Rédigé par Thierry Didier
La modernité
a modernité est, de nos jours, un concept désignant l’idée d'agir en conformité avec son temps et non plus en fonction de valeurs anciennes, considérées de facto comme « dépassées ». La modernité, dans son sens holistique, semble ainsi, à l’instar de l’humanité, de la fraternité ou de l’égalité être un statut, un état, donc quelque chose d’établi, sinon dans sa consistance, du moins dans l’intangibilité de son principe. En fait, chaque période de nos civilisations recèle sa propre modernité, car la modernité est un peu plus que cela. Ce mot se répandit au 17ème siècle, à l’époque où éclate la querelle des Anciens et des Modernes en littérature, et où donc il n’est pas possible de masquer, à travers ces 2 mots, ce qui ressemble plus à une dynamique née d’une dualité qu’à une convention uniciste ou à un postulat figé. « L’adjectif moderne qualifie, au début du 17ème siècle, un art ou une science dans l’état auquel l’ont porté les découvertes contemporaines à l’époque » (sic le linguiste Alain Rey). Le verbe « porter » est ici fondamental, car c’est ce qui va lier indéfectiblement le passé et la découverte, sorte d’éveil permanent à la nouveauté. La modernité est donc moins bornée que l’on ne serait tenté de la définir de prime abord, et son sens second viendra compléter son sens majeur actuel, très limitatif, qui pousse inconsciemment le moderne à être seulement le reproche vivant d’une forme de tradition et de sa remembrance sélective.
Nous verrons qu’à cet égard, la franc-maçonnerie est profondément moderne car progressiste, évolutive, mais aussi globale : elle est, en elle-même, à la fois une discipline, une méthode, mais colle aussi à la nature humaine, l’y associant à chaque pas de son usage et de sa référence. La modernité est donc l’essence même des degrés maçonniques et de leur organisation en rites, dans la mesure où, lorsque nous passons un grade, celui-ci n’est pas insécable des précédents, mais les englobe tous, à la façon d’une poupée gigogne. Cette qualité, qui défend l’usage du passé, est difficile à mettre en œuvre, car chaque grade porte en lui le bénéfice et finalement la légitimité de tous les grades antérieurs ; sa charge est donc très lourde, car elle doit permettre de rendre compte du passé tout en poussant à innover. Il n’est qu’à voir combien il est difficile pour nombre d’initiés de travailler, voire de dépasser le 3ème degré du rite. Pourquoi ?
Parce qu’inconsciemment la césure purement didactique qui s’opère entre les 3 degrés symboliques et les degrés suivants du REAA viendra renforcer chez beaucoup le sentiment intestin et viscéral de ne pas être concerné par l’évolutivité du rite (c’est d’ailleurs ce contre quoi s’élève la subtile redondance des phrases d’ordre des 3ème et 4èmedegrés du REAA). L’humain est en effet conçu de telle façon qu’il exploite souvent, par le biais de sa paresse ou de sa tranquillité d’esprit, ce qui semble lui amener du repos, de la facilité, voire une fin heureuse, ce qui est somme toute naturel. Car paradoxalement, la fin « malheureuse » de l’acteur légendaire du 3èmedegré ouvrira la voie à la « fin heureuse » de celui qui s’y substituera, lui donnant souvent le motif fallacieux mais très humain de pouvoir in fine s’en contenter.
Cette charge des degrés passés définit une orthodoxie qui, soit, se transforme et se complète à chaque grade, mais qui est, par principe, difficile à faire bouger une fois que la nouveauté est venue rejoindre le bain de la tradition : on se rappelle les atermoiements de Salomon à dénoncer, pour finalement les entériner ensuite, les actions impromptues de Johaben au 6ème et 9èmedegré du REAA, ou bien les difficultés escalatoires de Guibulum à se voir épaulé et suppléé dans sa progression souterraine au 13èmedegré de REAA . Partout, dans la nature humaine, la lourdeur de l’acquis se pose en frein de l’évolutivité : c’est pourquoi la franc-maçonnerie est résolument moderne, c’est-à-dire qu’elle prend en compte en temps réel les évènements du passé, qui, en devenant incontournables, s’offrent à s’amalgamer au présent. Nous retrouvons là encore la nature humaine qui consent, malgré son « hubris ontologique », à recevoir de la nouveauté à la condition sine qua none de ne pas disparaître « des écrans ».
