et le goût des sciences et des arts libéraux.

Dans la deuxième partie, il est question des origines et de l’histoire. On reprend la légende, l’influence des croisés dans leur quête, le retour de la terre sainte en Europe, la dégénérescence et la réforme.

Enfin, en guise de conclusion, on évoque la régénération et l’avenir de l’ordre. À n'en pas douter l’écossisme naît de ces deux discours s’appuyant sur la grandeur de la France.

La doctrine de l’influence templière est confirmée au point de donner l’impression que la doctrine devient mythe et le mythe devient l’histoire. Robert Ambelain à qui je dois une grande partie de mon parcours maçonnique disait, s’agissant des faits historiques et des mythes, qu’ils contribuaient tous deux à l’édification ésotérique de l’individu dans un vaste ensemble qui le dépasse, que la légende est en marche et que rien ni personne ne peut l’arrêter.

Nous commentons ce deuxième discours par des insertions entre parenthèses.

LES QUALITÉS REQUISES POUR DEVENIR FRANC-MAÇON

« La noble ardeur que vous montrez, Messieurs, pour entrer dans le très noble et très illustre Ordre des francs-maçons, est une preuve certaine que vous possédez déjà toutes les qualités nécessaires pour en devenir les membres, c'est-à-dire : L’humanité, la morale pure, le secret inviolable et le goût des beaux arts. (Ramsay semble ici fixer ici la base intellectuelle et morale de l’admissibilité en loge d’un candidat, on méditera la notion de morale pure.)

L’ AMOUR DE L'HUMANITÉ

Lycurgue, Solon, Numa et tous les législateurs politiques n'ont pu rendre leur établissement durable, quelques sages qu'étaient leurs Lois, elles n'ont pu s'étendre dans tous les pays et dans tous les siècles. Comme elles n'avaient en vues que les victoires et les conquêtes, la violence militaire et l'élévation d'un Peuple au-dessus d'un autre, elles n'ont pu devenir universelles, ni convenir au goût, au génie et aux intérêts de toutes les Nations.   La philanthropie n'était pas leur base. L'Amour de la Patrie, mal entendu et poussé à l'excès détruisait souvent, dans ces républiques guerrières, l'amour et l'Humanité en général. (L’amour de son prochain est ici la pierre angulaire, d’essence chrétienne, sur laquelle se fonde l’ordre et c’est le non-respect de ce principe qui a fait défaillir les nations)

Les Hommes ne sont distincts essentiellement par la différence des langues qu'ils parlent, des habits qu'ils portent, des pays qu'ils occupent, ni des dignités dont ils sont revêtus.

Le Monde entier n'est qu'une République dont chaque Nation est une famille et chaque particulier un enfant. C'est pour faire revivre et répandre ces essentielles maximes, prises dans la nature de l'Homme que notre Société fut d'abord établie. (C’est ici la marque de Fénelon.)

Nous voulons réunir tous les Hommes d'un esprit éclairé de mœurs douces et d'une humeur agréable, non seulement par l'amour des Beaux-Arts, mais encore plus par les grands principes de vertu, de science et de religion, où l'intérêt de la Confraternité devient celui du genre humain tout entier, où toutes les Nations peuvent puiser des connaissances solides et où les sujets de tous les Royaumes peuvent apprendre à se chérir mutuellement, sans renoncer à leur Patrie. (Unis dans la diversité des langages et des nations, c’est reconnaître les bienfaits de la construction d’une tour de Babel construite sous l’égide de l’universalité. Pour la commodité Ramsay se garde bien de rappeler que les premières loges implantées sur le territoire de France étaient Jacobites et brillaient plus pour leur aptitude à la conspiration en vue du retour des Stuarts au trône, plutôt qu’à cet œcuménisme novateur. Rappelons qu’il a pu participer aux différents complots en tant que Stuartiste convaincu Cette période semble révolue et à l’instar de la Grande Loge de Londres, le discours se veut universel.)

NOS ANCETRES LES CROISES

Nos ancêtres, les Croisés, rassemblés de toutes les parties de la Chrétienté dans la Terre Sainte voulurent réunir ainsi dans une seule Confraternité les particuliers de toutes les Nations. (Les précurseurs de la Franc-maçonnerie ne seraient pas seulement des tailleurs de pierre, des architectes ou artisans, mais des chevaliers, fils cadets avec titres et  sans terres, des guerriers suivant le prêche de Saint Bernard ! Or il existe une initiation guerrière, comme l’initiation artisanale ou sacerdotale. L'Ordre serait, par ses origines conquérantes et libératrices, souché dans la noblesse d’épée et la chevalerie française. Ramsay donne des origines une explication opposée à celle des Constitutions d'Anderson qui sont, pourtant, la charte de la Maçonnerie anglaise. Or, Ramsay ne fut jamais désavoué par les dirigeants de la Mother Loge qui ne méconnaissaient pas l’antériorité historique de leurs devanciers Stuartistes sur le continent.)

Quelle obligation n'a-t-on pas à ces Hommes Supérieurs qui, sans intérêt grossier, sans même écouter l'envie naturelle de dominer, ont imaginé un établissement dont l'unique but est la réunion des esprits et des cœurs pour les rendre meilleurs et former dans la suite des temps, une Nation toute spirituelle, où sans déroger aux divers devoirs que la différence des Etats exige, on créera un Peuple nouveau, qui, étant composé de plusieurs Nations, les cimentera toutes en quelque sorte par le lien de la Vertu et de la Science.

(L’idée d’un universalisme structuré sur une base fédérale et réunissant les nations autour de l’idée de progrès, c’est mettre l’Homme au centre de cette nouvelle société, et non plus le Roi. Pour la forme on remarquera une réelle tendance dans ce discours à une croyance dans le progrès par la science qui annonce une forme précoce de positivisme. Certains y trouverons l’expression d’Utopia, d’autres les prémisses de l’illuminisme.)

LA SAINE MORALE

La saine morale est la seconde disposition requise dans notre Société.

Les Ordres religieux furent établis, pour rendre les hommes Chrétiens parfaits; les Ordres militaires, pour inspirer l'amour de la vraie gloire, et l'Ordre des Francs-Maçons pour former des Hommes et des Hommes aimables, de bons citoyens, de bons sujets, inviolables dans leurs promesses, fidèles adorateurs du Dieu de l'Amitié, plus amateurs de la Vertu que des récompenses.

        Polliciti servare fidem, sanctumque vereri,

        Numen amicitiae, mores, non numera amare

Ce n'est pas cependant que nous nous bornions aux vertus purement civiles.

Nous avons parmi nous trois espèces de Confrères : des Novices ou des Apprentis, des Compagnons ou des Profès, des Maîtres ou des Parfaits. (C’est ici la conception graduelle classique, de la progression initiatique qui est sous-tendue). On explique aux premiers les vertus morales, aux seconds les vertus héroïques, et aux derniers les vertus Chrétiennes, de sorte que notre Institut réforme toute la philosophie des sentiments et toute la Théologie du Cœur. C'est pourquoi un de nos vénérables Confrères dit dans une Ode pleine d'enthousiasme:

        Free-Maçons, Illustre Grand Maître

        Recevez nos premiers transports

        Dans mon cœur l'Ordre les fait naître

        Heureux ! Si de nobles efforts

        Me font mériter votre estime

        Et m'élèvent au vrai sublime

        À la première vérité

        À l'essence pure et divine

        de l'âme céleste origine

        Source de vie et de clarté.

(On devine les grands thèmes maçonniques toujours travaillés dans les loges symboliques et traditionnelles. Le plus important est cette intelligence du cœur qui prévaut lorsqu’il est question de transport ésotérique. On relève aussi le thème du mérite et du travail glorifiant l’homme dans son progrès sur lui-même pour l’élever, jusqu'à entrevoir la Lumière.)

Comme une philosophie sévère, triste et misanthrope dégoûte les hommes de la vertu, nos ancêtres les Croisés voulurent la rendre agréable, d'une joie pure et d'une gaieté raisonnable. (Les soldats de Dieu consacrent le maintien et le respect des valeurs chrétiennes qui sont le socle de la franche maçonnerie de tradition. La bonne chère en partage lors des agapes ritualisées, pour éviter tout excès, contribue à la confortation du groupe.)

Nos sentiments ne sont pas ce que le monde profane et l'ignorant vulgaire s'imaginent. Tous les vices du cœur et de l'esprit en sont bannis et on a proscrit l'irréligion et le libertinage, l'incrédulité et la débauche.

(Des rapports de police de l’époque indiquent que nombre de loges se réunissent pour travailler moins d’une heure et s’en suivent des agapes bien arrosées, qui dérivent rapidement en lieu de débauche. Ramsay entend rompre avec cette tendance. Il faut se souvenir qu’il dû fermer le club de l’entresol qui déplaisait tant au Régent pour des motifs politiques.)

C'est dans cet esprit qu'un de nos Poètes dit:

Nous suivons aujourd'hui des sentiers peu battus,
Nous cherchons à bâtir, et tous nos édifices
Sont ou des cachots pour les vices,
Ou des temples pour les vertus.

(Bâtir des cachots pour les vices et élever des temples à la vertu sont les deux objectifs de l’apprenti entrant en Franc-maçonnerie.)

Nos repas ressemblent à ces vertueux soupers d'Horace, où l'on pouvait s'entretenir de tout ce qui pouvait éclairer l'esprit, perfectionner le cœur et inspirer le goût du vrai, du bon et du beau.

        0 noctes coenoeque Deum

        Sermo oritur, non de regnis domisbusve aliens

        Sed quod magis ad nos

        Pertinet et nescire matum est agitamus utrume

        Divitits homines an sint virtuti beati;

        Quitue ad amicitas usus rectumve trehat nos

        Et quoe sit natura boni, summumque quid ejus

Ici l'amour de tous les désirs se fortifie. Nous bannissons de nos Loges toute dispute, qui pourrait altérer la tranquillité de l'esprit, la douceur des mœurs, les sentiments de l'amitié, et cette harmonie parfaite qui ne se trouve que dans le retranchement de tous les excès indécents, et de toutes les passions discordantes. 

(Seul le respect mutuel procure dans ces premières assemblées cette harmonie. Nous savons aujourd’hui que les premières loges s’agrégeaient autour du sentiment de reconquête du pouvoir dans les loges Stuartistes. Les Loges Orangistes prenaient naturellement le contre-pied. Ramsay tente habilement d’imposer cette harmonie œcuménique, en la francisant autour de l’esprit chevaleresque qui sied si bien au peuple français.)

Ainsi, les obligations que l'ordre vous impose sont de protéger vos Confrères par votre autorité, de les éclairer par vos lumières, de les édifier par vos vertus, de les secourir dans leurs besoins, de sacrifier tout ressentiment personnel et de rechercher tout ce qui peut contribuer à la paix, à la concorde et à l'union de la Société.

LE GOUT DU SECRET

Nous avons des secrets, ce sont des signes figuratifs et des paroles sacrées, qui composent un langage tantôt muet, tantôt très éloquent pour le communiquer à la plus grande distance et pour reconnaître nos Confrères de quelque langue qu'ils soient.

(Il est fait mention ici des signes et mots de reconnaissance qui permettent aux maçons de se reconnaître, c’est du mot de maçon dont il s’agit dans toutes ses ramifications.)

