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Loge de Recherche Laurence Dermott

Rechercher dans la Fraternité et la Tolérance.

Contre les Ariens

Publié le 13 Décembre 2012 par St Hilaire dans Gnose

C'est un grand mot que le mot de paix; c'est une belle pensée que la pensée de l'union; mais il n'y a de paix que dans la doctrine de l'Église et de l'évangile de Jésus Christ; mais il n'y a d'union qu'à ce prix. Qui en doute ? Cette paix qu'après sa passion glorieuse Jésus Christ a prêchée à ses disciples, cette paix qu'avant de les quitter Il leur a recommandé de garder comme un gage de son mandat éternel, c'est elle que nous avons toujours appelée de nos voeux, elle qui fut l'objet constant de nos efforts, et que nous avons travaillé sans relâche à ramener, à affermir parmi nous. Mais nos espérances ont été trompées; ce grand ouvrage, nous ne l'avons pas accompli; nos péchés, hélas ! ne l'ont pas permis, et les ministres de l'antéchrist, ces hommes qui osent se glorifier d'une odieuse paix, qui n'est autre chose que l'union dans l'impiété, se sont dressés contre nous ! eux, les évêques du Christ ! non, non, ce ne sont que les prêtres de l'antéchrist.

Qu'on ne nous accuse point de nous emporter contre eux en paroles outrageantes; nous ne faisons que proclamer hautement la cause de la désolation publique; il faut qu'elle soit connue de tous. Nous savons qu'il a paru plus d'un antéchrist, même au temps de la prédication de saint Jean, et quiconque n'admet pas la Personne du Christ telle qu'elle a été prêchée par les apôtres est antéchrist, puisque ce mot, dans sa véritable acception, signifie contraire au Christ. Aujourd'hui, sous le masque d'une fausse piété, sous l'enseigne mensongère de la prédication évangélique, on aspire à renverser la puissance et l'empire de Jésus Christ.

Ah ! donnons des larmes aux malheureux temps où nous sommes; affligeons-nous, mes frères, de cette folle opinion qui met Dieu sous le patronage des hommes, et de cet esprit d'intrigue qui appelle le siècle au secours de l'Église. Mais dites-moi, je vous en prie, dignes évêques, qui croyez encore à la vérité de ce grand nom, à quels suffrages les apôtres ont-ils eu recours pour prêcher l'évangile ? Quelles puissances leur sont venues en aide, quand ils publiaient le nom de Jésus Christ et qu'ils faisaient passer les nations du culte de l'idolâtrie au culte du vrai Dieu ? Allaient-ils mendier l'appui des rois, quand, dans l'horreur des prisons, gémissant sous le poids des chaînes et le fouet des bourreaux, ils chantaient l'hymne d'action de grâces ? Était-ce par des ordonnances impériales que Paul, jeté en spectacle à la foule, rassemblait une Église pour Jésus Christ ? N'est-ce pas qu'il se couvrait de la protection de Néron ? de Vespasien et de Dèce, dont la haine contre nous a été si féconde en conversions ? Peut-être que, vivant du travail de leurs mains, réunis dans l'ombre des retraites les plus obscures, parcourant, en dépit des arrêts du sénat et des édits des rois, les villes et les campagnes, et soumettant des peuples entiers, peut-être que ces hommes n'avaient pas les clefs du royaume des cieux ? peut-être que la Puissance divine ne s'était pas manifestée contre les préventions de la terre, quand les prédications évangéliques étaient devenues d'autant plus nombreuses que la défense de prêcher le nom de Jésus Christ était devenue plus rigoureuse ?

De nos jours, hélas! la foi divine a besoin des suffrages des grands du siècle, et le Christ est accusé d'impuissance, parce que l'ambition ne rougit pas de prostituer son Nom à ses propres fins. L'exil et les cachots jettent l'effroi au sein des Églises, et la foi qui a grandi dans l'exil et dans les cachots s'impose aux consciences; consacrée par la fureur des bourreaux, elle se prise à la faveur de ses ministres; elle proscrit les prêtres, et c'est à la proscription des prêtres qu'elle doit sa propagation; elle se glorifie de l'amour du monde, et si le monde ne l'eût point poursuivie de sa haine, Jésus Christ ne l'eût point avouée. Voilà les faits dont tous les yeux sont frappés, dont toutes les bouches s'entretiennent; et comparez à l'Église aujourd'hui désolée l'Église que nous avons reçue des apôtresŠ

Mais ce qu'il n'est plus permis d'ignorer, c'est ce que je vais dire en peu de mots. La Volonté toute puissante de Dieu a assigné au temps sa mesure; les siècles sont comptés; les livres saints nous l'enseignent. Et voilà que nous sommes arrivés aux jours de l'antéchrist, dont les ministres se transformant, selon l'Apôtre, en anges de lumière, effacent dans les esprits et dans les consciences celui qui est le Christ. Pour que l'erreur s'élève jusqu'à la certitude, on ne parle de la vérité qu'en termes ambigus; on sème partout le doute; il n'y a plus d'unanimité, et le partage des esprits révèle assez la présence de l'antéchrist. De là la lutte des opinions; de là vient qu'avec la foi en un seul Christ on en prêche deux; de là vient que l'esprit d'Arius, cet ange des ténèbres, s'est changé en ange de lumière, et que ses héritiers, Valence, Usacius, Auxence, Germinius, Gaïus, à la faveur de coupables innovations, osent lui aplanir les voies, et l'introduire dans la société chrétienne.

Le Christ, à les entendre, n`a pas la même Divinité que le Père; ce n'est plus qu'une créature supérieure aux autres créatures, et que la Volonté de Dieu a tirée du néant; un Dieu né de Dieu avant tous les temps, mais qui n'est point de la même substance que Dieu; Dieu le Fils n'est pas aussi véritablement Dieu que le Père, et si les l'évangiles nous prêchent l'Unité du Père et du Fils, cette unité doit s'entendre seulement de la volonté et de l'amour, et non pas de la Divinité. Mais si cette unité n'est qu'un rêve, pourquoi donc confessent-ils que le Fils est Dieu avant tous les temps et avant tous les siècles, si ce n'est peut-être que ce Nom de Dieu s'attache à ce qui est éternel ? Tous les régénérés ne sont-ils pas fils de Dieu ? La création des anges ne remonte-t-elle pas au-delà du temps ? Qu'ils l'avouent donc, c'est pour rendre moins odieuse l'intuition de l'antéchrist qu'ils donnent au Christ le nom de Dieu, parce que des hommes en ont été honorés; et s'ils disent que le Christ est véritablement Fils de Dieu, c'est que le sacrement du baptême nous confère ce titre; qu'Il est né avant le temps, c'est qu'avant le temps aussi sont nés les anges et le démon même. Ainsi donc ils ne donnent à Jésus Christ que les attributs de l'ange ou de l'homme. Mais ce qui est vrai, mais ce que la loi nous ordonne de croire, à savoir que le Christ est véritablement Dieu, c'est-à-dire que le Père et le Fils ont la même Divinité, ils le nient; et par l'effet d'une fraude impie et d'un mensonge il arrive que la famille du Christ n'est point dissoute, car le peuple croit que là où sont les mots, là est aussi la foi. On dit : Dieu le Christ et le peuple croit à la sincérité de l'expression. On dit : Fils de Dieu, et le peuple croit véritablement Dieu l'être qui est né Dieu. On dit encore : Avant les temps, et le peuple croit que ce qui a précédé les temps est de toute éternité. Ainsi il y a plus de foi dans l'oreille du peuple qui écoute que dans le coeur du prêtre qui parle. Si les ariens entendent que le Christ est vraiment Dieu, leur profession de foi n'est plus un piège; mais que s'ils entendent qu'il est Dieu, et qu'ils nient qu'il est vrai Dieu, il n'y a plus qu'un nom sans la chose; il n'y a plus de vérité.

Bien que les registres des églises, bien que les livres soient remplis de leurs blasphèmes impies, je n'en dirai pas moins ce qui est naguère advenu. Un prince, animé par un sentiment de piété, et dans l'intention de rétablir la paix, a publié un édit dont l'effet, contre son attente, est de porter le trouble dans l'Église de Milan, où les vrais principes fleurissent dans toute leur pureté. Au risque de déplaire, j'ai élevé la voix, j'ai montré qu'Auxence n'est qu'un blasphémateur, un ennemi du Christ, et j'ai ajouté qu'il ne partage point la foi du prince ni la croyance publique. Ce cri d'alarme a ému le prince, et il a ordonné une conférence où ont paru avec nous dix évêques. D'abord, ainsi que cela se pratique dans les tribunaux civils, Auxence a calomnié notre personne; il a dit qu'autrefois j'avais été condamné par Saturninus, et que ce n'était point en qualité d'évêque qu'il convenait de m'entendre. Ce n'est pas ici le moment de dire quelle fut ma réponse; mais nos juges, pour faire court à des personnalités, déclarèrent qu'il ne s'agissait que d'une question de foi, ainsi que le prince l'avait ordonné. Alors, comme il y avait du danger à nier, Auxence déclara qu'il croyait le Christ vrai Dieu; qu'Il était de la même substance que le Père, qu'il avait la même Divinité. Il fut arrêté que cette déclaration serait consignée par écrit, et, dans la crainte que la mémoire de nos juges ne fût infidèle, je proposai de faire remettre cette déclaration écrite au prince par l'entremise du questeur, et j'en joins ici une copie pour prévenir l'accusation de mensonge. On exige qu'Auxence répète ce qu'il a dit; on exige même qu'il l'écrive de sa main. Après avoir long-temps réfléchi, il s'arrange de manière à tromper la bonne foi du prince: il rédige son écrit dans le style de l'antéchrist.

Et d'abord il consacre les actes qu'à l'entendre l'impiété du concile de Nicée aurait abrogés, et sans doute qu'à ses yeux la violence faite aux évêques atteste la sincérité de la foi. Il affirme ensuite qu'il ne connaît point Arius, et cependant il a été attaché à l'église d'Alexandrie que gouvernait Grégoire, et qui faisait profession ouverte d'arianisme. Je ne veux rien dire du synode de Rimini; c'est assez de vous faire connaître toutes les ruses du démon. Il devait donc déclarer par écrit que le Christ est vraiment Dieu, et qu'il a la même Substance et la même Divinité que le Père; mais, par un artifice diabolique, il dispose les termes de manière que le mot vrai se rapporte pour rester fidèle au système des ariens, non pas à Dieu, mais à Fils; et, pour remarquer mieux encore la différence du rapport, il ajoute : né du Père vraiment Dieu, en telle sorte que le Père est véritablement Dieu et le Christ seulement véritablement Fils. Dans le reste, Auxence parle, il est vrai, d'une seule Divinité; mais il a soin de ne pas y associer le Fils, et ainsi le Père seul est Dieu.

On n'en publie pas moins partout qu'Auxence a déclaré par écrit que le Fils est vraiment Dieu, et qu'il a la même Substance et la même Divinité que le Père, et que ses opinions ne diffèrent en rien de celles que je professe. Le prince lui-même croit à la sincérité de la foi de cet imposteur. Alors je ne peux imposer silence à mon indignation, et, comme déjà ce mystère d'impiété cessait d'être couvert des ombres qui l'avaient jusques alors enseveli, je crie que tout ceci n'est que mensonge, que la foi est trahie et qu'on se joue indignement des hommes et de Dieu. Pour toute réponse, je reçois l'ordre de quitter Milan et de n'y pas reparaître contre la volonté du prince.

Voilà, mes chers frères, vous qui vivez dans la crainte du jugement de Dieu, voilà comment les choses se sont passées. Auxence n'a pas voulu confesser ce qu'il y avait danger pour lui à nier, sa déclaration le prouve. Si l'écrit est sincère, c'est moi qu'il faut accuser; au contraire, si les mots écrits ne sont pas l'expression de la déclaration verbale, comprenez bien que c'est l'antéchrist qu'il prêche, et non pas le Christ. Mais il a joué sur les mots pour tromper ses juges, et heureusement j'ai déchiré le voile qu'il avait jeté sur son impiété

Il n'y a pas deux Dieux, dit-il, parce qu'il n'y a pas deux Pères. Qui ne voit, d'après cela, que cet aveu de l'Unité de Dieu est particulier au Père, en tant qu'il est seul ? d'où ce mot vraiment satanique : "Nous connaissons un seul vrai Dieu Père;" et il ajoute traîtreusement : "et le Fils, semblable au Père qui l'a engendré, " selon les Écritures. Si ces mots se trouvent ainsi dans les livres saints, Auxence est innocent, je le déclare, mais si le Père et le Fils ne sont qu'un dans la vérité de la divinité, pourquoi cette idée de ressemblance ? Le Christ est l'Image de Dieu; mais l'homme aussi est l'image de Dieu, puisque Adam a été fait à son image et à sa ressemblance. Pourquoi donc digne héritier d'Arius, n'accorder au Christ qu'une prérogative de l'humanité ? Pourquoi faire tomber le prince et l'Église dans le piège dressé par ce Satan dont tu es fils ? Dieu, Christ, tu réunis ces deux mots : pourquoi abuser d'un nom ? ne sais-tu pas que Pharaon a donné à Moïse ce nom de Dieu ? Tu dis que le Christ est le Fils et le premier-né de Dieu, ne sais-tu pas qu'Israël est aussi le fils premier-né de Dieu ? Oui, dis-tu, le Christ est né avant les temps : ne sais-tu pas que le démon est né aussi avant les temps ? Le Christ est semblable au Père ! ne sais-tu pas que l'homme aussi est l'image et la ressemblance de Dieu ? Mais les attributs véritables du Christ, tu les nies pour Le dépouiller en même temps de la Divinité et de la Substance du Père. Cependant, toi et tes dignes maîtres, vous m'accusez d'hérésie. Eh bien ! formule donc, comme tu l'entendras, cette impiété dont je suis coupable, assigne donc un nom à mes blasphèmes. Quant à moi, je déclare antéchrist quiconque ne reconnaît pas dans le Fils la même Divinité que dans le Père, et qui ne fait entendre dans ses prédications que le Fils est aussi véritablement Dieu que le Père. Si cet attribut de la Divinité appartient au Père et au Fils, pourquoi ne l'avoir pas écrit en termes exprès ? Si tu ne le crois pas, pourquoi ne l'avoir pas déclaré avec la même franchise ?

J'aurais voulu, mes chers frères, tenir secret cet odieux mystère et ne pas révéler en détail les blasphèmes d'Arius; mais, puisque cela n'est pas permis, que chacun de vous du moins comprenne bien jusqu'où s'étendent pour lui les limites de cette permission. Un sentiment de pudeur m'empêche d'en dire davantage, et je ne veux pas d'ailleurs souiller ma lettre des impiétés de d'arianisme. Écoutez encore un seul avis : gardez-vous de l'antéchrist ! abstenez-vous de toute communication avec l'hérétique. Sous le prétexte de la paix et de la concorde, vous vous rendez à l'église. Vous faites mal de tant aimer les murailles, de respecter l'Église dans les bâtiments Pouvez-vous douter que l'antéchrist ne doive s'asseoir un jour dans ces mêmes lieux ? Il y a plus de sécurité pour moi au sommet des monts, dans la profondeur des forêts, aux bords des lacs, dans l'horreur des cachots et au fond des gouffres. Car c'est là, mes chers frères, que l'Esprit de Dieu descendait au coeur des prophètes; c'est là qu'il animait leurs voix. Rompez, rompez tout pacte avec Auxence, l'envoyé de Satan, l'ennemi du Christ, avec cet homme qui porte la désolation dans le sein de l'Église, qui nie la foi, ou dont chaque profession fut un piège; et qui n'a trompé que pour blasphémer. Qu'il rassemble les synodes qu'il voudra; qu'il me proclame hérétique comme il l'a déjà fait; qu'il soulève contre moi la haine et la colère des puissances de la terre; jamais, non, jamais il ne sera que Satan à mes yeux; il est arien !... La paix ! je ne la chercherai qu'avec ceux qui, jetant l'anathème avec le concile de Nicée sur les ariens, prêcheront que le Christ est vraiment Dieu.

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Puissance du Manichéisme et émergence de la pensée Chaldéenne en France (Les Mages templiers)

Publié le 13 Décembre 2012 par Issac Ben Jacob dans Gnose

    
A1- Des Origines du Manichéisme et du Catharisme
 

Manès fut sans doute le plus redoutable et le plus inspiré de tous les hérésiarques, car c’est de lui dont on dit que toutes les hérésies se sont nourries et que pour la première fois, elles reçurent ordonnancements et justifications. Mais il est fort peu aisé de savoir quel fut le premier auteur de la doctrine dualiste qui plaisait tant aux philosophes orientaux. Les Mages de Perse semblent toutefois s’être, les premiers, attribué cette pensée, et d’aucuns déclarent qu’ils la détenait des Hittites, sorte d’arabes palestiniens. Ces derniers ayant infiltré par le jeu des alliances des tribus juives, et par ce biais détourné le savoir Biblique. D’autres ajoutent que l’hérésie est plus ancienne encore. Ses racines plongeraient jusqu’au temps d’Abraham, et celle-ci aurait résulté de cette promiscuité des Hébreux avec les Chaldéens. Quoiqu’il en soit, la chose est certaine, pour qu’une hérésie prenne naissance, il faut bien qu’à l’origine les hérétiques se soient inspirés de la véritable doctrine Biblique. Et c’est ensuite seulement qu’il convient de supposer un détournement. Ainsi donc il serait plus juste de dire que cette hérésie s’est enrichie et a pris forme suivant plusieurs étapes : Une première émergence serait donc à supposer au temps d’Abraham, une seconde lors de la pénétration des Hittites dans certaines tribus du peuple Hébreu, la troisième enfin s’étant nourrie de la captivité des Juifs à Babylone, et des secrets ainsi extorqués à des Lévites. Nous en voulons pour preuve qu’il était alors interdit aux Juifs de lire certains livres Saints de peur que les Mages ne comprennent et ne détournent leur contenu.
Mais la chose reste obscure, et nous nous en tiendrons donc à Manès. Celui-ci naquit en Perse l’an 240, et selon les historiens ecclésiastiques, encore fort jeune, il fut acheté par une veuve fortunée qui le fit instruire par un arabe nommé Scythien, ou de son disciple Buddas (buddha). Manès s’imprégna de leur système et recueillit leurs idées pour mieux les « parfaire ». Toutefois, notons que de la bouche des orientaux, ses débuts ne nous sont pas contés de la même manière. Ces derniers nous déclarent en effet que Manès était mage d’origine et avait vécu dans la religion de Zoroastre. Quoi qu’il en soit, il est certain que ce personnage fut grandement instruit. On dit qu’il étudia la géométrie, l’astronomie, la médecine, et que gorgé de tout ce savoir, la lumière éclaira brusquement son regard et qu’il en fut conduit à embrasser le Christianisme. Ayant, semble-t-il été élevé au sacerdoce, il entreprit de réformer le Christianisme en « l’enrichissant » de la doctrine des mages.

Manès pris dès lors exemple sur d’autres hérétiques plus anciens parmi lesquels, Basilide, Valentin, Bardesanes, et Marcion l’apostat, et chercha désormais dans les écritures saintes tout ce qui pouvait asseoir ses opinions. Un soir, au détour d’une nuit agitée, et à la lueur de torches crépitantes, Manès, plongé dans de profondes méditations nocturnes, crut déceler dans la Bible, la confirmation que Dieu n’avait point tout pouvoir. Soudainement inspiré, il vit au travers des écritures, que le démon y était nommé « puissance des ténèbres », « prince de ce monde », enfin « auteur et père du péché ». Encore haletant et tout ému de cette découverte, il conclut que Dieu était limité par la sphère du démon, et que ce dernier s’était donné naissance à lui-même. C’est alors qu’il déclara publiquement que de Dieu ne pouvait venir le mal, et que le démon était un principe autonome d’une puissance inouïe, non créé. Il soutint ensuite que l’Ancien Testament était l’œuvre du diable, et ne devait point être reconnu comme juste, mais seulement le nouveau.
Comme à toute religion nouvelle il faut un Messie nouveau, Manès, qui se sentait pénétré d’une force surnaturelle se prétendit être ce Paraclet qui avait été annoncé par le Christ à ses Apôtres. Il déclara : « C’est moi le consolateur, c’est moi, Manès qui suis cet envoyé du ciel, ce prêcheur mystérieux prédit par le Christ. » Ses disciples devinrent fort nombreux, et ses prêches l’emmenèrent de plus en plus loin. C’est ainsi qu’éloigné de sa patrie, il rencontra un jour Archélaüs, évêque de Charcar en Mésopotamie. Quelques disputes s’étant élevées, les deux hommes décidèrent de se mesurer l’un, l’autre, et tinrent débat. Archélaüs en cette année 227, démontra donc aux disciples de Manès, et à lui-même, que ce dernier n’avait point de mission divine à remplir, et que sa doctrine contredisait directement les Ecritures.

Certains en ce temps, et pour rendre témoignage de ce qui s’était passé en ce lieu, retranscrirent les actes de ces débats. Il semble d’ailleurs que la réfutation de cette hérésie connut un large succès, car nous en possédons encore le texte. (Zacagni, collectan, monum, vet, eccl graecae et latinae in 4 romae 1698) Notons que Socrate s’inspira de ces débats pour tirer un portrait de Manès, et que Saint Cyrille de Jérusalem les a de même consultés pour réfuter les opinions contraires au Catholicisme. Quoi qu’il en soit, Manès, furieux, et confus d’avoir été victime du peu de succès de sa théorie, s’en retourna en Perse. Mais la force de son esprit ne s’était point éteinte, et toujours confiant en sa destinée, il se rendit près de Sapor, Roi des Perses. Il instruisit le Monarque, et l’incita à plus de confiance et de généreuses libéralités à son égard, en lui déclarant qu’il avait le pouvoir de guérir et de ressusciter.
Le fils du Roi, moribond, fut bientôt une occasion pour Sapor, de savoir si Manès possédait un si grand pouvoir. Mais ce fils des Mages, ce grand éclairé qu’était Manès, ne put malheureusement réduire la maladie de l’enfant. On prétend que son fils une fois décédé, Sapor condamna l’hérétique aux supplices. Toutefois cette circonstance ne nous semble pas trouver une quelconque justification, et il serait plus juste de supposer que le monarque accorda son pardon au « Messie » impuissant. On raconte d’ailleurs que Manès mourut, non sous Sapor, mais plutôt sous le règne de Varane II, et que longtemps encore il médita son opinion dualiste. Un grand nombre s’inspira en suite de sa doctrine, et ses disciples se multiplièrent fort rapidement. Ces derniers, plus vifs, et téméraires que Manès, eurent un grand succès, et s’en allèrent en Syrie, en Inde, en Egypte, dans toute la Perse, et plus particulièrement dans les contrées extrême-orientales. Quoi qu’ils honorassent fort leur maître Manès, ses disciples n’avaient point un respect profond et absolu de ses théories. Aussi, chacun d’eux modifiait à son goût la doctrine, et formait sa propre secte.
Toutes ces communautés devinrent ainsi rapidement nombreuses, et différentes les unes des autres. Théodoret en dénombre plus de 70, et suggèrent que ces sectes, par leur diversité et leurs opinions, s’accommodaient fort bien avec les divers Gnostiques de l’Antiquité. On suppose qu’elles finirent par se réunir, et qu’elles formèrent un conglomérat mouvant, et évolutif, capable de s’adapter à toutes les situations, toutes les pensées, toutes les nations. Il faut dire que le Manichéisme a la faculté d’absorber les doctrines qu’il rencontre sur son passage, et de les modifier à son gré. Quoi qu’il en soit, et pour revenir à notre sujet, cette religion trouva un adversaire redoutable en la personne des Empereurs Romains. Les Perses jouissaient en effet de peu d’estime chez les Romains, et le Manichéisme, issu de cette contrée ne pouvait qu’inspirer l’effroi aux Occidentaux. Les Empereurs trouvèrent cette doctrine odieuse, car ils soupçonnaient qu’elle vint de la religion des Mages. Aussi Dioclétien les persécuta, mais ne pouvant en toutes circonstances les différentier des Chrétiens, il n’épargna ni les uns, ni les autres. Depuis 285, jusqu’en 492, les Manichéens furent bannis, dépouillés de leur fortune, exécutés, suppliciés, et ce dans tout l’Empire. Les prescriptions les regardant sont d’ailleurs mentionnées dans le code Théodosien.
Saint Augustin les combattit sans relâche en Afrique, et malgré cela, ils ne cessèrent de se multiplier dans l’obscurité compacte des catacombes, et autres lieux secrets. L’Espagne, la Gaule, l’Arménie, l’Egypte, furent peuplés par les tenants de cette idée Dualiste, et vers le septième siècle, un prêcheur Manichéen nommé Gallinice envoya ses deux enfants, Paul et Jean, enseigner à un grand nombre de nations. Paul reçut plus particulièrement une large audience, et rendu puissant par ses succès, fonda la secte des Pauliciens.

Cette communauté connue une importance inespérée, mais comme en toutes choses qui atteignent la gloire, les dissensions ne tardèrent point. Certains de ses membres s’insurgèrent, et formèrent le projet de se libérer de la hiérarchie de la secte, et d’enseigner librement. Un schisme se fit donc, et l’on vit les hérétiques Sergius et Baanès s’entre déchirer et méditer une guerre sanglante. Mais leur aversion irrépréhensible pour la Croix, leur fit souvenir qu’il était infiniment plus profitable de briser les crucifix, et d’incendier les églises que de se porter préjudice, l’un l’autre. Aussi, enfin réconciliés, les Pauliciens trouvèrent éminemment attirante la doctrine des Sarrasins Mahométans. Emplis d’une affection débordante autant que soudaine, ils trouvèrent cause commune avec ces derniers, et se bâtirent des places fortes, des retraites, tout en luttant férocement contre l’Empereur de Byzance.

Vers le neuvième siècle enfin, les armées rassemblées de l’Empire Romain d’Orient, venues en Arménie, siège de l’hérésie, dispersèrent les Manichéens. Ceux-ci désorientés, et pour la grande majorité, se convertirent à l’Islam. C’est tout au moins ce que rapporte l’Abbé Bergier, théologien fort connu. L’autre part des Manichéens se réfugia en Bulgarie, Italie, en Lombardie, en France, et au douzième siècle trouve pour nom : Cathares, Hussites, Pétrobrusiens, Henriciens, Poplicains, Wicléfites (le communisme est issu de ces sectes de Manichéens qui étaient venus en Russie).

Bossuet s’est d’ailleurs beaucoup interrogé au sujet des Cathares, et ce dernier rattache très justement l’hérésie Albigeoise ou Cathariote au Manichéisme dont elle garde les traits profonds, et la fait naître en Orient, d’où elle serait passé de la Bulgarie et l’Italie jusqu’au Languedoc. Rien n’est moins sûr en ce qui concerne la marche de progression de la secte. Il faut d’ailleurs reconnaître que le Manichéisme, s’il est passé par l’Italie, et plus précisément la Lombardie, s’est d’abord propagé, via les voies commerciales, dans le nord de la France. Le processus de dispersion des idées, est donc opposé à celui qu’indique Bossuet. « C’est au nord de la France, écrit M. Pfister [Pfister, « Etudes sur le règne de Robert le Pieux », Paris, Wieweg, 1885, p. 326], que l’hérésie se propage d’abord ; c’est là que des documents nous la font découvrir en premier lieu ; du nord, elle a gagné le midi de notre pays, […] enfin seulement, à une époque postérieure, on la trouve en Dalmatie. »

Saint Bernard s’il n’ignorait point les agitations que les Manichéens suscitaient dans le midi de la France, s’adresse d’ailleurs plus particulièrement dans sa réfutation de l’hérésie à ceux du nord et de la région Champagne. Il convient aussi de noter que l’essentiel des informations dont il dispose ne vient pas du Languedoc, mais bien de la Flandre, des bords du Rhin, et des enquêtes réalisées à Cologne. En cela remarquons qu’une missive du prévôt de Steinfeld indiquait à Saint Bernard que depuis un certain temps les manigances d’une secte avaient été démasquées près de Cologne et que celle-ci œuvrait dans l’ombre depuis des temps reculés sans qu’avant on ait pu mettre la main dessus. Ces Manichéens s’étaient ensuite diffusés avec une incroyable facilité dans toutes les églises du nord et semblaient tenir pour origine Arras et Orléans, où l’on situait leur naissance au onzième siècle. Mais l’épicentre de l’activité, quoi qu’on en dise, était jusqu’alors identifié au château de Montwimer (en Champagne), dans le diocèse de Châlons. Et Dollinger, qui semble avoir bien étudié la question, a démontré avec beaucoup de persuasion, qu’il fallait entendre dans l’épître aux Liégeois, qu’il existait un château non loin de Châlons, peuplé d’un grand nombre de manichéens parmi les plus inquiétants.
Dans leurs rangs on pouvait distinguer un certain Fortunat, qui jouissait à ce que l’on en dit d’une grande estime (mais peut être s’agissait-il de leur patriarche ?). Quoi qu’il en soit, le diocèse de Châlons était pénétré de cette secte depuis déjà le neuvième siècle au moins. C’est en effet que dès 1075, des Cathares et autres Manichéens avaient été repérés puis brûlés par le peuple furieux à Cambrai, et que les malheureux sectaires étaient réputés venir déjà de Montwimer.
[Chronic. S. Andreae Cameracens, III, Ap. Mon. Germ. VII, 540] A la lumière de ces découvertes, on ne doutera plus de l’origine des Templiers. Ces derniers, élevés au rang d’ordre indépendant et autonome en Champagne par le concile de Troyes, se virent, bien plus tard, accusés par Philippe le Bel et les divers inquisiteurs de renier le symbole de la Croix et de pratiquer la sodomie par répugnance pour l’union des deux sexes. Or c’est justement l’un des traits caractéristiques du Catharisme et du Manichéisme. On sait par ailleurs que la Champagne était propice à l’hérésie et que cette opinion s’était élevée de cette contrée, aussi quoi qu’on en dise, il est notable que les Templiers tirent leur filiation, et ce de façon établie, depuis la Champagne, et depuis cette secte de Manichéens.

Les relations qu’eurent donc les Templiers avec la secte Islamique, mais anciennement Gnostique et Manichéenne du Vieux de la Montagne, ne peuvent en cela nous étonner. Ajoutons, que de ce château de Montwimer, autrement nommé Montaimé, le Manichéisme s’étendit jusqu’au Rhin, imprégna la Flandre, Liège, Trèves, Toul, le Soissonnais, et que même les Apostoliques de Bretagne lui doivent leur origine.

On pouvait compter dans le nombre des hérétiques, une multitude de tisserands, de clercs, de gens du peuple et de moines. La secte étant fort discrète, elle ne fut comprise et découverte qu’en 1144 où les ecclésiastiques de Liège s’aperçurent de l’ampleur de l’erreur, et la dénoncèrent au Pape Lucius II.
[Sur les hérétiques de Flandre et leur doctrine, il convient de consulter avec attention : continuat.
Proesmonstrat. Loc. cit. ep. Traject. Eccles. Ad. Trid. Episcopus. Sur ceux de Soissons et leur communauté, Guilbert de Novigento, Debita Sua, Liber III, cap. XVII. Sur ceux de Champagne et de Liège, ainsi que du nord Ep. Eccles. Leodiens. Ad Lucium Papa. Sur ceux de Cologne, Evervini. Epist. Ap. Migne, T. CLXXXII p. 676].

A2- Démantèlement analytique de l’hérésie Manichéenne
A- Aspect apparent de l’hérésie

Il semble, à ce que l’on rapporte, que chez les Cathares, autant que chez les Manichéens, le bien et le mal étaient des principes nécessaires, indépendants, et autonomes l’un de l’autre. Dieu n’était rien d’autre qu’un dieu, et ce dernier se trouvait confronté à une entité aussi puissante, si non plus que lui-même : le démon. On nomme cette opinion « Dualisme ».
Selon leurs enseignements, ces deux forces influaient profondément et de manière irrésistible sur la volonté humaine. Or le Manichéen ne doit point choisir l’une ou l’autre de ces forces, mais doit au contraire se soumettre à leurs influences car on considère que sa volonté propre est altérée, et qu’il est dépourvu de libre-arbitre. Aucune résistance au mal ne peut et ne saurait être utile ou profitable, car inopérante, et contraire à l’ordre des choses. De cela il ressort qu’aucune faute, ni péché, ni traîtrise ne peut lui être imputé.
(Artc her b franc xii). Aussi, le simple croyant (non le Parfait, mais le simple croyant) peut jurer, se parjurer, se rouler dans le vice, être couvert de crime et d’abjections, tout lui est et lui sera pardonné, car irresponsable de ses fautes, et contraint par les émanations bénéfiques ou maléfiques, il est l’instrument aveugle du péché. (art her p maur xlix)
En réalité le simple croyant est considéré comme un être dépourvu de conscience et de volonté propre. L’homme est l’émanation d’un corps collectif, qui englobe dans son existence toutes les possibilités d’existences. Le simple croyant ne peut ainsi être responsable de ses actes, car il porte en lui tous les actes, bons ou mauvais, de tous les hommes. Soulignons pour étayer notre propos que les Cathares ne faisaient d’ailleurs point mystère de ces idées : Le parfait Guilhem Bélibaste déclarait lors de l’une de ses inspirations suprêmes que « les croyants ordinaires ne doivent point craindre de se livrer à toutes les turpitudes, car ils doivent être persuadés que leurs péchés leur seront pardonnés à l’heure dernière par la réception du sacrement (consolamentum) ». [art. her. P. Maur., XXIII, Sermo. J. Aut. Fol. 251 C. G. Bélib.]

