PART -I-
- Le texte
Nous aurons moins à écrire puisque le Nouveau Testament ne comporte qu’une mention de Melkisédeq : il s’agit des chapitres 5 à 7 de l’Epitre aux Hébreux, et plus particulièrement au chapitre 7 des versets 1-3 qui peut se lire ainsi :
« Ce Melkisédeq donc, roi de Salem, Prêtre du Dieu Très-Haut, qui alla au devant d’Abraham revenant de défaire des rois, et le bénit, auquel aussi, Abraham attribua la dîme de tout, qui est d’abord interprété roi de justice, et ensuite aussi roi de Salem c’est à dire de paix, sans père, sans mère, sans généalogie, n’ayant ni commencement de jours ni fin de vie, rendu semblable au fils de Dieu, (il) demeure Prêtre durablement. »[12]
- Les problèmes soulevés
Ce texte très dense pose de nombreuses questions, tant sur la forme que sur le fond.
Sur la forme les spécialistes des textes sacrés ont démontré que son attribution à l'apôtre Paul ne correspondait pas à la réalité ; en effet on ne retrouve pas ici le style de l'apôtre des Gentils dont les épitres sont adressées à l'ensemble d'une communauté chrétienne, or notre texte s'apparente plus à un traité de théologie ne visant qu'un groupe restreint de destinataires, des responsables sensibilisés à la question du sacerdoce. Et dans son écriture il serait très proche des textes construits par les érudits d'Alexandrie proches du philosophe Philon que nous avons déjà rencontré; selon les chercheurs cette hypothèse serait soutenue sur le plan de l'écriture par les tournures utilisées et sur le plan historique par le fait que des allusions sont faites au Temple comme lieu de prière à l'époque où les textes sont écrits, or le Temple sera détruit en 70 par Titus et donc le texte est nécessairement antérieur.
Sur le fond l'épitre aux Hébreux confirme certaines données des textes de l'Ancien Testament: Melkisédeq est roi de justice et Prêtre du Très-Haut ; il règne sur Salem qui est assimilée à Jérusalem. En revanche certains éléments ont disparu : il n'est plus question de l'offrande du pain et du vin ni non plus des bénédictions.
Mais le texte apporte par ailleurs des informations nouvelles ; certaines sont le développement des textes précédents : ainsi en accentuant le lien entre le double aspect « justice » et « paix » (sédeq et salem) de Melkisédeq l'auteur de l'épitre fait ressortir les caractéristiques qui définissent dans la bible les Temps messianiques ce qui évidemment donne une ampleur « extra-terrestre » à notre personnage !
Et cette volonté de faire de Melkisédeq une figure qui dépasse la simple humanité est illustrée par l'apport essentiel du texte : profitant du silence des textes antérieurs sur les ascendants de Melkisédeq l'auteur proclame que notre personnage est « sans père ni mère, sans généalogie, n'ayant ni commencement de jours, ni fin de vie » ce qui se traduit au final par l'affirmation que Melkisédeq est éternel ! Et pour qu'aucun doute ne soit permis il est enfin écrit qu'il est ainsi « rendu semblable au fils de Dieu ».
Lorsqu'on fait la synthèse des différents aspects de Melkisédeq au travers des textes des deux Testaments il apparaît clairement que les deux religions du Livre alors connues ont à résoudre des problèmes différents mais issus des interrogations suscitées par ce personnage plus que jamais énigmatique, tout particulièrement à un moment de l'Histoire où l'apparition du christianisme, indiscutablement à partir du judaïsme, amène très vite les deux parties à s'affirmer en se confrontant.
