Par Jean-Marc Vivenza
La Tradition primitive que l'on peut nommer " primordiale ",
se divisa lors de la séparation qui adviendra entre le " culte faux " de Caïn
C'est àRené Guenon (1886-1951), au début du XXe siècle, pétri et structuré du point de vue spirituel et argumentaire par les théorinones de l'Inde védique, mais aussi puissamment façonné, formé et instruit, beaucoup plus qu'on ne l'imagine généralement ou que de pieux hagiographes ont voulu le faire croire, par les schémas référentiels puisés chez de nombreux auteurs du ccourant occultiste que l'on doit le retour en faveur de la notion de " Tradition " et, en particulier, de cette curieuse appellation dont le succès dépassa sans doute ses fervents avocats, à savoir la " Tradition primordiale ".
Cette Tradition nommée " primordiale ", car prétendant être la plus ancienne de l'humanité, serait la " Tradition première " commune à l'ensemble des traditions dites authentiques et " orthodoxes ", dont les traces et signes apparaîtraient très lisiblement dans les symboles, rites et mythes du patrimoine commun de l'humanité. On peut donc dire que cette Tradition primordiale, toujours selon Guénon, aurait véritablement fécondé et nourri substantiellement l'ensemble des traditions actuelles, ces dernières en dérivant de façon plus ou moins importante selon leur degré de proximité et d'intimité avec cette source initiale, les formes traditionnelles de notre présente période temporelle, ou " Manvantara ", conservant un lien avec la " Tradition primordiale".
La conception traditionnelle du temps propre à la pensée de l'Antiquité païenne, dans son expression indienne, grecque ou latine, considérait qu'il y avait quatre âges principaux, respectivement l'âge d'or, l'âge d'argent, l'âge de bronze et l'âge de fer. L'Inde, dont Guénon fit siennes les expressions terminologiques, donna le nom de Yugas à ces quatre périodes, formant un cycle complet ( Manvantara), respectivement : Krita-Yuga ou Satya-Yuga, Trêtâ-Yuga, Dwâpara-Yuga et Kali-Yuga (l'Âge de fer). Ces quatre âges, qui correspondent aux différentes phases que traverse l'humanité, marquent un éloignement progressif à l'égard du Principe (c'est-à-dire de l'Unité), et de la " Tradition Primordiale " qui en serait l'expression la plus pure, éloignement allant en s'accélérant à mesure que les temps avancent.
Fabre d'Olivet (1768-1825) développa la théorie cyclique des âges
dans l'Histoire philosophique du genre humain, ouvrage (1816).
Notons, que si Guénon cite beaucoup la tradition indienne pour donner du poids à ses réflexions, on ne doit pas sous-estimer chez lui l'influence de Court de Gébelin (1728-1784), et Fabre d'Olivet (1768-1825), dont il nous est facile de déceler la présence dans les grands thèmes de sa pensée, en particulier dans cette théorie des âges que l'on retrouve ainsi exposée dans l' Histoire philosophique du genre humain, ouvrage publié en 1816 par Fabre d'Olivet, dans lequel on peut lire : Le Kali-youg, qui a commencé, doit terminer cette quatrième période par l'apparition même de Vishnou, dont les mains armées d'un glaive étincelant frapperont les pécheurs incorrigibles, et feront disparaître à jamais de dessus la terre les vices et les maux qui souillent et affligent l'univers. "
Selon René Guénon, l'essence de la Tradition primordiale - dont les restes perdurent dans le royaume souterrain de l', placé sous l'autorité du " Roi du Monde " -, ne se trouve de façon privilégiée que dans la tradition hindoue qui serait légataire d'une source directe d'une incomparable pureté à l'égard des fondements premiers de la " Science Sacrée " d'origine non-humaine plaçant dès lors les autres traditions dans une sorte de situation de dépendance à son égard, comme il le déclare de manière catégorique dans son Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues (1921), affirmant : " La situation vraie de l'Occident par rapport à l'Orient n'est, au fond, que celle d'un rameau détaché du tronc ".
Les difficultés, et elles ne sont pas minces ou anodines du point de vue théorique, portent sur des éléments qui, à l'analyse, font apparaître de nombreuses interrogations problématiques que l'on ne peut passer sous silence car représentant des interrogations non seulement légitimes mais surtout fondamentales pour savoir de quoi l'on parle lorsqu'on se réfère à la " Tradition ", consistant en deux points principaux qu'il importe de bien comprendre et d'intégrer, si l'on souhaite réellement posséder une juste perception des notions " guénoniennes ", qui ne peuvent être acceptées sans quelques préventions nécessaires, qui représentent, objectivement, de sérieuses apories doctrinales, précisément, et c'est ce qui nous importe dans le cadre de notre perspective, au regard de la position " traditionnelle " de l'Illuminisme chrétien.
Ces deux points problématiques qui font difficulté, sont les suivants :
- 1°) - Qu'en est-il réellement de la question de l'existence du royaume souterrain d'Agarttha et du " Roi du Monde " qui y règne ?
- 2°) - La " Tradition " qui a perduré depuis les temps primitifs, est-elle un rameau unique, ou s'est-elle divisée en plusieurs branches ?