Les cérémonies d’initiation, quel que soit le degré considéré, et qu’on appelle, ça n’est pas anodin, des réceptions, ne se font pas sans remaniements profonds de l’actualité spirituelle de l’initié, accolée aux oukases décomplexés du passé. C’est pourquoi chaque cérémonie comporte des épreuves, ces dernières étant à la fois la fin et le moyen de cette rencontre entre Anciens, ce terme qualifiant plus un modèle général que simplement des entités, et contemporains, matérialisés par le récipiendaire, qui va confronter son « actualité constitutionnelle » aux affres d’une « inculcation » portée par les signes, mots, attouchements et autres occurrences incisives de la cérémonie d’initiation à tel ou tel degré. Ce terme d’inculcation peut griffer les oreilles de certains maçons, qui veulent à tout prix distinguer le « Maître et le disciple » du « Sachant et de l’élève ». N’empêche qu’une transmission faite avec une incontournable énergie, nécessaire à la « pénétration spirituelle » de l’initié correspondra au sens étymologique premier d’inculcation, à savoir, avec le sens figuré du latin : « entrer quelque chose dans l’esprit de quelqu’un de façon durable ».
Le contemporain sera donc moderne à partir du moment où il ne gommera pas le passé, sans quoi ne resterait-il qu’un moment suspendu, sans influence réel sur le futur, puisque non souché sur cet indispensable socle que symbolise l’Ancien. Alors, me direz-vous, comment modeler un profane, qui semble venir de nulle part ? Eh bien grâce aux métaux, dont le dépôt en début de tenue puis la restitution, en fin de tenue, créeront ce mouvement d’énergie, ce flux apte, par ses allers-retours, à agir sur l’initié. Les métaux sont le viatique de l’Homme moderne, en ce qu’ils permettent de lier passé et présent par un même aliment, ici déposé et là restitué, en une forme de gage métaphysique. Les métaux, par les 2 pôles du dépôt et de la restitution, vont induire, à la façon des 2 pôles magnétiques, des lignes de force qui disposeront et orienteront les atouts et les faiblesses de chaque récipiendaire promis à l’initiation au degré suivant.
Ces métaux ne seront plus jamais, après le 1er degré, dénommés comme tels : ils prendront la « forme », au sens aristotélicien, du grade supérieur, devenant ainsi les bras armés de la modernité. Quelques exemples : les métaux de Johaben seront successivement la curiosité, l’impulsivité, la transgression puis la reconnaissance, l’orthodoxie ; ceux de Salomon la prescription, l’injonction puis la souplesse, la sagesse, la résilience ; ceux du Chevalier du Serpent d’Airain la robustesse, la bonne santé, la pugnacité, puis la honte, la déchéance (tancé qu’il sera, comme le dit l’instruction du 26ème degré, de « vouloir s’élever en rampant comme un vil reptile »). Le Serpent d’airain est un candidat intéressant à l’étude de la modernité, car, étant structurellement le produit d’une antinomie. Il en est aussi l’antidote.
Le Serpent d’Airain est la somme de 2 métaux faibles, ductiles et mous, le cuivre et l’étain, réunis en un alliage « fort » qui en transcende les propriétés, l’airain. Cette alliance métallique l’affranchit de tout déséquilibre : il est donc moderne, en ce sens qu’il est lui-même le théâtre d’une confrontation vertueuse, par son « équilibre structurel » assumé. Cette capacité lui permet, comme le dit le rituel, de « porter volontairement le joug de mes frères », car le joug nait toujours d’un déséquilibre, par l’advenue d’un pôle fort exerçant par nature sa dominance sur le pôle faible. Tout ce que n’est pas le Chevalier du Serpent d’Airain.
Cet état de fait rappelle, en écho, cette phrase de Barbey d’Aurevilly : « La spéculation la plus escarpée a les pied dans la pratique de la vie, et les principes mènent les hommes, et les plus bruts d’entre eux, la chaine de la logique au cou ». Seul le 1er degré aura symbolisé les métaux comme des vices, des passions tristes ou des défauts, et ceci pour une raison très simple : il fallut les « stigmatiser » fortement afin d’en faire des jalons incontournables, en leur donnant l’énergie de la morale.
Car, quoi de plus efficace que de convoquer la morale, chez les judéo-chrétiens que nous sommes, afin de nous marquer au fer rouge initiatique ? Les épreuves deviendront, par leur caractère confrontationnel, imbriquant et combinatoire, les fers de lance de la modernité. Les épreuves soumettront ainsi la capacité du récipiendaire à se faire violence, c’est-à-dire à établir une collusion entre la mémoire, fût-elle civilisationnelle (les 4 Éléments alchimiques, les grands initiés, les arts et les vertus, etc…), et l’actualité factuelle, car évènementielle, de toute cérémonie d’initiation.