Le simple croyant :
Le simple croyant peut ainsi tuer des animaux, escroquer, voler, trafiquer, ne point suivre le carême, et se rouler dans la luxure, sans en ressentir le moindre mal, car, de toute façon, le consolamentum, au soir de sa vie, fera en sorte d’absoudre rétroactivement le coupable de ses fautes. (conf a sicredi) Mais cette doctrine trop conciliante et permissive aurait éveillé la méfiance des personnes instruites. Or le plus grand nombre de ceux formant les croyants Cathares se recrutait chez des personnes du peuple, issues des campagnes, des labours et n’avaient que peu d’instruction. Aussi, Saint Bernard ayant porté quelque temps son attention sur le sujet, déclare au regard de cette situation : « On ne les convainc pas par des raisons, ils ne peuvent les comprendre, elles leur demeurent inintelligibles. Aucune autorité ne les corrige, ils ne peuvent l’accepter, ni se soumettre. On ne peut les persuader, car leur cœur est dur et téméraire. Les dés sont jetés, ils aiment mieux mourir que de se convertir. Ce qui les attend, ce sont les flammes. » [Serm. LXVI n°2, Rusticani homines et idiotae] Parmi les simples croyants on comptait en outre un grand nombre de Texores, des tisserands, des marchands, qui étaient alors connus sous l’appellation d’Ariens, ou de Manichéens. On voyait en eux soit des disciples d’Arius, soit les successeurs des Mages Chaldéens. C’est de cette catégorie d’hérétiques que l’Abbé de Clairvaux, St Bernard, donne à grands traits un portrait : « Ils offrent le type de l’hypocrite effronté et malicieux. L’apostasie est le moindre de leur crimes, car ils sont des maniganceux débridés et des débauchés vulgaires, qui, déguisés en apôtres et sous le vêtement de l’agneau, sèment le désordre jusque dans les plus honnêtes familles. »

Le Parfait :
Le Parfait, lui, est homme de bien. Il se différencie du croyant par le sacrement du consolamentum, administré, non à l’article de la mort, mais après une période probatoire. On le qualifie de prêcheur, de prophète, et porte la caractéristique de se dire, comme Manès, fils du Saint Esprit, ou plus encore Christ et Apôtre. A ces derniers, il leur est défendu formellement de souiller leurs mains du sang d’un quelconque animal, si petit soit-il. Le vol ne doit point de même entacher leurs actes. (art her p maurini lviii) Toutefois, vivant d’aumônes, de dons, et d’offrandes, il leur arrivait de troquer des bénédictions et autres prières contre divers bienfaits matériels. Mais les Parfaits savaient fort bien se contenter de ce qu’on leur donnait, aussi jeûnaient-ils fort souvent.

Ils avaient pour habitudes de se faire à la semblance des Catholiques, et prenaient un goût certain à vivre parmi eux. Communier, bien qu’ils y répugnassent, leur était une occasion de moquerie, et certains emportaient avec eux l’hostie afin de s’exercer à quelques jeux. Les dimanches, les fêtes de l’Eglise, étaient de même suivis pour ne pas éveiller l’attention, ni la méfiance des catholiques. Toutefois, il leur était difficile de respecter les crucifix, aussi lorsqu’ils ne sentaient plus peser sur eux le regard des autres Chrétiens, et que les abbés étaient loin, il leur arrivait de ne plus pouvoir se contenir, et de briser les croix. Bélibaste déclara d’ailleurs un jour, avoir eu envie de briser avec une hache tous les crucifix qu’il trouvait sur son chemin. Ne pouvant le faire, « il les frappait et les insultait ». Mais les subterfuges étaient nombreux pour s’excuser d’avoir à se signer devant des Catholiques : « Lorsqu’un Parfait était contraint de faire le signe de croix pour ne point éveiller la méfiance, il était entendu parmi eux qu’il s’agissait de chasser les mouches de son visage. »
[Reinerius 1764, P. Garcias, Bonaccorsi 209, art. Her. P. Maur. XVII. Conf. A. Sicr. Fol. 127 B] « Un hérétique reconnu est beaucoup moins nuisible qu’un faux catholique. » [Serm. LXVI, n4, LXIV, n9, Serm. LXV, n8]

Les cathares Parfaits étaient de grands prêcheurs. L’improvisation, la tournure vive et novatrice de leurs expressions, l’ambiance toute mélancolique et pleine de mystères des lieux où se faisaient entendre leurs discours, tout concourait à exalter les fidèles et inciter à la conversion les auditeurs. Ajoutons, qu’encore tout emprunt de l’enthousiasme du sermon Cathare, il était alors fort facile pour le spectateur d’être admis dans la secte : On devenait Cathare ou Manichéen en écoutant religieusement prêcher l’orateur du jour, et par imposition des mains, le Parfait élevait la personne toute tremblante de respect à la dignité insigne de croyant. (Toutefois plus difficile était le sacerdoce cathare, autrement nommé état de Parfait ; aussi avant de devenir proprement « Cathare Parfait », il fallait plus d’une année de prostration et de patientes manigances en compagnie de ses supérieurs, pour qu’on puisse recevoir l’hérétication finale et devenir l’élu.) Quoi qu’il en soit, de l’avis des auditeurs, et suivant les documents qu’il nous reste de cette époque, les prêcheurs remportaient souvent un large succès et leurs sermons, quoi que peu d’entre eux nous soient retranscrit, laissaient voir la puissante rhétorique de leurs auteurs : Pierre Autier (Parfait) par exemple nous a laissé le texte de l’un de ses discours où il attaque avec précision l’Eucharistie, et où il dément à grands renforts de preuves, la présence du Seigneur dans les Saintes Espèces : « L’Eglise, dit-il, suppose avec grossièreté la présence de Jésus-Christ dans l’hostie. J’en veux pour preuve de cette impossibilité énorme et monstrueuse, que même si le corps du Christ avait été de la taille d’une montagne, ou encore de la taille d’une baleine, il y a fort longtemps que les prêtres l’auraient consommé tout entier ! »
Nous voyons bien qu’avec de tels raisonnements, les auditeurs ne pouvaient qu’être remués et émus jusqu’au cœur, et qu’ainsi, définitivement convaincus de la fausseté des principes de l’Eglise, ils ne pouvaient que se convertir au Manichéisme.

On sait par ailleurs, que les Parfaits rejetaient avec dédain le baptême, que ce dernier soit des enfants ou des adultes. L’Eucharistie, la communion des Saints, le respect dû aux morts, les prières pour ceux-ci, étaient en peu d’estime chez ces Cathares, et se voyaient remplacés par des rites dont on ne sait plus grand-chose. Ne disaient-ils pas entre eux : « Jure, parjure-toi, mais ne livre jamais le secret. » « Jura, perjura, secretum prodere noli » [In. Cant. Serm. LXV n 2]
Le secret fut en effet bien gardé, car il n’y a guère que la connaissance du sacrement du consolamentum qui nous soit parvenu. Ce que l’on sait toutefois de ce sacrement se résume à ceci, et nous éclaire singulièrement sur la véritable doctrine des Cathariotes et autres Manichéens : L’état de Parfait impliquait d’avoir préalablement reçu le sacrement du Consolamentum. Celui-ci avait des effets particulièrement curieux, notamment en ce qu’il condamnait l’union des deux sexes. De l’avis de certains, cette interdiction formelle reflétait ce que bien plus tard l’Eglise reconnut chez les Templiers comme une pratique orgiaque et satanique : On suppose en effet que les Templiers s’incitaient mutuellement à la sodomie par répugnance pour les femmes. Les Cathares furent de même soupçonnés, et ce bien avant les Templiers. (Quoi que nous n’ayons nullement de preuve sur ces affirmations, sans doute abusives) En outre, il y avait, jadis une formule que prononçaient les Parfaits en recevant avec ferveur le sacrement suprême : le texte est dans Reinerius Sacchoni :
« Je promets solennellement de me rendre à Dieu, de ne plus toucher une femme, de ne point tuer un animal, de ne manger ni viande, ni œuf, ni laitage, de ne me nourrir que de végétaux, et de ne point manger sans compagnon. »
(s’ils ne doivent point tuer un animal ni manger de sa chair, c’est qu’ils supposent probablement comme les Bouddhistes que leur âme se réincarnera dans la chair d’un animal.) Notons les extrêmes ressemblances : « Ne point manger sans compagnon » est à l’évidence l’un des préceptes les plus en vogue chez les Templiers, car ces derniers avaient pour habitude de souper avec leur frère d’armes, ce que l’on voit d’ailleurs nettement sur certains de leurs sceaux d’époque.
Prendre de même de la viande, ou de toute autre substance issue d’un animal, comme les œufs, le fromage, etc… était chez le cathare Parfait un crime inexpiable. Toucher le moindre de ces aliments n’était pas même permis.
Vie dure et austère, faite de pénitences et de privations, car selon les enseignements des Parfaits, le Christ avait jadis enseigné à ses disciples assemblés, que la chair des animaux était impure, et que les corps des bêtes contenaient des esprits soit déchus, soit réincarnés.
[Cf. A. Sicr., fol. 122 a, Reinerius.] Saint Bernard déclarait à ce sujet, et au regard de telles interdictions : « Pourquoi rejeter avec horreur le laitage et tout ce qui sort de la chair ? Vous limitez à votre gré et par respect pour l’opinion insensée de Manès, la grandeur et les bienfaits abondants de Dieu ; vous faites une distinction entre les choses qu’il a créées, et décidez que les unes sont immondes, au lieu de les recevoir toutes avec actions de grâces. Je ne loue pas votre abstinence, j’abhorre votre blasphème, et c’est vous que je proclame immondes. Car tout est pur pour les purs, a dit un excellent appréciateur des choses divines. [Serm. LXVI, n°6 et 7.] »
Notons toutefois, et par respect pour la vérité historique, que cette interdiction formelle de tuer, de se nourrir des animaux, et de prendre des laitages, ne touchait que les Parfaits, et le simple croyant avait toutes les libertés, n’ayant point été soumis aux obligations du Consolamentum.

En ce qui concerne les Parfaits il faut encore ajouter qu’ils respectaient le Carême. Mais non le Carême Catholique et Orthodoxe, car il y avait chez eux trois carêmes. L’un, celui de la saint Martin, le second le carême ordinaire, le troisième depuis la Pentecôte jusqu’à la fête de Jean-Baptiste. (sermo pr taverner fol 252, art heret p maur lv) Mais les croyant, une fois encore, ne suivaient d’ailleurs pas cette pratique, et on a déjà vu certains se goinfrer abondamment lors de tels jeûnes. Les disputes ne portent point au demeurant sur ce genre de rituels, qui, s’ils sont contraires au catholicisme, ne comportent point de funestes suites. C’est la conséquence directe du Consolamentum qui rebute l’Eglise Romaine : Si le simple croyant pouvait se rouler dans le stupre autant qu’il lui était loisible, une fois passé à l’état de Parfait, et une fois reçu le sacrement, il lui était formellement interdit de même toucher une femme. Le consolamentum renvoyait au néant le mariage, et le nouveau Parfait, devait renier son épouse et ses enfants, et tout ce qui faisait de lui un père. Mais, et contrairement à toute attente, il s’attachait ensuite à une autre femme, et les deux chastes personnes, cohabitaient ainsi dans tous les aspects de la vie (avec cette réserve, qu’ils ne devaient point se toucher). (art here p maur xxxviii conf a sicr fol 128b) Ne rêvons point, les derniers Parfaits qui nous sont connus dans la réalité de leurs actes, et s’ils affichaient une telle conduite, sont aussi connus pour avoir eu plusieurs enfants illégitimes. Une telle conduite, et de tels préceptes ne pouvaient qu’éveiller l’attention de Saint Bernard, et ce dernier révolté déclarait à ce sujet : « Il faut être bestial, et immonde pour ne pas s’apercevoir que renier les justes noces, c’est donner une force nouvelle à toutes sortes d’impudicités ! Ecoutez donc Saint Paul qui autorise ces unions, ces noces subtiles. Si vous prohibez ce que Saint Paul recommande, votre prohibition ne me convainc que d’une chose, c’est que vous êtes apostats ! » [Serm. LXVI, n°4 et 5].
Le Saint ajoutait ce discours concernant la cohabitation du parfait avec cette femme qui l’accompagnait partout :
« Dites-moi, prêcheur, quelle est cette femme que je vois près de vous ? Est-ce votre épouse ? Vous répondez que non et vous niez, car votre engagement s’y oppose. Est-ce donc votre fille ? Vous dites non encore, et toujours vous niez. S’agirait-il d’une parente ? Nullement. Mais alors, votre vertu est-elle en sûreté dans une telle compagnie ? Etre toujours en compagnie d’une femme et ne pas pécher, est plus merveilleux que de ressusciter un mort. Et vous voulez que je croie à votre vertu ! »

Liturgie des Cathares:
Le canon Cathariote contient en réalité fort peu de livres religieux. Il est principalement composé du début de l’évangile de Saint Jean et de certains épîtres. Les Cathares rejettent d’ailleurs tout l’Ancien Testament et Il faut souligner que toutes les autres Ecritures en usage dans l’Eglise Romaine et recommandées par cette dernière sont par eux réputées diaboliques. Quant à Moïse, il fait l’objet d’une haine particulière, car on le dit démon nocturne, père du vice, et fils de lucifer. Mais il semble même que leur version de Saint Jean présentait d’étranges caractéristiques et peut-on dire toutes les marques d’une vieille hérésie gnostique. On peut à ce titre, consulter dans les archives de Carcassonne un faux Evangile de Saint Jean en usage chez certains gnostiques, et qui était fort apprécié des Cathares, mais seulement dans les
derniers temps de l’hérésie, car on suppose qu’un autre livre, plus étrange encore était antérieurement en grand honneur chez eux. Notons que le parfait Guilhem Bélibaste, qui n’aimait guère l’Ancien Testament, n’avait aussi pas plus d’estime pour les évangiles : « Je n’ai que du mépris pour les Evangélistes, et j’affirme avoir autant, sinon plus de pouvoir que les apôtres eux-mêmes et que le fils de Marie. [Reinerius, col. 1773.]

Bélibaste et les autres Parfaits se revendiquaient ainsi d’une filiation Christique. Nul ne pouvait les contredire, ni mettre en débat leur parole, car ils prétendaient tenir du Christ lui-même leur science et leurs préceptes. Selon leurs enseignements, le Christ en personne avait, dans un grand secret, écrit un « épître aux Cathares ». L’Epître aux Romains, quant à lui, ainsi que l’Ancien Testament, étaient selon l’avis commun, « promulgués par le diable » [Sermo. Jac. Auterii., fol. 251 D]
On préférait alors aux écrits Romains, et au Bréviaire, le « Rituel Cathare », sorte de liturgie authentiquement manichéenne.
Ajoutons, et pour finir cet exposé, qu’on prétendait au sein de la haute hiérarchie de la secte, détenir une écriture mystérieuse possédée par les seuls Maîtres. De quoi s’agit-il ? Nul ne le sait désormais…

B- Sur le fond de l’hérésie

Selon l’historien Dollinger [Ouv. Cit. p. 80], « les Parfaits Cathares ne dévoilaient aux simples croyants que la partie exotérique du manichéisme, réservant la substance ultime aux principaux initiés et maîtres. » Aussi, tout ce que nous avons vu précédemment ne résulte que de l’apparence des choses. La véritable doctrine Manichéenne, n’étant en réalité, que la religion des Mages Chaldéens. Voici ce que nous pouvons affirmer : Dieu n’est pour eux qu’une puissance bornée et non absolue. Il se voit opposer une essence diabolique, qui préexiste à la création, lors qu’il n’y avait encore aucun être auquel le mal puisse nuire. Dieu, selon leur dire, est une lumière sise dans une région séparée de celle du mal, dont on prétend que cette dernière est couverte de ténèbres. (conf archelaus, n 21 et suiv) Aussi dans le système de Manès, les deux principes, le bénéfique, et le maléfique, agissent en s’opposant et sont inconciliables, car on ne sait en fait lequel préexista et tient prééminence dés l’origine sur l’autre. Dieu est de même chez eux impuissant, injuste, craintif, et incapable tant de domination, que de prévoyance en quelque situation que ce soit. Il se borne à régner sur la région qui lui est impartie, et s’abrite dans cet espace comme on se réfugie derrière les hautes murailles d’une forteresse. Ainsi la puissance de la lumière se retranche dans sa région comme si elle faisait l’objet de quelque entreprise funeste, ou d’un siège, et que ses ennemis la cernaient de toutes parts. Le mal, lui, est autonome, sans crainte, paré de la puissance, et armé de la sagesse et de la perfidie.
Au demeurant, le décor, nous le voyons bien, n’inspire que la méfiance, et laisse planer un doute sur les capacités du bien à assurer la sauvegarde de ses intérêts. D’ailleurs, les Manichéens n’enseignaient-ils pas que ces deux régions (celle du démon et celle de Dieu), séparées éternellement par une barrière infranchissable, s’étaient jadis menacées, et que Dieu, effrayé par le démon, avait abandonné à celui-ci une partie des âmes, afin de mieux préserver les autres. Le bien dispose donc de façon injuste des êtres, car impuissant devant l’immensité du mal, il ne peut que céder, ou lutter sans certitude de victoire.
(St Aug, de morib manich, c, 12). Les Manichéens enseignent encore que les corps ont été formés par la puissance maléfique, et que les esprits viennent du bien. L’esprit est ainsi une émanation partielle de l’entité Divine, une fraction de lumière échappée de la région où siége la puissance de Dieu, alors que le corps, formé du démon, et séparé éternellement de l’esprit, ne peut que lui nuire, et n’admettra jamais d’être dominé par lui, car au moins égal à ce dernier, il a libre choix d’influer selon sa volonté sur la destinée de l’homme.
Aussi dans ce système Manichéen en Diable, et selon l’abbé Bergier, « toute religion est inutile, est absurde, car nous ne pouvons rien espérer de notre piété et de nos vertus, et nous n’avons rien à craindre pour nos crimes. Quoi que nous fassions, le dieu bon nous sera toujours propice, et le mauvais principe nous sera toujours hostile. Tous deux agissent nécessairement selon l’inclinaison de leur nature, et de toute l’étendue de leurs forces ; tout est donc la suite de la fatalité, il n’y a plus ni bien, ni mal moral, il n’y a plus que bonheur et malheur. » Le Manichéen en conséquence ne choisit point entre l’une ou l’autre de ces forces, il subit, et s’incline devant l’enchaînement de l’ordre des choses, et suit ce que le bien et le mal lui dictent à tour de rôle. C’est une doctrine de déresponsabilisation de l’individu, dont le libre-arbitre est nié, ou n’est même sensé ne jamais avoir existé. (n 24, 25 , 26, St Aug, de morib manich, c et confér d’Archél n 20.)
C’est tout au moins ce que l’on peut récolter officiellement sur la doctrine Cathariote et manichéenne….
Mais il est une troisième voie méconnue, jadis enseignée par les Mages Chaldéens, et dont la Bible nous a mise en garde par bien des moyens et depuis l’origine des temps: Comme nous l’avons souligné précédemment, le Manichéen ne doit point choisir entre le bien et le mal, car étant l’instrument aveugle de ces deux puissances, il ne lui appartient pas de se soustraire à leur autorité. Toutefois c’est là justement, déclaraient les Mages, que se situe la troisième voie, celle qui libère le sujet, l’homme, de ce choix impossible : Le bien est faible, craintif, objet de la peur, et de la contrainte du Mal. Le mal, lui, est couvert de puissance, d’habileté, détient la sagesse et la perfidie. Aussi ce dernier peut franchir, ou simplement menacer de franchir la barrière éternelle qui sépare la région de lumière, de Dieu, de celle des ténèbres, du démon, et contraindre par là le bien, à lui céder les âmes. Il est donc infiniment plus profitable, déclaraient les Mages, de ne point se soustraire à l’influence de l’un ou de l’autre principe, mais de chercher à opérer
une conjonction entre ces deux forces. Comme Dieu ne peut vaincre le démon, ni même l’obliger à rester dans la région des ténèbres, et que chacun de nous appartient aussi au mal par son corps, et par toutes les influences qu’il reçoit de cette puissance, il convient donc de faire en sorte de conserver les avantages du Bien (mais par le MAL et pour Le Mal), en récoltant de même ceux du mal. Pour ce faire, les Mages avaient inventé la conjonction baptismale. Celle-ci consiste à admettre que le Bien surpris et tenté par le mal, (c’est en fait simplement le résumé de la chute originelle, et de la tentation d’Adam par Eve.) peut par son infléchissement, et sa soumission à ce dernier principe, opérer une conjonction, une troisième voie, seule capable d’unir les avantages de l’un et de l’autre.
Le raisonnement est ici le suivant : L’idée que nous nous faisons du mal (qu’il est le mal), provient du fait que cette puissance est en guerre avec Dieu, et que ces deux forces s’opposent en ne se conciliant point. Or, si le bien, (qui parait d’ailleurs à leurs yeux déjà s’incliner face au mal), cède en suprématie devant le mal, il est d’avis que la guerre que se font les deux principes cessera, et que le démon, bien que devenu omnipotent, aura ainsi concouru à la paix, et qu’enfin par cette paix, le mal contiendra forcément le bien, car s’il n’y a plus dans l’univers que le Mal, non seulement on peut supposer que tout conflit en est absent, mais encore, que le mauvais principe a absorbé dans sa structure tous les éléments du Bien.
Le résultat se nomme en physique : Le Néant ou le Rien, qu’on qualifie de même « abîme de désolation ». Car il s’agit de l’abdication du Bien, et de son principal effet : l’existence. Le Dieu de l’ancien Testament ne disait-il point, « Je Suis, je Suis est mon nom » ! Dieu, est le principe de vie, or, se soumettant au mal, et pourrait-on dire, admettant d’être décapité par celui-ci, il perd non seulement la suprématie, mais supprime par là et par lui, toutes formes de vie. En soit, c’est une forme de Paix et d’Egalité suprême. Car il n’y a plus, ni lutte, ni injustices. Aussi le Bien (à ce qu’en disent les Mages) est le biais pour parvenir au Mal, et le conflit et la lutte ne peut être qu’un phénomène temporaire, dont il faut se soustraire par la troisième voie. Celle que nous avons exposée…
Comme nous pouvons le constater, cette doctrine religieuse lorsqu ‘elle se métamorphose en puissance politique ne peut qu’aboutir à ce que l’on pressent : le Communisme Stalinien. La lutte des classes remplaçant la lutte du Bien contre le Mal, et s’achevant par la victoire des classes populaires. On connaît la suite : 100.000.000 de morts…..
Mais la doctrine ne veut-elle point que tout se solde par le Néant et que la paix soit ainsi faite ????

C- Réfutation de l’hérésie

L’hérésie se réfute par la Théophysique, qui est la science exacte de l’Eglise Romaine. Il y a en effet trois aspects de la religion Catholique : Le premier, l’enseignement ou catéchèse des prêtres, le second, la connaissance ésotérique des textes Bibliques, et la science Patristique. Le troisième enfin, le niveau hors classe, qui se nomme Théophysique. Or, la Théophysique est la science physique de Dieu, celle qui explique l’inexplicable par la mathématique, et qui fut donnée par Dieu à Moise sur le mont Sinaï.
Voici donc ce que déclare la Théophysique à ce propos :
Un seul Dieu tout puissant a créé toutes choses. « C’est moi qui donne la vie et la mort, qui frappe et qui guéris. (Deutéronome c, 32 v 39) » « C’est moi qui ai créé la lumière et les ténèbres, qui donne la paix et qui créé le mal. (c 45 v 7 Isaïe) » « C’est vous seigneur qui affligez et qui sauvez, qui conduisez au tombeau et qui en retirez. (C 13 V 2 Tobie).
C’est la réfutation totale de tout Dualisme. Dieu est pour part fait de Bien, et pour part fait de Mal, aussi le démon ne peut qu’être une déviation momentanée et non une puissance autonome. Qu’est-ce à dire au juste ? La Bible ne déclare point en cela que Dieu contienne une part véritable de Mal, elle souligne juste que l’un des éléments constitutifs de Dieu, pris séparément est le Mal. Autrement dit, Dieu est le prototype de l’être Parfait, qui ne peut être surpris, ni trompé car regardant vers l’arrière et vers l’avant ; omnipotent et symétrique, il supplante le Mal, et en fait une partie constitutive du Bien.
Aussi, et pour ne point rentrer dans de fastidieuses démonstrations de Mathématiques, qui ne pourraient d’ailleurs être comprises sans de plus amples explications, il convient de prendre un simple exemple : Dieu déclare à Moise : « Je Suis celui qui Suis ! » Dieu donc, « est », « suis », « demeure ». C’est une expression vivante de l’existence. Mais comment exister, et démonter que l’on existe ? Prenons l’exemple d’un tableau de Raphaël : Ce tableau est unique est irremplaçable parce qu’il n’est pas de même nature que les autres. Tout le différencie des œuvres d’art présentes autour de lui. Car il ne possède pas le même auteur, ni la même couleur, ni la même facture, etc… Mais si tous les autres tableaux n’avaient pas été créés, ni mis en œuvres, et n’existaient pas, non seulement on ne pourrait concrètement dire qu’il s’agit d’un tableau de Raphaël, mais on serait dans l’incapacité même de jeter un mot pour désigner cet objet. On le qualifierait alors, de chose… et on ne se poserait pas même de question sur l’auteur, ne sachant ce que c’est, ni quel en est l’usage. Ainsi pour que le tableau de Raphaël existe, et qu’on le reconnaisse pour tel, il convient que tous les autres tableaux soient. Nous sommes donc face à un problème de définition, or ce qui n’est pas définit n’existe pas. Les romains, avaient d’ailleurs à ce sujet une excellente maxime : « Rien de ce qui ne peut être prouvé, n’existe ! » Donc pour que le tableau de Raphaël puisse faire l’objet d’une attention particulière, il demeure impératif que d’autres auteurs aient créé un certain nombre d’œuvres similaires, mais non identiques. Il ressort de cela, que l’existence de tous les autres tableaux est participante de la propre définition de celui de Raphaël ! Une chose ne peut donc être nommée, ni exister, sans que toutes les choses différentes d’elle ne « soient », existent de même. (Notons que « toutes les choses » différentes sont exprimées par « Tout », et non « Tout - 1 » car une existence est définie par son opposé, c'est-à-dire « Rien et Tout » à la fois.) C’est un phénomène d’interdépendance physique qui explique « l’existence », et le besoin que nous avons d’aimer, d’attirer l’autre à soi. Dieu, est ainsi « lui-même » et « les autres », « le bien » et « le mal ». Ajoutons que Newton l’avait fort bien compris, car il enseignait jadis dans sa théorie de « l’attraction universelle », qu’un corps attirait les autres corps à lui, en fonction de son volume et de sa densité (c'est-à-dire en fonction de son degré d’existence). Nous voyons en cela que plus le corps est évolué et important, plus il lui est nécessaire « d’expliquer » sa propre existence par la présence d’autres corps différents de lui.
Mais allons plus loin dans la compréhension de l’affaire, car nous voyons bien que « le mal » lorsqu’il est uni et sert Dieu, participe de sa propre existence, et ne peut donc être nommé à proprement parler, « Mal ». Aussi Qu’est ce donc « le mal » seul, ou plutôt à quoi correspond cette partie de Dieu qui participe du Bien, et que l’on nomme « mal » lorsqu’elle se trouve seule ?
Reprenons notre exemple du tableau de Raphaël : Celui-ci n’existe que si les autres tableaux sont reconnus aussi pour ce qu’ils sont. Mais si nous prenons « seulement » tous les autres tableaux dans leur « collectivité », et que nous « ignorons volontairement » chacun d’eux en particulier, leur déniant le fait qu’ils puissent être différents les uns des autres, nous obtenons le résultat suivant : il n’y a rien, absolument rien, car nous les considérons donc comme exactement semblables entre eux. Etant parfaitement « Egaux », on ne peut placer même un mot ou un nom dessus : ils ont la même couleur, taille, dimension, auteur, date. Ils ne sont rien que le néant… Or le Néant est ce qui n’existe pas, c'est-à-dire le Mal absolu. (Un démon est une entité collective non complètement terminée, un esprit en cours de réintégration dans le néant.) L’un des éléments constitutifs de Dieu est donc le mal, lorsque celui-ci est séparé de son opposé, de son autre moitié. Autre exemple : On dit généralement de Dieu qu’il est un Maître de justice, et à raison. Or la justice pèse les erreurs de chacun. Car si nous comparons Dieu à une balance de pesée munie de deux plateaux, nous constatons que ces deux plateaux sont unis par un lien d’interdépendance. Ils ne peuvent peser, justement, s’ils ne sont mis en rapport l’un l’autre. Voici le bien uni au mal. Maintenant, si vous retirez l’un des plateaux, comment pèserez-vous ce que vous désiriez mettre dans la balance ? Vous ne pourrez le faire, et le plateau unique dont vous disposez ne vous sera d’aucune utilité. Voici le Mal seul.
Une dernière chose : pourquoi le Monde, qui est mauvais, a-t-il été créé par Dieu ? Dieu ne fait rien de mal, il crée, et cela de façon toujours positive. Mais faut-il encore savoir que le mal, selon St Augustin, est la privation d’un plus grand bien, ou d’une existence plus Parfaite, ou de l’existence simplement. Or donc si Dieu a créé le Monde, il peut avoir projeté peu de bien en celui-ci ! Et le mal que nous ressentons, n’est que le fait de cette impression qui veut que nous puissions espérer un plus grand bien prés du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob (le Christ simplement). Car nous ne sommes point du monde, étant les fils du Dieu Grand.
Quoiqu’il en soit, ce qui est exposé ici ne saurait tenir compte de Théophysique à proprement parler, mais plutôt d’exemple de Théophysique car les mystères sont nombreux dans le monde de Dieu !

Source : www.france-secret.com/cathares_art.htm 

 

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Les Gnosticiens (1788)

Publié le 13 Décembre 2012 par Nicolas de Bonneville dans Gnose

C'est à cause des persécutions des croyants en un seul Dieu, que les Gnosticiens, qui ne voulaient admettre qu’un seul Dieu, eurent, dès longtemps, entre eux un dogme secret, et des initiations allégorique à des opinions cachées, discipline arcani Le nom des Gnostisiens est Grec : le verbe Gnosti était le premier mot de la fameuse inscription du temple du soleil : 

« Gnosti Seauton » Connais-toi. 

Ce temple, dédié au soleil, ne veut pas dire que les Gnosticiens adoraient le soleil. De ce que nos églises soient dédiées, ou à saint Denis, qui porta sa tête après sa mort ; ou à saint Dominique, lequel institua la sainte inquisition ; ou à saint Nicodême ; ou à d'autres saints du calendrier Romain, il ne s'enfuit nullement que les Français adorent comme des Dieux tout-puissants, les grands saints qui ont donné leur nom à nos églises. 

Les Gnosticiens se nommaient les prêtres du soleil, par la même raison que nos moines et bénédictions s'appellent généralement les prêtres de l'abbaye, prêtres de Saint-Denis, de Saint-Germain-l’Auxerrois, etc. etc., et non les prêtres de Dieu. Cependant ils n'adorent pas l’abbaye ; c'est Dieu qu'ils prétendent adorer. Si l’on mettait plus de clarté dans les discussions théologiques, il n'y aurait pas tant de fiel dans le cœur des dévots ; ou du moins les conséquences de leur aveuglement volontaire ne feraient pas si dangereuses pour les honnêtes gens. 

Le nom Grec des Gnosticiens nous autorise à chercher l'origine de leurs opinions parmi les chrétiens de l'Asie mineure ; dans l'empire Grec qui subissait encore, c'est-à-dire, en même temps que la langue Grecque ; et la philosophie de cette langue durent avoir sur les Chrétiens d'Orient une grande influence.

Si je vais chercher l'origine des opinions Gnosticiennes au sein même du Christianisme de l'Orient, ç'est que l'histoire ecclésiastique m'apprend que les Gnosticiens parurent en public alors de l'établissement du Christianisme, comme s'ils en eussent été le tronc, la fleur et le fruit, selon les expressions des partisans du Gnosticisme. Dans le premier siècle, après la naissance de Jésus, la nouvelle philosophie Platonicienne était fort en usage parmi les Juifs : ce qui a fait dire à Boulanger que Celse, au rapport d’Origène, reprochait au Fils de Marie d'avoir emprunté plusieurs de ses dogmes de Platon ; et quand il ferait vrai, selon S\ Augustin, cité par Boulanger, qu'on trouve dans Platon, le commencement de l'Evangile de S\ Jean, Boulanger a tort d'accuser le Nazaréen de n'être pas même un grand homme. Ce phénomène d'érudition eût rendu à son siècle de plus signalés service, s’il se fût un peu plus attaché à peindre les choses, et s'il ne s'était pas trop occupé de: montrer son indignation particulière. 

O Jesus, Fils de Marie, un vrai Dieu sur la terre, tu feras toujours pour moi le fils chéri de l’Eternel : nom sublimes et mérite, qui a fourni à Milton des vers pleins d'enthousiasme et de majesté. 