III. La question de l'Agarttha et du " Roi du Monde "
Le nom " Asgarttha ", signifiant " la ville du soleil ", a été totalement ignoré pendant des siècles, et fait son apparition très tardivement en Occident, c'est-à-dire dans la littérature ésotérique du XIXe siècle qui s'inspire de thématiques hindoues, et peut être repéré pour la première fois chez Louis Jacolliot (1837-1890), dans son ouvrage " Les Fils de Dieu " (1873), puis sous la forme " Agarttha ", désignant une cité " insaisissable à la violence ", également employé par Alexandre Saint-Yves d'Alveydre (1842-1909), dans " Mission de l'Inde en Europe. Mission de l'Europe en Asie : ''La question du Mahatma et sa solution '' " (1910).
Cette apparition, fort récente, de la dénomination " Agarttha ", est un élément qui aurait dû éveiller quelques soupçons chez les lecteurs de Guénon, car ce dernier va opérer, habillement, une identification entre la notion traditionnelle de " Tradition primitive " dont on a vu qu'elle est reconnue par de nombreux auteurs, y compris ecclésiastiques, et les conceptions issues de la mythologie hindoue diffusées par les occultistes, comme il est aisé de le constater.
Guénon ne cache pas cette source " occultiste ", et le déclare ouvertement dès le premier chapitre de son livre publié en 1927, " Le Roi du Monde ", tout en évoquant ce qui pour lui va représenter la " caution " objective en faveur de l'existence de ce " Centre " caché et mystérieux : " L'ouvrage posthume de Saint-Yves d'Alveydre intitulé Mission de l'Inde, qui fut publié en 1901, contient la description d'un centre initiatique mystérieux désigné sous le nom d'Agarttha ; beaucoup de lecteurs de ce livre durent d'ailleurs supposer que ce n'était là qu'un récit purement imaginaire, une sorte de fiction ne reposant sur rien de réel [...] Jusque-là, d´autre côté, il n'avait guère, en Europe, été fait question de l'Agarttha et de son chef, le Brahmâtmâ [...] Mais il s'est produit, en 1924, un fait nouveau et quelque peu inattendu: le livre intitulé Bêtes, Hommes et Dieux, dans lequel M. Ferdinand Ossendowski raconte les péripéties du voyage mouvementé qu'il fit en 1920 et 1921 à travers l'Asie centrale, renferme, surtout dans sa dernière partie, des récits presque identiques à ceux de Saint-Yves; et le bruit qui a été fait autour de ce livre fournit, croyons-nous, une occasion favorable pour rompre enfin le silence sur cette question de l' Agarttha."
On remarque, que Ferdinand Osendowski (1876-1945), qui a publié en 1923 un récit de voyage sous le titre " Bêtes, Hommes et Dieux "est cité comme référence, ce qui donne l'occasion à Guénon de mettre en place sa thèse, postulant en la réalité d'un " Centre " souterrain gouverné par un Monarque ( Brahmâtmâ), " Centre " ignoré et dissimulé, dont les ramifications s'étendraient à tous les continents.
Ce qui est tout à fait étonnant, après avoir comparé les éléments respectifs exposés par Saint-Yves d'Alveydre dans la " Mission de l'Inde " et Ferdinand Ossendowski dans " Bêtes, Hommes et Dieux ", c'est le crédit que va apporter Guénon aux propos d'Ossendowski, ce dernier ayant tout de même déclaré que son récit était à prendre avec quelques réserves dans la mesure où ce qu'il rapportait des mythes véhiculés dans les régions concernées, en particulier la Mongolie, avait surtout un rôle " politique.
Guénon va donc souscrire sans aucune réserve aux assertions rapportées Ossendowski, et devint le vigoureux propagandiste de cette thèse qui lui permettait de trouver quelques arguments supplémentaires allant dans le sens de ses vues au sujet de la présence d'un " Centre " situé dans une zone géographique inconnue, " Centre " détenteur des éléments cachés de la " Tradition primordiale ", conservés entre les mains d'un monarque régnant mystérieusement, par l'effet d'une autorité supérieure d'origine " non-humaine " en tant que " Roi du Monde "
Qu'il y ait, dès l'aurore de l'humanité, une " Tradition " qui devait sans-doute posséder une langue,comme en était convaincu le vicomte Louis de Bonald (1754-1840) - qui supposera même dans ses ouvrages qu'elle fut employée par Dieu lorsqu'il voulu communiquer avec ses créatures, exprimant ainsi les fondements de la Révélation primitive dans un langage également premier ou primitif compris par tous à l'époque, se constituant, à cette période " d'enfance du monde ", les bases religieuses et spirituelles préparant et disposant les fils d'Adam à recevoir, le jour venu, la plénitude de la Vérité Divine en la Personne de Jésus-Christ -, nul ne le conteste, cette idée étant celle à laquelle souscriront tous les penseurs traditionnels, tels Joseph de Maistre (1753-1821), ou le jeune Félicité de Lamennais (1782-1854), affirmant que prirent naissance dans l'esprit des peuples en ces premiers âges, les éléments sacrés, communs aux différentes civilisations, portant sur la croyance en l'existence d'un Principe supérieur que l'on connaît, et honore quasiment partout, sous le nom de Dieu, en la certitude également du caractère immortel de l'âme, en la vie éternelle et la conviction, largement partagée, que les êtres ont été victimes d'une Chute les obligeant à présent à vivre sous une forme animale alors même qu'ils furent dotés d'un corps incorruptible avant leur emprisonnement ici-bas dans les filets du monde matériel.
les Pères de l'Église, les théologiens, les penseurs traditionnels,
ainsi que les grandes figures de l'Illuminisme du XVIIIe siècle,
reconnaissent l'existence d'une Révélation primitive.