Tout comme en physiologie où les échanges transmembranaires d’ions métalliques génèrent un influx transmis tout au long du nerf, les métaux symboliques induiront un « flux de nouveauté » et donc de modernité entre les 2 tenants temporels que sont Anciens et Contemporains, c’est-à-dire, dans notre cas de figure, entre le degré que l’on quitte, et le degré qui nous accueille. Les épreuves seront l’interface entre le statisme constitutionnel de celui qui se présente auréolé des connaissances du passé, et sa nécessaire et perpétuelle mise à jour. Par ce biais, les épreuves montreront à l’initié ses limites tout en étant didactiques : Victor Hugo, dans Les travailleurs de la mer, ne dit pas autre chose sur l’Homme moderne : « Tout borne l’Homme, mais rien ne l’arrête. Il réplique à la limite par l’enjambée. L’impossible est une frontière toujours reculante ». La violence de cette reculade sera, dans son intensité, à l’aune de la fixité structurelle du récipiendaire : un bon exemple, celui de la cérémonie d’initiation au 26ème degré, où l’on simule la chute physique du récipiendaire, Chevalier Du Serpent d’Airain, car quoi de plus traumatisant qu’une chute dans le vide afin de fendre l’armure de celui qui est encore l’archétype de « l’homme en bonne santé », comme le précise le rituel ?
Le challenge, durant la cérémonie d’initiation au grade d’Écossais Trinitaire, sera ainsi de « dématérialiser » en quelque sorte ce parangon de force vitale qu’est le Serpent d’Airain, de façon à ce qu’il transcende sa propre réalité en valeurs spiritualistes. Dit autrement, l’énergie à déployer au 26ème degré devra être à l’aune de la rétention physique causée par le caractère apparemment inexpugnable du Chevalier Du Serpent d’Airain. Á ce 26ème degré, la violence et la soudaineté de la chute dans le vide, provoquée par la gravitation terrestre, sera ainsi en mesure de mordancer, à la façon d’un acide, cette imprenabilité constitutionnelle du Chevalier du Serpent d’Airain et de ses irréfragables certitudes. La modernité sera à ce prix. Ici, son audace de Chevalier Du Serpent d’Airain lui sera alors reprochée, car « cette audace, trouble le Grand Œuvre » est-il dit dans le rituel. Ce « reproche » avalisera le candidat tout en l’exposant, créant ainsi un pont avec le degré suivant, et contribuant donc à la modernité du Prince de Mercy, 26èmedegré du rite.
Il ne s’agira pas ici de démonter un acquis, mais de le replacer dans un nouveau contexte où l’idée du grade précédent deviendra simplement une strate de connaissance. Le caractère parfois péremptoire du message sera là pour faciliter le passage à un nouveau contenu, par l’énergie, fût-elle impétueuse, qu’elle engagera. Alain Finkielkraut définit d’ailleurs la modernité comme telle : « le sens de l’actualité réside dans le duel sans merci que se livre le Bien moderne et le Mal rétrograde ». Le terme de « rétrograde » n’est pas à prendre ici dans son caractère péjoratif, mais qualifie la « rétrogradation » comme un levier initiatique, facilitant l’amalgame entre passé et présent. Un exemple de rétrogradation légendaire : le rappel, au 13ème degré du REAA, du narratif mythique expliquant qu’avancer vers le cœur de l’initié au 13e degré est formalisée par une rétrospection à la fois spatiale, par l’abord d’un lieu souterrain aujourd’hui condamné, et temporelle, par le rituel qui nous dit : « La voûte Sacrée était située sous le sanctuaire du Temple, elle avait été creusée par Hénoch avant le Déluge ».