Les Juifs doivent nécessairement « capter » Melkisédeq, le faire leur, alors qu'à la lecture des textes il est le Prêtre d'un Dieu qui n'est pas présenté comme celui d'Abram. Il n'est pas acceptable pour le judaïsme qu'Abram, élu par Dieu et vainqueur des Rois accepte les offrandes, soit béni et paie la dîme, c'est à dire se reconnaisse le vassal d'un autre sauf si cet autre est au moins le représentant du Dieu unique Yahvé ; le problème devient plus aigu encore avec l'épitre aux Hébreux : pour un juif ce qui n'est pas dans la Thora n'est pas dans l'univers : ce roi mystérieux n'a pas de généalogie[13] or le seul personnage -si on peut dire- qui puisse être sans généalogie ni père ni mère, ni commencement de jours ni fin de vie, c'est Dieu lui-même ! Face à ces équivoques il est impératif de faire clairement de Melkisédeq une figure biblique « orthodoxe », intégrée à la saga du peuple juif.
Evidemment pour les Chrétiens qui doivent convaincre de la personnalité divine de Jésus et diffuser la Bonne Nouvelle Melkisédeq apparaît comme une figure qui démontre que de tout temps Jésus était annoncé : le roi offre le pain et le vin, bénit Abram qui vient à lui (et qui figure l'humanité puisqu'il n'est pas encore Abraham patriarche juif) ; autant d'éléments qui font bien que Melkisédeq est « rendu semblable au fils de Dieu ». Mais c'est bien là que commence la difficulté : semblable au fils de Dieu veut-il signifier que Melkisédeq préfigure le Christ ? Ou bien qu'il s'identifie au Christ ? Dans cette seconde hypothèse Melkisédeq serait le Christ éternel apparu sous une forme humaine à Abram pour le bénir et confirmer sa mission. Dans un cas comme dans l'autre la « légitimité » du Christianisme était démontrée, sa qualité de Messie prouvée !
Nous cherchions des réponses à nos questions mais clairement le Nouveau Testament, s'il apporte quelques compléments d'informations, soulève surtout des interrogations majeures...
Incontestablement il faut poursuivre notre quête au travers des nombreux auteurs qui ont tenté d’élucider les mystères mais sans doute aussi voulu défendre leurs familles spirituelles.
B - LES INTERPRETATIONS DANS LES FAMILLES RELIGIEUSES
Si les textes initiaux sont rares la littérature à laquelle ils ont donné naissance est d’un volume considérable et d’une complexité étonnante ! C’est que tous, Pères de l’Église, Rabbins et Gnostiques entendaient bien tirer le plus grand profit d’un personnage si extraordinaire et le faire servir à la défense et à l’illustration de leurs thèses.
Il nous a donc fallu faire des choix ; ceux-ci d’ailleurs dans les seules sources que nous comprenions : certaines démonstrations exigent des connaissances que nous n’avons pas et la fréquentation de « sciences » dont nous ignorions jusqu’à l’existence !
Il nous a semblé que le plus simple consistait à examiner successivement les points de vue des principales parties concernées par le sujet qui sont les Chrétiens, les juifs et les gnostiques ; bien sûr ces deniers sont liés aux deux autres catégories, tout spécialement à la première, mais leur originalité tant dans le raisonnement que dans les perspectives ouvertes permet d’en faire, même un peu artificiellement une catégorie à part entière.
Il faut également garder à l’esprit que les textes des uns et des autres ont vocation à se répondre et que le développement des thèses en trois rubriques distinctes n’a pas d’autre raison d’être que le souci de clarté.
1°) Les développements dans le Christianisme
- Les thèses du Christianisme en construction
La volonté continue des Pères de l’Église a été de démontrer la légitimité et la supériorité de l’église chrétienne par rapport au judaïsme dont elle était issue.
Et pour cela il s’agissait d’expliquer que la prêtrise dont Melkisédeq était le modèle était supérieure à celle issue de Lévy ; et que Melkisédeq avait annoncé Jésus vrai Prêtre du Très-Haut.