Il apparaît donc qu'une sorte de commune position réunit les Pères de l'Église, les théologiens, les penseurs traditionnels, ainsi que les grandes figures de l'Illuminisme du XVIIIe siècle, en particulier Martinès de Pasqually (+ 1774), Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803) et Jean-Baptiste Willermoz (1732-1824), dans leur reconnaissance de l'existence d'une Révélation primitive ayant conféré aux premiers hommes, aux immédiats descendants d'Adam et Ève, les bases spirituelles et religieuses fondatrices d'une Tradition originelle primitive vénérable. Cette unité, et convergence de vue portant sur un sujet parfois délicat, ne laisse pas d'impressionner, et il n'est pas indifférent de retrouver quasiment les mêmes arguments chez tel ou tel Père de l'Église et chez ceux qui, ayant reçu le nom " d'illuminés ", inlassablement, travaillèrent à la clarification des grands problèmes métaphysiques qui se sont posés à l'humanité.
C'est donc en nous mettant à l'école de ces maîtres de l'esprit, de ces guides secourables, que nous allons être en mesure d'établir, concernant le sujet qui nous occupe, les distinctions nécessaires et les discernements indispensables à une juste résolution de la question portant sur la nature de notre éventuel rattachement à cette Tradition première ou originelle, rattachement d'ailleurs fort éloigné, comme nous allons le découvrir, de ce que Guénon voulait qu'il fût.
La première " Révélation ", non écrite, qui fut l'objet de la communication par Dieu aux Patriarches, les pères de l'humanité, de ses enseignements et de ses lois après l'expulsion de l'Éden d'Adam et d'Ève, deviendra le fondement d'une Tradition primitive que l'on peut à bon droit nommer " primordiale ", ou " Tradition Mère " selon Louis-Claude de Saint-Martin, se divisa quasi immédiatement, et ce dès l'épisode rapporté par le livre de la Genèse, lors de la séparation qui adviendra entre le " culte faux " de Caïn et celui, " béni de l'Éternel ", célébré par Abel le juste. Le culte de Caïn, en effet, uniquement basé sur la religion naturelle, était une simple offrande de louange dépourvue de tout aspect sacrificiel, alors que le culte d'Abel, qui savait que depuis le péché originel il n'était plus possible, ni surtout permis, de reproduire la forme antérieure qu'avaient les célébrations édéniques, donna à son offrande un caractère expiatoire qui fut accepté et agréé par Dieu, constituant le fondement de la " Vraie Religion ", la religion surnaturelle et sainte.
De la sorte les deux cultes de Caïn et Abel vont donner naissance, dès l'aurore de l'Histoire des hommes, à deux traditions également anciennes ou " primordiales " si l'on tient à ce terme, mais absolument non équivalentes du point de vue spirituel. Si l'on en reste au simple critère temporel, comme le fait Guénon dans sa conception de la Tradition, sans distinguer et mettre en lumière le critère surnaturel, alors il est effectivement possible d'assembler, sous une fausse unité, ces deux sources pour en faire les éléments communs d'une univoque et monolithique " Tradition primordiale " indifférenciée, se trouvant à l'origine de toutes les religions du monde, égales en ancienneté et " dignité ", puisque issues d'une semblable souche méritant le même respect et recevant le même caractère de sacralité.
Or, il est évident, et extrêmement clair, qu'il y a une grave erreur à confondre en une seule " Tradition " deux courants que tout oppose, deux cultes radicalement différents et contraires, antithétiques, l'un, celui de Caïn, travaillant à la glorification des puissances de la terre et de la nature (et donc des démons qui, pour être des esprits, n'en sont pas moins des " forces naturelles "), visant au triomphe et à la domination de l'homme autocréateur, religion prométhéenne s'exprimant par la volonté d'accéder par soi-même à Dieu, (les fruits de la terre, à cet égard, symbolisant les antique mythes païens), l'autre, à l'inverse, celui d'Abel, fidèle à l'Éternel et à ses saints commandements, conscient de l'irréparable faute qui entachait désormais toute la descendance d'Adam, et qui exigeait que soit célébrée par les élus de Dieu une souveraine " opération " de réparation, afin d'obtenir, malgré les ineffaçables traces du péché originel dont l'homme est porteur, d'être réconcilié et purifié par le Ciel. Comme nous l'explique Martinès de Pasqually dans le Traité de la réintégration : " Abel se comporta comme Adam aurait dû se comporter dans son premier état de gloire envers l'Eternel : le culte qu'Abel rendait au Créateur était le type réel que le Créateur devait attendre de son premier mineur. Abel était encore un type bien frappant de la manifestation de gloire divine qui s'opérerait un jour par le vrai Adam, ou Réaux, ou le Christ, pour la réconciliation parfaite de la postérité passée, présente et future de ce premier homme, moyennant que cette postérité userait en bien du plan d'opération qui lui serait tracé par la pure miséricorde divine, ainsi que le type d'Abel l'avait prédit par toutes ses opérations à Adam et à ses trois premiers nés. " ( Traité, 57).
VI. Les deux " traditions " originelles antagonistes, correspondent à deux " religions ", l'une naturelle (apocryphe) l'autre surnaturelle (non-apocryphe)
Dès l'origine il y a donc, non pas une Tradition, mais deux " traditions ", deux cultes, ce qui signifie deux religions, l'une apocryphe et naturelle reposant uniquement sur l'homme, l'autre non-apocryphe et surnaturelle plaçant toutes ses espérances en Dieu seul et en sa Divine Providence. La suite des événements n'aura de cesse de confirmer ce constant antagonisme, cette rivalité et séparation entre deux " voies " dissemblables que tout va en permanence opposer, les rendant rigoureusement étrangères et inconciliables.