Ce que veut nous montrer le 13ème degré est qu’on ne peut pas prendre conscience d’une antériorité fondatrice s’il n’existe pas d’axe de filiation entre les époques, permettant de relier cette réalité à son révélateur final, mais aussi à son origine temporelle. Cet axe est au 13ème degré l’avatar d’un songe qui décrit la descente d’Hénoch depuis la montagne vers le centre de la terre. La modernité est par essence récurrente en franc-maçonnerie, puisqu’on ne peut pas passer d’un grade au suivant sans justifier d’un axe consubstantiel aux 2 grades considérés, l’« Ancien » et le « nouveau ». Par exemple, entre le 21ème et le 22ème degré, le lien de modernité sera objectivé par les cendres de Phaleg et les fragments de pierre et de marbre enfouis, appartenant au narratif du Noachite, qui nourriront ensuite, chez le Chevalier de Royal Hache, par leur minéralité, les cèdres du Liban, symboles vivants d’une continuation spirituelle par cette matière infiniment renouvelable dont seront faites les « saintes entreprises », c’est-à-dire les arches et les temples.La modernité pourra être ainsi considérée comme le fer de lance de l’idée maçonnique, dans la mesure où elle structurera l’initié tout en l’émancipant par ce qu’il vient d’acquérir : émanciper ne veut pas dire se distancier mais au contraire continuer à avancer en prenant appui sur ce qui est déjà connu, sans sacrifier son intégrité constitutionnelle.
inkielkraut nous dit encore : « Être moderne, c’est se séparer, et survivre, c’est être quitté… » On ne peut comprendre cette phrase qu’en ayant saisi le sens profond du terme séparé : Kadosch, en hébreu, c’est-à-dire celui qui coiffe, donc qui se distingue en étant relié, qui s’affranchit sans oublier. La modernité sépare donc et devient apothéotique, le préfixe -apo signifiant à la fois « écarter, éloigner », mais aussi « relatif à » conditionnant, je le répète, ce double objectif de la franc-maçonnerie qu’est la structuration et l’émancipation consubstantielle à la progression de l’initié. C’est pourquoi le rite s’ « autosuffit », il est potentialité tout autant que différentialité : il n’a pas besoin de garant , car il colle, par principe, à l’entendement humain, et qu’à ce titre il appartient à tout le monde: c’est sa mise permanente « en tension » qui contraint tout initié à aller de l’avant, avec du « matériel » qu’on lui prête, qu’il acquiert puis qu’il « rend » à chaque passage de degré ; cette opération n’est pas blanche, car ce qu’il rend est l’outil utilisé , et non le substrat qu’il vient d’acquérir par l’usage judicieux du rite et du rituel ; nous avons là une nouvelle fois l’explication fondamentale du dépôt des métaux à la porte du Temple ou de la loge, rendre ne signifiant pas « se défaire » , mais se séparer d’une forme d’instruction devenue alors superfétatoire .
Les métaux, terme générique du 1er degré, deviennent ainsi, quel que soit le grade, les « tuteurs historiques » de toutes les initiations ultérieures. Ainsi si la Vérité est « inaccessible à l’esprit humain », comme nous le signifie un rituel maçonnique, il faudra voir cette inaccessibilité non comme un statut posé définitivement, mais comme l’expression d’une multiplicité infinie de valeurs que l’homme ne peut embrasser dans sa totalité. Pourquoi ? Eh bien parce que l’homme est le résultat éphémère d’une forme de sélection et que cette spécialisation outrancière s’oppose au caractère révélatif, et donc plénipotentiaire d’une Vérité qui se veut métaphysique, c’est-à-dire au-delà de la Physis grecque, c’est-à-dire de la génération, de la naissance de toute chose existante. Ce en quoi Empédocle ajoute qu'« il n'y a naissance de rien, mais seulement mélange, échange de choses mélangées », ces choses mélangées rappellent l’essence même de la modernité, et de la fusion leibnizienne du passé et du présent dans un continuum qui est justement le terreau de cette modernité.
C’est également pourquoi il existe un mot de passe et un mot sacré : le mot de passe autorise, par sa signification, à ce que le candidat devienne « éprouvable » : le mot de passe porte l’énergie de la transition, et le mot sacré accueillera ensuite l’initié dans les arcanes de sa nouvelle légitimité. Je reprendrai ici l’exemple du Chevalier du Serpent d’Airain, très campé dans une réalité posée, et qui doit donc, dans ce cadre, abandonner toutes prérogatives : il va, au 26ème degré, se perdre, se brûler et se déséquilibrer, c’est-à-dire s’éloigner des prérogatives qui ont fait sa force et son originalité. En clair, il s’ouvre à une pensée plus méditative. Loin de le détruire, ces épreuves le mordanceront, c’est-à-dire provoqueront chez celui-ci des réarrangements susceptibles de faciliter son adaptation au degré suivant, c’est-à-dire d’acquérir une nouvelle connaissance. C’est pourquoi la modernité est quelque chose, au bout du compte, de violent et d’agressif : tenir compte du passé s’identifie, pour un moderne, à d’abord sculpter brutalement au ciseau du présent la masse confuse du passé.