Vers 160 Justin[1] dans son « dialogue avec Tryphon » souligne que Melkisédeq est antérieur aux juifs et de ce fait est le « Prêtre des incirconcis ». Tertullien[2] dans « contre Marcion » (v. 9. 9) et dans « Contre les Juifs » (2, 7-1) insiste sur le fait que Melkisédeq a été élu au sacerdoce du Grand Dieu sans être circoncis ni faire sabbat, qu’il est Prêtre pour l’éternité et que cette prêtrise éternelle est maintenant assumée par Jésus fils de Dieu. Origène[3] dans son « Commentaire de l’Évangile de Jean » (1, 1) comme dans son « Homélie sur le Lévitique » (12, 1) insiste sur l’idée que quiconque est « Prêtre parmi les hommes » est petit et faible alors que Melkisédeq est lui « le grand Prêtre qui peut pénétrer dans les cieux » : il est donc bien au dessus de tout ce que la seule humanité a pu concevoir comme prêtrise car lui relève du divin, ce qui prouve qu’il est sans généalogie, éternel et non engendré et de plus éternel Prêtre pour l’éternité : ces caractères sont ceux de Jésus dont Melkisédeq devient alors le prototype.
Cyprien de Carthage[4] fait en quelque sorte la synthèse de cette approche dans sa lettre 63 IV, 1et 3 et la complète en glosant sur l’offre du pain et du vin qui n’apparaissait que dans l’Ancien Testament. Pour cet auteur Melkisédeq est une figure prophétique qui annonce le sacrifice de Jésus ; c’est ce que révèlent les Psaumes quil commente ainsi :« l’Esprit saint parlant au nom du Père et disant au Fils : je t’ai engendré avant l’étoile du matin ; tu es Prêtre pour l’éternité selon l’ordre de Melkisédeq » et Cyprien de Carthage précise en outre immédiatement « cet ordre (de Melkisédeq) se réfère à ce sacrifice et a son point de départ dans ce fait que Melkisédeq fut Prêtre du Très-Haut, qu’il offrit le pain et le vin… », Et il termine enfin sa démonstration en proclamant « Qui en effet fut plus Prêtre du Très-Haut que notre seigneur Jésus qui offrit à Dieu son père le même (sacrifice) que Melkisédeq avait offert, à savoir le pain et le vin c’est à dire son corps et son sang ? Et Celui qui est la plénitude de toute chose a réalisé ce que cette figure annonçait ».
Tous les thèmes nécessaires à la démonstration que le triomphe du christianisme est pleinement justifié et légitime sont en place : Melkisédeq est antérieur au Judaïsme et en même temps éternel ; ses faits et gestes préfiguraient clairement ceux de Jésus.
C’est Ambroise de Milan[5] qui amènera la démonstration des pères et théologiens des premiers siècles à son aboutissement en faisant de Melkisédeq le père des sacrements de l’Église nouvelle. Dans son ouvrage « des sacrements » au chapitre IV, 10-12, il écrit « qui avait le pain et le vin ? Ce n’est pas Abraham. Mais qui les avait ? Melkisédeq. C’est donc bien lui qui est l’auteur des sacrements. »
Puis il ajoute : « qui est Melkisédeq qui signifie roi de justice, roi de paix ? Qui est la paix de Dieu ? La Sagesse de Dieu ? Celui qui a pu dire je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix… » Et dans ce même chapitre mais en 27 Ambroise de Milan rappelle que lors de la messe il est demandé à Dieu d’accepter « les dons de ton serviteur le juste Abel, le sacrifice de notre père Abraham et celui que t’a offert le grand Prêtre Melkisédeq ».
Si on veut bien nous permettre une digression, rappelons que cette demande est encore aujourd’hui reprise dans la liturgie romaine ; le canon romain « supra quae » précise que l’acceptation des sacrifices offerts par les justes de l’Alliance atteste que Dieu accepte le sacrifice qui est fait ici et maintenant. Et le canon « hanc Igitur » rappelle explicitement que le pain et le vin offert par Melkisédeq avait été une préfiguration des mystères de l’eucharistie. Enfin le Psaume 109, 4 est repris lors des vêpres solennelles des grandes fêtes religieuses comme l’affirmation que la fonction sacerdotale ne relève pas de la lignée d’Aaron mais bien de Melkisédeq et la liturgie invite à voir en chaque Prêtre une figure du Christ.
- Les apports à la période médiévale
C’est au cours de la période médiévale que les exégètes vont développer et affiner la thèse d’un Melkisédeq figure du Christ[6], modèle du Prêtre et dont l’offrande annonce l’eucharistie.