Et ne croyons surtout pas qu'il y a là une tendance à l'exagération, l'expression d'une volonté de division, de séparation un peu trop dualiste ou manichéenne de l'Histoire religieuse, car Dieu, dans la Genèse le dira nettement en parlant des deux postérités ennemies, lorsque, s'adressant au serpent qui vient de tenter Ève, il déclara : " Je mettrai des inimitiés entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité " ( Genèse 3, 15) - postérités ou plus exactement " semences ", qui sera, pour la première, la naissance de Jésus par Marie, et pour la seconde, soit la postérité du serpent, la génération de l' Antéchrist, membre du corps mystique de la " Bête ".
À cet égard, l'Histoire du monde, depuis cette annonce, est devenue celle de la lutte acharnée et du combat irréductible entre deux semences antagonistes, deux postérités ennemies, deux " corps mystiques " radicalement différents et antagonistes ; lutte alternant les victoires et les défaites, les trahisons, les avancées et les reculs, les compromissions et les réactions. Les hommes assistent et participent, de ce fait, depuis la Chute, à un développement croissant et continuel de la religion naturelle réprouvée qui souhaite conquérir le Ciel par ses propres moyens, héritière, en raison de son insoumission et de son caractère criminel, de la postérité du serpent, contraignant les élus de l'Éternel qui constituent le " Haut et Saint Ordre ", à une préservation attentive et soutenue des éléments du vrai culte, de la Vraie Religion, de la Tradition effective.
VII. La Tradition abélienne " non-apocryphe "
C'est pourquoi, à cause de cette situation difficile, Dieu, dans sa bonté, n'abandonna pas l'homme, il ne se détourna pas de sa descendance car il lui envoya de nombreux élus appelés à témoigner de l'attention et de la Présence du " Très Haut " sensible à la célébration du vrai culte préfiguré par le sacrifice d'oblation offert par Abel, devenant le type même de toute œuvre de réconciliation ainsi que nous en instruit Martinès de Pasqually : " Ce type qu'Abel faisait en faveur de toute la postérité d'Adam jusqu'à la fin des siècles n'était pas la seule figure spirituelle que cet être mineur nous représentait ; il servait encore de type pour l'avantage général et particulier de tout être spirituel quelconque. De plus, ce même Abel était un vrai type des mineurs doués de la grâce divine que le Créateur ferait naître chez les hommes, pour être des instruments spirituels de la manifestation de sa justice, soit pour la récompense, soit pour la punition des créatures, selon que leurs œuvres sont conformes ou contraires à la loi divine. " ( Traité, 82).
En conséquence, la tradition chrétienne rend un culte à Abel, conformément aux déclarations de Jésus qui le cite comme ayant été le premier " juste ", parlant du sang innocent répandu sur la terre : " Depuis le sang d'Abel le juste jusqu'au sang de Zacharie, fils de Barachie que vous avez tué entre le temple et l'autel " ( Matthieu 23, 35), s'appuyant sur l'apôtre Jean qui, reprenant l'affirmation du Seigneur, le regarde également comme un agneau innocent, nous demandant de veiller à ne point imiter Caïn : " Nous devons nous aimer les uns les autres et ne pas ressembler à Caïn qui était du malin, et qui tua son frère. Et pourquoi le tua-t-il ? Parce que ses œuvres étaient mauvaises, et que celles de son frère étaient justes " (I Jean 3, 12). La grandeur d'Abel provient donc de l'orientation droite et sainte de son âme, de la pureté de sa foi, de son humilité, de sa sincère contrition, de la vérité qui s'exprime à travers son sacrifice inclinant Dieu à agréer et recevoir cette offrande sainte et sacrée. [
Caïn et Abel sont situés au commencement de l'humanité
comme les rameaux fondateurs de deux familles,
de deux " races " antagonistes, irréductiblement séparées et étrangères.
Ainsi s'explique le fait que Caïn et Abel soient situés au commencement de l'humanité comme les rameaux fondateurs de deux familles, de deux " races " antagonistes, irréductiblement séparées et étrangères : " Caïn est le chef d'une race. L'Écriture donne la suite de ses descendants. Il est le chef de cette race dont nous sommes, qui est la race des pécheurs. Il introduit la longue suite des homicides et le sang qu'il a versé continuera de déferler sur le monde [...] Le drame qui introduit l'histoire humaine sera le drame de toute l'histoire humaine. Toutes les cités humaines seront bâties dans le sang [...] Mais Abel n'a pas de descendant ; Il apparaît comme étranger à la suite des générations qui constituent la cité terrestre ; et il préfigure ainsi Melchisédech, sans génération lui aussi. Il appartient à une autre cité. Il constitue un autre ordre. Tandis que Caïn inaugure la longue suite des persécuteurs, il inaugure celle des victimes, de ceux dont la postérité n'est pas charnelle, mais spirituelle ."
