par Jacques LITVINE
Le mystère des origines du Rite Écossais Philosophique peut être découvert avant même Ashmole dans la transmission kabbalistique des quatre mondes et de l'arbre séphirotique par le Zohar ou le Sepher Bahir.
La tradition orale ancienne en Avignon et dans le Sud-Est de la France, depuis le XIII° siècle, pourrait expliquer des similitudes avec ce Rite Philosophique et ésotérique , cet arbre mystique de l'homme supérieur.
Bien des auteurs font référence aux cabalistes et à la Kabbale dans leur approche de l'ésotérisme maçonnique. Au XVIII 0 siècle tout particulièrement, les allusions aux notions cabalistes sont fréquentes bien que peu ou mal définies. A cette époque, la kabbale a été citée très souvent dans un concept fort vague incluant la sorcellerie, les allégories fantastiques, la communication avec les esprits, la fabrication de l'or, la fantasmagorie ... Ce mélange de tradition s'intitulait Kabbale Chrétienne !
Montfaucon de Villars avec ses écrits du Comte de Gabbalis, les Lettres juives du Frère Boyer d' Argens en sont des exemples. Les soi-disant cabalistes chrétiens étaient nombreux et le concept cabaliste semble mal défini dans des esprits enfiévrés par les idées nouvelles du XVIIIe siècle. 189 Le terme Kabbale, qui englobait tout ce que nous venons de décrire, revêtait une aura de mystère, ce qui permettait à de nombreux escrocs, dont le plus détestable fut Cagliostro, de gruger une clientèle de naïfs ou de " gogos ", bien que dans l'ensemble, les écrits cités plus haut mélangeaient des notions de kabbale avec la théosophie et des notions généreuses d'huma nisme.
blier que la Kabbale, expression de l'ésotérisme juif, est née dans le Sud de la France et nombre d'authentiques théologiens, particulièrement en Avignon, bravaient les interdits de l'église catholique et en avaient une connaissance sinon approfondie - laissons cela aux rabbins - du moins en possédaient une approche réelle. Il n'en est pas moins également vrai que la topographie d'une Loge dans l'esprit Modems, et notamment le troisième degré, montre des rapports avec la structure cabalistique assez troublants. En Avignon, où le Rite Philosophique prit un essor remarquable, régnait une atmosphère spiritualiste et, parmi ce que l'on peut appeler l'inte lligentsia, on comptait des philosophes, des " hermétistes " dont les écrits comme ceux de l'Académie des Sages, du moins ceux qui nous sont connus, prouvent que la Kabbale était approchée non pas superficiellement mais dans un concept réel de recherche philosophique, de théologie mais aussi théosophie et d'histoire.
Ceci montre que la Maçonnerie locale, écossaise en presque totalité, s'imprégnait profondément de cette morale ou philosophie judéo-chrétienne. Ce petit essai sur la Kabbale tente de sms1r les origines ésotériques de cette Maçonnerie écossaise philosophique qui présente des caractéristiques marquantes, la rendant différente des autres rites, quoique tout à fait orthodoxe sur le plan général de l'idéal maçonnique.
Par contre, il n'entre en aucune façon de faire montre d'une science que je ne possède pas, dans une tradition qui n'est pas la mienne, mais de tenter de comprendre 190 et refaire la démarche intellectuelle que des lettrés chrétiens du XVIII' siècle ont pu effectuer en leur temps. Le terme Kabbale ou Cabale concerne la partie orale de l' ensei gnement traditionnel israélite. Science secrète au départ, elle fut mise par écrit aux xne et XIII' siècles, mais est toujours discutée, commentée et en éternel renouveau.
Pour bien la comprendre, il faut un guide spirituel et être un initié. N'étant pas un initié mais seulement un curieux, je présente au lecteur qui le serait toutes mes excuses pour le caractère superficiel de cette approche. Une école cabalistique, dans les années 1200, fleurit en Espagne, Occitanie et Provence, dont le Sefer Bahir ou Livre de la Clarté fut l'œuvre majeure.
C'est dans le Sefer que l'on trouve les premières descriptions des séphiroths, ce qui peut se traduire par âme ou émanation ou encore " vie intérieure du dieu caché ". De cette époque, date le Zohar ou Livre de la splendeur. Ce dernier traité, gnose entremêlée de néoplatonisme, référence de la mystique israélite, donne une description de la vie de la divinité par le biais des séphiroths que d'aucuns décrivent comme " l'arbre mystique de l'homme supérieur ".