C'étaient des mots de guerre que les Croisés se donnaient les uns aux autres pour se garantir des surprises des Sarrasins qui se glissaient souvent déguisés parmi eux pour les égorger. (Ramsay exclut l’origine opérative de l’ordre, c’est le maniement de l’épée et de la truelle qui prévaut sur le maillet et le ciseau. Les loges opératives n’étaient que des supports d’une tradition d’origine templière. Ce point de vue éminemment critiquable fait apparaître la mission réelle de Ramsay qui est la promesse qu’il fit, de raviver la flamme Templiere et l’ordre du chardon. Le mot de maçon devient le mot du templier.)

Ces signes et ces paroles rappellent le souvenir ou de quelque partie de notre science, ou de quelque vertu morale ou de quelque mystère de la foi. Il est arrivé chez nous ce qui n'est guère arrivé dans aucune autre Société. Nos Loges ont été établies et sont répandues dans toutes les Nations policées et cependant parmi une si nombreuse multitude d'hommes, jamais aucun Confrère n'a trahi nos secrets. Les esprits les plus légers, les plus indiscrets, les moins instruits à se taire, apprennent à se taire, apprennent cette grande Science en entrant dans notre Société, tant l'idée de l'union fraternelle a d'empire sur les esprits.

Ce secret inviolable contribue puissamment à lier les sujets de toutes les Nations, et à rendre la communication des bienfaits facile et mutuelle entre eux.   Nous en avons plusieurs exemples dans les annales de notre Ordre.   Nos Confrères qui voyageaient en divers pays de l’Europe, s’étant trouvés dans le besoin, se sont fait connaître à nos Loges, et aussitôt ils ont été comblés de tous les secours nécessaires. Dans le même temps que des guerres les plus sanglantes d'illustres prisonniers ont trouvé des Frères où ils ne croyaient trouver que des ennemis. (La fraternité transcende les frontières, faisant fi de la souveraineté nationale. Le secours entre soldats de camps opposés, quand tout est perdu, en témoigne ; le signe de détresse enseigné au 3ème degré également. Cette fraternité transfrontalière est de nature à remettre en cause le pouvoir absolu du Roi ou du Régent et ce goût du secret trouvant ses origines dans l’initiation n’est pas pour satisfaire le contrôle par le pouvoir.)

Si quelqu'un manquait aux promesses solennelles qui nous lient, vous savez, Messieurs, que les peines que nous lui imposons sont les remords de sa conscience, la honte de sa perfidie et l'exclusion de notre Société, selon ces belles paroles d'Horace:

        Est et fideli tuta silentia

        Merces, vestabo qui cereris sacrum

        Vulgaris arcanum sub lisdem

        Sit trabibus, fragilemque mecum

        Salvat phaselum...

Oui, Messieurs, les fameuses fêtes de Cérès à Eleusis, d'Isis en Egypte, de Minerve à Athènes, d'Uranie chez les Phéniciens et de Diane en Scytie avaient quelques rapports avec les nôtres. On y célébrait des mystères où se trouvaient plusieurs vestiges de l'ancienne Religion de Noé et des Patriaches.

(La version des origines de la franc-maçonnerie nichée dans Noé et dans les plus anciennes sociétés initiatiques à mystères, appelle naturellement le Noachisme comme valeur religieuse universelle vétérotestamentaire, valeur en discussion dans l’entourage d’Anderson et Desaguliers. Ramsay concrétise ainsi l’œcuménisme du Noachisme, bien avant la publication des Constitutions de 1738. On peut affirmer que l’esprit noachite français s’affirme nettement avant, ou du moins, concomitamment à celui d’Anderson.)

Elles finissaient par des repas et des libations et on n'y connaissait ni l'intempérance ni les excès où les Païens tombèrent peu à peu. La source de ces infamies fut l'admission des personnes de l'un et l'autre sexe aux Assemblées nocturnes contre la primitive institution. C'est pour prévenir de tels abus que les femmes sont exclues de notre Ordre.

(La masculinité traditionnelle de l’Ordre est ici posée dans des termes plus prosaïques qu’initiatiques !)

Ce n’est pas que nous soyons assez injustes pour regarder le sexe comme incapable du secret, mais sa présence pourrait altérer insensiblement la pureté de nos maximes et de nos mœurs.

Si le sexe est banni, qu'il n'en ait point d'alarmes
Ce n'est point un outrage à sa fidélité;
Mais on craint que l'amour entrant avec ses charmes,
Ne produise l'oubli de la fraternité.
Noms de frère et d'ami seraient de faibles armes
Pour garantir les cœurs de la rivalité.

(C’est ici un pavé dans la marre des tenants d’une mixité initiatique.)

LE GOUT DES SCIENCES ET DES ARTS LIBÉRAUX

La quatrième qualité requise dans notre Ordre est le goût des sciences utiles et des Arts Libéraux.

(Le retour à la base initiatique des Anciens Devoirs est ici posé. Les arts libéraux et la géométrie s’associent à la conception de la caverne socratique et de la vision de la Lumière. L’ascension graduelle des arts libéraux permettait de voir le visage de Dieu.)

Ainsi l'Ordre exige de chacun de vous de contribuer par sa protection, par sa libéralité ou par son travail, à un vaste Ouvrage auquel nulle Académie, et nulle Université ne peuvent suffire, parce que toutes ces Sociétés particulières étant composées d'un très petit nombre d'hommes leur travail ne peut embrasser un objet aussi étendu.

Tous les Grands Maîtres en Allemagne, en Angleterre, en Italie et par toute l’Europe, exhortent tous les Savants et tous les Artistes de la Confraternité de s'unir pour fournir les matériaux d'un Dictionnaire Universel des Arts Libéraux et des Sciences utiles, la Théologie et la Politique seules exceptées.

(Le lien avec les anciens devoirs est encore établi, mais cette fois-ci dans le sens descendant et pédagogique. On ne gravit plus l’échelle des sept arts, mais on les répertorie dans le but de transmettre.)  

 On a déjà commencé l'ouvrage à Londres, mais par la réunion de nos Confrères, on pourra le porter à sa perfection dans peu d'années.

(Le travail, l’œuvre à accomplir dans l’harmonie, à l’imitation de la Grande Loge de Londres, tel est le canevas des loges françaises.)  

On y explique non seulement le mot technique et son étymologie, mais on donnera encore l'histoire de la science et de l’Art ses grands principes et la manière d'y travailler.

Par là, on réunira les lumières de toutes les Nations dans un seul ouvrage qui sera comme un magasin général, et une Bibliothèque universelle de tout ce qu'il y a de beau, de grand, de lumineux, de solide et d'utile dans toutes les sciences naturelles tous les arts nobles. Cet ouvrage augmentera chaque siècle, selon l'augmentation des lumières ; c’est ainsi qu’on répandra partout une noble l'émulation et le goût des Belles-Lettres des beaux Arts dans toutes l’Europe.

(Réunir ce qui est épars. La doctrine encyclopédique produit ici ses effets. L’influence anglo-saxonne et cette tendance à récupérer en un ouvrage tous les savoirs et documents historiques, pour mieux les faire fructifier, sont typiques des intellectuels de son temps. La Royal Society, émanation de l’invisible collège et des sociétés d’antiquaires à l’anglaise, a infusé par ses membres la doctrine de la première Grande Loge spéculative. )

 - ORIGINE ET HISTOIRE DE L'ORDRE

 (Pour le chevalier Ramsay, le terme de franc-maçon ne doit donc pas être pris dans un sens littéral, grossier et matériel. Ils étaient d'habiles architectes qui voulaient consacrer leurs talents et leurs biens à la construction des temples extérieurs. Attachés aux principes religieux et guerriers, ils voulurent éclairer, édifier et protéger les temples vivants du Très-Haut; c'est ce que veut démontrer Ramsay en développant l'histoire ou plutôt le renouvellement de l'ordre. La question des origines non opératives est encore abordée. Ici l’architecte n’est pas un ancien tailleur de pierre. Le renouvellement dont il est question suppose la présence de maçons acceptés dans les loges opératives. Pour conserver une forme de cohérence au récit, on imagine bien volontiers que les premiers acceptés étaient des templiers réfugiés dans l’ordre opératif qu’ils avaient contribué à développer.)

Chaque famille, chaque République, et chaque Empire dont l'origine est perdue dans une antiquité obscure, a sa fable et a sa vérité, sa légende et son histoire, sa fiction et sa réalité.(Ramsay admet par principe le mythe comme source traditionnelle    et     communautaire.)
Quelques-uns font remonter notre institution jusqu'au temps de Salomon, de Moïse, des Patriarches, de Noë même. Quelques autres prétendent que notre fondateur fut Enoch, le petit-fils du Protoplaste, qui bâtit la première ville et l'appela de son nom. Je passe rapidement sur cette origine fabuleuse, pour venir à notre véritable histoire. Voici donc ce que j'ai pu recueillir dans les très anciennes Annales de l'Histoire de la Grande-Bretagne, dans les actes du Parlement d'Angleterre, qui parlent souvent de nos privilèges, et dans la tradition vivante de la Nation Britannique, qui a été le centre et le siège de notre Confraternité depuis le onzième siècle.

INSTITUTION DE L'ORDRE PAR LES CROISÉS

Du temps des guerres saintes dans la Palestine, plusieurs Princes, Seigneurs et Citoyens entrèrent en Société, firent voeu de rétablir les temples des Chrétiens dans la Terre Sainte, et s'engagèrent par serment à employer leurs talents et leurs biens pour ramener l'Architecture à primitive institution. Ils convinrent de plusieurs signes anciens, de mots symboliques tirés du fond de la religion, pour se distinguer des Infidèles, et se reconnaître d'avec les Sarrasins. On ne communiquait ces signes et ces paroles qu'à ceux qui promettaient solennellement et souvent même aux pieds des Autels de ne jamais les révéler. Cette promesse n'était donc plus un serment exécrable, comme on le débite, mais un lien respectable pour unir les hommes de toutes les Nations dans une même confraternité. Quelques temps après, notre Ordre s'unit intimement avec les Chevaliers de S. Jean de Jérusalem. Dès lors et depuis nos Loges portèrent le nom de Loges de S. Jean dans tous les pays.

(C’est ici le point principal de la différence identitaire des loges dites Écossaises qui en France se réfèrent expressément aux deux Saints Jean et ouvrent leurs travaux avec la Bible ouverte à l'Évangile de Saint-Jean. Il est ici clairement annoncé que la Bible se lit dans son sens Esotérique, sens qui n’est accessible qu’aux initiés. Que dire du lien entre les Templiers et l’Ordre de Saint Jean de Jérusalem, Ordre hospitalier dont l’origine remonte à 1050. De leurs implantations ils rapportèrent une connaissance initiatique transmise par les Johannites, secte des disciples de Saint-Jean et les Cohanim continuateurs du culte du Temple de Salomon. Ils eurent selon toute vraisemblance, des contacts avec la secte des assassins et la tradition hellénique d’origine Byzantine. Ils furent chassés successivement de Jérusalem puis d’Acre, de Chypre, de Rhodes pour finir à Malte où ils prirent le nom d' Ordre des Chevaliers de Malte. Ici il n’est pas fait allusion directement aux templiers et à leur Ordre, sans doute dans un but diplomatique, le point de vue papal n’étant pas neutre.)