Abel est donc non seulement l'innocent frappé injustement, le prêtre offrant, en tremblant, le saint sacrifice célébré pour la rédemption de l'humaine condition, il est aussi l'image de l'Agneau, il en incarne, en ses traits fragiles et touchants, la bienheureuse évocation qui recevra tout sons sens au Golgotha : " Et c'est en cela qu'il préfigure éminemment et proprement le Christ, qui sera lui aussi prêtre et victime. La ressemblance est si forte que la Préface romaine de la consécration d'un autel inscrit le meurtre d'Abel dans un contexte liturgique : ''Que cet autel soit pour toi comme celui d'Abel, précurseur dans sa Passion du mystère du salut, égorgé par son frère, a imprégné et consacré d'un sang nouveau.'' (...) tout le sang versé ''depuis le sang d'Abel jusqu'au sang de Zacharie'' réclame expiation, précise Jean Daniélou. Cette expiation sera donnée à la fin des temps, par le sang qui sera versé en réparation de tous les péchés des hommes, ''par le sang de l'aspersion dont la voix couvrira la voix du sang d'Abel'' ( Hebr., XIII, 24) et qui obtiendra le pardon du châtiment dû à tout sang versé depuis les origines du monde."
En attendant cette " fin des temps " qui mettra un terme définitif au règne du mal et de la mort, à ladivision entre les choses qui sont en bas et celles qui sont en haut, Abel et Caïn restent donc bien les membres irréconciliables, et si différents, de deux branches distinctes qui n'ont et n'auront de cesse, pour l'une, d'œuvrer à la réparation de la faute et, pour l'autre, à conquérir par son industrie mensongère et criminelle le pouvoir et la domination afin de satisfaire son insatiable soif d'orgueil.
Il n'est d'ailleurs pas indifférent de relever l'étonnante identité de vue entre saint Augustin (324-385) et Martinès de Pasqually au sujet de ces " deux postérités " engendrant deux traditions et donc " deux Cités " absolument irréconciliables et antagonistes, deux " Cités " que tout oppose et sépare, fondées sur des principes radicalement divergents, ennemis et opposés, travaillant à des objectifs totalement contraires, poursuivant des buts à tous égards dissemblables.
VIII. Anéantissement de la " Tradition primordiale " lors du déluge
La postérité d'Abel, après sa mort, image vivante de la " Tradition " fidèle à la Parole de l'Éternel, sera ensuite représentée par les principaux Patriarches qui seront les détenteurs et les gardiens de la Révélation Divine " primitive ", et dont les noms nous sont donnés par la Sainte Écriture qui nous en fait connaître dix : Adam, Seth (qui " remplace " Abel), Énos, Caïnan, Malaéel, Hénoch, Mathusalem et Lamech père de Noé. Ce sont eux qui transmirent, sans l'altérer, la Tradition Divine qu'ils avaient reçue, l'enrichissant et la développant alors, qu'au même instant, parallèlement à ce tout petit lignage de Patriarches qui veillaient jalousement sur l'enseignement saint et pur, entretenant avec dévotion le culte sacré à l'Éternel, l'immense majorité des hommes était aspirée par la fausse tradition naturelle de Caïn, par la religion déviée et pervertie productrice du vice, du crime, de l'impiété, de l'impudicité, de la débauche et de la corruption généralisée des mœurs et des valeurs.
L'inconduite, générée et entretenue par la tradition souillée fut à ce point générale sur la surface de la terre, l'immoralité portée à un tel niveau d'abjection que Dieu comprit qu'il lui fallait agir, et se décida à faire disparaître sous les eaux du " déluge " cette race déchue et pécheresse. Il importe, de ce fait, de bien voir que la fameuse Tradition pré-noachide, qui est à la base de nombreuses initiations de métiers s'appuyant sur l'utilisation, et la connaissance souvent approfondie, d' outils symboliques relatifs à l'ordre cosmique, fut l'objet d'une nette réprobation de la part de Dieu, et n'obtint de lui aucune clémence puisqu'elle dut subir la rigueur d'un déluge qui noya sous les eaux du Ciel toute chair vivante sur la surface de la terre. Écoutons ce que nous enseigne l'Écriture à ce sujet : " L'Éternel vit que la méchanceté des hommes était grande sur la terre, et que toute l'imagination des pensées de son cœur n'était que méchanceté en tout temps. Et L'Éternel se repentit d'avoir fait l'homme sur la terre, et s'il s'en affligea dans son cœur. Et l'Éternel dit : j'exterminerai de dessus la face de la terre l'homme que j'ai créé.. " ( Genèse VI, 5-7).
On mesure, à ces rudes paroles, l'état dans lequel devait se trouver la " Tradition ", toute primordiale qu'elle fût, l'effondrement désastreux de l'ensemble des formes prise par la connaissance sacrée et les pratiques religieuses, les préceptes, les mythes, les cultes, les prophéties, les initiations, ceci renforcé par la ruine morale profonde, l'infection radicale dans laquelle prospéraient les hommes, réduits en esclavage par le démon : " Il n'a pas épargné l'ancien monde, il n'a sauvé [que] huit personnes dont Noé, ce prédicateur de la justice, lorsqu'il fit venir le déluge sur un monde d'impies. " (2 Pierre II, 5).