Pour le Zohar, quatre mondes forment la création Le premier monde est au delà de toute conception humaine, il est infini mais est également émanation baignant la création par le biais des séphiroths. Ce monde séfirotique ou monde d'émanation, influe le monde de création ou deuxième monde, qui crée à son tour un monde de formation et enfin le monde de l'action.
Cet Arbre de vie a pour origine un monde de pure volonté pouvant se satisfaire en lui-même. Ce monde serait resté immobile pour l'éternité si Dieu, n'avait décidé le commencement des jours. 191 Dieu est Dieu et rien ne peut être comparé à Dieu ! La Kabbale présente donc plusieurs mondes en dehors du monde de l'inconcevable. Le premier monde est celui de celui dont on dit : " Je suis ce que je suis. " Extrait de Kabbalah de Zev Shimon Halevy
Ce monde suivi de trois mondes, le monde de création ou Beriah, celui de la formation puis celui de l'accomplissement et les séphiroths, éléments de communication, forment trois colonnes de rayonnement vers le monde où nous nous mouvons, la colonne de la grâce, celle de droite et enfin celle du milieu, colonne de la connaissance (voir planches, p. 196), nous y reviendrons en détail. Le monde incognissible est celui du dieu de transcendance qui se nomme Ayin, c'est-à-dire le néant, car Dieu est au-delà de l'existence. Mais il n'est pas davantage en-deçà ou au-delà de celle-ci, il n'est pas davantage mouvement ou immobilité, il n'est nulle part, il est le grand néant. Il est l'inconcevable.
Ayin-Sof, signifie l'Éternel. Celui-ci est le nom du dieu, de celui qui est partout. Ayin-Sof est le Un, si Ayin est le zéro. Il est l'ensemble de ce qui est et de ce qui n'est pas, il est l'immanent, le tout absolu, mais dans un concept moins immatériel qu'Ayin. Il n'a pas d'attributs, car ceux-ci ne peuvent se manifester que dans une existence, or une existence est finie et le domaine de Ayin-sof est infini.
La tradition orale de la Kabbale dit qu'il y avait une non-existence préalable et Dieu enleva le néant absolu d'un endroit, afin de permettre à un néant d'apparaître et ainsi à un miroir d'existence de se manifester. Cet acte zimzum ou contraction est défini dans la parole rabbinique : " La place de Dieu est le monde, mais le monde n'est pas la place de Dieu. " 192 De Ayin-Sofor, c'est-à-dire la lumière infinie qui entoure le néant, émane un rai de lumière qui permet la communication des expressions réciproques ; il communique le plus fréquemment de la périphérie vers le centre.
Ce rai ou rayon est appelé kav ou rayon de la volonté divine et se manifeste en dix étages d'expression, ce qui est rappelé également dans la parole rabbinique : " Le monde fut appelé à être par dix commandements divins.
" Au XII1° siècle, ces commandements furent appelés sephiroths, expression des attributs divins qui resteront éternellement dans un canevas traditionnel jusqu'à ce que Dieu les fasse évanouir avec le néant dans l'abîme du néant absolu. Cette définition est à méditer car elle explicite toute la finalité du monde suivant la religion hébraïque. Avec l'aide du Zohar essayons de comprendre ces Séphiroths.
Ils furent désignés comme dix nombres dans le Livre de la formation (Sefer Yetsira); Le Zohar décrit les séphiroths comme des signes immergés dans les profondeurs de Kéter, la première Séfira. La Séfira peut être l'ensemble des dix termes essentiels de la pensée cabaliste, mais aussi Kéter l'inaccessible, nous verrons cela plus loin.
Les arbres séphirotiques, bien que relevant d'un même schéma, peuvent présenter diverses applications représentées par différentes interprétations de l'arbre, mais nous n'aborderons pas ce problème qui reste décidément du domaine rabbinique. Les séphiroths sont éventuellement substances ou émanation de la divinité et la divinité est déployée en elles :
" Elles sont la force sans limites dans la limite. " Ce sont des entités vivantes mais sans aucun statut philosophique, elles nomment la vie divine et travaillent dans l'incommensurable à donner des limites à son excès, bref à canaliser le débordement 193 de l'incommensurable sans jamais l'empêcher.