« Je suis aussi le Fils de Dieu, ou je l'étais ! Et si je l’étais, je le suis encore ! Car Dieu ne méconnaît pas sa famille. Tous les hommes sont enfants de Dieu » 

De la philosophie Platonicienne en usage depuis longtemps chez les Juifs, ou Joviens, ou Israélites, nâquit la cabale, cabbala, nom trop profané de nos jours, par une populace mystérieuse, pour nous donner une faible idée des respects profonds des sages qui apportèrent avec fierté, le nom de cabalistes ; ce qui prouve que la cabale alors bien entendue, contenait une philosophie noble et pure, quoique symbolique, et non mystérieuse ; car encore une fois, un symbole n'est pas un mystère. 

Les cabalistes croyaient sans doute un seul Dieu, puisqu’ils enseignaient le dogme de l’unité de Dieu. Ils avaient aussi une image allégorique pour donner quelques idées justes de ses œuvres et de son essence. Voulaient-ils peindre la divinité d'une manière abstraite, c'est-à-dire, comme enfermant Tout en son sein, ils la représentaient à leurs disciples par une tête imberbe.  Avaient-ils à peindre le Dieu créateur et fécondant, une tête barbue exprimait cette création et cette fécondation. La tête…imberbe représentait encore l’immutabilité, la nature et l’essence des choses. La tête barbue, une création éternellement continuée ; et en général, la perfection perpétuelle des choses qui tombent sous nos sens. Comme ils suivaient la loi des Juifs, il ne leur était pas permis de faire des images, de peur qu'avec le temps, qui corrompt tout, on ne s'avisât de .les adorer. 

Toutes nos idées venant des sens, et Dieu n'étant pas un être corporel, il est évident qu'on ne peut jamais enseigner le dogme d'un Dieu sans avoir besoin de rapprocher des signes, plus ou moins imparfaits. Dieu est tout ce qui n'est pas matière, comment oser le peindre avec ce qui est matière ? Les cabalistes ne voulant pas abandonner le dogme sublime de l'unité d'un Dieu, et craignant la fabrication des images qui tombent sous les sens, crurent avoir atteint directement à leur but en employant des images spirituelles, des images en paroles, pour donner à leurs disciples une idée moins éloignée de la toute puissance de L'éternel, que l'évangile a nommé la parole, la parole par excellence . 

Les Gnosticiens sont nés des cabalistes. Cependant bientôt après l’établissement du Christianisme Européen, le nom et la secte des Gnosticiens s'évanouirent, comme perdus dans les ténèbres. Mais par les ouvrages polémiques et les annales de notre Europe, on retrouve partout, jusqu'au temps des Templiers, les principes Gnosticiens sur les milliers de siècles, et les émanations ou principes divins. Les partisans de la théologie mystique se détachèrent de la loi Juive, et fabriquèrent des images matérielles d'après les images en paroles des Gnosticiens. Ils disaient à leurs initiés que celui qui adorait le crucifié, était encore bien bas dans l'échelle des êtres, et par conséquent la victime des milliers de siècles ; que celui au contraire qui était assez éclairé pour être sûr que jamais un homme ne pouvait être le Dieu tout-puissant, qui n'a point eu de commencement, se trouvait déjà parvenu au plus noble rang de l'échelle des êtres, à l'état d'homme enfin ; et alors il avait la Gnosin entière : c'est la science humaine. Les uns soutinrent que le Jésus, adoré des pontifes, n'avait été qu'un magicien (35). Une autre secte, les Ophites, qui confessaient un père, un Dieu incréé, se voyant persécutés par les Chrétiens d'Occident, maudirent le Galiléen. 

Les Basilidiens avaient deux images ; l’une était une figure mâte, et  l’autre reelle d’une femme. Ils honoraient ces images allégoriques. Nous sommes fort heureux que le bon Irénée ait fait de l’image des Basilidiens un Jupiter et une Minerve. Cette grande découverte nous apprend du moins que l’une des figures avait une barbe, et que l’autre n’en avait pas. Basilide, à la manière de Pythagore, obligeait ses disciples à se taire pendant plusieurs années, cinq ans entiers, selon quelques écrivains, jusqu'à ce qu’ils eussent reçu toute la Gnosin, toute la science de l’initiation. Un seul, entre mille, était admis au sanctuaire ; sur dix mille initiés, deux seulement étaient agréés pour participer à la révélation entière de tous les secrets arrachés à la nature. 

Les Carpocratiens enseignaient, à leurs Initiation, que Jesus-Christ avait choisi, dans les douze disciples, quelques fidèles amis auxquels il avait confié toutes les connaissances qu'il avait acquises dans le temple d’Isis, où il étaient resté près de seize ans à s'exercer â une étude pratique, dont on lui avait donné la théorie pendant son enfance, instruite par les prêtres Egyptiens ;et parce que les remèdes les plus salutaire sont presque tous composés d'une dose de poison, ils disaient que le grand médecin, au nom de l'humanité, leur avait défendu de ne jamais communiquer qu'aux hommes vertueux la sciences du bien et du mal, c’est-à-dire, l’art de guérir. Ils avaient un signe secret pour se reconnaître ; ce qui même, disaient-ils, est attesté par l'évangile. Ce fut à des signes Gnosticiens que les disciples reconnurent leur Maître à Emmaüs. Se prendre la main de certaine manièire, exigeait une réponse, un attouchement expressif, et cela plusieurs fois, en forme d'interrogation et de réponses insensibles pour tout spectateur.

 

Les Baulidiens, les Carpocratiens et toutes les sectes Gnosticiennes, avaient une image où était gravé le mot Abrasax, qui, analysé par le calcul des lettres de l'alphabet Grec, alors en usage pour des chiffres, donne pour nombre total 365 ; ce qui, probablement pour les Gnosticiens, vouloir désigner la révolution annuelle du soleil, rappeler tous ses bienfaits, et dire à chaque initié : Tu marches sous l’œil de la nature ! 

Nous avons encore aujourd'hui quantité de belles pierres où ce mot est gravé ; et qu’elles soient antérieures ou postérieures au temps de basilide, on ne peut nier que ces médailles religieuse nous viennent des Gnosticiens. Dans la collection de Chislet on trouve deux empreintes de ces pierres, où le mot Abrasax est gravé. 

On voit sur l’une de ces pierres le Gnosticien, le Savant par excellence. 

Le grand Ouvrier de l’éternité, le Père des Gnosticiens, ou, en langage moderne, le Créateur et l’Architecte de l’Univers, était représenté sur la pierre avec une longue barbe et une longue chevelure, pour peindre l’ordre et les grâces de la création. Le pentagone, ou l’étoile à cinq pointes, de Pytagore, était encore sue le sein de l’image vénérable. C’était, disait-on, l’emblème de la confession paternelle du Tout-Puissant, parce que suivant les disciples de Pythagore, son pentagone, imprimé sur la poitrine, était un signe d’acceptation ; ils l’appelaient : le pentagone de santé et de prospérité. On y voyait encore l’ogdoade Gnosticienne, était à huit pointes. La grande étoile représentait le Créateur, et les sept petites étoiles étaient l’emblème des sept émanations de la Toute-Puissance ! 

Tout le système des prêtres du soleil se trouve lié avec l’image barbue et imberbe des Templiers. A leur  réception secrete, on leur enseignait à croire en un seul Dieu, créateur de l’Univers que nous avons prouvé qu’ils voulaient peindre par leur Baffometus. L’hyérophante, qui symbolisait le Dieu, visible par ses bienfaits prononçait le mot Arabe YALLA ! Dieu, ou lumière de Dieu ! Après le fiat lux ou le don de la lumière, le grand maître en recevant l’initié au rang des frères, disait à haute voix :

« C’est l’ami » de Dieu voilà son fils bien aimé. Les juges qui interrogèrent les Templiers, ont consigné dans leurs informations les reproches qu’ils leur firent pour avoir cru que la terre et les plantes pouvaient germer, fleurir et mûrir par la puissance de Baffomet : preuve irrécusable que les templiers qui croyaient en un seul Dieu, ce qu’il ne faut pas oublier, ne voyait dans leur Baffomet que l’emblème et l’image des œuvres du Créateur. 

Ce dogme de l’unité de Dieu avait toujours été chez les Gnosticiens une révélation allégorique. Et comme on y disait que le Fils de Marie n'avait été qu'un de leurs semblables, et non le Dieu tout-puissant, cette initiation secrète chez les Gnosticiens devait l’être bien davantage chez les Templiers. Le seul soupçon de cette croyance les eût envoyés aux tortures et aux bûchers…

Source : les jésuites chassés de la Maçonnerie et leur poignard brisé par les Maçons

www.ledifice.net

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Michael Collins

Publié le 12 Décembre 2012 par X dans Irlande

juste une présentation d'un homme que j'admire

Michael James Collins (en Irlandais Miceál Ó Coileáin – né le 16 octobre 1890 et mort le 22 août 1922) est un leader révolutionnaire irlandais. Il a été Ministre des Finances de la République Irlandaise, leader de l’Irish Republican Brotherhood, Directeur des services secrets de l’IRA, membre de la délégation irlandaise durant les négociations du traité anglo-irlandais, et président du Gouvernement Provisoire et Commandant en chef de l’Armée Nationale Irlandaise.
Il a été assassiné en août 1922, pendant la guerre civile irlandaise.

Sa jeunesse
Michael James Collins est né à Woodfield, près de Clonakilty, dans le Comté de Cork en 1890. la plupart de ses biographies donnent comme date de naissance le 16 octobre 1890 mais sa tombe mentionne le 12 octobre. Sa famille (les muintir Uí Choileáin) était au Moyen Âge les seigneurs de Uí Chonaill près de Limerick, mais comme beaucoup de nobles irlandais, ils ont été dépossédés de leurs terres et furent réduits au niveau de simples fermiers. A la fin du XIXe siècle les Collins sont des fermiers vivant plus confortablement que la moyenne. Michael Collins est le troisième garçon et le dernier né parmi huit enfants. Son père était membre des Fenians.
Enfant à l'intelligence vive, Michael fut initié très tôt au nationalisme par son propre père, puis par son maître d'école Denis Lyons lui-même membre de l’Irish Republican Brotherhood. Il devait également rappeler combien les récits de James Santry, le forgeron chez lequel il aimait passer de longues heures en sortant de classe, avaient laissé sur son esprit une trace indélébile. Michael a 7 ans lorsque son père disparaît. Soucieuse d'assurer son avenir, sa mère l'envoie suivre les cours qui préparent l'examen d'entrée dans le service des Postes britanniques. Il passe les épreuves avec succès et il part pour Londres où il rejoint l'une de ses sœurs. Il a alors 15 ans. Il vivra 10 ans dans la capitale britannique. Il travaille d'abord pour les services financiers de la Poste, mais changera ensuite d'employeur à plusieurs reprises. Très vite, il rejoint les cercles irlandais de Londres et, en 1909, il prête le serment qui fait de lui un membre de l'I.R.B. Il devait par la suite occuper le poste le plus élevé de l'organisation. La Première Guerre Mondiale éclate en 1914 et, à Dublin, les dirigeants de l'I.R.A. sont bien décidés à exploiter les difficultés de l'Angleterre pour faire valoir les droits de l'Irlande à l'indépendance. Ayant eu vent de préparatifs, Michael donne sa démission —il travaillait alors pour une firme américaine—et rentre en Irlande au début de l'année 1916.

L'insurrection de Pâques 1916
Michael Collins commença à se faire un nom durant l'insurrection de Pâques 1916. Étant un remarquable organisateur et étant doué d'une intelligence supérieure, il était très respecté à l'IRB. Tant et si bien qu'il est nommé Conseiller financier du comte Plunkett, le père d'un des organisateurs de l'insurrection de 1916, Joseph Plunkett.
Quand vint le moment de l’insurrection, Collins combattit au côté de Patrick Pearse et de ses hommes à la Poste centrale de Dublin. L’insurrection fut un désastre militaire. Pendant que de nombreux indépendantistes célébraient le sens du sacrifice et pensaient que l’insurrection avait au moins eu le mérite d’exister, Collins, lui, enrageait contre ce qu’il percevait comme de l’amateurisme et du manque d’organisation surtout dans le choix des cibles comme la Poste centrale, un bâtiment impossible à défendre et d’où toute retraite était impossible. Collins était partisan d’une guerre de guérilla avec des troupes ultra-mobiles pouvant attaquer n’importe où, pouvant se retirer rapidement avec un minimum de pertes mais en ayant un maximum d’efficacité.
Comme beaucoup d’insurgés, Collins fut arrêté et envoyé au camp d’internement de Frongosh au Pays de Galles. Au moment de la libération des insurgés, il était déjà devenu un des leaders du Sinn Féin, un petit parti nationaliste qui avait été rapidement infiltré par les vétérans de l’insurrection de 1916. Dès octobre 1917 Collins devient membre de l’exécutif du parti et directeur de l’Organisation des Irish Volunteers, Eamon de Valera étant le président des deux mouvements.

le premier Dáil
Comme tous les principaux membres du Sinn Féin, Michael Collins fut choisi pour se présenter aux élections législatives en 1918. Avec une écrasante majorité, Collins fut élu et devint donc Député (MP) du sud du Comté de Cork. Contrairement aux élus du Irish Parliamentary Party, les élus Sinn Féin décidèrent de ne pas siéger à Westminster mais installèrent un parlement irlandais à Dublin. Ce nouveau parlement appelé Dáil Éireann se réunit pour la première fois à Mansion House à Dublin en janvier 1919.
De Valera et les principaux députés du Sinn Féin furent arrêtés. Collins, toujours bien renseigné par ses réseaux d’espions, fit mettre en garde les leaders du parti et échappa aux arrestations. Pensant que cela ferait de la publicité pour son parti, De Valera fit passer la consigne d’ignorer ces menaces d’arrestation. En l’absence de De Valera, c’est Cathal Brugha qui fut élu "Príomh Aire", c’est-à-dire premier ministre.
En avril 1919 Collins fit évader De Valera de la prison de Lincoln. En 1919 Collins occupa plusieurs charges. Pendant l’été il fut élu Président de l’IRB. En septembre il fut nommé Directeur des Services de renseignements de l’IRA. La guerre d’indépendance commença le jour de la première session du nouveau parlement irlandais par l’assassinat de deux policiers dans le Comté de Tipperary.

Ministre des Finances
En 1919, le déjà très occupé Collins reçoit une nouvelle charge quand De Valera le nomme Ministre des Finances. Alors que la plupart des ministères n’ont qu’une existence toute théorique du fait des menaces d’arrestations voire d’assassinat provenant des Royal Irish Constabulary, des Black and Tans, des Auxiliaries ou de l’armée britannique, Collins se lança dans une grande organisation de son ministère. Il organisa la collecte d’argent pour financer la nouvelle république irlandaise. Collins lança un grand emprunt qui eu tellement de succès que Lénine lui même en entendit parler et lui envoya un émissaire pour lui emprunter de l’argent, offrant en échange les bijoux de la couronne russe (ces bijoux furent conservés à Dublin, oubliés pendant un certain temps, avant d'être retrouvés par hasard dans les années 1930)
Les résultats obtenus par Michael Collins furent impressionnants. Entre la création d’un groupe spécial d’assassins appelés les Douze apôtres chargés des basses œuvres de l'IRA et de l'IRB, à l’emprunt national pour financer la république ; entre le leadership de l’IRA à la gestion effective du gouvernement quand De Valera voyage à l’étranger ou est retenu aux États-Unis, Collins devient petit à petit un personnage incontournable. En 1920 sa tête est mise à prix par les autorités britanniques à la somme très élevée pour l’époque de 10.000 livres sterling. Dans le même temps, et à cause de son omniprésence, Collins se fait de nombreux ennemis dans son propre camp. Les deux principaux sont Cathal Brugha, le ministre de la Défense et surtout Eamon de Valera. Leur rivalité fut très forte, au point que de Valera essaya plusieurs fois d’envoyer Collins aux États-Unis pour l’éloigner de l’Irlande.

Le Traité anglo-irlandais
Lors de la négociation du Traité anglo-irlandais, De Valera nomma une équipe de délégués plénipotentiaires ayant le pouvoir de signer un traité sans en référer systématiquement au gouvernement de Dublin, et dirigé par Arthur Griffith et Michael Collins. Après une longue hésitation et pensant que De Valera l’accompagnerait dans cette négociation, Collins accepta de se rendre à Londres.
Le Traité anglo-irlandais officialise la création d’un nouvel État irlandais indépendant sous le nom d'État libre d'Irlande (Irish Free State). Les négociations portaient sur la possibilité de permettre aux six comtés du nord où les protestants étaient majoritaires de se retirer du nouvel État irlandais. Si cela devait arriver les Britanniques et les Irlandais devaient mettre en place une commission devant tracer la frontière entre les deux États. Collins souhaitait ainsi réduire au minimum la taille de la future Irlande du nord et la rendre par la même occasion économiquement non viable.
Le Traité établit aussi le nouvel État irlandais comme un dominion avec un parlement bicaméral, le pouvoir exécutif étant détenu par le Roi mais exercé par un gouvernement irlandais élu par la chambre des députés, le Dáil Éireann.
Les républicains les plus durs crièrent immédiatement au scandale, accusant les délégués d’avoir soldé l'Irlande en lui conférant un statut de dominion à l’intérieur de l'Empire britannique et en l’obligeant à prêter un serment d’allégeance à la couronne.
Le Sinn Féin lui aussi condamna le Traité, De Valera rejoignant les forces anti-traité. Ses opposants clamaient haut et fort qu’il était bien sûr au courant des tractations en cours.

La guerre civile et la mort de Collins
D’après la constitution approuvée en 1919, le Dáil Éireann continue d’exister. De Valera démissionna de sa présidence et provoqua une nouvelle élection dans le but de détruire le traité nouvellement approuvé. Cependant, Arthur Griffith, partisan du traité, remporta les élections et prit la présidence. Il forma un gouvernement dans lequel Collins tint la place de Premier Ministre (President of the provisional Government) et de Ministre des Finances.
Les opposants au traité, qui avaient refusé d’approuver le Traité au Dail, se retirèrent de l’assemblée et formèrent en opposition un "gouvernement républicain" sous la direction de De Valera. Ce fut le lancement de la guerre civile.
Vers le milieu de l'année 1922, Michael Collins abandonna ses responsabilités au gouvernement et devient le commandant en chef de l’armée nationale. Lors d’une de ses campagnes militaires, Collins dut se déplacer dans son comté natal de Cork. Sur la route, au lieu dit Béal na mBláth ("la bouche des fleurs"), le convoi de Collins fut prit dans une embuscade. Au cours des 45 minutes d’échange de coups de feu, Collins fut atteint d’une balle mortelle. Il était âgé de 31 ans.
Michael Collins est enterré à Dublin au cimetière de Glasnevin.

 

Source : http://deuxiemeguerremondia.forumactif.com/t4287-michael-collins

 

 

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La révolution irlandaise

Publié le 12 Décembre 2012 par Karl Marx dans Irlande

          Après que je me suis préoccupé, durant de longues années, de la question irlandaise, j’en suis venu à la conclusion que le coup décisif contre les classes dominantes anglaises (et il sera décisif pour le mouvement ouvrier du monde entier) ne peut pas être porté en Angleterre, mais seulement en Irlande.

Le 1er janvier 1870, j’ai préparé pour le Conseil général une circulaire confidentielle en français (car ce sont les publications françaises, et non allemandes, qui ont le plus d’effet sur les Anglais) à propos du rapport entre la lutte nationale irlandaise et l’émancipation de la classe ouvrière, c’est-à-dire de la position que l’Internationale devrait adopter sur la question irlandaise.

Je vous en donne ici très brièvement les points essentiels :

L’Irlande est la citadelle de l’aristocratie foncière anglaise. L’exploitation de ce pays ne constitue pas seulement l’une des sources principales de sa richesse matérielle, en même temps que sa plus grande force morale. De fait, elle représente la domination de l’Angleterre sur l’Irlande. L’Irlande est donc le grand moyen grâce auquel l’aristocratie anglaise maintient sa domination en Angleterre même.

D’autre part, si demain l’armée et la police anglaises se retiraient d’Irlande, nous aurions immédiatement une révolution agraire en Irlande. Le renversement de l’aristocratie anglaise en Irlande aurait pour conséquence nécessaire son renversement en Angleterre, de sorte que nous aurions les conditions préalables à une révolution prolétarienne en Angleterre. La destruction de l’aristocratie foncière est une opération infiniment plus facile à réaliser en Irlande qu’en Angleterre, parce que la question agraire a été jusqu’ici, en Irlande, la seule forme qu’ait revêtu la question sociale, parce qu’il s’agit d’une question d’existence même, de vie ou de mort, pour l’immense majorité du peuple irlandais, et aussi parce qu’elle est inséparable de la question nationale. Tout cela abstraction faite du caractère plus passionné et plus révolutionnaire des Irlandais que des Anglais.

En ce qui concerne la bourgeoisie anglaise, elle a d’abord un intérêt en commun avec l’aristocratie anglaise : transformer l’Irlande en un simple pâturage fournissant au marché anglais de la viande et de la laine au prix le plus bas possible. Elle a le même intérêt à réduire la population irlandaise ‑ soit en l’expropriant, soit en l’obligeant à s’expatrier ‑ à un nombre si petit que le capital fermier anglais puisse fonctionner en toute sécurité dans ce pays. Elle a le même intérêt à vider la terre irlandaise de ses habitants qu’elle en avait à vider les districts agricoles d’Écosse et d’Angleterre . Il ne faut pas négliger non plus les 6 à 10 000 livres sterling qui s’écoulent chaque année vers Londres comme rentes des propriétaires qui n’habitent pas leurs terres, ou comme autres revenus irlandais.

Mais la bourgeoisie anglaise a encore d’autres intérêts, bien plus considérables, au maintien de l’économie irlandaise dans son état actuel.

En raison de la concentration toujours plus grande des exploitations agricoles, l’Irlande fournit sans cesse un excédent de main-d’œuvre au marché du travail anglais et exerce, de la sorte, une pression sur les salaires dans le sens d’une dégradation des conditions matérielles et intellectuelles de la classe ouvrière anglaise.

Ce qui est primordial, c’est que chaque centre industriel et commercial d’Angleterre possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles : les prolétaires anglais et les prolétaires irlandais. L’ouvrier anglais moyen déteste l’ouvrier irlandais en qui il voit un concurrent qui dégrade son niveau de vie. Par rapport à l’ouvrier irlandais, il se sent membre de la nation dominante et devient ainsi un instrument que les aristocrates et capitalistes de son pays utilisent contre l’Irlande. Ce faisant, il renforce leur domination sur lui-même. Il se berce de préjugés religieux, sociaux et nationaux contre les travailleurs irlandais. Il se comporte à peu près comme les blancs pauvres vis-à-vis des nègres dans les anciens États esclavagistes des États-Unis. L’Irlandais lui rend avec intérêt la monnaie de sa pièce. Il voit dans l’ouvrier anglais à la fois un complice et un instrument stupide de la domination anglaise en Irlande.

Cet antagonisme est artificiellement entretenu et développé par la presse, le clergé et les revues satiriques, bref par tous les moyens dont disposent les classes dominantes. Cet antagonisme est le secret de l’impuissance de la classe ouvrière anglaise, malgré son organisation. C’est le secret du maintien au pouvoir de la classe capitaliste, et celle-ci en est parfaitement consciente.

Mais le mal ne s’arrête pas là. Il passe l’Océan. L’antagonisme entre Anglais et Irlandais est la base cachée du conflit entre les États-Unis et l’Angleterre. Il exclut toute coopération franche et sérieuse entre les classes ouvrières de ces deux pays. Il permet aux gouvernements des deux pays de désamorcer les conflits sociaux en agitant la menace de l’autre et, si besoin est, en déclarant la guerre.

Étant la métropole du capital et dominant jusqu’ici le marché mondial, l’Angleterre est pour l’heure le pays le plus important pour la révolution ouvrière ; qui plus est, c’est le seul où les conditions matérielles de cette révolution soient développées jusqu’à un certain degré de maturité. En conséquence, la principale raison d’être de l’Association internationale des travailleurs est de hâter le déclenchement de la révolution sociale en Angleterre. La seule façon d’accélérer ce processus, c’est de rendre l’Irlande indépendante.

La tâche de l’Internationale est donc en toute occasion de mettre au premier plan le conflit entre l’Angleterre et l’Irlande, et de prendre partout ouvertement parti pour l’Irlande. Le Conseil central à Londres doit s’attacher tout particulièrement à éveiller dans la classe ouvrière anglaise la conscience que l’émancipation nationale de l’Irlande n’est pas pour elle une question abstraite de justice ou de sentiments humanitaires, mais la condition première de leur propre émancipation sociale.

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Ce que Dermott pensait des Modernes

Publié le 12 Décembre 2012 par Thomas Dalet dans Histoire de la Franc-Maçonnerie

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Apophtegme de ce que fut le gnosticisme

Publié le 11 Décembre 2012 par Philippe LASSIRE dans Gnose

Dans sa recherche du bonheur, l’humain est en quête de compréhension sur lui-même et son environnement. Affectés par la douleur de l’exil, animés par un sentiment de manque et l’impression d’être lancés dans une aventure dont les règles nous échappent, nous cherchons à connaître la réalité de la vie et à acquérir la maîtrise de notre destin. Cette quête de sens a favorisé le développement de la magie et des premières religions, et ce mouvement de recherche n’a jamais cessé. Parmi les nombreux groupes philosophiques, religieux ou ésotériques qui émergèrent dans l’histoire de l’humanité, il y eut les Gnostiques.

1 — HISTORIQUE ET ESSAI DE DÉFINITION

1.1 — PROLÉGOMÈNE

Dix-huit siècles nous séparent de ceux-ci… Qui étaient ces êtres assez lucides pour porter sur la Création un regard dénué d’indulgence, assez sensibles pour avoir ressenti l’angoisse d’une éternité toujours promise et toujours refusée ? Avant d’examiner ces concepts, il convient peut-être de dire quelques mots sur les Gnostiques. Le mot « gnostique » vient de « gnose » qui signifie littéralement : connaissance secrète ou supérieure impartie à certaines personnes qualifiées par l’initiation. Le terme de « gnostique » est assez vague et présente des significations différentes, mais il a pris un sens privilégié dans les premiers siècles de notre ère. Sur les rives orientales de la Méditerranée, au moment où le Christianisme cherche sa voie, où les prophètes et les messies parcourent les routes de l’Orient, certains hommes appelés « Gnostiques » se regroupent autour de quelques maîtres et partagent un enseignement radicalement différent des thèmes et mythologies qui avaient cours. Ce qui caractérise les Gnostiques est la façon dont ces thèmes sont réinterprétés. C’est la révélation d’une histoire secrète qui traite de l’origine et de la destinée de l’humanité. Par ses éléments, le gnosticisme, dérivait de Platon, de Philon, de l’Avesta, des Kabbalistes juifs, et des mystères grecs. La gnose, ou connaissance, qu’ils désiraient, était essentiellement métaphysique et mystique. L’illumination, ou sagesse, à laquelle ils croyaient devait leur permettre de retourner au royaume divin ou cosmique.

Dans l’ouvrage mystique Pistis Sophia, la chute ou la descente de la Sophia est racontée par Jésus à ses disciples et c’est lui qui l’aide à remonter du chaos. Comme dans les mystères osiriens, le défunt suit la route du dieu à travers le monde infernal ; de même l’initié gnostique est analogue à la Sophia. Voici deux extraits de cet ouvrage interprété par G.R.S. MEAD (1863-1933). « Pour parvenir à la connaissance de la lumière, l’âme humaine (comme l’âme du monde devant elle) doit descendre dans la matière… d’où la Sophia, désirant la lumière, descend vers son reflet, depuis le treizième éon, en passant par le douzième jusqu’à la profondeur du chaos ou désordre, où elle semble en danger de perdre entièrement toute sa propre lumière innée ou son esprit, en étant complètement privée par la pouvoir de la matière. Étant descendue dans les profondeurs les plus basses du chaos, elle en atteint finalement la limite, et le chemin de son pèlerinage commence à la conduire de nouveau vers les hauteurs de l’esprit. Ainsi elle atteint le point médian d’équilibre, et, aspirant toujours à la lumière, elle prend le point tournant de son cours cyclique, et changeant la tendance de sa pensée ou mental ou nature, elle récite ses hymnes de pénitence ou de repentir. Son principal ennemi est la fausse lumière… qui est assistée par quatre-vingts pouvoirs matériels, reflets des projections surnaturelles, pouvoirs ou coassociés de la Sophia ».

Et encore : « Ils s’efforçaient à la connaissance de Dieu, la science des réalités, la gnose des choses-qui-sont ; la sagesse était leur but ; les choses sacrées de la vie leur étude. Il furent appelés de nombreux noms par ceux qui par la suite les tirèrent de leurs retraites cachées pour ridiculiser leurs efforts et jeter l’anathème sur leurs doctrines, et la coutume choisit de leur donner l’appellation générale actuelle qui est l’un des noms qu’ils s’attribuèrent. L’histoire de l’église se réfère maintenant à eux comme aux gnostiques, ceux dont le but était la Gnose, — si c’est là vraiment le sens correct ; car l’un des tout premiers documents existants déclare expressément que la gnose n’est pas l’objectif final. C’est le début du sentier, le fin étant Dieu ; et de là les gnostiques seraient ceux qui se servent de la gnose comme moyen d’accès à la voie qui mène à Dieu ».

1.2 — UN PEU D’HISTOIRE

Le gnosticisme a des origines variées dans l’espace et dans le temps. Son évolution a par la suite engendré plusieurs variantes. En voici quelques illustrations :

Les gnostiques préchrétiens

Selon Serge Hutin, il y a des origines orientales et grecques aux thèmes développés par les Gnostiques chrétiens. L’idée, du salut, procurée par une connaissance existe dans les Upanishad de l’Inde ; le bouddhisme prône la délivrance par l’llumination ; l’Égypte a fourni les mythes des multiples générations de dieux et de déesses et des descriptions du jugement des âmes ; le mythe de la descente et de la remontée des âmes est emprunté à la Babylonie. Le thème du « Sauveur sauvé » et la lutte entre la lumière et les ténèbres sont d’origine iranienne. Les Esséniens, dont les manuscrits ont été retrouvés dès 1948, peuvent être considérés comme des Gnostiques préchrétiens, car l’existence de la communauté de Qumram a duré de 160 avant J.C. jusqu’en 68 après J.C., année au cours de laquelle la Légion romaine détruisit le monastère de Qumram, puis le Temple de Jérusalem en 70. Nous ferons maintenant un rapide tour d’horizon de quelques Gnostiques du début du Christianisme

Simon le Mage (ou le Magicien ou le Samaritain)

Simon le mage est le plus ancien des prophètes errants. Quinze ans après la mort du Christ, il prêche aux mêmes endroits que l’apôtre Pierre qui doit souvent combattre son influence. Né à Gitta, en Samarie (région de Palestine centrale), Simon se promène avec Hélène, ancienne prostituée de Tyr, il affirme que tous deux sont Soleil et Lune, Puissance Suprême et Sagesse descendues des cieux. Simon et Hélène prêchent, convertissent, et opèrent des miracles et prodiges. C’est le temps de la multitude des prophètes et dieux incarnés que les auteurs païens décrivent avec ironie. Simon n’est qu’un des prophètes, mais il attire les foules. On l’écoute et on le suit comme les apôtres. Il a un message singulier, reconnaissable entre tous, car il cohérent, rationnel, subversif : le message gnostique par excellence. Voici un aperçu de l’enseignement de Simon le Mage.

D’après lui, l’homme possède en lui une parcelle du feu donnant des possibilités, mais tout dépend de lui pour qu’elles se développent ou disparaissent. Autrement dit, « l’âme n’est pas immortelle par nature, elle peut seulement le devenir » si l’homme entretient et nourrit ce feu privilégié qu’il porte en lui ; sinon, le feu divin retournera au néant.

Cet enseignement contredit celui des apôtres pour qui l’âme est immortelle, quoi qu’il fasse. Pour le Gnostique, c’est « ici et avant la mort » que tout se joue. Chacun de nos instants est compté, chaque minute de notre vie est une porte ouverte sur le néant ou sur l’immortalité. La possibilité de la réincarnation n’est pas partagée par tous, ce qui explique le sentiment d’urgence qui les habite.

Les principaux Gnostiques des premiers siècles

N’ayant eu ni église, ni dogme, ni concile, le Gnosticisme s’est développé selon des voies multiples qui toutes en font partie. Si l’histoire du Christianisme est celle de la victoire du dogme contre les hérésies, le Gnosticisme doit éviter de privilégier un courant au détriment des autres. Il n’y a pas d’hérésie pensable dans le Gnosticisme puisque, par essence, la Gnose englobe au lieu de diviser. Ainsi, on pourrait conclure que la Gnose, comme chez mystiques traditionnels, favorise tolérance et indépendance. Aux yeux des Gnostiques, chacun est responsable de son évolution.

Après Simon, le Mage, plusieurs disciples perpétuèrent son enseignement, dont Ménandre et Saturnin, mais chacun suivit une voie personnelle, y ajoutant ses propres méditations. Les premiers gnostiques chrétiens ont vécu au II° et III° siècles après J.C., comme Basilide (secte de basilidiens), Carpocrate (secte des carpocratiens) et Valentin (secte des valentiniens). Ces deux derniers enseignaient en grec à Alexandrie. Nous allons les considérer brièvement.