Confuse non dans sa nature même, mais confuse suivant le calque linguistique du grec sunkhusis, qui signifie : « verser ensemble ». Rendre confuse la masse du passé correspond alors à en modeler le sens profond pour pouvoir la lier à l’incise du présent. C’est ce que vivra à son échelle le Chevalier d’Orient et de l’Épée,16ème degré du REAA. De prime abord, cette image du Chevalier une truelle dans une main et l’épée de l’autre a quelque chose de flatteur, qui semble refléter une certaine omnipotence, une certaine polyvalence. Au 16ème degré, l’épée et la truelle associées sembleront les objets d’un compromis dans lequel est engagé le Chevalier d’Orient et de l’Epée. MAIS si l’on se place du point de vue de l’entité soldatesque, elle est plutôt évidence de compromission, et constat d’un semi-échec larvé, celui de l’inaptitude révélée de celui qui s’appuie uniquement sur une face des choses, en en négligeant l’autre. Zorobabel est ici « distendu », « écartelé » entre truelle et épée, il ne sait pas contrôler les forces opposées qui subsistent en lui, qui sont pourtant les forces en jeu de la modernité.
Cette faiblesse prend sa source dans la naissance même de Zorobabel, dont le nom signifie « semence de Babel », et qui donc naquit sur sa terre d’Exil sans jamais connaitre les affres de la déportation. Zorobabel sera l’archétype de celui qui peut, sans entraves apparentes, exprimer la légitimité et la profondeur de ses sentiments et de ses aspirations, mais avec la fermeté d’un individu neuf. Il fut construit sans ce passif que constituait le reniement aux lois de Moïse. Zorobabel est symboliquement l’expression de l’élan nouveau, à la fois dégagé des carences de ses pères, mais aussi orphelin de leurs valeurs intrinsèques, de celles qui fondent la modernité. Zorobabel est donc un survivant, au sens où l’entend Roland Barthes, sans cette filiation culturelle qui lui aurait donné la légitimité d’un descendant. Ce manque le rendra incapable d’être moderne, ce qui l’exposera directement aux samaritains, restés en territoire conquis, qui furent capables d’enrayer, d’entraver la volonté de Zorobabel à pouvoir terminer sans eux cette réédification. Cette opposition de front matérialisera deux degrés plus tard le mécanisme de survenue de l’Apocalypse, qui sera l’accomplissement, au niveau macrocosmique, du « différend microcosmique et postural » de Zorobabel.
Au 17ème degré, si l’on plonge l’objectif dans les entrailles de ce Chevalier, ce compromis devient sujet, et l’omnipotence apparente du constructeur-combattant se transformera alors en une lutte intestine, celle de la projection cosmique d’un combat front à front avant tout intérieur, qu’illustre si bien l’Apocalypse, et qui est celui de la modernité. Ce travail de rapprochement ne sera possible que si nous sommes, comme le souligne l’instruction du grade, « des initiés nés une deuxième fois ». Cette seconde initiation est en fait celle que nous vivons entre chaque degré maçonnique, la 1ère ouvrant à la nouveauté du grade ultérieur, et la seconde étant la prise en compte du grade que l’on quitte. C’est ce qui distingue un philosophe profane, fut-il majeur, d’un initié : le philosophe va décliner la modernité sur une multitude de terrains situés en aval ou à la périphérie du concept, là où l’initié va mettre en exergue l’amont du processus lui-même, c’est à dire l’extraire du contexte pour en fabriquer un usage profitant au plus grand nombre.
L’expression confessionnelle ou philosophique de la modernité passera, au niveau de la Bible, mais aussi du REAA, par l’avènement de l’Apocalypse, entendue comme une révélation : mais quelle révélation ? Eh bien celle du nécessaire combat entre l’Ancien et le nouveau, entre le Mal et le Bien, et plus généralement entre les 2 tenants de toute expression et formalisation humaine. Ce combat n’est pas moral ou pragmatique, il est juste évident et incontournable : Alain Finkielkraut nous dit : « Le nouveau ne succède pas à l’ancien, il l’affronte […] Être moderne ce n’est pas un constat, c’est un combat […] Le sens de l’actualité réside dans le duel sans merci que se livrent le Bien moderne et le Mal rétrograde ». Á part qu’ici, le Bien n’est pas moderne par nature, c’est sa confrontation au Mal qui conditionne sa modernité.