Thomas d’Aquin[7] explique dans son commentaire de l’épitre aux Hébreux que « sans père » est une manière d’annoncer la naissance du Christ d’une vierge et que « sans mère » signifie qu’il s’agit d’une « génération spirituelle », et de ces particularités il faut conclure à l’absence de toute imperfection chez le Christ ; d’autant que d’être « sans généalogie » implique que le Christ Prêtre n’appartient pas à la famille des lévites et n’est donc pas lié par la « vieille loi ».
Certains ouvrages procèdent par une étude comparée systématique des textes de l’Ancien et du Nouveau Testament pour démontrer l’identité des deux personnages ; ainsi Hugues de Saint Cher[8] commence-t-il le Psaume 109, 4 en rapprochant Jean 6 (ce pain que je donnerai est ma chair) de Lévitique 26 (« vous mangerez les plus anciennes des choses anciennes et, les nouvelles arrivant, vous jetterez les anciennes » : les plus anciennes donc avant la loi, au temps de Melkisédeq). Ou encore en rappelant que Jésus a dit « Qui est ma mère ? » (Mt 12), que le Messie est aussi prince de la paix et qu’il bénit tout comme Melkisédeq, roi de Salem (la paix), a béni Abram.
L’offrande du pain et du vin préfigure à la fois l’eucharistie et le sacrifice de la croix selon Guibert de Nogent[9], thème que reprend Nicolas de Gorran[10] dans son commentaire de Genèse 14, 18 tandis qu’Albert le Grand[11] souligne que l’offrande du pain et du vin comporte deux éléments authentiquement chrétiens : cette offrande est faite à Abram qui vient de vaincre les rois ennemis, or ces rois représentent clairement nos péchés ; ensuite vient une bénédiction faite au Très-Haut. Ces deux mouvements sont caractéristiques de la grâce que nous fait Dieu : par le pain et le vin, l’eucharistie, il nous permet de vaincre nos ennemis ; ce qui nous permet alors de bénir Dieu, c’est à dire de l’approcher, de lui faire don de nos êtres purifiés.
Restait à comprendre ce qu’avait voulu exprimer le Psaume 110, 4 (109, 4 pour la version septante) en évoquant la prêtrise « à la manière » ou « selon l’ordre » de Melkisédeq. Comme il ne s’agit pas ici de faire un traité théologique nous poserons simplement qu’au delà du sens premier des termes « a la manière de », « selon l’ordre de » et même selon certaines traductions « à la mode de » les exégètes ont tenté de construire une thèse permettant là encore d’assurer l’antériorité et la supériorité du sacerdoce chrétien, préfiguré par Melkisédeq sur celui d’Aaron ; le premier est éternel, le second lié à l’histoire d’Israël. En fait on serait passé d’un sacerdoce royal (Melkisédeq et roi et Prêtre à un « sacerdoce seulement sacerdotal » comme l’écrit Bruno le Chartreux[12]. En fait Melkisédeq est à l’époque le seul Prêtre et en bénissant Abram il lui confère la prêtrise qu’accepte Abram en payant la dîme et Lévi est engagé par cette acceptation puisqu’il est alors en « potentialité » dans les reins d’Abram ! Et comme Jésus préfiguré par Melkisédeq n’est pas de la tribu de Lévi mais de celle de Juda il faut toujours selon notre chartreux que la bénédiction du roi de Salem soit en même temps porteuse d’un transfert -à intervenir le moment voulu- des Lévi vers les Juda, en la personne de Jésus ! Cette démonstration pour brillante qu’elle soit suscita la réprobation véhémente de Thomas d’Aquin qui dans sa somme Théologique rappelle (III. 2, 9. 22 art 6) que le Christ est source de tout sacerdoce et qu’il ne peut être ni de l’ordre de Melkisédeq ni d’aucun autre. Si Lévi est lié par la dîme versée par Abram cela ne peut concerner le christ qui lui n’a aucun ascendant de nature humaine puisqu’il est fils de Dieu.