 Cette union se fit en imitation des Israélites, lorsqu'ils rebâtirent le second Temple, pendant qu'ils maniaient d'une main la truelle et le mortier, ils portaient de l'autre l'Epée et le Bouclier.

 (L’allusion à la double initiation qui va constituer la racine de l’écossisme en France est exprimée de manière péremptoire. Ramsay envisage l’initiation de métier constituée par la transformation de la matière comme une base qui se complète par l’initiation guerrière. On rejoint par le sommet, les deux versants d’une même montagne. Il ne reste plus que l’initiation sacerdotale qui sera mise en partition par la légende d’Hiram et sa parole perdue.)

Notre Ordre par conséquent, ne doit pas être regardé comme un renouvellement de bacchanales, et une source de folle dissipation de libertinage effréné, et d'intempérance scandaleuse, mais comme un ordre moral, institué par nos Ancêtres dans la Terre sainte pour rappeler le souvenir des vérités les plus sublimes, au milieu des innocents plaisirs de la Société.

DE LA TERRE SAINTE EN EUROPE

 Les Rois, les Princes et les Seigneurs, en revenant de la Palestine dans leurs pays, y établirent des Loges différentes. Du temps des dernières Croisades on voit déjà plusieurs Loges érigées en Allemagne, en Italie, en Espagne, en France et de là en Écosse, à cause de l'intime alliance qu'il y eut alors entre ces deux Nations.

(La loge est donc le produit croisé de la tradition orientale des bâtisseurs et de la chevalerie plongée dans la croisade. La maçonnerie opérative ne serait que l’émanation des croisades. Orient et occident par la croisade qui est une communion des sangs partagent une même tradition.

Plus bas, Ramsay rappelle l’Ancienne Alliance qui unie la France et l’Ecosse. On y voit le poids d’une culture Stuartiste avec la justification de ses racines.) 

Jacques Lord Steward d'Écosse fut Grand Maître d'une Loge établie à Kilwining dans l'Ouest d'Écosse en l'an 1286, peu de temps après la mort d'Alexandre III Roi d'Écosse, et un an avant que Jean Baliol montât sur le Trône. Ce Seigneur Écossais reçut Free-Maçons dans sa Loge les Comtes de Glocester et d'Ulster, Seigneurs Anglais et Irlandais.

Peu à peu nos Loges, nos fêtes et nos solennités furent négligées dans la plupart des pays où elles avoient été établies. De-là vient le silence des Historiens de presque tous les Royaumes sur notre Ordre, hors ceux de la Grande-Bretagne. Elles se conservèrent néanmoins dans toute leur splendeur parmi les Écossais, à qui nos Rois confièrent pendant plusieurs siècles la garde de leur sacrée personne.

 (La garde écossaise du Roi et l’Ancienne Alliance entre l'Écosse et la France sont ici mis en avant pour créer le fameux lien « Écossais » qui va permettre l’incroyable foisonnement de « l’écossisme » en France. C’est par l'Écosse que nous revient une tradition oubliée. Il est dit ici que l'Écosse fut un centre reconnu pour la Franc-maçonnerie.)

DES CROISADES A LA RÉFORME - DÉGÉNÉRESCENCE DE L'ORDRE

Après les déplorables traverses des Croisades, le dépérissement des Armées Chrétiennes et le triomphe de Bendocdar Soudan d'Egypte, pendant la huitième et dernière Croisade, le Fils d'Henry III Roi d'Angleterre, le grand prince Édouard voyant qu'il n'avait plus de sûreté pour ses confrères dans la Terre sainte, quand les troupes Chrétiennes s'en retiraient, les ramena tous, et cette Colonie de frères s'établit ainsi en Angleterre. Comme ce Prince était doué de toutes les qualités du coeur et de l'esprit qui forment les Héros, il aima les beaux Arts, se déclara protecteur de notre Ordre, lui accorda plusieurs privilèges et franchises, et dès lors les membres de cette Confraternité prirent le nom de francs-maçons. Depuis ce temps la Grande-Bretagne devint le siège de notre science, conservatrice de nos lois, et la dépositaire de nos secrets. Les fatales discordes de religion qui embrasèrent et déchirèrent l'Europe dans le seizième siècle, firent dégénérer notre ordre de la grandeur et de la noblesse de son origine (ce sont les rivalités religieuses instrumentées par la noblesse aux commandes de la grande politique qui à fait la faillite de la tradition maçonnique et la grande mémoire, provoquant la discorde entre les hommes). On changea, on déguisa, on supprima plusieurs de nos rites et usages, qui étaient contraires aux préjugés du temps.

RETOUR EN FRANCE, RÉGÉNÉRATION

C'est ainsi que plusieurs de nos confrères oublièrent l'esprit de nos lois, et n'en conservèrent que la lettre et l'écorce. Notre grand maître, dont les qualités respectables surpassent encore la naissance distinguée, veut que l'on rappelle tout à sa première institution, dans un Pays où la religion et l'État ne peuvent que favoriser nos Lois.

Des Isles Britanniques, l'antique science commence à repasser dans la France sous le règne du plus aimable des Rois, dont l'humanité fait l'âme de toutes les vertus, sous le ministère d'un Mentor qui a réalisé tout ce qu'on avait imaginé de plus fabuleux.

Dans ces temps heureux où l'amour de la Paix est devenu la vertu des Héros, la nation la plus spirituelle de l'Europe deviendra le centre de l'Ordre; elle répandra sur nos Ouvrages, nos Statuts et nos mœurs, les grâces, la délicatesse et le bon goût, qualités essentielles dans un Ordre, dont la base est la sagesse, la force et la beauté du génie.

(Le rappel des trois lumières d’ordre signe l’appartenance maçonnique de son auteur.)

C'est dans nos Loges à l'avenir, comme dans des Écoles publiques, que les François verront, sans voyager, les caractères de toutes les Nations, et c'est dans ces mêmes Loges que les Étrangers apprendront par expériences, que la France est la vraie Patrie de tous les Peuples:

 "PATRIA GENTIS HUMANAE"

(L’universalité d’un peuple se juge à l’aune de son rayonnement et la Franc-maçonnerie est un excellent support pour y parvenir. Voilà un dernier argument que l’auditeur politique, censé soutenir la démarche maçonnique en la protégeant, doit prendre en compte.)

    Note de synthèse N°2- Etudes sur la chevalerie maçonnique- E.°.R.°.- RL ecossais de saint Jean-

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Le mystérieux Chevalier de Ramsay

Publié le 20 Août 2026 par T.D

Quel franc-maçon n’a entendu le nom du Chevalier Michel de Ramsay ne serait-ce qu’une fois ? Le Chevalier de Ramsay et son fameux discours (en fait ses deux discours) est un incontournable de la mythologie maçonnique. L’a-t-on lu ? Pas forcément. Mais on en fait le principal inspirateur des hauts grades du REAA chevaleresques qui vont se développer dans la franc-maçonnerie française dès les années 1740. Les francs-maçons savent-ils cependant qui était le Chevalier de Ramsay, quelle fut sa vie et qu’elle était sa pensée ? Partons à la découverte de l’intriguant personnage que fut le Chevalier de Ramsay.

Histoire d’Andrew Michael Ramsay

L’origine d’Andrew Michael Ramsay, connu surtout en France comme Michel de Ramsay, ou le Chevalier de Ramsay, est controversée. On a longtemps affirmé qu’il était né à Ayr (sud-ouest de l’Écosse) en 1686 et que son père était boulanger. Une lettre de Ramsay, publiée seulement en 2018, tendrait à prouver qu’il était né en 1693 à Abbotshall (sud-est de l’Écosse), et que son père était pasteur. Son père était-il vraiment issu des Ramsay de Dalhousie et sa mère des Erskine de Mar, deux grandes familles de la noblesse écossaise ? Cela restera sans doute un mystère, mais c’est bien ce qui sera inscrit sur la patente que lui accorda en 1723 le Prétendant Jacques François Stuart ("The Old Pretender", le fils du roi déchu Jacques II, 1688-1766).

Si Ramsay était bien fils de pasteur, cela explique mieux pourquoi il suivit des études de théologie à l’Université d’Edimbourg, dont il sortit Maître ès Arts en 1707. Mais cette date nous amène à remettre en question sa naissance en 1693, comme le prétend la lettre mentionnée ci-dessus : est-il vraisemblable que Ramsay ait terminé ses études universitaires à l’âge de 14 ans ? Bien des mystères entourent ce personnage…

Ramsay fut le tuteur des enfants du comte de Wermyss jusqu’en 1709 et se rendit alors aux Pays-Bas pour rencontrer le pasteur et théologien calviniste Pierre Poiret (1646-1719), avec qui il correspondait. Puis on le retrouve en 1710 à Cambray, auprès de Fénélon (1651-1715), alors archevêque de la ville. Alors qu’il était jusque-là plutôt déiste, Ramsay se convertit au catholicisme. Fénelon lui fit rencontrer Mme Guyon (1648-1717), alors à Blois, l’inspiratrice du Quiétisme français, un courant mystique mettant l’accent sur l’expérience spirituelle intérieure plutôt que sur la pratique extérieure de la religion. En 1714, Ramsay devint le secrétaire de Mme Guyon.

En 1715, Ramsay retourna en Écosse pour s’engager dans un régiment jacobite (c’est-à-dire fidèle à la dynastie des Stuart, détrônée en 1688), qui fut battu lors de la bataille de Preston en novembre de la même année. Il fut déporté aux Caraïbes, mais le bateau qui l’y emmenait avec d’autres condamnés fit l’objet d’une mutinerie et finit par accoster en France en septembre 1716. En 1717, il était à Blois pour la mort de Mme Guyon. Il entra alors au service d’une famille noble de l’entourage de la grande mystique, au titre de précepteur de leur fils cadet, poste qu’il occupa jusqu’en 1722.

Il s’installa alors à Paris et devint très actif dans les cercles jacobites. Pour récompenser son zèle et son dévouement, Jacques François Stuart ("The Old Pretender", le fils du roi déchu Jacques II, 1688-1766) le recommanda au Régent du Royaume de France, Philippe d’Orléans (1674-1723), pour qu’il soit fait Chevalier de St-Lazare. La cérémonie d’adoubement eut lieu le 20 mai 1723, et le Régent lui accorda une rente annuelle de 2000 livres (environ 17’000 €). L’Ordre de St-Lazare, qui remonte aux Croisades, était devenu en France un ordre honorifique permettant à la couronne de récompenser ses plus fidèles serviteurs, et il fallait présenter huit quartiers de noblesse pour être admis Chevalier de Justice, le rang le plus commun. Par dérogation, ceux qui ne pouvaient pas prouver huit quartiers pouvaient être reçus Chevalier de Grâce, pour services rendus.

Or Ramsay fut reçu Chevalier de Justice, sans pouvoir prouver le moindre quartier de noblesse, ce qui est pour le moins étrange. Mais le 23 mai 1723, soit trois jours après la cérémonie d’adoubement, Jacques Stuart délivra à Ramsay une patente le reconnaissant descendant des Ramsay de Dalhousie et des Erskine de Mar. Nous ne saurons jamais si c’était vrai, ou s’il s’agissait d’une simple faveur accordée à un fidèle partisan…

Les honneurs s’enchaînèrent alors pour Ramsay, que Jacques Stuart  nomma en 1724 tuteur de son fils Charles Édouard ("The Young Pretender", ou affectueusement "Bonnie Prince Charlie", 1720-1788) alors âgé de trois ans et demi, et lui ordonna de se rendre à Rome, où demeurait l’enfant. Des conflits au sein de la communauté jacobite en exil à Rome l’amenèrent à retourner en France.

