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Loge de Recherche Laurence Dermott

Rassembler ce qui est épars, rechercher par thème.

La parole substituée

Publié le 24 Août 2026 par T.D

Par Solange Sudarskis

27 avril 2021

La Franc-Maçonnerie est une réflexion sur le sens d’une parole perdue, métaphorisée au plan physique par l’escamotage du corps d’Hiram, auquel se substitue tout postulant au grade de maître.

La Tradition nous assure que les hommes parlaient une seule langue sacrée avant l’édification de la Tour de Babel, cause de sa perversion et, pour le plus grand nombre, de l’oubli total de cet idiome sacré. L’histoire de la Tour de Babel laisse penser qu’il y avait un pouvoir de vérité dans une seule langue primitive caractérisée par une correspondance parfaite entre les mots et les choses. Mais la perte de cette langue et son remplacement par une multiplicité de langues vernaculaires font désormais écran à ces vérités dont l’homme se trouve coupé.

Le récit biblique fait apparaître de nombreuses paroles substituées comme les tables de la loi originelles écrites de la main de Dieu, remises à Moïse, mais qui sont détruites et remplacées par celles connues sous le nom de décalogue qui, elles, sont gravées par Moïse[1].

Il existe une analogie frappante entre le fait de substituer, dans la tradition hébraïque, au tétragramme imprononçable YHVH les noms d’Adonaï, ou d’Élohim, ou de l’évoquer par le vocable Hachem (le Nom) et le fait de substituer, dans la tradition maçonnique, à l’ancien mot YHVH, le mot sacré dont les initiales sont M.B:. Comment une parole prononcée pourrait-elle remplacer l’imprononçable si ce n’est qu’en la considérant comme un symbole qui continuera à hanter énigmatiquement son sens à chercher.

Un autre mot substitué, en français, donne lieu à l’exclamation du mot d’horreur, lors de la découverte du corps, que certains traduisent par : ah ! Seigneur mon Dieu ! Au Rite York, il est dit que lorsque le signe de détresse ne peut être fait, il est possible de lui substituer une parole appelant à l’aide : «Oh ! Seigneur mon Dieu, n’y a-t-il- pas d’aide pour le fils de la veuve ?» Le signe et les mots ne doivent jamais être donnés ensemble.

Dans la symétrie du silence qu’Hiram oppose à ses agresseurs, protégeant ainsi son secret, une parole de substitution est dévoilée au maître qui l’interroge sur le sens ontologique et métaphysique du silence et de la parole. Cette parole refondatrice est un labyrinthe qui égare et cependant conduit vers la recherche de cette parole perdue. Cette quête de Vérité, représentée par Platon sous l’allégorie de la sortie de la caverne, se fait en remontant de la signification jusqu’à la plénitude du sens. Si la perfection était là dès l’origine, c’est vers cette origine que doit tendre le maître pour retrouver l’essence des choses.

Si l’on restitue la forme correcte des mots substitués du degré de maître, on s’aperçoit, dit René Guénon, que «ces mots, en réalité, ne sont pas autre chose qu’une question, et la réponse à cette question serait le vrai mot sacré ou la parole perdue elle-même, c’est-à-dire le véritable nom du Grand Architecte de l’Univers». Si la Parole perdue s’apparente à un des noms du GADLU (entendue comme la Divinité créatrice et organisatrice), le travail de recherche devrait s’articuler autour du Nom, de l’Essence et de l’Être.

La substitution de la parole perdue par le mot sacré, substitution du corps par l’esprit, fonde la valeur initiatique du 3ème degré. La parole audible ne serait que la partie inférieure du sens, l’initié doit en découvrir la partie céleste, subtile ou volatile (et donc non verbale !). La substitution renvoie à un au-delà, à un invisible. Pour atteindre le sens, il faut en référer à un au-delà qui appartient à l’esprit ou qui n’est qu’esprit. Le sens est donc ce qui se substitue à une réalité invisible ou sacrée. Des eaux inférieures il nous faut remonter vers les eaux d’en haut. Comme la philosophie même de la Franc-Maçonnerie nous enseigne qu’il ne peut y avoir de mort sans résurrection – pas de décadence sans restauration ultérieure – sur le même principe, il s’ensuit que la perte de la Parole doit supposer son rétablissement éventuel[2].

Le nouveau maître est la substitution vivante au maître Hiram bien mort. Cette substitution a valeur de matérialisation de l’absence. Mais elle n’est qu’un maillon d’une longue série de substitutions successives dans la progression initiatique : le passage d’un grade à l’autre nous permet de découvrir, par le truchement de la substitution de nouveaux symboles à d’autres, que c’est précisément par le jeu de la substitution successive de signes qu’émerge le sens[3]»

L’histoire de la Franc-Maçonnerie atteste une entreprise effrénée de création de Hauts Grades à la recherche de la Parole perdue. Les auteurs de la légende fondatrice l’avaient-ils construite volontairement comme un récit ouvert ou n’avaient-ils pu que la laisser inachevée ? se demande Roger Dachez.

Un langage apologique, métaphorique, allégorique ou symbolique laisse place aux interprétations multiples et s’oppose à une parole figée, à un sens fixé. Comme le dit Marc-Alain Ouaknin, les sept couleurs de l’arc-en-ciel font obstacle à la couleur blanche de l’idéologie.

[1] Exode ; 34, 27 et 28.

[2] Mackey, ENCYCLOPEDIA OF FREEMASONRY AND ITS KINDRED SCIENCES, au mot  Lost word, p.1113 : themasonictrowel.com/ebooks/freemasonry/eb0091.pdf

[3] Christophe Vallée. 

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L'Écossisme ou la Haute Maçonnerie(extrait)

Publié le 23 Août 2026 par T.D

Dans la FM, les trois premiers degrés (Apprenti, Compagnon, Maître) sont dits symboliques ou “bleus”. L’Écossisme désigne l’ensemble des hauts grades proposés au-delà de la Maîtrise : des étapes supplémentaires qui prolongent le parcours intérieur par de nouveaux récits, des symboles plus élaborés et une réflexion morale affinée. On y avance par degrés, chacun étant une étape de travail avec sa cohérence, ses mots, ses gestes et son enseignement. Présentation du rite le plus influent de la franc-maçonnerie.

Origines historiques de l’Écossisme (18ème siècle)

Premières apparitions des hauts grades « écossais »

La naissance de l’Écossisme maçonnique remonte à la première moitié du 18ème siècle, quelques décennies après l’établissement de la franc-maçonnerie dite moderne. Alors que la Grande Loge de Londres (fondée en 1717) ne pratiquait que les trois grades symboliques, des grades supplémentaires commencent à émerger dans les années 1730-1740. Ces grades au-delà de Maître prennent l’appellation générique d’« écossais », un qualificatif dont le sens exact est débattu – il pourrait aussi bien évoquer une origine géographique (réelle ou mythique) en Écosse qu’un statut maçonnique élevé différent de la maîtrise ordinaire.

Les historiens ont mis en évidence plusieurs faits marquants jalonnant l’aurore de l’Écossisme. En Angleterre, on trouve dès 1735 la mention du grade de Scots Master Mason (Maître Écossais) à Bath. En France, la première mention du grade de Maître Écossais apparaît en 1737 dans le journal de l’avocat Barbier. Ce grade – le plus ancien des hauts grades – semble avoir été introduit en France par des jacobites écossais exilés (fidèles à la dynastie Stuart) venus s’établir à Saint-Germain-en-Laye auprès du roi déchu Jacques II. En effet, de nombreux gentilshommes écossais ou irlandais réfugiés en France après la Glorieuse Révolution de 1688 étaient francs-maçons, et ils jouèrent un rôle notable dans l’apparition de hauts grades mêlant idéaux chevaleresques et allusions politiques (comme l’espérance du rétablissement des Stuart).

Pour comprendre le contexte des premiers « grades écossais », il faut rappeler qui étaient les Stuart. Cette dynastie règne d’abord sur l’Écosse (depuis 1371), puis sur l’Angleterre et l’Irlande quand Jacques VI d’Écosse devient Jacques Iᵉʳ d’Angleterre en 1603. Après les bouleversements du 17ème siècle (guerres civiles, République de Cromwell, Restauration), Jacques II monte sur le trône en 1685. Son renversement lors de la Glorieuse Révolution (1688) au profit de souverains protestants (Guillaume III et Marie II), puis la succession hanovrienne au 18ème siècle, déclenchent un long mouvement de fidélité dynastique : le jacobitisme.

Les jacobites (du latin Jacobus, Jacques) soutiennent d’abord Jacques II, puis ses héritiers en exil : James Francis Edward Stuart (dit le Vieux Prétendant) et Charles Edward Stuart (le Jeune Prétendant). Leurs motivations sont multiples :

  • dynastiques : continuité héréditaire et refus d’une déposition jugée illégitime ;
  • religieuses : espérance d’un régime plus favorable au catholicisme, notamment en Irlande et dans une partie de l’Écosse ;
  • politiques : préférence pour une monarchie plus forte face au Parlement, à rebours de l’équilibre né en 1688 ;
  • identitaires : en Écosse, des clans des Highlands et des milieux hostiles à l’Union de 1707 voient dans la cause stuart un moyen de préserver institutions et traditions.

La cour stuart en exil est accueillie à Saint-Germain-en-Laye. Autour d’elle gravite un milieu d’Écossais et d’Irlandais – officiers, gentilshommes, lettrés – au service de la France. Plusieurs fréquentent les loges françaises. Ils apportent avec eux un imaginaire chevaleresque (fidélité, honneur, combat pour un ordre juste) et des récits qui vont nourrir la naissance de hauts grades au milieu du 18ème siècle.

C’est dans cette atmosphère que s’impose le titre de “Maître Écossais” : au départ, un grade supérieur au-delà de la Maîtrise, attesté en Angleterre (1735) et en France (1737). Le terme « écossais » ne désigne pas seulement une provenance géographique : il signale aussi une couleur symbolique faite de chevalerie, de références bibliques et, parfois, d’allusions aux épreuves historiques vécues par les partisans stuart.

Un événement souvent cité comme déclencheur du courant “écossais” est le fameux Discours du chevalier de Ramsay en 1736. Ramsay, franc-maçon écossais et partisan jacobite, prononça à Paris un discours (publié en 1738) qui proposait une origine chevaleresque des francs-maçons en faisant remonter l’Ordre aux chevaliers croisés. Bien que les historiens relativisent sa portée immédiate, ce texte inspira durablement l’imaginaire maçonnique : il ouvrit la voie aux thèmes de la chevalerie et de la Terre sainte dans les rituels, et lança la veine des hauts grades de type « chevaleresque ». Ainsi, dès les années 1740, on voit apparaître des degrés tels que Chevalier d’Orient (ou de l’Épée) qui introduisent des motifs de chevalerie biblique et de délivrance du Temple. De même, des grades d’Élus – centrés sur la vengeance des meurtriers d’Hiram – et des grades d’Architecte ou d’Intendant des Bâtiments enrichissent les légendes maçonniques au-delà du 3ème degré.

Parallèlement, les années 1740-1750 voient la constitution des premières loges ou chapitres de hauts grades en France. À Bordeaux, la loge La Parfaite Harmonie est fondée en 1744-45 et fonctionne comme une Mère-Loge écossaise délivrant les nouveaux grades supérieurs ; le négociant Étienne Morin en faisait partie. À Paris, une première Loge Écossaise est attestée en 1747, devenant en 1752 un Souverain Conseil administrant plusieurs grades sublimes. Il est notable qu’en 1743, la Grande Loge de France (présidée par Louis de Bourbon-Condé, comte de Clermont) avait formellement condamné le grade de Maître Écossais dans ses ordonnances, signe de la tension qui existait entre la maçonnerie symbolique “officielle” et ces innovations spontanées. Néanmoins, loin d’enrayer le mouvement, ces interdictions témoignent de la prolifération anarchique des hauts grades à travers le pays dans la décennie 1750.

Foisonnement au siècle des Lumières et structuration progressive

Entre 1750 et 1780, l’Écossisme maçonnique connaît un essor fulgurant, quoique désordonné, en France et en Europe continentale. Une multitude de nouveaux grades et systèmes complets se créent, portés par l’engouement pour l'esoterisme , la chevalerie et les mystères templiers. On voit ainsi fleurir toute une constellation de rites “écossais” aux titres évocateurs : Écossisme réformé de Saint-Martin, Rite écossais d’Heredom (lié à l’Ordre supposé d’Heredom de Kilwinning), Rite écossais primitif, Rite écossais rectifié, Rite écossais des Sublimes Élus de la Vérité,... Chacun de ces systèmes propose son échelle de grades (parfois jusqu’à 20 ou 25) avec ses légendes propres. Par exemple, l’Ordre du Royal Secret (dont Étienne Morin est un propagateur majeur) rassemble dès les années 1760 un ensemble de hauts grades jusqu’au 25ème degré (dénommé Prince du Royal Secret). De son côté, en Allemagne, le baron von Hund lance vers 1750 la Stricte Observance Templière, une maçonnerie composée de grades secrets qui prétend renouer directement avec l’Ordre des Templiers – cette « fable templière » aura un grand retentissement et influencera aussi la France.

Dans ce foisonnement, deux tendances principales se dégagent sur le plan doctrinal : d’un côté, un courant mystique, illuministe et chevaleresque, très présent dans les hauts grades (grades de chevaliers, alchimie, théosophie chrétienne) ; de l’autre, un courant rationaliste et humaniste conforme à l’esprit des Lumières. Loin de s’exclure, ces deux courants coexistent au 18ème siècle au sein de la franc-maçonnerie. Il n’est donc pas surprenant de voir cohabiter des degrés très spiritualistes et d’autres davantage teintés de philosophie éclairée ou de symbolisme universel. Par ailleurs, le succès des hauts grades s’explique aussi sociologiquement : dans une société d’Ancien Régime encore très hiérarchisée, ils offrent aux aristocrates et notables des titres maçonniques nobiliaires et un ésotérisme séduisant, ce qui aide à les attirer durablement en loge.

Face à la prolifération des rites écossais, des efforts de structuration et de synthèse vont émerger dans la seconde moitié du 18ème siècle. La Grande Loge de France, quoique n’ayant juridiction que sur les grades symboliques, cherche à mettre de l’ordre dans les « sublimes degrés » qui échappent à son contrôle. Sous l’impulsion de francs-maçons éclairés comme Jean-Baptiste Willermoz à Lyon ou Jean-Jacques de Roëttiers de Montaleau à Paris, on tente de regrouper et codifier les hauts grades en systèmes cohérents. Deux entreprises majeures illustrent cette structuration :

  • Le Régime Écossais Rectifié (R.E.R.) : ce rite est élaboré en France par Willermoz et ses confrères, à partir de la Stricte Observance Templière allemande combinée aux enseignements mystiques de Martinès de Pasqually. Un premier convent des Gaules à Lyon en 1778 fixe les grandes lignes du système, puis le convent universel de Wilhelmsbad en 1782 entérine la fondation du Régime Écossais Rectifié en abandonnant la filiation templière directe tout en conservant une chevalerie symbolique chrétienne. Le RER est ainsi définitivement codifié à la veille de la Révolution, avec ses propres grades et codes.
  • Le Rite Français (dit aussi Rite Moderne) : à Paris, au sein du Grand Orient de France (G∴O∴D∴F∴ fondé en 1773), le haut gradé Roëttiers de Montaleau entreprend de synthétiser le maelström des hauts grades en un ensemble réduit. En 1784-1786, le Grand Chapitre Général de France qu’il anime fusionne avec un groupe concurrent (Chapitre du Dr Gerbier) et établit une échelle de seulement 4 Ordres au-delà de la maîtrise. Ce Rite Français en « 4 ordres + 1 » – le dernier étant l’Ordre du Rose-Croix – vise à concentrer l’essentiel des hauts grades en quelques étapes symboliques fortes. Adopté par le Grand Orient, il sera publié en 1801 dans le Régulateur du Maçon.

Malgré ces tentatives de rationalisation, tous les maçons n’adhèrent pas aux solutions proposées, et certaines querelles de rites subsistent. C’est finalement un autre système, venu d’outre-Atlantique, qui va s’imposer peu après : le Rite Écossais Ancien et Accepté. Ce rite, élaboré entre les Antilles françaises et les États-Unis, aboutit à un corpus de 33 degrés formalisé en 1801 à Charleston (Caroline du Sud) et introduit en France en 1804 par le frère Auguste de Grasse-Tilly. Sous le Premier Empire, la franc-maçonnerie française comptera ainsi trois grands systèmes de hauts grades fonctionnant en parallèle : le Régime Écossais Rectifié (avec 4 grades supérieurs au-delà des 3 symboliques), le Rite Français (4 ordres au-delà des 3 degrés) et le Rite Écossais Ancien Accepté (33 degrés englobant les 3 symboliques). Ces trois rites – auxquels viendra s’ajouter plus tard le Rite dit Égyptien de Memphis-Misraïm (99 degrés) en 1881 – restent aujourd’hui les principales voies de la haute maçonnerie en France.

Les principaux rites de l’Écossisme maçonnique

Le Rite Écossais Ancien et Accepté (R∴É∴A∴A∴)

Le Rite Écossais Ancien et Accepté est sans doute le plus connu des rites de hauts grades, pratiqué aujourd’hui dans le monde entier. Son origine remonte à l’Ordre du Royal Secret propagé par Étienne Morin. Mandaté en 1761 pour porter la « Sublime Maçonnerie de Perfection » dans les colonies du Nouveau Monde, Morin diffuse aux Antilles un système de hauts grades initialement structuré en 25 degrés, appelé Rite de Perfection. Avec l’aide du frère Henry A. Francken, il organise à Saint-Domingue et en Amérique du Nord des loges et chapitres de Perfection, conférant notamment le grade sommital de Prince du Royal Secret. Ce corpus est doté de Constitutions et Règlements (notamment en 1762) et sera complété plus tard par les fameuses Grandes Constitutions datées de 1786 et attribuées – probablement de façon légendaire – au roi de Prusse Frédéric II.