On pourrait encore examiner les apports de nombreux autres saints hommes mais il convient aussi de se pencher sur les arguments des tenants de la 1° alliance et plus généralement de ceux qui jugent abusif le rapprochement de Melkisédeq et de Jésus.
2°) Contestations et opinions divergentes
La contestation, qui viendra très tôt, des thèses chrétiennes viennent essentiellement et fort logiquement du monde religieux juifs mais pas uniquement et surtout aux contestations par des autorités « établies » s’ajouteront des visions plus originales.
- Contestations par les autorités établies
Nous entendons ici par autorités établies les rabbins qui au fil des écrits et des enseignements ont critiqué les thèses chrétiennes dont ils percevaient sans peine qu’elles visaient à établir le judaïsme comme l’ancêtre dépassé, sinon contesté, du christianisme.
Ainsi plusieurs développements du Midrash[13] et particulièrement Rabba 43, 6, mais aussi le Talmud de Babylone[14] conteste l’interprétation et la signification données à l’Épitre aux Hébreux par les pères de l’Église : il n’est pas possible que Melkisédeq soit supérieur Abram car il a gravement fauté en bénissant une créature, fut-il un patriarche, avant le Créateur ! Et par cette faute il a perdu sa qualité de Prêtre que très légitimement et par conséquent Abram a récupérée ! (on a presque envie de rajouter « et hop »).
D’autres auteurs souligneront qu’il est parfaitement abusif de prétendre que Melkisédeq est sans généalogie ; de fait l’Ancien Testament ne dit rien de tel et c’est un apport abusif de l’Épitre aux Hébreux, une oeuvre de « dissidents chrétiens ». Selon Ephrem le syrien Melkisédeq serait en réalité Sem, fils aîné de Noé ; il faut se souvenir que Noé dès qu’il put quitter l’arche pour la terre ferme construisit un autel et offrit un sacrifice à Dieu : c’est donc lui l’ancêtre et le modèle de la prêtrise et il a naturellement transmis cette fonction à son aîné. Dès lors que Melkisédeq est identifié à Sem, cette prêtrise issue de Noé se transmettra en toute légitimité à Abram, à Aaron avant de parvenir au Christ ; ainsi est-il démontré que Jésus est bien Prêtre « selon l’ordre de Melkisédeq » et à sa suite tous les Prêtres issus de Jésus.
Au terme de ce raisonnement Jésus se trouve donc légitimé comme Prêtre d’Israël dont la mission a été de signifier que le temps des sacrifices sanglants (taureaux, moutons, boucs) était révolu ; reprenait force et vigueur l’offrande du pain et du vin, c’est à dire le temps de la vie et de la joie !
Mais surtout Jésus, et le christianisme avec Lui, réintégraient en quelque sorte le Judaïsme et l’orthodoxie juive, ce qui était l’objectif recherché.
- La contestation factuelle
Dans certains écrits c’est l’assimilation de Salem et de Jérusalem qui est mise en question. C’est qu’il existe dans un périmètre relativement restreint une ville de Salem (près de Sichem) et la ville de Salîm dont parle le 4° Évangile en expliquant que c’est à proximité de cette ville que Jean le Baptiste officiait (cf. Jean 3, 23) ; deux villes de Salem/Salîm donc qui rendent douteuse l’assimilation à Jérusalem selon Ethérie, un voyageur qui visita la Palestine dans les années 384.
L’assimilation de Melkisédeq à Jésus est également réfutée par ceux qui refusent un caractère divin à Melkisédeq, caractère que son assimilation à Jésus impliquerait. C’est le point de vue de Jérôme[15] pour qui Melkisédeq est au mieux un ange adressé à Abram pour le conforter dans son rôle de patriarche (lettre 73, datée de 398). Pour certains Melkisédeq serait en réalité l’archange Michaël, mais d’autres vont beaucoup plus loin et la vie de Melkisédeq devient une vraie saga : neveu de Noé, protégé du déluge par l’archange Michaël, il est reçu au paradis, réouvert pour lui, et y suit un enseignement qui fait de lui le Prêtre par excellence ; sa première mission après le déluge est d’enterrer le corps d’Adam conservé jusqu’à ce moment par Noé. L’emplacement de la tombe devient alors le point parfait, l’axe du monde : et miracle ce lieu élu est Jérusalem ! Melkisédeq ainsi devenu Prêtre pour l’éternité est le modèle parfait, symbole de la Tradition offert, sous les traits d’Abram, à chaque croyant.[16]
3°) Les apports Gnostiques
Il convient de préciser ici que nous entendons le terme « gnostique » dans son sens premier : philosophe de l’idée religieuse qui prétend avoir une complète connaissance de Dieu et de ses manifestations.
