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Loge de Recherche Laurence Dermott

Rassembler ce qui est épars, rechercher par thème.

Le travail martiniste

Publié le 27 Juillet 2026 par T.D

Ce travail a été élaboré à partir des « Cahiers de l’Ordre Martiniste » De nombreuses phrases sont directement tirées de ces « Cahiers » Il apparaît donc difficile de pouvoir donner pour chacune d’elles les références du « Cahier » ou de la partie d’un « Cahier » d’où elle fut tirée.
L’objectif du Martinisme est la Réconciliation, suivie par la Réintégration du genre humain grâce à l’évolution spirituelle de chaque être humain.


Le processus de l’évolution spirituelle de l’homme est la reconstitution de l’Homme Esprit. Elle se déroule en quatre étapes selon Louis Claude de Saint Martin : Les quatre Hommes – L’Homme du Torrent, l’Homme de Désir, le Nouvel Homme et le Ministère de L’Homme-Esprit.
Le Martinisme est une façon de parcourir le chemin de l’évolution spirituelle où le but de chacun est d’être heureux en donnant l’occasion à l’être tout entier de s’épanouir.
Le Martinisme nous propose une voie de transformation intérieure faite d’étude et de travail sur soi qui demande une humble et grande persévérance où la connaissance et la pratique se complètent.
Le martiniste est invité par son travail :

  • à faciliter la transparence de l’âme à travers l’écran de la personnalité ;
  • à se laisser inspirer par les mondes spirituels afin de s’emplir par le Divin ;
  • à passer de la connaissance à l’expérience, puis de l’expérience à la transformation.

Il atteindra alors la paix intérieure, l’état de contentement et la certitude d’un état intérieur unifié. Alors il ne se posera plus de question, il s’adaptera à chaque instant et deviendra canal. Il sera au service de l’individu ; il aimera intelligemment ; il pratiquera la charité.


Les modalités de la voie initiatique proposée par le Martinisme sont : le travail individuel et le travail en groupe. Ces deux sortes de travaux sont complémentaires :
- Par le travail individuel, les différents corps constitutifs de l’homme s’harmonisent.
- Par le travail collectif, le martiniste devient de moins en moins le jouet des émotions, de l’intellect et de leur alternance.


Trois possibilités d’avancement se présentent, trois Voies traditionnelles : La Voie de l’action, la Voie de la connaissance et la Voie du sentiment où le cherchant utilise ses facultés du cœur, celles de l’intelligence ou celles de la volonté.
L’homme qui emprunte ces trois voies se reconnaît dans l’un des quatre stades successifs de son évolution : Homme du Torrent, Homme de Désir, Nouvel Homme et Ministère de l’Homme Esprit.
Louis Claude de Saint Martin utilise l’expression « Homme du Torrent » pour se référer à l’étape de la vie où l’homme se sent pris dans les eaux d’une vie trépidante. Après avoir vécu une longue période immergé dans le fleuve de la vie, il deviendra une pierre polie, un galet.


L’eau du fleuve nous renseigne sur le « comment de la chose » ; la pierre polie et sa qualité nous renseignent sur le pourquoi elle est emportée ou pourquoi elle reste tranquille au fond du lit du torrent.
Belle analogie avec l’homme qui, cherchant à s’opposer au flot des désirs, se voit finalement emporté par ceux-ci.
Mais le galet qui, au fond du lit du torrent, polit parce qu’il n’a fait que subir, est encore bien loin de l’état de pierre « taillée » : une dimension manque.


Pour devenir cette pierre taillée il faut agir, passer du passif à l’actif. Devenir Homme de Désir. Le désir de purification, de transformer le galet en pierre taillée, de devenir le « Nouvel Homme »
Le désir est le moteur de la vie. Face aux désirs provenant de l’inconscient, trois possibilités se présentent :
- soit les désirs sont assouvis et d’autres désirs les remplacent ;
- soit ils sont inassouvis et la frustration provoque une révolte ;
- soit ils sont inassouvis et, en l’absence de réaction, l’Homme du Torrent tombe dans la dépression.


Quand l’Homme du Torrent a fait le tour de toutes ces possibilités il est appelé par un autre désir qui le forcera à agir et non plus à réagir ; il comprend qu’il doit mettre en pratique l’Adage de Delphes : « connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les Dieux ».


La connaissance de ses propres ressources lui permettra de lâcher prise, puisque cette connaissance de soi donne confiance et permet d’agir en rapport avec sa mesure. L’homme est donc appelé à se transformer. Il ne s’agit pas de « devenir autre » mais de lâcher ce qu’il n’est pas pour laisser apparaître ce qu’il est vraiment.
Ici, l’Homme du Torrent se tourne vers les choses de l’Esprit, celles dont il est dit que « plus on en donne, plus on en a ». Il passe du domaine de l’avoir à celui de l’être : son désir est celui de retrouver l’Un pour s’y fondre, en devenant Un.
L’Homme de Désir est celui qui entre dans la vie consciente.
Le Nouvel Homme est un homme en constant devenir. Parce qu’il n’est plus attaché au passé et qu’il ne spécule plus sur un avenir hypothétique, il est nouveau. Il est sans peur, sans regrets et plein d’espoir. Avec un esprit de sacrifice, il se voue au service des autres.


Le Ministère de l’Homme Esprit est plus un état d’être qu’une étape dans l’évolution spirituelle. Comment, alors, exprimer le Ministère de l’Homme Esprit ? Comment ce qui naît au plus profond de notre âme pourrait être exprimé autrement que par la beauté et la poésie, qui sont au-delà de la nature discursive du mental ? A ce stade, l’action est-elle encore une question ? Ne faudrait-il pas simplement s’ouvrir à la grâce et la recevoir ?
Dans la voie initiatique, le questionnement est utilisé comme outil d’avancement dans le chemin ; le cherchant pose les questions en toute humilité, en toute sincérité, disposé à accepter la ou les réponses. Les deux qualités, humilité et acceptation, naissent alors chez celui qui prend conscience de ce qui lui manque, de ce qu’il a déjà et qui cherche ce que l’homme est vraiment.

* * *

Le travail intérieur n’a pas plus de règles que d’ordre pré-établi. En voici quelques étapes :
- remettre l’ego à sa place.
- ne pas se sentir dépendant (d’une personne ou d’une chose).
- cultiver la tolérance, ou mieux, l’amour en toutes circonstances.
- se sentir heureux en toutes circonstances.


Ces étapes demandent de la discipline et de la persévérance, du courage, une profonde connaissance de l’histoire de l’humanité et des lois occultes, ainsi que de la confiance en la divine providence.
Regardons maintenant de plus près chacune des vois traditionnelles.


En empruntant la voie de l’action, l’homme va combattre à l’intérieur de soi l’indolence, l’indifférence et l’apathie qui composent l’inertie. Agir c’est combattre l’égoïsme qui se traduit par la recherche du plaisir et la fuite de l’effort.
Dans cette voie, le discernement est plus que jamais nécessaire et l’humilité la première des qualités à développer. Cultiver la volonté et l’altruisme, pratiquer une discipline spirituelle et apprendre à se contrôler sont les autres qualités à développer sur cette voie. Le don gratuit et le service seront donc les idées clés sur la voie de l’action.


En empruntant la voie de la connaissance, l’homme va apprendre à distinguer ce qui favorise son progrès spirituel et ce qui va à son encontre.


L’étude ouvre les portes au discernement, mais il ne faut pas perdre de vue, que le premier objet d’étude est soi-même : on doit s’observer sans complaisance. L’étude constitue, pour ainsi dire, la partie « théorique » du cheminement initiatique. La connaissance peut rester lettre morte si l’homme n’a pas une rigueur intérieure et s’il ne la met pas au service de son prochain.


L’homme sur la voie de la connaissance, prend à un certain moment la juste mesure de sa place au sein des prodiges de l’univers et le rôle qu’il peut y jouer est sensiblement remis en cause.


C’est la profonde connaissance de la faiblesse humaine qui est à l’origine de la tolérance. Et cette connaissance ne peut dériver que de l’expérience. La voie de l’action et la voie de la connaissance sont donc intimement liées.


Une vigilante attention, l’ouverture d’esprit et la faculté de s’émerveiller seront les qualités à développer sur la voie de la connaissance. Étude et discernement seront les idées clés sur cette voie.


Sur la voie de la dévotion, le sentiment ---et pas l’émotion ! -- est, sinon le résultat, la première des qualités à cultiver. L’affectivité cache souvent un désir actif et intransigeant de possession. Une véritable attitude dévotionnelle et pleine de respect fait en sorte que l’ego s’en trouve, pour ainsi dire, nettoyé et que la personnalité est remise à sa juste place. L’amour impersonnel ou agape peut alors se développer.


La dévotion totale exprime la soumission de l’être existentiel à l’être intemporel, que ce soit sous la forme de prières, de louanges ou d’actes généreux, au niveau collectif ou individuel. Elle peut s’exprimer par la compassion envers autrui, reconnu alors comme la demeure du Divin.


Concrétiser en œuvres la compassion consiste à aimer l’autre tel qu’il est et non tel que nous voudrions qu’il soit. Amitié, sympathie et compassion seront les qualités à développer sur cette voie. La charité sera l’idée clé sur la voie du sentiment.


La voie martiniste ou voie unitive prône l’harmonieux développement, simultané autant que possible, de la volonté, de l’intellect et du sentiment. Elle se traduit par :
- la pratique d’une discipline. Si elle est orientée vers la spiritualité elle est féconde ; autrement, elle risque de se traduire par une recherche de pouvoir,
- la concrétisation des meilleures intentions et compréhensions intellectuelles qui autrement resteraient de pures utopies,
- la manifestation des meilleurs sentiments provenant du cœur, qui autrement resteraient philanthropie spéculative.

* * *

Quelques mots sur le travail collectif :
Le travail collectif est accompli au sein d’un Groupe.


Un rituel précis, éminemment symbolique, ouvre et ferme les réunions de travail. Ce rituel, propre à l’Ordre Martiniste, favorise la prise de conscience de la destinée transcendante de l’être humain. La mise en pratique du Rituel touche les trois plans de l’homme : le plan physique est mis en ordre et préparé ; le plan du sentiment est nourri par la fraternité et la tolérance régnante ; sur le plan mental, l’augmentation des connaissances enrichit l’être sur le chemin de la sagesse.


Les thèmes traités ont trait à l’ésotérisme ou à la spiritualité et le « côté caché » parlant aux yeux de l’âme est toujours recherché et favorisé.


L’objectif de chaque réunion est la formation du groupe en tant qu’unité. En fin de réunion, le Groupe étant formé, c’est au Frère ou à la Sœur Inconnu de donner les conclusions du Groupe.


Le processus de Réconciliation étant mis en œuvre, celui de la Réintégration suivra. Alors, tels des atomes d’une même unité, les membres du Groupe se dirigent vers le centre du Temple où le travail collectif est couronné par la Chaîne d’union et de prière.


Le principal obstacle au travail du martiniste est que l’ego tient, coûte que coûte, à continuer d’exercer sa primauté sur notre nature inférieure. Celle-ci ne peut, seule, l’en empêcher. Y parvenir et entreprendre le travail de transformation intérieure consiste, pour le martiniste, à clairement saisir les habitudes et le mode de fonctionnement de ses corps physique, astral et mental, ainsi que d’analyser le pourquoi de ses penchants et de ses attitudes en s’interrogant sur leur origine. Alors seulement l’homme pourra petit à petit, les contrôler et en conserver la maîtrise. En même temps, il développera sa volonté, son imagination et ses affects.


Étude et travail sur soi doivent aller de pair. Prière, méditation et revue du soir font partie de ce travail sur soi que vient compléter l’étude. Alors, la voie intellectuelle ne s’efface pas mais laisse la primauté à la voie cardiaque, faite autant d’amour que de sagesse et dont l’action qui en résulte est la plus noble des actions : celle de révéler l’Homme, le Nouvel Homme.


Après les épreuves, après avoir fait preuve de patience et de persévérance, après avoir développé le potentiel d’amour et de service qui sont en lui, le martiniste acquiert la faculté d’agir. Le martiniste est alors en mesure de semer à son tour. Il est Supérieur Serviteur Inconnu.

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JMartines de Pasqually, Willermoz et Saint Martin : la rencontre(extrait)