Les indications du livre de la Genèse sont, sur ce point, d'une rare précision, elles ne laissent aucune place à la relativisation de cet événement considérable qui fut sans précédent et ne connut, par la suite, aucune réplique de si grande ampleur et d'une importance comparable. L'intention divine, dans son inflexible détermination, était claire, détruire toute trace de vie et faire disparaître le moindre reliquat existentiel à l'exception du juste Noé et de ses enfants, tant la corruption était devenue conséquente et inacceptable aux yeux de l'Éternel : " L'an six cent de la vie de Noé, le deuxième mois, le dix-septième jour du mois, en ce jour là toutes les sources du grand abîme jaillirent, et les écluses des cieux s'ouvrirent. La pluie tomba sur terre quarante jours et quarante nuits. Ce même jour entrèrent dans l'arche Noé, Sem, Cham, et Japhet, fils de Noé, la femme de Noé et les trois femmes de ses fils avec eux ; [...] Le déluge fut quarante jours sur la terre. Les eaux crûrent et soulevèrent l'arche, et elle s'éleva au-dessus de la terre. Les eaux grossirent et s'accrurent beaucoup sur la terre, et l'arche flotta sur les eaux. Les eaux grossirent deplus en plus, et toutes les hautes montagnes qui sont sous le ciel entier furent couvertes. Les eaux s'élevèrent de quinze coudées au-dessus des montagnes, qui furent couvertes. Tout ce qui se mouvait sur la terre périt, tant les oiseaux que le bétail et les animaux, tout ce qui rampait sur la terre, et tous les hommes. Tout ce qui avait respiration, souffle de vie dans ses narines, et qui était sur la terre sèche, mourut. Tous les êtres qui étaient sur la face de la terre furent exterminés de la terre, depuis l'homme jusqu'au bétail, aux reptiles et aux oiseaux du ciel : ils furent exterminés de la terre. Il ne resta que Noé, et ce qui était avec lui dans l'arche. Les eaux furent grosses sur la terre pendant cent cinquante jours. " ( Genèse VII, 11-24).
Le rejet de Dieu est donc impitoyable, et la punition sera à la hauteur des crimes ainsi que de l'abjection qui ternirent les traditions développées par les hommes, et aucune, absolument aucune, ne trouva grâce devant le Créateur. Noyée, engloutie, brisée, l'initiale " tradition " est ensevelie sous les eaux et, avec elles, ceux qui en étaient les détenteurs ; rien ne fut épargné ou préservé, les anciennes connaissances retournèrent au néant dans lequel l'Éternel, violemment, en mettant en œuvre l'effet de son courroux, les plongea afin qu'elles disparaissent de la terre.
Il n'y eut de sa part aucune mansuétude ou complaisante faiblesse, l'orientation coupable des enfants deshommes était parvenue à un niveau si insupportable, l'impiété, le vice et le désordre si répandus, que le cœur de la Divinité était brisé, profondément affecté au point d'être contraint, pour limiter le désastre, de préserver le saint culte en ne laissant aucunement subsister, et se développer, les rites pervers, la religiosité dégradée et les initiations démoniaques. Joseph de Maistre, dans le second Entretien des Soirées de Saint-Pétersbourg, nous délivre d'ailleurs cette pertinente réflexion concernant le déluge, mettant en lumière le fait que la conservation de la connaissance dégagée du mal fut maintenue au sein de la famille juste, c'est-à-dire Noé et ses fils, qui représentent et conservent dans sa pureté la " Tradition divine " : " Nous savons très peu de choses sur les temps qui précédèrent le déluge, et même, suivant quelques conjectures plausibles, il ne nous conviendrait pas d'en savoir davantage. Une seule considération nous intéresse, et il ne faut jamais la perdre de vue, c'est que les châtiments sont toujours proportionnés aux connaissances du coupable ; de manière que le déluge suppose des crimes inouïs, et que ces crimes supposent des connaissances infiniment au-dessus de celles que nous possédons. Voilà ce qui est certain et ce qu'il faut approfondir. Ces connaissances, dégagées du mal qui les avaient rendues si funestes, survécurent, dans la famille juste, à la destruction du genre humain."
C'est donc par Noé que la sainte Tradition divine se perpétuera, la seule qui puisse être considérée comme véritable et authentique, la Tradition de l'Alliance restaurée avec Dieu (dont l'arc-en-ciel est depuis ce jour le signe), l'autre, la tradition de Caïn et de ses enfants, ayant été engloutie. C'est pourquoi l'assertion de Jean Tourniac (1919-1995) : " Après le déluge, ou plus exactement pendant les quarante jours qui séparent l'ancien monde du nouveau, et lors de la sortie de l'Arche, Noé représente bien en quelque sorte la Tradition primordiale... " est totalement inexacte, car Noé est, bien au contraire, celui qui restaura le culte Divin en l'ayant préservé des souillures de la tradition polluée, il est : " le dernier des chefs pères de famille de la postérité d'Adam avant le déluge, et c'est lui qui, par sa postérité, a perpétué celle d'Adam, que le déluge avait effacée de la surface terrestre. " ( Traité, 113).