Après la guerre d’Indépendance américaine, les porteurs de ce rite (appelés Inspecteurs) se multiplient, et l’idée émerge d’élargir le système. C’est à Charleston, en Caroline du Sud, qu’un groupe de hauts gradés mené par John Mitchell et Frederick Dalcho décide vers 1798-1801 d’ajouter huit degrés aux 25 existants pour aboutir à un ordre à 33 degrés : le Rite Écossais Ancien et Accepté. Le 31 mai 1801, ils fondent le Suprême Conseil du 33ème degré pour les États-Unis d’Amérique, première instance du genre, avec pour Grand Commandeur le colonel Mitchell. Le R∴É∴A∴A∴ est né. Peu après, en 1804, Auguste de Grasse-Tilly – qui avait participé à Charleston aux travaux du nouveau rite – installe à Paris un Suprême Conseil de France et introduit officiellement le Rite Écossais Ancien Accepté dans la maçonnerie française. Celui-ci va rapidement prospérer : au 19ème siècle, il deviendra l’un des rites majeurs en Europe et en Amérique latine, et au 20ème siècle le rite maçonnique le plus pratiqué au monde.

Le Rite Écossais Ancien Accepté comprend 33 degrés au total. Les trois premiers sont les degrés symboliques (Apprenti, Compagnon, Maître), généralement administrés par les obédiences traditionnelles (Grandes Loges ou Grands Orients) dans des loges bleues. Au-delà, les degrés 4 à 33 forment les hauts grades propres au Rite, organisés en plusieurs corps successifs. Classiquement, on trouve : la loge de perfection (grades 4 à 14), le chapitre de Rose-Croix (grades 15 à 18), le Conseil de Kadosh ou Aréopage (grades 19 à 30) et le Consistoire (31 et 32), le 33ème degré étant conféré par distinction comme grade suprême. Chaque pays possède en principe un Suprême Conseil souverain pour administrer l’ensemble des hauts grades du Rite, dirigé par un Souverain Grand Commandeur. Ce dernier degré, dit de Grand Inspecteur Général, confère le titre honorifique de 33ème et dernier degré.

Le R∴É∴A∴A∴ est un rite très riche symboliquement, qui incorpore de multiples traditions spirituelles et philosophiques héritées du Siècle des Lumières. Il a été conçu à la fin du 18ème siècle de manière à intégrer les grandes idées de l’époque pour expliquer le monde et l’Homme : émancipation de la raison, héritage de l’hermetisme réveil de l’idéal chevaleresque, exaltation de la tolérance universelle. Chaque degré du Rite développe une thématique particulière et une leçon morale. Pour exemple, le 12ème degré (Grand Maître Architecte) aborde la sagesse et l’architecture universelle, le 18ème degré (Chevalier Rose-Croix) propose une haute réflexion spirituelle sur la fraternité et l’espoir en s’inspirant du christianisme ésotérique, le 30ème degré (Chevalier Kadosh) met en scène la vengeance symbolique des Templiers et l’idéal de justice face à la tyrannie. D’autres grades, comme Chevalier d’Orient et d’Occident (17ème) ou Prince du Royal Secret (32ème), renvoient à des motifs bibliques (retour de l’exil, reconstruction du Temple) ou ésotériques (synthèse finale des mystères). L’ensemble du Rite Écossais Ancien Accepté se veut un ordre initiatique traditionnel, spiritualiste et universaliste, apte à « coller » à chaque époque tout en transmettant un patrimoine symbolique ancien. Aujourd’hui, ce Rite demeure pratiqué sur tous les continents, que ce soit dans la franc-maçonnerie libérale ou dans la maçonnerie dite régulière (sous l’intitulé Ancient and Accepted Scottish Rite dans les pays anglo-saxons).

Le Rite Écossais Rectifié (R.E.R.)

Le Rite Écossais Rectifié – ou plus exactement Régime Écossais Rectifié – est un système maçonnique de hauts grades fondé sur des principes chrétiens et chevaleresques assumés. Son élaboration, complexe, s’est déroulée en France dans les années 1770 sous l’impulsion du lyonnais Jean-Baptiste Willermoz. Celui-ci, disciple du théurge Martinès de Pasqually et membre de la Stricte Observance Templière, chercha à « rectifier » (réformer) cette dernière en y intégrant une dimension spirituelle plus épurée et en écartant la tutelle d’illustres Supérieurs Inconnus fictifs. Après un convent préliminaire à Lyon en 1778 (Convent des Gaules) et plusieurs réunions en Allemagne, le Convent général de Wilhelmsbad en 1782 consacre officiellement le Régime Écossais Rectifié. Ce convent, présidé par le duc Ferdinand de Brunswick, réunit des délégués de toute l’Europe maçonnique. Les participants y décident notamment d’abandonner toute prétention à une filiation historique directe avec l’Ordre du Temple (qui caractérisait la Stricte Observance), tout en conservant la légende templière comme source d’inspiration symbolique. Ils adoptent des rituels révisés pour les degrés symboliques et hauts grades, intégrant aussi certains éléments mystiques de l’Ordre des Élus Coëns de Martinès. Le résultat est un rite cohérent, profondément christianisé, qui sera pratiqué surtout en France, Suisse et plus tard en Belgique.

Le R.E.R. comporte originellement six grades au total, dont les deux derniers relèvent d’un ordre chevaleresque chrétien interne. Les grades 1 à 3 (Apprenti, Compagnon, Maître) constituent les grades symboliques rectifiés, avec des rituels très proches de la tradition française du 18ème siècle. Le 4ème grade, propre au R.E.R., est celui de Maître Écossais de Saint-André (appelé aussi Maître Écossais, ou Maître Écossais Vert) : il fait office de pont entre la loge symbolique et l’ordre intérieur. Au-delà, le Régime comprend un Ordre Intérieur subdivisé en deux étapes : d’abord le grade d’Écuyer Novice (5ème), puis celui de Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte (C.B.C.S., 6ème grade). Ces deux grades chevaleresques sont conférés au sein de Préfectures et de Grands Prieurés, en dehors des loges bleues. Notons qu’historiquement, le Régime Écossais Rectifié prévoyait encore deux degrés secrets ultérieurs (dit Profès et Grand Profès, purement spirituels), mais ceux-ci n’ont été que rarement pratiqués.

Le Régime Rectifié se singularise par son essence chrétienne déclarée. Ses rituels et obligations imposent dès l’origine aux membres d’« être fidèles à la religion chrétienne » et de vivre selon les vertus de la chevalerie évangélique (charité, humilité, dévouement). Le R.E.R. représente en quelque sorte la branche mystique et spiritualiste de la franc-maçonnerie des Lumières : il s’inscrit dans le courant illuministe du 18ème siècle, qui coexistait alors avec le courant rationaliste plus voltairien. Sur le plan symbolique, les trois premiers degrés rectifiés restent assez proches de la maçonnerie “classique”, quoique enrichis de quelques particularités (insistance sur la réintégration spirituelle de l’homme déchu, influence des écrits de Saint-Martin et de l’illuminisme chrétien). C’est surtout dans les hauts grades que la spécificité ressort : le Maître Écossais de Saint-André prépare le candidat à entrer dans la chevalerie intérieure en le liant à l’Ordre de Saint-André (saint patron des Écossais) et en le dotant de la parole perdue retrouvée. Puis, le chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte est invité à défendre symboliquement une “Cité sainte” (image de la Jérusalem céleste) par ses vertus et ses actes de bienfaisance. Le choix du terme Bienfaisant indique l’importance de la philanthropie et de la morale chrétienne dans ce rite. Le mythe templier affleure en arrière-plan (les C.B.C.S. se considèrent comme des successeurs spirituels des chevaliers du Temple, engagés dans un combat allégorique contre le Mal), mais il ne s’accompagne d’aucune revendication d’héritage historique réel – au contraire, la rupture avec la lignée templière effective fut prononcée en 1782.

Le Rite de Perfection et les autres rites écossais historiques

Le Rite de Perfection (Ordre du Royal Secret) mérite une mention particulière car il constitue l’ancêtre direct du Rite Écossais Ancien Accepté. Comme évoqué plus haut, il s’agit d’un système de hauts grades à 25 degrés formé progressivement par Étienne Morin et ses collaborateurs dans les années 1760. Son sommet, le 25ème degré intitulé Prince du Royal Secret, coiffe une séquence de grades comprenant notamment le Maître Parfait, le Maître Élu, le Chevalier d’Orient, le Chevalier Rose-Croix et le redoutable Chevalier Kadosh. Diffusé d’abord aux Antilles (Saint-Domingue, Jamaïque) puis en Amérique du Nord (New York, Charleston), le Rite de Perfection fut la première concrétisation d’un “haut système” écossais unifié. S’il n’est plus pratiqué en tant que tel de nos jours (hormis par quelques organisations dites Cernéennes se réclamant de la filiation de Morin), son intégration quasi complète dans le Rite Écossais Ancien Accepté en fait un jalon essentiel de l’histoire de l’Écossisme.

Doctrine et dimensions symboliques de l’Écossisme

Thématiques et philosophie des hauts grades

Les hauts grades écossais se distinguent des degrés symboliques de base par l’approfondissement des thèmes initiatiques et l’élargissement du cadre historique et légendaire. Alors que les trois premiers degrés se concentrent sur la construction (et la perte) du Temple de Salomon et sur des enseignements moraux fondamentaux, les grades au-delà du Maître explorent de nouveaux horizons spirituels, philosophiques et ésotériques.

Une caractéristique marquante de l’Écossisme est l’introduction massive du motif chevaleresque. De nombreux hauts grades font de l’initié un chevalier investi d’une mission symbolique. Le Chevalier d’Orient (présent dans plusieurs rites, vers le 15ème degré) transforme le Maçon en défenseur du peuple hébreu libéré de Babylone, combattant pour rebâtir le Temple. Le Chevalier Rose-Croix fait du Maçon un pèlerin spirituel méditant sur la parole du Christ et la résurrection symbolique. Le Chevalier Kadosh, lui, l’élève au rang d’un vengeur mythique des Templiers, incarnant la justice immanente contre l’arbitraire des puissants. Ces figures chevaleresques servent à transmettre des valeurs de bravoure, d’honneur, de droiture morale, tout en inscrivant la franc-maçonnerie dans une continuité imaginaire avec les ordres chevaleresques du passé.

À côté de la chevalerie, les hauts grades intègrent des éléments prononcés de spiritualité religieuse et mystique. Dans le Rite Écossais Rectifié, cette dimension est explicitement chrétienne : le but est la réintégration de l’homme en Dieu, via une purification intérieure, selon la théologie mystique du 18ème siècle. Dans le Rite Écossais Ancien Accepté, la spiritualité est plus œcuménique mais bien présente : le degré de Rose-Croix (18ème) en est l’exemple le plus célèbre, véhiculant un message de foi, d’espérance et de charité sous un voile allégorique christique (la rose éclose sur la croix). D’autres grades empruntent aux textes bibliques ou apocryphes des scénarios édifiants – le Prince de Jérusalem (16^e) fait ainsi revivre l’histoire d’Esdras et de la reconstruction du Temple, symbole d’un nouvel espoir après l’épreuve de l’exil. L’inspiration biblique côtoie parfois l’inspiration ésotérique : le Chevalier du Soleil (grade d’illuminisme alchimique apparu vers 1750) propose un enseignement imprégné des idées vitalistes de Paracelse avec un tableau de loge inspiré de l’Azoth de Basile Valentin. Ce syncrétisme est typique de l’Écossisme : il incorpore volontiers des éléments d’hermétisme, de kabbale et d’alchimie dans ses rituels. On retrouve ainsi des références aux symboles alchimiques (soufre, mercure, sel) dans certains grades, à la science des nombres et des lettres sacrées, ou encore aux arcanes astrologiques, autant d’éléments étrangers aux grades bleus mais prisés au siècle des Lumières dans les cercles initiés.

Sur le plan philosophique et moral, les hauts grades approfondissent la réflexion éthique du franc-maçon et l’adaptent aux enjeux de l’époque. Nés en plein siècle des Lumières, ils intègrent les idéaux de progrès moral et d’émancipation intellectuelle propres à ce mouvement. Des grades comme Grand Écossais de Saint André ou Grand Inspecteur Inquisiteur mettent l’accent sur la connaissance de soi, la recherche de la vérité et la lutte contre l’ignorance et le fanatisme. D’autres, tel Souverain Prince Rose-Croix, enseignent la tolérance universelle et la fraternité transcendant les dogmes. Globalement, l’Écossisme a servi de véhicule pour diffuser au sein de la franc-maçonnerie des concepts humanistes et des valeurs des Lumières (liberté de conscience, perfectibilité de l’homme, primauté de la raison éclairée par la foi ou la sagesse). Ceci coexiste avec l’autre versant plus occulte : on observe ainsi un délicat équilibre entre rationalisme et occultisme dans nombre de hauts grades, reflet de la dualité de la culture du 18ème siècle. L’exemple du Rite Écossais Ancien Accepté est parlant : il a su intégrer à la fois la tradition hermétique et l’idéal rationaliste, en témoigne la succession d’influences du 12ème, 18ème et 30ème degrés déjà évoquée.

Enfin, il convient de souligner la dimension initiatique interne des hauts grades écossais. Plus on s’élève dans la hiérarchie des degrés, plus l’enseignement est présenté comme profond, potentiellement accessible à un cercle réduit de maçons éprouvés. Cette gradation vise moins à créer une élite ésotérique qu’à fournir un parcours pédagogique par étapes : chaque degré est censé apporter une “lumière” nouvelle à l’initié méritant. En ce sens, les hauts grades complètent la formation du Maître maçon en élargissant son horizon intellectuel et spirituel. Ils invitent le franc-maçon à une quête continue de perfectionnement, symbolisée par l’échelle ascendante des degrés (parfois représentée dans l’iconographie par l’échelle de Jacob ou une échelle mystérieuse à plusieurs échelons). On notera toutefois que cette progression n’est pas à comprendre dans un sens d’autorité ou de supériorité : dans la franc-maçonnerie régulière, un 33^e degré n’a aucune autorité sur un Maître Maçon de 3^e degré dans une loge bleue. La progression écossaise est avant tout intérieure et symbolique, chaque grade étant “supérieur” seulement par la connaissance qu’il confère et non par le pouvoir qu’il délègue.

Sources doctrinales et influences de l’Écossisme

Les multiples inspirations de l’Écossisme reflètent l’éclectisme culturel du 18ème siècle. On peut en distinguer quatre principales :

  • L’idéal chevaleresque médiéval : c’est l’une des sources les plus évidentes. Le mythe des Templiers est omniprésent dans l’histoire des hauts grades. La fameuse légende templière – selon laquelle les franc-maçons seraient les héritiers des chevaliers du Temple dissous au 14ème siècle – apparaît dès les années 1750 en Allemagne et en France. Elle fournit une trame romanesque à plusieurs rites (Stricte Observance, Rectifié, Kadosh du R∴É∴A∴A∴), même si elle est reconnue comme une fiction historique. Au-delà des Templiers, l’Écossisme puise dans la chevalerie un symbolisme de la lutte du Bien contre le Mal, de la quête du Temple (spirituel) perdu et de la restauration d’un ordre juste. Des degrés comme Chevalier de l’Épée, Chevalier de l’Aigle, Chevalier du Soleil, Chevalier de Saint-André, déclinent sous diverses formes la figure du chevalier maçon, tantôt croisé, tantôt templier, tantôt chevalier mystique. Cet imaginaire chevaleresque confère aux hauts grades prestige et verticalité, tout en servant de véhicule à une éthique exigeante (courage, loyauté, sens du sacrifice).
  • La spiritualité judéo-chrétienne et biblique : nombre de hauts grades s’enracinent dans des épisodes de l’Ancien Testament ou font référence à la tradition chrétienne. Outre les exemples déjà cités (grades d’Orient et de Rose-Croix), on peut mentionner le grade de Noachite (ou Chevalier Prussien, 21ème du R∴É∴A∴A∴) qui évoque la légende du juste Noé, celui de Prince de Liban (22^e) qui fait allusion aux ouvriers du bois de cèdre envoyés par Hiram, ou encore Écossais de Saint André dans le R.E.R. qui place le rite sous le patronage d’un apôtre. La dimension spirituelle s’exprime aussi dans les prières, invocations et beatitudes qui émaillent les rituels de hauts grades. Dans les rites explicitement chrétiens (R.E.R., certains chapitres du Rite Français), la doctrine s’apparente à un ésotérisme chrétien : le but ultime est l’union à Dieu (la vision de la Sainte Cité au R.E.R., la parole retrouvée au Rose-Croix signifiant le Verbe divin). Même dans le R∴É∴A∴A∴, qui est ouvert à toutes les religions monothéistes, on perçoit l’influence de la théologie judéo-chrétienne (par ex. usage fréquent du Ternaire 3-5-7, allusion à la Nouvelle Jérusalem). Cette source doctrinale ancre l’Écossisme dans une tradition moraliste et théologique : il s’agit d’élever l’âme du maçon vers des principes divins universels, au-delà du simple décorum chevaleresque.
  • L’ésotérisme hermétique et occultiste : parallèlement à la religion révélée, l’Écossisme emprunte aux courants ésotériques et aux sciences occultes de la Renaissance. Comme indiqué, le grade du Chevalier du Soleil est un exemple de greffe alchimique dans la maçonnerie. De même, le grade de Philosophe Inconnu (dérivé des enseignements de Louis-Claude de Saint-Martin, appelé ainsi le “philosophe inconnu”) apparaît dans certaines variantes de rites écossais, prônant une forme de théosophie mystique. La Kabbale, popularisée par des auteurs comme Martinez de Pasqually et plus tard Eliphas Levi a aussi laissé des traces : le symbolisme des 10 sephiroth se retrouve dans le degré de Chevalier du Royal Axe (ou Prince du Liban) via les 10 colonnes de l’édifice, les 22 lettres hébraïques sont évoquées dans le degré de Prince du Tabernacle,... Les hauts grades ont servi de refuge à des notions ésotériques que la maçonnerie bleue, plus rationnelle, n’intégrait pas. Le grade de Maître Écossais dès son apparition vers 1740 comportait un mot sacré mystérieux (Mahaban) et des allégories ésotériques sur la parole perdue que n’avaient pas les trois premiers grades. L’influence du rosicrucianisme est patente dans le degré de Rose-Croix (le nom même vient de la fraternité mythique des “Rose-Croix” du 17ème siècle). Ainsi, l’Écossisme a agrégé divers courants occultes – alchimistes, néoplatoniciens, kabbalistes, mystiques – qui existaient en marge de la société érudite depuis la Renaissance. Cette dimension ésotérique confère aux hauts grades une profondeur symbolique supplémentaire, mais peut aussi les faire apparaître plus “obscurs” aux yeux des non-initiés, tant les références y sont multiples et parfois cryptiques.
  • La philosophie morale et les Lumières : enfin, le contexte du 18ème siècle a imprégné l’Écossisme d’un certain rationalisme et d’idéaux philosophiques. On trouve dans les rituels des hauts grades des références explicites aux vertus cardinales (prudence, tempérance, force, justice), aux devoirs de l’homme et du citoyen, voire aux droits naturels. Le Rite Écossais Philosophique (comme son nom l’indique) mettait l’accent sur la quête de la sagesse et le perfectionnement moral de l’homme. De façon générale, les hauts grades prétendent conduire le maçon vers une sagesse supérieure, une gnose maçonnique, qui englobe la morale universelle. Il s’agit d’achever l’édification intérieure esquissée dans la loge bleue : si le Maître Maçon a reçu la lumière, le haut initié doit apprendre à en rayonner pleinement dans le monde. Cette philosophie de l’illumination progressive est en accord avec l’esprit des Lumières, qui valorise l’idée de progrès de l’esprit humain. D’ailleurs, le R∴É∴A∴A∴, né en 1801, se décrira plus tard comme un ordre « progressif » où l’on s’élève par degrés de connaissance et de mérite. On peut voir là l’influence de la franc-maçonnerie américaine post-indépendance (Charleston), teintée d’idéaux démocratiques : au 30ème degré Kadosh, l’accent est mis sur la lutte contre la tyrannie et l’obscurantisme, ce qui fait écho aux valeurs républicaines naissantes. En somme, la philosophie des hauts grades oscille entre une quête de vérité ésotérique et un engagement éthique dans la société : les “Chevaliers maçons” sont invités à travailler à la fois à leur perfection spirituelle et au bonheur de l’humanité, concrétisant la double injonction de s’améliorer soi-même pour améliorer le monde.