Publié le 27 Juillet 2026 par T.D

Mon dernier travail :
La Rencontre " a pour but de vous faire découvrir, les vies, les doctrines et les relations de trois des plus importants personnages de la Franc-Maçonnerie.
Ils nous ont légué un héritage fondamental, sous forme d'écrits et de rituels.
Martines de Pasqually a été le créateur de l'Ordre des Elus Coëns, Willermoz du Régime Ecossais Rectifié et Saint Martin inspira le système qui devait porter son nom, le Martinisme.
Ils ont vécu tous les trois pendant les " années décisives " de la maçonnerie, le 18ème siècle où tous les systèmes de hauts grades actuels se sont mis en place.
La Providence les a fait se rencontrer en 1766 pour Pasqually et Willermoz et en 1768 pour Pasqually et Saint Martin.
De 1768 à 1772, date du départ de Martines à St Domingue, leurs vies se sont croisées, l'un visitant l'autre, le troisième travaillant pour le premier..
De cette rencontre, mes Frères, il est sorti des doctrines et des systèmes, à la fois complexes et organisés.
Nous avons décidé de vous présenter Joachim Martines de Pasqually, Jean-Baptiste Willermoz et Louis-Claude de Saint Martin en imaginant un débat post-mortem, où ils se présenteraient puis exposeraient leurs doctrines et enfin, sous forme d'interview croisées, ils évoqueraient leurs relations, parfois conflictuelles, mais surtout respectueuses et admiratives.
JOURNALISTE : Mes frères Joachim Martines de Pasqually, Jean-Baptiste Willermoz et Louis-Claude de Saint Martin je vais tout d'abord vous demander de vous présenter.
Dom Martines à vous l'honneur
MP : Merci. Mes Bien Aimés frères, je m'appelle Joachim Martines de Pasqually, je suis né en 1710 à Grenoble. Mon père était d'origine espagnole et ma mère française.
On dit ne savoir que peu de choses de ma vie. Et pourtant de culture classique, j'ai embrassé la carrière des armes en 1737. J'ai servi en Espagne en Corse et en Italie avec le grade de lieutenant.
En 1754, j'ai quitté l'armée pour me consacrer entièrement à ma vie spirituelle.
Cela n'a pas été chose facile, même si l'époque s'y prêtait.
Pour terminer avec ma vie profane, j'ai épousé en 1767 Marguerite- Angélique de Colas de Saint Michel qui m'a donné deux fils dont l'un est malheureusement mort en bas âge.
Je suis parti en 1772 pour St Domingue, pour le recouvrement de la succession d'un de mes lointains parents. J'y décéderait deux plus tard avec le sentiment d'avoir accompli l'œuvre de ma vie.
JOURNALISTE : Dom Martines, parlez nous de votre engagement maçonnique.
MP : en 1754, je suis arrivé à Montpellier avec une mission que je définirait ainsi : je ne suis qu'un faible instrument dont Dieu veut bien, indigne que je suis, se servir pour rappeler les hommes mes semblables à leur premier état de Maçon, afin de leur faire voire véritablement qu'ils sont réellement hommes-Dieux, étant créés à l'image et à la ressemblance de cet Etre tout-puissant.
Mon père, Franc Maçon, avait reçu de Charles Edouard Stuart, en 1738, une patente qu'il était autorisé à me transmettre. Après avoir longuement étudié la religion de mes ancêtres, la Bible et surtout l'Ancien Testament, mais aussi le Talmud et la mystique juive, j'ai décidé de créer mon Ordre maçonnique.
Pendant 20 ans, jusqu'à ma mort, je me suis entièrement consacré à la formation et au développement de cet Ordre en ouvrant des temples à Montpellier, Avignon, Marseille, Toulouse , Lyon et à Paris où je suis venu en 1767 et où j'ai initié les Frères Willermoz et Saint Martin.
JOURNALISTE : merci Dom Martines pour cette présentation qui nous permet de mieux vous connaître, je passe la parole à Jean-Baptiste Willermoz.
JBW : la première chose que je voudrai faire avant de vous parler de moi est de remercier le Grand Architecte pour m'avoir fait rencontrer mon Maître Martines ici présent et pour m'avoir accordé une très longue vie..94 ans dont 74 consacrés à la Franc-Maçonnerie, j'ai eu tout le temps pour créer mon Régime et je le dois à la bienveillance de Notre Père à Tous.
Je suis né à Lyon en 1730 ;
Ma vie profane et mon activité de marchand de soieries à été tout entière au service de la Franc-Maçonnerie.
J'ai été initié à 20 ans. Deux ans après, je suis devenu Vénérable de ma Loge..A l'époque et pour peu que vous soyez dévoué et motivé, l'Ordre n'imposait pas les délais qu’il vous impose aujourd’hui... Et c'est heureux car je n'imaginais pas alors, l'ampleur de ma mission.
Jusqu'en 1772 je me consacre tout entier à la pratique des nombreux grades en vigueur à cette époque. Je fonde la Loge " La Parfaite Amitié " en 1753 et m'implique dans la Grande loge des Maîtres Réguliers de Lyon.
En 1767, j'ai la chance de rencontrer Dom Martines et d'être admis dans l'Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l'Univers.
J'ai trouvé ce que je cherchais, un enseignement profond reposant sur des bases fondamentales et des pratiques rituelliques de haut niveau.
Je me souviens avoir écrit à cette époque " Quelques heureuses circonstances me procurèrent dans un de mes voyages d'être admis dans une société bien composée et peu nombreuse dont le but, qui me fut développé hors des règles ordinaires et me séduisit. Dès lors tous les autres systèmes que je connaissais (car je ne puis juger de ceux que je ne connaissais pas) me parurent futiles et dégoûtants. C'est le seul où j'ai trouvé cette paix intérieure de l'âme, le plus précieux avantage de l'humanité relativement à son être et à son principe. "
Cependant et mon Maître me pardonnera mais déjà à cette époque, je constate qu'il manque une organisation solide et efficace pour transmettre ces savoirs.
Louis Claude de St Martin, après le départ de notre Maître pour St Domingue, me fait la joie et l'honneur de venir s'installer chez moi à Lyon. Nous y avons de fructueux échanges sur nos doctrines et notre vision de la Franc-Maçonnerie.
Après le départ de Dom Martines, le Grand Architecte de l'Univers m'a permis d'entendre parler d'un système intéressant et bien organisé et de contacter son fondateur Karl von Hund.
INTERRUPTION
JOURNALISTE : Je crois que notre frère Karl von Hund est dans notre atelier.. Mon Frère pourriez-vous nous dire quelques mots sur votre Rite ?
KVH (l'invité surprise)
Mes frères résumer en quelques mots l'œuvre de toute ma vie.. Pas facile.
J'ai bâti mon système maçonnique en Allemagne entre 1751 et 1755, sur les fondations de l'Ordre du Temple ; Notre but, poursuivre l'œuvre d'Hugues de Payns et de ses chevaliers. L'Ordre du Temple n'est pas mort avec Jacques de Molay..Certes il a été dissout par la papauté, mais à resurgit au travers de la Franc-Maçonnerie.
Mon grand regret est de ne pas avoir été suivi par mes frères allemands qui après m'avoir fait confiance, se sont ralliés aux idées du Frère Eques Ab Eremo ,ici présent, au Convent de Wilhelmsbad, 6 ans après ma mort en 1782. Penser que qu'il n'y a qu'une filiation spirituelle entre l'Ordre du Temple et la Franc-Maçonnerie est pour moi une hérésie.
Puisque vous me donnez la parole mon Frère, j'ajouterai que j'ai le sentiment d'avoir été utilisé par notre Frère Willermoz qui s'est servi de l'organisation de mon Système pour développer le Régime Ecossais Rectifié et j'avoue trouver cette attitude peu fraternelle.
JOURNALISTE : mon Frère Jean-Baptiste, vous avez la parole
JBW : je tiens à remercier mon Frère Karl von Hund. Sans lui, sans ses enseignements, sans son aide et l'appui de son envoyé, le Baron von Weiler, je n'aurai jamais pu créer les base du Régime Ecossais Rectifié.
Notre Frère Karl a su créer un système solide, complet avec des protecteurs puissants et c'est grâce à son intermédiaire que j'ai pu rentrer en contact avec eux et imposer ultérieurement mes idées à Wilhelmsbad.. Cependant sa doctrine était sa faiblesse. Penser qu'un Ordre officiellement dissout pouvait revendiquer ses richesses et ses terres était non seulement dangereux politiquement, mais sans fondement historique.
La Franc-Maçonnerie est l'héritière spirituelle de l'Ordre du temple et c'est cet héritage qui est transmis dans les rituels du Régime Ecossais Rectifié, cet héritage avec la puissance de la doctrine de Dom Martines.. Mais j'en reparlerai ultérieurement ;
JOURNALISTE : revenons à votre parcours maçonnique.
JBW : après Wilhelmsbad je me suis consacré à la rédaction et à la mise en place des rituels du RER, à son organisation et à son développement. En 1809 j'ai pu terminer la rédaction du 4ème Grade, le Maître Ecossais de St André.
A la fin de ma vie, j'ai découvert le magnétisme et le mesmérisme, en obtenant des cahiers d'instructions de l'agent inconnu. Expérience passionnante qui n'a pas été sans me rappeler les opérations théurgiques effectuées avec Dom Martines , mon Maître trop tôt disparu.
J'ai quand même réussi à me remarier à l'automne de ma vie avec une très jeune femme de et je vous l'avoue mes frères cela a été une bénédiction du Grand Architecte !
JOURNALISTE : quelle vie !
LCSM : ça va être difficile d'en dire autant! Mon Frère Jean-Baptiste à eu la chance de se marier à un âge avancé avec une jeune et fraîche donzelle, j'ai toujours refusé ce lien même si l'on m'a demandé deux fois en mariage..Homme libre j'étais et homme libre je suis resté !!
JBW : je reconnais là l'esprit parfois caustique de mon Frère Louis Claude !
LCSM : à moi donc ! Je suis né à Amboise en 1743 dans un e famille dite de petite noblesse.
Après des études de droit je devins avocat ce qui ne me passionna guère.
A 22 ans, en 1765, je suis sous-lieutenant au Régiment de Foix. La carrière des armes me laisse beaucoup de temps libre et j'en profite pour parfaire mes recherches ésotériques.. Et oui, comme Dom Martines et Jean-Baptiste, je me suis senti très tôt attiré par la spiritualité.
La même année un de mes amis officier me fait admettre dans l'Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l'Univers, fondé par Dom Martines.
En 1768 je rencontre enfin Dom Martines et deviens son secrétaire 3 ans plus tard.
Malheureusement Dom Martines part en 1772 et je retrouve bien seul. Jean-Baptiste me propose de le rejoindre à Lyon, et j'y reste deux ans. Cette période me permet de faire le point sur ma quête spirituelle et je rédige mon premier livre " Des erreurs de la Vérité ".
Je remercie mon Frère Jean-Baptiste pour son amitié et son soutient, sans lui cet ouvrage n'aurait jamais pu être écrit ! Il faut dire qu'à cette époque je n'avais plus un sou, me retrouvant sans travail.
Malgré tout je me suis éloigné des maçons lyonnais. Le travail collectif, les complications des assemblées cérémonielles et le rigorisme des rites maçonniques auxquels Jean-Baptiste restait profondément attaché me paraissaient loin de l'initiation authentique, celle du cœur.
En 1775 , à Paris, tout en restant fidèle aux enseignements de Dom Martines, je comprends que la véritable spiritualité est interne et qu'elle n'a pas besoins des opérations théurgiques pour se manifester.
Entre 1782 et 1802, j'ai beaucoup écrit et ma modestie m'empêche ici de vous donner la liste de tous mes ouvrages. Les plus connus sont cependant : Le ministère de l'Homme Esprit, l'Homme de Désir et le Tableau naturel des rapports qui unissent Dieu , l'Homme et l'Univers.
Je me flatte à titre purement profane, d'avoir été reçu par les plus grands et d'avoir eu les faveurs de nombreuses dames de la Cour. Il paraîtrait même qu'on m'y surnomma le Philosophe Inconnu.. Allusion aux Supérieurs Inconnus ?!
La maçonnerie a cessé de m'intéresser et en 1795 je demandais à être officiellement rayé de toutes les listes de l'Ordre.
Après cette époque je me rapprochait de Jacob Boehme dont la spiritualité me paraissait être un complément important aux enseignements de Dom Martines.
En 1803, je décède à 60 ans d'une vie trop courte, mais qui m'a apporté beaucoup.
JOURNALISTE : merci mes Frères pour ces présentations..
Je voudrais maintenant que vous nous parliez de vos rites et doctrines.. Je sais l'exercice est difficile car on ne résume pas en quelques mots l'œuvre de toute une vie, mais nos Frères ici présents aimeraient en savoir un peu plus sur vos quêtes maçonniques et spirituelles.
LCSM : pour ce qui est de la Franc-Maçonnerie même si elle a été à l'origine de ma quête, je m'en suis séparé car elle ne répondait pas suffisamment à mes exigences spirituelles.
JOURNALISTE : parlez nous de celles -ci
LCSM : L'idée essentielle qui se dégage de ma pensée est celle de la réintégration finale de l'homme au sein de la divinité.
Eloignons donc de nous les idées criminelles et insensées de ce néant, auquel des hommes aveugles enseignent que nous devons notre origine. N'avilissons pas notre être : il est fait pour une distinction sublime, mais elle ne peut l'être plus que son Principe ; puisque selon les simples lois physiques, les êtres ne peuvent s'élever qu'au degré d'où ils sont descendus. Et cependant ces lois cesseraient d'être vraies et universelles, si le principe de l'homme était le néant. Mais tout nous annonce assez nos rapports avec le centre même, producteur de l'universalité immatérielle, et de l'universalité corporelle, puisque tous nos efforts tendent continuellement à nous les approprier l'une et l'autre, et à en attacher toutes les vertus autour de nous. Observons encore que cette doctrine, sur l'émanation de l'être intellectuel de l'homme, s'accorde avec celle qui nous enseigne que toutes nos découvertes ne sont en quelque sorte que des réminiscences. On peut dire même que ces deux doctrines se soutiennent mutuellement : car si nous sommes émanés d'une source universelle de la vérité, aucune vérité ne doit nous paraître nouvelle ; et, réciproquement, si aucune vérité ne nous paraît nouvelle, mais que nous n'y apercevions que le souvenir ou la représentation de ce qui était caché en nous, nous devons avoir pris connaissance dans la source universelle de vérité... " On peut dire d'avance que tous les êtres créés et émanés dans la région temporelle, et l'homme par conséquent, travaillent à la même ouvre, qui est de recouvrer leur ressemblance avec leur principe, c'est-à-dire de croître sans cesse jusqu'à ce qu'ils viennent au point de produire leurs fruits, comme il a produit les siens en eux. Voilà pourquoi l'homme, ayant la réminiscence de la lumière et de la vérité, prouve qu'il est descendu du séjour de la lumière et de la vérité..."
Je dois aussi vous évoquer ce qu'est pour moi" l'homme de désir ".
D'un côté la magnificence de la destinée naturelle de l'homme est de ne pouvoir réellement et radicalement appéter par son désir que la seule chose qui puisse réellement et radicalement tout produire. Cette seule chose est le désir de Dieu ; toutes les autres choses qui entraînent l'homme, l'homme ne les appète point, il en est l'esclave ou le jouet. D'un autre côté, la magnificence de son ministère est de ne pouvoir réellement et radicalement agir que d'après l'ordre positif à lui prononcé à tout instant, comme par un maître à son serviteur, et cela par la seule autorité qui soit équitable, bonne, conséquente, efficace, et conforme à l'éternel désir.
Pour moi le seul véritable Temple de l'Homme est son esprit. L'homme, découvrant la science de sa propre grandeur, apprend qu'en s'appuyant sur une base universelle, son Etre intellectuel devient le véritable Temple, que les flambeaux qui le doivent éclairer sont les lumières de la pensée qui l'environnent et le suivent partout ; que le Sacrificateur, c'est sa confiance dans l'existence nécessaire du Principe de l'ordre et de la vie ; c'est cette persuasion brillante et féconde devant qui la mort et les ténèbres disparaissent ; que les parfums et les offrandes, c'est sa prière, c'est son désir et son zèle pour le règne de l'exclusive. Unité ; que l'autel, c'est cette convention éternelle fondée sur sa propre émanation, et à laquelle Dieu et l'Homme viennent se rendre, pour y trouver l'un sa gloire et l'autre son bonheur ; en un mot que le feu destiné à la consommation des holocaustes, ce feu qui ne devait jamais s'éteindre, c'est celui de cette étincelle divine qui anime l'homme et qui, s'il eut été fidèle à sa loi primitive, l'aurait rendu à jamais comme une lampe brillante placée dans le sentier du Trône de l'Eternel, afin d'éclairer les pas de ceux qui s'en étaient éloignés ; parce qu'enfin l'homme ne doit plus douter qu'il n'avait reçu l'existence que pour être le témoignage vivant de la Lumière et de la Divinité.
Mon Maître Martines de Pasqually m'a montré le chemin vers la Vérité . Sans lui je n'aurais pas pu comprendre ce but noble et magnifique de l'Homme qui doit retourner vers la Lumière, mais je ne pense pas que cette réintégration passe doivent obligatoirement avoir le concours des gardiens invisibles. Elle se fait à mon sens, plus par le travail que l'Homme accomplit en interne sur lui-même et c'est pour cela que l'initiation et la quête maçonnique m'ont à une époque donné le moyen de travailler à ma réintégration, même si son côté collectif et réglementé m'ont convaincu de la démarche individuelle.
Je n'ai d'ailleurs de mon vivant créé aucun système maçonnique. Après ma mort, et à l'écoute de ma spiritualité l'Ordre dit Martiniste a été construit sur 4 grades à l'instar des rites maçonniques mais en privilégiant l'initiation et la transmission individuelles.
Mes Frères, la vraie quête est individuelle. Vous seuls pouvez ouvrir vos cœurs et prier pour atteindre le but suprême : redevenir l'Image de Dieu. .....

Thomas Dalet

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Saint-Martin et le martinisme

Publié le 27 Juillet 2026 par T.D

Si l’on ne connaissait même pas la façon d’écrire le nom de Martines, si l’on ne savait pas davantage au sujet de l’œuvre réelle de Willermoz, avant l’apparition des lettres de Pasqually que nous avons publiées, par contre on a beaucoup écrit, et de bien drôles de choses, sur Claude de Saint-Martin.

Les critiques, les analyses, les suppositions et aussi les calomnies faites à ce propos sont uniquement basées sur les œuvres et les lettres éxotériques du Philosophe Inconnu. Sa correspondance d’initié, adressée à son collègue Willermoz, montre quelles erreurs de fait ont commises les critiques et, en particulier, M. Matter. Il est vrai qu’on ne pouvait pas tirer mieux des documents actuellement connus, surtout quand on ne possède aucune lumière sur les clefs que donne l’Illuminisme à ce sujet. Aussi attendrons-nous, pour mettre ces lettres au jour, que quelques nouvelles inexactitudes aient été produites sur le compte du grand réalisateur martiniste, de façon à détruire en une fois bien des naïvetés et bien des légendes.

Si Willermoz fut surtout chargé du groupement des éléments martinistes, et de l’action en France, Claude de Saint-Martin reçut la mission de créer l’initiation individuelle et de porter son action aussi loin que possible. À cet effet, il fut admis à étudier complètement les enseignements de l’« Agent inconnu » et nous possédons, dans les archives de l’Ordre, plusieurs cahiers copiés et annotés de la main de Saint-Martin.

Ainsi que nous l’avons dit précédemment, le livre des Erreurs et de la Vérité est presque entièrement dû à cette origine invisible, et c’est là qu’il faut voir la cause de l’émotion provoquée, dans les centres d’initiation, par l’apparition de ce livre, émotion que les critiques cherchent avec tant de peine à expliquer. Ce point, comme bien d’autres, sera éclairci quand il le faudra.

Outre ses études se rattachant à l’Illuminisme, commencées auprès de Martines et poursuivies avec Willermoz, Claude de Saint-Martin s’occupa activement d’hermétisme pratique et un peu d’alchimie. Il avait à Lyon un laboratoire organisé à cet effet.

Mais laissons là sa vie, que nous ne voulons rétablir complètement que plus tard, et occupons-nous seulement de son œuvre au point de vue qui nous intéresse.

Ayant à porter son action au loin, Claude de Saint-Martin était obligé de faire certaines réformes dans le Martinésisme. Aussi les auteurs classiques de la Franc-Maçonnerie ont-ils donné le nom du grand réalisateur à son adaptation et désignent-ils sous le nom de Martinisme le mouvement issu de Claude de Saint-Martin. Il est bien amusant de voir certains critiques, que nous nous abstiendrons de qualifier, s’efforcer de faire croire que Saint-Martin ne fonda jamais aucun ordre. Il faut vraiment croire les lecteurs bien mal informés pour oser soutenir naïvement une telle absurdité. C’est l’Ordre de Saint-Martin qui, ayant pénétré en Russie sous le règne de la Grande Catherine, obtint un tel succès qu’une pièce fut jouée à la cour, entièrement consacrée au Martinisme qu’on cherchait à ridiculiser. C’est à l’Ordre de Saint-Martin que se rattachent les initiations individuelles rapportées dans les mémoires de la baronne d’Oberkierch ; enfin l’auteur classique de la Franc-Maçonnerie, le positiviste Ragon, qui n’est cependant pas tendre pour les rites d’Illuminés, décrit pages 167 et 168 de son Orthodoxie maçonnique les changements opérés par Saint-Martin pour constituer le Martinisme

Nous savons bien que ces critiques ne valent guère la peine d’être prises plus au sérieux que leurs auteurs et que certains francs-maçons pardonneront difficilement à Saint-Martin d’avoir, toute sa vie, méprisé la Franc-Maçonnerie positiviste, au même titre que Martines, et de l’avoir ramenée à son véritable rôle d’école élémentaire et de centre d’instruction symbolique inférieur. Quand on veut nier des faits historiques, on se ridiculise, et voilà tout. Celui que les critiques universitaires ont appelé le Théosophe d’Amboise était donc un réalisateur très pratique sous son apparence mystique. Il employa, de même que Weishaupt (Voy. Lettres à Caton Zwach, 16 février 1781), l’initiation individuelle et, grâce à ce procédé, donna à l’Ordre une facilité d’adaptation et d’extension que lui envient bien des rites maçonniques. Il est tellement vrai que Saint-Martin fut le grand diffuseur de la Chevalerie chrétienne de Martines, que les attaques les plus violentes ont été portées contre son œuvre, son caractère, et même sa vie.

Il faudrait tout un volume pour répondre en détail à ces attaques ; aussi nous bornerons-nous, dans cette courte étude, à indiquer, en nous servant surtout des documents déjà imprimés quel était le véritable caractère du Martinisme à l’époque de Saint-Martin.

attachement de saint-martin pour l’enseignement de martinez

« Mon premier maître, à qui je faisais de semblables questions dans ma jeunesse, me répondait que si, à soixante ans, j’avais atteint le terme, je ne devais pas me plaindre. Or, je n’en ai encore que cinquante. Tâchez de sentir que les meilleures choses s’apprennent et ne s’enseignent point, et vous en saurez plus que les docteurs.

« Notre première école a des choses précieuses. Je suis même tenté de croire que M. Pasqually, dont vous me parlez (et qui, puisqu’il faut vous le dire, était notre maître) avait la clef active de tout ce que notre cher B… expose dans ses théories, mais qu’il ne nous croyait pas en état de porter de si hautes vérités. Il avait aussi des points que notre ami B… ou n’a pas connus, ou n’a pas voulu montrer, tels que la résipiscence de l’être pervers, à laquelle le premier homme aurait été chargé de travailler : idée qui me paraît encore être digne du plan universel, mais sur laquelle cependant je n’ai encore aucune démonstration positive, excepté par l’intelligence. Quant à Sophia et au Roi du Monde, il ne nous a rien dévoilé sur cela ; il nous a laissés dans les notions ordinaires du monde et du démon. Mais je n’assurerai pas pour cela qu’il n’en eût pas connaissance ; et je suis persuadé que nous aurions fini par y arriver, si nous l’eussions conservé plus longtemps.

« Il résulte de tout ceci que c’est un excellent mariage à faire que celui de notre première école et de notre ami B… C’est à quoi je travaille ; et je vous avoue franchement que je trouve les deux époux si bien partagés l’un et l’autre que je ne trouve rien de plus accompli : ainsi prenons-en ce que nous pourrons, je vous aiderai de tout mon pouvoir. »

l’initiation martiniste. — son caractère

haute spiritualité

« La seule initiation que je prêche et que je cherche de toute l’ardeur de mon âme est celle par où nous pouvons entrer dans le cœur de Dieu et faire entrer le cœur de Dieu en nous, pour y faire un mariage indissoluble, qui nous rend l’ami, le frère, et l’épouse de notre divin Réparateur. Il n’y a pas d’autre mystère pour arriver à cette sainte initiation que de nous enfoncer de plus en plus dans les profondeurs de notre être, et de ne pas lâcher prise, que nous ne soyons parvenus à en sortir la vivante et vivifiante racine ; parce qu’alors tous les fruits que nous devrons porter, selon notre espèce, se produiront naturellement en nous et hors de nous, comme nous voyons que cela arrive à nos arbres terrestres, parce qu’ils sont adhérents à leur racine particulière, et qu’ils ne cessent pas d’en pomper le suc. »

feu-souffrance

« Lorsque nous souffrons pour nos propres œuvres, fausses et infectées, le feu est corrosif et brûlant, et cependant il doit l’être moins que celui qui sert de source à ces œuvres fausses ; aussi ai-je dit, plus par sentiment que par lumière (dans l’Homme de désir), que la pénitence est plus douce que le péché. Lorsque nous souffrons pour les autres hommes, le feu est encore plus voisin de l’huile et de la lumière ; aussi, quoiqu’il nous déchire l’âme et qu’il nous inonde de pleurs, on ne passe point par ces épreuves sans en retirer de délicieuses consolations et les substances les plus nourrissantes. »

caractère essentiellement chrétien du martinisme

Les cléricaux ont fait tous leurs efforts, à toute époque, pour conserver pour eux seuls la possibilité des communications avec le plan divin. D’après leur prétention, toute communication qui ne vient pas par leur influence est due soit à Satan, soit à quelques autres démons. Ils ont même poussé la calomnie jusqu’au point de prétendre que les Martinistes n’étaient pas chrétiens et que ce n’était pas le Christ qu’ils servaient, mais je ne sais quel diable, déguisé sous ce nom.

Voici, en attendant, la réponse de Claude de Saint-Martin à ces niaiseries :

« Mais j’ajoute que les éléments mixtes sont le médium que le Christ devait prendre pour venir jusqu’à nous, au lieu que nous, nous devons briser, traverser ces éléments pour arriver jusqu’à lui, que tant que nous reposerons sur ces éléments, nous sommes encore en arrière.

« Néanmoins, comme je crois parler à un homme mesuré, calme et discret, je ne vous cacherai point que, dans l’école où j’ai passé, il y a plus de vingt-cinq ans, les communications de tout genre étaient nombreuses et fréquentes, et j’en ai eu ma part comme beaucoup d’autres, et que, dans cette part, tous les signes indicatifs du réparateur étaient compris. Or, vous n’ignorez plus que ce réparateur et la cause active sont la même chose.

יהוה

« Je crois que la parole s’est toujours communiquée directement et sans intermède depuis le commencement des choses. Elle a parlé directement à Adam, à ses enfants et successeurs, à Noé, à Abraham, à Moïse, aux prophètes, etc, jusqu’au temps de Jésus-Christ. Elle a parlé par le grand nom, et elle voulait si bien le transmettre elle-même directement, que, selon la loi lévitique, le grand prêtre s’enfermait seul dans le Saint des Saints pour le prononcer ; et que même, selon quelques traditions, il avait des sonnettes au bas de sa robe pour en couvrir la prononciation aux oreilles de ceux qui restaient dans les autres enceintes.