Les Séphiroths sont ordinairement dix : - Kéter : la couronne co-extensive au En-Sof, est décrite comme l'air qui environne. Elle désigne l'ouverture, le par delà de toute mesure ; Kéter est la première Séfira. Elle est source des sources, tête blanche située au sommet de l'arbre des Séphiroths et totalement inaccessible. Kéter coexiste avec En-Sof, mais n'est pas une émanation de celui-ci. Si nous nous référons à la représentation séfirotique, Kéter est assimilable par analogie au G, mais non pas au Vénérable Maître comme d'aucuns l'ont décrit. Au centre de l'étoile flamboyante, Kéter coextensif de la divinité est omniprésent en Loge. - Hokhma, la sagesse : issue de la précédente, mais y étant incluse sous d'infimes traces, c'est Hokhma qui est au commencement des Séphiroths et au commencement des influx qui nourriront les hommes.
Et là est la représentation du Vénérable Maître, qui donne la lumière aux travaux de la Loge. Cette séfira, appelée Père, émet une source de lumière et se nomme également pensée ou volonté. - Bina, ou discernement ou toute intime, ou la voix qui unie à Hokhma est souvent appelée mère et est la dernière des trois Séphiroths de tête coiffant les sept autres comme le toit d'une maison. Hokhma au sud et Bina au nord sont en résonance mais émettent deux lignes de force. La ligne de droite provenant de Hokmah parviendra à Malkhout en passant par Hessed et Netsah. La ligne de gauche part de Bina en passant par Guevoura et Hod, mais il existe une ligne centrale qui ira de Kéter à Tiffereth en étant relayée par Daat (la connaissance), autre ligne de mise en tension entre Hokhma et Bina.
L'interaction, la mise en tension est évidente et les points d'origine sont les deux piliers principaux, nord et sud, 194 procédant de l'immatériel (Bina) et de la sagesse (Hokhma). La signification ésotérique en est donnée par la planche 3 et par les explications suivantes. Bina donne ainsi la première, l'accès au connaître, mais étant l'intelligence immatérielle ne peut être représentée en Loge et forme le quatrième pilier absent. - Hessed ou Sud, chaleur, couleur blanche, est le bras droit de l'arbre séfirotique, elle est générosité, don et récompense. - Guevourah, ou rigueur, est le bras gauche de la divinité appelée Nord. De couleur rouge, c'est d'elle que vient la punition, la justice qui châtie.
Ne peut-on ainsi assimiler la colonne nord, celle de gauche, procédant de Binah, à la colonne que dirige le second Surveillant, chargé de l'instruction des Apprentis et seul juge des récompenses accordées à ceux-ci. Elle est la colonne de l'étude silencieuse et introspective, et la colonne Sud, couronnée par Hessed au midi, celle du premier Surveillant qui accorde en force, la gloire de la maîtrise. - Tif.feret, peut se traduire par beauté, magnificence. C'est l'aspect masculin de la divinité, parfois nommée soleil ou degré de Jacob. Réunie par la voie centrale à Kéter, voie centrale appelée corps, elle résume et intègre les six Séfiroths inférieures. Tifferet aboutira à Yessod. - Netsah, triomphe, caractérisée comme jambe droite des Sefiroths, elle se rencontre cependant parfois à gauche c9) dans certaines variantes interprétatives. - Hod, retentissement ou huitième Séfira, forme le triangle inférieur avec Hessed ou Yessod (la base). - Yessod ou fondement, récolte l'ensemble des influx provenant des Séphiroths et les introduit dans le Malkhout. Son synonyme le plus fréquent est le juste. 195 - Malkhout ou règne, est le conducteur et souverain du monde, aspect féminin de la divinité elle agit par le biais de Yessod. Le thème du Zohar est l'union de Tiffereth et Malkhout ou l'union du ciel et de la terre, thème cher au grade de Maître en Franc-Maçonnerie.
Non seulement la position des Séphiroths est remarquable, mais aussi " le fait de la division trinitaire qui imprime un caractère particulier à leur essence métaphysique. " Ce mouvement est une conséquence de la loi des contraires, constituée par deux extrêmes et un moyen, c'est-à-dire deux opposés et un médiateur.
Comme nous l'avons déjà dit, à l'origine les Séphiroths étaient trois : la couronne, la sagesse et la base, ou la couronne, la pensée et le fondement, le fondement étant ce par quoi les Séphiroths agissent sur l'univers. L'arbre Séphirotique a été traduit de tous temps par les kabbalistes en visions plus ou moins anthropomorphiques et, par exemple, dans le Livre de la Splendeur qui date du XII1° siècle, une approche très anthropomorphique influença les kabbalistes notamment du XVIIe et XVIIIe siècle.