Olivier d’Aeternum

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Liberté et Écossisme

Publié le 23 Août 2026 par T.D

La liberté est affaire de compromis. Compromis entre l’exercice volontaire de ses choix, le respect d’autrui et celui de la loi.
Le libre arbitre est affaire de jugement, éclairé par la conscience, sur des choix et des actes, au regard de l’éthique.
Ainsi, le choix, qui relève du libre arbitre, semble être circonscrit à la liberté de trouver un compromis, celui de réaliser ses désirs selon sa conscience, dans le respect de la loi et d’autrui.

Sur un plan social, on a coutume de dire que trop de liberté creuse les inégalités, que trop d’égalité obère la liberté, et qu’en principe la fraternité permet le juste partage... Mais a-t-on tout dit pour autant ? Que convient-il de s’accorder à soi-même et de tolérer aux autres pour une liberté réciproque raisonnable ? Derrière ce que nous croyons être notre liberté se cachent le mensonge et l’aveuglement à nous-même, la permissivité à notre égard, l’indifférence aux autres et l’ignorance ou la transgression de la loi. En fait, la liberté nécessite, de manière consubstantielle, une aptitude à se commander qui devrait s’acquérir tout au long de la quête.

Si l’éthique maçonnique, dans sa transmission orale, invite à un humanisme de bon aloi, les rituels de l’Écossisme, quant à eux, marquent des progressions et des régressions, des tentatives bénéfiques et des échecs qui se veulent pédagogiques et qui n’ont d’autre but que de mettre en exergue les faiblesses humaines pour en faire l’expérience.

Ainsi, les sensations de liberté sont-elles tour à tour guidées par les émotions, les instincts, l’empathie ou la loi morale selon les grades. Et les actions sont conduites par impulsion, intérêt, bienveillance ou devoir. Alors, comment concilier désirs, nécessité, croyances, altérité et humanisme ?

Le grade d’Apprenti, au-delà de la contrainte du silence et de l’euphorie de la découverte, met le Maçon au pied du mur qu’il doit édifier. L’espoir de la construction d’un monde meilleur demeure le moteur du devenir. Tout est à refaire, comme pour conjurer les frustrations profanes qui ont conduit en Maçonnerie. Un projet est en route.

Le grade de Compagnon, dans le prolongement du grade précédent, bâtit un véritable espace de liberté par l’apport essentiel du travail comme outil d’émancipation, et pour une œuvre collective à dimension humaine et solidaire. Chacun tient la juste place symbolique qu’il doit occuper, selon ses qualités et ses qualifications, sous l’autorité incontestée de Maîtres reconnus. Tout paraît aller de soi, dans un monde harmonieux. Il n’y a plus ici de contraintes apparentes, hormis celles d’une discipline salutaire. L’Art est la joie des hommes libres, dira un rituel.

Le grade de Maître déstabilise cet édifice en mettant en scène la face sombre du visage humain. En sortant de leurs prérogatives et des règles établies, les Compagnons abusent de la liberté qui leur a été donnée parce qu’elle ne leur correspond pas. Cette prise de pouvoir meurtrière engendre désordre, doutes et iniquités. Tout est à refaire.

Les deux premiers grades sont-ils un leurre au regard du troisième et des suivants ?

Au 4e grade, le Maître Secret met en exergue son libre arbitre pour tenter de reconsidérer l’usage des valeurs, pour percevoir une vérité qui se veut différente de celle admise communément, pour apprendre à penser par lui-même, se dégager des contingences, des faux-semblants et de l’idolâtrie. Il s’agit de tirer les leçons du passé, de voir le monde autrement, par devoir et raison, et discerner les vrais leviers d’action.

Au 5ème grade, le Maître Parfait, en ne gardant que le meilleur du Maître défunt, entreprend le dépassement de ce qui est maintenant révolu et poursuit ainsi son propre affranchissement, son émancipation par rapport à la tutelle de pseudo maîtres à penser.

Au 6e grade, le Secrétaire intime, par son implication, sa responsabilité et la réconciliation qu’il réalise, favorise une plus grande intelligence sociale et se libère des divisions. Un nouvel ordre est en marche, actif et participatif.

Au 7e grade, les Prévôts et Juges, qui possèdent les plans de l’édifice, montrent leur aptitude à commander, à se commander, avec justice et justesse, ordre et concorde, pour éviter tout abus. Un pouvoir régulateur, qui s’exerce aussi sur soi-même, s’instaure et s’affirme ici.

Au 8e grade, l’Intendant des bâtiments entretient et perpétue l’ouvrage pour étayer et pérenniser ce nouvel équilibre libérateur. Tout est maintenant à sa juste place.

L’arrêt de la construction depuis le 3e degré, sa déconstruction structurée et son entretien méthodique ensuite, contribuent à porter ici un libre jugement sur l’œuvre.

Au 9e grade, le Maître Elu cherche à se libérer d’une partie de lui-même par la force justicière. En assouvissant une vengeance symbolique nécessaire contre le mal enfoui en lui, il tente de se vaincre, de se surmonter, en vue de se forger une liberté et obtenir la clémence de sa conscience pour la brutalité de la méthode.

Au 10e grade, l’Illustre Elu des 15 poursuit la libération violente de ce qui pèse sur sa conscience, par un châtiment public démonstratif. Si les méthodes et les règles de vie sont encore disproportionnées, l’animalité semble symboliquement vaincue.

Au 11e grade, le Sublime Chevalier Elu institue une gouvernance libératrice du poids des iniquités et des contraintes passées en répartissant les responsabilités. Cette partition, au-delà de la division apparente, n’a pour but que de mettre en place des relais de pouvoir pour un équilibre régulateur. Le processus de justice est en marche.

Mais quelle est la latitude réelle de l’impétrant dans ces 3 grades d’Elu, où la sélection s’opère successivement par tirage au sort, par désignation et par élimination ?

Au 12e grade, changement de registre : le Grand Maître Architecte développe sa volonté pour se libérer des contingences par la création. Les institutions étant en fonction et la vengeance étant assouvie, un nouveau projet peut redémarrer. On se tourne ici délibérément vers le devenir et l’universalisme. Chacun peut participer : les portes ne sont plus gardées.

Mais rien n’est pérenne. La liberté dépend aussi des autres. Les sociétés, les édifices, aussi bien construits fussent-ils, ne résistent pas au destin et aux luttes des civilisations. Le Temple, convoité parce que symbole de puissance, est détruit.

Au 13e grade, le Chevalier de Royal Arche, esclave de la matérialité, en explorant les ruines du passé, mais aussi ses propres sous-sols pour chercher d’antiques vérités, côtoie les limites de sa connaissance, de sa culture et de son entendement pour trouver l’horizon de son propre être, la mesure de lui-même, de sa propre liberté, celle de se mouvoir dans son espace intérieur, celle de dire selon sa pensée et son langage. Des portes s’ouvrent par le hasard des mots, comme par leurs vertus, sur l’indicible et l’impossible.

Au 14e grade, le Grand Elu de la Voûte Sacrée, Parfait et Sublime Maçon, fort de ses trouvailles, affirme son identité. Mais il doit retourner, dénué d’illusions, parmi ses congénères, en captivité à Babylone, cité de l’esclavage à un autre pouvoir, symbole du paraitre et de l’illusion, monde de servitudes. Cependant, il est censé avoir démystifié la culture communément admise et pris la mesure du possible. Il s’est pourfendu sans complaisance pour s’affirmer. Il sait qu’il est toujours prisonnier de sa condition, de sa culture, de son passé, de lui-même et de ses semblables (le centre de l’idée demeure entre le mot indicible et un vain symbole), qu’il est pleinement responsable de sa soumission, de son assujettissement, par nécessité souvent, par compromis parfois aussi. La parole qu’il prononcera sera sans aucun doute libératrice, car à travers les grades de perfection, il a pu entrevoir les faiblesses de ses pensées et de ses actions, le sens de leur finitude et de leur temporalité.

Au 15e grade, les Chevaliers d’Orient et de l’Epée sont libérés par leur geôlier, Cyrus, qui, effrayé par les prédictions entrevues dans un songe qu’il aurait fait, les a instruits dans l’art de la guerre pour les laisser partir reconstruire le Temple. Il y aurait long à en dire sur le plan psychanalytique : le bourreau est celui par qui la liberté peut advenir. Mais rien n’est acquis puisqu’ils devront combattre face à l’ennemi pour passer le pont qui mène au monde promis. Cette Liberté De Passer est une conquête collective mais temporaire, dans la mesure où les constructeurs doivent encore lutter pour reconstruire le temple, la truelle d’une main et l’épée de l’autre. Ici, liberté de passer rejoint liberté de penser et de vivre ensemble, mais dans la confrontation et l’adversité. Le triangle émotionnel et dramatique mis en scène à ce grade (Cyrus dominateur, Zorobabel victime et Samaritains boucs émissaires), où le rôle de sauveur passe des mains de Cyrus à celles de Zorobabel et ses troupes, donne au développement du thème de la liberté un visage nouveau et complexe, bien au-delà de la simple liberté de passer essentiellement évoquée à ce grade. La relation entre les protagonistes, auxquels chacun peut s’identifier tour à tour, devient ambiguë et quelque peu perverse au fur et à mesure du récit. Cependant chaque parti semble y trouver son intérêt, exceptés les Samaritains, nouvel ennemi, usurpateurs de l’identité initiale, coupables de représenter le soi ancien, duquel les héros cherchent à se séparer à tout prix, obnubilés par la reconstruction. A ce grade, on a dépassé le divin, le mystique et la magie, puisés dans le passé et les ruines des deux degrés précédents, pour adopter une tactique, une stratégie guerrière de reconquête, y compris dans la réédification du Temple. Le Maçon devient Chevalier. Armé, il entre dans une logique de l’honneur et du combat.

Au 16e grade, le Prince de Jérusalem est à nouveau obligé de solliciter le dominant étranger, Darius, l’autre, le puissant, pour obtenir la liberté de construire ensemble dans la légitimité du pouvoir. Les illusions d’un monde où la place de chacun paraissait acquise tombent une nouvelle fois, y compris au sein de sa propre ethnie. Jérusalem symbolise ce qui fût perdu et qu’il importe encore ici de retrouver à ce stade de l’initiation : l’âge d’or, l’idéal du grade de Compagnon. Mais les conditions ont bien changé. Une autorité de justice sociale institutionnalisée donne une patente pour œuvrer et, de fait, le pouvoir de commander. Légitimité, liberté, autorité et commandement vont de pair. La lutte continue. La répression et les lois (fussent-elles illusoires) maintiennent la croyance en un avenir meilleur.

D’une certaine façon, les 13e, 14e, 15e et 16e grades forment un tout cohérent où chaque acteur tient un rôle particulier, qui évolue entre nécessités, besoins, désirs et fantasmes.
–  Nabuchodonosor, représente le conquérant, le puissant, le rival agressif et destructeur, mégalomane et envieux des fastes du Temple, de ses avantages et de sa gloire. Il symbolise la frustration, la convoitise et le pouvoir. Sa force conduit le peuple des israélites à l’épreuve de l’exil, comme punition d’avoir su réaliser un tel édifice.
–  Cyrus apparaît aux yeux des israélites comme le libérateur, le sauveur. En réalité, rongé par le remords et la peur de la perte de son pouvoir à la suite d’un songe prémonitoire dans lequel il voit Nabuchodonosor enchaîné, il entre dans une phase de négociation, de séduction, de manipulations, de chantage et d’échanges avec Zorobabel, qui, par ailleurs s’avèrent infructueux. S’il initie le peuple à l’art de la guerre pour reconquérir Jérusalem, c’est parce qu’il estime vraisemblablement que le Temple en ruines ne vaut plus un clou au regard de sa déchéance probable ! Ses motivations n’ont rien d’altruistes…
–  Darius incarne une autorité légitime qui parachève l’épisode et permet un nouveau projet de vie par la loi, le décret. Son intérêt est convergent avec celui des Israélites.
–  Le peuple symbolise les initiés. D’abord vaniteux, puissant et fort d’un Temple si majestueux aux yeux des autres, il attire les envieux qui le combattent et le conduisent en exil. Puis, soumis et asservi, il apparaît quelque peu masochiste, n’existant que dans la souffrance et se sentant responsable de sa culpabilité. Il va évoluer au fil des grades. Conduit par le mage Guibulum dans les voutes souterraines du Temple pour retrouver ses racines, tenter de découvrir les mystères du passé et mesurer les limites de son moi, il prend désormais pour chef guerrier Zorobabel « de la tribu de Juda, prince de sang de David, le premier parmi les égaux, libre par état, et captif par disgrâce » dit le rituel, qui va résister au feu et passer les eaux… Zorobabel, incorruptible, résistant à la tentation des richesses et du pouvoir dans un premier temps, va conduire le peuple à la victoire, en chef de guerre, mais sans gloire. Il échoue d’abord dans son combat par les armes, et n’obtient finalement la liberté de passer qu’en abandonnant à ses adversaires la délégation de pouvoir (bagues et rubans) que Cyrus lui avait conférée. Mais surtout il va désormais assouvir sa volonté de puissance par la reconquête et la reconstruction du Temple en ruines. De victime, il devient à son tour dominateur, persécuteur et harceleur des Samaritains, estimant être investi de la mission et du devoir de reprendre le bien de ses ancêtres. Acharnement, volonté délibérée, ou victime de la manipulation de Cyrus dans le piège duquel il est tombé à son insu ? Enfin, n’ayant pas réussi par la truelle qui cimente et l’épée qui défend, il s’en remet au pouvoir et à la loi de Darius pour œuvrer, comme si la force seule était inopérante. Nouvel échec personnel ou bien réussite totale à tout prix ?
–  Les Samaritains, quant à eux, sont les boucs-émissaires du scénario. Dans la légende, ils ne sont pas des ennemis ancestraux. Habitants de la Samarie, ils représentent 10 des 12 tribus d’Israël dont il est question au 11e grade, hors Juda et Benjamin (mots prononcés lors de l’attouchement du 15e grade) et ont contribué jadis à la construction du temple en transportant les cèdres du mont Liban. Selon Esdras 4, 1 à 3, ils proposèrent même à Zorobabel et les siens de reconstruire le Temple ensemble. Ces derniers, possessifs et fiers, refusèrent. C’est à partir de là que les Samaritains cherchèrent à entraver la construction. Ils résistent à l’épée au 15e degré pour plier, sous l’effet d’une pseudo légitimité étrangère, au 16e, car le Temple, vassalisé, reste propriété de Babylone… (Notons qu’ils ne sont pas cités dans le rituel du 15e de Bordeaux, et qu’ils sont les ennemis à combattre sur le pont de l’Euphrate dans le rituel du site de la juridiction du REAA.)