C'est ce que nous explique d'ailleurs précisément et en détails Martinès de Pasqually, lorsqu'il se penche sur les motifs qui furent déterminants dans la décision divine de provoquer un déluge, et les éléments qui justifièrent une telle décision, dont la domination et l'entière maîtrise des esprits démoniaques sur les hommes de cette époque est le principal d'entre eux, non sans avoir montré l'autorité conquise sur les mineurs, c'est-à-dire les hommes, par ce sinistre personnage capable de faire croire aux créatures crédules que l'univers n'était point l'œuvre de la Divinité, le " grand prince du Midi " chef des êtres matériels, qui n'est pas sans évoquer, étrangement, celui que l'on désigne également sous le nom de " Roi du Monde " : Ce décret ne fut lancé que pour la manifestation de la justice divine contre les chefs démoniaques, qui avaient entièrement révolté leCréateur par les persécutions infinies qu'ils exerçaient sur les mineurs. Les conquêtes immenses qu'ils avaient faites sur ces malheureux mineurs avaient si fort enorgueilli ces chefs démoniaques qu'ils se croyaient invincibles et même plus puissant que le Créateur [...] Toutes les victoires des démons se bornent donc à avoir subjugué la faible postérité de Kaïn et une partie de celle de Seth [...] Vous me demanderez peut-être quel était ce but auquel les démons se proposaient d'arriver. C'est de passer les bornes qui leur sont prescrites, en séduisant sans relâche non seulement les habitants de la terre, mais encore ceux des différents corps célestes et en leur portant des attaques plus fortes que celles qui étaient remises à leur puissance ordinaire. C'est d'avoir fasciné l'entendement des mineurs, afin de pouvoir se faire passer à leurs yeux comme seuls vrais dieux de la terre et des cieux, leur promettant de leur procurer la même puissance et les mêmes facultés que celles que possède la Divinité et que, si ces mineurs voulaient les suivre et les reconnaître pour leurs chefs, ils pourraient bientôt agir en liberté sur tout être quelconque. Bien plus, ces esprits pervers allèrent jusqu'à persuader à ces mineurs que la création universelle était faussement attribuée à la Divinité, que ce Dieu qu'ils avaient entendu jadis n'était autre chose que l'un d'eux, qui dirigeait toute la création et l'homme même depuis son avènement sur la terre, et qu'en conséquence l'émanation des mineurs venant du grand prince du Midi, chef principal de tout être matériel et surmatériel (qui veut dire véhicule du feu axe central incorporé dans une forme), ils eussent à le reconnaître et à lui obéir aveuglément en tout ce qu'il leur ferait inspirer par ses agents inférieurs et qu'alors ils verraient avec satisfaction manifester leurs puissances avec autant de succès que celle de leur chef, le grand prince du Midi, qui s'opérait tous les jours devant eux. " ( Traité, 114).
a) La restauration du culte primitif
Au milieu d'une telle confusion générale, d'un état des choses si opposé aux lois de l'Éternel, seul Noé réussira à conserver la pratique du " vrai " culte, de l'authentique sacerdoce qui venait d'Abel et de Seth. Alors que régnaient, avec une rare indécence, les plus noires opinions, les croyances déviées, que l'humanité se livrait à des dieux infernaux, Noé maintenait les fondements et les principes sacrés, il restait attaché au service du Très Haut, ni ne faiblissant, ni ne doutant, représentant, en quelque sorte, la vénérable Tradition des " élus de l'Eternel ", le " Saint Ordre " uni au Ciel et à la Parole du Créateur, conservateur des décrets divins.
En cela, par l'attitude qui distingue Noé en ces temps diluviens, se trouve la raison profonde nous permettant de comprendre en quoi le " Haut et Saint Ordre des élus de l'Eternel ", dont " l'Ordre des Chevaliers Maçons élus coëns de l'Univers " fut l'expression directe au XVIIIe siècle, se rattache à la Tradition restaurée par Noé, au culte expiatoire qu'il célébra à la sortie de l'Arche : " culte [qui] était la vraie figure de celui qu'opérait l'homme divin pour la réconciliation du premier mineur, afin que la création universelle ne changeât point de forme, ainsi qu'Adam avait changé de corps. Ce fut par ce culte de l'homme divin, ou Christ, que le Créateur rebénit sa création universelle, en rebénissant Adam qu'il avait maudit comme chef principal de tout être créé et comme homme-Dieu de la terre, et c'est là véritablement ce que Noé a répété. Il intercédait par son invocation, la miséricorde du Créateur, pour qu'il réconciliât la terre avec le reste de ses habitants qui avaient trouvé grâce devant lui. " ( Traité, 133).
Ayant reconstitué la Religion primitive, le culte originel relevant de la Révélation Divine, Noé rendrapossible la continuité spirituelle des élus de l'Éternel et est à l'origine d'une seconde chaîne sacrée qui, en pleine période où les troubles ne tardèrent pas à se manifester de nouveau, préserva la pratique de l'authentique rite sacrificiel en le maintenant éloigné de l'esprit de corruption des fausses religions. Congédiant les occupants de l'arche, Noé leur confia ces instructions salutaires : " Ne perdez jamais de vue ce que le Créateur a fait pour vous. Vous êtes le vrai témoignage de la manifestation de sa gloire et de sa justice. N'admettez jamais que lui, pour être le moteur créateur de tout ce qui s'apparaît à vos yeux corporels et spirituels, et soyez convaincus que rien n'est, n'existe et n'existerait sans sa volonté. N'oubliez jamais que tout est provenu de lui, et non de ces maudits esprits tentateurs qui, par leurs insinuations démoniaques, ont précipité vos semblables dans les affreux abîmes de la matière, ayant eu l'orgueil de se faire considérer par les hommes comme les vrais dieux, vivifiants et vivants et de vie éternelle. Demeurez en paix sous la protection du Créateur dans la portion de terre qui vous est échue à chacun en partage ! Soyez les gardiens de cet héritage, ainsi que le sera votre postérité, de génération en génération jusqu'à la fin des siècles !" ( Traité, 138).