De 1729 à 1730, Ramsay séjourna en Angleterre pour y diffuser ses écrits et fut nommé à la prestigieuse Royal Society, en même temps que Montesquieu. De retour en France, il tenta sans succès d’entrer à l’Académie Française.

En juin 1735, il se maria avec Mary Nairne, fille du Sous-Secrétaire de Jacques Stuart, et eut deux enfants. Son fils mourut malheureusement en bas âge et sa fille à l’âge de 19 ans. Trois mois avant le mariage, il avait reçu le titre héréditaire de Baronet d’Écosse.

Ramsay mourut en 1743, probablement d’une attaque cérébrale, et fut enterré dans l’église de St-Germain-en-Layes, au cœur du fief Jacobite en France

Qui était vraiment Ramsay ?

L’histoire de Ramsay est assez rocambolesque quand on connaît l’incertitude qui plane autour de son origine familiale. Et l’on peut à bon droit se demander comment cet homme, dont l’origine noble (si elle est avérée) ne fut reconnue qu’en 1723, parvint à recevoir tant d’honneurs de la part des grands de ce monde, au point de devenir la coqueluche des Jacobites et le protégé du Cardinal de Fleury (1653-1743), qui sera l’homme fort de la France à partir de 1724 ? Dans tous les cas, le contexte historique fut certainement déterminant : quelle que soit leur naissance, Jacques François Stuart avait besoin de tous les hommes de qualité qui pouvaient le servir, et par ricochet, les Français soutenaient tout ce qui pouvait aider les Jacobites et nuire l’Angleterre hanovrienne.

Mais il faut aussi relever que Ramsay eut l’intelligence de mener l’essentiel de sa carrière en France et non en Écosse ou en Angleterre, où il lui aurait été beaucoup plus difficile de se prétendre noble s’il ne l’était pas. Les exilés jacobites étaient certainement plus à même que les Français de se prononcer sur l’extraction sociale de Ramsay, mais la reconnaissance de son ascendance par Jacques Stuart en 1723 reste mystérieuse. Pourquoi ne la délivrer que trois jours après sa réception comme Chevalier de St-Lazare ?

Le mystère s’épaissit encore quand l’on apprend que l’on ne connaît aucun portrait de Ramsay. C’est très étonnant pour un aristocrate, même de noblesse récemment acquise. En 1921, Arthur Waite, dans sa "New Encycopaedia of Freemasonry", présenta comme portrait de Ramsay le dessin d’un Chevalier de St-Lazare inspiré de celui qui figure dans la monumentale histoire des Ordres religieux du Père Hélyot, publiée entre 1714 et 1748. C’est cette image que vous pouvez contempler ci-dessus. Les traits du personnage ne sont pas les mêmes que sur le dessin de l’ouvrage d’Hélyot, mais sont-ils ceux de Ramsay ? Un mystère de plus.

Ramsay franc-maçon 

Officiellement, Ramsay fut initié à la Loge Tavern Horn de Westminster en 1730, lors de son séjour anglais de 1729-1730. Mais cette date semble fort tardive, tant étaient nombreux les francs-maçons dans les rangs jacobites. Il est beaucoup plus probable qu’il avait déjà été reçu franc-maçon dans une Loge jacobite en France, peut-être dès 1715. Dans ce cas, sa réception à Londres en 1730 n’aurait servi qu’à le régulariser aux yeux de la franc-maçonnerie "officielle" anglaise, qui ne reconnaissait pas les loges jacobites. Là encore, le mystère règne.

On sait par ailleurs assez peu de choses de la carrière maçonnique de Ramsay, mais on constate qu’il était en 1736 Grand Orateur de la première Grande Loge de France, sous la Grande Maîtrise de Charles Radcliffe Lord Derwentwater (1693-1748), qui sera d’ailleurs l’un des signataires de son acte de décès et assistera à ses funérailles en 1743.

Le fameux discours de 1736 fut prononcé par Ramsay devant la Loge St Thomas n°1 à Paris, composée surtout de Frères anglais. Il devait prononcer une version modifiée de ce discours l’année suivante devant la Grande Loge, mais il souhaita d’abord demander l’avis et la bénédiction du Cardinal de Fleury, son protecteur. Le Cardinal lui intima l’ordre de ne pas le prononcer, et après ce désaveu, il semble que Ramsay ait cessé toute activité maçonnique.

La pensée de Ramsay et les deux discours 

Si l’histoire de Ramsay est pleine de mystère, sa vie intérieure et intellectuelle est elle aussi l’expression d’une personnalité complexe, en quête de paix spirituelle. Il semble qu’il était déiste quand il débarqua en Europe en 1709, ce qui n’est pas étonnant, car cette position était très fréquente dans les facultés de théologie protestante au XVIIIe. Mais il était manifestement en recherche spirituelle, comme l’atteste sa correspondance avec Pierre Poiret, pasteur et théologien calviniste de tendance mystique. C’est lui qu’il rencontra en premier sur le continent. Puis, probablement sur les conseils du pasteur Poiret, il se rendit auprès de Fénélon, chez qui il se convertit au catholicisme, et de Mme Guyon.

Ces trois personnes que Ramsay rencontra sont au centre d’une constellation dominée par la figure de Mme Guyon. Il s’agit du quiétisme, qui enseignait le pur abandon à l’amour de Dieu, dans une attitude de simple réceptivité, sans aucune pratique extérieure. Ce mouvement fut condamné par l’Église Catholique, qui y voyait une forme de contestation des sacrements et de la discipline ecclésiastique, et ne survécut que dans la protestantisme, notamment grâce au pasteur Poiret, et influença fortement les Quakers, les Méthodistes de John Wesley et le piétisme allemand.

L’influence du Quiétisme fut majeure dans la pensée de Ramsay. Il lui doit sa conception d’un Christianisme universaliste, pour lequel les différences confessionnelles n’ont aucune importance. En cela, la sensibilité quiétiste rejoignait le volonté clairement exprimée dans les Constitutions d’Anderson, qui entendaient faire de la franc-maçonnerie le lieu de réunion d’hommes de confessions différentes, pourvu qu’ils fussent hommes de bien.

Discours de Ramsay

C’est cela qu’exprime Ramsay dans son discours, aussi bien dans la version de 1736 que dans celle de 1737. Et son universalisme spirituel le fait largement dépasser les limites du christianisme. Sa pensée est enracinée dans un ésotérisme d’abord biblique et Salomonien qui embrasse ensuite les initiations antiques, notamment grecques et égyptiennes. Ramsay était un vrai Noachites, convaincu de l’existence d’une forme de spiritualité universelle qui remonterait symboliquement à Noé et transcenderait les religions apparues plus tard parmi les humains. Il convient de préciser que l’allusion au noachisme du discours de 1736 précède de deux ans l’introduction de cette notion dans les Constitutions d’Anderson, dans son édition de 1738. Anderson a-t-il sur ce point été influencé par Ramsay ? Si tel est le cas, le discours de Ramsay serait un texte fondateur de la franc-maçonnerie universelle et non seulement de la franc-maçonnerie française.

On retient généralement du discours de Ramsay qu’il fut le premier à établir un lien entre la franc-maçonnerie et les Croisades, ouvrant ainsi la voie au développement des hauts grades chevaleresques et templiers C’est surtout la seconde version, celle de 1737, qui développa ce thème. Ce discours ne fut jamais prononcé, mais fut probablement diffusé par écrit. Il était adressé à un auditoire surtout français, alors que le premier avait été adressé à une Loge à majorité anglaise. Si le contenu central est le même, le premier discours de 1736 restait plus proche de l’esprit des Constitutions d’Anderson de 1723, insistant avantage sur la symbolique Salomonienne de l’art gothique, les Arts Libéraux et les thèmes bibliques. Les Croisades n’y sont qu’un épisode, à la fin du discours, expliquant le nom de Loge de St Jean par l’alliance avec les Hospitaliers de St Jean de Jérusalem. Dans le second discours de 1737, ce thème est amplifié et placé en deux endroits du texte. 

On a le sentiment que Ramsay comprenait que les francs-maçons français seraient moins attirés par la symbolique biblique et opérative de la franc-maçonnerie de métier que leurs homologues anglais, et seraient plus séduits par une origine chevaleresque. La suite de l’histoire allait lui donner raison.

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Discours de Ramsay 1737

Publié le 20 Août 2026 par T.D

PREMIÈRE PARTIE
DES QUALITÉS REQUISES POUR DEVENIR FRANC-MAÇON ET DES BUTS QUE SE PROPOSE L’ORDRE.

La noble ardeur que vous montrez, Messieurs, pour entrer dans le très ancien et très illustre ordre des Francsmaçons, est une preuve certaine que vous possédez déjà toutes les qualités requises pour en devenir les membres. Ces qualités sont la Philanthropie sage, la morale pure, le secret inviolable et le goût des beaux arts.

LA PHILANTHROPIE, OU AMOUR DE L’HUMANITÉ EN GÉNÉRAL

Lycurge, Solon, Numa, et tous les autres Législateurs politiques n’ont pû rendre leurs établissements durables ; quelques sages qu’aient été leurs lois, elles n’ont pû s’étendre dans tous les pays ni convenir au goût, au génie, aux intérêts de toutes les Nations. La Philanthropie n’étoit pas leur base. L’amour de la patrie mal entendu et poussé à l’excès, détruisoit souvent dans ces Républiques guerrières l’amour de l’humanité en général. Les hommes ne sont pas distingués essentiellement par la différence des langues qu’ils parlent, des habits qu’ils portent, des pays qu’ils occupent, ni des dignités dont ils sont revêtus. LE MONDE ENTIER N’EST QU’UNE GRANDE REPUBLIQUE, DONT CHAQUE NATION EST UNE FAMILLE, ET CHAQUE PARTICULIER UN ENFANT. C’est pour faire revivre et répandre ces anciennes maximes prises dans la nature de l’homme, que notre Société fut établie. Nous voulons réunir des hommes d’un esprit éclairé et d’une humeur agréable, non seulement par l’amour des beaux-arts, mais encore plus par les grands principes de vertu, où l’intérêt de la confraternité devient celui du genre humain entier, où toutes les Nations peuvent puiser des connoissances solides, et où tous les sujets des différens Royaumes peuvent conspirer sans jalousie, vivre sans discorde, et se chérir mutuellement sans renoncer à leur Patrie. Nos Ancêtres, les Croisés, rassemblés de toutes les parties de la Chrétienté dans la Terre Sainte, voulurent réunir ainsi dans une seule confraternité les sujets de toutes les Nations. Quelle obligation n’a-t-on pas à ces Hommes supérieurs qui, sans intérêt grossier, sans écouter l’envie naturelle de dominer, ont imaginé un établissement dont le but unique est la réunion des esprits et des cœurs, pour les rendre meilleurs, et former dans la suite des temps une nation spirituelle où, sans déroger aux devoirs que la différence des états exige, on créera un peuple nouveau qui, en tenant de plusieurs nations, les cimentera toutes en quelque sorte par les liens de la vertu et de la science.