Alors, ce peuple et ses leaders auxquels l’initié maçon est censé s’identifier, sont-ils victimes des autres ou victimes d’eux-mêmes ? Sont-ils bourreaux d’eux-mêmes ou bourreaux des autres ? Quelle marge de manœuvre les rituels leurs laissent-ils ? On dit que les rites servaient à préserver la paix dans les sociétés primitives, mais qu’ils ont pour vocation de conditionner le peuple dans nos sociétés dites civilisées ! Sont-ils alors l’objet de leur destin, de leur acharnement à construire et reconstruire un Temple qu’ils ont par trop sacralisé ? Sont-ils manipulés par leur entourage, la société et ses lois ? L’art de la guerre, le maniement des armes auquel ils ont été initiés, leur ont-t-ils réellement servi ? Etape initiatique nécessaire, répondront d’aucuns, comme pour éprouver leur sens guerrier…

Au 17e grade, changement de décor : le Chevalier d’Orient et d’Occident incarne le juste, en conscience avec lui-même, celui qui pense et agit sans erreur ni écart, celui qui a rectifié maintes fois, et qui peut ainsi juger en toute sérénité parce qu’il s’est libéré de ses contingences individuelles. Il est libre et assez fort pour accepter toutes les destructions. « Il y aura toujours devant (lui) une porte ouverte et que personne ne pourra fermer » dit le rituel. Les vérités scellées du livre intérieur à soi (mystères du ciel, énigmes des origines, perspectives insondables de l’avenir : fin des temps, jugement dernier des hommes, avènement d’un temps nouveau) s’ouvrent dans un fracas apocalyptique que les êtres libres, purs et forts sont capables de surmonter, alors que les impies seront symboliquement châtiés. La liberté est mise à l’épreuve de la destruction.

Mais changer l’homme n’est pas changer le monde. Dérèglements et iniquités perdurent. Les Temples sont à nouveau démolis et, pire, les outils dispersés. Il convient d’en tirer un nouvel enseignement et apprendre à vivre autrement, sans temple, et bientôt dans l’errance et le nomadisme. Ainsi va la vie.

Au 18e grade, le Chevalier Rose+Croix n’a plus besoin d’espace sacré : le temple est détruit, l’espace est (enfin) ouvert et ne se refermera plus ensuite. La liberté semble tout entière dans la libération du carcan et dans l’abandon (provisoire !) de l’obsession croissante qu’est devenu le Temple au fil des grades, car il n’est pas une fin en soi, fut-elle symbolique. Et nul doute que le Temple mystique, prophétique ou extatique de substitution, révélation subite et vision spirituelle éthérée, ne soit qu’une impasse pour beaucoup d’entre nous. La carapace nécessaire au processus initiatique pour la réalisation d’une acculturation par rapport au monde profane n’est plus utile. Tout devient transparent, l’ouverture brise les barrières entre l’intérieur et l’extérieur. La liberté intérieure rend disponible et permet l’altérité. Une loi nouvelle, plus humaniste et plus forte, ouvre les perspectives d’un monde nouveau. Mu par la foi, porteur d’une parole d’espoir, libéré de lui-même, le Chevalier pourra peut-être œuvrer pour l’amélioration de la société. Mais, quelle part de liberté reste-t-il aux Maçons qui gardent de ce grade une vision sacrificielle et doloriste, malgré la devise « j’ai ce bonheur » ? Liberté de se sacrifier ou bien simple exercice du devoir ? A quel moment le devoir devient-il sacrifice ?

L’affranchissement progressif vécu au cours de ces 4 degrés chapitraux donne toute sa qualité à l’Initié qui, du « bien bon maçon » reconnu dans les Loges de Perfection, devient le Franc Maçon, le Maçon affranchi, promis par le cursus maçonnique au 18e degré. On a abandonné (provisoirement) la force pour magnifier l’altérité, l’altruisme et l’agapè. Mais l’empathie et l’action altruiste sont-elles suffisantes pour la construction d’un monde meilleur et plus éclairé ? Si cette étape chapitrale demeure le cœur du processus, nul doute que la suite de l’initiation sera nécessaire pour développer la méthode symbolique indispensable à l’action individuelle et sociale. Des voies multiples vont s’ouvrir, qu’il faut aussi connaître pour en faire de justes usages.

Au 19e grade, le Grand Pontife ne se bat plus sur des ponts, mais il les construit pour relier deux rives, deux mondes. C’est lui qui donne maintenant la liberté de passer. C’est un passeur qui ouvre des voies vers une spiritualité, mais, n’en doutons pas, la Jérusalem céleste du rituel, édifice mystique pour d’aucuns, ne remplacera pas les ruines de l’ancien temple. Elle ne demeurera qu’une espérance, une promesse, une croyance, une idéologie, une illusion supplémentaire. Mais elle fait aussi partie de notre imaginaire anthropologique, culturel et cultuel.

Au 20e grade, le Maître Ad Vitam semble avoir l’éternité de la maîtrise devant lui. Est-ce un leurre, une illusion, la réminiscence des pratiques du début du 18ème siècle, ou bien une possibilité acquise par la sagesse ? S’il porte en lui les lumières de ses ancêtres comme le dit le rituel, il serait fâcheux qu’il prenne la liberté d’en abuser. Rien n’est pérenne, tout n’est que tentative et impermanence, mais ces tentations de puissance existent.

Au 21e grade, le Chevalier Prussien subit l’échec d’avoir voulu construire une tour qui mène jusqu’aux portes du ciel (comme il s’était fait refouler de la porte de son infini au 14e grade), pour se retrouver gisant dans les mines de sel prussiennes. La liberté a ses limites, dans les profondeurs comme dans l’élévation, mais il faut oser les explorer pour prendre la mesure du possible, au risque de la dispersion et de l’exil.

Au 22e grade, le Prince du Liban, armé d’une Royale Hache, tranche les cèdres car ils ne peuvent s’élever jusqu’au ciel. Leur utilité est bien sur la terre, pour étayer et bâtir… Il rompt ainsi les liens avec l’illusoire, se débarrasse de l’inutile pour s’en libérer et trouver le juste usage.

Au 23e grade, le Chef du Tabernacle voit les limites de sa raison et perd une partie de sa liberté dans la mesure où il lui préfère des sacrifices et des offrandes qui relèvent indubitablement de croyances incantatoires. Ce retour en arrière, dans la traversée du désert, évoque bien l’empreinte dont est marqué l’esprit et sa part d’irréfléchi, prête à des pratiques idolâtres que l’on croyait oubliées. Notre inconscient est aussi notre destin et il nous mène souvent sans que nous le sachions.

Au 24e grade, le Prince du Tabernacle, prêt à sanctifier le Temple, s’égare dans les mêmes errements superstitieux face à l’attitude déviante de l’indétrônable Salomon, susceptible de mettre l’institution en péril. Non seulement des limites sont posées, mais des régressions sont toujours possibles. L’initié en sortira cependant grandi, libéré de l’idolâtrie qu’il vouait à l’image du « juge étalon » dont l’emblématique sagesse est déchue vers la fin de ses jours. Tout passe. On ne voit plus avec les mêmes yeux.

Au 25e grade, le Chevalier du Serpent d’Airain est libéré de ses chaînes qui sont une entrave à sa liberté, pour effectuer son ascension sur la montagne et rencontrer le reptile qui guérit des morsures de la vie. Mais, le talisman qu’il érige avec le serpent autour du Tau ne doit pas devenir un nouveau gri-gri, une nouvelle superstition qui enfermerait encore… Puissant symbole de vie et d’espoir nécessaire ou bien petitesse et déréliction de l’esprit fétichiste à qui il faut des amulettes pour béquilles ?

Au 26e grade, l’Écossais Trinitaire, Prince de Mercy, cherche à se libérer de sa peur morale et physique alors qu’il choisit de s’élancer dans le vide, mais il perçoit clairement sa dépendance au monde matériel lors de l’ascension de l’échelle des vertus théologales qui mène vers un troisième ciel parfait, ouvert, mais qui reste à explorer. Cependant, la Vérité statufiée en palladium à ce grade, si elle peut délivrer de l’erreur, ne doit pas confiner à une autre idolâtrie, pas plus que les ailes dont est affublé le récipiendaire ne lui permettront l’envol... Il reste sanglé pendant le saut, attaché à la vie, mais peut-être un peu plus fort face à son destin. Le troisième ciel est-il de ce monde ?

Ces 4 degrés ajoutés au rite de Perfection, issus de l’Ordre des Ecossais Trinitaires, confinent pour partie à un fétichisme lié à des cultes anciens qu’il convient de relativiser.

Au 27e grade, le Grand Commandeur du Temple aura les mains libres de ses entraves alors qu’il lui sera annoncé : « je vous délie du joug de la servitude des hommes, vous ne serez plus soumis à aucun frère, tous vous respecteront, il n’y a que votre souveraine Cour qui vous égale ». Egalité, respect, liberté, et devoirs réciproques, sont les valeurs cardinales de ce grade qui réunit autour d’une table ronde.

Au 28e grade, le Chevalier du Soleil, se libère de ses dernières illusions, par un retour aux Lois de la Nature, là où « le mal et ses manifestations font partie de l’harmonie universelle » et ou « toute harmonie se renouvelle sans cesse par le jeu des forces contraires », (même si ces notions on été introduites tardivement). C’est pour cela que certains rituels laissent la liberté nécessaire d’entrevoir la même action selon deux points de vue opposés (l’un intéressé et vil, l’autre humaniste et sage), comme descente du piédestal édénique sur lequel l’humain se place trop souvent. Il faut bien se résoudre à voir le monde et les hommes tels qu’ils sont. Pas d’angélisme, une simple remise en place lucide de la perfectibilité de l’homme, fonds de commerce de la Maçonnerie. La violence semble inscrite dans nos gènes et la Vérité est tout entière contenue dans notre cœur, là où elle s’est réfugiée par crainte de ce que les hommes en ont fait. Elle ne se manifeste que si on sait l’y trouver et la délivrer, par delà le bien et le mal.

Au 29e grade, le Grand Ecossais de Saint André, chevalier bâtisseur, commet l’erreur de vouloir imposer sa vérité dans des lieux orientaux habités par d’autres mœurs, d‘autres croyances. Infiltrés par l’ennemi, les Chevaliers reviennent pourtant, accueillis en vainqueurs en Ecosse. Des limites à la liberté sont à nouveau posées, là où les croyance ou la raison deviennent dogme. « Vénérer la raison pure, servir la Vérité, protéger la Vertu, combattre pour le Droit », crédos du grade, ne sont universalisables que dans la mesure du respect des autres cultures. Il faut ainsi savoir revenir d’où on est issu après les nécessaires voyages, qui ne doivent pas se confiner à des guerres idéologiques, saintes ou colonialistes (ou à des conquêtes mercantiles, pourrait-on ajouter aujourd’hui).

Ce 3e point de rebroussement (après celui des 13e et 21e degrés) ne sera pas le dernier du processus, le haut de l’échelle du grade suivant en sera un autre.

Au 30e grade, le Chevalier Kadosh, qui clame « Fais ce que dois, advienne que pourra », semble conquis par une liberté totale, celle d’un justicier, qui cherche réparation à partir d’un camp itinérant. La progression initiatique, avec ses connaissances acquises, ses vertus éprouvées et ses vices réprouvés, pourrait ainsi permettre l’action en opposition aux « puissances du mal ». Le Chevalier Kadosh, qui cherche « la lumière de la liberté pour ceux qui n’en abusent pas », ne se contente pas d’être soumis à une législation, il s’érige en législateur. En « soldat de l’universel », il se prescrit la loi à laquelle il obéit pour accomplir sa liberté. Car la liberté ne peut être en dehors de toute loi. Par la raison comme juge de la morale, l’homme a la faculté de se donner la loi qu’il ne peut trouver ailleurs qu’en lui. Sa conscience lui donne de surcroît l’autonomie de sa propre détermination par rapport à cette loi, pour son bon usage dans l’action. Mais comment le Chevalier Kadosh, dans sa croisade et son combat réparateurs, dans sa conjuration des maléfices, peut-il se prévaloir de la suffisance de son devoir, de l’innocence de son intention, de la justesse de son action et de l’impunité des conséquences de ses actes, même si ses armes pures peuvent aussi se retourner contre lui ? La conviction, fut-elle lucide, suffit-elle à justifier l’action ? Et ce nec plus ultra, qui domine les connaissances, les valeurs et les vertus de l’échelle, est-il le sommet de la conscience du Maçon Ecossiste, ou bien l’abîme de sa déréliction ?

Au 31e grade, le Grand Inspecteur Inquisiteur Commandeur acquière la liberté de juger dans le Grand Tribunal du monde, mais avec équité et responsabilité, sans pour autant prononcer de sentence. La liberté du grade consiste à interpréter la loi, aveugle aux cas particuliers, pour gommer les inégalités. Mais exercer sa faculté de juger, c’est aussi savoir discerner dans la limite de l’entendement, selon une grille de lecture éthique de la vie et des valeurs morales de référence. Aussi, la liberté est-elle subordonnée aux principes judicatifs inhérents aux mœurs, et plus encore, à l’humain. Le maçon retrouve une place apaisée à ce grade où la loi et la justice se substituent aux combats tragiques de la liberté contre la fatalité. L’ordre est symboliquement rétabli. Il en est fini de la vengeance, du châtiment, de la justice archaïque, salomonienne ou divine, qui faisaient office de destinée. Une fonction nouvelle de régulation et de modération se met en place.

Au 32e grade, le Vaillant et Sublime Prince du Royal Secret pratique un art de vivre sous-tendu par un idéal de liberté raisonnable, car savoir-faire et savoir-quoi-faire vont de pair. Mais, si le rituel évoque une convergence solidaire et un ralliement de circonstance, c’est pour poursuivre un combat pour « le droit à la liberté de conscience » dans le camp du rendez-vous, destination finale, où l’on se tient prêt à assiéger le Temple initial devenu citadelle, car reconstruit, fortifié et occupé par d’autres communautés de pensées aux convictions différentes, ennemies ancestrales. La lutte continue et la guerre n’aura d’issue que pour ceux qui mourront. « J’ai été ce que vous êtes, vous serez ce que je suis » rappelle utilement le rituel. L’homme semble être condamné à veiller et guerroyer pour sa survie, mais aussi pour des croyances, voire des idéologies, auxquelles il s’identifie.

La Maçonnerie fonde sa méthode initiale sur le thème de la construction d’un édifice solidement ancré, puis de son appropriation, par tous les moyens, en vue d’une possession sédentaire qui s’avère illusoire, pour finir, d’exils en destructions, de reconstructions en échecs, en une errance nomade, réparatrice d’abord, justicière ensuite et combative enfin. Est-ce là la destinée du Maçon ? Libérer ses frustrations ou son agressivité dans l’impermanence, se battre pour ou contre quelque chose, c’est forcément détruire, détruire ce que d’autres ont bâti, détruire (volontairement ou non) ce que l’on a soi-même construit, quoi qu’il en coûte.

Cette analyse schématique vient-elle borner l’espoir de liberté de l’initié, héros tragique sur le chemin du devenir ?

Au 33e grade, le Souverain Grand Inspecteur Général est partagé entre le sentiment d’accomplissement d’un parcours achevé et celui de la perspective d’un cycle à recommencer sans cesse dans un monde ouvert. Le grade invite à regarder avec lucidité le cheminement maçonnique pour s’apercevoir qu’un grade ne vient pas en écraser un autre. L’attachement à l’Ordre incite à les pratiquer tous simultanément, comme si un front qui contient passé et présent avançait dans la temporalité, pour un avenir prometteur. La libération, si tant est qu’elle se réalise, ne se pratique pas par l’oubli, même si le cursus invite à épurer les connaissances.

La liberté de l’Ecossisme est avant tout engagement et responsabilité dans un monde improbable en marche, et tous les grades comportent leur part de vérité.

En effet, si la majorité des grades met en perspective une liberté sous-tendue par la conscience d’une volonté raisonnable, ils sont entrecoupés par d’autres, moins humanistes, mais tout aussi humains (trop humains peut être !), qui mettent en scène la satisfaction de besoins immédiats, souvent par la force et la violence. Ces derniers, dont l’origine peut être attribuée aux nécessités, mais sans doute aussi essentiellement aux croyances, se soldent souvent par des échecs formateurs qui relancent l’épopée de l’Ecossisme. D’autres, dont le fondement a trait à la conscience d’un monde plus grand que soi, mettent en exergue l’ouverture d’esprit et l’altérité. D’autres, enfin, exacerbent la nécessaire expression de l’ego et l’horizon de sa finitude dans laquelle la liberté est circonscrite.

Le cursus maçonnique du REAA, à travers son symbolisme, ses mises en situation et ses mythes, fait apparaître ainsi les facettes d’une Liberté complexe, non monolithique et sans cesse remise en question. Et pourtant, le sens philosophique du parcours laisse à penser que le Maçon a la vocation d’être un juste, un faiseur de lois, qu’il est censé créer en avançant sur le chemin de la vie. En contrepoint, la posture du Maçon dans les Consistoires, derniers espaces de travail du REAA, donne l’impression que le parcours initiatique, loin de le changer, lui fournit au contraire les outils et les armes nécessaires pour le conforter dans ses convictions initiales. Seul son regard sur lui-même et sur le monde change, mais son for intérieur semble immuable. Mieux outillé et mieux armé, aguerri à l’art de la rhétorique, souvent caparaçonné dans un prêt à penser maçonnique, il saura user de l’éloquence nécessaire pour expliquer ce qu’il est, ce en quoi il croit, avec des références culturelles acquises en Loge, mais son fonds éthique, celui qui a permis sa cooptation initiale au sein de l’Ordre, parait demeurer le même. En effet, dès que le consensus humaniste de forme est dépassé dans le discours en Loge, chacun reste campé sur ses positions. Rares sont les conversions, qu’elles soient progressives ou cathartiques. L’adage « On ne devient ce que l’on est que parce que l’on est ce que l’on devient », semble ici se vérifier. Les croyances de chacun sont finalement le moteur de l’existence, ce qui reste permanent en soi, sans que l’on sache vraiment pourquoi.