Basilide. Il enseignait entre 120 et 145 environ à Alexandrie au temps d’Hadrien et d’Antonin le Pieux. Il composa un Évangile, dont on a un fragment, un commentaire, Exegetica, des Psaumes ou Odes. Il se réclamait d’une tradition secrète remontant prétendument à saint Mathias et à saint Pierre. Selon lui, il fut un temps où rien n’était. Cela signifie qu’il n’y avait rien, cela veut dire que le rien lui-même n’existait pas, et Dieu fut alors appelé « Celui qui n’est pas ». le monde est une illusion, un mirage d’un autre monde non créé, non engendré. Au bout de la pensée de Basilide, on rencontre le Silence. Il imposait, comme Pythagore, un silence de cinq ans pour susciter chez le disciple une conscience accrue, un supplément d’âme. La secte des basilidiens, à laquelle se rattache le fils de Basilide, Théodore, connut une large diffusion. Elle existait encore en Égypte au IV° siècle.

Carpocrate. Selon lui, les lois trompeuses de ce bas monde ont été crées par les anges inférieurs pour détourner les intentions du vrai Dieu. Ainsi pour retrouver la source pure du Désir et la Loi véritable, les humains doivent violer les lois du monde en toute occasion. Carpocrate et son fils Épiphane prône l’immoralisme érigé en système rationnel, l’insoumission totale élevée au rang de voie libératrice.

Valentin. Selon la définition de sa cosmologie, il y a, au sommet, le Dieu bon, isolé, et en dessous, trente cercles, jusqu’à notre monde terrestre, gardés chacun par un Éon. Cet ensemble constitue le Plérôme, le monde de la Plénitude, réservoir des Essences. L’Éon du trentième cercle avait pour nom « Sophia », la Sagesse. Or celle-ci voulut un jour contempler la splendeur du Plérôme. Une fois franchi le dernier cercle, elle fut éblouie, prise de vertige et chuta jusqu’à notre monde. Cette intrusion de Sophia eut des conséquences. Enceinte de la Plénitude, elle accoucha d’une créature, un monstre inhumain que sa mère ne pouvait pas regarder et sur lequel elle jeta un voile qui sépara les deux mondes. De ce monstre naquit l’homme, à la suite de retouches, de corrections ou d’additions auxquelles participèrent les Éons du Plérôme. Quelque chose subsista en l’homme de la brève contemplation de la splendeur d’en haut… un reflet de l’invisible… une touche de lumière qui favorisa peut-être, dans la psyché, l’insatiable quête, le désir de retourner vers l’Origine.

Mani ou Manès. Parallèlement à la Gnose qui se développait à partir d’Alexandrie, un important prophète créa une religion gnostique d’envergure dans son pays l’Iran. Il est né en Babylonie (Mésopotamie : Iran, Irak, Koweït) le 14 avril 216. Porté très tôt à la méditation et aux activités intellectuelles et artistiques, il eut une première révélation à 12 ans et, à 24 ans, dans sa grande révélation, un ange lui ordonne de se manifester. Mani est persuadé d’être le « Sceau des Prophètes » (repris par Mahomet vers 610), et se considère comme le dernier des Envoyés de Dieu.

Protégé du roi Shahpur, il prêche en Iran et y développe sa religion. Plus tard, sous le règne de roi Bahrâm I, il est emprisonné et meurt le 27 février 277, dans d’atroces souffrances. Sa formation religieuse comportait l’étude des quatre Évangiles et des Épîtres de Paul. Il prit aussi connaissance des apocalypses d’Adam, de Seth, d’Hénoch, de Noé et eut accès à différents écrits gnostiques.

Le Manichéisme n’est pas une simple hérésie chrétienne. Mani a fondé une nouvelle religion destinée à conquérir le monde entier. Pour empêcher les erreurs d’interprétation et les doutes, il a écrit lui-même tous ses messages et ses dogmes. Le Manichéisme sera alors une « religion du Livre », fondée sur la Parole des Écritures. Mani a veillé à ce que ses copistes conservent intacte sa Révélation, sous peine de sacrilège, ce qui permit la conservation de ses livres.

Le Manichéisme propose l’enseignement sous forme de mythe, car le Gnostique considère que la Vérité nécessite attente et méditation, contemplation extatique et mystique. Cela facilite l’immersion dans la Vérité, qui envahit une âme disponible. C’est devant le mythe et par le message porté en filigrane, que la Vérité est saisie et que s’opère la Gnose.

La religion manichéenne, la plus persécutée de l’histoire, a existé jusqu’au XV° siècle et il y a des résurgences modernes et contemporaines. Pendant ces douze siècles, l’Église fondée en Babylonie par Mani et les doctrines qu’elle a inspirées se répandent de la Chine à l’Espagne et à la France, après avoir pénétré successivement dans de nombreuses provinces des Empires iranien, romain, musulman et byzantin.

Voici les principaux thèmes à la base du Manichéisme et se retrouvant plus tard dans la tradition manichéenne :

• Il y a dualisme des Principes d’où deux Substances essentiellement distinctes. C’est l’opposition entre le Dieu bon, Père du monde invisible, dominant l’empire de la Lumière, et le Démiurge, créateur et maître du monde visible, prince de la Terre, des ténèbres infinies.

• Rejet de l’Ancien Testament, pour le remplacer par les propres écrits de Mani, car seules les Écritures illuminent celui qui les écoute et qui se laisse saisir par leur force.

• Attachement particulier à l’enseignement de l’apôtre Paul.

• Reconnaissance d’un « Christ Spirituel » n’ayant pas subi l’incarnation et dont la crucifixion ne fut qu’apparente. Rejet des sacrements parce que matériels : « le Corps et le Sang du Christ » qu’il faut recevoir se retrouvent dans sa parole.

Documents coptes découverts à Nag Hammadi (Égypte). Ceux-ci sont variés et demanderaient une description élaborée impossible à faire dans ce modeste travail. Plusieurs Évangiles sont connus, ceux de Thomas, Philippe, ou Marie et ont été traduits par plusieurs auteurs et demandent une étude très approfondie. Dans ce cadre nous n’aborderons qu’un écrit nommé « Texte sans titre » et surnommé : Traité de la Création du monde. Cette mythologie est aussi reprise dans l’Hypostase des Archontes et l’Authentikos Logos. Il raconte les étapes de la Création du monde et de la chute de l’Homme. En voici quelques extraits :

S’il est vrai qu’il y a accord entre tous les humains sur le fait que le chaos est ténèbre, il est donc issu d’une ombre, on l’a appelé « ténèbre ». Or, l’ombre provient d’une œuvre existant depuis le commencement. Il est donc évident que cette dernière existait avant que le chaos ne fût et que c’est après la première œuvre qu’il est venu {…}

Ainsi donc,

Le premier Adam de la lumière est spirituel. Il apparut le premier jour.

Le deuxième Adam est psychique. Il apparut le deuxième jour., auquel on donne le nom d’Aphrodite.

Le troisième Adam est terrestre, c’est l’homme de la loi qui est apparu le huitième jour, après le repos de la pauvreté, celui qu’on appelle « jour soleil »

Or la postérité de l’Adam terrestre se multiplia et parvint à maturité. Elle conçut en elle toutes les histoires au sujet de l’Adam psychique ; néanmoins, tous étaient dans l’ignorance.

Ces textes mythologiques sont difficiles à comprendre et à analyser. Les manuscrits de Nag Hammadi n’ont pas encore livrés tous leurs secrets, mais on peut déjà constater qu’ils présentent des similitudes avec les principaux écrits mystiques et ésotériques

1.3 — LE MONDE GNOSTIQUE HISTORIQUE ET SA DOCTRINE

Selon la Tradition, le promoteur du gnosticisme fut Simon de Gîta. Les apôtres Pierre et Jean l’avaient, dit-on, rencontré en Samarie. Mais, en réalité, Simon ne fut qu’un instructeur individuel. Il n’y eut pas de fondateur unique du gnosticisme.

Les Gnostiques chrétiens furent les premiers à préparer une réelle cosmogonie et cosmologie de leur époque. Le gnosticisme fut une philosophie religieuse qui tentait d’interpréter le christianisme et le judaïsme selon une philosophie proche du néoplatonisme. Les gnostiques soutenaient qu’il avaient une connaissance plus profonde de Dieu, qui leur avait été transmise secrètement depuis l’époque de Jésus-Christ. Ils exposaient que seuls ceux qui étaient testés et éprouvés pouvaient recevoir une telle connaissance spécifique et être à même de la saisir. Ils soutenaient qu’ils avaient une connaissance, des faits spirituels, contrastant avec la simple foi telle que l’exposait l’Église chrétienne des deux premiers siècles de notre ère. À l’époque des apôtres et pendant les deux siècles qui suivirent, le Gnosticisme fut un système défini de pensée, avec des racines issues d’un un lointain passé.

De part sa doctrine consolidée, le gnosticisme devint un important rival du christianisme orthodoxe. En fait, beaucoup des premiers Chrétiens devinrent Gnostiques. Comme philosophie et religion, le gnosticisme met l’accent sur l’individualisme. C’est seulement par l’étude et l’application d’une certaine connaissance qui lui est impartie que l’individu pourra atteindre le salut. Ceci s’oppose au principe du salut de l’âme par la seule mort de Jésus-Christ. Le salut devenait ainsi une nécessité pour l’individu de s’efforcer de libérer son âme de sa servitude matérielle. Dieu était séparé de l’homme par une succession d’éons, d’entités et de démons. L’âme de l’homme avait chuté à un bas niveau et était enserrée dans la matière et les tentations terrestres. Elle devait regagner son état spirituel originel par une ascension, passant par les éons successifs jusqu’à Dieu. L’âme dans ce voyage céleste, remonte vers l’origine d’où elle est descendue en ce bas monde. L’ascension suppose une descente : l’âme, consubstantielle au monde divin, est tombée ici-bas. Peut-on dire que cette représentation soit propre au gnosticisme et que celui-ci serait caractérisé par une idée de dégradation du divin ? Il s’agit certes d’un thème commun à tous les systèmes du gnosticisme.

À l’origine du Tout, il y a un Éon invisible, parfait, inconcevable et éternel, habité par un Être absolu immuable replié sur lui-même, coexistant avec sa Pensée qui est Silence absolu. De cette unité primitive du Pro-Père et de sa pensée va émaner une seconde image du Père. Cette première émanation est dégagée de l’isolement primordial et capable d’engendrer un monde divin ou Plérôme, constitué d’un certain nombre d’entités (généralement appelées « éons », c’est-à-dire « mondes » ou « périodes ») hiérarchisées et groupées en couples (syzygies) comprenant une puissance masculine et une puissance féminine. Cette représentation mythique ne doit pas être comprise grossièrement : elle sert à désigner un processus analogue à la génération du Logos par la Pensée divine dans la théologie chrétienne orthodoxe. Ce Plérôme est complet en lui-même et fermé par la Limite (Horos). Le dernier éon, en général de nature féminine et appelée Sophia, par les Valentiniens, Barbélo ou Mère des vivants par d’autres gnostiques, est envahi par la « passion », c’est-à-dire qu’il est victime d’un désir désordonné. Selon les Valentiniens, la Sophia a voulu voir l’infinité du Père transcendant, alors qu’elle en est incapable. Ce désordre l’entraîne hors du Plérôme, elle devient la Sophia Achamoth, la mère du Démiurge mauvais Iadalbaoth, Créateur du monde sensible, de la matière. Ainsi, dans leur cosmogonie, les gnostiques ne présumaient pas que la Divinité Suprême avait créé le monde. En quoi, ils évitèrent d’attribuer le mal du monde à la création divine. Autrement dit, si un Être suprême avait tout créé, comme le Judaïsme le déclarait de Yahvé, alors, évidemment, le mal du monde pouvait aussi être attribué à un tel être divin. Pour éviter cette complication, les gnostiques exposèrent que le Cosmos était la création du démiurge : être inférieur à Dieu et très éloigné du Dieu Suprême.

Par conséquent et selon le Gnostique, la vie et le devenir de la Création sont donc une œuvre manquée, mais il a une certitude : il existe en l’homme une lumière issue du vrai Dieu inaccessible, étranger à l’ordre pervers de l’univers réel. La tâche de l’homme est de regagner sa patrie perdue, de retrouver l’unité première et le royaume de ce Dieu inconnu et méconnu par toutes les religions antérieures.

Les Gnosticismes chrétien et païen s’épanouissent dans une période de décomposition du monde antique, en proie à une angoisse spirituelle et de la sensibilité des Gnostiques face aux problèmes de la destinée humaine : « D’où suis-je venu ? Que suis-je ? Qu’est le monde matériel ? Où irai-je au-delà de cette vie ? ». Cette angoisse, qui ne touchait pas seulement l’élite et les masses, présente des similitudes avec celle des sociétés modernes où l’économie vacille et où l’injustice, les violences sont présentes. La solitude de l’individu, dans les grands États, rend encore plus pesante la mort et porte chacun sa propre condition.

Le néoplatonisme exposait la croyance en l’émanation, descendue du Divin, qui donna naissance aux choses de la création matérielle. Plus la création s’éloignait en descendant, moins elle avait de qualité divine. L’homme était descendu à un niveau inférieur et devait donc avoir la rédemption par une gnose ou une connaissance spéciale, permettant à son âme de retourner en conscience, étape par étape, éon par éon, à son état divin d’origine.

En général, le Cosmos tel que le voyaient les premiers Chrétiens est plutôt complexe. Fondamentalement, c’est un univers géocentrique, c’est-à-dire que la Terre est censée être le centre de l’univers et entourée au-dessous par le chaos des eaux. Au-dessus, s’étend une voûte fixe : le firmament, qui soutient les cieux. Cette voûte forme un chemin que traversent le soleil et les planètes. Au-delà du firmament est le lieu des étoiles fixes.

En résumé, le gnosticisme exotérique, par ses éléments, dérivait de Platon, de Philon, de l’Avesta, des Kabbalistes juifs et des mystères grecs. La gnose ou connaissance, que les gnostiques désiraient, était essentiellement métaphysique et mystique. L’illumination, ou sagesse, à laquelle ils croyaient devait permettre de retourner au royaume divin ou cosmique.

2 — LE GNOSTICISME : DÉFINITIONS SELON LA TRADITION ET LA SPIRITUALITÉ

2.1 — LA GNOSE

Selon Clément d’Alexandrie, qui écrivit énormément sur le gnosticisme, la gnose est « la connaissance de ce que nous sommes, de ce que nous sommes devenus, d’où nous étions, et du lieu dans lequel nous avons été placés ; de l’endroit vers lequel nous nous hâtons, de celui d’où nous avons été tirés ; de ce qu’est la naissance, de ce qu’est la renaissance ». Cette gnose est une sorte de connaissance immédiate. Elle pénètre la conscience en un éclair sans le labeur du raisonnement. Elle suit la contemplation et la méditation comme une expérience spirituelle, ou comme une illumination de la conscience. On dit qu’elle ne provient pas de l’abstraction ou de la dialectique et qu’elle doit être invoquée. Bien qu’apportant dans la conscience des concepts sous une forme plus ou moins compréhensible, la révélation intuitive doit d’abord être engendrée par l’accomplissement de certains rites et cérémonies.

Pour être plus clair : la gnose pouvait dévoiler à l’homme, sous une forme complète une connaissance, comparée aux idées distinctes qui auraient nécessité d’être intégrées dans un concept laborieux. Une telle connaissance ne pouvait pas jaillir dans la conscience sans effort de la part de l’homme. Une préparation était nécessaire pour permettre la révélation de cette sagesse gnostique. Les idées pouvaient être communiquées par l’intelligence supérieure à la connaissance mortelle seulement si l’homme procédait à des rites profonds. Ceux-ci étaient des clefs. Ils consistaient en symboles, en mots et en signes, par l’intermédiaire desquels l’homme pouvait se mettre en rapport avec des intelligences supérieures qui lui donneraient l’illumination de la gnose.

2.2 — ILLUMINATION MYSTIQUE

La gnose et la lumière étaient considérées comme synonymes. Dans la plupart des écoles de mystères, la lumière signifiait l’illumination de la conscience aussi bien que celle du monde. Elle était l’image du dispersement mental, des nuages de l’ignorance qui obscurcissaient la conscience. On n’était pas un vrai « habitant de la lumière » tant qu’on n’était pas libéré de ces nuages qui étaient engendrés par l’ignorance. De même, la vie, au sens gnostique et mystique, signifiait la lumière parce qu’on ne fait pas l’expérience de la plénitude de la vie, tant qu’on n’est pas illuminé. Si les expériences d’un individu sont d’une manière quelconque obscurcie par les sombres nuages de l’ignorance, sa vie est par conséquent limitée. La gnose, la plus grande lumière, pénètre toutes les vicissitudes de la vie et révèle chaque voie possible d’expression humaine. Cette gnose, donc, est comme un grand flot de lumière ; elle illumine toute l’étendue du chemin de la vie et révèle le trajet que l’homme doit parcourir dans son voyage.

Bien que ce concept de la gnose ait été une source d’inspiration valable à de nombreux égards, il était en opposition avec certains systèmes religieux et philosophiques contemporains. Les gnostiques, par exemple, étaient opposés au commandement de l’Ancien Testament de ne pas goûter aux fruits de l’Arbre de la Connaissance. Ils le considéraient comme un essai de suppression de la connaissance des contraires, des opposés, et en particulier de la vie morale. En fait, le serpent incitant le personnage mystique qu’était Adam à manger du fruit de cet arbre était considéré par les gnostiques comme un sage conseiller, quel qu’ait pu être son mobile secret. Le serpent, rapporte-t-on, aurait dit : « Vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal ».

Pour les gnostiques, il semblait que l’homme ne pouvait spirituellement grandir dans l’ignorance du mal, mais seulement en dépit de son existence. On éveille l’âme, non en étant ignorant du mal, mais seulement en faisant appel à ses propres qualités intérieures pour se préserver des tentations connues. La volonté morale est renforcée par le choix du bien et non le résultat d’un état vertueux dans lequel le mal n’existe pas. Les hommes doivent vouloir le bien, non comme une tradition ou comme un état naturel, mais parce que son opposé leur est connu et qu’ils le rejettent en raison de sa nature. Connaître le mal et le vaincre est plus louable que la vertu d’innocence. La gnose était ainsi également un moyen permettant à l’homme de développer un système philosophique ou spéculatif pour expliquer l’être divin et les qualités morales. La doctrine de la gnose mena également le gnosticisme à un vif conflit avec la foi, principe central des théologies contemporaines. Les hommes devaient arriver à l’unité avec Dieu non par la foi, mais par la connaissance. Ils devaient d’abord recevoir la révélation des manifestations particulières de Dieu pour ensuite, palier par palier, être attirés jusqu’à Lui. Les lois spirituelles doivent être connues. Elles ne doivent pas être acceptées seulement sur déclaration ou affirmation autoritaire. Le mysticisme soutenait une position qui, à tous égards, représentant la connaissance contre la foi.

Les principaux points du gnosticisme sont les suivants :

1 Par-dessus tout, Dieu est Pensée et, par conséquent, inconnu et inconnaissable. Il est la plénitude de l’être, ou le Plérôme.

2 Entre ce Dieu inconnaissable et l’univers visible il y a une chaîne d’êtres spirituels — une hiérarchie descendante nommée éons. Ceux-ci sont des émanations du Plérôme. Le Jéhovah de l’Ancien Testament fut l’un de ces dieux, ou éons.

3 Il y a un dualisme absolu entre le bien et le mal. Dieu a sa source dans la conscience ou la plénitude de Dieu. Le mal est inhérent à la matière. La qualité de la matière est le royaume du mal ou le monde de Satan. La rédemption ne peut survenir que par l’illumination qui descend de Dieu par l’intermédiaire des éons. Le Christ, dans certains systèmes ultérieurs de gnosticisme, est pareillement l’un de ces éons.

4 La base de moralité gnostique était l’ascétisme. Cela consistait à échapper à la matière mauvaise et particulièrement au corps, qui était considéré comme corrompu.

2.3 — DESTIN DE LA GNOSE

En Europe, du VIII° jusqu’au XIII° siècle, se développa, sous diverses formes, ce que certains ont appelé le « néo-manichéisme médiéval », comme les Pauliciens en Arménie et les Bogomiles en Bulgarie. Graduellement, des communautés Bogomiles se dirigèrent vers l’Albanie et le nord de l’Italie. De Lombardie, ce mouvement des Cathares (Cathari : Purs) se répandit sur le Midi de la France. Il fut favorisé aussi bien par les conditions politiques et sociales de l’époque que par la sclérose d’un catholicisme romain subissant les contrecoups du schisme de 1054 entre l’Église Catholique de Rome et l’Église de Constantinople.

Les liens entre le Manichéisme et les Cathares ne sont pas clairement définis. Selon Bertran de la Farge, le Christianisme cathare n’est pas une résurgence du Manichéisme. S’il y a des ressemblances, c’est qu’ils ont des origines communes. La philosophie gnostique emprunte à de nombreuses sources qui remontent à l’ancienne Égypte et doit beaucoup à la Perse et à Babylone.

Dès le XI° siècle, dans différents pays d’Europe, on commença des purges religieuses et de nombreux Manichéens furent pendus. En 1209, le pape Innocent III lança la croisade contre les Albigeois (Cathares de région d’Albi). En 1233, le pape Grégoire IX mit en place les services de l’Inquisition. On frappa aveuglément et toute personne suspecte d’hérésie était envoyée au bûcher. L’expansion cathare ne survivra pas aux coups fatals qui lui furent portés. Le 16 mars 1244 s’acheva la dernière résistance officielle de la religion cathare. Alors que leur citadelle était assiégée depuis un an, les Parfaits de Montségur étaient à leur tour livrés aux flammes. Des mystiques furent encore brûlés sur le bûcher jusqu’au XIV° siècle.

Les condamnations de plus en plus dures de la part des églises chrétiennes obligèrent les sectes gnostiques à se cacher, puis à disparaître. Malgré les répressions religieuses qui prennent diverses formes selon les époques, de sérieuses survivances de la Gnose se cachent dans la littérature kabbalistique et certaines doctrines du Gnosticisme hellénisé, sans compter la permanence et la persévérance des mouvements traditionnels.

3 — CONCLUSION

Durant ce rapide survol de l’univers de la Gnose, nous avons constaté que l’incompréhension et l’inquiétude face à l’existence sont le lot de l’humanité depuis l’éveil de la conscience. Cette angoisse a suscité de nombreuses réflexions et tentatives de réponses. La gnose est une de ces démarches traditionnelles. Inspirée par les mythologies orientales, l’ésotérisme égyptien et la philosophie, elle s’est articulée plus ouvertement durant la période chrétienne. L’ésotérisme chrétien fut la gnose, qui devait beaucoup à la pensée grecque et à la sagesse égyptienne. Le système de Pythagore est une adaptation des principes de la Cabale au mysticisme.

Les diverses pensées gnostiques répondent toutes à une recherche qui est ancrée au cœur de l’humain, et dont nous trouvons des échos à toutes les époques, aussi bien dans les cultures d’Asie, des millénaires avant le Christ, que dans le monde moderne. On peut dire qu’il y a un archétype gnostique universel, qui prend des formes et expressions diverses selon les époques et les milieux.

Les principaux écrits gnostiques présentent l’aventure de l’Humanité comme une descente de la Lumière dans la matière et insistent sur l’importance d’éveiller notre conscience pour favoriser le retour de l’âme vers le Divin. Nous rejoignons ici l’essentiel des enseignements traditionnels. En général, les enseignements des différents groupes de la Tradition mettent l’accent sur l’éveil de l’intelligence du cœur, la liberté de pensée et d’action, sur les responsabilités de chacun au regard de son évolution.

Suite à la séparation des mondes divin et matériel et à la chute de l’Homme, on peut se désoler d’être les victimes involontaires d’une absurdité qui nous dépasse ; on peut aussi s’en plaindre et se sentir immolé comme un agneau vertueux. Il est probablement plus sage d’observer nos propres comportements, alors que nous entretenons des inégalités entre les humains, polluons l’environnement ou massacrons en masse les animaux… Ne sommes-nous pas alors en train de "pervertir l’équilibre des virtualités de notre monde ?"

Toutefois, nous développons aussi notre sensibilité face à nos abus ; il y a une prise de conscience planétaire des injustices et inégalités économiques et sociales ; nous sommes plus préoccupés par l’écologie et le développement durable. Nous commençons à être sensibilisés aux devoirs de l’homme et non plus seulement à nos droits… Il y a donc un espoir de changement pour notre monde.

Le retour nostalgique vers l’univers perdu, la Réintégration, ne peuvent se faire au détriment du monde qui nous abrite ; nous ne pouvons faire l’économie de rétablir notre propre équilibre, avant de vouloir rééquilibrer « l’aventure cosmique ».

Pour clore cet exposé, je vous livre quelques lignes résumées d’un remarquable poème, « Le chant de la Perle », qui se trouve intercalé dans « Les actes de Judas Thomas » biographie apocryphe gnostique de l’apôtre qui aurait prêché en Inde. Ce chant de la Perle est l’histoire de l’âme-personnalité qui quitte le royaume où elle est née pour acquérir la perle, c’est-à-dire la gnose, la science divine, l’illumination cosmique qui lui permettra de reprendre sa place dans le Royaume de son Père. Partie « petit enfant », l’âme reviendra « homme fait ». Elle revêtira la gloire et la toge écarlate dont elle s’était dépouillée et, avec son frère, le Christ, héritera du « Royaume ».

Source : http://www.top-philo.fr/component/content/article/36-philosophie/53-apophtegme-de-ce-que-fut-le-gnosticisme

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La Gnose

Publié le 11 Décembre 2012 par X dans Gnose

Etymologiquement : connaissance (grec gnosis). Signifie, en fait, connaissance initiatique.

Le terme de gnose désigne diverses tendances qui ont toujours existé dans les grandes religions monothéistes, et qui présentent des points communs aussi bien avec la pensée néoplatonicienne qu'avec les spiritualités orientales.

Gnose signifie connaissance. Il s'agit de la connaissance intérieure, par laquelle l'homme appréhende le divin, indépendamment de tout dogme, de tout enseignement; la gnose s'apparente ainsi au mysticisme. Les gnostiques considèrent que Dieu ne peut être en contact avec le monde, essentiellement mauvais, œuvre du Démiurge. La matière est assimilée à l'ignorance, au mal, et la vie terrestre résulte d'une chute de l'esprit dans cette matière, perte de l'unité originelle avec Dieu. L'homme, prisonnier des dualités (bien/mal, âme/corps, connaissance/ignorance), ne garde plus de son origine divine que la vague nostalgie d'un paradis perdu. Mais le principe divin, l'âme, est en lui, et la recherche spirituelle peut le mener au salut en libérant l'âme de sa prison corporelle.

D'après les dernières recherches, la Gnose trouverait son origine dans les milieux judéo-chrétiens du début de notre ère et dans la crise qu'a traversée la pensée apocalyptique pendant les deux premiers siècles de notre ère (R.-M. Grant, Gnose et origines chrétiennes, Paris, 1964). Ceci ne veut pas dire que nombre de thèmes et de conceptions gnostiques n'aient pas existé avant cette date. Le symbolisme gnostique plonge en effet ses racines au cours d'époques bien antérieures dans la philosophie pythagoricienne. D'autre part, il existe une parenté très nette indiscutable entre les Esséniens et la Gnose. Plus tard, à la deuxième génération, les gnostiques se sont intéressés à des révélations anciennes, orientales et grecques, pour constituer un mouvement religieux où se trouvent réunies toutes les spéculations cosmologiques et théosophiques : les doctrines philosophiques de Pythagore et de Platon, des apports de la Cabbale, de l'hermétisme, de l'alchimie, de l'astrologie.

Les thèmes fondamentaux de la Gnose sont :

·        la théorie de la connaissance (connaissance de soi et connaissance de Dieu);

·        le dualisme (lumière-ténèbres, pneuma-psyché, vie-mort);

·        le mythe du Sauveur-sauvé qui inspire le quatrième Évangile (le messager céleste descend pour apporter aux hommes la révélation divine);

·        le mythe de l'ascension des âmes.

On peut distinguer d'après les travaux récents deux types de Gnose : une Gnose syro-éygptienne et une Gnose iranienne; celle-ci serait la plus importante et aurait donné naissance: au manichéisme.

En Franc-Maçonnerie. Un des sens de la lettre « G » révélé aux Compagnons lors de la cérémonie d'augmentation de salaire. Cette interprétation n'existe pas au Rite Émulation ni au Rite Écossais Rectifié.

On peut donc, avec Wirth, comprendre le mot « Gnose » dans le sens de « connaissance initiatique ». La Gnose est à la connaissance caractéristique de tout esprit ayant su pénétrer les mystères de l'Initiation. Ceux-ci présentent cette particularité qu'ils sont strictement incommunicables : il faut les découvrir soi-même pour les posséder... La Gnose ne s'acquiert qu'à force de méditations personnelles portant sur les symbole: multiples qui sollicitent l'esprit à deviner leur sens caché... » Les Mémentos du Grand Orient de France, après avoir rappelé que le terme se rattache à la langue des premiers philosophes », donnent à ce terme un sens moral. C'est « la connaissance morale la plus étendue, la plus généreuse aussi, l'impulsion qui porte l'homme à apprendre toujours davantage et qui est le principal facteur du progrès ».

La Gnose est une connaissance universelle.

La Gnose est une connaissance universelle. Lorsque nous étudions les civilisations antiques (Égyptienne, Maya, Celte, Grecque, Hindoue), nous découvrons à la base les mêmes enseignements. C'est cette connaissance unique que les véritables sages de tous les temps (Confucius, Socrate, Bouddha, Jésus, Krishna, Blavatsky, Steiner...) sont venus livrer à l'humanité.

La Gnose dévoile les clés théoriques et pratiques indispensables à l'homme et à la femme modernes qui désirent se libérer de leurs états négatifs et éveiller leurs facultés latentes.

« Connais-toi toi-même
et tu connaîtras l'univers et les dieux ».

De tous les temps et de tous les âges, l'homme cherche ici et là, dans la mer, dans le ciel et sur la Terre, des richesses et des milliers de trésors. Il parcourt nuit et jour, de kilomètre en kilomètre, la surface de la Terre, à la recherche de quelque chose qu'il ne trouvera jamais : le bonheur, l'amour, la joie, la paix... La gnose nous propose un chemin incroyable, celui qui nous conduit à l'intérieur de nous-mêmes, vers les profondeurs de notre âme. De cette façon, l'homme apprend à se connaître et à comprendre ce qui se passe réellement en lui. C'est alors qu'il éveille sa conscience et que se développent en lui : le bonheur, l'amour, la joie, la paix... La gnose nous dévoile, dans un langage simple et claire, comment descendre dans notre intérieur, à l'aide de clefs merveilleuses comme notre « Ennoïa ».

Historique de la Gnose.

Pendant tout le deuxième siècle, sous les Antonins, il y eut dans l'Empire romain une atmosphère de paix très favorable à la libre circulation des idées. La méditerranée, libérée de ses pirates depuis Pompée, était devenue un moyen de communication idéal. On allait de Pergame à Rome, Athènes à Alexandrie aussi facilement qu'aujourd'hui, plus facilement même, car il suffisait d'être citoyen romain pour avoir droit de cité où que ce soit dans l'Empire. Il n'est donc pas étonnant que les grandes capitales soient devenues des foyers de culture très vivants. Tous les cultes, toutes les philosophies s'y rencontraient: les rabbins côtoyaient les prêtres égyptiens, les mages côtoyaient les prêtres de Mithra, les philosophes grecs côtoyaient les évêques chrétiens.

La personnalité d'Hadrien est un parfait miroir de cette époque. Cet empereur qui eut le génie de comprendre que Rome n'avait plus la force de continuer sa politique de conquête, passa la plus grande partie de son règne à voyager, à la fois pour veiller au maintien d'une paix sans cesse menacée et pour satisfaire la curiosité d'un esprit ouvert à tous les courants d'idées, à toutes les religions, à toutes les formes d'art. Mais s'il se fit initier au culte de Mithra, s'il se plût à séjourner en Égypte ou dans les Gaules, il fut surtout séduit par la Grèce. Son grand rêve était de faire revivre le classicisme grec pour en faire l'âme de l'Empire. C'est dans ce dessein qu'il choisit comme lieutenant, Arrien de Nicomédie, un historien qui voulait s'élever jusqu'à la hauteur de Thucydide et comme médecin, Hermogène, un nouvel Hippocrate. C'est dans ce dessein aussi qu'il fit ériger une cité grecque en plein coeur de la Palestine. Ce beau rêve peut très bien être considéré comme l'équivalent politique de l'effort accompli au même moment par les gnostiques sur le plan religieux. Le gnosticisme est bien en un sens du moins, un temple grec érigé sur les ruines du temple de Jérusalem. Ce temple connut d'ailleurs le même sort que la Cité d'Hadrien.

Quel sens convient-il de donner au mot gnostique? Traditionnellement, ce mot servait à désigner les membres des sectes combattues par les grands hérésiologues du deuxième siècle. Mais depuis quelque temps, on parle d'une gnose pré-chrétienne dont Philon le Juif serait le principal représentant. Un tel élargissement du sens du mot gnostique est-il légitime? Nous n'en avons pas à décider ici. Nous reviendrons néanmoins, pour des raisons pratiques, au sens traditionnel du mot: nous n'étudierons que les doctrines des hérétiques.

Qui étaient-ils ces hérétiques? C'était des chrétiens au sens large du terme, c'est-à-dire des gens qui connaissaient la tradition juive, qui avaient entendu parler du Christ, et qui, s'ils interprétaient souvent son incarnation d'une manière trop personnelle, croyaient néanmoins à sa divinité ainsi qu'au caractère extraordinaire de son enseignement.