יהשוה

« Lorsque le Christ est venu, il a rendu encore la prononciation de ce mot plus centrale ou plus intérieure, puisque le grand nom que ces quatre lettres exprimaient est l’explosion quaternaire ou le signal crucial de toute vie ; au lieu que Jésus-Christ, en apportant d’en haut le ש des hébreux, ou la lettre S, a joint le saint ternaire lui-même au grand nom quaternaire, dont trois est le principe. Or, si le quaternaire devait trouver en nous sa propre source dans les ordinations anciennes, à plus forte raison le nom du Christ doit-il aussi attendre de lui exclusivement toute son efficacité et toute sa lumière. Aussi nous a-t-il dit de nous enfermer dans notre chambre, quand nous voudrions prier : au lieu que, dans l’ancienne loi, il fallait absolument aller adorer au Temple de Jérusalem ; et ici, je vous renverrai aux petits traités de votre ami sur la pénitence, la sainte prière, le vrai abandon, intitulés : Der Weg zu Christ ; vous y verrez, à tous les pas, si tous les modes humains ne sont pas disparus, et s’il est possible que quelque chose vous soit transmis véritablement, si l’esprit ne se crée pas en nous, comme il se crée éternellement dans le principe de la nature universelle, où se trouve en permanence l’image d’où nous avons tiré notre origine, et qui a servi de cadre au Menschwerdung. Sans doute, il y a une grande vertu attachée à cette prononciation véritable, tant centrale qu’orale, de ce grand nom et de celui de Jésus-Christ qui en est comme la fleur. La vibration de notre air élémentaire est une chose bien secondaire dans l’opération par laquelle ces noms rendent sensible ce qui ne l’était pas. Leur vertu est de faire aujourd’hui et à tout moment ce qu’ils ont fait au commencement de toutes choses pour leur donner l’origine ; et comme ils ont produit toute chose avant que l’air existât, sans doute qu’ils sont encore au-dessus de l’air, quand ils remplissent les mêmes fonctions ; et il n’est pas plus impossible à cette divine parole de se faire entendre auditivement, même à un sourd et dans un lieu privé d’air, qu’il n’est difficile à la lumière spirituelle de se rendre sensible à nos yeux même physiques, quand même nous serions aveugles et enfoncés dans le cachot le plus ténébreux. Lorsque les hommes font sortir les paroles hors de leur vraie place, et qu’ils les livrent par ignorance, imprudence ou impiété, aux régions extérieures ou à la disposition des hommes du torrent, elles conservent sans doute toujours de leur vertu, mais elles en retirent toujours aussi beaucoup à elles, parce qu’elles ne s’accommodent pas des combinaisons humaines ; aussi ces trésors si respectables n’ont-ils fait autre chose qu’éprouver du déchet, en passant par la main des hommes ; sans compter qu’ils n’ont cessé d’être remplacés par des ingrédients ou nuls ou dangereux, qui, produisant aussi des effets, ont fini par remplir d’idoles le monde entier, parce qu’il est le temple du vrai Dieu, qui est le centre de la parole. »

Ne terminons pas cet extrait sans faire remarquer que c’est à Saint-Martin lui-même que l’Ordre est redevable, non seulement du sceau, mais encore du nom mystique du Christ (יהשוה), qui orne tous les documents officiels du Martinisme.

Il faut vraiment la mauvaise foi d’un clérical pour venir prétendre que ce nom sacré se rapporte à une autre personne que N.-S. Jésus-Christ, le Verbe divin créateur. M. Antonini qui dans son livre Doctrine du Mal prétend que le schin hébraïque satanise tous les mots où il entre, montre simplement qu’il est incapable de rien comprendre au symbolisme.

le martinisme est chrétien ; mais son esprit est nettement anticlérica

« C’est bien l’ignorance et l’hypocrisie des prêtres qui est une des causes principales des maux qui ont affligé l’Europe depuis plusieurs siècles jusqu’à ce jour.

« Je ne compte pas la prétendue transmission de l’Église de Rome, qui, à mon avis, ne transmet rien comme Église, quoique quelques-uns de ses membres puissent transmettre quelquefois, soit par leur vertu personnelle, soit par la foi des ouailles, soit par une volonté particulière du bien. »

Papus

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Le Martinisme : un courant initiatique entre mysticisme et ésotérisme

Publié le 26 Juillet 2026 par T.D

Le martinisme, à la croisée des traditions philosophiques, initiatiques et ésotériques judéo-chrétiennes, est un cheminement spirituel qui fascine par la richesse de ses enseignements et la profondeur de sa quête. Héritier des pensées de Martinez de Pasqually et de Louis-Claude de Saint-Martin, il propose une exploration du symbolisme universel et une réflexion sur la nature divine de l’homme.

Une philosophie fondée sur la réintégration

Le cœur du martinisme réside dans le concept de « réintégration », qui évoque la chute symbolique du premier homme, son éloignement de la source divine, et le chemin spirituel qu’il doit emprunter pour retrouver son essence originelle. Cette quête, parfois appelée « illumination », s’appuie sur des disciplines variées : la Kabbale, la science des nombres, l’interprétation des rêves, l’angélologie, et les textes sacrés, notamment les Évangiles apocryphes.

Des origines théurgiques et mystiques

Martinez de Pasqually, à travers son école théurgique fondée en 1761, introduit une approche opératoire et rituelle visant à établir un lien entre l’homme et le monde divin. Son disciple, Louis-Claude de Saint-Martin, élargit cette vision en développant une voie mystique dite « cardiaque », centrée sur l’amour divin et la transformation intérieure. Dans ses écrits, Saint-Martin décrit les étapes de l’évolution spirituelle dans des œuvres majeures comme Le Crocodile ou L’Homme de Désir.

Le rôle de Papus et la structuration moderne

À la fin du XIXᵉ siècle, Gérard Encausse, connu sous le nom de Papus, formalise le martinisme en fondant l’Ordre Martiniste. Inspiré par les enseignements de Saint-Martin, Papus crée un cadre initiatique qui se structure en trois degrés : Associé, Commencé, et Supérieur Inconnu (S.I.). Ces grades marquent une progression dans la compréhension des mystères spirituels, avec un accent sur la transmission de maître à disciple.

Un courant judéo-chrétien et ésotérique

Le martinisme s’inscrit dans le christianisme ésotérique, partageant des thématiques communes avec la théosophie des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles. Antoine Faivre, spécialiste de l’ésotérisme, décrit cette doctrine comme une synthèse entre mysticisme populaire et érudition philosophique, intégrant des notions comme la chute originelle, la réintégration, et l’androgynat.

Cependant, le martinisme ne se limite pas à une tradition unifiée. Il se divise en plusieurs branches interconnectées :

  • Le martinésisme, centré sur la théurgie de Pasqually.
  • Le saint-martinisme, inspiré par la philosophie mystique de Saint-Martin.
  • Le willermozisme, représenté par Jean-Baptiste Willermoz à travers le Rite Écossais Rectifié.
  • L’Ordre Martiniste, relancé par Papus et ses successeurs.

Une transmission initiatique et une quête universelle

Le martinisme, comme d’autres traditions initiatiques, accorde une importance capitale à la transmission. Les initiations se déroulent en privé, dans un cadre rituel, et visent à « planter une graine » que l’initié doit cultiver. Ce processus ne se limite pas à une connaissance intellectuelle : il s’agit d’une expérience intérieure destinée à transformer l’être dans sa totalité.

Entre héritage et mystifications

Certaines interprétations modernes attribuent au martinisme des racines remontant à des confréries hermétiques du Moyen Âge ou de l’Antiquité, comme les « Frères d’Orient » ou les gnostiques alexandrins. Toutefois, René Guénon met en garde contre ces mythes historiques, soulignant que la Tradition initiatique repose davantage sur un symbolisme universel que sur des faits historiques avérés.

Un impact durable

Le martinisme continue d’exercer une influence profonde, non seulement sur la franc-maçonnerie, avec laquelle il partage des bases symboliques communes, mais aussi sur des courants ésotériques modernes. De nombreux martinistes sont également membres d’autres ordres spirituels, tels que l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix ou l’Ordre Hermétique de l’Aube Dorée.

Un chemin de transformation personnelle

Plus qu’une doctrine ou un système, le martinisme se veut une voie de réhabilitation de l’Homme, selon les termes de Papus. Cette réhabilitation passe par une compréhension profonde de l’unité entre le divin et l’humain, et par un travail constant sur soi. Les martinistes considèrent leur cheminement comme une démarche spirituelle visant à s’élever au-delà des illusions du monde matériel pour accéder à une véritable lumière intérieure.

Le martinisme : une tradition vivante et universelle

Au-delà de son héritage historique et philosophique, le martinisme reste une tradition vivante, adaptée aux besoins spirituels de l’individu moderne. À une époque où la quête de sens se heurte aux tumultes de la société contemporaine, le martinisme propose un chemin de réflexion, d’introspection et de transformation.

Ce chemin repose sur une articulation subtile entre des concepts métaphysiques profonds et des pratiques concrètes. La réintégration, au centre des enseignements martinistes, n’est pas seulement une idée abstraite : elle invite chaque initié à reconnecter son existence matérielle à sa source divine, à réconcilier son humanité avec son essence spirituelle.

Le rôle de la théurgie dans le martinisme

Louis-Claude de Saint-Martin

La théurgie, héritée de Martinez de Pasqually, joue un rôle crucial dans cette quête. Souvent perçue comme une forme de magie divine, elle ne vise pas à manipuler le monde matériel mais à établir un lien entre l’homme et les plans spirituels supérieurs. À travers des rituels codifiés, elle agit comme un pont entre le visible et l’invisible, permettant à l’initié d’éveiller en lui des forces profondes et de se mettre à l’écoute des énergies universelles.

Cependant, Louis-Claude de Saint-Martin s’est détourné de la théurgie pour promouvoir une approche plus intérieure, dite « mystique cardiaque ». Cette voie privilégie la méditation, la prière et le travail sur l’amour divin. L’objectif est de purifier le cœur, vu comme le siège de l’âme, pour laisser place à une union directe avec le divin. Cette complémentarité entre la pratique théurgique et l’élévation mystique constitue l’une des spécificités du martinisme, offrant aux initiés deux voies distinctes mais convergentes.

Le martinisme et la symbolique universelle

Un autre aspect fondamental du martinisme réside dans son usage de la symbolique. Les martinistes s’appuient sur un langage universel, où chaque symbole devient un outil pour comprendre les lois cosmiques et spirituelles. Que ce soit à travers la Kabbale, les nombres, ou les figures géométriques sacrées, cette approche symbolique permet d’explorer les mystères de l’univers tout en les rattachant à l’expérience humaine.

Le Temple de Salomon, par exemple, est un symbole central du martinisme. Il représente à la fois l’homme dans son unicité et l’univers dans son ensemble. Construire le temple en soi, c’est reconstruire l’harmonie perdue entre le divin et l’humain. De même, le Grand Architecte de l’Univers, figure emblématique partagée avec la franc-maçonnerie, rappelle la présence d’une intelligence créatrice qui imprègne toute chose.

Un dialogue avec d’autres traditions

Le martinisme, bien qu’enraciné dans le christianisme ésotérique, dialogue avec d’autres traditions spirituelles et initiatiques. Son utilisation de la Kabbale l’inscrit dans une filiation judéo-chrétienne, mais il partage également des concepts avec l’hermétisme, la gnose et la philosophie platonicienne. Cette universalité en fait un pont entre les cultures et les époques, permettant aux initiés de puiser dans un réservoir de sagesse intemporelle.

Certains chercheurs, comme Robert Ambelain, ont tenté de relier le martinisme à des courants plus anciens, tels que les confréries hermétiques du Moyen Âge ou les écoles gnostiques d’Alexandrie. Bien que ces liens restent hypothétiques, ils montrent que le martinisme s’inscrit dans une longue tradition de quête spirituelle universelle.

Une tradition souvent mal comprise

Malgré sa richesse, le martinisme est parfois victime de malentendus. Confondu avec d’autres courants ésotériques ou réduit à une branche de la franc-maçonnerie, il est souvent perçu à tort comme un mouvement hermétique réservé à une élite. Or, son objectif n’est pas l’exclusivité, mais la réhabilitation de l’Homme dans sa dignité originelle.

Papus lui-même a insisté sur cette dimension universelle, en cherchant à rendre le martinisme accessible à un public plus large. Ses efforts ont permis de structurer le mouvement tout en le rattachant à des valeurs universelles : la quête de vérité, la fraternité et l’amour divin.

Un chemin pour notre époque

Dans un monde marqué par l’incertitude et les crises existentielles, le martinisme offre une réponse profonde et intemporelle. Il invite à dépasser les illusions matérielles pour renouer avec une spiritualité authentique, fondée sur l’éveil de l’être intérieur. À travers ses enseignements, il rappelle que la véritable transformation ne vient pas de l’extérieur, mais d’un travail patient et sincère sur soi-même.

Un engagement personnel et collectif

Pour les initiés, le martinisme n’est pas seulement une quête personnelle : c’est aussi un engagement envers le collectif. En réhabilitant leur propre humanité, ils contribuent à élever l’humanité tout entière. Cette dimension altruiste, enracinée dans les valeurs de fraternité et de compassion, fait du martinisme un chemin d’action autant que de contemplation.

Les liens entre le martinisme et la franc-maçonnerie

Elles privilégient la quête de la vérité intérieure et le perfectionnement de l’être humain.

Origines historiques communes
Le martinisme et la franc-maçonnerie puisent leurs racines dans le contexte ésotérique et mystique de l’Europe du XVIIIᵉ siècle. Martinez de Pasqually, fondateur du martinésisme, était lui-même franc-maçon. Jean-Baptiste Willermoz, élève de Pasqually, a intégré certains enseignements martinistes dans la création du Rite Écossais Rectifié (RER), un courant maçonnique.

Les deux traditions partagent une influence commune des idées gnostiques, hermétiques et chrétiennes ésotériques.

Symbolisme et langage communs

Le Grand Architecte de l’Univers, figure centrale dans la franc-maçonnerie, est également présent dans le martinisme, où il symbolise l’intelligence divine créatrice.

Les outils maçonniques comme l’équerre et le compas trouvent des résonances dans le martinisme, qui utilise également des symboles géométriques pour exprimer des vérités spirituelles.

Structure initiatique
Les deux mouvements reposent sur un système graduel. La franc-maçonnerie traditionnelle comporte trois degrés symboliques de base (Apprenti, Compagnon, Maître), tandis que le martinisme utilise une progression en trois degrés (Associé, Commencé, Supérieur Inconnu). Ces degrés marquent une montée en conscience spirituelle et en compréhension des mystères.

Rituels et transmission
La transmission initiatique, par un maître à un disciple, est une pratique fondamentale dans les deux traditions. Les rituels, bien que différents dans leur contenu, visent à transformer l’initié sur le plan spirituel et symbolique.

Dimension ésotérique

Les deux traditions sont qualifiées d’ésotériques, en ce sens qu’elles travaillent sur des réalités intérieures et symboliques, accessibles uniquement à ceux qui ont été initiés.

Les différences fondamentales

Le martinisme est davantage tourné vers l’introspection et le travail intérieur. Son influence sur la société est indirecte, à travers la transformation personnelle de ses membres.

Nature et objectifs

Franc-maçonnerie : Sa vocation principale est d’ordre moral et philosophique. Elle cherche à améliorer l’homme et la société à travers une réflexion symbolique et une éthique basée sur des valeurs universelles comme la liberté, l’égalité et la fraternité.

Martinisme : Il se concentre davantage sur la spiritualité personnelle et la réintégration de l’homme à sa source divine. Le martinisme est avant tout une voie mystique qui vise la transformation intérieure et la quête de l’illumination spirituelle.

Christianisme ésotérique vs universalité

Le martinisme s’inscrit dans le christianisme ésotérique, en mettant l’accent sur la chute originelle, la réintégration divine et les enseignements des Évangiles (y compris apocryphes).

La franc-maçonnerie, bien qu’empreinte d’influences judéo-chrétiennes, se veut plus universelle. Elle accepte des membres de toutes confessions ou croyances, pourvu qu’ils croient en un principe supérieur (le Grand Architecte).

Approche opérative et mystique

Le martinisme, dans son courant originel martinésiste, pratique la théurgie : une forme de rituel opératoire visant à entrer en contact avec le divin ou les intelligences supérieures.

La franc-maçonnerie est avant tout spéculative. Elle utilise des symboles et des rituels pour travailler sur le perfectionnement moral et intellectuel de ses membres, sans nécessairement inclure une dimension opérative directe.

Structure et organisation

La franc-maçonnerie est généralement organisée en obédiences ou loges, avec une hiérarchie et une structure institutionnelle bien définie. Elle fonctionne souvent à grande échelle, regroupant des milliers de membres à travers le monde.

Le martinisme est plus restreint. Ses ordres sont généralement de taille modeste et se concentrent sur un petit cercle d’initiés. Il n’a pas la même visibilité ou organisation mondiale que la franc-maçonnerie.

La relation avec la société

Représentation désuète d’un modèle de société disparu… Ou peut-être pas.

La franc-maçonnerie a une vocation sociale et humaniste. Elle cherche à agir sur le monde extérieur par le biais de réflexions, d’actions philanthropiques et d’un engagement dans les valeurs démocratiques.

En résumé sur ce point

Le martinisme et la franc-maçonnerie partagent des racines historiques et symboliques, mais leurs finalités diffèrent profondément. Là où la franc-maçonnerie vise l’amélioration de l’individu dans un cadre social et éthique, le martinisme cherche une transformation spirituelle intime, centrée sur la réintégration divine.

Les deux traditions, bien que distinctes, se complètent pour ceux qui souhaitent explorer à la fois le perfectionnement moral et la quête mystique. Ensemble, elles témoignent de la richesse des voies initiatiques offertes à ceux qui souhaitent s’élever au-delà des limites de l’existence profane.

Conclusion

Le martinisme, entre mysticisme, ésotérisme et tradition chrétienne, offre une approche unique de la quête spirituelle. Héritier d’un riche patrimoine, il propose une réflexion universelle sur le destin de l’homme, son rapport au divin et les étapes de sa réintégration. À travers ses multiples expressions et ses adaptations au fil des siècles, il demeure une source d’inspiration et de transformation pour ceux qui cherchent à allier connaissance ésotérique et élévation spirituelle. Le martinisme, par son approche mystique et ésotérique, continue d’inspirer ceux qui cherchent à concilier spiritualité et vie intérieure. À la fois pratique et contemplatif, il propose un chemin de transformation profonde, guidé par la recherche de l’harmonie entre l’homme, le divin et l’univers.

En offrant à ses adeptes des outils symboliques, des pratiques initiatiques et une vision transcendante, le martinisme demeure une voie vivante, porteuse d’une sagesse universelle adaptée aux défis de notre temps. Qu’il soit abordé comme une philosophie, une théurgie ou une mystique, il invite à dépasser les frontières de l’individu pour accéder à une vérité plus vaste, celle de l’unité et de la lumière.

450fm

Par Erwan Le Bihan

23 novembre 2024

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Le Martinisme dans la Tradition

Publié le 26 Juillet 2026 par T.D

"La seule initiation que je prêche et que je cherche de toute l'ardeur de mon âme est celle par laquelle nous pouvons entrer dans le coeur de Dieu et faire entrer le coeur de Dieu en nous, pour y faire un mariage indissociable qui nous rend l'ami, le frère et l'époux de notre divin Réparateur. Il n'y a pas d'autre mystère pour arriver à cette initiation que de nous enfoncer de plus en plus jusque dans les profondeurs de notre être, et de ne pas lâcher prise que nous ne soyons parvenus à en sortir la vivante et vivifiante racine." L.C. de Saint-Martin.

"Accusés d'être des diables par les uns, des cléricaux par les autres et des magiciens noirs ou des aliénés par la galerie, nous resterons simplement des Chevaliers fervents du Christ, des ennemis de la violence et de la vengeance, des synarchistes résolus opposés à toute anarchie d'en haut ou d'en bas, en un mot des Martinistes". Papus.

Pour les ésotéristes, il existe une Tradition dite Tradition Primordiale legs de connaissances scientifiques, philosophiques et mystiques, gnose secrète qui traite des lois cachées de la nature et de la vraie position de l'homme dans l'univers. Cette connaissance s'accompagne chez ceux qui la détiennent d'un certain pouvoir. Elle fut l'apanage des civilisations antérieures à celles que nous connaissons, elle s'est néanmoins transmise à notre actuelle humanité par le canal des écoles de Mystères et de l'Initiation. Cette lumière initiatique, l'Egypte antique l'aurait possédée. C'est pourquoi les écoles initiatiques d'Occident font remonter leurs origines à cette civilisation. C'est le cas, notamment, de la Rose-Croix et de la Franc-maçonnerie. En vérité, la Rose-Croix est directement issue des "Ecoles de vie" d'Egypte ; la Franc-maçonnerie a ses origines dans l'Ecole Salomonique. Au cours de l'histoire, les Rose-Croix ont souvent eu pour rôle de vivifier et régénérer spirituellement la Franc-maçonnerie, ce qui est notifié par le 18ème degré du Rite Ecossais.

Dans les "Ecoles de Vie" fondées sous Thoutmosis III et Aménophis IV - dit "Akhenaton" -, les élèves étaient sévèrement sélectionnés, réunis autour du Pharaon, ils étudiaient le savoir de leurs Initiateurs Atlantes sous forme adaptée pour eux. C'est donc en 1350 avant J.C. que prend naissance ce qui sera nommé plus tard la Grande Fraternité Blanche à laquelle se rattache la secte des Thérapeutes, en Grèce, et des Esséniens en Palestine (au sein de laquelle s'incarne le Maître Jésus). La Tradition se répand ensuite à partir de l'Egypte pour le monde occidental par le Moyen Orient et la civilisation arabe très en avance sur la nôtre, dans l'antiquité.