e duel sans merci de l’Apocalypse sera donc une forme de « collision collusive », comme on le fait dire par Salomon, dans : Pr. (3, 12) : « Car l’Éternel châtie celui qu’il aime, comme un père l’enfant qu’il chérit. » Le 17ème degré qui porte, au REAA, sur l’Apocalypse, n’est pas situé après les 2 Testaments, mais entre ceux-ci, contrairement à la Bible où, dans sa lecture littérale, la « fin des temps » est considérée comme une forme de finalité linéaire, alors qu’ésotériquement, la fin des temps est simplement le moteur continuel de la vie, et donc l’avènement perpétuel de la modernité. Ça n’est pas un hasard si le 17ème degré est situé au milieu du déroulé des degrés écossais, entre Ancien et Nouveau Testament, car il est l’expression même d’une nécessaire « confusion des langues » qu’on pourra nommer modernité.
Paradoxalement, la « fin des temps » matérialisera cette fonction intestine qui est celle d’un continuum, obtenu par la fusion des éléments qui l’ont précédé, car, comme le dit Leibniz, « la Nature ne fait pas de sauts ». Si ces sauts existaient, il y aurait un aggiornamento permanent, oublieux de ce qui l’a amené à cette mise à jour, et qui serait indissociable de la progressivité de l’existence : l’Apocalypse et la modernité n’y auraient pas leur place.
Roland Barthes, chantre de la modernité, prétend avoir abandonné celle-ci le jour du décès de sa mère : « Tout d’un coup, il m’est devenu indifférent de ne pas être moderne », dit-il. On peut l’expliquer par le fait que le deuil a fait de lui un survivant, et qu’on ne peut pas être à la fois survivant et moderne. La survivance semble clouer au pilori un passé qui n’est plus alors qu’un passif duquel il faudrait se défaire. Cette disparition d’une forme de passif, d’ancien, obèrera cet affrontement qu’est la modernité : ne subsisterait alors plus qu’un présent, suffisant pour définir un contemporanéité, mais insuffisant pour créer de la modernité. Ce qu’il faut bien comprendre aussi avec le 17ème degré est que la nature des valeurs s’opposant 2 à 2 n’a pas de connotation morale, c’est-à-dire que vertus et vices ne subsistent que par leur affrontement, et que rien ne prédispose le passé à être passif, et le présent à être réduit à un actif, dans son sens de don, de cadeau. Au 17ème degré, ces deux versants cesseront d’alterner, pour se faire front.
Lors de l’Apocalypse, Il n’y a plus d’orthodoxie, c'est-à-dire un milieu triomphant qui dicterait ses lois, car « il n’y a plus de temps », donc plus d’espace, et plus de références immuables : le tableau de loge sera une mise à plat. Cette mise à plat ne gommera pas les attributs représentés, mais, en les exposant simultanément, les fondera en un compromis où ils perdront leur influence morale, que celle-ci soit positive ou négative. Cette fusion symbolisera le moderne, là où le vieillard central symbolisera l’Ancien. Cette orthodoxie s’est construite sur notre passé : elle est ce par quoi nous existons et ne peut donc pas disparaître complètement. Elle sera simplement partiellement démantelée, ne sauvegardant qu’un reste, Le cœur de ce mécanisme est relaté par le récit de l’Apocalypse, et son moteur en est l’eschatologie comme l’illustre le texte biblique de l’Apocalypse. Ce reste sera un témoin, qui sera là pour entériner le passé et pour acter le présent, c’est-à-dire être moderne.
Le mécanisme de L’Apocalypse sera celui de l’eschatologie, c'est-à-dire du dialogue avec le « dernier » ou du rapport au dernier connu. C’est comme-ci ce rapport au dernier était une façon d’envisager notre propre situation dans un cadre déterminé. Ce dernier n’est pas une extrémité, mais une réalisation transitoire, et notre rencontre, à un moment donné de notre évolution, avec nos confins du moment. Le terme de dernier est d’ailleurs ambivalent : il peut signifier une finalité inscrite dans notre futur, mais également le dernier nommé, désignant alors le passé le plus immédiat C’est ce qui permet de pouvoir qualifier l’eschatologie, tout comme l’Apocalypse, de moderne. A cet égard, le Reste de l’Humanité qui sortira sauf du combat eschatologique de l’Apocalypse ne sera pas une somme de survivants, qui alors oublieraient ce à quoi ils ont pu échapper, mais une somme de modernes. Nous pouvons progresser encore plus avant dans le mécanisme de la modernité par l’abord détaillé du tableau de loge du 17ème degré, Chevalier d’Orient et d’Occident. Déjà la titulature même du grade, participant de 2 mondes radicalement différents, pose les bases du mécanisme profondément binaire auquel nous allons être soumis.