LA SAINE MORALE

La saine Morale est la seconde disposition requise dans notre société. Les ordres Religieux furent établis pour rendre les hommes chrétiens parfaits ; les ordres militaires, pour inspirer l’amour de la belle gloire ; l’Ordre des Free-Maçons fut institué pour former des hommes et des hommes aimables, des bons citoyens et des bons sujets, inviolables dans leurs promesses, fidèles adorateurs du Dieu de l’Amitié, plus amateurs de la vertu que des récompenses.

Polliciti servare fidem, sanctumque vereri

Numen amicitiae, mores, non munera amarare.

Ce n’est pas que nous nous bornions aux vertus purement civiles. Nous avons parmi nous trois espèces de confrères, des Novices ou des Apprentis, des Compagnons ou des Profès, des Maîtres ou des Parfaits. Nous expliquons aux premiers les vertus morales et philanthropes, aux seconds, les vertus héroïques ; aux derniers les vertus surhumaines et divines. De sorte que notre institut renferme toute la Filosophie des sentiments, et toute la théologie du cœur. C’est pourquoi un de nos vénérables Confrères dit dans une Ode pleine d’enthousiasme :

Free-Maçons, Illustre grand Maître,

Recevez mes premiers transports,

Dans mon cœur l’ordre les fait naître ;

Heureux ! si de nobles efforts

Me font mériter votre estime,

M’élèvent à ce vrai sublime,

A la première vérité,

A l’essence pure et divine,

De l’âme céleste origine,

Source de vie et de clarté.

Comme une Filosophie sévère, sauvage, triste et misanthrope dégoûte les hommes de la vertu, nos Ancêtres, les Croisés, voulurent la rendre aimable par l’attrait des plaisirs innocens, d’une musique agréable, d’une joie pure, et d’une gaieté raisonnable. Nos sentiments ne sont pas ce que le monde profane et l’ignorant vulgaire s’imagine. Tous les vices du cœur et de l’esprit en sont bannis, et l’irréligion et le libertinage, l’incrédulité et la débauche. C’est dans cet esprit qu’un de nos Poètes dit :

Nous suivons aujourd’hui des sentiers peu battus,

Nous cherchons à bâtir, et tous nos édifices

Sont ou des cachots pour les vices,

Ou des temples pour les vertus.

Nos repas ressemblent à ces vertueux soupers d’Horace, où l’on s’entretenoit de tout ce qui pouvoit éclairer l’esprit, perfectionner le cœur, et inspirer le goût du vrai, du bon et du beau :

O ! noctes, coenaeque Deum…

Sermo oritur non de regnis domibusque alienis ;

…sed quod magis ad nos

Pertinet, et nescire malum est, agitamus ; utrumne

Divitis homines, an sint virtute beati ;

Quidve ad amicitias usus rectumve trahat nos,

Et quae sit natura boni, summumque quid ejus.

Ici l’amour de tous les désirs se fortifie. Nous bannissons de nos Loges toute dispute, qui pourrait altérer la tranquilité de l’esprit, la douceur des mœurs, les sentimes de l’amitié, et cette harmonie parfaite qui ne se trouve que dans le retranchement de tous les excès indécens, et de toutes les passions discordantes.

Les obligations que l’ordre vous impose, sont de protéger vos Confrères par votre autorité, de les éclairer par vos lumières, de les édifier par vos vertus, de les secourir dans leurs besoins, de sacrifier tout ressentiment personnel, et de rechercher tout ce qui peut contribuer à la paix, à la concorde et à l’union de la Société.

LE SECRET

Nous avons des secrets ; ce sont des signes figuratifs et des paroles sacrées, qui composent un langage tantôt muet et tantôt très éloquent, pour le communiquer à la plus grande distance, et pour reconnaître nos Confrères de quelque langue ou quelque pays qu’ils soient. C’étoit, selon les apparences, des mots de guerre que les croisés se donnoient les uns aux autres, pour se garantir des surprises des Sarasins, qui se glissoient souvent déguisés parmi eux pour les trahir et les assassiner. Ces signes et ces paroles rappellent le souvenir ou de quelque partie de notre science ou de quelque vertu morale, ou de quelque mystère de la foi. Il est arrivé chez nous, ce qui n’est guère arrivé dans aucune autre société. Nos loges sont établies et se répandent aujourd’hui dans toutes les nations policées, et cependant dans une si nombreuse multitude d’hommes, jamais aucun Confrère n’a trahi nos secrets. Les esprits les plus légers, les plus indiscrets et les moins instruits à se taire, apprennent cette grande science dès qu’ils entrent dans notre société. Tant l’idée de l’Union fraternelle a d’empire sur les esprits. Ce secret inviolable contribue puissamment à lier les sujets de toutes les Nations, et à rendre la communication des bienfaits facile et mutuelle entre eux. Nous en avons plusieurs exemples dans les annales de notre Ordre, nos Confrères qui voyageoient dans les différens pays de l’Europe, s’étant trouvés dans le besoin, se sont fait connoître à nos loges, et aussitôt ils ont été comblés de tous les secours nécessaires. Dans le temps même des guerres les plus sanglantes, des illustres prisonniers ont trouvé des frères où ils ne croyoient trouver que des ennemis. Si quelqu’un manquoit aux promesses solemnelles qui nous lient, vous sçavez, Messieurs, que les plus grandes peines sont les remords de sa conscience, la honte de sa perfidie, et l’exclusion de notre Société, selon ces belles paroles d’Horace :

Est et fideli tuta silentio

Merces ; vetabo qui Cereris sacrum

Vulgarit arcanae, sub isdem

Sit tragibus, fragilemque mecum

Solvat phaselum ;…

Oui, Messieurs, les fameuses fêtes de Cérès à Eleusis dont parle Horace aussi bien que celles d’Isis en Égypte, de Minerve à Athènes, d’Uranie chez les Phéniciens, et de Diane en Scythie avoient quelque rapport à nos solemnités. On y célébroit les mystères où se trouvoient plusieurs vestiges de l’ancienne religion de Noë et des patriarches ; ensuite on finissoit par les repas et les libations, mais, sans les excès, les débauches et l’intempérance où les Païens tombèrent peu à peu. La source de toutes ces infamies fut l’admission des personnes de l’un et de l’autre sexe aux assemblées nocturnes contre la primitive institution. C’est pour prévenir de semblables abus que les femmes sont exclues de notre Ordre. Ce n’est pas que nous soyons assés injustes pour regarder le sexe comme incapable de secret, mais c’est, parce que sa présence pourroit altérer insensiblement la pureté de nos maximes et de nos mœurs :

Si le sexe est banni, qu’il n’en ait point d’alarmes,

Ce n’est point un outrage à sa fidélité ;

Mais on craint que l’amour entrant avec ses charmes,

Ne produise l’oubli de la fraternité.

Noms de frère et d’ami seroient de faibles armes

Pour garantir les cœurs de la rivalité.

LE GOUT DES SCIENCES ET DES ARTS LIBÉRAUX

La quatrième qualité requise pour entrer dans notre Ordre est le goût des sciences utiles, et des arts libéraux de toutes les espèces ; ainsi l’ordre exige de chacun de vous, de contribuer par sa protection, par sa libéralité, ou par son travail à un vaste Ouvrage auquel nulle Académie, et nulle Université ne peuvent suffire, parce que toutes les Sociétés particulières étant composées d’un très petit nombre d’hommes, leur travail ne peut embrasser un objet aussi immense.

Tous les Grands Maîtres en Allemagne, en Angleterre, en Italie et par toute l’Europe, exhortent tous les savants et tous les Artistes de la Confraternité, de s’unir pour fournir les matériaux d’un Dictionnaire universel de tous les Arts Libéraux et de toutes les sciences utiles, la Théologie et la Politique seules exceptées. On a déjà commencé l’ouvrage à Londres ; mais par la réunion de nos confrères on pourra le porter à sa perfection en peu d’années. On y expliquera non seulement le mot technique et son étimologie, mais on donnera encore l’histoire de la science et de l’Art, ses grands principes et la manière d’y travailler. De cette façon on réunira les lumières de toutes les nations dans un seul ouvrage, qui sera comme un magasin général, et une Bibliothèque universelle de tout ce qu’il y a de beau, de grand, de lumineux, de solide et d’utile dans toutes les sciences naturelle et dans tous les arts nobles. Cet ouvrage augmentera chaque siècle, selon l’augmentation des lumières ; c’est ainsi qu’on répandra une noble émulation avec le goût des Belles-Lettres et des beaux Arts dans toute l’Europe.

SECONDE PARTIE
ORIGINE ET HISTOIRE DE L’ORDRE

LA LÉGENDE ET L’HISTOIRE

Chaque famille, chaque République, et chaque Empire dont l’origine est perdue dans une antiquité obscure, a sa fable et a sa vérité, sa légende et son histoire, sa fiction et sa réalité. Quelques-uns font remonter notre institution jusqu’au temps de Salomon, de Moïse, des Patriarches, de Noë même. Quelques autres prétendent que notre fondateur fut Enoch, le petit-fils du Protoplaste, qui bâtit la première ville et l’appela de son nom. Je passe rapidement sur cette origine fabuleuse, pour venir à notre véritable histoire. Voici donc ce que j’ai pû recueillir dans les très anciennes Annales de l’Histoire de la Grande-Bretagne, dans les actes du Parlement d’Angleterre, qui parlent souvent de nos privilèges, et dans la tradition vivante de la Nation Britannique, qui a été le centre et le siège de notre Confraternité depuis l’onzième siècle.

INSTITUTION DE L’ORDRE PAR LES CROISÉS

Du temps des guerres saintes dans la Palestine, plusieurs Princes, Seigneurs et Citoyens entrèrent en Société, firent vœu de rétablir les temples des Chrétiens dans la Terre Sainte, et s’engagèrent par serment à employer leurs talens et leurs biens pour ramener l’Architecture à primitive institution. Ils convinrent de plusieurs signes anciens, de mots symboliques tirés du fond de la religion, pour se distinguer des Infidèles, et se reconnoître d’avec les Sarasins. On ne communiquoit ces signes et ces paroles qu’à ceux qui promettoient solemnellement et souvent même au pieds des Autels de ne jamais les révéler. Cette promesse n’étoit donc plus un serment exécrable, comme on le débite, mais un lien respectable pour unir les hommes de toutes les Nations dans une même confraternité. Quelques temps après, notre Ordre s’unit intimement avec les Chevaliers de S. Jean de Jérusalem. Dès lors et depuis nos Loges portèrent le nom de Loges de S. Jean dans tous les pays. Cette union se fit en imitation des Israélites, lorsqu’ils rebâtirent le second Temple, pendant qu’ils manioinent d’une main la truelle et le mortier, ils portoient de l’autre l’Epée et le Bouclier.

Notre Ordre par conséquent, ne doit pas être regardé comme un renouvellement de baccanales, et une source de folle dissipation de libertinage effréné, et d’intempérance scandaleuse, mais comme un ordre moral, institué par nos Ancêtres dans la Terre sainte pour rappeler le souvenir des vérités les plus sublimes, au milieu des innocens plaisirs de la Société.