Le Bolomilisme, qui devait donner jour au Catharisme, ainsi que l'ésotérisme Templier recueilli en Terre Sainte avaient cet original héritage. Tout mouvement religieux a son origine dans la tradition et conserve, en son sein, l'enseignement ésotérique qu'il réserve à ceux qui sont plus avancés alors que l'enseignement exotérique est livré aux masses. Mais l'histoire montre qu'il vient un moment ou l'ésotérique se perd, est étouffé ou même persécuté par l'exotérique. Le Soufisme véhicule l'ésotérisme islamique. La religion juive imposée par Moïse offre de grandes similitudes avec l'enseignement mystique d'Akhenaton, certains psaumes sont une copie conforme de ceux écrits par le Grand Maître. La Kabbale et l'Alchimie furent des expressions de cet ésotérisme, de même que les textes ultérieurs à la Bible comme le Zohar et le Zepher Yetzirah Le Christianisme est une émanation directe de la Grande Fraternité Blanche, puisque Jésus a été préparé à une mission par les Esséniens Si l'Eglise exotérique s'est sensiblement éloignée des enseignements originaux, l'histoire de la chrétienté a toujours été traversée par les courants de l'Eglise Intérieure Johanique, ésotérique et mystique, dont les Cathares, les Albigeois, les Templiers, les Gnostiques Alchimistes, Rose-Croix et Francs-Maçons furent le vecteur très souvent persécutés.

Le Martinisme s'inscrit aussi dans la lignée de l'illuminisme Chrétien. Il est, en fait, étroitement lié à la Rose-Croix représentant le développement chrétien de la Rose-Croix. Le fondateur du Martinisme, Martinez de Pasqually, est sans doute enregistré comme "Maître" dans les archives traditionnelles de cet ordre, on trouve son nom sur une liste des Rose-Croix illustres, tirée de l'ouvrage de R.M. Lewis "Histoire complète de la Rose-Croix" Ce personnage est très énigmatique et l'on possède fort peu d'indices biographiques sur son compte  L'ésotérisme Templier était venu sous le couvert des croisades en Terre Sainte se ressourcer au coeur de l'Islam. Christian Rosenkreutz n'a pas fondé l'Ordre en Allemagne, à Cassel, en 1610, comme on le dit par erreur très souvent. Il fut l'initié chargé d'en opérer la résurgence dans ce pays, car le cycle de 108 ans de sommeil était à son terme. L'Ordre existait dans ce pays depuis Charlemagne, mais Christian Rosenkreutz vint au Moyen-Orient pour ressourcer sa connaissance et parfaire son initiation.

C'est en Terre Sainte que le Seigneur Arnaud est missionné part le Comte de Toulouse pour contacter les Rose-Croix. A son retour, Arnaud fonde la première loge rosicrucienne d'Europe aux abords de Toulouse Toulouse fut donc longtemps le Siège des Maîtres Rose-Croix. Cette tradition de la Rose-Croix Française, gardée vivante par le médecin alchimiste, le vicomte de Lapasse à la fin du XIIème siècle, fut à l'origine de l'Ordre kabbalistique de la Rose-Croix fondée en 1888 à Paris par Stanislas de Gaïta. Au conseil Suprême, siégeaient Josephin Peladan et le Docteur Gérard Encausse, alias Papus. Le "Sar" Merodack devait créer, par la suite, son ordre : "L'Ordre du Temple et de la Rose-Croix Catholique" en 1890. L'auteur du "Vice Suprême" devait trouver son disciple en Emile Dantinne qui devint l'Imperator de cet Ordre en 1918, puis un Imperator de la FUDOSI (Fédération Universelle des Ordres et Sociétés Initiatiques) créée en 1908 par Papus et que Dantinne réveilla en 1934. Cette même année, Sar Hiéronymus ou Emile Dantinne est initié au Martinisme. Il semble que Peladan, le Sar Merodack, ait été détenteur de l'authentique tradition toulousaine qui, nous l'avons vu, a pris ses sources en Orient, par l'intermédiaire de son frère Adrien : "par mon frère, le Docteur Peladan qui était avec Simon Srugal, comme les Aroux, les d'Orient, le Vicomte de Laplasse, je procède de Rosenkreutz"

C'est à Toulouse qu'apparait Martinez de Pasqually entre 1750 et 1760, et c'est là qu'il tente d'abord de créer son Ordre, avant de le faire effectivement à Bordeaux. Son disciple, Saint-Martin, entretient des liens étroits avec des initiés toulousains : les "Dubourg". C'est surtout sur Toulouse, premier dépôt de la Tradition Rosicrucienne pour l'Occident qu'est dirigé H.S. Lewis pour opérer la résurgence américaine, puis mondiale en 1909   C'est aussi du Moyen-Orient et d'Espagne que Martinez de Pasqually aurait ramené en France son système doctrinaire et initiatique dans le parrainage par conséquent de la tradition islamique et judéo-chrétienne. Il est d'ailleurs plus hébraïque que chrétien, contrairement à son disciple L.C. de Saint-Martin. Il semble bien avoir été missionné pour présenter une certaine forme de l'initiation et de l'enseignement Rose-Croix dans le cadre de l'Ordre Para Maçonnique qu'il fonda en 1762 à Bordeaux, l'Ordre des "Elus Cohens" de l'Univers. Le degré supérieur de cet Ordre se nommait Réau-Croix, allusion à l'état de Rose-Croix, de Réalisé. Cette haute initiation Cohen était réservée par Martinez à très peu de disciples et sera revendiquée par ceux qui, plus tard, poseront les fondations de l'Ordre Martiniste. L'Ordre des Elus Cohens disparaissait avec son auteur, en 1774. Martinez de Pasqually aurait été de plus un initié direct de Swedenborg et avait une grande connaissance de la Sagesse Secrète, des enseignements ésotériques de Grèce, d'Egypte et d'Orient. 

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La communauté de Qumrân et l’essénisme

Publié le 25 Juillet 2026 par T.D

L’établissement de Qumrân suscite depuis longtemps la question suivante : les membres de la communauté sont-ils des esséniens ou esséens10 ? Tout d’abord il convient de souligner que les textes mêmes ne mentionnent pas ce terme et que les membres de la communauté se désignent par les termes « fils de Sadoq », « fils d’Aaron », « fils de l’Alliance », « les hommes de la communauté », « les hommes de l’Alliance » ou encore « fils de lumière » et la communauté forme le « Yaḥad ».

Les termes « essénien » et « esséen » proviennent de l’historien juif Flavius Josèphe (38-100) qui emploie les deux termes, de Pline l’Ancien (23-79) qui ne parle que des esséens et de l’exégète juif Philon d’Alexandrie (20 av. J.C. à 50 ap. J.C.) qui cite les esséens à la suite des « thérapeutes ». Jusqu’à présent, l’étymologie du mot « essénien » ne recueille pas d’accord unanime11. Des explications ont été cherchées par le biais de l’hébreu, du grec (‘osioi « purs, saints ») et de l’araméen. La préférence est cependant donnée à deux termes araméens : le premier est la racine ḥ-s-h « pieux » et le second est ’-s-h « guérir ». Nous penchons plutôt pour la racine « guérir », car on peut faire le rapprochement avec les thérapeutes, groupe de juifs pieux d’Egypte qui vivait retiré des masses, dans la simplicité et d’une manière exemplaire, et que Philon d’Alexandrie décrit dans son traité De vita contemplativa.

D’après Philon, les esséens travaillaient aussi la terre et exerçaient divers métiers qui contribuaient à la paix. Au témoignage de l’auteur du Quod omnis probus §76, ils étaient au nombre de quatre mille. Les recherches archéologiques ne peuvent confirmer la présence d’une si grande population. Selon les estimations, le nombre des permanents ne devait pas dépasser la quarantaine, mais tout laisse à penser que, lors des fêtes, des gens venus de toute la Palestine affluaient vers le site.

Décrivant le milieu social et religieux de la Palestine du premier siècle de l’ère chrétienne, l’historien juif Flavius Josèphe mentionne trois écoles de pensée : celle des sadducéens, celle des pharisiens et celle des esséniens. Pour les deux premiers, il s’agit plutôt de partis ; seul le courant idéologique de l’essénisme mérite le nom de secte, car il s’agit bien d’un groupe séparé de la masse du peuple. D’après Josèphe, des esséniens étaient installés partout dans le pays et il est plausible qu’un représentant de la branche ait choisi la voie contemplative et se soit installé dans le désert.

Dans un de leurs textes qui trace l’origine de la communauté, on peut lire : « Nous nous sommes séparés de la masse du peuple pour ne pas suivre ses égarements ». On peut même parler d’un ordre essénien, dont on a trouvé la règle parmi les documents sectaires. Les esséniens formaient, en effet, une communauté ayant les caractéristiques du monachisme : les fidèles contemplatifs se retiraient dans le désert dans une attente messianique forte pour y étudier la loi, les repas et les prières étaient pris en commun. On entrait dans la communauté au terme d’un noviciat de deux ans. Les biens des adeptes étaient mis en commun et la charité fraternelle était posée en principe. Le comportement des frères était sous une surveillance constante, puisque la journée de l’essénien était soumise à une stricte discipline et qu’un égarement pouvait entraîner l’exclusion de la communauté. On procédait à une purification rituelle quotidienne par immersion et, surtout, on respectait la hiérarchie.

Les esséniens étaient aussi des hommes d’étude qui avaient le plus grand respect pour la Loi de Moïse, le shabbat et pour leurs institutions propres. Le rouleau de leur règle montre qu’ils se distinguaient par de nombreux traits du judaïsme normatif. Ils avaient des fêtes que la Bible ne mentionne pas, telle la fête du vin nouveau ou la fête de l’huile nouvelle. Les doctrines de la secte montraient un caractère ésotérique ; les membres se présentaient comme les héritiers de révélations secrètes anciennes ; on a aussi trouvé des textes cryptiques dans un alphabet secret. Leur pensée était influencée par le pythagorisme hellénique ou le dualisme iranien et leur angélologie était très développée. Il apparaît que les esséniens utilisaient des noms des anges à des fins magiques. Pour la secte, le Monde est régi par l’affrontement de deux puissances invisibles12 : les esprits des Ténèbres commandés par un prince, Bélial ou Satan, et les esprits de la Lumière qui sont le lot de Dieu.

La communauté se définissait comme le véritable peuple de Dieu, autour duquel tout le peuple s’organisera. D’abord les douze tribus d’Israël se reconstitueront, puis suivra l’étape de la construction d’un temple conforme à un plan imaginé par les sectaires, ensuite la dernière étape des temps espérés sera la guerre eschatologique qui opposera les esprits des lumières aux esprits des ténèbres. Le rouleau de la Guerre énonce enfin le règlement du combat. En résumé la vision essénienne paraît ésotérique, eschatologique et spéculative.

Essenisme et christianisme

Pour terminer, il importe d’aborder les rapports entre l’essénisme et le christianisme. La thèse de l’origine essénienne du christianisme était déjà répandue au XVIIIe siècle dans le milieu des « Lumières », dans le cercle des philosophes. Un siècle plus tard, l’illustre historien français, Ernest Renan, affirma, dans sa Vie de Jésus, l’importance capitale du milieu essénien pour le développement des théories messianiques et l’intelligence des conceptions de Jésus sur le Royaume de Dieu. Cette thèse est certainement confirmée aujourd’hui, mais des savants, bien que très minoritaires, vont plus loin et considèrent que les textes de Qumrân sont les témoignages mêmes des premiers chrétiens. Force est de reconnaître que les interprétations les plus folles et les plus divergentes entre elles ont vu le jour à ce sujet32.

que le christianisme primitif partage certaines idées avec la communauté qumrâno-essénienne dont il subit l’influence et auquel il emprunte un certain nombre de termes et de concepts, des structures communautaires et des schémas théologiques33. Des savants vont jusqu’à penser que si le Nouveau Testament ne mentionne pas les esséniens, c’est parce que la communauté judéo-chrétienne de Jérusalem en faisait partie. Qu’il s’agisse de la vie et de l’organisation communautaires, des rites du baptême34 et de l’eucharistie, du Sermon sur la montagne, des épîtres de Paul ou de l’évangile de Jean, des croyances relatives au messie et à fin du monde, tous les secteurs de l’Eglise naissante offrent à des degrés divers des affinités avec le qumrâno-essénisme.

Mais quoi qu’il en soit, la différence principale concerne évidemment la croyance en Jésus. Ni Jean le Baptiste, ni davantage Jésus, ne sont mentionnés dans les écrits qumrâniens. Il faut donc se contenter de la conclusion que le christianisme, tout comme les autres sectes baptistes, telles les elkhasaïtes, les manichéens et les mandéens, ont puisé dans le judaïsme multiforme de l’époque pour en devenir des rameaux indépendants ayant ses propres particularités.

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Retour sur les manuscrits de la mer Morte

Publié le 25 Juillet 2026 par T.D

Peter Nathan

Des écrits très anciens découverts dans le désert de Judée sont, depuis Revenons sur l’histoire de ces écrits antiques et sur ce que nous pouvons en apprendre. plus de 50 ans, au cœur d’un conflit. Qu’avons-nous appris de ces textes à l’origine de tant de débats ?

Au moment où les Nations Unies délibéraient sur la constitution d’un État juif en mai 1947, un jeune Bédouin, Mohammed edh-Dhib, faisait une découverte incroyable : il tombait par hasard sur un ensemble de jarres en terre cuite tandis qu’il cherchait l’une de ses chèvres, égarée dans les grottes qui surplombent Khirbet Qumrân, non loin de la mer Morte. Dans ces jarres, il trouva une série de rouleaux en cuir très anciens, que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de manuscrits de la mer Morte.

On pense que ces rouleaux furent cachés pour être sauvegardés dans le désert aride de Judée à la fin des années 60 de l’ère chrétienne, alors que les légions romaines convergeaient sur Jérusalem afin d’éliminer le régime juif. Il est d’autant plus étrange que leur révélation ait coïncidé avec la naissance du nouvel État juif.

Pas une première

Apparemment, ce n’est pas en 1947 que les manuscrits de la mer Morte ont été dérangés pour la première fois depuis le premier siècle. Bien qu’on en attribue la découverte à un berger bédouin en 1947, il semble que des rabbins du début du troisième siècle aient eu connaissance d’une cachette de rouleaux non loin de Jéricho.

Cette information permit au père de l’Église catholique du troisième siècle, Origène, de localiser près de Jéricho un manuscrit des Psaumes en langue grecque, dans des circonstances similaires à celles de la découverte faite au vingtième siècle. Les érudits ont débattu avec passion pour savoir si Origène avait eu accès aux rouleaux que nous connaissons aujourd’hui sous la dénomination de manuscrits de la mer Morte, ou à une autre cache de documents.

Cinq cents ans après Origène, un Juif karaïte, Daniel al-Qumusi, découvrit des rouleaux dans la même région et les porta à Jérusalem. Les karaïtes étaient une secte qui s’appuyait sur les Écritures et ses enseignements pour inspirer leur mode de vie et leurs actes, plutôt que sur le Talmud comme le faisait le judaïsme rabbinique. (Les karaïtes furent souvent considérés comme des descendants des sadducéens, tandis que le judaïsme rabbinique attribue ses origines à la tradition pharisaïque.) Les rabbins de Jérusalem ne montrèrent aucun intérêt pour les rouleaux d’al-Qumusi. C’est pourquoi toute information sur leur origine et leur teneur disparut de Jérusalem avec la communauté karaïte. Selon certains érudits, la découverte d’al-Qumusi permit de découvrir un document singulièrement sectaire, connu aujourd’hui sous le nom de « Document de Damas », à Qumrân ainsi qu’à la Genizah du Caire appartenant à une synagogue karaïte, dès la fin du dix-neuvième siècle.

De même, il est paradoxal que, si l’identité de la personne qui cacha les rouleaux s’est perdue au cours de l’Histoire, un sort presque identique ait attendu les rouleaux. Les bergers nomades musulmans tirèrent rapidement parti des récipients en terre et de leur contenu. On dit qu’ils essayèrent de brûler quelques-uns des antiques parchemins en cuir dans leurs feux de camp pour élever légèrement la température par une nuit froide. Ainsi, les manuscrits auraient tous pu partir en fumée s’ils n’avaient dégagé une odeur âcre en se consumant.

Mohammed et sa famille portèrent quelques autres rouleaux à un cordonnier de Bethléem, espérant sans doute qu’ils seraient plus utiles en matière première pour fabriquer des sandales qu’en combustible pour le foyer. Le cordonnier, connu sous le nom de Kando, se disait aussi marchand d’antiquités ; conscient de la valeur potentielle des rouleaux, il offrit quelques pièces de monnaie contre la trouvaille de la famille bédouine.

Il fit ensuite porter par les Bédouins quatre rouleaux à Mar Samuel, le métropolite de l’Église orthodoxe syrienne de Jérusalem à laquelle appartenait Kando, afin d’en connaître la valeur et d’en savoir davantage sur eux. Au début, l’entourage du métropolite refoula les visiteurs, les prenant pour des mendiants, mais les Bédouins réussirent finalement à exposer le but de leur visite. Mar Samuel paya 24 livres Sterling de l’époque pour les quatre rouleaux, somme que Kando avait auparavant accepté de partager avec les Bédouins.

LES ROULEAUX CHANGENT DE MAINS

À ce stade, personne ne savait même dans quelle langue étaient écrits les manuscrits. Le métropolite contacta donc un professeur de l’Université hébraïque de Jérusalem, Eliezer Sukenik, dans l’espoir de déterminer leur valeur.

Le professeur avait déjà appris que le cordonnier Kando avait en sa possession quelques rouleaux similaires, même s’il n’avait pas réalisé que tous venaient du même endroit. E. Sukenik voulait les acheter au marchand, mais la situation était pour le moins délicate. La région était alors en pleine ébullition. Pourtant, le 29 novembre 1947, le jour même où les Nations Unies votaient la fondation de l’État d’Israël, E. Sukenik risquait sa vie pour se rendre à Bethléem, dans la zone arabe, afin d’y acquérir les trois parchemins que Kando détenait encore.

Par la suite, Mar Samuel prêta les quatre rouleaux en sa possession au professeur de l’Université hébraïque pour qu’il les examine. À un moment donné, E. Sukenik et l’Université avaient donc tous les rouleaux en un seul endroit, ignorant toujours que ceux-ci provenaient de la même grotte à Qumrân. Cependant, même lorsqu’il fut sollicité, Mar Samuel refusa de vendre ses manuscrits à E. Sukenik, et le professeur dut les lui rendre à contrecœur.

Après un nouvel examen des trois rouleaux qu’il avait achetés à Kando, E. Sukenik conclut qu’ils avaient appartenu à une communauté essénienne dont des sources historiques avaient établi l’existence dans la région. Plus tard, l’archéologie confirmera que Khirbet Qumrân était effectivement le site possible d’une activité des Esséniens.

Jusqu’à cette époque, la Palestine avait été gouvernée dans le cadre d’un mandat que la Société des Nations avait accordé à la Grande-Bretagne en 1919, après la Première Guerre mondiale. Or, dans les deux années qui suivirent la découverte du berger à Qumrân, la Palestine fut partagée selon les termes de la résolution des Nations Unies de 1947 et le cessez-le-feu de la guerre de 1948-49 qui s’ensuivit. En conséquence, le désert de Judée tomba sous le contrôle de la Jordanie et le resta jusqu’en 1967. Des tensions continuelles entre Arabes et Israéliens compliquèrent considérablement les efforts entrepris pour faire toute la lumière sur les curieux rouleaux.

Des tensions continuelles entre Arabes et Israéliens compliquèrent considérablement les efforts entrepris pour faire toute la lumière sur les curieux rouleaux.

À peu près au moment de la partition de la Palestine, Mar Samuel emporta secrètement sa collection aux États-Unis pour la conserver dans un coffre de banque. En 1954, il fit passer une annonce dans le Wall Street Journal afin de la vendre : un acte illégal selon les Jordaniens, car les rouleaux avaient été découverts sur un territoire qui appartenait désormais à la Jordanie. Néanmoins, un éminent archéologue israélien, Yigal Yadin, répondit par le biais d’intermédiaires et acheta les rouleaux pour l’État d’Israël contre 250.000 dollars. En revanche, ni Mar Samuel, ni les Bédouins ne tirèrent bénéfice de la vente, et le fisc saisit la plus grande partie des gains.