Pourtant, depuis l'épisode du déluge, si la postérité de Noé avait rétabli le cérémonial, postérité se composant d'une première filiation : Sem, Cam et Japhet, la tradition déviée ne ménagera pas pour autant ses efforts, et l'on assista, en très peu de temps, à la plus invraisemblable et folle entreprise jamais mise en œuvre par les hommes. Un dessein absurde et dérisoire naquit dans l'esprit des hommes aveuglés par leurs passions et les mensonges de l'ennemi de Dieu, atteindre les cieux par la construction d'une tour gigantesque et vertigineuse. Se fondant sur une résurgence du paganisme le plus grossier, apparaissant encore une fois, malheureusement, à la faveur des forces démoniaques et prométhéennes porteuses d'une totale limitation et réprobation historique, les hommes voulurent édifier une tour qui allait représenter le symbole emblématique d'un pseudo savoir cosmologique, d'une " tradition ", certes fort ancienne en certains de ses aspects, mais qui, depuis le déluge, ne pouvait plus être " primordiale ", car celle-ci avait été détruite et noyée, mais " tradition " pervertie, incomplète, inférieure et satanique.
Quelle était l'intention des constructeurs de Babel ? Ils voulaient, en effet, parvenir à Dieu, rejoindre Dieu, se hisser jusqu'à la cime des cieux, découvrir les vérités supérieures inaccessibles, se rendre maîtres des connaissances ultimes ; mais comment ? Par leurs propres moyens, en élaborant des outils capables de leur dévoiler les secrets célestes comme nous le révèle l'Écriture : " faisons-nous une tour dont le sommet atteigne le ciel . " ( Genèse XI, 4). Cette folle décision, qui enfiévrait les ténébreux désirs d'une humanité pécheresse, ne découlait ni d'un précepte divin, ni d'un commandement, ni d'une invitation prophétique comme celle qui enjoignit à Salomon de bâtir un Temple à l'Éternel. Cette infecte volonté, qui animait la descendance malsaine d'Adam, souhaitait, bien sûr, parvenir à Dieu, mais avec un cœur impur, elle répondait exactement, et en tous points, à ce que Dieu déclara à Isaïe : " Le culte que me rend ce peuple est un précepte appris des hommes. " ( Isaïe XXIX, 13).
Il se trouve également, si l'on y prête attention, à l'intérieur de ce néfaste chantier, de ce labeurdémoniaque et dirigé contre Dieu, une expression de la plus haute inversion qui soit, celle visant à magnifier la gloire de l'homme comme le sens des paroles des constructeurs de Babel le rend très bien : " Celebramus nomen nostrum antequam dividamur in universas terras / Célébrons notre nom avant de nous disperser à la surface de la terre. " ( Genèse XI, 4). Cet inquiétant " Célébrons notre nom " résonne bien sûr comme une ode obscure, un lointain écho à l'antique serpent que l'on retrouve dans cette intention d'ériger un monument dédié à la glorification de l'humanité coupable, c'est l'expression d'une volonté prométhéenne, d'un projet constructiviste, faustien où l'on décèle aisément la perceptible trace de Tubalcaïn, le forgeur de métaux.
Nous sommes, comme le pensent beaucoup de Pères de l'Église, en une période où se répandent un polythéisme désordonné et un panthéisme galopant qui imprègnent absolument la religion de Babel, et l'on mesure sans difficulté pourquoi l'Éternel n'a pas voulu de cette " unité religieuse ", de cette " unité transcendante des religions " réalisée contre sa Vérité, contre son " Nom " car orchestrée et instrumentée par l'Adversaire en personne. La religion babélienne était, en réalité, un " creuset " où menaçait de disparaître la Révélation sous la luxuriante contagion du syncrétisme confus, du panthéisme conquérant, de l'idolâtrie négatrice du Dieu de la Révélation. D'autre part, cet ensemble composite était totalement contraire au plan de l'Éternel dont il avait dévoilé, après la Chute, la grande intention, à savoir la venue en ce monde du Verbe Incarné, venue annoncée et cachée sous l'expression énigmatique : " la postérité de la femme ". À ce titre, et ceci mérite d'être dit fermement, toute religion qui, quelle que soit son caractère d'ancienneté, sa valeur historique, son raffinement culturel, son haut niveau de connaissance, n'est pas finalisée et en attente du " Verbe de Dieu ", n'est pas vraie et participe de la tradition réprouvée et pervertie.
Voilà pourquoi l'Éternel n'hésita pas un instant, et dispersa l'unité religieuse acquise contre sa Gloire, il brisa cette fausse harmonie " sacrée " et précipita la tour de haut en bas, la réduisant en une misérable ruine pour la plus grande honte de ses promoteurs, détruisant cette bâtisse satanique, dispersant les hommes en les séparant en différentes régions et langues pour qu'ils ne puissent plus jamais se réunir pour former des projets communs habités par la volonté pécheresse. C'est ce qu'explique le célèbre passage de l'Écriture : " Le Seigneur descendit pour voir la cité et la tour que les fils d'Adam édifiaient ; et il dit : ''Voici un peuple uni et une seule langue pour tous ; ils ont commencé à faire cela et ils n'abandonneront pas leur projet qu'ils ne l'aient réalisé complètement. Venons donc, descendons et confondons ici-même leur langue, afin que chacun n'entende plus la langue de son voisin. '' Ainsi le Seigneur les dispersa de ce lieu sur l'ensemble des terres et ils cessèrent d'édifier la ville. Et on appela cet endroit Babel parce que là fut confondue la langue de toute la terre ; et de là le Seigneur les dispersa dans toutes les régions. " ( Genèse XI, 5-9)......