Notre progression maçonnique est une quête initiatique, et l’initié, acteur et sujet de cette quête, en est aussi l’objet, c'est-à-dire le matériau. Dans le déroulé des légendes que nous propose notre rite, l’objet d’un degré devient le sujet d’un degré ultérieur, comme si, pour être « complet », un travail de rapprochement était nécessaire. C’est ce travail qu’on qualifie de modernité. La modernité transparait ainsi au grade de Chevalier d’Orient et d’Occident par l’opposition préalable à l’amalgame de 2 groupes d’entités, qui reproduisent de façon mimétique la dynamique de cette modernité. Au-delà de sa dimension cosmologique, l’Apocalypse sera donc avant tout le télescopage des deux versants qui constituent l’humain, à savoir bibliquement le Bien et le Mal, et initiatiquement le sujet et l’objet. Á partir du moment où ces 2 milieux seront définis, leur confrontation deviendra le lien de modernité, c’est-à-dire ce qui joint passé et présent, Anciens et Modernes.
« Les temps sont proches » et « il n’y a plus de temps » témoignent d’un enchainement apparemment contre-intuitif qui balaie le référencement ordinaire du passé et du présent : par ces 2 phrases, on s’approcherait d’un futur, et une fois que celui-ci est atteint, tout deviendrait superfétatoire. Cette façon d’exister est profondément humaine, car lorsque l’on atteint un but que l’on avait poursuivi, celui-ci perd alors ce qui en faisait préalablement sa prégnance et sa substance, pour se diluer dans la masse mémorielle. Lorsque cette masse mémorielle se verra posée en un incontournable axiome symbolique, elle s’ajoutera au présent, et c’est l’ensemble qui deviendra moderne.
ar ce recul, le Chevalier d’Orient et d’Occident devient le compromis entre une entité, le Vieillard, et un parcours, l’Heptagone. Cette image duale et nuancée permettra de relativiser ce qu’est un homme, en évitant de focaliser ses forces ou ses faiblesses sur une seule image figée, qui en limiterait forcément la portée. Au moins l’annonce de la fin des temps permettra-t-elle ici de créer deux repères, nous et nos limites : la construction de l’heptagone colportera ainsi des valeurs qui nous placeront véritablement au centre de ce que nous vivons : c’est un autre but de la modernité, à savoir, en considérant passé et présent, de ne pas privilégier l’un ou l’autre, mais de considérer l’un et l’autre dans une vision syncrétique et cohérente .On s’imagine bien essayer de tracer à main libre cet heptagone : cet acte procurera une liberté importante, mais engendrera aussi de la difficulté à clore une figure dont on sait sciemment dès le départ qu’elle n’obéira pas à une parfaite régularité géométrique.
La régularité géométrique ne s’obtiendra que par un subterfuge, celui de tracer indéfiniment le même heptagone, ce phénomène cyclique « rattrapant » en permanence le décalage induit par la valeur numérique non entière de chacun de ses angles (128°4/7)Dans le déroulé des légendes que nous propose notre rite, l’objet d’un degré devient souvent le sujet d’un degré ultérieur, comme si, pour être « complet », un travail de rapprochement était nécessaire. L’heptagone est une figure géométrique qui vertèbre les oppositions, c’est-à-dire qu’elle les situe sans les renier : elle se doit donc d’être elle-même, dans son essence le fruit d’une tension , c’est-à-dire d’un équilibre stabilisé par sa seule dynamique : les valeurs d’angle d’un heptagone régulier convexe sont de dont l’approximation numérale induit une forme d’équilibre précaire permanent , seulement « rattrapé » par le caractère cyclique de la figure, et ceci ad vitam aeternam : c’est ce en quoi la modernité est indéfiniment renouvelable, mais aussi s’interrompt dès qu’on l’isole du passé.