Pour Y. Yadin, l’acquisition des rouleaux était une victoire personnelle. Son père n’était autre qu’Eliezer Sukenik, l’homme qui, le premier, avait identifié les parchemins, mais aussi établi leur datation et leur origine. Malheureusement, E. Sukenik était mort l’année précédente et il ne vit donc jamais les sept rouleaux de nouveau réunis. Ils sont aujourd’hui exposés à Jérusalem-Ouest, dans le Sanctuaire du livre, un musée spécialement construit dont la forme architecturale s’inspire d’un couvercle de jarre, rappelant les objets en terre cuite dans lesquels les rouleaux furent découverts.

À LA RECHERCHE D’AUTRES ROULEAUX

Dès que la découverte des rouleaux fut rendue publique et qu’ils furent évalués, une « course au trésor » s’ensuivit. Une équipe archéologique dirigée par Roland de Vaux, de l’École biblique de Jérusalem-Est – sous contrôle jordanien –, rivalisa avec les Bédouins, lesquels considéraient toujours les manuscrits comme une source potentielle de revenus.

On finit par extraire des rouleaux de onze grottes de la région de Qumrân. Le musée Rockefeller, également situé à Jérusalem-Est, devint le dépositaire de toutes les pièces recueillies par la suite dans les grottes. En tout, plus de 800 rouleaux furent trouvés, bien que seize seulement fussent intacts, au moins en grande partie. Le reste comptait plus de 15.000 fragments de dimensions variables. La grande majorité des manuscrits avait subi les ravages des deux mille années écoulées et même le climat désertique, pourtant favorable, n’avait pas pu les préserver.

Au fil du temps, des universitaires ont regroupé d’autres rouleaux et écrits, en plus des manuscrits de la mer Morte, essentiellement en raison de leur proximité dans le temps et/ou dans l’espace. Il s’agit des textes de Massada, la forteresse juive du premier siècle bâtie sur un promontoire désertique, et de ceux de Bar Kochba relatant la révolte du deuxième siècle, ainsi que des pièces provenant du site samaritain de Wadi el-Daliyeh et des documents de la Genizah du Caire, réserve de la synagogue du neuvième siècle abritant des exemplaires endommagés de la Torah et d’autres manuscrits.

MAINTES IDÉES ERRONÉES

Après la révélation de leur existence au vingtième siècle, les manuscrits de la mer Morte restèrent pendant vingt ans la propriété de deux institutions universitaires voisines, quoique séparées par un mur infranchissable. Étant donnée l’impasse politique où se trouvaient Arabes et Israéliens, la plus grande partie du travail de traduction (autre que sur les sept premiers rouleaux) dut être confiée à des universitaires chrétiens, non à des homologues juifs. Cette situation a fait naître l’idée que les rouleaux étaient liés au christianisme, davantage qu’au judaïsme. Les raisons de cette interprétation disparurent en 1967, avec la guerre des Six Jours et la prise de Jérusalem-Est par Israël. L’École biblique et l’Université hébraïque pouvaient enfin unir leurs efforts.

Même après que les principaux rouleaux eurent été traduits et mis à la disposition du public, ils restèrent le sujet d’aigres discussions. Dans les années 1980, le Vatican se trouva incriminé dans un complot religieux. Cependant, les accusations selon lesquelles il retardait la publication des traductions des manuscrits se révélèrent finalement sans fondement. Plus qu’autre chose, elles mirent simplement en évidence l’apathie qui s’était emparée du projet. Elles portaient spécifiquement sur des documents découverts dans la Grotte 4, mais qui n’avaient pas encore été publiés officiellement en totalité, bien qu’une grande partie ait paru par bribes dans des journaux universitaires. La difficulté résidait dans le nombre même de fragments de rouleaux. Aucun manuscrit intact n’avait été trouvé dans la grotte. Rassembler le puzzle en associant des lambeaux de parchemins ou de papyrus prenait beaucoup de temps. De plus, l’assemblage des traductions partielles était un défi presque identique au travail sur les antiques fragments eux-mêmes. Pourtant, en fin de compte, une traduction intégrale officielle vit le jour.

Les attentes de ce qu’on allait découvrir dans les rouleaux avaient échauffé les esprits. Mais les écrits anciens n’ouvrirent pas les perspectives que tant de personnes avaient espérées. Les rouleaux ont été intéressants principalement pour les sphères universitaires, non pour le judaïsme ou le christianisme.

Les écrits anciens n’ouvrirent pas les perspectives que tant de personnes avaient espérées.

Quelques érudits, par exemple, redoublèrent d’efforts pour essayer d’identifier les premiers personnages chrétiens dans les textes des rouleaux. Jean le Baptiste et Jacques le Juste (frère de Jésus) furent tous deux proposés pour le « maître de Justice » auquel il y est fait référence. Toutefois, ces affirmations n’ont jamais été prouvées.

Dans la même veine, José O’Callaghan, un prêtre espagnol, déclara que certains fragments en grec provenaient du livre des Actes et de l’Évangile de Marc. Cependant, pour défendre sa théorie, il dut manipuler le texte fragmentaire à un tel point que ses idées trouvent aujourd’hui peu de partisans.

Quant aux chefs du judaïsme, ils considérèrent d’abord les rouleaux comme un simple vestige d’une variante de leur religion qui n’aurait pas survécu à l’ère romaine. Les textes apportèrent peu à la compréhension du judaïsme pharisaïque ou rabbinique moderne. En revanche, d’une certaine façon, les rouleaux ôtèrent bien quelque chose au judaïsme. Effectivement, leur découverte établit indubitablement le pluralisme qui existait dans la religion juive au cours des siècles précédant la chute de Jérusalem en 70 de l’ère chrétienne. Ce fait seul transforma la compréhension du contexte religieux et social du premier siècle, notamment celui du christianisme primitif : on finit par le considérer comme une autre forme de judaïsme, conception qui amène et met en lumière la question sur l’écart qui sépare aujourd’hui les deux religions.

LES LEÇONS DU PASSÉ

 Parmi les rouleaux se trouvaient des textes bibliques et leurs commentaires, ainsi que des documents sectaires exprimant le point de vue théologique d’un groupe particulier de Juifs (probablement des Esséniens). D’autres textes étaient pseudépigraphiques, c’est-à-dire des écrits quasi-bibliques tels que le livre des Jubilés et le livre d’Énoch, lesquels étaient très populaires à cette période. Les manuscrits comptaient également de la correspondance et des documents juridiques concernant, par exemple, des contrats de mariage.

Comme ils comprenaient des textes en différentes langues, les rouleaux aidèrent infiniment à la compréhension des langues de l’époque, que ce soit l’araméen, le grec, ou bien l’hébreu – que les Esséniens semblent avoir élevé au rang de langue de la religion. La récupération des documents hébreux améliora considérablement la connaissance moderne de cette langue puisque, jusque là, elle n’avait été comprise qu’à partir des textes bibliques essentiellement.

La découverte d’un si grand nombre de rouleaux et de fragments relatifs aux Écritures mit également l’accent sur la façon dont la population percevait alors les textes sacrés. Un seul livre de l’Ancien Testament, le livre d’Esther, n’a pas été retrouvé à Qumrân. Parmi les rouleaux sectaires, les citations tirées de certains livres bibliques (comme le Deutéronome, le livre d’Ésaïe et les Psaumes) dominaient. Les prophéties de Daniel bénéficiaient également d’un statut particulier. Il est révélateur que les Évangiles et les écrits apostoliques s’appuient clairement sur ces mêmes livres au travers de fréquentes citations.

Les parties sectaires des manuscrits de la mer Morte témoignèrent de l’intensité des sentiments religieux qui existaient aux premiers temps du judaïsme. Ainsi, les rouleaux ajoutèrent une nouvelle dimension à notre compréhension croissante de la société dans laquelle était née l’Église primitive. Ils montrèrent que la communauté religieuse de cette époque se polarisait sur de nombreux sujets, parmi lesquels le temple et même le calendrier. Le comportement religieux était apparemment une source de discorde dans la société.

Bien qu’ils n’aient pas dévoilé de nouveaux documents sensationnels comme beaucoup l’avaient espéré, les manuscrits de la mer Morte renseignèrent de nombreux domaines d’études bibliques au cours des cinquante dernières années et, en fait, ils continuent de le faire.

 

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Les origines du christianisme, l'hypothèse des esséniens

Publié le 25 Juillet 2026 par T.D

Les esséniens étaient des juifs vivant en communauté installés dans le désert de Judée, à Qumran, et dont on a retrouvé les manuscrits (dits «de la mer Morte») en 1947. Ils avaient traversé deux mille ans dans des jarres, elles-mêmes dissimulées dans des grottes. Malgré le temps qui avait dévoré les contours des rouleaux, on a réussi à reconstituer des textes et des fragments de texte.
Qui étaient ces esséniens ? Beaucoup d'incertain demeure à ce propos. On sait qu'ils s'établirent pendant deux à trois siècles, arrivés aux alentours du troisième siècle avant Jésus-Christ et délogés par les Romains entre 66 et 70, lors de la révolte des juifs. La plus grande partie de la littérature que l'on peut lire à leur sujet est orientée. Certains veulent y voir les premiers chrétiens, et donc l'inexistence de Jésus, celui-ci étant le «Maître de Justice» de cette secte, légèrement différent de celui qui, selon eux, est imaginé dans les Évangiles. D'autres, au contraire, nient les ressemblances et les coïncidences et veulent y voir des juifs très orthodoxes qui n'ont aucun rapport avec les premiers chrétiens.
Jusqu'à présent, l'essénisme est la plus plausible origine du christianisme. Et grâce à elle, il y aurait un fort trait d'union entre le judaïsme et le christianisme. Les chrétiens ne seraient autres que des juifs libéraux et réformateurs, dans la prolongation d'Isaïe, de Jérémie, des Proverbes et de la Sagesse – et bien-sûr, de Jésus. D'ailleurs, certains aspects de l'essénisme frappent particulièrement par leur ressemblance avec le christianisme, et l'on ne peut décemment pas prétendre que cela soit dû au simple hasard.
De l'époque de Jésus-Christ, les esséniens nous ont laissé pratiquement les seuls textes qui constituent toutefois une grande bibliothèque. On a pu retrouver presque tous les livres de l'Ancien Testament avec cependant quelques nuances dans l'écriture, des commentaires, et des œuvres personnelles. Ces dernières sont de deux sortes en particulier : les unes véhiculent une pensée très orthodoxe, exigeant le respect des règles allant jusqu'aux moindres détails. Le rouleau du temple énonce les sacrifices (13.9), les exigences, et réclame de la part des moines un respect de la loi très rigoureux. Cette même règle entraîne en cas de non respect des punitions très strictes allant de la défense de parler pendant un laps de temps, jusqu'au bannissement pendant plusieurs années. D'autres manuscrits sont en revanche les support d'une pensée plus étonnante, voulant mettre l'accent sur les points essentiels de la religion. Ce sont des compositions originales. Les principales idées fondatrices du christianisme y sont récurrentes : la circoncision prônée est celle du cœur (Règle de la Communauté 5.5, Commentaire d'Habacuc 11.13) à défaut d'une circoncision charnelle, ce qui est prépondérant dans la pensée de Saint Paul. Ces manuscrits recèlent également d'autres sentences typiques du christianisme, et on peut croire que ces textes aient servi de brouillon aux Épîtres et aux Évangiles.
Les points communs ne s'arrêtent pas à de simples affinités philosophiques. Les esséniens avaient un mode de vie en communauté, ils observaient la chasteté : ils n'avaient aucune femme. Ils pratiquaient la bénédiction du pain et du vin (Règle de la communauté, 6.5) ; ils se baptisaient ; ils s'interdisaient toute nourriture animale sauf le poisson. Tout cela était identique aux pratiques chrétiennes de l'antiquité et, plus tard, aux cathares.
De plus, entre la fin de l'essénisme et le début du christianisme, il y a une cohésion évidente. Elle pousserait à prétendre que les esséniens, dès lors qu'ils cessèrent d'être «esséniens», furent «chrétiens». En effet, c'est seulement après 66-70 que le christianisme devint apostolique. Comme par hasard, il se développa immédiatement après, de la même façon que le bouddhisme s'étend aujourd'hui en Occident à cause de l'occupation du Tibet par les Chinois. À ceci s'ajoute l'incertitude quant à la datation exacte de Jésus-Christ, il ne serait pas impossible que celui-ci soit plus ancien qu'on ne le croit, raison pour laquelle le christianisme fut missionnaire bien après que le Christ fut mort.
Les esséniens considéraient leur «Maître de justice» comme leur élu, lequel doit annoncer la bonne parole, mais non pas le dernier élu, venu pour l'appliquer. Voilà peut-être pourquoi les chrétiens pensèrent que Jésus devait revenir lors de l'Apocalypse et que, dans l'Évangile selon St Jean, l'intervention du Christ est annoncée à nouveau : il sera le dernier pasteur de l'humanité. C'est ce personnage qui est mentionné par les esséniens dans le manuscrit 4Q534-536 et que Saint Malachie évoque comme le «Pastor Angelicus» 112e pape de sa liste, et 2e à venir après Jean Paul II. Les esséniens considéraient que leur culte serait rétabli à la renaissance d'Israël. Or, la découverte de leurs manuscrits coïncida avec sa formation. Certains prétendent que, dans un poème cathare de Persifal, probablement composé aux alentours du XIVe siècle, l'auteur chante : «Dans sept ans, le laurier reverdira» (en occitan : «Al cap de sept cens ans, verdégéo le Laurel»). D'autres prétendent que cette prophétie serait due à Bélibaste, lorsqu'il mourut, en 1321.
La doctrine des esséniens présente les aspects d'un dualisme mitigé, que l'on respire dans les Évangiles et les Épîtres de Jacques et Jean. A posteriori, cette doctrine a dévié dans deux directions opposées : le dualisme absolu du manichéisme, et l'abandon du dualisme d'un autre côté, chez les catholiques en particulier. Il faudrait peut-être se référer à l'essénisme pour retrouver l'essence du message chrétien d'origine.
Les esséniens se représentent Dieu comme un principe de totalité. L'homme, en tant que chair, est le néant. Ils attachent à Dieu le caractère d'unité, avec les mêmes caractéristiques que le Verbe dans l'Évangile de Saint Jean. Le Verbe – si on ne précise pas quelle personne, quel temps, quel verbe – serait l'essence de l'action, le «chaos», le «tout», le «tohu-bohu» que les cathares considéraient comme le principe du monde. Les hommes sont entre l'esprit mauvais et l'esprit bon, ils peuvent s'identifier à l'un ou à l'autre. Dans l'essénisme comme dans le zoroastrisme, c'est Dieu qui a créé ces deux esprits. Le Bien : c'est la totalité, l'infinité, l'autorité. Il inclut donc le mal ; or ce dernier est néant car il n'est que lui seul. Les esséniens, comme les cathares, rejetaient le monde. Ils lui associaient le mal, la corruption, la luxure, le péché.

 

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Les Esséniens étaient-ils gnostiques ?

Publié le 24 Juillet 2026 par T.D

La vraie gnose étant la connaissance – ou la reconnaissance – ici et maintenant de ce que nous sommes réelle­ment, toute forme de salut qui se situe dans un futur et un ailleurs n’est pas et ne peut pas être gnostique. La gnose, nous l’avons vu, transcende le temps et l’espace, or les esséniens vivaient orientés vers un salut qu’ils croyaient prochain mais qui était absolument spatio-temporel. Cette forme de salut – qui sera aussi celle des chrétiens – se situe dans la ligne exotérique alors que la gnose possède toutes les caractéristiques d’un véri­table ésotérisme. De plus, chez le gnostique, la réalisa­tion, ou l’éveil, est l’aboutissement d’une recherche individuelle. La découverte du Royaume intérieur – pour reprendre la terminologie de Jésus – est au terme d’une aventure solitaire, alors que chez les esséniens, comme aussi dans une certaine mesure chez les chrétiens, le salut à venir est collectif, la damnation également…

Depuis les découvertes des manuscrits de la mer Morte, à partir de 1947, la secte des Esséniens nous est beaucoup mieux connue. Nous n’avions sur elle jusqu’alors que les témoignages de Pline l’Ancien, de Philon et de Josèphe ; et seul un petit cercle de spécia­listes avaient lu les notices anciennes les concernant. Aujourd’hui, il en va des Essé­niens comme des gnostiques : les découvertes archéologiques qui remontent à peu près à la même date permettent une étude approfondie et complètement renouvelée, aussi bien des Esséniens que des gnostiques grâce à l’apport de nombreux documents. Certains manuscrits de la mer Morte nous introduisent directement au sein de la secte et mettent en lumière leurs rites, leurs mœurs et leurs doctrines ; ils nous fournissent des renseignements sur des faits et des croyances que les autres anciens n’avaient pas révélés, comme ce qui a trait au calendrier religieux que les chrétiens adopteront, à l’espérance mes­sianique liée au mystérieux Maître de Justice, mis à mort cent ans environ avant Jésus et dont les fidèles atten­daient le retour glorieux à la fin des temps, etc.

Ce qui, dans le christianisme, ne provenait pas du fond juif comme pouvait apparaître comme original alors qu’il révèle très souvent, nous le savons maintenant, la conti­nuation des croyances et des rites de l’antique secte. Néanmoins, sans disposer des matériaux considérables dont nous bénéficions aujourd’hui, Renan, faisant preuve d’une intuition remarquable, écrivait naguère : « Le Chris­tianisme est un Essénisme qui a largement réussi. »

LES DÉCOUVERTES

On connaissait depuis Pline l’Ancien et Dion Chrysos­tome la présence d’une communauté essénienne près de la mer Morte, à une douzaine de kilomètres au sud de l’actuelle ville de Jéricho. De l’ancien monastère des Esséniens, il ne subsiste plus aujourd’hui que des ruines appelées par les indigènes Khirbet Qumrân. C’est dans des grottes situées non loin des ruines qu’un Bénédictin découvrit en 1947 tout un lot d’anciens rouleaux hébreux. Les rouleaux ainsi trouvés devinrent bientôt célèbres sous le nom de manuscrits de la mer Morte ou aussi manus­crits de Qumran. Cette trouvaille fortuite fut bientôt suivie de plusieurs autres dans la région même de Qumrân et de 1951 à 1956, c’est onze grottes contenant des rouleaux et des fragments de manuscrits qui furent découvertes.

L’inventaire des manuscrits fit apparaître qu’environ un quart d’entre eux est constitué par des copies de livres proprement bibliques. Le spécialiste des études qumrâ­niennes, le Pr A. Dupont-Sommer, dans son livre Les écrits esséniens découverts près de la mer Morte (Payot 1959) signale que les grottes nous ont livré des spécimens de chacun des livres de la Bible juive canonique, à l’exception du livre d’Esther. Certains se trouvent en plusieurs exemplaires : celui des Psaumes en 35 exem­plaires, celui du Deutéronome en 14 exemplaires, celui d’Isaïe en 15 exemplaires. À cela s’ajoutent les livres de Tobie et de l’Ecclésistique, qui ne font pas partie de la Bible juive mais appartiennent au canon de l’Église romaine.

Les autres livres non bibliques forment le reste des manuscrits ; fort nombreux ; ils révèlent une grande homogénéité de croyances témoignant en cela qu’ils pro­viennent d’un même milieu religieux. Ils permettent aussi d’approfondir la doctrine de la secte et le rôle d’un per­sonnage de premier plan, le maître de justice, objet d’une fervente admiration de la part des fidèles.

Certains écrits, comme le livre des Jubilés, le livre d’Hénoch, les Testaments des Douze Patriarches, étaient tenus en haute estime par la secte et plus tard par cer­taines communautés chrétiennes.

Dans les écrits plus spécifiquement esséniens, mention­nons : le rouleau de la Règle, l’Écrit de Damas, le Règle­ment de la Guerre des Fils de Lumière, le rouleau des Hymnes d’action de grâce. À ces ouvrages s’ajoutent des écrits de caractères divers : liturgique, apocalyptique, sapientiel, etc…

L’APPORT DES TEXTES

Les notices anciennes, pour intéressantes qu’elles soient, sont loin de présenter l’intérêt qu’offrent les textes de Qumrân eux-mêmes. Les membres de la secte, ainsi que le montrent les rouleaux, donnaient à celle-ci le nom d’Alliance ou de Nouvelle Alliance, l’Ancienne Alliance, celle transmise par Moïse, se trouvait rompue à cause de l’infidélité d’Israël. On sait que les esséniens qui menaient une vie monastique très ascétique à Qumrân, se recru­taient surtout parmi les pharisiens. Ils avaient en com­mun la même fidélité à la Loi, mais le relâchement du judaïsme officiel avait fini par faire croire aux esséniens que Yahvé ne pouvait plus se compromettre avec Israël ; aussi ne pouvaient-ils concevoir que le Messie ne vint pas chez eux. L’imminence de la conflagration finale et du jugement se retrouve pour ainsi dire à chaque page de certains livres de la secte.