Alors, la Maçonnerie est-elle un alibi pour se donner une bonne conscience humaniste ?

La vie est une lutte permanente, contre l’entropie pour tous, mais aussi contre la peur pour certains, (moins chanceux ?), qui se battent contre eux-mêmes et contre les autres pour exister. Combats nécessaires ou bien vaines gesticulations, combats médiocres ou bien sentiment d’exister ? Et pourtant, c’est à ce prix que les libertés se conquièrent. Un être qui perd son énergie vitale perd sa place parmi ses congénères ; c’est la dure loi de l’évolution des espèces. Aussi, on peut estimer, faute d’autres explications, qu’il existerait un instinct salvateur, souvent belliciste, supérieur à la légalité, qui transparaît dans les mœurs et qui échappe à la cognition, parce que nécessaire à la survie. Les luttes nous confirment que nous vivons, et la maçonnerie n’échappe pas à ces combats. Théoriquement non inféodé, le Maçon se doit cependant de défendre ce que l’on appelle l’Ordre, notion au demeurant maçonniquement floue, au risque de compromettre une part de sa liberté. Ainsi, les luttes sont immorales au 3e degré pour acquérir un pouvoir illusoire, vengeresses aux 9e et 10e degrés pour retrouver un équilibre psychologique, à la fois guerrières, salvatrices et illusoires aux 15e et 16e degrés, pour trouver une liberté tant attendue et pouvoir continuer à bâtir, réparatrices au 30e degré, conquérantes aux 29e et 32e degrés, mais sont-elles légitimes pour autant ?

Curieuse destinée que celle de l’homme, qui se croit libre mais ne fait que « danser dans ses chaînes »… Seuls sa conscience et son libre arbitre peuvent être ses guides. Mais quelle latitude, quelle liberté espérer dans la pourtant nécessaire décision et dans l’action contingente ? Avons-nous la liberté de nos choix ? Freud répond à ce questionnement par un pessimisme réaliste, sans aucun doute partial, mais qui pousse à la réflexion : « le libre arbitre c’est le choix de la névrose ». Cette idée de libération dans la contrainte montre somme toute que l’homme, prisonnier de sa condition, ne sait la dépasser qu’à la hauteur du mythe et de la culture qu’il génère, et dans l’épaisseur du langage, qui s’oppose bien souvent à la recherche de la parole vraie, à la délivrance du sens emprisonné.

« Sans sol, sans ordre, sans origine, l’être n’est pas, dit Heidegger, il lui faut une histoire ».

« La vie, quand elle n’est pas souffrance, est jeu » déclare Emil Cioran et, quel que soit le moyen employé (ordre, violence, force, altruisme, amour), la liberté demeure située entre croyance, désir et nécessité. La sagesse n’est-elle pas finalement qu’une acceptation, un compromis, voire une compromission avec le destin, en même temps que la discipline des désirs ? Il semble bien, qu’en revendiquant notre liberté de penser, pourtant dotés de raison et d’esprit critique, de volonté et de détermination, nous soyons simplement condamnés à espérer

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Aux Origines de l'Ecossisme, une curiosité : le Grade d'Écossais Parisien

Publié le 23 Août 2026 par T.D

18 Mai 2012 , Rédigé par Lurker

Dans les années 1740, on trouve à Paris un grade dit Écossais de Paris ou Écossais de Clermont. C'est d'ailleurs dans un document parisien daté du 11 décembre 1743 que la Grande Loge de France, qui deviendra Grand orient, condamne ce qui apparaît comme une nouveauté dans le paysage maçonnique. C'est dans cette note que l'on rencontre, pour la première fois l'adjectif « écossais » pour désigner une pratique maçonnique particulière dont la particulier est de n'être pas constituée des grade d'apprenti, compagnon et maître. Ce qui suit est le rituel de l'un de ces grades, celui d'Ecossais Parisien.

La loge doit être tendue couleur de feu et éclairée par sept lustres rouges, trois au midi, trois au nord et un à l'orient; les trois placés au midi et au nord sont de trois, cinq et sept lumières. Et celui de l'orient en contiendra quinze, ce qui représente les quinze Maîtres qui furent choisis pour la recherche de notre Père Hiram, mon ou vif; les autres lustres représentent l'escalier fait en forme de vis pour monter à la Chambre du Troisième, qui se monte par trois, cinq et sept. Tous les Frères qui composent la loge doivent être habillés de noir, décorés d'un grand cordon rouge où pend un Triangle sur lequel est un Compas; ils auront leurs tabliers bordés de rouge.

Ouverture de la Loge

Le Très Respectable, qui représente le roi Salomon, se nomme Très Excellent; il frappe trois, cinq et sept coups; les Surveillants, qui se nomment Adonhiram, qui est le nom de celui qui remplaça Hiram après sa mort, répondent aussi par trois, cinq et sept coups; cela fini, tous les Ecossais portent la main droite au front, qui signifie le signe d'entrée et le Très Excellent dit : « Mes Frères, aidez-moi à ouvrir la Loge »; il l'ouvre par la première question 1.

Réception

Si la loge est assemblée pour une réception, le Maître des Cérémonies doit introduire le récipiendai­re; il frappe [par] trois, cinq et sept; les Surveillants demandent alors la permission au Très Excellent de voir qui frappe à la porte du Temple; ce qui leur étant accordé, le Premier Surveillant s'en va à la porte où il frappe trois, cinq et sept coups; ensuite, il ouvrira lentement un peu la porte et demandera à celui qui frappe ce qu'il demande; le Maître des Cérémonies doit répondre : « C'est un Maître Elu qui demande à être reçu Ecossais »; le Premier Surveillant ferme et va rendre compte au Très Excellent de ce qu'il a trouvé à la porte et la réponse qu'on lui a faite; le Très Excellent le charge de voir s'il a les qualités requises et, en ce cas, de l'introduire. Etant entré, le Premier Surveillant le conduit au bas de la loge tracée, qui est la partie occidentale; et là, il lui fait monter les sept degrés et le conduit au Tombeau d'Hiram par trois pas d'Apprenti; après quoi le Sur­veillant feint de lui donner le premier coup; ensuite, il le fait avancer jusqu'à l'arche par trois pas de Compagnon et lui donne le deuxième coup; de là, il le fait avance jusqu'au pied du trône du Très Excel­lent par trois pas de Maître, et on lui fait donner le mot de Maître ordinaire, après quoi on lui donne le troisième coup de maillet; ensuite, on le fait asseoir sur un fauteuil vis-à-vis du Très Excellent et au milieu de la loge; on le couvre d'un voile de taffetas blanc, bordé de noir, dans le milieu duquel est pein­te l'Etoile Flamboyante, ayant quelques taches rou­ges pour marquer le sang d'Hiram et dans le milieu sont peintes les lettres J.J.J. Etant ainsi couvert, le Très Excellent lui dit : « Mon cher Frère, vous représente

Hiram fors de sa fosse et placé dans le Saint des Saints par ordre de Salomon; c'est en mémoire de sa mon` et de sa pompe funèbre que nous vous plaçons de même afin que vous l'ayez toujours présent; après que l'on eut rendu les derniers devoirs à Hiram, Salomon choisit Adonhiram, fils de Helder, qui avait inspection sur les ouvriers qui travaillaient au Liban à la coupe du bois; ce fut sur lui qu'il se reposa pour remplacer Hiram, étant le seul qui put avoir cet avantage à cause de ses rares talents. Salomon par sa grandeur (comme était autrefois Hiram) le fit passer de la Chambre du Milieu à la Chambre du Troisième, et ce fut là qu'il lui a donné k même mot qu'il avait autrefois donné à Hiram, avec ordre de le donner à six Maîtres ex­perts, qui avaient aidé à retirer Hiram de sa fosse et le mot dont ils étaient convenus lorsqu'ils étaient à la recherche d'Hiram en cas qu'ils le rencontrassent, ainsi qu'il est arrivé, fut donné à trois mille six cents experts qui travaillaient dans la Chambre du Milieu; cette Chambre du Troisième était, mon cher Frère, celle où travaillait Hiram et le mi Salomon pour dresser les plans et les projets qui devaient servir à la construction du Temple, n'étant pas possible ni même vraisem­blable qu'ils eussent pu travailler ailleurs avec autant d'atten­tion qu'en exigeait un ouvrage si immense »

Le discours fini, on ôte le voile du récipiendaire; le Très Excellent, s'étant approché de lui, dit : Je vais vous relever, mon Tris Cher Frère, de la même manière fut retiré de la fosse; mais comme l'avant-bras était pourri, on fut obligé de le relever par k coude, par trois se­cousses » Après quoi, on le fait approcher aux pieds du Très Excellent où il prête son Obligation à Jehova en ces termes :

Serment

Je promets et m'engage solennellement devant le Grand Architecte de l'Univers et les excellents Frères de cette Loge, de tenir, garder et cacher le secret Maître.Ecossais, de ne »mais le révéler pas même à un Maçon, sous quelque pré­texte que ce puisse être; je promets de ne jamais l'écrire ni graver, sous peine d'être déshonoré Ainsi que Dieu me soit en aide !

Aide

Après quoi, le Très Excellent décore le récipien­daire du cordon de Maître Ecossais, en lui disant : « Cette couleur rouge est pour vous faire ressouvenir que notre Père Hiram prefira répandre son sang plutôt que de révéler le secret qui lui avait été confié. »

L'attouchement est en se prenant le coude sans se donner la main.

Le premier signe est de porter la main droite sur le ventre et de la retirer tout le long du ventre, ce qui est relatif d'avoir le ventre coupé.

Le deuxième signe est de porter la main droite au front, en le touchant seulement du pouce, et les au­tres doigts étendus, en levant les yeux au ciel.

Le troisième signe, que nous appelons signe d'appel, est de porter les mains jointes, les doigts croisés, élevés sur la tête, mais, comme le signe est trop marqué, les Frères ne s'en servent qu'en Loge.

Il y a quatre mots pour se reconnaître dont deux sacrés et deux profanes; les deux sacrés sont Jehova, Joachim, qui signifient à vous seul Eternel. Le troisième est Giblin, qui signifie excellent Maître et c'est là le mot d'Ecossais, le quatrième Gabaon, qui est le nom de la Chambre du Troisième.

Catéchisme

D. Etes-vous Ecossais ?

R. Oui, je le suis, car je connais les trois lettres J.J.J. D. Qu'entendez-vous par ces trois lettres ?

R. Deux paroles hébraïques sacrées.

D. Comment êtes-vous entré dans le Temple ? R. Par sept degrés.

D. Que signifient-ils ?

R. Que la Maçonnerie a sept grades.

D. Quels sont-ils ?

R. Apprenti, Compagnon, Maître, Maître Parfait, Maître Elu, Maître Ecossais et Chevalier de l'Orient.

D. Comment avez-vous été fait Ecossais ?

R. Par trois, cinq et sept.

D. Que signifient ces nombres ?

R. Les quinze experts qui retrouvèrent le corps d'Hiram et le retirèrent de la fosse.

D. Donnez-moi l'explication de chacun de ces membres et que signifie le nombre trois ?

R. Que trois gouvernent la Chambre du Milieu. D. Pourquoi cela ?

R. La Maçonnerie est l'emblème de la nature, elle gouverne comme le Grand Architecte a gouverné la Grande Loge de l'Univers; et le nombre trois est l'indice de la triple propriété divine toute puissante en toute science.

D. Pourquoi cinq ?

R. A cause des cinq ordres d'architecture.

D. Pourquoi sept ?

R. Parce que sept ne substitue qu'a un seul.

D. Cela ne signifie-t-il pas autre chose ?

R. Que le premier, le second et troisième, la perfec­tion du monde fut accomplie; et la perfection de ces trois unités représente la triple essence : or, la Divinité prévenue de l'incarnation du Verbe, ajoutant donc cette unité représentée par le Fils aux deux autres, c'est-à-dire avec le Père et le Saint-Esprit, elle forme un nombre triangulaire qui, toutefois, ne doit pas être considéré que sous une seule vérité. Donc, si on ajoute le pre­mier nombre de ces trois jours de la perfection du monde, avec l'unité de Dieu considéré dans les trois égalités, vous avez trois jours, un seul Dieu considéré en trois personnes, ce qui, ajouté en une formule, vous avez le nombre septénaire qui est la signification de la Création du monde en général, ou ce que Dieu resta pour le créer.

D. Pourquoi le nombre de trois fois vingt-sept ?

R. Parce que ce nombre est la valeur kabbalistique des lettres qui composent nos mots sacrés selon l'alphabet des anges; pour expliquer cela, il faut savoir que les trois mots sacrés, que Dieu avait donné lui-même en parlant à Moïse, composent toutes les unités, ensemble sept lettres, et comme nous connaissons trois personnes en Dieu, toutes trois égales en puissance et ne fai­sant q'un seul en tout, il est vrai de dire que cha­cune de ces Puissances contiennent des lettres d'où elles tirent leur Principe. Donc trois fois vingt-sept fait la supputation angélique de quatre-vingt-un ans dont les kabbalistes donnent la clef.

D. Que signifie le mot kabbaliste ?

R. Ceux qui portaient anciennement ce nom étaient parmi les Hébreux ceux que nous appelons docteurs en religion.

D. Quel chemin avez-vous fait pour devenir Ecossais ?

R. J'ai passé de la Chambre du Milieu à celle du Troisième.

D. Comment appelez-vous cette Chambre ?

R. Gabaon.

D. Pourquoi ?

R. Parce que Gabaon était un lieu fort élevé dans la sainte Cité; c'était l'endroit où David et Salomon offraient des holocaustes au Seigneur, et c'était en conséquence de sa mémoire que Salomon donna ce nom au lieu le plus élevé du Temple.

D. Qu'avez-vous vu dans cette Chambre ?

R. Une grande lumière que la vue avait de la peine à soutenir.

D. D'où venait-elle ?

R. De l'Etoile Flamboyante.

D. Qu'avez-vous vu ?

R. Le vrai signe, le vrai attouchement et le mot ou Parole qui n'a jamais été perdue.

D, Combien y a-t-il de signes ?

R. Trois.

D. Donnez le premier

R. C'est de se couper le ventre avec la main.

D. Comment appelez-vous le deuxième ?

R. Le signe de caractère, qui est de porter la main droite au front, ce qui est propre à l'Écossais. D. Comment appelez-vous le troisième ?

R. Le signe d'appel qu'on ne doit jamais donner qu'en loge.

D. Combien avez-vous d'attouchements ?

R. Un par trois.

D. Combien de mots ?

R. Quatre, dont deux sacrés et deux profanes.

D. Quels sont les deux sacrés ?

R. Jehova, Jeachi

D. Que signifient-ils ?

R. A vous seul Eternel, qui renferme les attributs divins.

D. Quels sont les profanes ?

R. Guibelin, Gabaon.

D. Que signifie Guibelin ?

R. Excellent Maître; c'est le nom que portent les Ecossais. Et Gabaon [est] celui de la Chambre du Troisième.

D. Qui vous a confié toutes ces choses ?

R. Celui qui est représenté dans le Tableau.

D. Comment le nommez-vous ?

R. Le roi Salomon.

D. Dans quel temps vous l'a-t-il donné ?

R. Après la mort de notre Père Hiram.

D. A combien le donna-t-il ?

R. A sept.

D. Pourquoi à sept ?

R. Parce que sept furent constitués en un seul. D. Comment appelez-vous le Premier Expert ?

R. Adonhiram, fils d'Herda; il était commis sur les tribus qui travaillaient au Liban pour couper les bois qui devaient servir à la construction du Temple.

D. Que signifie l'Etoile Flamboyante au-dessus de la Chambre du Troisième ?

R. Les cinq rayons qui conduisirent les mages venus de l'orient au lieu où résidait la Divinité.

D. Pourquoi cinq rayons ?

R. Pour marquer les cinq ordres d'architecture des­quels les Francs-Maçons décorent le Temple dé­dié au Seigneur.

D. Que veut dire le cercle qui est au milieu ? R. Que Dieu n'a ni commencement ni fin.

D. Pourquoi votre Loge est-elle appelée loge de saint Jean-Baptiste ?

R. Parce que saint Jean est le premier qui a donné de justes Paroles pour la perfection de l'Edifice. D. Quel âge avez-vous ?

R. Trois fois vingt-sept ou quatre-vingt-un ans. D. Que signifie ce nombre ?

R. Le nombre mystique adoré des anges ou le cube kabbalistique.

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1725-1761 : l’aurore de l’Écossisme

Publié le 22 Août 2026 par T.D

Le terme d’Écossisme désigne de manière générale tout système maçonnique organisé et structuré comprenant des grades au-delà de la Maîtrise et s’inspirant principalement de la Tradition Chevaleresque.

À cet égard, ressortent de l’Écossisme, trois des Rites pratiqués de nos jours en Franc-Maçonnerie régulière française : le Rite Écossais Rectifié (1782), le Rite Français (1786), le Rite Écossais Ancien et Accepté (1801).

L’Écossisme est un phénomène continental, principalement Français et, pour partie, Allemand.

Dans ces sociétés beaucoup plus rigides que l’anglaise et pour attirer durablement en Maçonnerie les classes supérieurs (aristocratie et haute bourgeoisie) vont rapidement fleurir des degrés à prétention nobiliaire, comme vont fleurir, malgré l’esprit des Lumières, de nombreux degrés nourris de prétention occultiste.

Ce chaos anarchique va progressivement s’ordonner et s’organiser en systèmes, tandis qu'avec Louis de Bourbon, Comte de Clermont comme Grand Maître, s'ordonne et s'organise la première Grande Loge de France.