Mais ces chrétiens vivaient dans la partie la plus hellénisée de l'Empire romain. Valentin était originaire d'Alexandrie; Marcion, du Pont; Bardasane, d'Edesses. Il est donc fort probable que, comme nous le laissions entendre, ils aient été avant tout des penseurs initiés à la philosophie religieuse des Grecs, c'est-à-dire au platonisme et aux religions à mystères. S'ils ont été, comme le soutient Harnack,(01) les premiers théologiens de l'Église, c'est sans doute pour cette raison.

C'est aussi pour cette raison qu'ils se sont opposés violemment à certaines tendances du christianisme orthodoxe alors en formation. Ce christianisme enseignait alors entre autres choses, l'existence d'un Dieu plus puissant que pur, la résurrection des corps et souvent même l'établissement d'un royaume terrestre. C'était des choses inacceptables pour des esprits habitués aux clartés grecques et assoiffés de pureté Platon n'avait-il pas écrit:

«Dieu n'est pas cause de tout, il n'est cause que des biens, il n'est pas responsable des maux.»

Le Christ n'avait-il pas dit: «Mon Royaume n'est pas de ce monde». Les gnostiques furent frappés, plus profondément peut-être que Platon lui-même, par les contradictions inhérentes à notre nature parce que, d'une part, les persécutions, les déracinements massifs qui avaient précédé l'établissement de la paix romaine, leur avaient donné une profonde expérience du malheur et que, d'autre part, la charité évangélique qui les inspirait leur ouvrait les yeux sur la corruption des classes dirigeantes et sur les souffrances des esclaves.

Berdiaev a raison de comparer les gnostiques aux premiers révolutionnaires russes. Il écrit à propos de l'athéisme de ces derniers:

«Les raisons de l'athéisme russe , nous les trouvons d'abord dans une protestation passionnée, indignée contre le mal, la contrainte, les souffrances de la vie; dans la pitié pour les malheureux, les déshérités et les humiliés. Nous avons vu que par compassion, par impossibilité d'admettre la souffrance , les russes se firent athées. Ils se firent athées, refusant d'accepter un créateur qui aurait engendré un monde méchant, imparfait et rempli de douleur. Un tel athéisme offre plus d'une analogie avec la doctrine de Marcion. Mais Marcion supposait que le monde avait pour créateur un dieu méchant: les athées russes, à une période différente de la raison humaine, estiment que Dieu n'existe pas parce que s'il existait, il ne pourrait qu'être méchant.» (02)

Selon Berdiaev donc, c'est pour expliquer le mal que les gnostiques supposent que le créateur est un dieu méchant. Cette opinion est vraie mais en partie seulement. Le dualisme des gnostiques a des causes plus positives. Platon et le Christ leur avaient révélé l'existence du bien, d'un Dieu qui est bon et pur avant d'être tout-puissant et implacable.

Et on peut considérer que c'est pour sauver la transcendance de ce Dieu que les gnostiques attribuent la création à un dieu mauvais, beaucoup plus que pour trouver une explication au mal.

Ce désir de sauvegarder à tout prix la transcendance, la pureté, la bonté de Dieu constitue l'essentiel, l'âme de leur doctrine.

La gnose, nous le verrons, n'est pas autre chose que la connaissance de ce Dieu. Pour pouvoir donner une définition plus complète et plus précise de cette gnose, il faut d'abord souligner que les gnostiques ont fait de larges emprunts aux religions à mystères. (03) Ils leur ont emprunté leur ésotérisme et surtout leur conception de connaissance. Le poème de Dyonisos-Zagreus par exemple, qui était révélé aux initiés de l'orphisme, est plus qu'un simple récit.

C'est une véritable métaphysique exprimée d'une façon allégorique dans un mythe tout à fait semblable à ceux que l'on trouve dans Platon. Les initiés de l'Orphisme avaient en outre accès à d'autres mythes et à des théories de caractère plus scientifique, ce qui leur permettait d'entrer en possession d'un savoir très étendu et très profond. La principale caractéristique de ce savoir, c'est qu'il n'était pas acquis de la façon habituelle mais révélé, qu'il n'était pas communiqué par des dissertations mais par des rites religieux.(04)

C'est aussi qu'il était réservé à des élus, qu'il fallait l'avoir mérité par une naissance heureuse ou par une longue suite de purifications. Il n'est pas surprenant que ce savoir ait été confondu avec le salut lui-même, si , pour y avoir droit, il fallait en quelque sorte être déjà sauvée.

Nous n'avons qu'à remplacer la légende de Dyonisos-Zagreus de l'Orphisme par un poème ayant pour centre un être réel, le Christ, et nous avons déjà une première idée de la gnose. Cela nous permet d'entrevoir que la religion des gnostiques est, comme le dit Harnack, une Théo-Sophie mystérieuse,(05) une métaphysique révélée et une philosophie de visions.

Nous pouvons maintenant proposer la définition suivante: la gnose est une connaissance immédiate de l'Être, contenant en germe une cosmologie, une métaphysique et une morale susceptibles d'être développées dans des poèmes allégoriques. Cette connaissance ne peut être révélée que par le Christ. Elle est la grâce, le salut lui-même. Elle a en outre toutes les caractéristiques du savoir orphique dont nous parlions précédemment.

Pour pouvoir mieux comprendre cette connaissance, la découvrir du dedans, nous pouvons nous mettre en imagination à la place des grands hérétiques du deuxième siècle. Cela est d'autant plus facile pour nous que notre époque n'est pas sans ressembler à la leur. Nietzsche disait déjà des «peuples civilisés» à la fin du siècle dernier:
«Tous les temps et tous les peuples jettent pêle-mêle un regard à travers vos voiles; toutes les coutumes et toutes les croyances parlent pêle-mêle à travers vos gestes.»(06)

N'était-ce pas aussi un peu le cas des hommes du temps d'Adrien? Comme nous, ces hommes étaient pris dans un engrenage politique qui n'était pas à leur mesure, au milieu duquel les voix individuelles n'avaient aucune chance de se faire entendre. Comme nous, ils n'avaient aucune raison sérieuse de croire en un bel avenir. Les points de ressemblance sont très nombreux.

Essayons donc de nous représenter les préoccupation des esprits inquiets de l'Alexandrie des années cent trente après Jésus-Christ. Pendant leurs années d'enthousiasme, ils ont fréquenté plusieurs écoles, ils se sont intéressés aux traditions secrètes de la Grèce et de l'Orient. Ils ont entendu parler de Platon, de Pythagore, de Zoroastre et peut- être même de Bouddha. Mais la variété même de ces doctrines n'a fait que les rendre plus pessimistes.(07) Ils arrachaient un témoignage vivant et ils ne trouvaient que des doctrines...

La grande machine romaine semblait montée pour toujours. Nouvelle contrainte dans un univers déjà suffisamment contraignant par lui-même. Ils se sentaient de plus en plus étrangers dans ce monde. Leur désir d'évasion se faisait de plus en plus pressant. Ils étaient prêts à tout pour échapper à ce destin qu'ils n'avaient pas choisi. Mais il ne faut pas croire qu'ils étaient révolutionnaires à la façon des esclaves romains. Ils connaissaient trop bien les dieux intraitables qui règlent la politique. L'impitoyable nature leur paraissait plus hospitalière que la société.

C'est alors qu'ils ont fait la connaissance de secte nouvelle qui se réclamait d'un certain Jésus dont ils avaient déjà entendu parler mais qu'ils n'avaient pas pris au sérieux, peut-être parce qu'il était juif. Mais cette fois ils le connaissaient à travers les Lettres de saint Paul et l'Évangile de saint Jean. Il les a ainsi conquis. Il leur ouvrait un passage à travers les murs de ce monde.

«Mon Royaume n'est pas de ce monde.»(Jean 18,36) N'enviez pas le monde, ni les choses qui sont dans le monde. Si quelqu'un aime le monde , l'amour du Père n'est pas en lui. Car tout ce qui est dans le monde, le désir de la chair, le désir des yeux et l'orgueil de la vie n'est pas du Père mais est du monde». (Jean 2, 15,16)

Des textes comme ceux-là ne pouvaient que les ravir car loin de les éloigner de la tradition grecque, il les en rapprochaient. À Socrate qui venait de se moquer des craintes que la mort inspirait à Simmias et à Cébés, ce dernier n'avait-il pas répondu:

«Nous sommes des faibles, Socrate. Efforce-toi de nous, réconforter comme tels, en voulant bien supposer toutefois que ce ne sont pas nous les faibles mais un enfant présent en chacun de nous; en te disant aussi que c'est cet enfant qui craint ces sortes de malheur.

-Cet enfant, répartit Socrate, il faut le confier aux soins quotidiens d'un enchanteur et le laisser entre ses mains jusqu'à ce qu'il soit complètement libéré de ses frayeurs.

-Mais où, Socrate, trouverons-nous le parfait enchanteur de ces craintes d'enfant, puisque toi tu t'apprêtes à nous quitter?

-La Grèce est grande, cher Cébès, les hommes de valeur y sont nombreux; il y a aussi de nombreux peuples barbares. Il vous faudra parcourir leurs contrées en quête d'un tel enchanteur n'épargnant ni votre argent, ni vos peines ... » (08)

Ce parfait enchanteur, les gnostiques l'avaient trouvé dans la personne du Christ. Le Christ avait dit: «Je suis la Vérité.» Ils avaient pris cette parole au pied de la lettre. Plus ils approfondissaient sa doctrine, plus ils la mettaient en pratique, plus ils se sentaient sauvés. La vraie connaissance, celle qui est aussi le salut, ils l'avaient enfin trouvée. Ils étaient en elle et elle était en eux.

Comment définir cette connaissance sans la trahir? Elle était avant tout une présence une présence qui n'était pas autre chose que la conscience d'être libre, de ne plus se sentir prisonnier du monde.(09) Les gnostiques étaient devenus des hommes nouveaux. Les lois de ce monde, les lois qui régissent les passions, les lois que dicte la force sous toutes ses formes, n'étaient plus les leurs. Il n'y avait plus de destin pour eux, plus de nécessité ou plus exactement, la nécessité d'airain avait été remplacée par une nécessité d'or pur, par une nécessité surnaturelle.

À un second moment, dirions-nous, leur gnose était la révélation du vrai Dieu. Le vrai Dieu est étranger au monde, profondément inconnu. Il n'a rien de commun avec les dieux païens ni surtout avec le Dieu de l'Ancien Testament. Tous ces dieux ne sont que des puissances parmi les puissances de ce monde. Ce monde n'a rien de divin, il n'a pas été créé par le vrai Dieu mais par quelque puissance inférieure et bornée qui ne connaissait pas ce qu'il y avait au-dessus d'elle.

À un troisième moment, leur gnose était la connaissance de la connaissance et par là, une connaissance de soi-même. Ce savoir, qui était à la fois vie et lumière, n'avait rien de commun avec leurs anciens savoirs qui n'étaient au fond que des reflets des choses du monde. Ces anciens savoirs, ils les avaient acquis par leurs propres moyens. Leur nouveau savoir leur était donné; il était une grâce, il était divin. Et eux aussi, ils étaient divins, eux aussi ils étaient lumière et vie, car autrement comment au-raient-ils pu recevoir la lumière et la vie? Les ténèbres en effet ignorent la lumière. Ils étaient des fragments du vrai Dieu. Leur corps seul avait été créé, ils étaient dans le monde mais ils n 'étaient pas du monde. On voit assez facilement quelle sorte de morale pouvait en résulter. Le corps n'étant qu'une partie du monde, point de foi dans l'action, point d'illusion de se sauver en se conformant à des préceptes extérieurs, point de pharisaïsme! Ascétisme bien sûr, car à quoi bon se préoccuper d'une chose d'emprunt qui n'est pas appelée à ressusciter?

Mais en même temps, tolérance: le corps ayant ses lois propres, qui ne sont pas celles de l'âme, il peut très bien être entraîné dans des démesures sans que l'âme en soit avilie. (10)

Ces trois moments que nous avons distingués pour donner plus de clarté à notre exposé, ne doivent pas nous faire oublier que la gnose est une connaissance unique qui en-ferme bien sur tous les savoirs nécessaires au salut mais qui est plus que la somme de ces savoirs.

À première vue, le profane en matière de théologie ne voit pas très bien quelle différence il peut y avoir entre cette connaissance, qui est aussi libération, et la foi telle qu'elle est définie dans le catholicisme orthodoxe. Dira-t-on que la foi n'est pas un acte de l'intelligence mais un acte de la volonté, qu'elle consiste à donner son adhésion à des vérités qu'on ne comprend pas? Cet-te distinction n'est pas très convaincante. La gnose est justement la reconnaissance d'un Dieu inconnu qui n'a rien de commun avec les dieux que nous croyons connaître à l'aide de la raison naturelle . Elle est essentiellement un consente-ment. Si elle diffère réellement de la foi, c'est sans doute beaucoup plus par la que par le fond.

On pourrait peut-être même dire que la gnose est une foi sans forme extérieure, en ce sens qu'elle est avant tout une expérience du transcendant dont on n'explicite le conte-nu qu'ultérieurement. Le fait que dans les religions gnostiques il n'y a pas de dogme est à ce sujet très révélateur. Et c'est sans doute ce caractère subjectif qui a rendu la gnose si suspecte à l'Église. Irénée disait déjà:

«Cette sagesse, chacun croit l'avoir découverte par lui-même, c'est-à-dire en imagination. De sorte qu'il est convenable selon eux que la vérité soit tantôt dans Valentin, tantôt dans Marcion...Chacun d'eux s'est en effet perverti à tel point, dépravant la règle de vérité qu'il n'est pas troublé de se prêcher lui-même.»(11)

Dans la foi orthodoxe, ce caractère subjectif est très atténué. Cette foi est l'adhésion à des dogmes, à un contenu formulé objectivement. L'expérience ne vient qu'après, quand elle vient. De toute manière, elle n'est pas nécessaire. (12)

On pourrait montrer que la grâce selon la gnose se différencie de la grâce selon la conception orthodoxe d'une façon analogue, c'est-à-dire par la forme plutôt que par le fond. Les gnostiques ne voyaient pas l'utilité des sacrements.(13) Eux qui affirmaient que le monde n'est pas l'oeuvre de Dieu.. comment auraient-ils pu croire que la grâce puisse être communiquée par des signes sensibles? Eux qui croyaient que le social ne valait pas mieux que le monde; comment auraient-ils pu admettre qu'il faille faire partie d'une société pour avoir droit au salut?

Ces réflexions qui, il convient de le répéter, sont celles d'un profane, permettent de comprendre pourquoi Harnack a pu dire que le gnosticisme est «l'hellénisation extrême du christianisme».

Les gnostiques s'opposaient catégoriquement à tout ce qui venait de la tradition juive. Ils voulaient un christianisme universel bien sûr, mais universel par sa pureté et non pas à la façon de l'Empire romain.

«On veut une religion universelle, qui s'adresse non pas à la nationalité des hommes mais à leurs besoins intellectuels et moraux. On consent à reconnaître dans l'Évangile la religion universelle, mais à condition qu'on le sépare de l'Ancien Testament et de la religion de l'ancienne alliance, pour le modeler sur la philosophie religieuse des grecs et l'enter sur le culte et sur les mystères traditionnels.»(14)

Le fait que le Christ était né en Palestine ne signifiait pas que sa religion dût continuer le judaïsme. Le Christ était essentiellement pour eux celui qui révèle le vrai Dieu et non pas le Messie annoncé par l'Ancien Testament. De là leur docétisme. Le Christ avait bien pris la forme d'un esclave, comme il est dit dans les extraits de Théodote, mais cette forme n'était pour lui qu'une apparence. Le Christ n'avait pas souffert réellement. Il n'était pas mort réellement. On a souvent considéré ce docétisme comme absolument inconciliable avec la doctrine de la Rédemption sans se donner vraiment la peine d'en étudier les nuances. Simone Pétrement s'est donné cette peine et elle en est arrivée à cette conclusion:

«Tout le gnosticisme est paradoxe, et c'est ce qu'on ne doit pas oublier pour le comprendre. Avant tout, c'est comme paradoxe qu'il faut comprendre le docétisme, c'est-à-dire cette négation de l'humanité du Christ, qui paraît d'abord être au christianisme tant de force et de valeur. Le docétisme exprime évidemment la volonté de nier l'apparent, l'immédiat: non, il n'a pas souffert; non, il n'était pas homme; non, il n'est pas mort. Mais il faut l'entendre ainsi: tout en souffrant, il n'a pas souffert; tout l'homme qu'il était, il était Dieu; tout en mourant, il n'est pas mort. C'est seulement ainsi qu'on peut expliquer les apparentes contradictions des gnostiques. Marcion, par exemple, enseignait à la fois le docétisme et que le Christ avait réellement souffert.»(15)

Harnack va même jusqu'à nier que les gnostiques aient été docètes:

«Les gnostiques enseignaient qu'en Jésus-Christ, il faut distinguer nettement l'éon céleste Christ et son apparition humaine et attribuer à chacune des deux natures une action distincte. C'est donc la doctrine des deux natures et non le docétisme qui est propre au gnosticisme.»(16)

On a aussi prétendu que les gnostiques, parce qu'ils attachaient une grande importance à la connaissance, étaient portés à sous-estimer l'importance de la Passion. Il y a sans doute du vrai dans cette opinion,(17) mais les remarques de Simone Pétrement nous invitent de nouveau à introduire des nuances:

«C'est la même chose de dire que le Crucifié avait raison, ou de dire que la vérité, le vrai jugement est d'un autre monde.

Vouloir rappeler, comme veulent toujours les gnostiques, que la lumière est d'ailleurs et non d'ici, que nous-mêmes, en tant que nous jugeons vrai, nous sommes d'ailleurs et non d'ici, c'est simplement vouloir maintenir les droits du Crucifié. Le paradoxe entraîne l'affirmation d'une autre réalité. Ce qui échoue ici, réussit ailleurs; il y a deux ordres.

Certains historiens se sont mis l'esprit à la torture pour comprendre comment la croix, selon Valentin, pouvait être appelée une Limite. Ils se sont donné cette raison, que la croix, à cette époque, avait la forme d'un Tau, de sorte que par sa branche supérieure, elle constituait une limite horizontale pour le monde, et par sa branche verticale, le séparait en deux. Ou bien encore, ils ont traduit Stauros, non par croix mais par pieu, palissade. N'est-il pas plus simple de comprendre que la condamnation du juste est vraiment la séparation de deux ordres, la puissance visible d'une part., d'autre part la valeur et la vérité? Vénérer la croix., c'est affirmer qu'il y a deux ordres et, si l'on veut, deux mondes.

L'idée de Valentin est la même qu'exprime Basilide quand il dit que la Passion du Christ «n'a pas eu d'autre but que d'opérer la discrimination des choses auparavant confondues».(18)

Le style gnostique.

Jusqu'à maintenant, nous avons parlé de la gnose proprement dite. Il nous faut maintenant parler des différentes doctrines et d'abord, du style qui les caractérise. Puisque leur savoir leur était révélé, donné, les gnostiques ne pouvaient pas le communiquer à la façon des philosophes. On ne démontre pas l'indémontrable. Dans ces conditions, comment pouvaient-ils s'exprimer pour être universellement compris? Ils connaissaient, nous l'avons dit, les mythes de plusieurs religions. Ne pouvaient-ils pas adapter ces mythes?

«On prit la mythologie grossière de n'importe quelle religion orientale, on transforma des personnages concrets en idées spéculatives et morales comme, «abîme, silence, sagesse, vie«, en conservant même fréquemment les noms sémitiques. On créa ainsi- une mythologie d'abstractions, tandis que les rapports qui unissaient entre elles les idées étaient déterminés par les données que leurs modèles fournissaient. Ainsi se forme un poème philosophique dramatique semblable à celui de Platon, mais incomparablement plus compliqué et où, par conséquent, l'imagination avait une place bien plus considérable.»(19)

Ce style en lui-même nous en dit peut-être plus long sur la gnose que toutes les idées qu'il véhicule. Il rend tout à fait manifeste le besoin d'évasion, le désir d'échapper à la nécessité auquel nous avons fait allusion. Songeons au style des grands stoïciens qui furent les contemporains des gnostiques. L'imagination y est sans cesse.. rappelée à l'ordre, l'économie des moyens y est extrême, les phrases y ont des contours sévères; on sent qu'elles ont été ciselées avec l'attention qu'on accorde aux actions les plus importantes de la vie. Si tel est le style qui traduit la soumission à la nécessité et l'amour de la patrie terrestre, on peut en conclure sans invoquer d'autres raisons que le style des gnostiques exprime des idées contraires. Si l'on peut reprocher au premier d'être trop sévère, trop classique, on peut reprocher au second d'être romantique à l'excès.

Le style des gnostiques est donc en contradiction avec leur pensée. Il révèle la prédominance en eux de l'affectivité alors que leur pensée ne cesse d'affirmer la supériorité de la connaissance pure. Mais il ne faut pas trop s'offusquer de cette contradiction. Elle est la gnose elle-même et elle a de plus le mérite de nous mettre en garde contre la tentation de réduire le gnosticisme à ce qu'on appelle aujourd'hui l'intellectualisme, en donnant au mot le sens de sclérose. Les gnostiques n'étaient pas des spéculatifs mais des mystiques et par suite, leur faiblesse n'est pas la sclérose mais bien plutôt le délire. Il y a eu une scolastique délirante; il y a eu aussi une gnose sclérosée. Mais ce n'est pas une raison pour en conclure que dans la meilleure scolastique, c'était l'élément affectif qui prédominait et que dans la meilleure gnose, c'était l'élément intellectuel.

Quelques systèmes.

Passons maintenant à l'étude des principaux systèmes. Quatre grands gnostiques ont élaboré une doctrine: Basilide et Valentin d'Alexandrie, Bardesane d'Edesses et Marcion du Pont. Nous n'étudierons que les doctrines de Valentin et de Marcion.

La doctrine de Valentin nous est surtout connue par les citations des hérésiologues, par des fragments réunis sous le titre d'Extraits de Théodote, ainsi que par quelques-uns des textes découverts à Nag Hamadi.

Pour mieux marquer la transcendance de Dieu, les Valentiniens l'appellent tantôt le Dieu étranger, tantôt le Dieu lointain, tantôt le Dieu inconnu. Ce Dieu, ils le placent au sommet d'un univers divin appelé Plérôme, ou lieu de la Plénitude. Ce Plérôme est constitué par des éons ou, puissances célestes qui entretiennent entre eux des rapports très complexes. Voici la description que le Père Sagnard donne de ce Plérôme dans son commentaire des Extraits de Théodote:

«La divinité, infinie transcendante se présente à nous comme un "Plérôme" c'est-à- dire une Plénitude faite de puissances hiérarchisées ou Éons siècles.

Ceux-ci émanent successivement par couples de leur Source dans une hiérarchie décroissante qui est pour nous l'expression de cette divinité.

Ces couples, conçus sur le type mâle-femelle, veulent simplement exprimer par leur élément femelle, une qualité inhérente à l'élément mâle, et, de cette façon, ils ne font qu'un.»(20)

Leur ensemble forme l'ogdoade:

·        Père, abîme................................................Pensée, grâce

·        Fils mono gène (intelligence)........................Vérité

·        Logos.........................................................Vie

·        L'homme.....................................................Église

Voilà donc pour le monde divin tel que se le représentaient les Valentiniens. À côté de ce monde divin, et complètement séparé de lui, il y a le monde d'en-bas, le monde des ténèbres. Il est à remarquer que les Valentiniens comme d'ailleurs tous les premiers gnostiques, ne font pas de distinction très nette entre la matière et le monde. Le mauvais ange qui a formé le monde l'a bien formé à partir d'une matière préexistante, mais il n'a pu le faire que par ce que lui-même était ignorant du divin. On s'explique ainsi pourquoi son travail n'a pas rendu la matière plus divin plus lumineuse. Parlant de cette première gnose, H.W. Barth écrit:

«La caractéristique en est le dualisme radical qui, pour la première fois, n'est pas intérieur au monde, mais qui repousse le monde tout entier, le cosmos grec avec ses dieux, comme le monde oriental avec ses planètes, du côté du mal et les sépare d'un Dieu unique, bon et lointain.»(21)

Il s'agit donc d'un dualisme qu'on pourrait appeler transcendantal et non pas d'un dualisme métaphysique ou dualisme des principes. Ce dualisme tel qu'il existe dans Mani, enseigne que le monde résulte du mélange de deux principes, la lumière et les ténèbres, Dieu et la matière. Le dualisme des premiers gnostiques est plus radicale monde pour eux est tout entier du côté des ténèbres mais en même temps, il est moins catégorique, moins définitif: le monde, après tout, a été créé par une puissance sortie du Plérôme. S'il ne l'a pas créé lui-même, Dieu a au moins permis sa création. Le texte suivant montre très bien le caractère ouvert de ce dualisme:

«Il ( le démiurge ) ne connaissait pas celle ( la sagesse) qui opérait par lui. Il croyait créer par sa propre puissance. C'est pourquoi l'apôtre dit:

«Il a été soumis à la vanité du monde, non de son plein gré, mais à cause de celui qui l'a soumis, dans l'espoir d'être délivré lui aussi quand seront rassemblées les semences de Dieu.»(22)

Venons-en à l'homme. Pour expliquer l'existence d'un élément spirituel dans la matière, les Valentiniens ont recours à un mythe qui fait penser à la fois au mythe de Dyonisos-Zagreus, au mythe du Phèdre et au mythe de la chute des anges dans la Genèse.

«Sagesse, émanation la plus éloignée du Père a voulu saisir et comprendre son infini, comme le Fils le saisit.

D'où passion (naissance du mal, perturbation dans sagesse et dans tout le Plérôme) et finalement exclusion de cette pensée ou intention désordonnée, avec son mélange de passions. Cette pensée se cristallise au-dehors et se nomme encore sagesse par simple dédoublement de la première.» (23)

Cette étincelle divine, déchue, tombée dans la matière sous forme de fragment constitue le noyau de l'âme humaine, lequel noyau est appelé tantôt «pneumatikon sperma», tantôt «Xenikon sperma», tantôt «eklekton sperma». À son sujet il faut noter:

a) qu'il n'est pas donné à tous les hommes, comme le mot élu qui sert à le désigner l'indique clairement.

b) qu'il fait partie de la substance divine, qu'il est en quelque sorte incréé, thèse contre laquelle s'indigna l'élément orthodoxe de l'Église.

c) que lui seul est digne de la gnose. Nous reviendrons sur ce troisième point un peu plus loin.

La dite étincelle divine, appelée plus fréquemment âme pneumatique, est recouverte d'une âme psychique, laquelle à son tour est recouverte d'une âme hylique. Il est intéressant de remarquer que ces trois terres correspondent à peu près exactement à ceux que distingue Platon dans le mythe du Phèdre. L'âme hylique correspond au mauvais cheval; l'âme psychique, au bon cheval; l'âme pneumatique, au cocher. Seule l'âme hylique est commune à tous les hommes. L'âme psychique est un peu moins rare que l'âme pneumatique mais elle appartient elle aussi à une catégorie restreinte d'élus. (Chez Platon toutefois, il n'y a pas de semblable répartition.)

Il nous reste à d'aborder la question du salut de ces âmes. La théorie valentinienne du salut repose tout entière sur l'idée de rédemption. Le Christ, lui-même élément pneumatique, s'est incarné. Parce qu'il n'a ni âme psychique, ni âme hylique et qu'il est par conséquent d'une parfaite transparence, il est une condition essentielle à la gnose, au salut. C'est lui qui éveille l'élément pneumatique dans les âmes. Cet éveil, c'est la gnose qui est à la fois libération et connaissance, qui est la véritable naissance dont avait parlé saint Paul.

Mais que deviennent les psychiques et les hylique pendant que les pneumatiques naissent ainsi à la vie éternelle? Les Valentiniens tranchent cette question d'une façon qui, à juste titre, nous semble cavalière, mais qui ne manque pas d'un certain fond de réalité: les psychiques ont droit à un salut mais à un salut inférieur à celui des pneumatiques; les hyliques sont néant, ils restent néant. Cette façon de classifier les êtres aurait été vraiment atroce étouffante, si elle avait pu être appliquée à la lettre Mais en réalité, on a tout lieu de supposer que personne n'était en mesure de dire avec certitude si son voisin ou lui-même appartenait à telle catégorie plutôt qu'à telle autre.

Et même s'il n'en avait pas toujours été ainsi, nous n'aurions pas lieu de nous offusquer outre mesure: certaines de nos catégories psychologiques, tels le refoulement et le complexe freudien, sont beaucoup plus étouffantes que les catégories gnostiques parce que, étant moins générales, elles sont d'un usage beaucoup plus facile.

Il nous reste à parler de Marcion. Marcion était un esprit plus réaliste et par là, peut-être plus profond que Valentin. Il est le seul des grands gnostiques qui eut une influence durable, le seul qui aurait pu donner à l'Église une orientation différente de celle qu'elle a prise. Voici comment Harnack caractérise sa doctrine:

«Une pensée profonde domine le christianisme de Marcion et l'a tenu à l'écart de tout système rationaliste, c'est la pensée que les lois régnant dan s la nature et dans l'histoire, que les actes de la justice ordinaire sont contraires aux actes de la miséricorde divine, et que la foi humble et l'amour du coeur sont l'opposé de la vertu orgueilleuse.»(24)

Il n'est donc pas étonnant que Marcion ait jugé l'Ancien Testament très sévèrement, qu'il soit même allé jusqu'à soutenir que le Dieu bon, le Père que le Christ avait invoqué, ne devait pas être confondu avec Yahvé.

On a toutefois exagéré beaucoup sa sévérité à l'égard de l'Ancien Testament, de manière, croirait-on, à le faire apparaître comme fanatique, ce qu'il n'était vraisemblablement pas. Son exégèse telle qu'elle se présente dans la lettre de Ptolémée à Flora, fait preuve d'un souci des nuances que l'on aimerait retrouver chez tous les hérésiologues:

«Car si la loi n'a pas été donnée par le Dieu parfait lui-même, comme nous l'avons déjà dit, et certainement pas non plus par le diable (ce qu'il n'est même pas permis de dire), le législateur doit être un troisième qui existe à côté de ces deux autres.

C'est le démiurge et le créateur de ce monde tout entier et de tout ce qu'il contient. Parce qu'il est, en son essence, différent des deux autres et se tient au milieu d'eux, on pourrait l'appeler à bon droit l'intermédiaire.

Si le Dieu parfait est bon en son essence, comme il l'est effectivement, (car notre Sauveur a dit qu'il n'y avait qu'un seul Dieu bon, son Père, qu'il a révélé) et si l'être qui est par nature Adversaire est mauvais et méchant, caractérisé par l'injustice, alors celui qui se situe entre le Dieu parfait et le diable, et qui n'est ni bon ni assurément mauvais ou injuste, pourrait à proprement parler être appelé juste, parce qu'il est aussi l'arbitre de la justice qui dépend de lui.»(25)

Source : http://www.franc-maconnerie.org/la-gnose

 

commentaires

Contre Marcion (2)

Publié le 11 Décembre 2012 par Tertullien dans Gnose

XVII. Des œuvres, s'écrient les Marcionites pressés par nos raisons, nous n'en avons qu'une à vous montrer, et elle nous suffit. Notre dieu a racheté l'homme par un merveilleux effet de sa miséricorde. Voilà qui vaut mieux que les chétives et ridicules productions de votre Créateur.

O le dieu vraiment supérieur, dont on ne peut citer aucune oeuvre excellente, à moins qu'elle ne s'applique à l'homme, ouvrage du dieu subalterne! Toutefois je te somme de prouver son existence par les arguments que l'on attend d'un Dieu. Avant tout, montre-nous ses productions: tu nous vanteras ensuite ses bienfaits. Le point principal est de savoir s'il existe. Quelle est sa nature? Cette question n'est que secondaire; l'un se reconnaît aux œuvres, l'autre aux bienfaits. De ce que tu lui assignes la rédemption, son existence ne m'en est pas plus démontrée. Mais son existence une fois attestée, attribue-lui l'honneur de la Rédemption, si lu veux; je n'aurai plus qu'à constater s'il l'a réellement accomplie, parce qu'encore |27  il se pourrait bien qu'il existât sans avoir délivré le genre humain. Je te le demande, lui prêter la rédemption, est-ce établir son existence, puisqu'il pourrait bien exister sans avoir sauvé le monde?

Cette discussion nous a éloignés un moment de la controverse fondamentale qui traitait du Dieu inconnu. Il est suffisamment notoire d'une part qu'il n'a rien créé, de l'autre, qu'il y avait pour lui obligation de créer, enfin de se manifester lui-même par ses œuvres, parce qu'en admettant son existence comme réelle, il aurait dû être connu, et cela dès l'origine du monde. Nous nous sommes appuyés sur ce principe: Il ne convient pas à un dieu de rester caché. Maintenant la nécessité nous ramène à la question première, afin d'en développer les différentes ramifications. Il s'agira d'abord d'examiner par quelle voie ce dieu nouveau s'est fait connaître dans la suite des temps; pourquoi dans la suite des temps, plutôt qu'an berceau d'un monde auquel il était nécessaire en sa qualité de dieu. Il y a mieux. Plus on fait de lui un dieu bienveillant, plus on proclame sa' nécessité; moins par conséquent il a dû se soustraire à nos regards.