LE ROULEAU DE LA RÈGLE

Cet écrit est important car il nous introduit dans le secret de la vie religieuse de la secte et de ses cérémonies. Il commence par préciser le but et l’idéal de la Commu­nauté.

Pour l’homme intelligent, afin qu’il instruise les saints, pour qu’ils vivent selon la règle de la Communauté ; pour rechercher Dieu de tout leur cœur et de toute leur âme, et pour faire ce qui est bon et droit devant lui selon ce qu’Il a prescrit par l’intermédiaire de Moïse et par l’intermédiaire de tous Ses serviteurs les Prophètes ; et pour aimer tout ce qu’il a élu et pour haïr tout ce qu’Il a méprisé ; et pour s’éloigner de tout mal et pour s’atta­cher à toutes les bonnes choses ; et pour pratiquer la vérité et la justice et le droit sur la terre (op. cit., p. 88). L’indication « homme intelligent » revient fréquemment dans les documents de Qumrân ; elle signale qu’on a affaire à un livre secret propre à la secte. Ce livre men­tionne les cérémonies d’entrée dans la communauté à laquelle l’essénien appartient tout entier, corps, âme et biens ; il précise les fêtes réglementaires fixées par le calendrier de la secte, et, à ce propos, il est important de noter que le christianisme reprendra ce calendrier, lequel ne correspondait pas au calendrier en vigueur dans le judaïsme de la Synagogue. Cependant, comme dans la synagogue officielle, la communauté comprend trois catégories : les prêtres, les lévites et les laïcs. Le repas est communautaire et se déroule suivant un céré­monial que nous retrouvons chez les chrétiens à la Cène du Jeudi-Saint : le Prêtre étend les mains sur le pain et le vin avant le repas et les bénit.

Le rouleau de la Règle, comme son nom l’indique, prévoit dans le détail la vie des esséniens dans la communauté. Cependant, il traite aussi de la sanctification de ses moines et de la doctrine dont ils doivent s’imprégner. Le caractère essentiel de la doctrine, telle qu’elle ressort du rouleau de la Règle, est d’être fondamentalement dualiste. Dieu créateur a disposé pour l’homme deux esprits, l’Esprit de vérité et l’Esprit de perversion ; le premier est aussi appelé Esprit de lumière et le second esprit de ténèbres. Comme l’explique le texte, le Dieu créateur a fondé toute son œuvre sur ces deux Esprits. Dieu aime le premier esprit pour toute la durée des siècles et se complaît en tous ses actes tandis qu’il abo­mine l’autre et toutes ses voies et les hait pour toujours.

L’ÉCRIT DE DAMAS

Chacun des deux Esprits tient en son pouvoir une partie de l’humanité : l’Esprit de vérité, les fils de lumière ; l’Esprit mauvais, les fils de ténèbres. Les historiens ont eu souvent dans cette répartition de l’humanité en deux camps tranchés une influence mazdéenne. Sans aller jusque-là, il suffit de rappeler que chez les juifs ce mé­lange du Bien et du Mal, qui est le propre de l’humanité, ne cessera qu’au jour du jugement fixé par Dieu qui verra l’extermination du Mal. Du reste toute la vie de la communauté est organisée en fonction de ce grand jour. Plusieurs écrits de Qumran révèlent une véritable psychose de la fin des temps : l’attente est si exacerbée qu’on s’attend d’un jour à l’autre à la suprême visite de Dieu.

Sur l’imminence du grand Jugement, et son influence sur le comportement des esséniens, l’Écrit de Damas est de la plus haute importance. En outre, l’ouvrage fit état à plusieurs reprises de deux personnages de pre­mier plan : « le Maître de Justice », d’une part, et « l’Homme de mensonge », d’autre part ; le premier fut le fondateur de la secte et le second fut le persécuteur du Maître. L’« Homme de mensonge » est aussi appelé le « Prêtre impie ». Ce dernier est vraisemblablement le grand-prêtre de la Synagogue officielle, Hyrcan II qui exerça ses fonctions à partir de 76 avant J.-C. et mit à mort « le Maître de Justice » vers 65-63. À ce moment-là, la secte se réfugia dans la Damascène, loin des atteintes du grand prêtre, puis revint à Qumrân vers 40 avant J.-C. et y resta jusqu’à la grande Révolte juive ; c’est-à-dire jusqu’en 68 de l’ère chrétienne. Les événements de l’époque permettent aux historiens de dater l’Écrit de Damas entre 18 et 48 avant J.-C. et la Règle, qui, si elle n’est pas de la main du Maître de Justice, porte son empreinte profonde, avant 63.

L’Écrit de Damas spécifie que, entre le jour où fut enlevé le Maître de Justice et le jour du grand Jugement, il s’écoulera le temps d’une génération, c’est-à-dire environ quarante ans. C’est ce même temps qui est indiqué dans le Commentaire du psaume 37 retrouvé aussi à Qumrân : « Encore un peu de temps, et l’impie ne sera plus ; j’examinerai sa place et il ne sera plus (v. 10 du Ps. 37). Et voici le commentaire accompagnant le verset : « L’explication de ceci concerne toute l’impiété ; c’est au bout des quarante ans qu’ils seront supprimés et qu’on ne trouvera plus sur la terre aucun homme impie. »

C’est donc tout au début de l’ère chrétienne que devait avoir lieu le fameux Jugement. On comprend que les chrétiens, qui ont pris aux esséniens l’essentiel de leur doctrine, aient également subi la contagion de la psy­chose de la fin des temps.

LE ROULEAU DU RÈGLEMENT DE LA GUERRE

La guerre que devait livrer les Fils de Lumière contre les Fils des Ténèbres exigeait de mobiliser toutes les énergies, c’est pourquoi chaque adepte de la secte, chaque essénien était essentiellement un soldat, un com­battant de cette guerre future en vue de laquelle la Communauté était tout entière conçue et organisée comme une milice divine non seulement pour combattre le mal présent mais surtout pour être prête à livrer le grand combat de Dieu qui amènerait l’extermination du mal. L’enjeu de la guerre, le drame colossal, réellement apocalyptique, devait permettre non seulement la défaite des ennemis d’Israël mais décider à jamais du sort du monde. Les fils de lumière auraient à déployer toute leur vaillance.

Le Règlement de la Guerre trouvé à Qumran avait pour objet de préparer les esséniens à ce combat suprême. Dans ce rouleau, la guerre sainte est décrite de façon concrète et détaillée : tout y est prévu : le commande­ment, la mobilisation, le plan de conquête du monde qui doit s’ensuivre, la défaite de l’ennemi, les étendards, les trompettes, le bâton de commandement, la formation en lignes, l’armement de l’infanterie, ses manœuvres, celles de la cavalerie, la pureté du camp, le rôle des prêtres et des lévites durant le combat, et, sans prétendre établir ici une énumération complète, il faut aussi mentionner la supplication du grand prêtre avant le combat, les bénédictions et les malédictions à prononcer pendant le combat, et enfin les hymnes d’action de grâces après le combat. L’auteur s’inspire visiblement du livre de Daniel qu’il cite par endroit textuellement.

Le Règlement de la Guerre, selon les historiens, est sensi­blement de la même époque que l’Écrit de Damas ; il peut donc être situé entre 63 et 68 avant J.-C. Il fut certaine­ment un des livres fondamentaux de la secte car les grottes ont livré six manuscrits de cet ouvrage. L’auteur du Règlement de la Guerre fut, à n’en pas douter, un fantastique visionnaire qui sut admirablement exploiter la crédulité et les rêves de grandeur de la secte. Mais peut-on à ce point être coupé du réel sans être un extra­ordinaire mégalomane ?

LE ROULEAU DES HYMNES

Cette œuvre semble avoir été l’une des plus sacrées et les plus vénérées de la secte car il existe des fragments d’au moins six exemplaires du manuscrit. Les hymnes sont des chants d’une haute élévation où l’auteur se livre dans un lyrisme exalté exprimant tour à tour son ado­ration, sa soumission et son amour envers Dieu Très-Haut mais aussi sa haine pour Bélial, incarnation du Mal, ses désespoirs, ses affres mortelles.

L’auteur parle à la première personne du singulier ; il exprime les plaintes du juste persécute et se présente comme le chef de la secte de l’Alliance ; il est le bâtisseur de la Communauté des Élus, le Maître qui enseigne, le Père qui protège, etc. Il ne faut pas s’étonner dès lors que la plupart des historiens aient considéré l’auteur des Hymnes comme le Maître de Justice, lui-même, dont l’écrit de Damas nous a relaté la destinée tragique, le prestige exceptionnel et le rôle messianique.

Les Hymnes nous font connaître, en même temps que le côté mystique du personnage, son rôle de fondateur et d’initiateur de la communauté. S’adressant à Dieu, il se situe comme l’homme que les puissances du Mal cher­chent à abattre et, en même temps le médiateur entre Dieu et son peuple : …« Et tous les hommes de tromperie grondaient contre moi comme le bruit du grondement des grandes eaux et les ruses de Bélial étaient toutes leurs pensées, et ils ont renversé vers la fosse la vie de l’homme par la bouche duquel Tu as fondé la doctrine et dans le cœur duquel Tu as placé l’intelligence pour qu’il ouvrit la source de la Connaissance pour tous les intelligents… Hymne II

Comment ne pas voir en celui qui a reçu la doctrine, qui a accès à la source de la Connaissance, le Maître de Justice en personne ? Comme il se révèle le détenteur de la Connaissance salvatrice, certains historiens ont cru voir en lui un gnostique et sont même allés jusqu’à pré­tendre que les esséniens étaient une secte gnostique, l’en­seignement étant réservé soi-disant à des initiés.

LE MAÎTRE DE JUSTICE

La question de savoir si les esséniens pouvaient être considérés comme des gnostiques se pose d’abord pour le Maître de Justice lui-même. Celui-ci se donne une double mission : restaurer la véritable Alliance d’Israël que la Synagogue officielle a compromise et apporter le salut aux nations. Aux fidèles de la secte rassemblés autour de lui, le Maître de Justice emploie l’expression : « Ceux qui sont entrés dans mon Alliance » (V.23). Ce langage montre qu’il se considère comme le chef de l’Alliance divine. Et il précise dans un important passage des Hymnes (VI, 10-13) comment il conçoit la mission :

« Et c’est à cause de toi que tu m’as créé

pour accomplir la Loi

et pour instruire par ma bouche les hommes de ton conseil

au milieu des fils des hommes…

Et toutes les nations connaîtront ta vérité,

et tous les peuples, ta gloire.

Car tu les as fait entrer dans ton Alliance glorieuse

auprès de tous les hommes de ton conseil

et dans un lot commun avec les Anges de la Face… »

Le Maître de justice se présente donc comme le chef et le médiateur de la Nouvelle Alliance, comme le nouveau Moïse dont le Deutéronome annonçait la venue (XVIII, 18-19). Comme le Serviteur de Yahvé (Isaïe LIII, 11), le Maître de justice attend avec une foi inébranlable la délivrance et le triomphe final (VII, 23-25) :

«Et toi, ô mon Dieu, tu as secouru mon âme,

… Et je serai resplendissant de lumière sept fois

dans l’Éden que tu as créé pour ta gloire.

Car tu es pour moi un luminaire éternel… »

L’exaltation atteint dans l’un des Hymnes un paroxysme qui ne sera pas égalé dans toute la littérature essénienne (III, 7-18). Les spéculations messianiques sont celles d’un visionnaire extraordinaire qui s’identifie au Messie ; or celui-ci doit être éprouvé et purifié au creuset de la souf­france. Parfois le Maître de Justice, toujours en s’adres­sant à Dieu, parle des élus de la secte chargés de rétablir la justice et d’apaiser le courroux divin :

« Et moi, je sais que nulle richesse n’est égale à ta

vérité et que terrible sera la vengeance

de la part de tes hommes de sainteté » (XV, 22-24).

Le sort des impies promet d’être terrible :

« … les impies, tu les as créés pour le moment de ton

courroux et, dès le sein maternel, tu les as réservés

pour le Jour du massacre » (XV, 17).

La victoire finale correspondra à l’extermination totale des ennemis par ceux que le Maître de Justice appelle « la milice des Vaillants » :

« … et la milice des Vaillants des cieux agite son fouet dans le monde,

et elle n’aura de cesse jusqu’à l’extermination fatale,

Qui sera définitive et sans pareille ».

L’ATTENTE DANS LA JOIE

Cette euphorie triomphante, nous l’avons déjà relevée dans les manuscrits de Qumrân recensés ci-dessus. Elle est liée à la catastrophe finale qui doit permettre aux fils de Lumière qui forment la Nouvelle Alliance de régner sur le monde. Une telle eschatologie, liée à la venue du Messie, nous la retrouvons décrite dans le livre de Daniel et dans le livre d’Hénoch. Or, nous savons que les essé­niens étaient de fervents lecteurs de ces deux livres.

La perspective eschatologique et l’attente messianique se situent-elles dans une ligne ésotérique qui rejoindrait celle de la grande gnose ? Y avait-il chez les esséniens une connaissance réservée à des initiés qui ne fût pas orientée uniquement vers les fins dernières ? L’étude sur la gnose qui précède celle sur les esséniens a permis de préciser les caractères de la gnose éternelle, et, l’ana­lyse des manuscrits de la mer Morte apporte sur la vie, les croyances et les rites de la secte essénienne tout l’éclairage nécessaire. C’est ainsi que nous disposons des éléments pour répondre à l’une et l’autre de ces ques­tions.

RECONNAISSANCE DE L’ÊTRE

La vraie gnose étant la connaissance – ou la reconnaissance – ici et maintenant de ce que nous sommes réelle­ment, toute forme de salut qui se situe dans un futur et un ailleurs n’est pas et ne peut pas être gnostique. La gnose, nous l’avons vu, transcende le temps et l’espace, or les esséniens vivaient orientés vers un salut qu’ils croyaient prochain mais qui était absolument spatio-temporel. Cette forme de salut – qui sera aussi celle des chrétiens – se situe dans la ligne exotérique alors que la gnose possède toutes les caractéristiques d’un véri­table ésotérisme. De plus, chez le gnostique, la réalisa­tion, ou l’éveil, est l’aboutissement d’une recherche individuelle. La découverte du Royaume intérieur – pour reprendre la terminologie de Jésus – est au terme d’une aventure solitaire, alors que chez les esséniens, comme aussi dans une certaine mesure chez les chrétiens, le salut à venir est collectif, la damnation également. Jean Baptiste, l’homme vertueux, l’ascète issu de l’essénisme, conçoit le salut dans la perspective messianique essénienne ; aussi envoie-t-il ses disciples vers Jésus pour lui demander : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? » (Mt 11.3) Jésus, qui incarne la gnose nous éclaire sur sa conception du salut par rapport à celle de Jean : « Depuis Adam jusqu’à Jean Baptiste, … aucun ne surpasse Jean Baptiste, mais celui qui parmi vous sera petit connaîtra le Royaume et sur­passera Jean (log. 46) ; voir aussi (Mt 11.11 et Lc 7.28-30). Le salut individuel dans le présent libérateur ne saurait donc s’accorder avec un salut collectif à venir. Mais les textes de Qumrân nous révèlent-ils, parallèlement à ce grand rêve collectif futuriste, une forme d’initiation de maître à disciple, qui est la caractéristique du véritable ésotérisme ? Nous serions tentés de le croire en lisant certains ouvrages qui font l’apologie du chef de la communauté de Qumrân, du grand visionnaire appelé Maître de Justice. L’historien le plus averti de l’essénisme va jusqu’à écrire : « Le Maître de Justice était le révélateur d’une Gnose mystérieuse, élaborée à l’aide des plus hautes sagesses qui circulaient alors dans le monde, et réservées à des initiés » (A. Dupont-Sommer, op. cit., p. 386).

Les Hymnes, que les historiens lui attribuent font état des relations d’un homme choisi, prédestiné en vue d’une mission extraordinaire. Il s’agit en somme d’un long monologue du prêtre-prophète qui dit ses souffrances, sa misère et la grandeur de sa mission proprement messia­nique qui est de préparer la « milice des Vaillants » pour le jour du Jugement lequel est à la fois celui du triomphe des bons et du massacre des mauvais. D’un bout à l’autre du rouleau des Hymnes, le lyrisme exalté est lié constam­ment à un dualisme exacerbé. Si beau, si émouvant que soient les accents de ce Visionnaire, nous ne pouvons nous empêcher d’en mesurer le degré d’utopie et de constater à quel point nous sommes ici loin de la gnose où tout est orienté vers le retour à l’Un originel.

AU-DELÀ DU JUDAÏSME

Les rouleaux de Qumrân propres à la secte traduisent tous à leur manière la nécessité de justifier la décision des esséniens de se séparer du judaïsme officiel et de se préparer au jugement à venir. Dans la solitude du désert, ils devenaient les derniers Élus de Dieu, les vrais observateurs de la Loi, les seuls membres de la Nouvelle Alliance. Dans ce contexte, le Messie ne pouvait qu’être des leurs. Toutes ces contingences réunies firent de la secte un type de société à part, coupé du monde. Son enseignement était secret, non pas au sens ésotérique du terme, mais la raison très simple que l’ennemi devait absolument ignorer ce qui se tramait dans la solitude du désert pour « préparer la voie du Seigneur ». Il suffisait, pour entrer dans la communauté de partager l’idéal religieux, l’ascèse et la discipline, certes très rigide, de la secte. Les textes parlent abondamment de la préparation matérielle psychologique et spirituelle des esséniens en un des événements apocalyptiques mais ils ne font pas mention d’initiation de maître à disciple. Il fallait, sans nul doute, faire preuve de qualités physiques et morales peu ordinaires pour vivre une vie communau­taire au désert dans les conditions que nous révèlent les textes ; néanmoins cette rigueur ascétique n’a rien de commun avec un véritable enseignement ésotérique.

Les chrétiens reprirent aux esséniens une bonne part de leurs rites, de leur doctrine, de leur idéal mystique et moral. Comme eux, ils se réclamèrent de la Nouvelle Alliance, comme eux, ils attendaient, surtout au début, les fins dernières dans un avenir proche. Il ne semble donc pas exagéré de dire que le christianisme est, malgré la notion nouvelle du sang rédempteur apportée par saint Paul et l’ouverture de la jeune Église au monde païen, la continuation de l’essénisme.

Cette filiation eût été inconcevable avant la découverte des manuscrits de la mer Morte, tout comme le vrai visage de la gnose nous était inconnu avant la décou­verte des manuscrits de Nag Hammadi. Les textes nous révèlent finalement une situation que les historiens, les exégètes et les théologiens, pour peu qu’ils consentent à abandonner de vieux schémas périmés, auraient jugée impensable il y a seulement quelques décennies mais que les deux découvertes qui remontent à peu près à la même date, rendent non seulement plausibles mais de plus en plus évidentes, à savoir, d’une part que le christianisme plonge ses racines profondément dans l’essénisme, d’autre part, que Jésus est, par son Évangile ésotérique, à l’origine de la gnose méditerranéenne, à l’époque des Césars.

Émile Gillabert

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Les manuscrits de la mer Morte et les origines du christianisme

Publié le 24 Juillet 2026 par T.D

André Paul

Depuis 2002, tous les manuscrits de la mer Morte sont édités. On a désormais la possibilité d’une vision globale et d’une approche transversale de cet immense conservatoire de la société judaïque pré-chrétienne. Longtemps on a présenté les mystérieux Esséniens comme les auteurs ou pour partie les collecteurs de ces précieux documents : ils auraient été les résidents exclusifs du site de Qumrân. Telle est la thèse élaborée précocement sur la base de sept manuscrits seulement, alors que plus de huit cents allaient venir. Elle est de plus en plus nuancée voire contestée par de nouvelles générations de chercheurs, au premier chef des archéologues. De ce déplacement, il résulte que le christianisme des origines n’est pas à comprendre en fonction d’un groupe ou d’un courant particulier : il n’est pas une secte prolongeant une secte, même avec succès.

De 1947 à 1956, bédouins et archéologues se relayèrent sur le terrain pour l’exploration d’une partie escarpée du Désert de Juda. Tantôt alliés et tantôt concurrents, car ils faisaient la course, ensemble ils allaient découvrir les restes de plusieurs centaines de manuscrits antiques d’origine judaïque. Ce fut la plus grande découverte archéologique du XXe siècle. Les rouleaux, car de rouleaux il s’agit, étaient de cuir pour la majorité, quelques-uns de papyrus. Depuis deux millénaires ou presque, ils se trouvaient entreposés dans onze grottes réparties dans les abords nord-ouest de la mer Morte. On parle donc des manuscrits ou des rouleaux de la mer Morte ; on dit aussi, à tort plus qu’à raison : les textes ou écrits de Qumrân. Qumrân, c’est le nom actuel du site archéologique à proximité duquel se situent sept des onze excavations contenant des manuscrits ; les quatre autres s’alignent à distance, sur un axe orienté plein nord, deux d’entre elles se trouvant éloignées de quelque deux kilomètres. C’est néanmoins sans hésiter et assez impunément qu’on les dit toutes : « grottes de Qumrân ». Nul doute qu’il y ait quelque abus à ce faire.