1725 : première mention d’une Loge « Écossaise » dans les registres de la Grande Loge de Londres. Des historiens considèrent que le terme faisait plus référence à un statut maçonnique différent de la simple Maîtrise qu’à l’origine géographique de ses membres.

1736 : le Chevalier Michel de Ramsay, jacobite écossais exilé en France, prononce probablement devant la Loge Le Louis d’Argent à Paris un discours faisant remonter l’origine de la Franc-Maçonnerie aux Croisades (il existe un second discours qui devait être prononcé en Assemblée de Grande Loge en 1737, assemblée interdite par les autorités). Ces textes constituent le point de départ de la veine chevaleresque des degrés de l’Écossisme, qui vont se développer dans les années qui suivirent.

1737 : première mention en France du degré de Maître Écossais dans le Journal de l'avocat parisien Barbier (cité par Amadou).

1743 : à l’occasion de l’élection du Comte de Clermont, Prince du Sang, comme Grand Maître des Loges de France, sont publiées des Ordonnances générales, dont l’article 20 condamne vigoureusement le degré de Maître Écossais.

1744 : publication de l’ouvrage de divulgation Le parfait Maçon, dont un chapitre est consacré au Secret des Maçons Écossais.

1744-1745 : fondation à Bordeaux de la Loge La parfaite Harmonie, première Loge recensée en France de Maçons Écossais. Parmi ses membres, le négociant Etienne (Stephen) Morin.

1745 : les statuts de la Loge St Jean de Jérusalem (Grande Loge de France) présidée par le Comte de Clermont reconnaissent aux Maîtres Écossais un rôle de surintendants des travaux.

1747 : fondation de la première Loge Écossaise de Paris qui deviendra en 1752 le Souverain Conseil de la Sublime Mère Loge d’Écosse du Grand Globe Français.

1748-1749 : apparition du degré de Chevalier de l'Orient ou de l'Épée.

vers 1750 : le Baron von Hund diffuse en Allemagne (puis en France) un système maçonnique, la Stricte Observance Templière, fondée sur la fable faisant de la Maçonnerie le successeur et l'héritier de l'Ordre du Temple.

vers 1760 : apparition du grade de Grand Inspecteur Grand Élu Chevalier Kadosh, tandis que le titre de Chevalier Rose Croix se substitue à celui de Chevalier de l'Aigle.

 

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L’Écossisme, image initiatique de l’homme noble

Publié le 22 Août 2026 par T.D

  • Par Pierre  Aurejac

Il est toujours délicat et risqué de vouloir définir l’Ecossisme (avec une majuscule, souvent). Car ce terme absent du dictionnaire n’englobe pas tout ce qui porte l’épithète d’écossais … Ni tout ce qui est originaire de la brumeuse Ecosse … L’article ci-dessous évite donc la philologie et ses pièges et s’en tient à la philosophie : l’Ecossisme est un humanisme qui ne s’apprend que par degrés. Ce qui convient aussi aux femmes, dit-il, dès le premier jour.

« Écossisme » désigne, au firmament maçonnique, une constellation majeure de rites dont les degrés sont pratiqués en complément du 3e degré, celui de la Maîtrise. Aller plus loin dans la définition serait ici inutile. Trois siècles d’histoire de la franc-maçonnerie nous ont appris qu’il faut en effet voir l’Écossisme en lien avec la création, puis la pratique de la Maîtrise. Si nul n’ignore que la Franc-maçonnerie est d’origine britannique, instituée avec la Grande Loge de Londres en 1717, peu se souviennent qu’alors, en Grande-Bretagne, était mal éteinte la lutte politico-religieuse opposant protestants du parti Hanovre, au pouvoir depuis 1688, et catholiques Écossais du parti Stuart, qui voulaient le reprendre. Sans compter les Irlandais.

L’élément novateur de la nouvelle institution maçonnique fut la construction de ce degré de Maîtrise alors que les loges de métier ne connaissaient qu’apprentis et compagnons. D’emblée, on peut avoir l’intuition que la volonté de créer la Maîtrise a eu quelque chose à voir avec un affermissement dans les esprits du Bill of Rights de 1689, et avec le traitement des questions impliquant vie ou mort dans une société de grande violence politico-religieuse.

La construction symbolique de la Maîtrise n’était pas stabilisée en 1717, comme en témoigne, en 1726, le manuscrit Graham qui retient encore Noé à la place d’Hiram. Son achèvement dépendait-il, en fait, d’un meilleur apaisement entre chrétiens autour de symboles et de légendes acceptables par tous ? Historiquement, il fallut presque une génération, jusqu’en 1745/1750, pour fixer le formalisme du rituel dans ses grandes lignes « hiramiques ». Mais, dès 1751, surgit dans les loges d’Angleterre la querelle, elle aussi « fondatrice », des Anciens et des Modernes, et on peut aussi bien se demander si la fixation symbolique de la Maîtrise n’impliquait pas que se détermine également un schéma valide pour des degrés complémentaires.

Ce schéma va être celui de « l’Écossisme » dont les prémisses avaient accompagné ceux du 3e degré, et qui s’organise, dès les années suivantes, notamment en France, autour d’un rite de perfection en 25 degrés, d’où sortira, au début du XIXe siècle, le Rite Écossais Ancien Accepté.

Pourquoi la référence « écossaise » ?

Ramsay et le Chevalier d’Orient

Il est impossible de parler de l’Écossisme sans passer par le Chevalier de Ramsay, né à Ayr, en Ecosse, en 1686. Cela tient à l’influence considérable qu’eut dans la franc-maçonnerie naissante en France son discours en deux versions : celle d’Epernay (fin 1736) et celle de 1737 qui fut interdite par le cardinal de Fleury. Pourtant, Ramsay n’est en aucune façon l’initiateur, ni même le porteur principal de ce qui va devenir l’Écossisme, il va simplement, par la logique initiatique de son discours, faciliter l’ancrage de l’Écossisme dans un système spécifique de valeurs initiatiques : la « chevalerie spirituelle ».

Ramsay a eu une vie de précepteur dans la haute noblesse et d’agent de diplomatie secrète pour la Régence et pour les Stuart en exil. Il se veut chevalier, mais selon une conception religieuse et sociale fort peu militaire. À t’il médité l’échec des Templiers ? L’Ordre de Saint Lazare, où il entra « Chevalier de Justice » par décision du Régent, avait été créé en 1608 par Rome, confié à Henri IV sous le nom d’Ordre de Notre Dame du Mont Carmel pour combattre le protestantisme, mais Henri IV le fusionna aussitôt, malgré la fureur vaticane, avec l’Ordre Hospitalier de Saint-Lazare de Jérusalem qui soignait les lépreux.

Ramsay rejoint donc une institution noble de charité. Son ambition est d’ordre « initiatique » : Pierre Mollier suggère qu’il est à l’origine du1er grade de Chevalier pratiqué dans la franc-maçonnerie française – le Chevalier d’Orient – puisque ce grade découle de la version d’Epernay de son discours, et d’extraits de son roman, Le voyage de Cyrus. On le retrouve dans plusieurs rites.

Qu’est-ce qu’un « Chevalier d’Orient » ? Sans entrer dans les détails, c’est un bâtisseur armé : il tient d’une main la truelle, et de l’autre, l’épée, et il reconstruit le Temple de Jérusalem sous l’ordre de… Cyrus, régnant à Babylone. Visiblement, ce degré n’a pas peur de concilier les opposés. Certains historiens pensent que, dès 1720/1730, il était le quatrième d’une construction maçonnique en sept degrés, préfigurant non seulement l’Écossisme, mais ce qui se formalisa plus tard avec le Rite Français. Or, dans ces premières décennies de la franc-maçonnerie, pratiquement toutes les constructions symboliques au-delà du 3e degré sont réputées « écossaises ». Cinquante ans plus tard (1782), le Rite Écossais Rectifié va reprendre largement l’outillage symbolique du Chevalier d’Orient pour créer son 4e degré de Maître Écossais de Saint André.

Une tradition maçonnique écossaise antérieure ?

Faut-il rejeter l’hypothèse qu’il a existé une tradition maçonnique antérieure écossaise, voire irlandaise, d’inspiration catholique, ce qui aurait posé problème aux protestants Anderson et Prichard ? Le débat reste vif. Les instaurateurs de la Grande Loge de Londres ont en effet peut-être voulu limiter la construction symbolique de la Maîtrise à un seul degré pour n’utiliser qu’un seul récit biblique, et non christique, la référence biblique étant moins « clivante » entre chrétiens, toujours prêts à s’entretuer. Ceci pourrait aussi expliquer le problème encore posé par le degré de Royal Arch présumé inclus dans la Maîtrise par la GLUA : la querelle des Anciens et des Modernes au Royaume-Uni ne s’est d’ailleurs terminée au début du XIXe siècle que par cette pirouette.

On ne tranchera pas ici des débats historiques où des préoccupations institutionnelles, « métalliques », voire géopolitiques demeurent prégnantes. Pour parler de l’Écossisme, on retiendra simplement l’image du bâtisseur armé. Elle a sa logique de plusieurs façons après le 3e degré : la truelle sert à finir le Temple, et l’arme autorise, pour commencer, la protection contre les meurtriers de l’Architecte. Certes, les rites de tradition écossaise l’utilisent différemment, selon la place qu’occupe main-tenant dans leur construction le degré où elle est utilisée, mais c’est toujours l’image d’un chevalier bâtisseur.

Osons dire que, tel Lucky Luke, le « chevalier spirituel » ne va pas sans un cheval qui parle. Ce qui va servir de Jolly Jumper dans l’Écossisme sera souvent, dans le fil imaginaire de ce siècle aristocratique, les dispositions intérieures imaginables à partir de titres mythiques de noblesse. Les titres qui parlent des hauts grades seraient donc une monture, un véhicule au sens bouddhique du terme. Or, c’est moins le véhicule qui importe que ce qu’il transporte…

L’expérience spirituelle à la base de l’Écossisme

L’inspiratrice de Ramsay était Jeanne Guyon. Une « laïque », non une religieuse encouventée, ce que Bossuet lui a violemment reproché. Pourquoi cette violence ecclésiale ? Soyons direct et osons – une fois n’est pas coutume – « chercher la femme » là où elle semble exclue. On va donc paradoxalement, à propos de l’Écossisme, utiliser un discours de femmes pour éclairer celui de Ramsay. Une étude [1] vient d’ailleurs d’éclairer la vie et l’œuvre de Jeanne Guyon en lien avec des expériences féminines plus contemporaines : celle de Simone Weill, jeune philosophe morte d’épuisement en 1943 ; et celle d’Etty Hillesum, jeune juive néerlandaise pleine de vie et d’amants qui mourut la même année à Auschwitz. L’histoire de ces trois femmes s’inscrit dans l’acceptation du tragique [2] dont on conviendra qu’elle est au cœur de l’initiation à la Maîtrise.

Voici ce que note une chercheuse de l’Université de Montréal, Marie-Hélène Charron, à propos du livre de Catherine Millot sur Jeanne Guyon, Simone Weill, Etty Hillesum :

« L’auteure présente une problématique concernant le mysticisme qu’elle définit comme « prendre le large ». L’expression rappelle la mer et, par extension, l’infini et le divin. Ce « large » qui s’atteint par la beauté du monde et l’amour du prochain (peu importe qui est ce prochain) est à associer avec une forme de liberté qui est elle-même caractérisée par un « changement d’espace ». En effet : « L’espace, cet a priori de notre sensibilité (…) serait susceptible d’une transformation aussi radicale que définitive : voilà ce qu’enseigne Jeanne Guyon. Ce nouvel espace définit Dieu. Il est « déiforme »… »

« Associer Dieu à l’espace » : ne serait-ce pas exactement ce que veut la construction d’un Temple ? La formule garde sa valeur même s’il s’agit, hors de toute croyance en Dieu, d’un espace sacré. Notons aussi la résonance maçonnique de « prendre le large » qui renvoie à la liberté de passer du 15e grade du REAA, celui qui reprend justement le thème du Chevalier d’Orient, truelle d’une main, épée dans l’autre. On retiendra enfin que « ce large s’atteint par la beauté du monde et l’amour du prochain (et peu importe qui est ce prochain) ».

Même propos dans le discours de Ramsay. Puis, « ce changement d’espace s’effectue de la sorte : « Le voyage commence par un retour à la maison : on rentre chez soi, on y plonge jusqu’à toucher le fond, mais le fond s’avère troué et se confond avec une ouverture illimitée ». Retour sur l’emplacement du Temple, descente sous terre, 11e porte… : c’est l’axe du rituel du 13e degré du REAA qui reprend le Royal Arch.

Un mouvement d’extension de soi

Laissons encore parler les femmes à propos de spiritualité écossaise. Voici ce qu’a noté une intervenante, Marie Contri, lors des Rencontres Écossaises d’Aubigny de 2011 : s’agissant, dit-elle, « de prendre le large dans cet espace, le mouvement d’extension de soi et cette expérience vécue intensément de « beauté du monde et d’amour infini » semble recouvrir un désir d’Absolu où les limites s’estompent, où les limites entre le dedans et le dehors, entre soi et l’extérieur, deviennent floues, diffuses. D’où la sensation de se fondre dans le Tout, ce qui renvoie à un désir de fusion. Désir peut-être articulé à une expérience vécue, archaïque, ayant laissé des traces inconscientes à notre insu. Mais la démarche initiatique ne doit-elle pas être aussi une recherche de lucidité ? Dans ce sens, il faudrait prendre garde à ne pas remplacer une illusion par une autre illusion. Justement, retour à Hiram, la mort nous rappelle la séparation, elle est le symbole de la séparation radicale et la réalité vient le rappeler durement… »

Ces indications résumeraient-elles, d’une certaine façon, la méthode écossaise d’approfondissement de la Maîtrise ?

Cette méthode se construit bien sur l’abîme du 3e degré racontant la mort d’Hiram.

On connaît le vide des mots substitués : à quoi bon construire un temple si là se commet un meurtre ? Ce que l’on va comprendre sous l’Arche Royale, ou comme Chevalier d’Orient, après l’étape du perfectionnement, c’est que c’est à l’intérieur de soi qu’il faut aussi construire le Temple. Or, pour construire à l’intérieur de soi, « l’homme à cheval » sait qu’il doit passer outre.

L’Écossisme : un appel à « prendre le large »

L’ouverture du cercle

Face à la mort, nous voulons tout connaître, et c’est toujours la même histoire : une succession de portes dont la dernière s’ouvre soudain sur l’infini. À partir de quoi, tout acquis est perdu: l’Écossisme, comme les Mille et Une Nuits, parle de désirs non maîtrisés.

Bijou du grade de Chevalier de Royal Arch, © Musée de la Franc-maçonnerie

L'image représente un bijou triangulaire orné, symbolisant le grade de Chevalier du Royal Arch. Le bijou est détaillé avec des motifs architecturaux. Au centre, il y a une représentation d'une arche en brique avec une flamme au-dessus, symbolisant la lumière et la connaissance. De chaque côté de l'arche, il y a des colonnes avec des motifs en spirale, ajoutant à l'élégance du design. Le bas du bijou est orné d'une frise décorative. L'ensemble du bijou est encadré par une bordure triangulaire avec des motifs répétitifs, soulignant son importance symbolique.

Dès le grade de compagnon, le franc-maçon est incité au voyage et à la connaissance des arts libéraux : trivium de la Parole, quadrivium de la Mesure du monde. Dans son discours, Ramsay présente les arts libéraux en y impliquant aussi le voyage:« Le goût des arts libéraux est la troisième qualité requise pour entrer dans notre Ordre (…) De toutes les sciences mathématiques, celle de l’architecture, soit civile, soit navale, soit militaire est, sans doute, la plus utile et la plus ancienne. (…) C’est par notre art que les mortels ont trouvé le secret de bâtir des maisons et des villes pour rassembler les grandes sociétés, de parcourir les mers pour communiquer de l’un à l’autre hémisphère les richesses de la terre et des ondes… » Puis il rappelle l’insuffisance d’un art qui ne défend pas contre « un ennemy plus formidable que les éléments et les animaux, je veux dire contre l’homme même qui n’est qu’une bête féroce, à moins que son naturel ne soit adoucy… »

Avec la philanthropie, la garde du Secret, le goût des arts libéraux, Ramsay voit que le franc-maçon, s’il doit « adoucir son naturel », doit aller au-delà du 3e degré, au-delà de l’enfermement dans une parole substituée formée autour d’un cadavre qui pue. Certes, cette parole rassemble, crée le cercle, mais elle immobilise. Le cercle autour d’Hiram, c’est le mimétisme de l’arrêt, la stupeur après le déchaînement mimétique de la violence des trois compagnons. Il n’évite pas la dette de sang et l’envie, toujours mimétique, de vengeance.

L’Écossisme exprime d’abord la volonté de maîtriser l’ouverture du cercle fermé autour du cadavre.

Ainsi vus, les premiers degrés de perfection dans le REAA (et le Rite Français !) révèlent une vraie logique existentielle : recueillement du maître secret (4e) ; construction du tombeau (5e) ; tentative de reprise du travail (6e,7e,8e) ; résurgence du désir de vengeance (9e) ; maîtrise de la vengeance (10e,11e) ; reprise de la construction (12e) ; retour aux fondations jusqu’à la dernière porte (13e et 14e). C’est alors la remise en partance (15e et suivants), sachant « qui » on est devenu. La logique se poursuit par grandes lignes : après la liberté de passer, le « chevalier d’orient et d’occident » prélude à l’illumination de l’amour, heureux et tragique, des Rose+Croix. Ce que prolongera le Kadosh dans la pratique ultime du combat avec seulement des armes pures. Rien de plus… nec plus ultra.