La description en est inversée et débute par le monde (Malkhout); l'arbre est donc à l'envers des descriptions usuelles. Ceci donne la représentation suivante. 196 Kether l '"' Séphire Com111e11ceme11t des tourbillons union avec Dieu Binah 3' Séphire Satume (Al'Aql) visùm de douleur Guebourah 5' Séphire Mars (A.l Walun) vision de puissance Hod 8' Séphfre Mercure (Al Fikr) vision de splendeur Yesod 9' Sépldre La Lune (An Nafs) vision du mécanisme de l'Univers Malkouth J(l Séphire Splzère des éléme,its, la Terre Expérience spirituelle connaissance et conversation du saint Ange gardien H'omah 2• Séphire Le zodiaque (Ar Ruh') vision de Dieu H'esed 4' Séphire Jupiter (Al Himmah) vision d'amour Netzah' 7' Séphire vision de beauté triomphrmte 197
Ainsi nous devinons que la conception des Séphiroths est multiple, sujette à d'interminables discussions assez stériles, mais qui peuvent se résumer à deux conceptions principales dont la plus fréquente, extensive et traitant de l'arbre des quatre mondes, les deux mondes centraux faisant trait d'union entre l'éternel et le temporel, entre le divin et l'univers, semble bien répondre à toutes les questions quant à l'origine des piliers, candélabres, position des officiers dignitaires
L'ensemble des Séphiroths peut être considéré comme un véhicule vivant qui a évolué pendant des millions d'années et est basé sur des principes qui, bien qu'en relation avec les conditions terrestres, prennent leurs racines dans les archétypes qui gouvernent notre existence. Pour la Kabbale, le monde peut être décrit comme quadruple : émanation, création, formation et action.
Le premier Monde (Exodus 26) est blanc, et sa radiance revêt les différentes formes d'Ayin ou Ehyeh qui, par les Elohims, est relié à Kéter, première manifestation du monde bleu.
Le second monde, le ciel (Beriah) lequel à son tour donne naissance à une colonne du nord où siègent l'intellect passif, l'émotion passive, tandis qu'au sud, se lient l'intellect actif, l'émotion active, et que par le centre s'écoule une filiation de connaissance, de personnalité (ego) formant le troisième monde rouge de sang et de terre (Asiyayh), union du ciel et de la terre, pour en arriver au quatrième monde, celui de l'Occident, union réalisée et représentant la matérialité du corps.
L'homme possède ces quatre mondes en lui-même dans les degrés correspondant à la divinité, l'esprit, le psyché et le corps. Ce microcosme contenant l'image de la divine présence gît en nous-mêmes par cette hiérarchie des quatre mondes et l'échelle de Jacob est le symbole de la quasi inaccessibilité à la perfection.
198 Comme nous le disions au début, Avignon, et peut-être Marseille, abritaient des écoles kabbalistes et il est dit notamment par Thory et Gould que les écoles de philosophie imprégnaient fortement les travaux des Loges écossaises philosophiques.
Nous n'iront pas jusqu'à dire comme Thory que le rite " a toujours été mystérieux quant à ses origines" et de faire remonter celui-ci à Ashmole (1622), quoiqu'il soit évident que la Kabbale, comme l'alchimie spéculative jouèrent un rôle important dans le dessin, la conception et les travaux tant de ce rite, que de tous les rites. A nous de méditer et étudier cette éventualité rayonnante.
En aucune manière, je ne puis affirmer que cette théorie sur une des origines du rite soit exacte. Je trouve simplement que les similitudes sont assez frappantes pour qu'un lettré, autrement qualifié que le touche-à-tout que je suis, se penche un jour sérieusement sur ce concept.
De toute façon, il n'est pas inutile pour un jeune Maître Maçon de posséder des rudiments d'une science sacrée pour des millions d'hommes. 199 BIBLIOGRAPHIE - GOLD, History of Freemasonry, vol. 5. - THORY (C.E.), Histoire de la fondation du Grand Orient de France, Paris, 1812. - Sefer Bahir, collection les 10 paroles, éd. Verdier, 1989. - Zohar, éd. Verdier, Paris, 1989. - SHIMON HALEVI (Zev Ben), Kabbalah, pp. 5-7, Theanes and hudson, London, 1979. - Zohar, vol. 2, pp. 23-27, éd. Verdier, Paris. - Zohar, vol. 2, pp. 23-29, éd. Verdier, Paris. - Rite Écossais Philosophique, Catéchisme d'Apprenti, Marseille, Avignon, Bruxelles. - Zohar, vol. 1, p. 122, éd. Verdier, Paris. - SEROUYA (Henri), La Kabbale, p. 252, éd. Grasset, 194
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