Selon la paléographie et la datation par le carbone 14 ou carbone radioactif, la copie des différents écrits s’étend du IIIe siècle av. J.-C. au Ier de l’ère chrétienne. La plupart d’entre eux sont en hébreu, la langue de la Loi ; dix pour cent en araméen, le parler courant, quelques bribes en grec. Leur découverte et leur récupération, à l’état de fragments pour la plupart, s’étalèrent sur dix ans, de 1947 à 1956, avec quelque prolongement pour certaines pièces : ainsi le Rouleau du Temple, récupéré chez un négociant de Bethléem par les renseignements israéliens après la Guerre des Six jours. La publication, elle, demanda un bon demi-siècle, de 1950 à 2002. Il fallut déchiffrer les documents, rapprocher et recoller les morceaux, et souvent reconstituer le texte, car piètre était son état. Volontiers on avait affaire à un puzzle des plus subtils. On peut dire qu’en 2002 seulement, avec la fin de la publication des documents, qui représentent entre huit cent cinquante et neuf cents rouleaux, sonna celle des réelles découvertes !

Bruits médiatiques, débats et polémiques ne manquèrent pas dans le passé autour de ces découvertes, et plus encore de leur publication, longtemps cahoteuse et incertaine. Aujourd’hui que tout est là, c’est plutôt le silence : le moment où tout mûrit, le temps des études approfondies et sans doute de la sérénité. C’est maintenant, à la vérité, que tout commence. Car on dispose de la totalité des documents retrouvés, avec désormais la possibilité d’une vision globale et d’une approche transversale de cet immense et complexe dossier. On peut mettre en place une vraie problématique. C’est ce que nous essaierons de faire, dans le cadre limité de cet exposé.

Les deux parties sont annoncées dès le titre : I. – Les manuscrits de la mer Morte ; II. – Les origines du christianisme.

I Les manuscrits de la mer Morte

En 1947 apparurent sept premiers manuscrits sur presque neuf cents à venir ; c’étaient : (1) la Règle de la Communauté (d’abord intitulée Manuel de Discipline) ; (2) la Règle de la Guerre des fils de lumière et des fils de ténèbres ; (3) le Commentaire d’Habacuc ; (4) le recueil des Hymnes d’action de grâce ; (5) le roman des Patriarches, appelé Apocryphe de la Genèse, très endommagé ; (6 et 7) deux rouleaux du livre biblique d’Isaïe, dont l’un est pratiquement complet. Dès 1948, très hâtivement, le professeur Sukénik, de l’Université Hébraïque de Jérusalem, élabora ce que l’on appellera bientôt la théorie essénienne de l’origine des rouleaux. Ce savant fit d’emblée le lien entre les Esséniens, dont Pline l’Ancien décrit le mode ascétique de vie, près d’Engaddi sur les bords occidentaux de la mer Morte, et certains des textes découverts, la Règle de la communauté surtout. Il fut suivi par le dominicain de Vaux, Directeur de l’École Biblique et Archéologique française de Jérusalem. En 1950, ce dernier ajoutera la relation avec les ruines de Qumrân, à ses yeux le lieu de vie d’une communauté essénienne. On rechercha alors un maximum de correspondances entre (1) les témoignages des auteurs antiques sur les Esséniens, ceux de Pline l’Ancien mais aussi de Philon d’Alexandrie et de Flavius Josèphe, (2) les textes découverts dans les grottes dites de Qumrân et (3) les ruines du même nom. On considéra ces ruines comme les vestiges d’un établissement communautaire, un monastère avant la lettre. Ce schéma triangulaire s’imposa très vite à la majorité des chercheurs et fut largement vulgarisé. On l’a bien nuancé depuis, sans réellement le détrôner.

À partir de 1952, les fragments avaient déferlé par milliers, dizaines de milliers même. Cette année-là, tout à proximité de Qumrân, on avait découvert la fameuse grotte n° 4 (dans l’ordre chronologique des découvertes), grotte double à la vérité : on y recueillit les deux tiers de l’ensemble des textes dont nous disposons aujourd’hui, soit les restes morcelés de quelque cinq cent soixante rouleaux. Le lot des manuscrits récupérés était toujours présenté comme la bibliothèque « essénienne » ou « sectaire », censée avoir été rédigée sur place par des résidents lettrés. On retrouva les restes du livre d’Énoch et du livre des Jubilés, œuvres judaïques largement pré-chrétiennes connues de très longue date dans une version éthiopienne. Dix exemplaires du premier, en araméen, et quinze du second, en hébreu, se trouvaient surtout dans la grotte n° 4. On les imputa eux-mêmes aux Esséniens. Ne tombait-on pas dans le « pan-essénisme » ?

La publication des textes se fit en trois phases. De 1950 à 1960, ce fut l’enthousiasme et le dynamisme ; de 1960 à 1985, le mouvement s’essouffla et se ralentit, gravement même au point de soulever de cruelles mais injustes polémiques ; de 1985 à 2002, au réveil presque brutal succéda l’accélération. Dans le courant de 2002, une somptueuse réception à l’invitation du chef de l’État d’Israël célébra la fin de la publication des textes. Au cours de la deuxième période, celle du ralentissement, on découvrit quel large éventail de genres et de sujets, de doctrines et de formules représentait la masse des rouleaux. La phase de la « libération » des manuscrits, la troisième, permit de conforter et préciser ce constat. Progressivement, on prit conscience qu’on était en présence d’un conservatoire littéraire représentant des sinon les différents courants de la pensée et des pratiques de la société judaïque pré-chrétienne. Avec entre autres un croisement d’éléments pré-chrétiens et d’éléments pré-rabbiniques. Restait une minorité d’écrits spécifiques, quant au fond, la doctrine, et quant à la forme, le vocabulaire et les tournures. Ils reflétaient, pensait-on, un groupe auteur aux caractéristiques particulières et à l’idéologie propre. On considéra ces textes comme les produits directs de la « communauté » locale, « sectaire » voire « essénienne » disait-on et dit-on encore souvent. La bibliothèque dite de Qumrân aurait été constituée à la longue par les Esséniens. Vivant dans le site, ceux-ci y ajoutèrent leurs écrits propres. Si production essénienne il y avait, ce qui n’est plus certain aujourd’hui, elle se noyait dans la masse. Quant aux autres œuvres, de beaucoup les plus nombreuses, leur collecte et leur regroupement s’expliqueraient par l’histoire même de la constitution de ce groupe retiré, aux tendances fortement bibliophiles, bibliomanes même, à l’instar des futurs Gnostiques du IIe siècle chrétien. Les archéologues continuèrent d’appuyer cette thèse, assez consensuelle jusque dans ses aménagements. Fidèles au dominicain archéologue de Vaux, ils s’efforçaient de montrer que l’établissement de Qumrân abritait une « communauté » d’ascètes qui s’adonnaient à des bains rituels fréquents, à la prière et aux repas en commun, à l’étude continue des livres saints et à l’écriture (d’aucuns voulurent identifier les restes d’un scriptorium, ce qui relève de l’équipement médiéval). Il s’agissait, pensait-on, d’une communauté de gens, hommes exclusivement, vivant à l’écart de tout cadre économique voire de tous réseaux de communication. Voilà la thèse essénienne, évoluée et modulée certes ; comme telle, elle est assez consensuelle encore aujourd’hui. Un problème se pose à son sujet, pour ce qui est du lien entre l’ensemble des manuscrits retrouvés et les ruines de Qumrân. Aucun écrit n’a été recueilli dans l’enceinte de celles-ci. Certes, plus des deux tiers des manuscrits se trouvaient plus ou moins à proximité, dans sept grottes artificielles, des annexes en quelque sorte. Mais les grottes éloignées, quatre en tout, sont situées jusqu’à plus de deux kilomètres du site, et elles sont naturelles. Il faut ajouter celles des environs de Jéricho, localité à moins de deux heures de marche de Qumrân : elles furent signalées par Origène, vers 215, et ensuite par le Patriarche nestorien de Bagdad, Timothée Ier, en 800. Peut-on attribuer une masse littéraire à ce point dispersée à la seule communauté dite de Qumrân ? Le problème est réel. Nous y reviendrons.

Or, depuis la fin des années 80 ou le début des années 90, davantage depuis, d’autres archéologues s’emploient à désenclaver et à désacraliser le site de Qumrân, et dès lors à mettre à mal la thèse essénienne, si élargie et assouplie fût-elle. Leur argumentaire vient à l’opposé de celui qui sert d’appui à celle-ci. Leur œuvre est décapante ; elle mérite d’être prise au sérieux. Ces archéologues sont surtout israéliens. Ils situent ou resituent Qumrân dans le contexte stratégique et économique de l’antiquité pré-chrétienne. Nous sommes à la croisée des routes, militaires et commerciales, menant de Jérusalem ou de Jéricho à Engaddi, vers le sud, sur les bords de la mer Morte. Sous les Hasmonéens (d’environ 150 à 63 av. J.-C.), le lieu était une place fortifiée dont il reste la tour ; sous Hérode le Grand (de 37 à environ 4 av. J.-C.), il devint le centre d’un vaste domaine agricole appartenant à de riches et pieux citadins. Il y avait une annexe proche, l’oasis de Aïn Feshkha. À cette époque, les environs de la mer Morte étaient fertiles. On cultivait le palmier-dattier pour les fruits et le bois, le baumier pour les produits de luxe. La mer elle-même était riche en ressources naturelles : on en retirait des goudrons et du sel. Pour nos archéologues, Qumrân n’avait rien d’une communauté retirée d’ascètes ou de moines. Au contraire. Ils y voient des infrastructures et des équipements de type industriel destinés au stockage et au traitement des produits récoltés : magasins, fours, bassins de trempage des denrées et des objets (et non de purification rituelle des personnes selon l’opinion classique). D’où les liens du site avec l’économie régionale. Les jarres circulaires dans lesquelles étaient placés des manuscrits y furent retrouvées en nombre. Leur finalité première était la conservation des denrées alimentaires. On les utilisa pour abriter des rouleaux, dans un second temps seulement, d’une façon opportuniste (ce qui va contre les démonstrations des archéologues de l’école de Vaux, fervents tenants d’exclusives « jarres à manuscrits »). Quant aux rouleaux, ils auraient été apportés de Jérusalem ou de Jéricho dans le but d’être mis en lieu sûr avant l’arrivée des troupes romaines en 68.

Pour cette thèse, qu’en est-il des Esséniens, si bien attestés par les auteurs antiques ? Il ne pouvait y en avoir à Qumrân. Pline est le seul qui atteste leur implantation aux abords de la mer Morte. Josèphe les mentionne à Jérusalem dans un quartier réservé. Philon les signale à l’écart des agglomérations urbaines. Ils auraient vécu au-dessus d’Engaddi comme l’affirme Pline, suffisamment à distance des eaux malsaines pour en éviter les nuisances. Or, à proximité de cette oasis, prospère en ces temps comme toute la bordure occidentale de la mer Morte, les archéologues ont retrouvé quelque vingt-huit cellules individuelles, chacune dotée d’une entrée séparée. Ce seraient les cellules des Esséniens connus de Pline ou de ses informateurs. En allant d’Engaddi vers le nord, en suivant le littoral à distance de la mer, on peut identifier seize autres sites de la période romaine, avec eux-mêmes des groupes de cellules. À raison de six en moyenne par lieu, ces dernières ressemblent fort à celles des environs d’Engaddi. Ces moines esséniens auraient assuré leur subsistance en travaillant dans les domaines agricoles voisins. Ils étaient totalement étrangers à l’établissement de Qumrân, trop bien construit et équipé pour leur genre de vie. Ce sont de vrais ascètes dont les auteurs antiques décrivent à leur façon les mœurs rigoureuses d’hommes voués au célibat. Ils n’ont rien à voir non plus avec les manuscrits retrouvés plus au nord, dans les grottes des environs plus ou moins proches du site de Qumrân.

Voilà donc deux thèses qui s’opposent. L’une isole, sacralise et partant, communautarise Qumrân ; l’autre désenclave, sécularise et dès lors décommunautarise le lieu. Nous préconisons de ne point choisir entre ces deux positions extrêmes. L’une comme l’autre laissent des questions sans réponses. Nous avons noté celles qui concernent la première. Quant à la seconde, elle présente une difficulté pour ce qui est de l’origine des manuscrits. On peut concevoir le choix stratégique de cachettes suffisamment éloignées des surfaces bâties, naturelles de surcroît, ce qui se limite à quatre grottes naturelles, bien au nord des ruines, plus proches des centres urbains de Jérusalem et de Jéricho. Mais on a du mal à imaginer la chose pour les excavations artificielles creusées et apprêtées non loin des bâtiments, avec les deux tiers de l’ensemble des textes. N’était-ce pas déplacer le lieu du danger ? Qumrân allait être pris et pillé, nul ne pouvait espérer le contraire.

Quelle attitude adopter alors ? Celle-ci nous semble s’imposer. Accepter que se poursuive l’évolution voire la transformation de la théorie dite essénienne, au risque de la voir un jour devenir caduque. Ceci, grâce à l’exploration globale et transversale des textes, aujourd’hui tous disponibles ; et plus encore, grâce à l’élargissement des données archéologiques, loin d’être acquises et publiées, y compris pour partie celles qu’avait amassées le Père de Vaux. Qu’on le veuille ou non, le désenclavement de Qumrân se trouve engagé sur des bases solides ; c’est un fait irréversible qui nous réserve des surprises. Et le désenclavement du site implique aussi, rappelons-le, sa dé-communautarisation. Il convient d’être circonspect dans l’emploi du mot Qumrân, objet familier de métonymies trop peu contrôlées. Un discernement s’impose donc. Et de plus, à titre d’option méthodique, il serait sage de suspendre l’emploi du vocable « essénien », substantif ou adjectif, du moins à propos des manuscrits de la mer Morte. On évitera donc d’attribuer nommément aux Esséniens la part singulière des manuscrits que l’on dit couramment « sectaires » ou pudiquement « communautaires », deux adjectifs à n’utiliser au demeurant qu’avec réserves. Quant au site de Qumrân, avec ses environs élargis, il semble qu’on dût le considérer comme l’espace culturel voire socio-économique où, progressivement, des représentants d’une élite judaïque aux fortes tendances ascétiques, portés par l’idéal du désert mais probablement mêlés à d’autres aux motivations différentes sinon simplement séculières, rassemblèrent, copièrent et peut-être, pour une faible part seulement, composèrent les fameux rouleaux. Y avait-il des Esséniens parmi ces gens ? Rien ne l’atteste, rien ne le nie. Ajoutons une dernière question. Dans les Règles et autres documents que l’on considère comme propres à un groupe donné, celui que d’aucuns, encore nombreux, disent « essénien » ou « sectaire », jusqu’où va la part d’utopie pure et simple due aux théoriciens ou idéologues du temps, lesquels d’ailleurs pouvaient fort bien vivre et évoluer en ville, à Jérusalem par exemple ? Fraternités d’ascètes il y eut probablement, mais elles étaient loin sans doute des idéaux et des modèles, des préceptes et des rites sortis de la volonté théorique de quelques penseurs démesurément rigoristes. Bref, telle règle ou telle prière ne renverrait pas forcément à la réalité d’un groupe concret. N’y a-t-il pas une bonne part de fiction dans cette « communauté littéraire », la seule à laquelle on ait vraiment accès ? À l’instar d’ailleurs de celle qui nous est proposée déjà dans la Loi de Moïse. L’Israël biblique n’est-il pas d’abord une communauté littéraire ?

II Les origines du christianisme

Les pionniers des études dites qumrâniennes étaient marqués par l’interprétation qu’au cours des siècles on avait donnée des Esséniens, à l’époque des Lumières surtout ; ceci, dans le sillage des témoignages antiques qu’avaient relayés avec plus ou moins de fantaisie les auteurs ecclésiastiques ou Pères de l’Église. Un mythe essénien véritable fit carrière dans l’histoire, celle de l’ésotérisme pour une part : il est encore vivant, y compris parmi des populations totalement ignorantes des découvertes du siècle dernier. Des groupes se disant relever de la doctrine et des mœurs esséniennes sévissent aux États Unis et au Mexique, sous la houlette de gourous versés dans l’ésotérisme et le paramédical. Il existe même une Essene Church. Tous ces gens sont végétariens, préconisant voire prescrivant la seule consommation d’aliments crus. Ils se réunissent en assemblées dans lesquelles interviennent des guérisseurs charismatiques ; ils vont même jusqu’à soigner par l’urine.

Dès 1949 ou 1950, un éminent savant français, professeur au Collège de France et personnalité académique des plus distinguées, fit entendre sa voix. Il s’agit du Professeur André Dupont-Sommer (mort en 1983). Ce grand maître se fit le chantre et le promoteur de la thèse essénienne récemment et hâtivement lancée. Bien plus, il renoua avec l’opinion de l’un de ses prédécesseurs glorieux, Ernest Renan. Tout au milieu du XIXe siècle, ce dernier écrivait : « Le christianisme est un essénisme qui a largement réussi »1 ; dans sa Vie de Jésus (édition de 1863), il précisera : « L’essénisme […] offrait comme une première ébauche de la grande discipline qui allait bientôt se constituer pour l’éducation du genre humain »2. Il évoquait ainsi le christianisme. Ce faisant, il faisait écho, non sans nuances, à l’opinion plus radicale de grandes figures du XVIIIe siècle. On voyait dans les Esséniens le prototype ou le modèle de l’expérience originelle des chrétiens. En 1770, le roi de Prusse Frédéric II, l’ami des Philosophes, écrivait à d’Alembert : « Jésus était probablement essénien »3. Dans ces mêmes années, les francs-maçons se présentaient volontiers comme les vrais héritiers des Esséniens, Jésus de Nazareth ayant été l’un d’entre eux. Les premiers rouleaux retrouvés dans les environs de Qumrân permirent à Dupont-Sommer de raviver ces vues anciennes : il bénéficiait de l’éclairage neuf des premiers textes découverts.

Une figure frappante, inconnue jusque-là des historiens et des chercheurs, émergeait d’une série de textes : le Maître de Justice. Son profil est celui du guide suprême du groupe des élus, appelé aussi « Communauté de la Nouvelle Alliance » ; celui de l’interprète unique et prophétique des Écritures en fonction des événements présents, censés être les derniers ; sans doute aussi celui du fondateur de ce que l’on appela longtemps et que beaucoup appellent encore la « secte » de Qumrân. Du Maître de justice à Jésus de Nazareth, le saut était tentant. Dupont-Sommer le fit sans sourciller ; il écrivit ceci en 1950 :

Le Maître galiléen […] apparaît, à bien des égards, comme une étonnante réincarnation du Maître de Justice. Comme celui-ci, il prêcha la pénitence, la pauvreté, l’humilité, l’amour du prochain, la chasteté. Comme lui, il prescrivit d’observer la Loi de Moïse, toute la Loi, mais la Loi achevée, parfaite, grâce à ses propres révélations. Comme lui, il fut l’Élu et le Messie de Dieu, — le messie rédempteur du monde. Comme lui, il fut en butte à l’hostilité des prêtres […]. Comme lui, il fut condamné et supplicié […]. Comme lui, il exerça le jugement sur Jérusalem, qui, pour l’avoir mis à mort, fut prise et détruite par les Romains. Comme lui, il fonda une Église, dont les fidèles attendaient avec ferveur Son glorieux retour4.

Nous sommes pour le moins dans l’excès. Rien dans les innombrables textes dont nous disposons ne justifie aujourd’hui ces amalgames. À l’époque, la majorité des connaisseurs n’adhéra point à ces idées. Soulignons qu’on ne disposait pour l’heure que d’une poignée de rouleaux, venus de la seule grotte n° 1. Or, en grand savant et grand seigneur qu’il était, Dupont-Sommer se montrera bien plus mesuré et partant bien plus crédible dans le grand ouvrage qu’il publia en 1959, republié et réédité jusqu’en 1980 : Les écrits esséniens découverts près de la mer Morte. Chacun pouvait faire sienne alors cette phrase, tirée du livre :

L’historien des origines chrétiennes voit désormais poindre la solution de maints problèmes, et c’est une période toute nouvelle qui s’ouvre en ce domaine de la science : Jésus et l’Église chrétienne naissante vont se trouver plus solidement enracinés dans l’histoire5.