PASSAGE DE L’ORDRE DE LA TERRE SAINTE EN EUROPE

Les Rois, les Princes et les Seigneurs, en revenant de la Palestine dans leurs pays, y établirent des Loges différentes. Du temps des dernières Croisades on voit déjà plusieurs Loges érigées en Allemagne, en Italie, en Espagne, en France et de là en Ecosse, à cause de l’intime alliance qu’il y eut alors entre ces deux Nations.

Jacques Lord Steward d’Ecosse fut Grand Maître d’une Loge établie à Kilwinnen dans l’Ouest d’Ecosse en l’an 1286, peu de temps après la mort d’Alexandre III Roi d’Ecosse, et un an avant que Jean Baliol montât sur le Trône. Ce Seigneur Ecossois reçut Free-Maçons dans sa Loge les Comtes de Glocester et d’Ulster, Seigneurs Anglois et Irlandois.

Peu à peu nos Loges, nos fêtes et nos solemnités furent négligées dans la plupart des pays où elles avoient été établies. De-là vient le silence des Historiens de presque tous les Royaumes sur notre Ordre, hors ceux de la Grande-Bretagne. Elles se conservèrent néanmoins dans toute leur splendeur parmi les Ecossois, à qui nos Rois confièrent pendant plusieurs siècles la garde de leur sacrée personne.

DES CROISADES A LA RÉFORME. DÉGÉNÉRESCENCE DE L’ORDRE.

Après les déplorables traverses des Croisades, le dépérissement des Armées Chrétiennes et le triomphe de Bendocdar Soudan d’Égypte, pendant la huitième et dernière Croisade, le Fils d’Henry III Roi d’Angleterre, le grand prince Edouard voyant qu’il n’avoit plus de sureté pour ses confrères dans la Terre sainte, quand les troupes Chrétiennes s’en retiroient, les ramena tous, et cette Colonie de frères s’établit ainsi en Angleterre. Comme ce Prince était doué de toutes les qualités du cœur et de l’esprit qui forment les Héros, il aima les beaux Arts, se déclara protecteur de notre Ordre, lui accorda plusieurs privilèges et franchises, et dès lors les membres de cette Confraternité prirent le nom de Francs-Maçons. Depuis ce temps la Grande-Bretagne devint le siège de notre science, conservatrice de nos lois, et la dépositaire de nos secrets. Les fatales discordes de religion qui embrasèrent et déchirèrent l’Europe dans le seizième siècle, firent dégénérer notre ordre de la grandeur et de la noblesse de son origine. On changea, on déguisa, ou l’on retrancha plusieurs de nos rits et usages qui étoient contraires aux préjugés du temps.

CONCLUSION
RETOUR, RÉGÉNÉRATION ET AVENIR DE L’ORDRE EN FRANCE

C’est ainsi que plusieurs de nos confrères oublièrent l’esprit de nos loix, et n’en conservèrent que la lettre et l’écorce. Notre grand maître, dont les qualités respectables surpassent encore la naissance distinguée, veut que l’on rappelle tout à sa première institution, dans un Pays où la religion et l’État ne peuvent que favoriser nos Loix.

Des Isles Britanniques, l’antique science commence à repasser dans la France sous le règne du plus aimable des Rois, dont l’humanité fait l’âme de toutes les vertus, sous le ministère d’un Mentor qui a réalisé tout ce qu’on avait imaginé de plus fabuleux.

Dans ces temps heureux où l’amour de la Paix est devenu la vertu des Héros, la nation la plus spirituelle de l’Europe deviendra le centre de l’Ordre ; elle répandra sur nos Ouvrages, nos Statuts et nos mœurs, les graces, la délicatesse et le bon goût, qualités essentielles dans un Ordre, dont la base est la sagesse, la force et la beauté du génie. C’est dans nos Loges à l’avenir, comme dans des Écoles publiques, que les François verront, sans voyager, les caractères de toutes les Nations, et c’est dans ces mêmes Loges que les Etrangers apprendront par expériences, que la France est la vraie Patrie de tous les Peuples. Patria gentis humanae.

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Apparition de l'Ecossisme

Publié le 20 Août 2026 par T.D

L’Écossisme est à l’origine un mouvement qui se caractérise par une multiplication des grades, au-delà de celui de Maître Maçon.

Ramsay et son Discours donne à penser que la maçonnerie spéculative sort du pré carré de l’institution des bâtisseurs, pour s’ouvrir à d’autres horizons dont la valeur initiatique est incontestable. Il constate plus qu’il ne révèle, que les francs-maçons ont d’autres sources et d’autres développements à faire valoir.

C’est ainsi que s’est inscrite dans le patrimoine maçonnique l’idée d’un Ecossisme dont on voit à la fois les origines politiques liées notamment aux Stuarts et à leur errance politique, mais aussi un glissement progressif d’un esprit politique vers un esprit philosophique de la franc-maçonnerie.

L’Ecossisme est par sa dénomination et ses origines, liée à l'Écosse qui fit du suivisme lorsque la Grande Loge d’Écosse est fondée en 1736. Une génération de retard pour affirmer son existence dénote une forme d’attentisme suspect pour ceux qui sont censés défendre une idée. L’imitation du modèle anglais est alors à l’ordre du jour. Le mot « écossais » avait échappé à l’Écosse pour devenir, en quelque sorte, un qualificatif maçonnique, péjoratif, forgé en Angleterre pour désigner voir dénigrer, une maçonnerie « d’élite », associée au Maître Écossais.

Le terme Écossais échappe aux Écossais eux-mêmes pour revenir dans leur giron. Le prestige du terme est lié à l’histoire mythique et à la personnalité même de Ramsay qui à la suite d’Anderson lui-même pasteur Ecossais fait la promotion du terme à son insu et de manière purement générique, au point que l’idée franchie le Chanel pour se retrouver entre les mains des LL\ Jacobites et Stuartistes. Cependant l’histoire des rites écossais, dont le Rite Écossais Primitif est précurseur, est l’aboutissement du mouvement dit Écossais qui apparut en Angleterre entre 1733 et 1735. Quelques écrits attestent de l’existence de "Scotch Masons" (Maçons Écossais) dès cette période . Accepter cette antériorité revenait à reconnaître l’origine opérative et spirituelle de l'Écosse. Sur l’aspect opératif, il ne reste que deux éléments et non des moindres : la truelle et la reconstruction du temple. La chevalerie y rajoute l’épée qui pour le coup est une croix.

Les premiers Maîtres Écossais apparaissent à la Grande Loge en 1743 en France. En 1744, l’Abbé Pérau relève qu’ils « ont leurs cérémonies et leurs secrets à part » et « se présentent sous le titre de maître écossais », « et revendiquent droits et privilèges »

« L’Ecossisme est écossais par son père, le baronnet Ramsay, né à AYR en Écosse en 1686 » . Cette citation marque l’intérêt des fameux discours pour les contemporains qui en mal de justifications historiques, vont alimenter une controverse qui aboutira à la multiplication des hauts grades. Abordant la fondation légendaire de l’Ordre en Terre sainte, lors des Croisades et leurs croisés suivant la parole de Saint Bernard. On est ici très loin des bâtisseurs de cathédrales, des Rose-Croix et même des Templiers. Il ne peut être question directement des Templiers pour des raisons d’opportunité politique. Ramsay chantre de L'Écossisme sans le savoir, est surtout le premier à évoquer les glorieux ancêtres de la maçonnerie « tenant une truelle d'une main et de l'autre une épée. » Ramsay apparaît comme le créateur des hauts grades. « La truelle et l’épée » sont tirées de la Bible et qui devait former la trame essentielle du 6em grade de la Loge mère Écossaise de Marseille en 1751 : Chevalier de l’Epée , surnommé de l’Orient ou de l’Aigle, qui se réuni deux fois l’an aux équinoxes de Mars et Septembre. L’affaire biblique est reprise et dupliquée en autant de grades que de prétentions. La bible est et demeure le voile de fond de toute légendaire maçonnique, c’est L'Écossisme qui vient s’y abreuver.

L’Ecossisme vient souligner par son contact originel avec l’Orient la résurgence d’une tradition commune et ancestrale qui lie Orient et Occident . Il nous semble que les hauts grades qui sont la suite de la légende d’Hiram font le part belle à l’ésotérisme chrétien, ravivé par l’esprit chevaleresque. Le grade de maître, et de maître écossais passe sur ce pont qui relie l’ancien et le Nouveau Testament. Ainsi, la légende d’Hiram trouve différents développements. Le secret de la parole perdue, prononciation du nom du divin que l’on trouve sous la voûte secrète du temple de Salomon en est un exemple. De même, les 4 grades dit supérieurs de la Loge mère de Marseille de 1751, ainsi que les grades supérieurs du REAA, où la vengeance d’un crime utile, la reconstruction du Temple et enfin le pardon dans la réalisation supérieure, caractérisent un l’état graduel et ascensionnel d’accomplissement et de sagesse.

À ce titre L'Écossisme est autre chose que l’évocation d’un pays mythique où naissent dans les brumes de la lande, légendes et nobles aspirations. Dans la suite des légendes du Grall du moyen âge, et sous l’influence résiduelle d’une série de mouvements initiatiques parcellaires, comme les Fidèles d’amour ou les Rose-Croix. L'Écossisme est telle une colonne de marbre, marquant le centre occidental de la Pensée initiatique. Les grades ainsi élaborés sont à étudier avec le plus grand sérieux. L’aspect pittoresque et théâtral d’une lecture légère éloigne l’importun.

Le sens initiatique reste entier.

E.:R.:

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Le silence

Publié le 19 Août 2026 par T.D

Introduction

« La tradition initiatique remonte à une époque où les livres étaient inconnus. Qui voulait s’instruire devait alors observer, méditer, deviner et se taire. Le silence s’imposait car aucun langage philosophique ne s’était encore formé, si bien que pour exprimer des conceptions d’ordre élevé, les mots faisaient défaut. La pensée n’avait pas non plus la précision que devaient lui donner les Grecs : elle restait nuageuse et flottante, propre à être évoquée par des symboles, plutôt que de se laisser figer en formules verbales fournissant matière à discussion ».

Comme vous pouvez sans doute le percevoir dans cette citation d’Oswald Wirth, il y a bien longtemps, le silence revêtait déjà une grande importance mais sa nécessité semblait probablement plus évidente que de nos jours pour un néophyte.

Je vais tenter, ce Midi, d’approcher le concept de silence en évoquant tout d’abord brièvement les quelques allusions au silence présentes dans nos rituels. J’analyserai ensuite les sortes de silence. Après avoir dégagé ses raisons et ses avantages, j’essaierai enfin de mettre en évidence l’importance du silence dans chacun de nos trois premiers degrés de la Maçonnerie contemporaine.

Quelques allusions au silence dans notre rituel

Le concept de silence est présent dans le rituel de nos Tenues au grade d’Apprenti.

Quelques expressions doivent retenir notre attention :

  • La première que je retiendrai se trouve dans le serment que nous avons tous prononcé :

" Je promets et je jure de ne jamais révéler aucun des secrets de la Franc-maçonnerie ".

  • Je retiendrai aussi une des expressions que formule le Vénérable Maître lors de la Fermeture des Travaux :

" Retirons-nous sous la Loi du silence ".