Pour des perfectionnistes, cette figure est un vrai calvaire, où il faut admettre cette inévitable approximation qui nous renvoie immanquablement à nos démons, mais qui teste notre capacité à la modernité. Ainsi chacun des sept sommets que nous traçons portera en lui un mélange de liberté et de solitudes totales, la victoire étant, à chaque pas, de fonder quelque chose à partir de l’opposition frontale de deux valeurs que tout semble opposer. Discorde et Divinité, Perfidie et Honneur, Calomnie et Force, Haine et Beauté, Sagesse et orgueil, Puissance et indiscrétion, Gloire et Témérité. Il nous faudra apprendre que chaque sommet n’est pas un absolu, et que les valeurs croisées qui en sont à l’origine sont trop extrêmes pour qu’on soit capables de les accepter comme telles.
Cette perte de valeurs témoignera d’un sentiment violent et irrépressible auquel on ne pourra qu’associer l’idée d’Apocalypse, et qui se vivra comme l’extinction progressive de ce qui constituait notre orthodoxie de vie et de pensée. Par contre, le chemin sera lui forcément juste car il sera l’équilibre nouveau d’une figure à jamais inachevée. Ce sera le chemin de la modernité. Au-delà de leur étiquette morale, ces attributs divins et ces attributs malins formeront ensemble un florilège intime, harmonieux et cohérent qui n’appartiendra, dans sa composition originale, à aucune autre chapelle qu’à soi-même. Le septénaire d’étoiles qu’embrassera la main du Vieillard sera le produit de ce florilège et posera les fondements de la modernité.
Ces étoiles se nomment Fraternité, Union, Soumission, Discrétion, Fidélité, Prudence et Tempérance : ces qualités, tout en nuances, signent des valeurs abouties, qui sont la réponse posée aux affrontements qui l’ont généré, et qui symbolisent ainsi les vertus de la modernité, c’est-à-dire avoir accepté une confrontation ontologique, et en être ressorti sauf. En fait, cette confrontation, si elle est objectivée « officiellement » au 17ème degré, est présente dès l’entrée dans l’obédience, par le déroulé des épreuves initiatiques alchimiques de la cérémonie au 1er degré, car si le candidat s’y frotte, c’est qu’elles sont déjà là. C’est l’éternel dilemme de la modernité, à savoir renverser en permanence les valeurs acquises, qui déterminent une forme d’orthodoxie, en y associant contre-intuitivement ce qui est vécu au présent. Cet effort, qui n’est pas dans la nature profonde de l’individu, se devra d’être objectivé par une énergie qu’on ne peut puiser que dans la violence d’une confrontation morale des valeurs.
Certains verront donc dans le Vieillard vêtu de blanc l’inné, là où l’acquis serait le savoir accumulé durant les contingences du parcours par l’heptagone ; d’autres verront dans le Vieillard à la main embrassante et à la dague la miséricorde, là où le sacrificiel serait cette somme de droites brisées constituant l’heptagone. D’autres encore verront dans le Vieillard à la ceinture dorée la Vérité, laissant les circonstances ou les conjectures à l’heptagone. D’autres enfin verront dans le Vieillard barbu la Connaissance, c'est-à-dire la relation des parties au tout, là où le savoir, l’heptagone, serait la relation entre les parties. Ainsi la Beauté retournera-t-elle la Haine en Fraternité, la Gloire circonscrira-t-elle la Témérité en Prudence, la Sagesse transcendera-t-elle l’Orgueil en Soumission, la Force bornera-t-elle la calomnie en tempérance, etc… Il ne s’agira pas ici de corriger une valeur en lui en adjoignant une autre censée être plus recevable, mais de transcender l’ensemble, pour que plus tard, je cite, « La ville n’ait besoin ni du soleil, ni de la lune pour éclairer » (Apocalypse XXI. 23). C’est là le challenge de la modernité, et la compréhension profonde de la sentence « il n’y a plus de temps ».
Tout le travail qui aura occupé les seize premiers degrés aura donc été autant un travail de démembrement qu’un travail de structuration : c’est ce démembrement qui est révélé ici, à travers l’éclatement des valeurs, éclatement dont ressortiront un fruit, un germe, une étoile. L’ambassade à Babylone viendra appuyer l’idée selon laquelle le Chevalier d’Orient et de l’Épée apparaît quelque peu affaibli, voire dissocié entre deux prérogatives, le combat et la construction, annonçant l’Abaddon (destruction) et Guibulum (construction) du degré suivant. L’ambassade objectivera alors par son caractère délégatif l’essence de la modernité, c’est-à-dire du voyage de Jérusalem l’ancienne, l’uniciste, vers Babylone, la « Nouvelle Jérusalem », moderne et multiple.
Thierry Didier