Notons qu’aujourd’hui on s’intéresse assez peu au Maître de Justice, héros peut-être imaginaire dont le rôle pourrait mieux se comprendre, nous semble-t-il, dans le cadre des constructions idéalisées dont nous avons parlé. Certains utopistes cherchaient-ils à instiller une idéologie de l’élite dans la société judaïque de l’époque ? Il leur fallait alors un modèle parfait et un maître idéal.

Quoi qu’il en soit, une chose est ici à considérer d’abord. Tant Jésus de Nazareth que Paul de Tarse, le fondateur et le théoricien « primeur » du christianisme, ajoutons Jean le Baptiste l’initiateur, appartenaient à la société judaïque la plus profonde et la plus vraie. Ils devaient à celle-ci leur savoir et jusqu’à un certain point les déterminations et les options de leur conscience. Ils partageaient avec tout compatriote un même héritage ancestral, à savoir : un patrimoine écrit et des traditions, des représentations et des croyances, des doctrines et des coutumes, des règles et des rites. L’image même de la société judaïque qui jaillit des textes retrouvés dans les grottes, était pour ainsi dire la leur, avec son éventail de variantes parfois accentuées, comme en tout temps dans toutes religions. Ces premiers initiateurs, théoriciens et annonceurs du christianisme vécurent eux-mêmes à la croisée volontiers mobile des opinions et des doctrines. Ils n’appartenaient pas forcément à l’un ou à l’autre des courants qui parfois s’opposaient, mais sans rupture toutefois. C’est cette croisée même qu’atteste pour sa part l’étonnante bibliothèque disséminée dans le Désert de Juda : elle représente un échantillonnage significatif, très large pour l’époque, de la production littéraire des autochtones judaïques au cours des deux derniers siècles précédant l’ère chrétienne. On y perçoit nombre de signes d’évolutions patentes. Pour les contemporains de Jésus de Nazareth et de Paul de Tarse, et pour ces derniers bien sûr, cela correspondait en gros au patrimoine littéraire national, tel du moins que des communautés locales aux riches penchants bibliophiles l’avaient à la longue constitué. Insistons ici sur la durée : elle implique l’espace, celui de l’origine diversifiée et peut-être lointaine de l’ensemble des pièces écrites. Et celles-ci de laisser supposer des traditions et des maîtres, des exercices savants et des relais populaires, des échanges et des débats, des avancées et des retraits, voire des excès sinon des conflits ; mais, répétons-le, pour l’instant jamais des ruptures. Autant de choses et de faits qui contribuèrent à la constitution du berceau culturel du premier discours chrétien, quelle que fût la différence doctrinale que marquait d’emblée ce dernier. Il est donc normal que l’on retrouve dès le début nombre d’éléments semblables sinon parfois identiques dans les enseignements respectifs et du judaïsme pré-chrétien et du christianisme des origines. Les exemples sont nombreux. Nous en sélectionnerons neuf. Les voici.

1. Le tropisme du désert. Une proche parenté d’idéal existe entre, d’une part, certains courants spécifiques attestés par les textes de Qumrân, courants esséniens ou sectaires disent certains, et de l’autre l’expérience de Jean le Baptiste, partagée un temps par Jésus de Nazareth. La Règle de la Communauté (retrouvée en dix exemplaires à Qumrân) et les Évangiles se font nettement écho sur ce point. D’un côté comme de l’autre, on authentifie formellement le choix du désert comme lieu purificateur de vie par le fameux texte du livre d’Isaïe : « Une voix crie : dans le désert, ouvrez le chemin de Yahvé… » (40,3).

2. Le thème majeur de l’accomplissement des Écritures, ici et maintenant. De ce thème, Jésus de Nazareth fit sa méthode privilégiée pour l’annonce du Royaume des cieux. Il sera suivi par Paul de Tarse, cette fois pour l’avènement de l’ère nouvelle que marquait la résurrection du Christ, intervenue, écrit-il, « conformément aux Écritures ». Cette manière particulière d’actualiser les textes sacrés est bien attestée comme pré-chrétienne par les écrits de la mer Morte, principalement les commentaires du groupe que nous disons spécifique et d’autres « sectaire » ou « essénien » : celui qui sert de référent entre autres à la Règle de la Communauté.

3. Les Béatitudes. Jésus de Nazareth proféra à maintes reprises des formules prophétiques commençant par « heureux » ; la plus fameuse est : « Heureux, vous, les pauvres », avec cette variante dans l’Évangile de Matthieu : « Heureux, vous, les pauvres par l’esprit ». Or, dans un fragment pré-chrétien recueilli à Qumrân, il est question précisément des « pauvres par l’esprit », en hébreu. Bien plus, dans la grotte n° 4, on a retrouvé un enchaînement de sentences commençant par « heureux », à la manière de la tirade des Béatitudes dans les Évangiles. Des collections de déclarations semblables circulaient dans les assemblées judaïques.

4. Le règne éternel du Fils de Dieu. Il existe une parenté vraiment littérale entre un fragment araméen d’un manuscrit de la mer Morte et le récit de l’Annonce à Marie dont on attribue la rédaction à l’évangéliste Luc. Voici le texte de Qumrân : « Alors se lèvera un roi et il sera grand sur la terre. Tous les peuples feront la paix avec lui. Tous le serviront car il sera appelé le saint du Grand Dieu. Et par son nom il sera appelé. Fils de Dieu il sera dit et fils du Très-Haut ils l’appelleront […]. Son royaume sera un royaume éternel, et tous ses chemins seront vérité. […] Son règne sera un règne éternel, et pas un des abîmes de la terre ne l’emportera sur lui ». Trois éléments de ce passage se retrouvent littéralement dans la première page de l’Évangile de Luc : (1) « Il sera grand » ; (2) « Fils du Très-Haut ils l’appelleront » et (3) « son règne sera un règne éternel ». Les similitudes sont frappantes. Dans le récit chrétien, on sait de qui l’on parle, dans quel sens et dans quel but. Nul doute que l’on y a repris des expressions ou des phrases circulant depuis des décennies dans les communautés judaïques : elles étaient imputées à d’autres titulaires, imaginaires ou mythiques.

5. Le repas festif de la fin des temps. Certains des textes de Qumrân que nous disons spécifiques, « esséniens » ou « sectaires » aux yeux de certains, des Règles exactement, décrivent le repas communautaire en ces termes : « Quand dix hommes appartenant à la Communauté se trouveront rassemblés […], une fois la table dressée pour le repas et le vin nouveau disposé pour être bu, c’est le prêtre qui étendra en premier la main afin de bénir les prémices du pain ou le vin nouveau ». Tel est le repas festif, réel ou peut-être fictif. Dans un écrit voisin, on en projette le schéma dans un tableau de la fin des temps. Le Messie en personne est invité au banquet, le Messie d’Israël ou royal dit-on. Mais c’est le prêtre qui bénit la table et étend le premier la main vers le pain. On est porté spontanément à faire le rapprochement avec le récit chrétien de la Cène, dont nous aurions ici le modèle précurseur. Certes, il y a ressemblance entre les deux traditions. Mais, soulignons-le, le dernier repas du Christ dans les Évangiles est un repas réellement sacrificiel : « Ceci est mon sang… », dit le héros qui préside la table. Là est la différence.

6. La communauté des « saints ». Les Règles et d’autres écrits de la même idéologie, des Hymnes par exemple, se réfèrent à une communauté, ou plutôt à une « communion » de fidèles qui se présentent ou que l’on présente comme des saints. On n’a pas manqué d’étudier les ressemblances troublantes entre ce modèle judaïque et la description idéalisée de l’expérience de vie partagée (koïnônia en grec ; Ac 2,42) des premiers chrétiens, désignés également comme les « saints ». La similitude de vocabulaire est étonnante. Il semble donc que l’auteur du tableau idyllique du jeune groupe des saints chrétiens ait trouvé son inspiration et même ses mots dans des modèles déjà diffusés.

7. Les « œuvres de la Loi ». On sait aujourd’hui que la formule de Paul de Tarse « les œuvres de la Loi », en grec ta erga tou nomou, a un antécédent hébraïque littéral bien attesté par les textes de Qumrân, ceux qui semblent relever précisément de la communauté dite par d’aucuns « sectaire » ou « essénienne ». Tant les gens de Qumrân ou censés tels que Paul de Tarse ou son école, évoluent dans le sillage direct du message biblique sur la justification et sur la grâce. Une inspiration commune paraît déterminer une formulation partiellement semblable d’une doctrine élaborée de la justification. Un même courant judaïque alimenta probablement la pensée des utopistes des bords de la mer Morte ou d’ailleurs, et la première réflexion chrétienne dont Paul de Tarse est à la fois le témoin et l’artisan. Différence il y a néanmoins, énorme à la vérité : elle tient à ce que ce dernier appelle « Évangile ». Il s’y ajoute aussi chez lui la foi au principe et à la référence nécessaires de celui-ci : Jésus Christ, et plus précisément Jésus Christ ressuscité. Voilà la condition sine qua non de la justification ou du salut. Ce ne sont pas les « œuvres de la Loi » comme dans le système judaïque dont témoigne la supposée communauté de Qumrân. Quelle que soit l’importance desdites œuvres que par ailleurs il ne nie pas, Paul de Tarse les considère comme un moyen : un moyen qu’il met à sa place. C’est la foi en Jésus ressuscité, fruit incontestable de la grâce divine, qui justifie ou sauve, et non les œuvres de la Loi, si saintes soient-elles. Nous ne sommes plus dans le judaïsme. L’Évangile comme message et comme don divin a pris la place de la Loi, en hébreu Torah, autre mot pour dire « judaïsme ».

8. La chair comme péché. Depuis seulement une bonne décennie, on étudie la collection des textes de sagesse retrouvés dans les grottes de Qumrân. Certains de ces écrits apportent une lumière nouvelle sur la source de l’antithèse de la chair et de l’esprit si bien exprimée et promue par Paul de Tarse. Cet usage antithétique de la chair et de l’esprit comme deux forces opposées, est sans parallèle dans le christianisme primitif. Très longtemps on y a vu l’effet presque exclusif d’éléments hellénistiques sur la pensée judaïque. On doit aujourd’hui réviser ce point de vue. Dans certains passages de l’œuvre de Paul (Ga 5,17 ; Rm 8,5-8), le mot « chair » est associé à la notion de mal et d’iniquité ou de péché. La chair apparaît comme une sphère de pouvoir opposée à Dieu, du côté de qui se trouve l’esprit. Or, parmi les manuscrits de la mer Morte, en divers textes parmi ceux que nous disons « spécifiques » (la Règle de la Communauté, les Hymnes etc.) et d’autres plus anciens appartenant au genre de sagesse, « chair » est précisément lié à l’idée de péché ou d’iniquité : le mot désigne une sorte de pouvoir cosmique. Il n’en va pas ainsi dans l’Ancien Testament hébraïque, où la chair équivaut couramment à la créature humaine en tant que faible et que mortelle. C’est tout autre chose. Il appert donc que le sens négatif de « chair » dans les lettres de Paul de Tarse a ses racines non pas dans l’anthropologie propre de la diaspora judaïque de langue grecque, mais dans les traditions de sagesse de langue hébraïque bien attestées par les rouleaux de la mer Morte. De telles sources ont été captées et canalisées d’un côté par les théoriciens ou idéologues, poètes pour certains, auxquels on doit les Règles et les Hymnes dites de Qumrân, de l’autre par les maîtres pharisiens de Jérusalem. C’est à partir de l’enseignement de ces derniers et dans le cadre de son système propre, qui est chrétien, que Paul de Tarse a élaboré sa doctrine antithétique de la chair et de l’esprit.

9. Le Messie. La connaissance du Messie s’est trouvée totalement renouvelée grâce aux rouleaux de la mer Morte. Avant les découvertes de Qumrân, on ne savait rien ou presque sur le Messie pré-chrétien. Au sens strict du terme, il n’y a pas de Messie dans la Bible, du moins l’Ancien Testament. Jusqu’au milieu du siècle dernier, les sources disponibles étaient principalement les écrits du Nouveau Testament, les Évangiles surtout. Très vite, ce dossier univoque et partial généra des caricatures aussi tenaces que piégées. Les chrétiens, disait-on, avaient reconnu et accueilli le Messie. Les Juifs, eux, l’avaient rejeté. Ce schéma simpliste doit être évacué de nos discours et de nos consciences. Les rouleaux découverts au XXe siècle nous ont conservé en nombre, rappelons-le, les témoins écrits des croyances et des représentations judaïques des deux derniers siècles pré-chrétiens. Le Messie y a sa place, une belle place. Les milieux divers d’où émanent ces textes ont fort contribué à élaborer et à promouvoir le titre Messie. À la vérité, trois figures messianiques se dégagent des documents. D’abord celle du Messie d’Israël : c’est une figure royale et militaire appelée aussi Rejeton de David, Fils de David dira-t-on plus tard dans les textes chrétiens dès le Nouveau Testament et dans les écrits rabbiniques à partir du Talmud. Ensuite, la figure du Prêtre idéal auquel est donné le titre de Messie d’Aaron. Enfin celle d’un personnage aux traits et fonctions célestes mais sans désignation messianique formelle. Un Messie sans le titre mais à plusieurs visages. Ce peut être le Fils de Dieu dont nous avons déjà parlé ; ou bien le mystérieux Melkisédech, héros au destin furtif dans la Bible, mais personnalité céleste, exécuteur des jugements divins et premier des êtres divins dans tel texte de la mer Morte. Une conscience messianique s’était formée dans la société judaïque au seuil de l’ère chrétienne. Mais elle s’exprimait sous une forme non unifiée, et inachevée peut-on dire. C’est alors qu’intervinrent Jésus de Nazareth et le christianisme. Il est certain que c’est comme Messie descendant de David ou royal que les suiveurs enthousiastes acclamèrent Jésus de son vivant. Ce titre sera précocement constitutif du nom même du fondateur de la religion nouvelle : Jésus Christ, ou simplement Christ. Le grec christos, littéralement « enduit » d’un produit graisseux, équivaut en effet à l’hébreu mashiah, d’abord « oint » puis Messie. D’où le vocable christianos, « chrétien », sobriquet donné par les gens d’Antioche aux « disciples » du Christ, selon les Actes des apôtres ; et christianismos, « christianisme », que l’évêque d’Antioche Ignace énoncera ou attestera le premier entre 100 et 110 : il l’opposait à ioudaïsmos, « judaïsme ». Cela signifiait un transfert de la forme et du sens du mot Messie et de ses dérivés, dans l’acte de les instituer dans l’idiome hellénique, la langue quasi officielle des premiers chrétiens. Du messianisme royal, il ne restait donc plus chez les chrétiens que le nom, et encore comme travesti dans sa traduction grecque. Et pour cause, c’est l’image du Messie sacerdotal qui s’imposa vite comme dominante chez les chrétiens, sans le titre Messie au demeurant. La personne du Christ grand prêtre est centrale voire essentielle dans les textes fondateurs de la doctrine chrétienne. Rappelons le repas sacrificiel de la « dernière » Cène. Un livre du Nouveau Testament, la Lettre aux Hébreux, est bâti précisément pour beaucoup sur le thème du Christ grand prêtre céleste et parfait, thème déjà présent dans l’œuvre de Paul de Tarse. Or, dans ce même écrit, on retrouve la tradition du Melkisédech céleste si bien orchestrée dans la littérature dite de Qumrân. Cette tradition prit elle-même pied, par des canaux que l’on ignore, dans le champ doctrinal chrétien. La Lettre aux Hébreux en est le brillant et généreux témoin. Melkisédech y est l’image ou le symbole, le prototype idéalisé d’une réalité mystique désignée, qui a pour nom Christ. Quoi qu’il en soit de la philologie, du sens originel des mots, le Christ ce n’est plus le Messie, le christianisme ce n’est plus le messianisme. Nous ne sommes plus dans le judaïsme. La rupture est signifiée. Notons que dans l’histoire du christianisme, des idéologies et des initiatives, politiques surtout et parfois violentes car guerrières, viendront pervertir la nature métaphorique ou plutôt mystique du royaume chrétien signifié par la qualification « de Dieu » dans la formule chère à Jésus de Nazareth : « Israël de Dieu » dira d’une manière équivalente Paul de Tarse. Et l’on assistera à des résurgences intempestives et ravageuses du messianisme royal refoulé, toujours enfoui dans l’inconscient collectif, en dépit de l’omission fondatrice instaurée dès les origines. Le christianisme n’est-il pas une religion dé-messianisée ?

Conclusion

Ce que nous avons dit des rouleaux de la mer Morte nous demande de situer et de comprendre à présent le christianisme des origines, non pas en fonction d’un groupe ou d’un courant particulier de la société judaïque, mais comme une rupture par rapport à l’ensemble du système doctrinal qu’était alors le judaïsme. Disons bien système doctrinal. N’imaginons plus le christianisme comme une secte prolongeant une secte, fût-ce avec succès.

Avec Jésus de Nazareth et Jean le Baptiste, ainsi qu’avec Paul de Tarse, la tradition judaïque s’est trouvée tirée de l’anonymat. Anonymat des fonctions et des titres que l’on imputait à des figures sans nom, réelles ou fictives. Anonymat généralisé qu’atteste largement la masse inestimable et variée des manuscrits de la mer Morte. Les grands agents initiateurs et promoteurs de ce corps de pensées nouvelles né du judaïsme que l’on appela d’abord « Évangile », pour faire pièce à la Torah, avaient un nom et une signature propres. Ce qui fut sans nul doute l’un des facteurs déterminants dans l’ouverture irréversible de la brèche révolutionnaire qui, de l’annonce du Royaume de Dieu, mènera à la rupture véritable. Une personnalité s’éleva au-dessus de toute autre au point de s’imposer comme fondatrice. Elle a un nom d’état civil : Jésus de Nazareth. Elle passera à la postérité sous le nom de baptême de Christ. Quatre traits ou dimensions majeures se distinguent chez elle : coordonnées dans la plus puissante des cohérences, elles contribuèrent à créer le succès. (1) De par ses origines, Jésus est un Galiléen, exposé donc aux flux culturels migrant de la Méditerranée vers l’Orient, ou inversement. (2) Il est un homme de tradition, un maître apte à commenter les Écritures d’une façon originale et personnelle, mais selon les meilleurs procédés des exégètes du jour. (3) Il est un rassembleur et un meneur d’hommes, par la puissance irrésistible de sa parole et de ses actes, jusqu’aux plus déconcertants et incroyables des gestes. (4) Il est un mystique doublé d’un visionnaire : le Royaume de Dieu est chez lui l’objet d’une intuition grandiose dont il a la volonté et les moyens de faire partager les retombées à ses auditeurs, suiveurs et messagers.

Jésus de Nazareth a vécu et a évolué au contact des divers courants d’idées, de doctrines et de pratiques qui cohabitaient dans la société judaïque de son époque. On peut dire qu’il n’a été l’adepte exclusif d’aucun d’entre eux, ouvert qu’il demeurait à toutes sources d’inspiration et de formulation de son intuition centrale, celle du Royaume de Dieu. Il est donc naturel que l’on puisse reconnaître dans ses discours comme dans ceux de ses disciples ou successeurs, Paul de Tarse en priorité, des éléments que l’on repère dans nombre de textes dits de la mer Morte. Savoir si Jésus, tout comme d’ailleurs Jean Baptiste voire Paul lui-même, séjournèrent à Qumrân ou furent esséniens, est un faux problème. Tout ce que nous avons dit dans cet exposé doit nous en convaincre. Quoi qu’il en soit, une chose est certaine : l’aventure chrétienne a réussi. Qui que nous soyons, nous en sommes aujourd’hui les témoins objectifs. S’il y eut succès immédiat, durée et pérennité, c’est qu’un système nouveau, celui de l’Évangile, né du système judaïque, celui de la Torah, s’élabora et s’affirma vite, très vite même, se différenciant fondamentalement de celui-ci. Il s’agit d’un système doctrinal solide. Il trouva sa langue et jusqu’à une certaine mesure ses concepts, ses figures et ses fonctions, dans les messages authentiquement judaïques de grands penseurs de la diaspora hellénique. Ces derniers, au premier chef Philon d’Alexandrie, le contemporain de Jésus, entretenaient un dialogue soutenu et profond avec la philosophie grecque. La doctrine cardinale et fondatrice de l’incarnation, du Fils de Dieu pour les uns, du Logos divin pour d’autres, intervint précocement comme le fruit déterminant du confluent culturel de ce qui, dans le judaïsme de l’époque, était pour une part hébraïque et pour l’autre hellénique. Tel fut l’irrésistible fondement du christianismos, le « christianisme », peu de décennies à la vérité après la mort de Christos, « Christ ».

 

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