A ce titre et en rapport avec notre sujet deux textes sont particulièrement intéressants et quelques éléments à prendre en considérations.
- La légende Hébraïque de Melkisédeq
Il s’agit d’un texte retrouvé parmi les manuscrits de la mer morte et sans doute antérieur au 1° siècle, vraisemblablement avant la destruction du Temple. Le nom de Melkisédeq, « mon roi est justice » met en avant le rôle de juge et la vertu de justice qui sont étroitement liés à la fonction sacerdotale et au Temple : le Prêtre fondateur du premier Temple s’appelait Sadoq (être-juste), celui du second temple Jésus fils de Yéhosadaq (celui de Yahvé-a-justifié), second Temple qui fut restauré par Simon dit « le juste » tandis que le Maître de la communauté des Esséniens (auxquels certains exégètes ont rattaché Jésus-Christ) portait le titre de « Maître de justice ». Melkisédeq qui les a tous précédés est donc bien la source et le modèle de ceux dont la mission est de mener le peuple au seuil du monde nouveau, à l’instant choisi pour que soit rendue la justice. Il est le premier des juges de la fin des temps, en charge de juger les élus, les « Saints de Dieu ».
- Le second livre d’Hénoch
Cet ouvrage a connu une vie quelque peu complexe ! Composé en grec il ne nous est parvenu qu’au travers une traduction slave tardive (XIV-XVII° siècle). Les spécialistes continuent de débattre à propos de sa date de rédaction mais aussi de son origine juive ou chrétienne ; si on suit Bernard Barc[17] auquel nous empruntons ces données, l’œuvre, contemporaine de l’Épitre aux Hébreux serait finalement d’un auteur juif mais le texte aurait été remanié par des chrétiens.
L’idée centrale est que l’histoire telle qu’elle se déroule depuis le déluge ne fait que reprendre celle qui a précédé cette catastrophe, elle-même due à l’ingratitude des hommes vis à vis du créateur. Le Melkisédeq qui apparaît à Abram tout comme celui qui viendra juger à la fin des temps ont un ancêtre antédiluvien !
Dans cet ouvrage, dicté au patriarche Hénoch transporté pour l’occasion à travers les sept cieux jusqu’au trône de Dieu, nous retrouvons nombre de mythes qui fondent les grands courants religieux, aussi est-il intéressant d’en tracer en quelques lignes le scénario.
Hénoch dont le nom signifie « fais la dédicace du Temple » remonte auprès de Dieu après avoir laissé pour consigne à ses fils, dont l’aîné est Mathusalem, de demander au Très-Haut de se choisir un Prêtre ; or voici que Dieu bouleverse les usages et les règles en ne choisissant pas l’aîné de Mathusalem, Lamech, ni même l’aîné des petits fils, Noé, mais le jeune frère de celui-ci Nêr !
Nous retrouvons une donnée fréquente dans les mythologies et les textes sacrés : ce n’est pas l’aîné qui reçoit l’héritage ; les exemples sont multiples, que le droit d’aînesse soit perdu pour un plat de lentilles (Esaü) ou le choix du cadet fait par le patriarche ou le roi (Jacob qui deviendra Israël, Salomon désigné par David).
Et bien d’autres encore pour marquer que c’est le choix et l’élection qui prévalent sur les us et coutumes.