Alléguera-t-on pour excuse qu'il n'y avait dans le monde ni motif pour qu'il se manifestât, ni éléments pour apprécier cette manifestation? Assertion mensongère! Ce monde où votre Dieu vient de tomber des nues renfermait alors et l'homme capable de le connaître, et la malice du créateur à laquelle dans sa bonté il devait obvier. Qu'en conclure? Ou il a ignoré l'indispensable nécessité de sa manifestation et les éléments sur lesquels elle s'exercerait, ou il a hésité, ou il a été frappé d'impuissance, ou la volonté lui a manqué. Toutes choses indignes d'un Dieu, et surtout d'un Dieu très-bon. Mais nous montrerons ailleurs la chimère de cette tardive révélation. Qu'il nous suffise de l'indiquer pour le moment.

XVIII. Eh bien! qu'il ait apparu dans ce monde quand il l'a voulu, quand il l'a pu, quand l'heure fatale est |28  arrivée; excusons-le. Probablement il était contrarié dans sa naissance par la marche ascendante de quelque constellation. Les enchantements de je ne sais quelle magicienne, le carré sinistre de Saturne, le triangle malencontreux de Mars, arrêtaient sa conception. Les Marcionites, en effet, sont fort adonnés à l'astrologie. Impudents qui ne rougissent pas même de vivre des étoiles du Créateur! Nous avons à traiter ici de la qualité de la révélation. A-t-il été connu d'une manière honorable? Il s'agit de l'examiner, afin que nous sachions s'il existe vraiment, et que de la dignité de sa révélation sorte la certitude de son existence. Des œuvres dignes d'un dieu prouveront le dieu.

Pour nous, tel est notre principe: nous connaissons Dieu à sa nature, nous le reconnaissons à sa doctrine. La première se constate par les œuvres, la seconde par les prédications. Mais les attestations naturelles manquent à qui la nature fait défaut. Par conséquent votre Dieu aurait dû se révélerait moins par des prophéties, surtout quand il avait à se manifester en face d'un Dieu qui, malgré les œuvres qu'il a faites, malgré les éclatantes prédictions qui l'avaient devancé, avait à peine conquis la foi de l'univers. Comment donc s'est-il révélé? Diras-tu que c'est par des conjectures humaines, indépendantes de sa volonté? Alors déclare impudemment qu'un dieu peut être connu autrement que par lui-même. Mais ici je t'opposerai, outre les exemples du Créateur, la grandeur divine et l'infirmité humaine. Par là lu fais l'homme plus grand que le dieu. Quoi! quand un dieu se cache à dessein, je l'arracherai par ma propre force à ses mystérieuses obscurités, et je le traînerai, quoi qu'il en ait, au grand jour de la lumière? Nous n'ignorons pas cependant, grâce à la triste expérience des siècles, que la débile intelligence de l'homme se forge plus facilement des dieux nouveaux, qu'elle ne se tourne vers le Dieu véritable, déjà manifesté à ses regards par ses œuvres. D'ailleurs, si l'homme se crée des dieux imaginaires, si un Romulus dresse des autels à Consus, un Tatius |29  à Cloacine, un Hostilius à la Peur, un Métellus à Alburne, tout récemment un souverain à Antinous, passons-leur ces ridicules apothéoses: c'étaient au moins des consuls, c'étaient des empereurs. Mais le pilote Marcion, nous le connaissons!

XIX. A la bonne heure, répliquent les Marcionites! Notre dieu ne s'est pas révélé dès le berceau du monde; il ne s'est pas révélé par des œuvres palpables. Mais en vertu de sa propre puissance, il s'est manifesté dans la personne de Jésus-Christ.

Nous consacrerons au Christ et à l'économie de la rédemption un livre particulier, car il est bon de distinguer les matières, afin de les traiter avec plus d'ordre et de développement. Pour le moment, il nous suffira, d'opposer à l'assertion nouvelle la démonstration que le Christ n'est la vivante empreinte d'aucun autre dieu que du Dieu créateur. Je le ferai en peu de mots.

La quinzième année de Tibère, Jésus-Christ daigna descendre du ciel, esprit de salut et de rédemption. En quelle année l'ardente canicule a-t-elle vomi hors du Pont le salutaire météore de l'hérétique, ainsi le veut son système? J'ai estimé cette investigation superflue. Toutefois on est d'accord sur ce point. Cette monstrueuse invention appartient au règne d'Antonin: l'impie a paru sous le monarque pieux. Puisque Marcion le premier a introduit un dieu non avenu jusque-là, dès-lors la vérité est manifeste pour tout esprit raisonnable. Les époques proclament, qu'un dieu, apparu pour la première fois sous Antonin, n'apparut point sous Tibère, par conséquent, que ce n'est pas le Christ qui a révélé le dieu promulgué la première fois par Marcion.

Pour compléter cette preuve, j'emprunterai ce qui suit à nos adversaires eux-mêmes. Marcion a séparé la loi ancienne de la loi nouvelle: voilà son chef-d'œuvre à lui, sa recommandation distinctive. Ses disciples nieront-ils ce qui est écrit au frontispice de leur livre, sorte d'initiation pour |30  les adeptes, d'encouragement pour les initiés, je veux parler des Antithèses ou Oppositions dans lesquelles le maître s'efforce d'établir qu'il y a conflit entre l'Evangile et la loi antique, afin que de la lutte des deux testaments, il infère la diversité des dieux? Ainsi, puisque l'autre dieu de l'Evangile opposé au Dieu de la loi antique, a commencé avec la séparation de la loi mosaïque et de l'Evangile, il est évident qu'avant cette prétendue scission ce dieu était inconnu, sa notion ne datant que de cette époque. J'en conclus que ce dieu ne s'est point manifesté dans la personne d'un christ qui existait déjà avant cette séparation, Où donc a-t-il pris naissance? Dans le cerveau du sectaire. L'Evangile et la loi vivaient dans une harmonie que rien n'avait troublée jusque-là depuis l'apparition du Christ; jusqu'à l'impudence de Marcion. Point d'autre dieu de la loi et de l'Evangile, que le Créateur. La raison proclamait cette vérité; il fallait qu'après un si long intervalle un habitant du Pont vînt faire cette séparation.

XX. Cette preuve, courte et lumineuse, attend de nous un complément pour réduire au silence les vaines clameurs de nos ennemis. On veut que Marcion, loin d'avoir rien innové, en séparant la loi mosaïque et l'Evangile, n'ait l'ait que ramener à son institution primordiale la vérité que l'on avait corrompue. O Christ, maître si patient, tu as pu endurer pendant tant d'années que ta parole fût pervertie jusqu'à ce que Marcion et les siens vinssent à ton secours! «En effet, ils font grand bruit du prince des apôtres et des autres colonnes de l'épiscopat, censurés par Paul, pour n'avoir point marché droit dans les sentiers de l'Evangile.» Mais Paul, encore nouveau dans la grâce, troublé, craignant de courir ou d'avoir couru inutilement dans la carrière où il était novice, conférait pour la première fois avec les apôtres, venus avant lui. Qu'est-ce à dire? Si Paul crut avec l'ardeur d'un néophyte, qu'il y avait quelque chose à blâmer dans les coutumes du judaïsme, c'est-à-dire qu'il fallait accorder l'usage des |31  viandes offertes, il devait bientôt se faire tout à tous pour les gagner tous à Jésus-Christ, juif avec les juifs, observateur de la loi avec ceux qui observaient la loi; toi, interprète mensonger d'une réprimande qui portait seulement sur une conduite que son accusateur lui-même devait adopter, tu la convertis en reproche de prévarication envers Dieu et la sainte doctrine! Nous lisons cependant: «Leurs mains s'étaient jointes» en signe d'unité, et avant de se partager la conquête de l'univers, ils s'étaient concertés sur la promulgation de la même foi et du même Evangile, «De leur bouche ou de la mienne, dit l'apôtre quelque part, c'est toujours le même Dieu qui vous est annoncé.»

---- Mais il parle ailleurs de faux frères, qui se glissent auprès des Galates et cherchent à les attirer à un nouvel évangile?

---- Par l'altération que subissait l'Evangile, il entendait non pas une lâche désertion vers un autre dieu et un autre christ, mais le maintien des observances antiques. Il nous l'atteste lui-même en reprenant ceux qui perpétuaient la circoncision, «et supputaient les temps, les jours, les mois et les années» des cérémonies judaïques, lorsqu'ils ne pouvaient ignorer qu'elles étaient tombées devant les institutions nouvelles du Créateur, abolition signalée d'avance par ses prophètes: «Les prescriptions antiques ont passé, s'écrie Isaïe: voilà que je crée toutes choses nouvelles.... J'établirai mon alliance, mais une alliance différente de celle que j'ai contractée avec vos pères. lorsque je les ai tirés de la terre d'Egypte. Renouvelez-vous dans un renouvellement complet, nous dit Jérémie: pratiquez la circoncision en l'honneur de votre Dieu, mais la circoncision du cœur.»

Voilà quelle circoncision établissait l'apôtre, quel renouvellement il commandait, lorsqu'il interdisait les anciennes cérémonies dont le fondateur avait prophétisé par la bouche d'Osée la prochaine abolition. «Ses joies, je |32  les abolirai, avec ses sabbats, ses solennités, ses néoménies, et toutes ses observances.» Isaïe parle comme Osée. «Vos néoménies, vos sabbats, votre jour solennel me sont en horreur. Mon ame repousse avec dégoût vos veilles, votre jeûne, vos jours de fête.» Si le Créateur avait répudié long-temps d'avance ces rites passagers, dont l'apôtre proclamait le discrédit, la décision de l'apôtre est donc en harmonie avec les décrets du Créateur. Elle atteste invinciblement que le Dieu prêché par lui est le même Dieu dont il faisait respecter les antiques et solennels décrets. Il n'avait pas d'autre pensée quand il censurait ces faux apôtres, et ces frères hypocrites, qui, sans tenir compte de l'Evangile promulgué par l'envoyé du Créateur, sacrifiaient à l'antique alliance que celui-ci avait répudiée, la nouvelle alliance dont il avait prophétisé l'avènement.

XXI. D'ailleurs, si prédicateur d'un dieu nouveau, il travaillait à abolir la loi du Dieu ancien, pourquoi, muet sur le dieu de Marcion, se contente-t-il de proscrire la loi ancienne uniquement? Pourquoi? Parce que la foi au Créateur subsistait. Parce que la loi ancienne devait seule disparaître, comme le Psalmiste l'avait chanté d'avance. «Brisons les chaînes dont ils nous ont enlacés; éloignons de nos têtes le joug qu'ils portaient.» N'a-t-il pas dit encore? «Les nations se sont rassemblées en tumulte et les peuples ont médité des choses vaines. Les princes de la terre ont été debout, les magistrats se sont ligués contre Dieu et son Christ.» Que Paul annonçât un autre dieu, Paul eût-il disputé avec le prince des apôtres sur le maintien ou l'abrogation d'une loi qui n'appartenait point au dieu nouveau, ennemi de la loi antique? En effet, la nouveauté et l'opposition de ce dieu eussent tranché la question de la loi ancienne et étrangère; il y a mieux: jamais la question n'eût été soulevée. Mais non; en promulguant dans le Christ le Dieu de la loi ancienne, on dérogeait à, sa loi: là était le point fondamental. Ainsi, toujours la foi dans le Créateur, toujours la foi dans son |33  Christ; mais les pratiques et la discipline chancelaient. Etait-il permis de manger des viandes offertes aux idoles? fallait-il voiler les femmes? le mariage, le divorce, l'espérance de la résurrection, voilà les questions qui partageaient les esprits; sur Dieu, pas le plus léger débat. Si cette controverse avait été agitée, les épîtres de l'Apôtre en conserveraient des traces, d'autant plus que c'était là le point capital.

Dira-t-on que depuis les apôtres, la vérité sur l'essence divine a été altérée? Passe encore. Mais la tradition apostolique n'a point été altérée là-dessus dans son cours, et de tradition apostolique, on ne peut en reconnaître d'autre que celle qui est aujourd'hui en vigueur dans les Eglises fondées par les apôtres. Or, on ne trouvera aucune Eglise d'origine apostolique qui ne christianise au nom du Créateur. Veut-on qu'elles aient été corrompues dès leur berceau? où les trouvera-t-on intactes? parmi celles qui repoussent le Créateur, sans doute? ---- Eh bien! montre-nous quelqu'une de tes églises d'origine apostolique, et tu nous auras fermé la bouche. Puisqu'il est établi par tous les points que depuis le Christ jusqu'à Marcion, il n'y eut jamais dans la règle de foi à suivre ici d'autre Dieu que le Créateur, nous avons suffisamment prouvé que la connaissance du dieu de l'hérésie naquit avec la séparation de la loi et de l'Evangile. Le principe que nous établissions plus haut a reçu toute sa lumière. Un dieu inventé par l'homme ne mérite aucune créance, à moins que cet homme ne soit prophète, c'est-à-dire qu'il n'y ait rien de l'homme dans son langage. Des paroles, en donne qui veut, Marcion; mais il faut des preuves. Toute discussion est superflue. Démontrer que le Christ n'a fait connaître que le Créateur, et pas d'autre Dieu, c'est repousser l'hérésie par toutes les forces de la vérité.

XXII. Mais comment renverser cet antechrist, si nous nous bornons à la preuve des prescriptions pour arrêter |34  le cours de ses blasphèmes et les détruire? Eh bien! arrivons à la personne même de son Dieu, ou plutôt de cette ombre, de ce fantôme de christ, et examinons-le par l'endroit même où on lui donne la prééminence sur le Créateur. Là aussi se reconnaîtra la bonté divine à des règles invariables. Mais cette boulé, il faut préalablement que je la trouve, que ma main la saisisse, afin qu'elle me serve comme d'introduction à ces règles.

En effet, j'ai beau remonter la chaîne des temps, depuis que les causes et les éléments avec lesquels ce dieu aurait dû coexister, parurent, dans le monde, nulle part je ne l'aperçois agissant comme il aurait dû agir. Déjà triomphaient et la mort, et le péché, aiguillon de la mort, et la malice du Créateur contre laquelle le Dieu bienfaisant avait à lutter. Docile à la première loi de la bonté divine, ne devait----il pas manifester qu'elle était, chez lui inhérente à sa nature, et combattre le mal aussitôt, que le mal demandait un remède? Dans un dieu, les qualités sont essentiellement inhérentes à sa nature, innées, coéternelles. Niez-le: des attributs divins, vous faites des attributs contingents, étrangers, par conséquent temporaires, sans éternité. A ce titre donc, j'ai droit d'exiger de Dieu une bonté éternelle, indéfectible, qui, déposée dans les trésors de son être et toujours prête à agir, devance les causes et les éléments de son action. Il ne suffit pas de les devancer: je veux que, loin de les prendre en dédain, ou de leur faire défaut, elle les embrasse avec ardeur. En second lieu, de même que je demandais il n'y a qu'un moment: Pourquoi ne s'est-il pas révélé dès l'origine des choses? je demanderai encore ici: Pourquoi sa bonté ne s'est-elle pas déployée dès le principe? Quel obstacle s'y opposait? N'avait-il pas à se révéler par sa bienveillance, s'il existait réellement? Etre impuissant sur quelque point! supposition absurde quand il s'agit d'un Dieu, à plus forte raison manquer aux lois de sa nature: si le libre développement de ses facultés est comprimé, elles cessent |35  d'être naturelles. Mais la nature ne connaît ni suspension, ni repos. Qu'elle agisse; qu'en vertu même de son essence elle se répande en bienveillance extérieure; à ce titre, je la déclare existante. Je le demande, comment se condamnera-t-elle à l'inaction, elle pour qui le sommeil est le néant? La bonté, au contraire, est demeurée longtemps inactive dans le dieu de Marcion. Donc une faculté qui a sommeillé des milliers d'années dans une léthargie qui répugne à des qualités inhérentes à la nature, n'est pas une bonté naturelle. Si elle n'est plus naturelle, il m'est impossible de la croire éternelle, ni contemporaine de Dieu. Elle n'est plus éternelle si elle n'est plus naturelle: elle n'a plus de base dans le passé, ni de permanence dans l'avenir. Elle n'a pas existé dès l'origine, et incontestablement elle ne subsistera point jusqu'à la fin; car elle peut aussi bien défaillir un jour qu'elle a déjà défailli dans les siècles précédents.

Puisque la bonté long-temps inactive dans le dieu de Marcion, n'a délivré que récemment l'univers, et qu'il faut s'en prendre à sa volonté plutôt qu'à sa faiblesse, ce double point établi, disons-le, détruire volontairement sa bonté, c'est le comble de la malice. Pouvoir faire du bien et ne pas le vouloir; tenir à deux mains sa bonté captive; assister patiemment à l'outrage sans lui opposer de frein, connaissez-vous malice plus profonde? La prétendue cruauté dont on gratifie le Créateur retombe sur celui qui a aidé ses barbaries par les délais de sa miséricorde. Car le crime appartient à qui, pouvant l'empêcher, l'a laissé commettre. Quoi! l'homme est condamné à mourir pour avoir cueilli le fruit d'un misérable arbuste. De cette source empoisonnée jaillit un déluge de maux et de châtiments. Voilà toutes les générations à venir enveloppées dans la condamnation de leur premier père, bien qu'elles aient ignoré l'arbre fatal qui les a perdues. Et le Dieu bon a pu ne pas le savoir! il a pu le tolérer, alors que s'offrait l'occasion de se montrer d'autant plus |36  miséricordieux, que le Créateur déployait plus de cruauté î Disons-le, il a manifesté une malice profonde, celui qui laissa volontairement l'homme courbé sous le fardeau de sa prévarication, et le monde sous un joug odieux. Quelle idée auriez - vous d'un médecin qui, entretenant avec complaisance une maladie qu'il pourrait guérir, irriterait le mal en différant le remède, afin d'accroître sa renommée, ou de mettre ses soins à l'enchère? Eh bien! flétrissons de la même infamie le dieu de Marcion! Spectateur complaisant du mal, fauteur de la violence, lâche trafiquant de la faveur, traître à la mansuétude, il a été infidèle à la bonté, là où il y avait urgence. Ah! qu'il se fût hâté de venir en aide au monde, s'il était bon par nature plutôt que par un effet du hasard, s'il devait la miséricorde à son caractère plutôt qu'à l'éducation; s'il était le Dieu de l'éternité, et non un imposteur qui commence à Tibère; disons mieux, à Cerdon et à son disciple. Ainsi ce Dieu aura accordé à Tibère ce privilège d'avoir fait apparaître sous son règne la bonté divine sur la terre.

XXIII. J'oppose à Marcion un autre principe. Tout en Dieu doit être naturel et raisonnable. Je somme donc la bonté de se montrer raisonnable. La bonté par essence est si loin de renfermer un principe de désordre, qu'il n'y a point d'autre bien que ce qui est raisonnablement bon. Je dis plus. Le mal, pour peu qu'il renferme de raison, passera plus aisément pour le bien, qu'on n'empêchera le bien, dépourvu de raison, de passer pour un mal. Pour moi, je nie que la bonté du dieu de Marcion porte ces caractères. Mon premier argument, le voici. Il est entré dans le monde pour sauver des créatures qui lui étaient totalement étrangères.

Eh bien! s'écrie-t-on, tel est précisément le caractère et, pour ainsi dire, la perfection de la bonté. Volontaire, spontanée, elle s'épanche sur des êtres étrangers qui n'ont point à la revendiquer comme une dette de famille. Ne reconnaissez-vous pas là cette charité surabondante par |37  laquelle il nous est enjoint d'aimer nos ennemis, et, sous ce nom, des étrangers?

A cela que répondre? Votre dieu a détourné sa face de dessus l'homme dès le berceau du monde. Dès le berceau du monde, il a sommeillé auprès de cette créature étrangère. Cette oisive indifférence est la présomption qu'il n'avait rien de commun avec l'homme. D'ailleurs le précepte d'aimer son prochain comme soi-même a précédé l'obligation d'aimer son ennemi ou l'étranger. Ce précepte a beau être emprunté à la loi antique du Créateur, vous êtes contraint de confesser vous-même que le Christ, au lieu de le renverser, l'a réédifié sur une base nouvelle. En effet, comme il resserre, comme il fortifie l'amour du prochain, l'oracle qui étend ce devoir jusqu'à l'étranger, jusqu'à l'ennemi! Prodiguer une bonté que l'on ne doit pas, est une exagération de la bonté que l'on doit. La bonté que l'on doit vient avant celle que l'on ne doit pas. L'une est obligatoire, fondamentale; l'autre n'est qu'une compagne, une esclave dont on se passe. Or s'il est vrai que le premier motif de la bonté, motif qui n'est autre chose que la justice, l'enchaîne à la conservation et au maintien de son œuvre, tandis qu'elle ne se répand sur l'étranger que subsidiairement et par cette surabondance de justice inconnue aux scribes et aux pharisiens, n'est-ce pas une absurdité révoltante que d'imputer la seconde espèce à qui ne possède pas la première, à une bonté qui n'a pas même la propriété de l'homme, et par conséquent singulièrement restreinte? Je le demande, une bonté singulièrement restreinte, qui n'a pas même en propre un domaine sur qui elle s'exerce, comment a-t-elle pu rejaillir sur l'étranger? Montrez-nous la bonté essentielle; puis, venez nous parler de la seconde. Si aucune démonstration ne peut s'établir sans un ordre et un enchaînement rigoureux, encore moins la raison pourra-t-elle s'en dispenser.

Prêtons-nous cependant à de pareilles exigences. Que |38  la bonté de ce dieu bizarre se meuve dans un ordre inverse; qu'elle commence par l'étranger, puisqu'on l'a imaginé ainsi. Marcion ne se maintiendra pas mieux sur un terrain qui croule d'autre part. En effet, à quelle caractère se reconnaîtra la bonté subsidiaire et applicable à un étranger? Il faudra qu'elle s'exerce sans détriment pour le légitime possesseur. Quelle que soit la bonté, la justice en est la base nécessaire. Tout à l'heure la bonté était raisonnable, quand elle agissait dans les limites de la justice et sur une créature qui lui appartenait. Ici encore, appliquée à l'étranger, elle retient son caractère de sagesse, pourvu qu'elle soit en harmonie avec la justice. Mais, ô la bonté singulière que celle qui débute par la spoliation, et cela en faveur d'un étranger! Qu'infidèle à la justice au profit d'un membre de la famille, elle paraisse encore jusqu'à un certain point raisonnable, on le comprend. Mais s'agit-il d'un étranger, qui n'a pas même droit à une vertueuse bienveillance, je ne vois plus là que violence et désordre. Connaissez-vous en effet rien de plus injuste, rien de plus inique, rien de plus méchant que de secourir l'esclave d'autrui pour l'arracher à son maître, pour l'adjuger à un autre, pour le suborner contre son légitime seigneur? Et dans quelle condition encore? Car voilà le comble de l'infamie; dans le palais de ce même maître; quand on vit de ses munificences; quand on tremble encore sous son fouet vengeur. La loi humaine condamnerait un pareil protecteur. Quel châtiment réserverait-elle au plagiaire?

A ces traits reconnaissez le dieu de Marcion. Audacieux envahisseur d'un monde qui n'est pas à lui, il arrache l'homme à son dieu, le fils à son père, le disciple à l'instituteur, l'esclave à son seigneur, pour faire de l'homme une créature impie, un fils dénaturé, un disciple ingrat, un esclave rebelle. Répondez! Si tels sont les fruits d'une bonté raisonnable, qu'adviendra-t-il de la bonté contraire? Etre baptisé dans une eau étrangère au bénéfice d'un |39  autre dieu, tendre vers le ciel des mains suppliantes au bénéfice d'un autre dieu, être jeté sur une terre étrangère au bénéfice d'un autre dieu, célébrer sur un pain étranger des actions de grâces au bénéfice d'un autre dieu, je ne sache pas de plus monstrueuse impudeur. Quel est donc ce dieu inexplicable dont la bonté pervertit l'homme, dont la protection attire sur le protégé le courroux de l'autre dieu, j'ai mal dit, le courroux du légitime seigneur?

XXIV. Dieu est éternel. Dieu n'agit que par des motifs raisonnables, nous l'avons vu; il aura de plus la souveraine perfection en toutes choses, du moins je l'imagine; car il est écrit: «Soyez parfaits comme votre Père qui est dans les deux.» A l'œuvre donc, Marcion; montre-nous dans ton dieu une bonté parfaite. Quoique nous ayons suffisamment établi l'imperfection d'un attribut qui n'est pas inhérent à la nature, ni conforme à la raison, nous allons confondre ton dieu par un autre ordre d'arguments. Sa bonté ne sera plus seulement imparfaite, mais défectueuse, petite, sans force, mille fois inférieure au nombre des victimes sur lesquelles elle devait se répandre, puisqu'elle ne s'applique point à toutes. En effet, elle n'a pas sauvé la généralité des hommes. Le nombre de ses élus, comparé à celui des Juifs et des Chrétiens qui adorent le Créateur, est imperceptible. Quoi! la majorité du genre humain périt, et tu oses encore attribuer la perfection à une bonté qui ferme les yeux sur cette ruine immense, à une bonté véritable pour quelques favoris, mais nulle pour la plupart des hommes, esclave de la perdition, complice de la mort! Point de salut pour la majorité! Dès-lors ce n'est plus la miséricorde, c'est la malice qui l'emporte. Car l'une sauve et l'autre laisse périr. En refusant au plus grand nombre ce qu'elle accorde à quelques rares élus, sa prétendue perfection éclate à ne secourir pas, beaucoup plus qu'à secourir.

---- Eh bien! je retourne contre le Créateur vos propres |40  arguments. Sa bonté est défectueuse vis-à-vis de la généralité des hommes.

----Tes aveux te condamnent. Tu as proclamé toi-même sa qualité de juge. Tu déclarais par là qu'il y a sage répartition dans sa bonté, et non profusion irréfléchie comme chez le tien. Cela est si vrai que c'est par la bonté seule que tu lui donnes la prééminence sur le Créateur. Ton dieu la possède-t-il exclusivement, dans sa plénitude? Alors elle ne doit manquer à qui que ce soit. Mais que la grande majorité des hommes périsse par sa faute, ne demandons pas à cette circonstance un témoignage accusateur contre lui. L'insuffisance de sa bonté va ressortir de ses élus eux-mêmes, qu'elle ne sauve que dans leur ame, et qu'elle anéantit pour toujours dans une chair qui. chez elle ne ressuscite pas. D'où vient cette moitié de salut, sinon d'impuissance et de défectuosité? Y avait-il pour la bonté parfaite et consommée, une loi plus rigoureuse que de disputer à la mort l'homme tout entier, l'homme tout entier condamné par le Créateur, tout entier réparé par le Dieu très-bon? Autant qu'il m'est possible de sonder des dogmes ténébreux, la chair n'est-elle pas baptisée sous les drapeaux de Marcion? La chair n'est-elle point tenue loin des souillures du mariage? La chair n'est-elle pas déchirée dans les angoisses du martyre? Si l'on impute les prévarications à la chair, l'ame a succombé avant elle. La culpabilité remonte à l'ame: la chair n'est là que comme une esclave destinée à la servir. D'ailleurs la chair, une fois privée de l'ame, est incapable de péché. Il y a donc injustice et par conséquent bonté imparfaite à laisser sous l'empire de la mort, celle des deux substances qui est la plus innocente, une substance qui a failli par soumission plutôt que par choix, dont le Christ n'a pas revêtu la réalité, dans le système de l'hérésie, mais dont il a au moins emprunté selon elle les fantastiques apparences. Par cela même que le Christ s'est montré sous le fantôme de la chair, ne lui devait-il pas quelque honneur? Et l'homme, qu'est-ce |41  autre chose que la chair? C'est à la matière corporelle, et non à l'élément spirituel, que son auteur a imprimé le nom d'homme. «Le Seigneur créa l'homme du limon de la terre,» dit le texte sacré. Ici ce n'est pas l'ame qui reçoit le nom; l'ame vient du souffle divin. «Dieu répandit sur son visage un souffle de vie, et il eut une ame vivante.» Le surnom était juste pour le fils de la terre. «Et il plaça l'homme, poursuit l'écrivain inspiré, dans un jardin de délices.» Tu l'entends, toujours l'homme; ce que Dieu a pétri de ses mains, et non le souffle qu'il lui a communiqué; ici encore la chair, et non l'ame. S'il en est ainsi, quelle insolente audace de revendiquer la plénitude et la perfection pour une bonté qui, fidèle à délivrer l'homme dans sa partie distinctive et caractéristique, est impuissante à le sauver dans ses propriétés générales! Veut-on que la miséricorde par excellence consiste à sauver l'ame uniquement? Qu'arrive-t-il alors? La vie présente, dont nous jouissons, hommes entiers et complets, vaudra mieux pour nous que la vie à venir. Ressusciter en partie, qu'est-ce après tout? Un châtiment plutôt qu'une délivrance. Ce que j'attendais d'une bonté consommée, c'est que l'homme, libéré pour rendre hommage au Dieu très-bon, fût enlevé sur-le-champ au séjour et à la domination du dieu cruel. Mais, ô insensé Marcionite, aujourd'hui encore, la fièvre trouble ta raison. Mille aiguillons déchirent ta chair: les foudres, les guerres, les pestes, et les nombreux fléaux du Créateur, ne sont pas les seules calamités qui t'enveloppent: ses moindres reptiles t'épouvantent. Je suis à l'abri de ses coups, dis-tu; et le dard de l'un de ses insectes te remplit de douleur. Protégé contre lui dans l'avenir, pourquoi ne l'es-tu pas aussi dans le présent, afin qu'il y ait perfection? Bien différente est notre condition, à nous, vis-à-vis de l'auteur, du juge, du souverain offensé du genre humain. Tu préconises un Dieu uniquement bon, mais je te défie d'accorder la bonté parfaite avec un dieu qui n'achève pas ta délivrance. |42 

XXV. Nous avons ramené à trois points essentiels tout ce qui se rattache à la bonté. Elle n'est pas conforme à l'idée de Dieu, attendu qu'elle ne se rencontre ni inhérente à sa nature, ni empreinte de sagesse, ni élevée à la perfection. Loin de là! Elle est cruelle, injuste, et, à ce titre même, indigne de ce nom. Supposons même qu'elle convînt à Dieu! un Dieu que l'on préconiserait pour une honte pareille, que dis-je, un Dieu qui ne posséderait que la bonté, n'existerait pas. Le moment est venu d'examiner ce point: Un Dieu peut-il n'être que bon? faut-il retrancher en lui les qualités qui en dérivent, la sensibilité, l'émotion, choses que les Marcionites interdisent à leur dieu et renvoient honteusement au Créateur, mais que nous autres nous lui reconnaissons, comme des facultés dignes d'un Dieu? Cet examen nous conduira à proclamer le néant d'une divinité qui ne possède pas tout ce qui est digne de la divinité. Puisqu'il avait plu à l'hérésie de mendier à Epicure je ne sais quelle divinité souverainement heureuse, impassible, en garde contre ce qui pourrait altérer son repos aussi bien que le repos d'autrui, et que ce fantôme elle l'a décoré du nom de Christ, car telle est l'invention qu'a rêvée Marcion en écartant de son Christ les sévérités et la puissance du juge, l'hérésie s'est fourvoyée. Elle aurait dû on imaginer un dieu entièrement immobile, plongé dans une stupide langueur; et alors qu'avait-il de commun avec le Christ, importun aux Juifs par sa doctrine, et à lui-même par ses impressions? ou bien le reconnaître à ses affections diverses comme le fils unique du Créateur; et alors pourquoi demander au troupeau d'Epicure une chimère aussi inutile à Marcion qu'aux Chrétiens! En effet, voilà qu'un dieu tranquille autrefois, longtemps peu soucieux de révéler son existence par la production la plus indifférente, sort de sa langueur après tant de siècles d'immobilité, se prend de compassion pour la délivrance de l'homme et s'ébranle dans sa volonté. Accessible à cette volonté nouvelle, ne |43  nous autorise-t-il pas à conclure qu'il est soumis à toutes les autres affections? Y-a-t-il volonté sans désir qui l'aiguillonne? La volonté marche-t-elle sans quelque sollicitude? Citez-moi un être raisonnable qui veuille une chose qu'il ne désire pas, qui la veuille et la désire, sans que ces mouvements de l'ame entraînent les soins et la préoccupation? De ce que le dieu improvisé a voulu, a convoité le salut de l'homme, il s'est suscité à lui-même des embarras, il en a suscité à d'autres. Si Epicure dit non, Marcion dit oui. En effet, il a soulevé contre lui l'élément que sa volonté, que ses désirs, que ses sollicitudes ont combattu, soit le péché, soit la mort; surtout il a tourné contre lui l'arbitre du péché et de la mort, le maître de l'homme, le Créateur. Poursuivons. Point d'œuvre qui s'accomplisse sans jalousie, sinon là où manque l'adversaire. En voulant, en convoitant, en prenant à cœur le salut de l'homme, il a jalousé et le rival qu'il dépouille à son propre bénéfice, et les chaînes de la victime qu'il affranchit. Avec la jalousie arrivent contre l'objet qu'elle jalouse, la colère, la discorde, la haine, le dédain, le refus, l'outrage, ses auxiliaires inséparables. Si tel est le cortège de la jalousie, la jalousie Je traîne avec elle dans la délivrance de l'homme. Or la délivrance de l'homme est l'acte d'une bonté qui ne pourra agir sans les sentiments et les affections qui la dirigent contre le Créateur. Autrement, déshéritez-la de ses sentiments et de ses affections légitimes, vous la proscrivez comme désordonnée et irraisonnable.

Nous développerons avec plus d'étendue cette matière quand il s'agira du Créateur et des reproches qu'on lui adresse.