  • ainsi que celle que prononce le Premier Surveillant lorsque les Frères n’ont plus rien à exprimer :

" Le silence règne sur l’une et l’autre Colonne ".

Il s’agit d’une expression qui désigne le moment, en cours de Tenue maçonnique, où l’on parvient au passage d’un point de l’ordre du jour à un autre. Lorsqu'un sujet a été abordé et qu’il ne reste plus rien à en dire, le Premier Surveillant prononce ces mots rituels sans lesquels il n’est pas possible de passer à la suite. Selon le Rite pratiqué, l’expression peut varier. Parfois le Premier Surveillant dira « Les deux Colonnes sont muettes » ou « Le silence règne sur l’une et l’autre Colonne » ou encore « Les Colonnes méditent en silence ».

  • Faut-il rappeler qu’en posant sa main sur la gorge en formant l'Équerre, chacun d’entre nous se rappelle qu’il préférerait avoir la gorge tranchée plutôt que de révéler nos mystères ?
  • Quant au Mot sacré, il ne peut jamais être prononcé : il ne peut que s’épeler.

Trois aspects du silence

Alors que, lors d’un tuilage individuel, les Mots devraient idéalement être chuchotés à l’oreille du Couvreur, le silence va plus loin puisqu'il établit le calme acoustique. Notre Ordre nous impose deux formes de silence : le secret et le mutisme des Apprentis.

Le secret

Le secret, appelé « Loi du Silence », exige de tout Maçon qu’il ne révèle rien de ce qui se dit et se fait dans les locaux maçonniques, non seulement vis-à-vis du monde profane mais vis-à-vis du Frère absent à une Tenue qui demande à un Frère présent ce qui s’y est passé. Seul le Vénérable Maître a le pouvoir de renseigner un Frère absent. La Loi du Silence est un symbole de discrétion verbale absolue des Francs-maçons sur leurs activités.

Un Maçon doit s’abstenir de toute divulgation susceptible de porter préjudice à la Franc-maçonnerie ou à ses membres. L’ésotérisme n’est pas susceptible de divulgation !

La discipline du silence portait autrefois les anciens Maçons à laisser sans réplique les calomnies dont ils étaient l’objet. Ils attendaient stoïquement que la vérité se fit jour. Elle triomphe nécessairement !

La pensée, au surplus, est elle-même une force qui agit au dehors d’une manière mystérieuse. Elle peut influencer la volonté d’autrui sans pour autant être exprimée par la parole ou par l’écriture. C’est ce que révèle l’étude des lois occultes de la pensée. Instruit de ces lois, l’Initié s’applique à se taire. Il se concentre, afin d’imprimer à ses idées une plus haute tension. Il dispose du plus puissant de tous les moyens d’action : la pensée dirigée en pleine connaissance de cause. Mais il convient en ces matières de joindre l’exemple au précepte et de ne pas enfreindre la « Loi du Silence » plus qu’il n’est permis.

Le mutisme des Apprentis

La règle du silence ne s’applique qu’aux Apprentis quand ils sont en Loge.

Le mutisme des Apprentis contient un symbolisme diversement interprété dans le corpus maçonnique. Ce silence est chargé d’une signification ésotérique qui a sa juste place dans le contexte initiatique. Il s’agit d’une règle, parfois confondue avec la loi parce que le secret commande à ceux qui le détiennent un devoir de réserve «vocal».

Les néophytes auraient tort d’envisager leur silence sous l’angle de la brimade ou de la frustration. Ce sentiment provient peut-être des interprétations habituelles du symbole.

Cependant la règle du Silence admet des exceptions :

  • c’est le cas lorsque l’Apprenti est invité à donner à chaud, pendant les agapes qui suivent la Tenue de réception, ses premières impressions à propos de son Initiation ;
  • c’est aussi le cas lorsque l’Apprenti monte à l’Orient pour y tracer sa planche d’augmentation de salaire ;
  • enfin c’est encore le cas lorsque l’Apprenti est autorisé à parler, soit à la demande du Vénérable Maître, seul Officier habilité à l’exempter de la règle, soit à la demande d’un Maître près duquel il se trouve et auquel il a donné par écrit une raison valable de dire un mot, par exemple pour donner des informations sur l’état de santé d’un Frère absent.

Après les Tenues, la règle n’est plus applicable : l’Apprenti peut parler librement.

Évoquons à présent la discrétion maçonnique.

La discrétion maçonnique

Le jeune Maçon doit donc, d’une manière générale, se montrer très réservé. Tout prosélytisme intempestif lui est interdit. Il n’est pire erreur que la vérité mal comprise. Parler pour se faire mal comprendre est à la fois dangereux et nuisible.

En conséquence, écoutons chacun avec bienveillance, sans faire parade de notre manière de voir. Nous avons à former notre opinion et, dans ce but, nous avons tout avantage à entendre les avocats des causes les plus contradictoires. Apprenons à juger sans le moindre parti pris. C’est ainsi que nous deviendrons des penseurs indépendants ou des libre-penseurs, dans le vrai sens du mot.

Je voudrais à présent m’étendre un peu plus longuement sur le thème de la « Loi du Silence ».

La Loi du Silence

Qu’entend-on par « loi du silence » ?

La « Loi du Silence » présente trois aspects :

  1. C’est tout d’abord l’obligation pour un Maçon de garder le secret sur ce qui a été dit et fait en Loge. L’objet de nos travaux ne peut en effet pas être divulgué. « La loi du Silence » veut qu’à la fin de chaque Tenue maçonnique, nous réaffirmions, par la voix du Vénérable Maître, notre serment de ne pas divulguer les travaux maçonniques auxquels nous avons participé, cela aussi bien au monde profane qu’aux Frères qui ont été absents à nos Travaux.
  1. Mais la « Loi du Silence » concerne aussi le secret d’appartenance. Cette consigne s’applique, pour soi et pour les autres, au fait de révéler l’appartenance à la Franc-maçonnerie, au Rite pratiqué et aux rituels en vigueur dans les ateliers. Ainsi, il est interdit de dévoiler à un Maçon, encore moins à un profane, l’appartenance à l’Ordre, de telle ou telle personne. Tout Maçon n’est ainsi connu que des membres de son Atelier. Libre à lui de se dévoiler ou non.
  1. Enfin, de même, ce qui se passe au sein de chaque degré ne peut être révélé. Dans le même esprit qui conduit à ne pas divulguer ce à quoi on a été initié, la «Loi du Silence» est aussi d’application de manière interne et sert de garde-fou entre les différents degrés. En effet, chaque Maçon doit vivre l’Initiation et son évolution maçonnique à son propre niveau, de l’intérieur, et non pas en étant informé par un quelconque récit extérieur.

Le silence chez les Apprentis

Tout Apprenti se trouve assujetti, durant toute la période d’apprentissage, à cette «règle» du silence. Pendant cette période, il devra apprendre à se taire, à se contrôler, à dominer ses élans naturels. En observant ce qui se passe autour de lui, il découvrira peu à peu les particularités du rite comme la spécificité et la gestuelle inhérentes au travail maçonnique.

Se concrétisant de fait par une mise en retrait du monde, le silence le rend plus disponible.

Il favorise l’observation et procède à la mise en branle d’énergies subtiles. Celui qui veut comprendre le monde doit passer par l’univers du silence pour méditer objectivement, parvenir à l’entendement des choses secrètes et faire s’exprimer la simplicité naturelle et l’élan du cœur. Bien évidemment, ce mouvement en soi va donner un sens tout particulier à son inscription dans l’axe de la perpendiculaire car «le silence favorise l’ascension pour parvenir à la contemplation de Dieu».

A l’instar de tout apprenti entrant dans la carrière, le métier ou sur le chantier d’œuvre, l’Apprenti Maçon va devoir écouter le Maitre parvenu au sommet de la technique et observer attentivement l’outillage pour discerner son art particulier et la façon de s’en servir. Ce n’est qu’en agissant ainsi qu’il pourra tenter d’obtenir un résultat particulier en s’essayant au maniement du Maillet et du Ciseau avant de procéder à la taille sur la pierre.

Jadis, parmi les tailleurs de pierre du Moyen Age, l’apprenti se soumettait à l’autorité paternelle d’un maître qu’il s’engageait à servir pendant sept ans. Il était admis aux réunions corporatives mais uniquement à titre d’auditeur muet. Il était là pour s’instruire en silence et n’avait à prendre aucune part aux débats ou aux votes.

Au fur et à mesure que l’apprenti s’instruisait, il devenait plus apte à se faire un jugement sur les matières en discussion mais, faute de compétences suffisantes, il n’était pas appelé à donner son avis. Toujours attentif, mais renfermé en lui-même, il devait patiemment mûrir ses opinions, jusqu'au jour où il lui serait permis de les manifester.

La permission nécessaire à cet effet ne lui était accordée que lors de son admission définitive dans la corporation lorsque le stage des sept années réglementaires était achevé.

De nos jours, les Apprentis participent à nos Tenues en observant le silence le plus complet. Lorsque la parole est donnée aux Colonnes, nos jeunes Frères doivent être dûment couverts par le Second Surveillant.

Le « silence de l’Apprenti » s’applique aux nouveaux Initiés à qui il est ouvertement recommandé « d’écouter et de se taire » afin de s’imprégner pleinement des us et coutumes maçonniques – jusqu'à ce qu’ils parviennent au degré de Compagnon.

Le Profane qui vient d’être reçu Maçon selon les formes traditionnelles, n’a point acquis, par ce seul fait, les qualités qui distinguent le penseur éclairé de l’homme inintelligent et grossier. Le cérémonial de Réception n’a de valeur qu’en tant que mise en scène d’un programme qu’il importe au Néophyte de suivre pour entrer en pleine possession de toutes ses facultés.

L’Apprenti Maçon a donc pour premier devoir de méditer les enseignements du rituel, afin d’y conformer sa conduite. C’est là son devoir par excellence, son seul devoir qui comprend tous les autres qui sont contenus dans l’obligation qu’il a prêtée avant de recevoir la Lumière :

  • Se taire devant les profanes
  • Chercher la Vérité
  • Vouloir la justice
  • Aimer ses Frères
  • Se soumettre à la Loi.

Les raisons du silence

Pour l’aider dans sa démarche, le silence règne sur la Colonne du Septentrion. Pourquoi ce silence ? Tout simplement pour lui apprendre à contrôler ses pulsions naturelles ou instinctives, à développer en lui le germe d’une future maîtrise du comportement physique, intellectuel et moral, pour qu’il s’astreigne à voir, écouter, observer ce qui se passe autour de lui.

Essayer de comprendre, s’efforcer de discerner, c’est commencer à s’ouvrir sur les hommes, sur le monde, au lieu de concentrer sur soi égoïsme et égocentrisme.

Par l’observation, l’Apprenti va découvrir les bases du Travail en Loge et l’importance du rituel. Les Compagnons et les Maîtres, soumis à une rigueur identique à la sienne, indiquent déjà la route que tous doivent suivre.

Les fruits du silence

Les fruits du silence au premier degré me paraissent importants. Ce mutisme temporaire habitue très tôt le néophyte à améliorer son écoute des Compagnons et des Maîtres, plus avancés en principe sur la voie initiatique. Il lui permet de bien observer l’exécution des rituels, la décoration du temple, les déplacements du Maître des Cérémonies, l’emplacement des officiers, la circulation de la parole, etc.