Pépites et scories

Dans l’ensemble de l’Écossisme, nul ne s’étonnera de scories parmi les pépites. Les scories sont visibles lorsque quelques degrés improbables ont répondu à des aléas opportunistes. Le comte de Grasse-Tilly est loin d’avoir été seul à faire commerce de grades et patentes… Pouvons-nous enlever ces ajouts de grades? Ne serait-ce pas suivre un fantasme de perfection d’une égale vanité ? Comment échapper, voulant « nettoyer » le rite, à l’arbitraire qui prétend distinguer bon et mauvais là où symboles et légendes peuvent, avec le temps, prendre sens ; ou à la niaiserie qui « épluche l’oignon pour trouver l’oignon ». Le danger de se tromper dans le « nettoyage » des rites apparaît d’autant plus évident que l’on retient qu’ils font « appel à une forme de liberté caractérisée par un changement d’espace » à l’intérieur de soi.

Vient l’idée d’heureuse faute (felix culpa), utilisée autrefois par la théologie et reprise par les sciences modernes de l’Education. Les erreurs sont instructives, et la tradition écossaise s’est construite comme un espace de changement où symboles et légendes nous éloignent de nous-mêmes dans une autre dimension de soi. Il faudrait d’ailleurs y inclure celle de l’humour. Ainsi, il est surprenant que nombre de détracteurs de l’Écossisme demeurent incapables d’imaginer que cette dimension à la fois interrogative et conclusive ait pu faire, dès l’origine, partie du portage de titres ronflants Comment ne pas voir que ces titres sont là pour fixer une image où l’ego qui les porte ne peut plus se prendre au sérieux ?

Ambivalence des expériences

La Tradition écossaise évoque ainsi l’ambivalence des plus intenses et tragiques expériences de vie, et elle en éclaire l’indicible orient. Ses symboles et légendes font appel à la liberté de penser, même s’ils utilisent des images et mots venus des religions : celles-ci ne les ont d’ailleurs pas créés, elles les ont inventés comme quelqu’un, trouvant un trésor caché, en est l’inventeur. Les symboles christiques du Rose+Croix restent donc inventables. Ils sont aussi rattachables à d’autres symboles – alchimiques et autres – tous relevant d’archétypes formés dans les sociétés agraires antiques et ayant nourri des pratiques initiatiques dont, parfois, il ne nous reste rien, tels les fameux Mystères d’Eleusis.

Connaître l’Histoire reste indispensable : dans l’Écossisme, les références judéo-chrétiennes relèvent d’une volonté de liberté : les protestants ouvrirent la Bible dans les loges comme symbole de libre interprétation du texte, ce qu’anglicans et gallicans, peu soucieux de Rome, acceptèrent volontiers. Tous en appelèrent alors à des mots hébreux présumés antérieurs à toute querelle. L’hébreu – Umberto Eco le rappelle – était vu comme la première langue parlée par les hommes. Son emploi exprimait ainsi une volonté de raison et de communication par des termes non contestables. Volonté datée. Illusoire. Cette illusion, nous avons la liberté d’en garder la référence pour méditation, et de trouver d’autres mots. Pareillement illusoires ?

L’appropriation personnelle de l’Écossisme

À travers ses figures chevaleresques – Royal Arch, Orient, Orient et Occident, Rose+Croix, Kadosh, etc. –, la tradition écossaise se veut donc une voie d’anoblissement intérieur visant, non sans humour, à la maîtrise de l’ego au fur et à mesure de la tragi-comédie existentielle. Comment les frères (et les sœurs) peuvent-ils aujourd’hui vraiment s’approprier ces figures ?

Le Chevalier : Don Quichotte à la triste figure ?

Aujourd’hui, quiconque se dit chevalier prend d’évidence le risque d’être pris pour Don Quichotte. Tant mieux. Il faut être humble pour peutêtre passer pour un pantin, et l’humilité fait bon ménage avec la lucidité. En fait, l’image du chevalier implique plutôt celle d’un résistant à toutes formes d’oppression extérieures (politiques, économiques, financières, sociales) et intérieures : celles des pulsions mortifères comme des handicaps, des maladies, du vieillissement : le couronnement de l’Écossisme est bien au niveau du Kadosh.

Les pratiquants de l’Écossisme devraient même se voir objecteurs de conscience, car la perte des illusions n’est pas perte d’amour. Au contraire : à partir du Rose+Croix, les formes d’amour – éros, philia, agapé… – se fondent en une seule, et cet amour unique, universel, ne diminue pas la légitimité initiatique de l’objection humaniste de conscience, de prendre la liberté de « passer outre » aux injonctions d’un monde soumis à la folie égocentrique : folie acharnée de déshumanisation voulant que tout ait un prix, même « ce qui n’a pas de prix, mais une dignité », comme le dit si bien Kant.

« L’homme noble »

La Tradition chevaleresque écossaise rejoint finalement celle de l’homme noble repérable en quantité d’autres traditions. Exemple : le Junzi, l’homme noble selon Confucius. Le Junzi pratique bienveillance, loyauté envers les règles communes, fidélité à la parole donnée, discernement dans les mots, courage personnel… Mêmes qualités dans le stoïcisme de Sénèque ou de Marc-Aurèle. L’homme noble habite aussi la théologie de Maître Eckhart [3] où, effectivement, il prend le large : « Il y avait un homme qui sortit de lui-même vers une terre étrangère … ». Toutes ces traditions s’accordent sur la volonté socratique de se connaître : « Homo signifie (…) un être doué d’intellect. Un être doué d’intellect est un être qui s’entend soi-même… »

« L’absente ? »

Revenons au chevalier à la triste figure : Dulcinée n’a aucune place dans l’imaginaire des loges. Dans le Don Quichotte de Cervantès, Dulcinée, certes, n’apparaît jamais, étant seulement imaginée via des simulacres. Mais, dans l’imaginaire de l’Écossisme, comme de tous les rites maçonniques, l’absence de la dame de pensée est radicale : on n’en parle jamais. C’est à peine si le symbole de la Rose+Croix peut se voir comme la plus « féminine » des images maçonniques. Pourtant, si la réponse aux questions sur la rose est à la fois si évidente et si difficile, c’est peutêtre parce que toute cette construction imaginaire a été réalisée par des mâles oppressés par leur violence : retour à la légende centrale d’Hiram et à la volonté d’adoucir de Ramsay.

En s’adoucissant, les hommes découvrent qu’il y a aussi quelque chose de meurtrier dans l’amour : éros et thanatos… Cela commence par des images – à chacun, chacune, de deviner lesquelles – qu’il faut d’abord « tuer » pour être libre et rencontrer l’autre. Puis les mâles doutent d’euxmêmes lorsqu’ils comprennent qu’il leur a fallu se diviser pour être, comme on dit, des « mecs » : simultanément faire la guerre et faire l’amour. Peut-être alors, dans la quête d’une part féminine – la rose au centre de la croix ? –, fallait-il que s’institutionnalise en ces lieux d’utopie que sont les loges l’absence révélant la plus profonde des coïncidentia oppositorum…

Conclusion

L’Écossisme est un imaginaire initiatique bâti par des hommes voulant maîtriser leur démesure. Or, lorsque les femmes y viennent, elles s’y trouvent d’emblée à l’aise. Est-ce parce que le silence des symboles et des légendes à leur propos leur montre qu’en réalité cette construction imaginaire est orientée vers elles, mais comme présence indicible, la moindre parole sur elles recréant la démesure ? Ce silence leur conviendrait donc. De même, pour les hommes qui cherchent, selon la tradition écossaise même, l’indicible au-delà des mots qu’ils utilisent. Dans l’imaginaire initiatique, les symboles et les légendes ne valent peut-être qu’en raison de leur puissance de silence. Condition nécessaire pour s’écouter, écouter l’autre, écouter le monde.

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E comme Écossisme en Franc-maçonnerie

Publié le 22 Août 2026 par T.D

Par la Redaction

L’Écossisme désigne, en Franc-maçonnerie, plus qu’un simple système de hauts grades. Il est apparu au XVIIIe siècle et a donné naissance au Rite Écossais Ancien et Accepté. Il représente une vision particulière de la Franc-Maçonnerie, structurée autour d’un ensemble de grades, de symboles et d’orientations initiatiques qui dépassent la Maîtrise symbolique.

Dans son sens historique, le terme s’applique à la floraison des grades dits « écossais », développés principalement en France avant d’être organisés en ensembles plus stables. Dans son sens maçonnique plus large, il renvoie à une manière de penser l’élévation initiatique, la chevalerie spirituelle et la continuité d’un parcours au-delà des premiers degrés.

Une origine au XVIIIe siècle

L’Écossisme apparaît au XVIIIe siècle, dans un contexte de grande créativité maçonnique. Les Loges voient alors se multiplier des grades additionnels, des récits symboliques et des systèmes plus complexes que la seule triade des degrés symboliques. Cette dynamique ne relève pas d’un hasard, mais d’une époque où la Franc-Maçonnerie cherche de nouvelles formes pour exprimer la profondeur du travail initiatique.

Des premières mentions de Loges « écossaises » apparaissent dès 1725 dans les registres de la Grande Loge de Londres, mais le mot ne renvoie pas nécessairement à une origine géographique. Il peut désigner une différence de statut maçonnique ou de niveau symbolique par rapport à la simple Maîtrise.

Un système de hauts grades

L’Écossisme est souvent décrit comme un système de hauts grades, c’est-à-dire d’ensembles maçonniques développés au-delà des trois premiers degrés. Il ne s’agit pas d’un unique rite homogène à son origine, mais d’un courant de pensée et de pratique qui a donné lieu à plusieurs organisations rituelles.

Parmi les rites issus de cet héritage, on compte notamment le Rite Écossais Rectifié, le Rite Français et le Rite Écossais Ancien et Accepté. Ces formes montrent que l’Écossisme a joué un rôle structurant dans l’histoire de la Franc-Maçonnerie française et internationale.

Une vision chevaleresque

L’Écossisme ne se limite pas à une accumulation de grades. Il porte une vision particulière de la Franc-Maçonnerie, marquée par la chevalerie, l’idéal de fidélité, le sens de l’honneur et la recherche d’une élévation spirituelle. Les hauts grades écossais ont souvent développé des récits inspirés des Croisades, de la légende templière ou d’une mémoire sacrée de la chevalerie.

Cette orientation donne à l’Écossisme une couleur particulière. Il ne présente pas seulement le Maçon comme un travailleur de la pierre symbolique, mais aussi comme un porteur d’une exigence morale, d’un engagement intérieur et d’une continuité initiatique plus haute.

Le rôle du Rite Écossais Ancien et Accepté

Le Rite Écossais Ancien et Accepté est l’un des héritiers les plus connus de l’Écossisme. Fondé en 1801 à Charleston, il s’appuie sur une tradition antérieure de grades écossais et de systèmes rituels développés au XVIIIe siècle. Son organisation en 33 degrés en a fait une forme majeure de la Franc-Maçonnerie dite écossaise.

Son importance tient au fait qu’il a donné une structure durable à des matériaux rituels plus anciens. L’Écossisme y trouve une forme d’aboutissement institutionnel, tout en conservant son esprit de progression, de profondeur et de lecture symbolique étagée.

Une lecture élargie de la Franc-Maçonnerie

Parler d’Écossisme revient à considérer la Franc-Maçonnerie comme un ensemble plus vaste que les trois premiers degrés. Cette vision élargie insiste sur la pluralité des niveaux de compréhension, sur la richesse des transmissions et sur la possibilité d’un approfondissement continu.

L’Écossisme ne doit donc pas être compris seulement comme une organisation technique des grades. Il exprime une manière de concevoir l’initiation comme un chemin long, ordonné, symbolique et souvent teinté de chevalerie spirituelle. C’est pourquoi il occupe une place majeure dans l’histoire des rites maçonniques.

Conclusion symbolique

L’Écossisme est apparu au XVIIIe siècle et a donné le Rite Écossais Ancien et Accepté. Plus qu’un simple système de hauts grades, il représente une vision particulière de la Franc-Maçonnerie, fondée sur l’élévation, la chevalerie, la progression initiatique et la richesse des symboles.

Il a profondément marqué l’histoire maçonnique en offrant une structure à des traditions dispersées et en donnant une cohérence à l’idée d’un approfondissement au-delà de la Maîtrise. L’Écossisme demeure ainsi un mot clé pour comprendre l’évolution des rites, des grades et des imaginaires maçonniques.

450fm

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Quand André Michel de Ramsay devint vraiment chevalier

Publié le 21 Août 2026 par T.D

  • Par Pierre Mollier

La question des origines et du rang étant d’importance dans l’Ancien Régime, Ramsay devait pouvoir se justifier sur ces points cruciaux. Il y parvint. Le Régent de France, Philippe d’Orléans, le fit chevalier de Justice dans l’Ordre de Saint Lazare le 20 mai 1723 et le Prétendant Stuart (Jacques III d’Angleterre), exilé à Rome, le reconnut noble trois jours plus tard.

L'image représente un blason orné et détaillé. Au centre, il y a un bouclier avec un aigle noir stylisé, les ailes largement déployées. Le bouclier est surmonté d'une couronne, symbolisant une noblesse ou une dignité. De chaque côté du bouclier, il y a deux épées croisées, ajoutant à l'aspect martial de l'emblème. En dessous du bouclier, une étoile à huit branches est présente, souvent associée à des distinctions honorifiques. L'ensemble de l'emblème est encadré par des éléments décoratifs complexes, incluant des motifs floraux et des feuilles. En bas de l'image, il y a une inscription en français qui lit "20 May 1723" et "André-Nicolas de Ramsay, Conseiller de l'Académie Française, Gouverneur de M. le Prince de Turenne". Le style général est formel et cérémonial, indiquant une signification historique et officielle.

Le Discours de Ramsay est peut-être le texte le plus important de la première Maçonnerie française. Il se situe dans cette période charnière pour l’Ordre qui est la fin des années 1730. Les spéculations de celui que tous appellent le chevalier de Ramsay enracinent durablement dans les esprits l’idée que la Franc-maçonnerie est l’héritière de la chevalerie médiévale.

En nous gardant bien de vouloir établir des rapprochements hâtifs qui n’auraient pas de réelles significations, nous voudrions cependant revenir sur un épisode peu connu de la vie de Ramsay grâce auquel celui-ci eut une connaissance directe et personnelle d’une chevalerie des plus authentiques.

Il devint Chevalier de l’Ordre de Saint Lazare le 20 mai 1723, ce dont il restera toujours très fier et qui sera mentionné sur son acte de décès

Il s’agit de sa réception, en 1723, dans l’Ordre de Saint-Lazare . Celle-ci est en général connue et citée par ses biographes qui ne l’ont cependant jamais étudiée en détail. Au regard du rôle joué par Ramsay dans la diffusion de l’imaginaire chevaleresque au siècle des Lumières, il nous a paru intéressant d’aller voir de plus près.

Le Registre de l’Ordre Militaire Hospitalier de Ne-Dame du Mont Carmel Et de St Lazare de Jérusalem 1721 est conservé aux Archives Nationales sous la cote MM 204. Il contient le compte- rendu de la « Reception du Sr. de Ramsay faite aux capucines le 20e may 1723 par M. Bosc » :

« Nous Grand Maitre sus d. […] nous avons aussy ordonné qu’il sera fait icy mention de la Réception faite aux Capucines de Paris le vingt du present mois de May du Sr André Michel de Ramsay, Gentilhomme Ecossois, en qualité de Chevalier de Justice par nostre frere Jean Baptiste Bosc, Chancelier et Garde des Sceaux de nos d. Ordres, en vertu du pouvoir et de la Commission que Nous luy en avions donnés, De la quelle Reception nos Lettres Pattentes et necessaires seront Expediées au d. Sr de Ramsay par nostre frere Chevalier Commandeur Greffier et secretaire de nos d. ordres, sur le reply desquelles sera fait mention de ses voeux et serment de fidelité pour avoir rang du jour et datte de sa Reception.

On découvre naturellement le blason du −nouveau− chevalier dans l’armorial de Saint-Lazare. La Bibliothèque Nationale conserve deux armoriaux de l’Ordre. Le premier (cote Ms fr 23135), qui semble être l’original, est exécuté à la plume et de qualité assez moyenne. Le second (cote Ms. fr. 31795-96) est un superbe in-folio avec les blasons des chevaliers méticuleusement aquarellés.

L’un et l’autre seraient dus à Claude Dorat de Chameulles et Vincent Thomassin. Ramsay porte « d’argent à l’aigle de sable becqué et armé d’or » accompagné des attributs de l’Ordre. Clin d’œil de l’histoire, le blason précédant celui de Ramsay affiche une magnifique aigle à deux têtes et peu après prend place un beau chardon… d’Écosse ?

Pour être Chevalier de Saint-Lazare, il fallait huit quartiers de noblesse. On les lui reconnaîtra, mais seulement deux jours plus tard …

Un petit mystère demeure. D’après le registre de l’Ordre, Ramsay fut reçu Chevalier de Justice. C’était d’ailleurs le statut normal auquel accédaient, dans l’immense majorité des cas, les nouveaux chevaliers. Ils devenaient ainsi membres à part entière de Saint-Lazare et en assumaient la plénitude des devoirs et des droits.

Mais, d’après les règlements de 1696, pour être reçu Chevalier de Justice, il fallait faire preuve de huit quartiers de noblesse (contre quatre dans les règlements de 1649). On notera d’ailleurs – signe des temps – que les exigences nobiliaires ne feront que se renforcer tout au long du XVIIIe siècle.

S’il arriva aux Grands Maîtres d’accorder des dispenses, l’examen des preuves était en général très rigoureux. On découvre ainsi dans les dossiers du Sieur Cherin, généalogiste de l’Ordre, des mentions du type : « preuves infiniment suspectes », « généalogie très suspecte » ou encore « n’a d’illustration que dans la robe des parlements de Bordeaux et de Navarre » ou enfin « ne prouve que sept quartiers »  !