XXVI. Pour le moment il suffira de démontrer qu'attribuer une bonté unique et solitaire à un dieu, en lui refusant tous les autres mouvements de l'ame que l'on érige en crime dans le Créateur, c'est précisément énoncer sa perversité. Il faut à Marcion un dieu sans jalousie, sans colère, sans condamnation, sans châtiment, puisqu'il ne s'assied |44  jamais sur un tribunal de juge. Mais alors, que deviennent et la sanction de ses lois, et cette sagesse dont on fait tant, de bruit? Etrange dieu que celui qui établirait des préceptes dont il ne garantirait pas l'observation! un dieu qui défendrait le crime et laisserait le crime impuni, parce qu'il manquerait de l'autorité nécessaire pour le frapper, étranger qu'il serait à tout sentiment qui éveille la sévérité et la correction! En effet à quoi bon défendre des prévarications qu'il ne pourra venger une fois commises? Il y aurait eu nulle fois plus de sagesse à ne pas défendre ce qu'il ne peut, châtier, qu'à laisser sans vengeance l'infraction de sa loi. Il y a mieux. Il a dû permettre l'iniquité sans détour: dans quel but prohiber, quand on n'a ni l'intention, ni la force de punir? On permet tout bas, ce que l'on interdit sans châtiment. Ensuite on n'interdit que ce qui déplaît. Par conséquent le comble de l'insensibilité serait de ne s'offenser pas de ce qui déplaît, quand l'offense se trouve en contravention avec une volonté, frustrée dans son attente. Ou bien non; il s'offense, donc il doit s'irriter; il s'irrite, donc il doit se venger. Car la vengeance est fille de la colère; la colère est la solde de l'offense; J'offense, nous venons de le dire, est la transgression de la volonté législatrice. Mais dans le système que nous combattons, Dieu ne punit pas, donc il ne s'offense pas; il ne s'offense pas, donc il n'y a pas transgression de sa volonté quand ou a fait ce qu'il a interdit. J'irai plus loin. On ne pèche qu'en conséquence de sa volonté. Y a-t-il contravention là où il n'y a point d'offense? Ou bien si vous faites consister soit la vertu, soit la bonté divine, à ne vouloir pas, à interdire même, sans toutefois s'émouvoir jamais de la transgression, vous m'autorisez à conclure que s'opposer au crime c'était n'y être pas insensible, et que l'indifférence n'arrive point après sa consommation, quand on s'occupait à le prévenir. Par la simple exposition de sa volonté, Dieu a prononcé un interdit. N'est-ce pas là juger? En exprimant ce qu'il veut, par conséquent en |45  défendant, il a jugé qu'il fallait s'abstenir: il a condamné le crime qu'il interdisait. Donc il juge. S'il est indigne d'un Dieu de juger, ou s'il ne lui convient de juger qu'autant qu'il condamne et défend, il ne lui convient pas davantage de punir le prévaricateur. Rien au contraire de plus antipathique à sa nature que de laisser dans le discrédit les défenses qu'il a imposées. Pourquoi cela? d'abord, n'importe la loi ou la sentence, il doit lui assurer le respect par quelque sanction, et contraindre l'obéissance par la crainte. Ensuite la chose qu'il n'a pas voulue, et qu'il a défendue en ne la voulant pas, est nécessairement son ennemie. Or, que Dieu épargnât le mal, cette détestable connivence serait plus honteuse que l'animadversion, surtout quand il s'agit d'un Dieu exclusivement bon, qui ne peut conserver son caractère qu'à la condition d'être l'ennemi du mal, d'aimer le bien par haine du mal, de protéger le bien pour extirper le mal.

XXVII. Mais non; d'une part, il juge le mal en ne le voulant pas; il le condamne en l'interdisant: de l'autre, il l'autorise en ne le réprimant pas, et l'absout en ne le punissant pas. O dieu prévaricateur de la vérité! dieu assez insensé pour abroger lui-même sa loi! il craint de condamner ce qu'il accuse; il craint de haïr ce qu'il désapprouve; il permet après l'événement ce qu'il a détendu auparavant. Il se contente de déclarer sa haine; mais de justifier son éloignement par des actes, ne le lui demandez pas. Une pareille bonté n'est qu'un rêve, toute cette doctrine qu'un fantôme, la loi qu'un puéril épouvantait, une sauve-garde assurée pour le crime. Écoutez, pécheurs, et vous tous qui ne l'êtes pas encore, écoutez, afin d'apprendre à le devenir. On a inventé à votre usage un dieu plus commode, un dieu qui ne s'offense pas, qui ne s'irrite pas, qui ne se venge pas; un dieu dans l'enfer de qui aucune flamme n'existe; un dieu qui ne possède contre vous ni lamentations, ni grincements de dents, ni ténèbres extérieures; un dieu qui ne connaît d'autre |46  sentiment que la bonté, qui défend le crime, il est vrai, mais seulement par forme et dans le texte de sa loi. A vous liberté pleine et entière. Souscrivez, si vous le trouvez bon, une vaine formule de soumission et d'hommage afin de feindre le respect; pour de la crainte, il n'en veut pas.

Telle est en effet la bannière qu'ont arborée les Marcionites. Ils se vantent de ne pas craindre leur dieu. La crainte, s'écrient-ils, passe pour le mauvais principe; à l'autre, il ne faut que l'amour. Insensé, tu l'appelles ton seigneur, et tu lui refuses l'hommage de la crainte! Réponds-moi. Le nom même de puissance peut-il aller sans la crainte? Mais comment aimeras-tu sans craindre de ne pas aimer? Tu ne le reconnais donc ni pour un père que l'on aime pour ses bienfaits et que l'on craint pour sa puissance, ni pour un légitime seigneur dont on chérit la bienveillance, dont on redoute la domination? Va, c'est ainsi qu'on aime les usurpateurs. Pour eux, on ne les craint pas. On ne craint qu'une autorité légitime et habituelle. On peut même aimer une autorité illégitime, elle repose sur les connivences plutôt que sur la loi, sur l'adulation plutôt que sur la puissance. Quelle adulation plus forte que de fermer les yeux sur le crime? Cours donc, toi qui ne crains pas Dieu parce qu'il est uniquement bon, cours te livrer sans remords à la fougue impétueuse de tes passions! Car tel est le bien suprême auquel aspirent ici-bas ceux qui ne craignent pas le Seigneur. Pourquoi ne pas te mêler à l'enivrement solennel d'un cirque idolâtre, aux jeux sanglants de l'arène, aux infâmes représentations du théâtre? La persécution est ouverte. Un prêtre t'attend au pied de l'idole et l'encensoir à la main. Hàte-toi: rachète ta vie par un désaveu. -----Moi, t'écries-tu, moi, un vil apostat! ---- Tu crains donc de pécher; mais par là même, qu'as-tu prouvé? Ta frayeur de celui qui a dit: «Tu ne pécheras point.»

L'extravagance est plus complète encore, si portant |47  dans ta conduite le même renversement d'idées que ton dieu dans ses ordonnances, lu respectes des lois dont il ne venge pas l'infraction. Mais afin de mettre en lumière tout le néant de ce système, demandez-leur ce qu'ils font du prévaricateur au jour du jugement? Il sera chassé de la présence divine, répondent-ils. Mais cette expulsion n'est-elle pas une sentence? Jugement, condamnation, tout est dans ce bannissement, à moins que par hasard le pécheur ne soit banni que pour être sauvé, comme semblerait l'exiger un Dieu uniquement bon. Mais être banni, qu'est-ce autre chose que d'être dépossédé du bien que l'on aurait obtenu sans la volonté qui repousse? Il ne sera donc repoussé que pour perdre le salut: sentence qui ne peut émaner que d'un maître qui s'irrite, qui s'offense, qui poursuit le crime. J'ai nommé le juge.

XXVIII. Mais enfin, qu'adviendra-t-il de ce coupable ainsi chassé? ---- Les flammes du Créateur lui serviront de refuge. ---- Ainsi, le dieu de Marcion n'a pas même un seul élément à lui, ne l'eût-il préparé d'avance que pour y reléguer loin des tortures les violateurs de sa loi, sans être contraint de les livrer aux tourments du Créateur. Et le Créateur, que fera-t-il de cette proie? il lui ouvrira, j'imagine, un abîme de soufre, vaste et profond comme ses blasphèmes; à moins que peut-être un dieu jaloux n'épargne les transfuges de son antagoniste. O dieu pervers sur tous les points, partout convaincu de démence, vain dans chacune de ses opérations! Dès qu'on l'approche, tout croule sous la main, et son essence, et sa nature, et ses créations, et sa sagesse, tout, jusqu'au sacrement de sa foi.

En effet, à quoi bon le baptême dans ce culte? Y verrai-je une rémission des péchés? Comment remettre les péchés, quand on est impuissant à les retenir? Pour les retenir, il faudrait châtier. La résurrection après la mort? Comment arracher la victime aux bras de la mort, quand on ne l'a pas enchaînée à la mort? Pour l'enchaîner, il |48  fallait la condamner originairement. Une régénération de l'homme? Mais on ne régénère que quand on a engendré. Point de réitération à qui n'a pas agi une première fois. La réception de l'Esprit saint? Comment conférera-t-il l'Esprit saint, celui qui n'a pas donné l'ame dans le principe? L'ame est, en quelque façon, le complément de l'esprit. Que fait-il donc? Il marque de son signe l'homme dont l'empreinte divine n'a jamais été brisée chez lui; il lave dans son baptême l'homme qui n'a jamais contracté de souillure chez lui; enfin, dans ce sacrement, où réside le salut tout entier, il plonge une chair déshéritée du salut. Demandez à l'agriculteur d'arroser une terre qui ne lui rapportera aucun fruit, il s'en gardera bien, à moins d'être aussi insensé que le dieu de Marcion. Pourquoi donc imposer à une chair si faible ou si indigne, le fardeau ou la gloire d'une si grande sainteté? Mais que dire de l'inutilité d'une loi qui sanctifie une ame déjà sainte? Encore un coup, pourquoi charger une chair faible? Pourquoi orner une chair indigne? Pourquoi ne pas récompenser par le salut cette faiblesse qu'on écrase, cette indignité qu'on embellit? pourquoi frustrer la chair du salaire de ses œuvres en l'excluant du salut? pourquoi, enfin, laisser mourir avec elle l'honneur de la sainteté?

XXIX. Le dieu de Marcion ne reçoit au baptême que des vierges, des veuves, des célibataires ou des personnes mariées et qui se séparent comme si tous ceux-ci n'étaient pas le fruit de l'union conjugale. Cette institution a son origine apparemment dans la réprobation du mariage. Examinons si elle est juste; examinons-la, non pas pour rabaisser, à Dieu ne plaise, le mérite de la chasteté avec quelques Nicolaïtes, apologistes de la volupté et de la luxure; mais comme il convient à des hommes qui connaissent la chasteté, l'embrassent, la préconisent, sans toutefois condamner le mariage. Ce n'est pas un bien que nous préférions à un mal, mais un mieux que nous préférons à un bien. En effet, nous ne rejetons pas le fardeau du |49  mariage, nous le déposons. Nous ne prescrivons pas la continence, nous la conseillons. Libre à chacun de suivre le bien ou le mieux, selon le degré de ses forces; mais nous nous déclarerons les intrépides défenseurs du mariage, toutes les fois que des bouches impies le flétriront: du nom d'impureté, afin de diffamer par là le Créateur qui a béni l'union de l'homme et de la femme dans des vues honnêtes, pour l'accroissement du genre humain, comme il a béni le reste de la création qu'il a destinée à des usages bons et sains. Condamnera-t-on les aliments, parce que trop souvent, apprêtés à grands frais, ils excitent la gourmandise? Faudra-t-il renoncer aux vêtements, parce que plus riches ils enflent d'orgueil par le luxe? De même, les rapports du mariage ne seront pas repoussés avec mépris par la raison que l'ardeur des sens s'y enflamme. Il y a une grande différence entre la cause et la faute, entre l'usage et l'excès. Gardons l'usage; mais l'abus, réprouvons-le, selon l'intention primitive du législateur lui-même qui, s'il a dit d'une part: «Croissez et multipliez,» de l'autre, a rendu cet oracle: «Tu ne commettras point d'adultère; ---- Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain; ----- Seront punis de mort l'inceste, le sacrilège et ces passions monstrueuses qui précipitent l'homme sur l'homme et sur les animaux.»

Mais si des bornes sont imposées au mariage, qu'une sagesse toute spirituelle, émanée du Paraclet, limite chez nous à une seule union contractée selon le Seigneur; c'est que la même autorité qui avait jadis lâché les rênes les a resserrées aujourd'hui. A la main qui avait déployé la voile de la retenir. A qui avait, planté la forêt de l'abattre; enfin, à qui avait semé la moisson de la recueillir. La même bouche qui avait dit autrefois: «Croissez et multipliez,» dira aujourd'hui: «Il faut que ceux qui ont des épouses soient comme s'ils n'en avaient point.» La fin appartient à celui qui a fait le commencement; toutefois abat-on la forêt parce qu'elle est coupable? Le |50  laboureur coupe-t-il la moisson pour la punir? Point du tout: la forêt, la moisson ont accompli leur temps. De même, les devoirs du mariage admettent les réserves elles sacrifices de la tempérance, non pas qu'ils soient criminels en, eux-mêmes, mais comme une moisson mûre et bonne à cueillir, destinée à relever la chasteté elle-même qui se plaît à vivre de privations. Voilà pourquoi, alors que le dieu de Marcion réprouve le mariage comme un crime et une œuvre d'impudicité, il agit au détriment de la chasteté qu'il semble favoriser. En effet, il en détruit la matière. Anéantissez le mariage: plus de tempérance. Otez la liberté, il n'y a plus d'occasion de manifester la continence. Certaines vertus s'attestent par leurs oppositions. Pareille «à la force qui se perfectionne dans la faiblesse,» la chasteté qui se reconnaît a la faculté de faire le contraire. Enfin, qui méritera la gloire de la continence, si on lui enlève ce dont elle doit s'abstenir? Met-on un frein à la gourmandise dans la famine? Répudie-t-on le luxe dans l'indigence? Enchaîne-t-on la volupté dans la mutilation de la chair? Poursuivons; conviendrait-il bien à un dieu très-bon d'arrêter la reproduction du genre humain? J'en doute fort. Comment sauvera-t-il l'homme à qui il défend de naître, en supprimant ce qui lui donne naissance? Comment déploiera-t-il sa miséricorde sur un être que sa volonté retient dans le néant? comment aimera-t-il celui dont il n'aime pas l'origine?

Mais j'entends; il craint l'excès de la population, de peur d'avoir à se fatiguer en rachetant un plus grand nombre d'hommes; il craint qu'il y ait plus d'hérétiques, et que des Marcionites il ne vienne des Marcionites encore mieux constitués que leurs pères. Va, ce Pharaon qui tuait les nouveau-nés ne sera pas plus barbare. L'un enlève les âmes, l'autre ne les donne pas; l'un arrache la vie, l'autre ferme les portes de la vie. Des deux côtés, égal homicide: c'est toujours un homme que l'on immole; celui-ci, après qu'il est né, l'autre, au moment de naître. |51  Dieu de l'hérésie, si tu entrais dans les plans de la sagesse du Créateur, tu lui rendrais grâces d'avoir béni l'union de l'homme et de la femme. C'est à elle que lu dois ton Marcion.

XXX. Assez sur le dieu de Marcion. Notre définition de l'unité divine, son essence, ses attributs prouvent indubitablement qu'il n'existe pas. Tout cet opuscule roule sur ce point. Si nos démonstrations paraissent insuffisantes à quelque lecteur, qu'il s'attende à en trouver le développement en son lieu, ainsi que l'examen des passages des Ecritures sur lesquels s'appuie Marcion»

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Contre Marcion (1)

Publié le 11 Décembre 2012 par Tertullien dans Gnose

 

LIVRE PREMIER.

I. Nous avons déjà combattu autrefois les dogmes de Marcion; ce sectaire ne l'ignore pas. Voici une nouvelle attaque qui naît de l'ancienne. J'avais refondu dans un travail plus complet cet opuscule lui-même, parce que je l'avais d'abord écrit à la hâte. J'ai perdu ce second traité par l'infidélité d'un chrétien, notre frère alors, apostat depuis, qui, après avoir dérobé mon manuscrit avant qu'il fût en état, le répandit dans le public, tout chargé encore des fautes qu'il y avait laissées. Des corrections étaient devenues nécessaires. J'ai pris occasion de ces changements pour y faire quelques additions. Ainsi, cet ouvrage remanié à diverses reprises, le troisième aujourd'hui et désormais l'unique, anéantit les publications précédentes. J'ai dû en avertir à la tête de cet opuscule, pour que l'on ne soit pas surpris de rencontrer çà et là quelques différences.

La mer qui s'appelle Pont-Euxin (c'est-à-dire la mer hospitalière), a reçu par une ironie de mot un surnom que dément sa nature. Ne croyez pas que sa position géographique la rende plus favorable aux navigateurs. Elle s'est éloignée |2  de nos plages civilisées comme si elle avait honte de sa barbarie. Les peuples les plus féroces l'habitent, si toutefois c'est l'habiter que d'y vivre errants dans des chars. Point de demeure fixe! Des habitudes brutales, la promiscuité des femmes, des voluptés grossières et sans voile. Leur arrive-t-il de cacher leurs plaisirs dans la solitude? le carquois dénonciateur est suspendu au joug pour écarter d'indiscrets témoins. Ils ne rougissent pas de ces armes accusatrices. Ils égorgent leurs pères pour se nourrir de leur chair qu'ils mêlent à celle des animaux. Malheur à qui termine ses jours par une mort naturelle, sans emporter l'espoir d'être dévoré par les siens! la malédiction pèse sur son trépas. Là les femmes sont étrangères à tous les sentiments de pudeur propre à leur sexe. Les mères refusent leurs mamelles à leurs enfants. Au lieu d'une quenouille, la hache; au lieu du mariage, les rudes exercices de la guerre. Le ciel lui-même est de fer dans ces régions sauvages. Jamais de jour lumineux; un soleil tardif et ne se montrant qu'à regret; pour atmosphère de sombres vapeurs; pour toute saison, l'hiver; tout vent est pour eux aquilon. Les liquides ne recommencent à couler qu'à l'aide de la flamme; le cours des fleuves est enchaîné par les glaces; les montagnes grandissent sons les neiges qui s'y amoncellent. Partout la torpeur, l'engourdissement, la mort. En ces lieux il n'y a d'ardent que les passions féroces. Aussi la scène tragique a-t-elle emprunté à ces lieux sinistres foutes ses tragédies, les sacrifices de la Tauride, les amours de Colchos, les tortures du Caucase. Mais parmi les monstrueux enfantements de celle terre, la production la plus monstrueuse, c'est Marcion. Marcion! plus farouche que le Scythe, plus inconstant que l'Hamaxobien, plus sauvage que le Massagète, plus audacieux que l'amazone, plus ténébreux que l'ouragan, plus froid que l'hiver, plus fragile que la glace, plus fallacieux que l'Ister, plus abrupte que le Caucase. Faut-il s'en étonner? Le sectaire poursuit de ses blasphèmes le vrai Prométhée, le Dieu |3  tout-puissant. Oui, Marcion, tu es plus odieux que les stupides enfants de cette barbarie. En effet, montrez-moi un castor aussi habile à mutiler sa chair que l'impie destructeur du mariage. Quel rat du Pont est armé de dents aussi incisives que le téméraire qui ronge l'Évangile? Contrée malheureuse, ton sein a vomi une bête plus chère aux philosophes qu'aux disciples du Christ. Le cynique Diogène, sa lanterne à la main, cherchait autrefois un homme en plein midi. Aujourd'hui Marcion, après avoir éteint le flambeau de sa foi, a perdu le Dieu qu'il avait trouvé. Que nos dogmes aient été les siens, ses disciples ne le nieront pas; ses lettres d'ailleurs sont là pour l'attester. En faut-il davantage pour le proclamer hérétique, puisque, déserteur de ses croyances passées, il a embrassé des opinions qu'il ne professait pas d'abord? En effet, plus la foi première était véritable, plus l'hérésie est flagrante dans les maximes qu'on lui substitue. Mais cet argument nous l'emploierons ailleurs contre l'hérésie; car il est facile de la convaincre sans même entrer dans l'examen de sa doctrine, en se contentant de lui opposer la prescription de la nouveauté. Aujourd'hui toutefois, nous voulons descendre dans l'arène. Ecartant d'abord l'arme trop expéditive de la prescription qui, invoquée partout, annoncerait de la défiance de notre part, nous commencerons par exposer les principes de notre antagoniste, afin que l'on sache sur quel terrain va s'engager la lutte.

II. Brisant son navire contre le double écueil du Bosphore, le pilote du Pont imagine deux dieux, un Dieu qu'il n'a pu nier, c'est-à-dire le Dieu créateur, le Dieu des chrétiens, et un autre dont il ne démontrera jamais l'existence, le dieu de Marcion. Déplorable invention de l'orgueil! L'Evangile parle d'un arbre bon et d'un arbre mauvais: «Un arbre bon, est-il dit, ne peut produire de mauvais fruits, ni un arbre mauvais en produire de bons.» L'oracle divin applique aux hommes et non à des dieux opposés, cette |4  comparaison qui signifie simplement que d'une ame fidèle, et d'une foi pure, ne peuvent sortir des œuvres mauvaises, pas plus que des œuvres bonnes d'une foi ou d'une ame dépravée. Que fait Marcion? impuissant comme la plupart des hommes, et surtout comme les sectaires, à résoudre ce problème: D'où vient le mal? les yeux affaiblis par les efforts même d'une curiosité orgueilleuse, et arrêté dès le premier pas devant cette parole du Créateur: «Je suis celui qui envoie les maux;» le voilà qui se confirme dans ses fatales croyances, se laisse persuader par des arguments qui ne manquent jamais de persuader les arides les plus perverses, et applique audacieusement au Dieu créateur cette comparaison évangélique d'un arbre produisant de mauvais fruits, c'est-à-dire le mal. Mais quel autre dieu répondra à l'autre terme de la similitude? Il imagine je ne sais quelle autre substance, d'une bonté sans mélange, opposée aux dispositions du créateur, divinité nouvelle et étrangère, qui s'est révélée récemment dans son christ. C'est ainsi qu'il corrompt la masse de la foi par le mauvais levain de l'hérésie. Un nommé Cerdon, père de ce scandale, le revêtit de sa première forme. Les aveugles! ils s'imaginèrent qu'il leur était plus facile d'entrevoir deux divinités, eux qui n'avaient pu en contempler une seule dans sa plénitude! on sait qu'un flambeau unique se peint double à des yeux malades. Ainsi, l'un de ces dieux que le sectaire était contraint d'avouer, il l'anéantit en lui attribuant tout le mal. A l'autre qu'il élève péniblement sur un vain échafaudage, il confie le gouvernement du bien. Sur quel ressort a-t-il établi ces deux natures1 rivales? Notre réfutation l'apprendra.

III. Le fond de la dispute, la dispute tout entière est une question de nombre. «Est-il permis d'introduire deux divinités?» Nous connaissions déjà les libertés de la poésie, les libertés de la peinture. Nous en avons de nouvelles, les libertés de l'hérésie. Mais la vérité chrétienne a prononcé en termes clairs: «Si Dieu n'est pas un, Dieu |5  n'est pas.» Il y aurait un moindre blasphème à nier son existence qu'à défigurer sa nature. Voulez-vous avoir la certitude invincible de son unité? Cherchez quel il est, et vous trouverez qu'il ne peut être autrement. Tout ce que l'intelligence humaine peut saisir de l'essence divine je le réduis à ces termes simples, expression universelle de la conscience de tous: Dieu est l'être souverainement grand, nécessairement éternel, incréé, sans principe, sans commencement, sans fin. Telle est la nature de l'éternité, qu'elle constitue le Dieu souverainement grand. Ce que je dis de son éternité, ne convient pas moins à ses autres attributs, l'idée de Dieu emportant avec elle là perfection la plus absolue dans l'essence, dans la compréhension, dans la force, dans la puissance. L'esprit humain adhère partout à ces principes; car nul ne peut refuser à Dieu la suprême grandeur sans l'abaisser par là même au-dessous d'un rival, de sorte que retrancher quelque chose à Dieu, c'est le nier., Cela établi, examinons quelle sera la loi constitutive de l'être souverain. Sa loi? C'est que tout s'incline devant lui, c'est qu'il n'y ait à côté de sa grandeur aucune grandeur voisine. Placez en face de lui un second être doué des mêmes attributs, vous lui donnez un égal; dès que vous lui créez un égal, vous anéantissez la loi de son être qui exclut toute concurrence avec cette majesté souveraine. L'être souverainement grand doit par conséquent demeurer unique et sans rival, sous peine de s'abdiquer lui-même. Il n'a d'autre mode d'existence que le principe inviolable de son être, l'unité absolue. Puisque Dieu est l'être souverainement grand, la vérité chrétienne l'a donc bien défini, quand elle a rendu cet oracle: «Si Dieu n'est pas un, Dieu n'est pas.» Qu'est-ce à dire? serait-ce que nous doutions de l'existence de Dieu? non sans doute; mais, dans notre ferme confiance qu'il est l'être souverainement grand, nous nous écrions: «A moins d'être un, Dieu n'existe pas.» Dieu sera donc unique. Point de |6  dieu, s'il n'est l'être par excellence; point d'être par excellence, s'il n'exclut tout rival; point d'être sans rival, s'il n'est unique. Tourmentez-vous tant qu'il vous plaira dans vos laborieuses conceptions. Pour étayer la majesté débile de votre dieu, il lui faudra comme attribut nécessaire et essentiel l'éternité avec la souveraine grandeur. Or, je vous le demande, le moyen que deux êtres souverainement grands subsistent à la fois, quand l'essence de l'être souverainement grand n'admet point d'égal, et qu'à Dieu seul appartient cette sublime prérogative!

IV. Vous vous trompez, s'écrie-t-on! Deux êtres souverainement grands peuvent subsister à la fois, mais distincts et confinés chacun dans ses limites. Puis, avec la puérile persuasion que les choses divines se comportent comme les choses humaines, on allègue les royautés de la terre, royautés nombreuses et pourtant souveraines dans les contrées où elles s'exercent. Prêtons-nous à un pareil raisonnement. Qui empêche dès-lors de faire intervenir, je ne dis pas un troisième ou un quatrième dieu, mais autant de dieux que la terre compte de rois? Ne l'oublions pas! il s'agit ici de Dieu, dont l'attribut essentiel est de repousser toute comparaison. A défaut d'un Isaïe proclamant cette vérité, ou de Dieu lui-même s'écriant parla bouche de son prophète: «A qui me comparerez-vous?» la nature elle-même le crie assez haut. Peut-être qu'à toute force on pourrait trouver quelques points de ressemblance entre les choses humaines et les choses divines, il n'en va pas de même de Dieu. Autre est Dieu, autre ce qui vient de lui. Mais vous qui. descendez sur la terre pour lui emprunter vos exemples, prenez garde, l'appui va vous manquer. En effet, ce monarque terrestre, si élevé que je le suppose sur son trône, n'est grand toutefois que jusqu'à ce Dieu devant lequel il s'abaisse. Comparée à la majesté éternelle, la majesté du temps croule et s'anéantit. Pourquoi donc des rapprochements aussitôt évanouis que conçus? |7 

II y a plus. Si parmi ces majestés précaires, il ne peut se rencontrera la fois plusieurs puissances souverainement grandes, et qu'il doive en surgir une suréminente, solitaire, sans doute qu'au ciel il y aura exception pour ce Roi des rois, couronnement de toute élévation, grandeur sans seconde, source inépuisable d'activité et de puissance qu'il communique à des degrés divers. Prodigieuse démence! comparez un à un ces monarques subalternes, chefs indépendants dans leur empire, et placés au-dessus de rois inférieurs qui relèvent de leur volonté; opposez la richesse à la richesse, la population à la population, l'étendue à l'étendue; force vous sera, après cet examen, d'en couronner un seul, et de précipiter tour à tour du rang suprême ces pouvoirs confrontés l'un à l'autre: tant il est vrai que considérée isolément et dans chaque individu, la suprême grandeur peut bien apparaître multiple, mais qu'en vertu de sa nature, de ses facultés et des lois qui la régissent, elle est unique. De même si vous placez en regard l'un de l'autre deux dieux, comme deux monarques égaux, comme deux êtres souverainement grands, il résultera invinciblement de votre confrontation logique que la majesté souveraine ira se confondre dans un seul être, et que l'un des deux, grand, si vous le voulez, sans toutefois posséder la souveraine grandeur, cédera la prééminence à son rival. Qu'arrive-t-il alors? Le concurrent une fois annulé, il se fait autour du vainqueur une solitude immense. Il domine sans égal, il règne dans sa sublime unité. Vous ne vous arracherez jamais à cet enlacement inextricable: Ou il vous faut nier que Dieu soit l'être souverainement grand; blasphème qui ne sortira jamais de la bouche du sage; ou il vous faut reconnaître que Dieu est incommunicable.

V. Deux êtres souverainement grands! La sagesse a-t-elle jamais imaginé un pareil système? Si vous admettez deux êtres souverains, je vous demanderai d'abord, pourquoi pas plusieurs? La substance divine ne paraîtrait-elle pas |8  plus féconde si elle s'étendait à un plus grand nombre? Il a été bien plus conséquent et plus magnifique ce Valentin, qui, du moment qu'il eut osé concevoir deux dieux, Bythos et Sigé, engendra jusqu'à trente Eons et répandit dans le monde un essaim de divinités, portée non moins merveilleuse que celle de la laie de Lavinium. La raison qui répugne à plusieurs êtres souverainement grands répugne à deux au même titre qu'à plusieurs. Après l'unité, le nombre. Mais que mon intelligence accepte deux dieux, il lui faudra bientôt en accepter davantage. Après deux la multitude, une fois qu'on est sorti de l'unité.

Enfin, la foi du chrétien exclut, par les termes même, la pluralité des dieux. Sans s'arrêter à la dualité, elle établit l'unité de Dieu sur cette base inébranlable: Dieu est de foute nécessité ce qui n'a pas d'égal, en sa qualité d'être souverainement grand; Dieu est de toute nécessité l'être unique, en sa qualité d'être sans égal.

Toutefois, admettons cet absurde système! Pourquoi deux divinités égales, souveraines, identiques? Où est l'avantage de la dualité, quand ces deux êtres semblables ne diffèrent pas de l'unité? car une chose, la même dans deux substances pareilles, demeure toujours une. Supposez même une infinité d'êtres pareils; ils n'en seront pas moins une seule et même chose, puisqu'en vertu de leur égalité, aucune différence ne les distingue. Or, si l'un ne diffère en rien de l'autre, et comment différeraient-ils, puisqu'ils sont tous deux souverainement grands, possédant chacun la divinité? si l'un n'a pas la prééminence sur l'autre, je cherche vainement dans cette égalité de pouvoir la raison de leur double existence. Il faut au nombre une raison décisive, souveraine, ne serait-ce que pour indiquer à l'homme incertain auquel des deux pouvoirs il doit porter ses hommages. En effet, me voici en face de deux divinités semblables, identiques, souveraines; que faire? les adorer toutes deux? mais ces hommages surabondants vont passer pour une ridicule superstition bien plus que pour un culte |9  religieux, attendu que ces dieux pareils, doubles dans leur individualité, je puis me les rendre propices en ne m'adressant qu'à l'un d'eux. Mon adoration devient un témoignage de leur ressemblance et de leur unité; j'adore l'un dans l'autre: ce double principe se confond pour moi dans un seul. Adresserai-je mes supplications à un seul? autre anxiété. En honorant l'un de préférence à l'autre sans tenir compte du dieu superflu, je paraîtrais chercher à couvrir l'inutilité du nombre. Qu'est-ce à dire? pour sortir d'embarras, je trouverai plus sûr de les supprimer l'un et l'autre que d'honorer l'un des deux avec remords, ou tous les deux sans profit.

VI. Jusqu'ici nous avons raisonné dans l'hypothèse que Marcion établissait deux divinités égales. Car tel est le terrain sur lequel nous nous sommes placé, lorsque vengeur de l'unité divine, nous écartions toute ressemblance, toute parité avec l'être souverainement grand. En démontrant que deux dieux ne peuvent être égaux, en vertu même de l'idée qui s'attache à l'être souverainement grand, nous avons prouvé suffisamment qu'il n'en peut exister deux; mais telle n'est pas la doctrine du sectaire, il crée deux dieux dissemblables, l'un juge sévère, cruel, ami des combats; l'autre doux, ami de la paix, bon et excellent.