Le silence apprend à l’Apprenti à s’intégrer peu à peu, discrètement, au sein d’une communauté nouvelle qu’il n’appréhendera complètement que bien plus tard. Il le fait réfléchir sur la façon dont il s’exprimera quand il y aura droit, sans bavardage, sans pédantisme, sans intolérance mais avec conviction et fermeté.

Au plan symbolique le plus profond, le Silence de l’Apprenti est l’aspect exotérique du silence mental, première étape obligée de l’initié à la conquête de la maîtrise de son moi.

Dans la pratique et dans le respect du silence, je vois au moins trois avantages.

  1. Le silence mental est en fait une concentration intense de la fonction pensante sur un seul et unique objet concret ou abstrait.
  2. Plus cette pratique est fréquente, plus nous perdons l’habitude de nous disperser en pensées vagabondes d’inégales valeurs et nous rassemblons ce qui est épars dans notre moi.
  3. L’épaisseur et l’obscurité de ce moi diminuent au profit d’une transparence progressive qui libère petit à petit la Lumière spirituelle que nous avons demandée lors de la cérémonie d’Initiation.

S’interdire de parler pour s’astreindre à écouter est une excellente discipline intellectuelle lorsqu'on veut apprendre à penser. Les idées mûrissent par la méditation silencieuse qui est une conversation avec soi-même. Les opinions raisonnées résultent de débats intimes qui s’engagent dans le secret de la pensée. Le sage pense beaucoup et parle peu.

Quels que soient leurs degrés et qualités, les Francs-maçons aimant à répéter qu’ils sont toujours des Apprentis, le Silence des Apprentis est le symbole-clé de la véritable initiation maçonnique et de toute voie authentiquement initiatique.

Quant au secret maçonnique, il me parait nécessaire d’en comprendre le sens exact et d’être en mesure de le vivre par la pratique du Silence.

Symboliquement, le Silence est le prélude d’ouverture à la révélation agissant comme un passage. Il me semble que le silence peut être comparable à la brève rétention du souffle entre inspiration et expiration. De même que cette rétention, le véritable Silence coïncide avec toute absence de tumulte.

En prenant conscience de nos contradictions, nous voilà en mesure de pénétrer dans cette zone de silence enfouie au plus profond de nous-mêmes.

Il existe dans chaque individu un lieu, une zone de silence. Pourtant peu de Maçons l’atteignent tant est grand l’éventail des distractions qui nous attirent et des soucis qui nous hantent.

Sans le recours à la pratique du Silence, il est vain de prétendre se connaitre et donc d’être en mesure de connaitre autrui et de tendre à l’approche de l’Absolu.

Pour terminer cet important chapitre consacré au silence de l’Apprenti, prêtons encore un instant attention à des propos de Guy Boisdenghien :

«Ainsi, tout ce qui est éprouvé profondément requiert le Silence car l’indicible, tel le concept d’Amour auquel se réfère la Maçonnerie, ne saurait s’exprimer totalement par l’extériorisation. Le Silence est créateur car il assure la fécondité dans l’anonymat. L’individu s’efface laissant au silence toute son ampleur. Une des clés de la progression initiatique peut s’exprimer en ce que mon silence rejoigne le Silence».

Nos jeunes Frères pourraient alors se demander si le silence du Compagnon est le même que celui de l’Apprenti.

Le silence du Compagnon

Il est vrai que le Compagnon a le droit de prendre la parole en Tenue mais il ne doit rien révéler de ce qu’il a appris ni aux profanes ni aux Apprentis. L’Apprenti a dû prendre l’engagement de se taire devant les profanes, de se soumettre aux lois de la Franc-maçonnerie et d’aimer ses Frères. Le Compagnon ne se contente pas de renouveler sur ces divers points sa première obligation car on est en droit de demander à un Maçon instruit ce qu’on ne pouvait exiger d’un débutant.

C’est ainsi que le Compagnon devra redoubler de discrétion et se garder, en particulier, de chercher à expliquer aux Apprentis ce qu’ils ne sauraient comprendre. Il faut en effet laisser évoluer chaque esprit, sans prétendre faire brûler aux intelligences les étapes de compréhension qui leur sont nécessaires. N’imposons donc jamais notre manière de voir et sachons nous mettre à la portée de ceux qui sont moins avancés que nous.

La discipline du silence doit surtout engager l’Apprenti à ne point gaspiller ses forces mentales en bavardages prématurés. On ne devient un penseur qu’en rentrant en soi-même et en s’exerçant à concentrer son énergie intellectuelle. Par le fait que l’on garde scrupuleusement un secret, on s’assure, en outre, les avantages de la fidélité envers ceux qui vous l’ont confié.

Le Maçon qui manque à la discrétion promise, se détache de l’Ordre par le fait même et renonce à tous les bénéfices intellectuels et moraux de la fraternité initiatique. Or, toute la force du Compagnon réside en sa participation à l’âme de la Franc-maçonnerie. Le silence prend donc pour lui une importance capitale, d’autant plus qu’il est appelé à agir initiatiquement, c’est-à-dire en véritable conspirateur de la pensée et du vouloir.

Si la nécessité de la pratique du silence a déjà bien été démontrée pour la progression au degré d’Apprenti, le Compagnon acquiert la faculté de prendre la parole mais il est conscient qu’il y a un temps pour parler et un temps pour se taire.

Le Compagnon se doit surtout d’intégrer en lui que le Bien est le principe vers lequel convergent toutes les notions évoquées, perçues et étudiées en Loge.

Le droit de parler n’est pas contradictoire avec le devoir de se taire. Le silence du Compagnon n’est donc pas celui de l’Apprenti !

Jadis, les Compagnons étaient initiés aux mystères : un tour de main, une astuce de métier, une connaissance professionnelle. Ces savoirs empiriques, utiles et indispensables, remontent parfois à la nuit des temps et, souvent, ils permettent à leurs possesseurs de se distinguer des travailleurs de leur profession par la qualité de leur travail, par la richesse de leurs réussites.

Dans la construction, les connaissances pratiques et les tours de main ont dû conférer des privilèges à leurs possesseurs. Citons l’exemple de Léonard de Vinci qui, dans la rédaction de ses observations, écrivait à l’envers afin d’écarter les indiscrets. Les corporations de métiers avaient, elles aussi, leurs secrets. Il est normal que l’ouvrier qui exécutait perçoive de ces secrets l’essentiel. Mais, pour autant, il n’était pas habilité à les livrer. D'abord parce qu’il était lié par la loyauté professionnelle, mais également parce que sa connaissance était limitée aux nécessités de sa participation à la construction en cours. Il ne connaissait généralement qu’une partie de ce qu’il fallait savoir pour conduire l’œuvre entière à bonnes fins.

Aujourd’hui, le silence du Compagnon est également une nécessité pour assurer la confiance que l’on peut avoir en lui. Trop parler nuit, mais surtout lorsqu'on parle à des ignorants ou à des malveillants.

En se taisant le Compagnon prend conscience de l’importance des connaissances dont il a surpris l’usage et, sans doute, ce silence permet-il de peser le privilège qui lui est accordé de participer à une entreprise constructive. Il découvre qu’il n’y a plus là un jeu ou, plus exactement, que l’enjeu est la survie de l’Ordre et, finalement, il comprend que le silence est l’arme des forts. On ne dure que par le secret !

Le silence du Maître

Le Maître, lui, n’a pas à faire preuve d’une intelligence supérieure, géniale, transcendante. Par sa manière de vivre, et pas seulement par ses discours, il doit prouver qu’il est animé d’une intelligence bien équilibrée, que son entendement est complet dans le cadre de ses possibilités et que, pour lui, la Tolérance et la Fraternité ne sont pas que de vaines formules. Voilà ce qu’implique la «Loi du Silence» à laquelle les Maîtres sont soumis.

La Vérité ne s’enseigne pas : elle se découvre. Ceux qui croient l’avoir découverte peuvent dégager pour les autres les voies qui, d’après eux, y mènent. Mais il convient qu’ils s’arrêtent là. En soumettant ses symboles aux méditations du Néophyte, c’est ce que fait la Maçonnerie. C’est aussi ce que doit faire le Maître Maçon car, s’il est bon qu’il rende la méthode intelligible et montre l’usage que l’on peut en faire, il serait néfaste qu’il s’égare en imposant ses vues personnelles pour en faire des dogmes. Nos travaux peuvent être collectifs mais nos conclusions doivent rester personnelles. La « Loi du Silence » est notre seule sauvegarde. Elle est aussi la plus féconde de nos disciplines.

L’observation du silence est le seul moyen efficace que nous ayons pour nous livrer avec fruits à ce travail d’introspection qui doit mener chacun d’entre nous à la connaissance de soi.

Celui qui ne se connait pas ne peut être un vrai Maçon car, non éclairé sur la nature, les causes et le mécanisme de ses propres faiblesses, erreurs et pensées, il doit inéluctablement être inapte à comprendre, supporter et excuser celles des autres. La Sagesse qui, en somme, ne consiste qu’en cette faculté supérieure de ramener les choses disparates à l’unité et les choses contradictoires à l’équilibre, ne lui est donc pas accessible.

Comment celui qui ne se connait pas, pourrait-il, dans ces conditions, pratiquer la tolérance ?

Prédicateur verbeux, il personnifiera l’intolérance et souvent, n’aura même pas sa sincérité pour excuse. L’ignorance, l’impuissance intellectuelle, voire la vanité, seront ses inspirations favorites. Il parlera sans arrêt, haut et fort, pour le plaisir de s’entendre et de recueillir les applaudissements d’un public sensible aux charmes de l’éloquence. Il vivra dans l’ivresse des paroles redondantes. Sa présence dans nos loges est à la fois déplacée et corruptrice.

Non, mes Frères, le Sage est avare de discours et insensible aux acclamations. Sachons respecter la « Loi du Silence » et gardons-nous de l’avilir en la ramenant aux limites de la discrétion qui s’imposent quant aux choses maçonniques vis-à-vis du monde profane, encore que de nos jours la Maçonnerie soit devenue moins une société secrète qu’une société fermée et discrète.

En réalité, elle n’est pas plus secrète que la vie privée d’un honnête homme mais ce n’est pas une raison pour livrer à la curiosité des autres les détails d’une intimité familiale que nous respectons.

La Fraternité que nous pratiquons ne se prête pas aux promiscuités de la place publique. L’œuvre que nous poursuivons n’est viable que si nous y travaillons dans le calme, la confiance et le recueillement.

Pour conclure, du moins provisoirement…

Certes, mes très chers Frères, tout n’aura pas été dit ce Midi à propos du silence. Je n’ai en tout cas pas la prétention d’avoir atteint un tel objectif.

Et, plutôt que de parler pour ne rien dire, je vais me contenter de conclure très provisoirement cette réflexion en vous livrant quatre brèves citations que je laisse à vos méditations :

  • La parole n’est utile que lorsqu'elle est indispensable.
  • Le silence n’est jamais ruineux, le bavardage l’est toujours.
  • Apprendre à parler, apprendre à se taire, c’est déjà apprendre à vivre en société.

Et comme l’a très bien dit, me semble-t-il, Edouard Plantagenet : « Savoir se taire est une force ; c’est aussi une vertu ! »   

R:. F:. A. B.

 

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