Mais reprenons notre histoire : de Noé sortiront les douze tribus dont celle des Lévi qui assurera le service du Temple ; de Nêr viendra Melkisédeq (qui remarquons le au passage a une généalogie) Nêr dont le nom signifie « lampe perpétuelle » et dont l’épouse, la mère de notre personnage, s’appelle Sophonim qui signifie « fin des douleurs », de là à imaginer qu’avec la vraie lumière qui jamais ne s’éteint le malheur disparaîtra il n’y a qu’un pas aisé à franchir ! mais l’histoire est plus dramatique (mélodramatique) car si Melkisédeq hérite des vertus de sa mère à l’instant de sa naissance c’est que celle-ci est morte en le mettant au monde ; d’une certaine manière notre personnage préfigure le christ revenu des enfers et sortant du tombeau ; il nait mais à une vie qui n’est pas celle du commun puisque aussitôt Dieu l’appelle à Lui, le met en quelque sorte « en réserve » dans l’attente du jour du jugement : ainsi le fils du premier Prêtre, lui-même Prêtre va-t-il exercer son sacerdoce dans l’autre monde, au ciel, tandis que les Lévites sont les desservants ici-bas. En fait Melkisédeq, être parfaitement saint n’aurait été envoyé bénir Abram que pour fonder un sacerdoce particulier, incarné dans des personnages d’exception comme Abram, David et enfin Jésus ! Ce dernier étant -selon nous et en n’engageant que nous- d’une certaine manière la synthèse des types rencontrés avec cet apport déterminant qu’est l’action : nous ne sommes plus en présence d’un personnage mystérieux plus ou moins insaisissable, Prêtre, roi et prophète mais du fils de l’Homme qui enseigne comment par son activité « hic et nunc » chacun prépare son accès à la renaissance dans l’autre monde, le jugement à venir étant en quelque sorte déjà prononcé et le verdict de clémence acquis par la réalité du sacrifice du christ.
Un manuscrit découvert à Nag-Hammadi[18] et dont on estime qu’il fut rédigé entre 150 et 225, établit que Jésus seul est le Prêtre céleste du très-Haut, ce que ne peuvent accepter certains gnostiques qui n’hésiteront pas à faire de Melkisédeq un personnage supérieur à Jésus. Est ainsi affirmé que Simon le mage, fondateur du gnosticisme est une réincarnation de Melkisédeq, « puissance de Dieu » dont le Christ n’est qu’une figuration : d’où il ressort évidemment que le gnosticisme est légitime et supérieur au christianisme ! Vers 375 il se crée même une secte, les melkisédéciens, qui fonde sa doctrine sur cette thèse en précisant que l’âme de chaque gnostique est en quelque sorte Melkisédeq et mène une guerre avec les puissances du Mal en vue d’établir un monde sur lequel régnera le moment venu le vrai Messie. La secte est bien sûr condamnée comme hérétique !
4) L’actualité religieuse plus ou moins récente de Melkisédeq
Il s’agit moins d’être complet, ce qui est tout à fait impossible sauf à écrire une « somme » qui requiert des compétences propres que de relever trois plus récentes occurrences de notre personnage.
- Melkisédeq et la culture indienne
Notre personnage n’est pas lié à la seule culture judéo-chrétienne. La culture religieuse hindoue connaît le personnage de Malik Yaztaq, ce nom étant une traduction de l’arabe (on reconnaît Melki/Malik, ce dernier terme signifiant roi en arabe). Chez les Hindous le personnage est un prophète en charge d’annoncer, d’organiser et de gérer le déluge ; à ce titre il porte le titre de « chakravartin » qui recouvre les fonctions réunies de « grand Prêtre » et de « souverain universel » (les souverainetés territoriales relevant des Rajah et autres maharajah) ; Malik Yaztaq est donc le souverain juge qui impose une Loi que ses subalternes ont pour mission d’adapter à chaque communauté humaine.