Examinons également la question sous un autre point de vue. La disparité peut-elle supposer deux dieux si la parité les exclut? Ici encore, nous invoquerons pour appui la même règle que nous adoptions pour l'être souverainement grand. La divinité repose sur ce fondement inébranlable. En effet, resserrant Marcion dans le cercle qu'il a tracé, et nous armant de ses aveux, il n'a pas plus tôt accordé au créateur la divinité, que nous sommes autorisé à lui répondre: Tes oppositions et ta diversité sont, une chimère. Point de différence entre deux êtres que tu reconnais pour dieux à titre égal. Sans doute des hommes peuvent différer entre eux avec le même nom et la même |10  forme; il n'en va pas de même de Dieu. On ne peut ni l'appeler ni le croire Dieu s'il n'est pas l'être souverain. Or, puisque le sectaire est contraint de reconnaître la souveraine grandeur dans celui auquel il accorde la divinité, je ne puis admettre qu'il retranche quelque chose à la grandeur souveraine en la soumettant à une autre grandeur semblable. Pour Dieu se soumettre, c'est s'anéantir. Or, est-il d'un dieu d'anéantir sa majesté souveraine? La divinité peut-elle diminuer et déchoir dans le Dieu créateur? La suprême grandeur courra les mêmes risques dans le dieu prééminent de Marcion: il sera capable de s'abdiquer aussi bien que le nôtre. Pourquoi cela? c'est que deux dieux, ayant été une fois proclamés souverainement grands, il résulte de toute nécessité que l'un ne sera ni plus puissant, ni plus faible, ni plus éminent, ni plus abaissé que l'autre. A l'œuvre donc, Marcion, refuse la divinité à ton dieu cruel; refuse la suprême grandeur à celui que tu abaisses. En proclamant dieux et le nôtre et le lien, tu as proclamé deux êtres souverainement grands. Tu ne retrancheras rien à l'un, tu n'ajouteras rien à l'autre. En reconnaissant la divinité, tu as nié la diversité.

VII. Tu m'objecteras peut-être, pour ébranler ce raisonnement, que ce nom de dieu n'est qu'une qualification d'emprunt, autorisée par plusieurs passages des Ecritures. «Le Dieu des dieux s'est levé dans l'assemblée des dieux, dit le Psalmiste: il jugera les dieux publiquement. ----Et j'ai dit: Vous êtes des dieux.» Vous l'entendez! les anges et les hommes sont appelés des dieux sans être pour cela en possession de l'être par excellence. J'en dis autant de votre créateur.

Et moi, je réponds à l'insensé qui. l'oublie: L'argument se retourne avec le même avantage contre le dieu de Marcion. On l'appelle dieu, de même que l'on prête ce nom sublime aux êtres sortis des mains du Créateur; mais on ne prouve pas que le dieu nouveau soit l'être par |11  excellence. Si la communauté des noms est un préjugé en faveur du rang et de la condition, que de misérables esclaves déshonorent aujourd'hui les noms fameux de Darius, d'Alexandre, d'Holopherne! cependant ces noms tombés si bas, rabaissent-ils les princes qui les portaient jadis? il y a plus. Les stupides simulacres qu'adorent les nations ne sont pas des dieux pour la multitude? Mais pour devenir dieu, il ne suffit pas d'une vaine qualification. Le Créateur, au contraire, est Dieu, non pas seulement en vertu d'un nom, en vertu d'un mot contesté ou approuvé, mais en vertu de sa substance elle-même à laquelle cette désignation appartient. Quand cette substance m'apparaît sans commencement, sans principe, seule éternelle, seule créatrice de l'univers, je revendique la souveraineté par excellence, l'être infini, non point pour un nom, mais pour une réalité, non point pour une appellation variable, mais pour de vivants attributs. Vous, parce que la substance à laquelle j'accorde en toute propriété le nom de Dieu, a mérité seule ce titre, vous vous imaginez que je l'attache à un nom, attendu qu'il faut au langage humain un mot pour désigner cette substance infinie. C'est donc la substance qui fait le dieu, la substance qui constitue l'être souverainement grand. Marcion réclame-t-il la même prérogative pour son dieu? Est-il dieu en vertu de son essence, indépendamment de son nom? Eh bien! nous soutenons nous que cette grandeur souveraine attribuée à Dieu d'après la loi de sa nature et non d'après le hasard d'un nom, deviendra égale dans ces deux compétiteurs de la divinité, puisqu'ils possèdent la substance à laquelle nous attachons le nom de dieu. En effet, par là même qu'ils sont appelés dieux, c'est-à-dire des êtres souverainement grands, c'est-à-dire encore des substances incréées, puissantes et souveraines par conséquent, dès-lors, un être souverainement grand ne peut être ni inférieur à son rival, ni plus mauvais que lui. La souveraine grandeur réside-t-elle dans le dieu de Marcion avec une félicité, une force et une |12  perfection absolue? Ces sublimes attributs résideront au même titre dans le nôtre. Les cherche-t-on vainement dans le dieu que nous proclamons? Je somme le dieu de Marcion d'y renoncer également. Ainsi deux êtres que l'on gratifie de la souveraine grandeur ne sont pas égaux: le principe même sur lequel repose la souveraine grandeur exclut toute comparaison. Ils ne seront pas davantage inégaux. Une autre loi non moins inviolable veut que l'être souverainement grand ne puisse subir de diminution. Pilote maladroit, te voilà pris dans l'agitation des flots de ton Pont-Euxin. De toutes parts t'enveloppent les flots de la vérité; tu ne peux t'arrêter ni à des dieux égaux, ni à des dieux inégaux, parce que deux dieux n'existent pas.

Voilà ce qui réfute proprement la pluralité des dieux, quoique toute la discussion roule sur le double principe, nous l'avons resserrée dans des limites étroites où nous niions examiner isolément les propriétés de ces dieux.

VIII. C'est sur l'orgueil que les Marcionites élèvent cet édifice d'orgueil, puisqu'ils introduisent un dieu nouveau, comme si nous avions à rougir du Dieu ancien. Ce sont des enfants qui s'applaudissent d'une chanson nouvelle, mais dont les disciples du vieux pédagogue n'auront pas de peine à dissiper la vaine gloire. En effet, quand ils me montrent leur dieu, ce dieu nouveau pour l'ancien monde, nouveau pour tous les âges qui ont précédé, inconnu à tous les adorateurs de l'ancien Dieu, ce dieu, dis-je, qu'un faux Jésus-Christ également nouveau et inconnu de tous a seul révélé au monde après tant de siècles» et dont jamais nul autre que lui n'a parlé, je me hâte de rendre grâces à leur vanité qui me fournit des armes contre elle-même, en m'apportant la preuve irréfragable de leur hérésie, dans cette reconnaissance d'une Divinité entièrement nouvelle. Cette nouveauté est marquée au même coin que celle du paganisme avec sa légion de dieux pour lesquels il n'y avait ni assez de noms, ni assez d'emplois. Qu'est-ce qu'un dieu nouveau, sinon un faux dieu? Le |13  vieux Saturne lui-même ne peut se prévaloir de son ancienneté pour devenir Dieu, parce qu'un jour aussi la nouveauté le consacra une première fois dans le respect des mortels. Mais la divinité réelle, vivante, ne doit son origine ni à la nouveauté, ni à l'antiquité. La vérité qui lui appartient en propre, voilà son être. Il n'y a point de temps dans l'éternité. Tout ce qui est temps, c'est elle. Celui qui crée le temps, n'est point soumis à l'action du temps. Point d'âge en Dieu,' par la raison qu'il n'a pu naître. Vieux? il n'est pas Dieu. Nouveau? il n'a jamais été. La nouveauté suppose un commencement; l'ancienneté annonce une fin. Mais Dieu est aussi étranger à tout commencement et à toute fin, qu'il est à l'abri du temps, cet arbitre des choses humaines, qui mesure notre commencement et notre fin.

Je sens dans quel sens les Marcionites parlent d'un Dieu nouveau, il ne l'est selon eux que dans la manifestation.

Eh bien! c'est précisément cette manifestation d'hier par laquelle on scandalise des âmes sans expérience; c'est le charme naturel qui s'attache à la nouveauté que je viens combattre ici, et par suite discuter les titres de ce dieu inconnu. En effet proclamer sa récente consécration, n'est-ce pas démontrer qu'il était non avenu avant, cette époque? Aux armes donc! Descendons dans l'arène une seconde fois.

Persuadez-vous, si cela est possible, qu'un Dieu a pu rester inconnu. Je trouve, il est vrai, dans les textes saints que des autels furent prostitués à des dieux inconnus; mais c'est là une idolâtrie grecque; à des dieux incertains, mais c'est là une superstition romaine. Or des dieux incertains sont des dieux peu connus, puisqu'ils n'ont qu'une existence douteuse. Par conséquent ils sont inconnus, par leur équivoque même. Lequel de ces deux titres graverons-nous au front de la moderne idole? L'un et l'autre à mon sens: dieu de Marcion, incertain aujourd'hui, inconnu par le |14  passé. Le Créateur, Dieu connu et certain, a fait du vôtre un dieu inconnu et incertain.

Je pourrais vous dire: Si votre dieu est resté inconnu et mystérieusement caché, quelque région ténébreuse Fa donc couvert de ses ombres? Or cette région nouvelle, inconnue et incertaine comme votre idole, est une région immense néanmoins et plus vaste incontestablement que le Dieu enfermé dans ses abîmes.

Mais à quoi bon ces excursions lointaines? Je vous opposerai cette courte et lumineuse prescription: Votre Dieu n'a pu rester inconnu. Il a dû se manifester par sa grandeur; il a dû se manifester par sa bonté surtout, double fondement de sa prééminence sur le Créateur. Toutefois comme les preuves que nous sommes en droit d'exiger de tout dieu nouveau et inconnu par le passé, doivent se formuler d'après les précédents auxquels le Créateur a voulu s'assujettir lui-même, démontrons préalablement que celle requête est légitime. Notre argumentation n'en sera que plus solidement établie.

IX. Je vous le demanderai d'abord, vous qui proclamez un Dieu du Créateur, en reconnaissant que du côté de la manifestation la priorité lui est acquise, comment se fait-il que vous ne pesiez pas les prétentions nouvelles, au poids et à la balance où vous fut démontrée la divinité d'un autre? Tout antécédent fournil; sa règle au conséquent. Voilà deux dieux en présence: un dieu inconnu, un dieu déjà connu. Quant à ce dernier, l'enquête est inutile, son existence est depuis long-temps établie. Serait-il connu, s'il n'existait pas? La dispute se concentre donc sur l'inconnu. Il peut ne pas exister. S'il existait, il serait connu. Ce que l'ignorance cherche à pénétrer, demeure incertain aussi long-temps qu'elle doute. Aussi long-temps que demeure incertain ce qu'elle cherche, l'objet de ses investigations peut ne pas exister. Vous avez donc un dieu certain puisqu'il est connu, un dieu équivoque puisqu'il est inconnu. Dans cet état de cause, la justice veut que les êtres |15  incertains et douteux, appelés par-là même à prouver leur existence, la prouvent d'après les principes, la forme et les règles que l'on applique aux êtres dont l'existence est certaine. Jetez au milieu de ces obscurités des raisonnements sans consistance, qu'arrivera-t-il? On s'enlace dans des discussions inextricables; l'incertitude des preuves se communique à la foi que l'on essaie d'établir; puis viennent «ces questions interminables, que l'apôtre n'aime pas.»

Fort bien! me dira-t-on. Des règles certaines, indubitables, absolues, l'emportent dans l'esprit des sages sur des opinions flottantes, douteuses et pleines d'obscurités. Mais l'essence fondamentale étant différente, vous ne pouvez exiger que l'incertitude fasse ses preuves à la manière de la certitude.

Erreur grossière! admettre deux divinités, c'est donner à l'une et à l'autre l'essence divine. Ce qu'est un dieu, tous deux le sont également, sans principe, sans commencement, éternels. Voilà quelle est leur essence fondamentale.

Que nous importe que Marcion ait imaginé dans ses dieux des attributs qui se combattent? C'est là un point de moindre conséquence. Il y a plus. Je n'aurai pas besoin de le réfuter, si nous sommes d'accord sur l'essence fondamentale. Or, qu'ils soient dieux l'un et l'autre, le fait demeure établi. Eh bien! une fois que l'essence fondamentale est accordée, si on demande à des êtres incertains une preuve non équivoque, il faudra leur appliquer la règle des êtres certains, avec lesquels ils partagent l'essence fondamentale, afin qu'ils soient en communauté de preuves aussi bien que d'essence. Appuyé sur ce principe, j'établirai victorieusement que celui-là n'est pas dieu qui est encore incertain aujourd'hui, puisqu'un Dieu certain n'existe dans la conscience publique, qu'autant qu'il n'a jamais été ni incertain, ni inconnu.

X. Pourquoi cela? c'est qu'à l'origine des choses, le Dieu qui créa l'univers se révéla en même temps que son |16  œuvre, la création n'ayant eu d'autre but que la manifestation de la Divinité. Quoique Moïse, postérieur de peu d'années au berceau du monde, semble avoir le premier consacré le Dieu de l'univers dans le temple des saintes Lettres, ne vous imaginez point pour cela que la connaissance du vrai Dieu soit née avec le Pentateuque. En effet, les livres du législateur sacré ne sont que l'histoire de ce nom incommunicable, commençant dans le paradis avec Adam, loin qu'il faille dater sa promulgation de l'Egypte ou de Moïse. Voulez-vous une autre preuve? L'immense multitude du genre humain n'avait jamais entendu parler du prophète hébreu, encore moins de ses livres. Elle connut cependant le Dieu de Moïse. Au milieu des ombres d'un paganisme qui obscurcissait le règne de la vérité, les nations idolâtres distinguent l'Eternel de leurs vaines idoles et le nomment de son nom: «Le Dieu des dieux; si Dieu le permet; ce qui plaît à Dieu; je me recommande à Dieu.» Réponds! Est-ce le connaître que de proclamer sa toute-puissance? Les livres de Moïse n'y sont pour rien. L'ame a précédé la prophétie. La conscience de l'ame, depuis le commencement de l'homme, est un don de Dieu. Elle est la même, elle rend les mômes oracles dans l'Egypte, dans la Syrie, dans le Pont. Le Dieu des Juifs, c'est le Dieu que proclame la conscience universelle. Ne viens plus, barbare hérétique, placer Abraham avant le monde. Le Créateur n'eût-il été le Dieu que d'une seule famille, il serait encore venu avant ton Dieu, Marcion; il eût été connu des habitants du Pont avant le lien. Apprends d'un prédécesseur la manière de se prouver. L'incertain se prouve par le certain, l'inconnu par le connu. Jamais Dieu ne restera dans l'ombre. Jamais il ne manquera de témoignages. Toujours il se fera connaître, entendre, voir comme il voudra. Il a pour témoin et tout ce que nous sommes, et le monde où nous sommes. Dieu est prouvé Dieu et unique par là même qu'il est connu, tandis que l'autre travaille à se révéler. |17 

XI. Vous avez raison, s'écrient les Marcionites. Qui donc est moins connu des siens que des étrangers? Personne.

Je prends acte de cette déclaration. Comment supposer que des créatures soient étrangères à Dieu, lorsque rien ne peut lui être étranger, s'il existe, puisque le caractère distinctif d'un dieu c'est que tout lui appartienne et se rapporte à lui? Quant au dieu improvisé, nous ne lui adresserons pas pour le moment cette question: «Qu'a-t-il de commun avec des étrangers?» Elle viendra en son lieu avec plus de développement. Qu'il nous suffise maintenant de prouver que l'être dont aucune œuvre ne révèle l'existence, est un être chimérique. De même que le Créateur est Dieu, et un Dieu indubitable, parce que la création est son domaine et que rien dans ce domaine ne lui est étranger: de même son rival n'est pas dieu, parce que la création n'est pas son domaine et que dans ce domaine tout lui est étranger. Allons plus loin. Si l'ensemble de l'univers appartient au Créateur, je ne vois plus de place pour un autre dieu. L'immensité est pleine de son auteur: pas un point que n'occupe son infinie majesté. Restât-il quelque espace pour je ne sais quelle divinité parmi les créatures, cette divinité ne peut être que fausse. La vérité est ouverte au mensonge. Il y a tant d'idoles sur cette terre! Pourquoi le dieu de Marcion n'y trouverait-il pas aussi sa place?

D'après cette idée que nous avons d'un Créateur, je prétends que Dieu a dû se manifester par ses œuvres, par un monde, des hommes, des siècles qui viennent de lui. Voyez le paganisme! Toutes ces prétendues divinités, qu'il confesse dans ses moments de bonne foi n'être que des hommes, pourquoi son erreur les a-t-elle déifiées? Parce que chacune d'elles, se disait-il, a pourvu à mes besoins et à mon bonheur. Tant l'univers s'était persuadé d'après l'idée qu'on a de Dieu, qu'il appartient à l'essence divine de se révéler elle-même par quelque création ou |18  quelque largesse utile à la vie présente! Tant il est vrai que les dieux inventés s'accréditèrent par les moyens qui avaient établi l'autorité du Dieu véritable! Il fallait que le dieu de Marcion se légitimât aux yeux de l'univers, ne fût-ce qu'en lui apportant quelques misérables pois chiches de sa fabrique, afin de se faire proclamer un nouveau Triptolème. Si ton dieu existe, explique-moi son oisiveté par une raison digne d'un Dieu! Dieu véritable, il n'eût pas manqué de produire. J'en appelle à la conscience du genre humain: Dieu n'a pas d'autre preuve de son existence, que la création de l'univers. En effet le principe que nous opposons à nos ennemis demeure inébranlable. Ils ne peuvent d'une part confesser la divinité du Créateur, et de l'autre soustraire le dieu qu'ils prétendent élever à côté de lui, aux preuves sur lesquelles les Marcionites eux-mêmes, d'accord avec la conscience universelle, font reposer le Dieu des Chrétiens. Si personne ne révoque en cloute l'existence du Créateur, par cela même qu'il a créé ce vaste univers, il suit invinciblement que personne ne reconnaîtra une divinité qui n'a rien-créé, à moins que l'on n'assigne à son oisiveté une raison légitime. Des raisons, je n'en connais que deux: ou sa volonté, ou son impuissance. La troisième, je la chercherais vainement. N'avoir pu est indigne d'un Dieu. Ne l'a-t-il pas voulu? Examinons si sa dignité le permettait.

Réponds-moi, Marcion! Ton dieu a-t-il eu dessein de se manifester dans un temps tel quel? Quand il est descendu sur la terre, quand il a prêché, quand il a enduré sa passion, quand il est ressuscité, avait-il un autre but que de se révéler aux hommes? A coup sûr, s'il est connu, c'est parce qu'il l'a voulu. Lui adviendrait-il quelque chose sans son aveu? Pourquoi donc tant d'efforts dans le but de se manifester, pour se montrer aux hommes parmi les abaissements de la chair, abaissements plus honteux encore, si cette chair est une imposture? En effet, a-t-il trompé l'univers sous ce corps fantastique? suspendu au |19  bois, a-t-il encouru la malédiction du Créateur? Nouvelle infamie! N'eût-il pas été mille fois plus honorable de se promulguer lui-même par quelque témoignage extérieur, surtout quand il avait à le faire en face d'un Dieu auquel il était inconnu par ses œuvres, depuis le commencement du monde? Est-il vraisemblable d'un côté que ce Dieu créateur, ignorant qu'if y avait un dieu supérieur à lui comme le disent les Marcionites, et se proclamant avec serment le Dieu unique, ait établi la vérité de son existence par de si beaux ouvrages, lui qui pouvait négliger ce soin dans la persuasion d'être seul! Est-il vraisemblable, d'un autre côté, que ce Dieu supérieur sachant qu'il avait pour inférieur un Dieu si bien établi, n'ait rien disposé pour se révéler, et cela quand il aurait dû produire des œuvres plus remarquables et plus éclatantes afin de se faire reconnaître Dieu par ces œuvres comme il convenait à un Créateur, et même par des œuvres plus sublimes, pour se montrer plus grand et plus noble que son rival?

XII. Cependant, admettons pour un moment ce dieu chimérique: toujours faudra-t-il l'admettre sans cause. Sans cause, puisqu'il ne se manifestera par aucune œuvre, tout être produisant hors de lui-même des effets qui lui appartiennent. Or, comme il est impossible qu'un être existe sans être cause, parce qu'à cette condition, il est comme s'il n'était pas, n'ayant pas pour raison de lui-même des créatures qui relèvent de lui, il me paraît plus conséquent de nier l'existence de Dieu, que de lui refuser l'action. Encore une fois, il existe sans cause, celui qui n'ayant pas d'effets n'a pas davantage de cause. Mais Dieu ne doit pas exister de cette façon. Que je nie sa causalité, tout en souscrivant à son existence, j'établis par là même le néant de ce Dieu. S'il existait, serait-il demeuré inactif? D'après ces principes, je dis que le dieu de Marcion vient sans cause surprendre la bonne foi de l'homme qui est habitué à croire Dieu d'après l'autorité de ses œuvres, parce qu'il |20  ne connaît rien autre chose qui puisse lui révéler Dieu.

---- Mais la plupart des Marcionites croient à cette chimère.

---- Leur croyance insulte à la raison, puisqu'ils n'ont pas pour gages de la divinité des œuvres dignes d'elle. Cette divinité inerte, et qui n'a rien su produire, est coupable d'impudence et de malice. D'impudence: elle mendie une croyance illégitime qu'elle n'a pris la peine d'asseoir sur aucun fondement. De malice: elle a jeté les hommes dans l'incrédulité, en leur dérobant des motifs de foi.

XIII. Pendant que nous chassons de ce rang usurpé le dieu imposteur qui n'a rendu témoignage à son existence par aucune œuvre de sa création, et digne de la divinité, comme l'avait pratiqué le Créateur, les Marcionites, race impudente et perverse, changent de tactique, et le mépris sur les lèvres, ils vont jusqu'à la destruction des œuvres du Créateur. Le monde, s'écrient-ils! merveilleux ouvrage en vérité! création sublime et digne d'un Dieu!

---- Refusez-vous au Créateur la plénitude de la Divinité'? ---- non: il est vraiment Dieu. ----Donc le monde n'est pas indigne de Dieu; car Dieu peut-il rien créer qui soit indigne de lui, quoiqu'il ail produit le monde pour l'homme et non pour lui-même? Tout ouvrage vaut moins que son auteur. Et. pourtant, s'il est indigne d'un dieu de produire quelque chose, avouons-le, il est mille fois plus malséant à l'essence divine de n'avoir rien produit, même de peu digne d'elle, ne fût-ce qu'un simple essai qui fît espérer des œuvres plus merveilleuses.

Toutefois, pour dire un mot de cette production si décriée, comme on le prétend, de ce monde que les Grecs ont nommé d'un mot qui signifie ornement et harmonie, et non incohérence et désordre, les maîtres de la sagesse antique, au génie desquels toute hérésie moderne est vomie se féconder, ont divinisé les substances diverses que l'on affecte si fort de mépriser. Thalès plaçait le principe |21  divin dans l'eau, Heraclite dans le feu, Anaximène dans l'air, Anaximandre dans l'ensemble des corps célestes, Straton dans le ciel et la terre, Zenon dans la combinaison de l'air et de l'éther, Platon dans les astres. Lorsque celui-ci traite du monde, il appelle les astres la race ignée des dieux. En extase devant la grandeur, la force, la puissance, la majesté, l'éclat, l'abondance, l'harmonie constante et les invariables lois de chacun de ces éléments par le concours desquels s'engendre, s'alimente, se perfectionne, se renouvelle l'universalité des êtres, la plupart des physiciens n'ont pas osé assigner un commencement à ces substances merveilleuses. Le déclarer leur paraissait un attentat à leur divinité. L'Orient les adore; les mages chez les Perses, les hyérophantes parmi les Egyptiens, les gymnosophistes dans les Indes. Que dis-je? Cette dégradante idolâtrie, cette superstition universelle, rougissant aujourd'hui de ses vains simulacres, de ses héros déifiés, et de ses noms fabuleux, se réfugie dans l'interprétation des phénomènes naturels, et voile sa honte sous d'ingénieuses allégories. Ecoutez-la! Jupiter représentera la substance ignée, et Junon, son épouse, l'air, ainsi que le mot grec l'atteste; Vesta, c'est le feu; les Muses, l'eau; la grande mère des dieux, la terre qui nous livre ses moissons, que le bras humain déchire, que des pluies arrosent. Ainsi Osiris, enseveli dans la mort, renaissant de la corruption et retrouvé avec joie, figure la constance invariable des germes, l'harmonie des éléments, et le retour de l'année mourant pour ressusciter. Plus loin, les lions de Mithra sont les symboles d'une nature brûlante et aride.

Il résulte de là que ces substances, supérieures par leur situation ou leur nature, ont été regardées comme des dieux, plutôt que proclamées indignes de la divinité. Abaissons nos regards plus bas. Une humble fleur, je ne dis pas de la prairie, mais même du buisson, le plus obscur coquillage, comme celui qui nous donne la pourpre, l'aile du plus insignifiant oiseau comme la magnifique parure |22  du paon, vous montrent-ils dans le Créateur un ouvrier si méprisable?

XIV. Mais loi qui souris de pitié à l'aspect de ces insectes que le grand ouvrier a rendus si remarquables par l'adresse, l'habileté ou la force, afin de nous apprendre que la grandeur se manifeste dans la petitesse, aussi bien que la force dans l'infirmité, selon le langage de l'Apôtre, imite, si tu le peux, les constructions de l'abeille, les greniers de la fourmi, les filets de l'araignée, la trame du ver à soie. Reproduis à nos yeux ces humbles animaux qui se jouent dans tes vêtements, ou sur ta couche; tâche d'égaler le venin de la cantharide, l'aiguillon de la mouche, la trompette et la lance du moucheron! Que penseras-tu des animaux plus grands, lorsque de si petites créatures peuvent te servir ou le nuire, afin de t'apprendre à respecter le Créateur jusque dans ses moindres ouvrages?

Mais sans sortir de loi - même, considère l'homme au dedans et au dehors de lui. Pardonneras-tu à cet ouvrage de notre Dieu, que ton maître, le Dieu le meilleur, a aimé d'un amour si tendre; pour lequel il a daigné descendre de son troisième ciel dans notre chétive et indigente humanité; pour lequel il n'a pas rougi de mourir sur une croix, captif dans l'étroite prison où l'enfermait le Créateur? Moins dédaigneux, lui, il n'a répudié jusqu'à ce jour, ni l'eau du Créateur dont il lave ses disciples, ni l'huile dont il les consacre, ni le mélange du lait et du miel avec lequel il enfante les siens, ni le pain, représentation vivante de son corps. Jusque dans ses sacrements, il a besoin des aumônes du Créateur.

Mais toi, disciple supérieur au maître, serviteur au-dessus du seigneur, ta sagesse est mille fois plus sublime: lu détruis ce qu'il aime, tu anéantis ses ouvrages; mais es-tu de bonne foi? Voyons si ces biens que tu affectes de fouler aux pieds, tu ne les convoites pas. Antagoniste du ciel, tu aspires à la liberté dans les pavillons du ciel. Tu méprises la terre: la terre a été le berceau de ta chair |23  réprouvée; tu déchires les entrailles de la terre pour lui arracher tes aliments. Même dédain pour la mer; mais f on dédain ne va point jusqu'à ses productions, que tu regardes comme une nourriture plus saine. Que je t'offre une rose, tu n'oseras plus calomnier le Créateur. Misérable hypocrite, quand même tu prouverais par ta mort, fruit d'une abstinence volontaire, que tu es Marcionite, c'est-à-dire que tu répudies le Créateur et ses œuvres, (car tel devrait être votre martyre à vous autres, puisque le monde vous fait horreur) tu t'agites vainement: sur quelque matière que tu te replies, tu feras toujours usage de la substance du Créateur. Déplorable aveuglement de l'orgueil! tu méprises les êtres dont tu vis et tu meurs.

XV. Puisque lu attribues aussi à ton Dieu des œuvres, un monde et un ciel qui lui appartiennent, qu'il ait précédé ou suivi la création de cet univers, peu nous importe. Viendra le moment d'examiner ce troisième ciel, quand nous discuterons les titres de votre apôtre. Pour le moment, contentons-nous d'affirmer qu'une substance, quelle qu'elle soit, a dû se manifester avec son auteur. Ce principe accordé, par quelle fatalité arrive-t-il que ton Dieu se révèle la douzième année de Tibère-César, et que son ouvrage demeure totalement inconnu jusqu'à la douzième du règne de Sévère, surtout quand cette production mille fois supérieure aux futiles créations de notre Dieu, aurait dû se dégager de l'ombre le jour où son auteur surgit à la lumière? Si l'œuvre n'a pu se faire jour dans le monde, comment la notion du maître s'y est-elle établie? Si le monde a admis le maître, pourquoi n'a-t-il point admis la substance? Serait-elle par hasard plus grande que le maître?

Cette question nous conduit naturellement à l'examen du lieu. Voyons où réside ce monde supérieur et le dieu dont il émane. En effet, si vous établissez que ce dieu a aussi un monde impalpable, au-dessous de lui et au-dessus de son émule, il l'a donc créé dans une sphère qui s'ouvrait entre ses pieds et la tête du Créateur. L'essence divine |24  était donc enfermée dans cet espace, où elle élaborait son inonde? Qu'arrive-t-il alors? Ce lieu devient plus grand que votre Dieu, plus grand que son monde, puisque tout contenant est plus grand que son contenu. Prenons-y garde même. Il pourrait bien se faire qu'il restât quelque place vacante pour un troisième dieu, prêt à envelopper de son monde les deux autres dieux. Maintenant commençons le dénombrement de ces divinités. D'abord, l'espace: il est devenu dieu à un double titre: il est plus grand que son contenu; il est sans principe, sans commencement, éternel, égal à Dieu, domicile éternel de Dieu. Ensuite, si le dieu prétendu a façonné son monde avec une matière flottante sous ses pieds, préexistante, incréée, contemporaine de Dieu, toutes les qualités que Marcion abandonne au Créateur s'appliquent également à la majesté du lieu où résidaient Dieu et la matière. Seconde divinité. Car la voilà aussi devenue dieu, elle en a les propriétés fondamentales; elle ne connaît ni principe, ni commencement: elle est éternelle comme Dieu.

Direz-vous que ce dieu a formé le monde de rien? Force vous sera d'en dire autant du Créateur, auquel Marcion soumet la matière dans l'ordonnance de ce inonde. Mais non, il a dû opérer sur une matière préexistante. Car la raison que l'on oppose au Créateur enchaîne aussi son rival: ils sont dieux l'un et l'autre. Enumérons les trois dieux de Marcion: L'artisan, l'espace, la matière. Conséquent avec lui-même, il enferme aussi le Créateur dans sa sphère. Il soumet à sa prééminence la matière, tout en la taisant incréée, sans principe, éternelle comme lui. Est-ce tout? Le mal, substance corporelle et fils do la matière, à l'éternité de laquelle il participe, apparaît comme quatrième dieu. Récapitulons! Parmi les substances suréminentes, trois dieux, le dieu bon des Marcionites, le dieu mauvais ou Créateur, et le monde invisible. Parmi les substances inférieures, l'artisan de ce bas monde, le lieu, la matière, le mal. Que l'on y joigne les deux Christs du |25  sectaire, l'un qui apparut sous Tibère, l'autre promis par le Créateur, il en résulte, ô Marcion, que tes disciples, en te prêtant deux divinités, te font un tort réel, puisque, de compte fait, tu proclames neuf divinités, quoiqu'à ton insu.

XVI. Dans l'impuissance où se trouvent les Marcionites de nous montrer leur second monde aussi bien que le dieu dont il émane, que font-ils? Ils partagent l'univers en deux substances, les visibles et les invisibles, assignent chacune de ces créations à des dieux différents, et revendiquent pour leur dieu le domaine des invisibles. Fort bien! Mais qui pourra se persuader, à moins de porter un cœur hérétique, que les substances invisibles appartiennent au dieu qui n'a envoyé devant lui aucune œuvre visible, plutôt qu'à celui qui s'étant manifesté par des témoignages palpables, fait présumer qu'il est aussi l'auteur des invisibles? Une foi qui repose sur quelques autorités, n'est-elle pas plus légitime qu'une foi dépourvue de tout témoignage? Nous verrons en son lieu à quelle puissance l'apôtre attribue les choses invisibles.

Sans réclamer maintenant l'autorité des saintes Ecritures, qui viendra plus tard, d'accord avec la voix de l'univers et l'autorité du sens commun, nous restituons les substances visibles et invisibles au Créateur dont l'œuvre se compose de diversités, créatures corporelles et incorporelles, animées et inanimées, parlantes et muettes, mobiles et inertes, fécondes et stériles, arides et humides, chaudes et froides. Ainsi l'homme lui-même, considéré dans sa double existence, est un mélange de diversités et d'oppositions. Ici des organes vigoureux, honnêtes, doubles, semblables; là des organes débiles, déshonnêtes, uniques, dissemblables. Examinez son ame! Tantôt la joie, tantôt l'anxiété, tantôt l'amour, tantôt la haine, tantôt la colère, tantôt la douceur. S'il est vrai que dans l'ensemble de la création, à chaque substance réponde une substance contraire, les invisibles aussi devront contraster avec les visibles, et remonter au créateur d'où émanent |26  les choses palpables, ne fût-ce que pour désigner un Créateur fantasque, opposé à lui-même, ordonnant ce qu'il a prohibé, prohibant ce qu'il a ordonné, frappant et guérissant tour à tour. Pourquoi les Marcionites veulent-ils l'enchaîner à l'uniformité dans cette seule conjoncture? Pourquoi lui dire: Tu créeras les choses visibles uniquement, tandis qu'il a dû, conformément à leur système, créer les unes et les autres, comme ils lui attribuent et la vie et la mort, et les calamités de la guerre, et les douceurs de la paix?

Poursuivons. Si les substances invisibles sont d'un ordre plus relevé que les substances visibles, déjà admirables elles-mêmes par leur enchaînement et leur harmonie, ne convient-il pas d'attribuer ces magnifiques merveilles à celui qui en a créé de grandes, puisque les grandes choses, et encore moins les substances d'un ordre plus relevé, ne sauraient convenir à un dieu qui n'a pas même su en produire de médiocres?

Source : http://www.tertullian.org/french/g1_03_adversus_marcionem1.htm

 

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