- Les visions d’Anna-Catherine Emmerich
Parmi les figures qui apparaissaient à Catherine Emmerich[19] celle de Melkisédeq est une des plus fréquentes ; elle décrit le personnage comme étant incontestablement un précurseur du Christ ; ainsi le voit-elle le présentant à Abraham qui était « celui dont Jésus se servit plus tard » ; lors d’autres extases elle détermine que le lieu où Melkisédeq fait l’offrande du pain et du vin est la vallée de Josaphat, nom qui signifie « jugement » et elle précise que c’est à ce même endroit que Jésus « passera, là à l’endroit où Melkisédeq offrit le pain et le vin. »
- Les Mormons et Melkisédeq
Les Mormons (« l’Église de Jésus-Christ des Saints des derniers jours » pour être exact) attachent une importance particulière au sacerdoce. Le fondateur Joseph Smith (1805-1844) a eu la révélation du Livre des Mormons en 1827 et a reçu la mission de rétablir la véritable Église de Jésus sur terre ; dès lors qu’il s’agit d’Église et de sacerdoce le personnage de Melkisédeq est incontournable puisqu’il est le prototype du Prêtre. Chez les Mormons le sacerdoce est constitué de divers degrés et ouvert aux garçons à partir de douze ans : c’est la prêtrise d’Aaron qui ouvre la voie à la fonction de « Prêtre de Melkisédeq » accessible à vingt ans ; la progression se poursuivra ensuite : « anciens », « Prêtre des 70 », « grand Prêtre », « évêque », « apôtre » pour espérer devenir finalement membre du « conseil des douze ». La logique du système n’est pas évidente mais la place de Melkisédeq bien établie, d’autant que nous l’avons vu plus haut, notre personnage est pour certains celui qui a la fin des temps devra juger les « Saints de Dieu ».
- Le catéchisme de l’Église catholique
Dans sa version la plus récente[20] le catéchisme présente les ordinations sacerdotales comme l’intégration dans un Ordre, considéré comme un corps constitué : dans l’antiquité romaine le mot « ordre » désignait des corps constitués au sens civil, surtout le corps de ceux qui gouvernent et le texte précise « ces corps constitués existent dans l’Église… l’ordination est bien le passage vers l’Ordre » ; ce texte constitue véritablement une novation, sujette sans doute à discussion car jusqu’alors la prêtrise « selon l’ordre de Melkisédeq » signifiait que le Prêtre recevait une charge, une mission d’origine divine, mais non qu’il devenait lui-même un être transcendant…
Mais laissons-là ces débats théologiques ! Relevons encore que si le Coran ne fait pas mention de Melkisédeq il faut garder à l’esprit que les Musulmans reprennent pour leur compte Ancien et Nouveau Testaments et qu’en outre pour les Chiites l’imam caché est parfois identifié à notre personnage. D’ailleurs Melkisédeq ne disparaît pas totalement car certaines figures bibliques paraissent être son reflet mais curieusement en « négatif » ! Ainsi le livre de Josué nous présente-t-il un roi de Jérusalem, Adonisedeq (« mon seigneur est justice ») menant une coalition qui s’oppose à la progression de peuple guidé par Josué en terre promise ; Dieu viendra au secours des hébreux et Adonisédeq finira emmuré dans une caverne (Josué, 10, 1-11). Son successeur, à son tour prisonnier, aura les pouces coupés, ce qui remarquons le l’empêche de saisir une coupe ou de partager le pain (livre des Juges 1, 4-7). Finalement ce n’est qu’avec David qu’une dynastie juive s’installera durablement à Jérusalem. De plus l’offrande du pain et du vin demeurera dans la tradition biblique la marque de la prise de possession ou de la promesse du pouvoir royal, avec l’ajout il est vrai d’un chevreau ou d’un agneau ; c’est bien l’offrande des fruits essentiels du labeur partagé entre l’homme et la terre qui témoigne et atteste d’un destin hors du commun.
Et pour notre part il paraît temps de quitter le monde des religions pour considérer les apports de Melkisédeq dans le monde ésotérique. Au demeurant il est clair que quitter le monde des religions n’est pas sortir de la dimension religieuse dans son sens le plus universel : la science de ce qui « relie » notre monde à un autre, l’univers dont nous connaissons l’organisation à celui dont les caractéristiques nous échappent.
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