Il existait aussi, pour les personnes de mérite mais qui ne pouvaient faire état d’ascendants suffisamment nobles, un statut un peu secondaire, celui de Chevalier de Grâce. En cela l’Ordre de Saint-Lazare ne se singularisait en rien des autres Ordres de Chevalerie de l’époque, qui appliquaient les mêmes catégories et suivaient les mêmes usages.

Certes, en Écosse, le nom de Ramsay était illustre. Les Ramsay, comtes de Dalhousie, sont cités dès le XIIIe siècle comme une famille puissante. En 1320, un William Ramsay revendique l’indépendance de l’Écosse  Mais, de même que les Grimaldi ne sont pas tous princes de Monaco, les nombreux Ramsay d’Écosse ne sont pas tous cousins des comtes de Dalhousie !

Rejeton d’une famille dans le besoin, Ramsay n’avait aucun moyen, en France, de prouver sa noblesse en Ecosse où d’ailleurs on le connaissait à peine

Ainsi André Michel Ramsay aurait été bien incapable de démontrer précisément ses liens avec les comtes de Dalhousie et a fortiori de fournir les « preuves de noblesse », selon l’expression consacrée, pour huit « quartiers ».

Comme on le devine, la question des origines et du rang avait une grande importance dans la société d’Ancien Régime. Dans la mesure où Ramsay avait décidé de faire son chemin dans la France de Louis XIV et de Louis XV, il devait pouvoir donner le change sur ces points cruciaux.

Dans un premier temps, son tempérament prudent lui fit entretenir sur ces questions un certain flou qui devait lui profiter. « A son arrivée en France « […] il se donna, ou se laissa considérer comme un jeune écossais de qualité. »  Sa fréquentation des cercles de la bonne société devait conduire ses relations à l’associer naturellement à l’illustre famille. Edimbourg est bien loin dans les brumes du Nord et, peu à peu, Ramsay avança plus nettement cette noble ascendance.

A la fin de sa vie, il se présente comme « Chevalier Baron ou plutôt Banneret d’Écosse »  Cependant, comme le suggéraient malicieusement certains contemporains dont La Ramsayde se fait l’écho, la haute ascendance de Ramsay est des plus sujettes à caution :

Momus lassé de voir en France

Le mérite sans récompense,

Veut, pour réparer ce défaut,

Porter au grade le plus haut

Et débarbouiller de farine

L’humble écossais dont l’origine

Vaut celle du rimeur Quinault.

Momus le nomme en plein chapitre

Lord Baronet in Partibus

Pourquoi deux grands personnages royaux l’ont-ils couvert d’honneurs particulièrement enviés, lui qui n’était qu’un fils de boulanger ?

Fils d’un boulanger, c’est bien ainsi également que le désigne la Biographie Anglaise de Sidney-Lee  Si ce père boulanger n’est pas un problème pour nous qui glorifions le travail, honorons le mérite et partageons l’opinion de Brillat-Savarin, cela en est un quand on rejoint l’Ordre de Saint-Lazare en 1723.

Son meilleur biographe, Henderson , a étudié très méticuleusement le dossier généalogique de Ramsay. Il arrive aux mêmes conclusions que La Ramsayde. Retraçant les efforts de Ramsay pour se prévaloir d’un lien avec les comtes de Dalhousie, il fait état d’un document que notre étude permet d’éclairer d’un jour nouveau. Il s’agit d’un certificat de noblesse accordé par Jacques III… à une date qui n’est pas indifférente :

« Jacques, par la grâce de Dieu Roy de la Grande Bretagne, Défenseur de la Foy, etc., à tous ceux qui les présentes verront, salut. Nous ayant été attesté par plusieurs seigneurs à Paris de nos royaumes que le sieur André Michel Ramsay, gentilhomme écossois, est descendu par son père de la noble et ancienne maison du Comte de Dalhousie Ramsay paire d’Écosse et par sa mère de la très noble et très illustre maison du Duc de Mar, Erskine Duc et paire d’Écosse, nous avons bien voulu luy accorder cette notre déclaration authentique de la noblesse de son extraction pour luy servir et valoir ou besoin sera. Donné à notre cour à Albano ce 24 May de l’an de grace 1723 et de notre règne le 22. »

Or justement besoin était ce 23 mai 1723, soit deux jours à peine après sa réception comme Chevalier de Justice. La proximité des dates laisse supposer que l’indulgence quant aux « preuves de noblesse » avait posé problème. Ce certificat était d’autant plus nécessaire qu’à son entrée dans l’Ordre, Ramsay avait pris, comme c’était d’ailleurs l’usage pour ceux qui en étaient pourvus, les armes familiales… bien sûr celles des Ramsay de Dalhousie !

Après avoir retracé les circonstances particulières par lesquelles André-Michel de Ramsay devint vraiment Chevalier, il reste à s’interroger sur le sens que l’on peut donner à cet événement. Il faut être extrêmement prudent et se méfier, répétons-le, de tout rapprochement hâtif.

Les Ordres du Roi, et Saint Lazare comme Saint Michel ou l’Ordre du Saint-Esprit, étaient d’abord des outils pour récompenser de fidèles serviteurs du Royaume et les attacher encore un peu plus à la dynastie. De surcroît, pour Saint Lazare, « l’attrait de l’Ordre était dû à la faculté pour ses membres mariés de recevoir des pensions et des revenus sur des bénéfices, ce qui le différenciait des autres ordres mais ce qui était aussi un sujet de nombreuses controverses avec l’épiscopat.  »

D’ailleurs, Pierre Chevallier nous indique certainement la première raison de la réception de Ramsay : « en 1723 le régent le crée Chevalier de l’Ordre de Saint-Lazare et lui attribue une pension de 2000 livres sur l’Abbaye de Signy, sans doute à la recommandation du Prétendant Stuart. » 

Il n’en reste pas moins qu’il est légitime de penser que cette réception dans l’Ordre de Saint-Lazare a pu avoir une influence sur ses conceptions quant à la chevalerie. Il faut d’abord noter qu’il resta toujours très fier du titre de Chevalier de Saint Lazare. C’est le seul titre qu’il prend, en 1730, lors de sa réception à l’Université d’Oxford comme docteur honoraire en droit civil. Son acte de décès, rédigé, on l’imagine, par ses proches et selon ses voeux, l’intitule : « Chevalier de Saint Lazare et Chevalier baronet d’Écosse » 

L’acte de décès d’André Michel de Ramsay dit de lui qu’il était chevalier de Saint Lazare et baronnet d’Ecosse. Il est contresigné par deux aristocrates écossais et stuartistes, francs-maçons de surcroît

On a essayé de montrer que le regain d’intérêt pour les Ordres de chevalerie – dont témoignent les nombreux traités qui leur sont consacrés à cette époque – alimentait une progressive renaissance de l’imaginaire chevaleresque au siècle des Lumières.

Le cas du marquis de Paulmy, Antoine René Voyer d’Argenson, est éclairant. Il fut un très actif chancelier de l’Ordre de Saint-Lazare entre 1757 et 1778  Bibliophile averti, on sait moins qu’il se consacra aussi à la réédition de romans de Chevalerie  Il écrivait ainsi, dans sa préface à la réédition d’un roman picaresque particulièrement populaire, dans un élan presque romantique :

« Ce genre de roman (celui de la Chevalerie) mérite quelques nouvelles réflexions […il faut] faire sentir quelle était la beauté d’un genre de fiction noble, où l’on voit la bravoure poussée jusqu’à la témérité, & des succès inouïs couronnant des efforts de courage incroyable. » 

De plus, l’Ordre de Saint Lazare bénéficiait d’une aura particulière. Louis XIV n’avait-il pas déclaré « que l’Ordre de Saint-Lazare de Jérusalem est le plus ancien de la Chrétienté. »  Si cette illustre antériorité n’est pas certaine, il était en tout cas l’un des rares Ordres directement issus des Croisades et ayant subsisté de façon continue depuis le haut Moyen Âge.

Tout cela, ajouté aux formes traditionnelles et solennelles par lesquelles les récipiendaires continuaient à être reçus, marquait les esprits. Nous savons que Ramsay avait l’âme sensible. Il serait étonnant que les fastes de sa réception dans l’Ordre de Saint Lazare n’aient pas laissé de traces et n’aient pas eu d’influence sur ses conceptions de la chevalerie.

Le faste de la réception dans l’ordre de Saint Lazare marquait les esprits, notamment ceux du récipiendaire. D’où sa grande admiration pour la chevalerie et ce qu’il en dit dans ses discours ?

Plus de trente ans après sa réception, une personnalité autrement plus habituée que notre cher Ecossais aux magnificences de l’étiquette d’Ancien Régime gardait encore un vif souvenir de son adoubement dans Saint Lazare :

« Ce fut cette année 1784, que Monsieur, frère du Roi et depuis Louis XVIII, me nomma et me reçut commandeur de l’Ordre royal de Saint Lazare et de Notre-Dame du Mont-Carmel, dont il était grand-maître. Ce prince, en me donnant ce nouveau témoignage de ses anciennes bontés, montra qu’il conservait toutes ses idées favorites relativement à nos anciennes coutumes chevaleresques ; et dans ma réception, qui eut lieu avec éclat à l’Ecole Militaire, on remplit toutes les formalités en usage dans les siècles de la chevalerie. Je fis, à la vérité, une demi-heure seulement de veillée d’armes. J’entrai dans la chapelle en habit blanc, je reçus l’accolade ; je prêtai l’ancien serment, on me ceignit l’épée, on me chaussa les éperons dorés ; je me revêtis d’un magnifique manteau ; et ce fut, je crois, la dernière fois qu’une cérémonie si féodale eut lieu dans cette ville où la féodalité devait être si prochainement abolie et renversée par une révolution que tout semblait annoncer et que personne cependant ne prévoyait. » 

L’auteur de ce beau témoignage, Louis-Philippe, comte de Ségur (1753-1830), pourra quelques années après cultiver et transmettre cet amour de « nos anciennes coutumes chevaleresques » et de leurs « cérémonies si féodales » dans un autre cadre. Officier d’honneur du Grand Orient de France, il assumera différentes dignités maçonniques et sera notamment Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil de France de 1822 à 1825.

D’André Michel de Ramsay au comte de Ségur, ceux qui ont créé et fait vivre la chevalerie maçonnique savaient certainement plus qu’on ne le pense ce qu’ils faisaient. Ils font le pont entre les vestiges de la chevalerie médiévale qui subsistaient encore au XVIIIe siècle et les grades chevaleresques de la Franc-maçonnerie spéculative moderne.

Pressentant, consciemment ou inconsciemment, la fin d’un cycle et la nécessité de formes nouvelles, ils ont transmis la flamme de la « vraie science de Chevalerie », son idéal et ses rites, à la chevalerie maçonnique. Aussi la réception de Ramsay dans l’Ordre de Saint Lazare en 1723 est-elle peut-être un événement moins anecdotique qu’il n’y paraît pour l’histoire de l’Ordre Maçonnique.

 

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Et si l’on oubliait Ramsay pour ne se souvenir que de son discours ?

Publié le 21 Août 2026 par T.D

  • Par Cécile Revauger

« Les Hommes ne sont pas distingués essentiellement par la différence des langues qu’ils parlent, des habits qu’ils portent, des pays qu’ils occupent et des dignités dont ils sont revêtus. Le monde entier n’est qu’une grande République donc chaque nation est une famille et chaque particulier un enfant. C’est pour faire revivre et répandre ces essentielles maximes prises dans la nature de l’Homme que notre Société fut d’abord établie. Nous voulons réunir tous les Hommes d’un esprit éclairé, de mœurs douces et d’une humeur agréable, non seulement par l’amour des beaux-arts mais encore plus par les grands principes de la vertu, de science ou de religion, où l’intérêt de la confraternité devient celui du genre humain tout entier, où toutes les Nations peuvent puiser des connaissances solides, et où tous les sujets de tous les Royaumes peuvent […] apprendre à se chérir mutuellement sans renoncer à leur Patrie. »

Ainsi s’exprimait le Grand Orateur de la Grande Loge de France, dans son célèbre discours vraisemblablement prononcé à deux reprises, mais avec quelques différences, en 1736 et 1737 et publié en 1738. Rappelons que cette Grande Loge était l’ancêtre du Grand Orient de France, fondé en 1773. Ce merveilleux discours est à juste titre devenu emblématique de l’esprit des Lumières et du lien intrinsèque entre ces Lumières et la franc-maçonnerie. La loge d’études et de recherche République Universelle, fondée à Paris en janvier 2019, l’a d’emblée incorporé dans sa charte  Est-ce à dire que l’auteur de ces lignes, le Chevalier de Ramsay, doive aussi devenir une icône de la franc-maçonnerie ? Un texte est d’autant plus fort qu’il a un devenir indépendamment du contexte dans lequel il a été produit, qu’il n’est donc pas enfermé dans une temporalité, et qu’il peut survivre à son auteur. Si un Montesquieu, un Voltaire, ou un Condorcet restent à juste titre gravés dans nos mémoires, Ramsay, qui au demeurant a peu écrit en dehors des Voyages de Cyrus (1717), ne méritait sans doute pas un tel hommage. Il ne s’agit nullement de déboulonner virtuellement une statue, à l’heure où cette fâcheuse pratique semble être à la mode, mais d’abandonner le regard naïf du croyant, pour tenter de percevoir l’homme que fut Ramsay.

Pierre Chevallier, Daniel Ligou et Charles Porset nous ont ouvert la voie, à travers quelques remarques discrètes au détour de leurs écrits. Dans son introduction à l’édition de 1723 des Constitutions d’Anderson, Ligou parlait déjà du « trop célèbre discours de Ramsay » et citait son homonyme, l’historien Pierre Chevallier, qui constatait chez Ramsay un « retour à une parfaite orthodoxie catholique » . Quant à Charles Porset, il expliquait que la mode des Templiers nous venait directement de Ramsay. Jusqu’au Chevalier Ramsay, les maçons étaient heureux de revendiquer des origines opératives, d’avoir recours à la symbolique des maçons de métier, mais après lui, il devint de bon ton de rechercher des origines plus chrétiennes et plus nobles tout à la fois, en invoquant les Templiers : « C’est Ramsay, dont l’influence ne doit cependant pas être surestimée, qui donnera son tour particulier à la maçonnerie française puis continentale en affirmant ex abrupto aux maçons médusés que leurs ancêtres étaient les Croisés. En d’autres termes, que la Lumière était du côté de la Terre Sainte : il coupait ainsi court à ce qui avait fait l’esprit de la maçonnerie à ses origines 

Pierre Chev» [3].allier nous rappelle que le discours fut prononcé dans le but de convaincre Fleury de ne pas interdire la franc-maçonnerie et de faire de l’Ordre une institution patronnée par le pouvoir royal. Bien que déiste à l’origine, Ramsay, en devenant l’ami et le disciple de Fénelon, s’était converti au catholicisme. La tentative de Ramsay échoua, Fleury condamnant la maçonnerie, tout comme le pape Clément dans sa Bulle In eminenti apostolatus specula de 1738. Le discours prononcé en 1737 fait moins référence à l’Ancien Testament que le premier, mais tous les deux donnent pour point de départ à l’Ordre les Croisades. Chevallier note que le Rite écossais ancien et accepté s’appropria le symbolisme des Croisés mis à l’honneur par Ramsay. Certes, tout discours est complexe ; il faut se garder de simplification excessive. La richesse du discours de Ramsay réside justement dans cette ambivalence : tout en donnant aux maçons des origines spécifiquement chrétiennes en les faisant descendre des Croisés, il affirme que « la maçonnerie n’est que la résurrection de la tradition noachique, celle du patriarche Noé, religion universelle, antérieure à tout dogme, qui permet de dépasser les différences et les oppositions des confessions », comme nous l’explique Pierre Chevallier 

Qui donc était cet Andrew Michael Ramsay, alias Chevalier de Ramsay, né en 1686 à Ayr en Ecosse ? Il fait des études de théologie à Glasgow puis à Edimbourg. Le presbytérianisme de son père le révulse ; il est séduit par le cercle mystique d’Aberdeen fondé par George Garden. Il est nommé précepteur à Londres chez le comte de Wemyss, avant de se rendre en Hollande et à Paris, dans la tradition du Grand Tour de l’époque. A Blois, en 1714, il s’installe chez Madame Guyon, mystique quiétiste défendue par Fénelon contre Bossuet, et condamnée par Rome. Secrétaire de Madame Guyon, il se retrouve au cœur d’un réseau mystique à l’échelle européenne . La perméabilité de Ramsay au quiétisme, aux conceptions du « pur amour » de Madame Guyon, aux philosophies orientales, voire à la métempsychose, sa méfiance à l’égard des dogmes, son ouverture à des conceptions parfois considérées comme déviantes, telles que celles d’Antoinette Bourignon ou Madame Guyon, suffisent-elles à en faire un homme des Lumières ? Il est permis d’en douter.

A Cambrai, Ramsay rencontre Fénelon dont il devient le disciple. Sa conversion au catholicisme lui ouvre la porte de la noblesse et surtout de l’entourage du prétendant Stuart Jacques III à Saint-Germain-en-Laye. En 1723, il reçoit du prétendant un certificat de noblesse tout en devenant « chevalier de Saint Lazare ».

Ce sera désormais un fervent jacobite, donc un partisan du retour des Stuart, du renversement des Hanovre mis en place dans le sillage de la Glorieuse Révolution. Deux révoltes jacobites, en 1715 et 1745, échouent, mais secouent tout de même l’Angleterre. Rappelons que les Stuart, soutenus par les tories, étaient partisans de la monarchie absolue de droit divin, tandis que les whigs, partisans des Hanovre, avaient mis en place une monarchie parlementaire. De plus, les whigs avaient donné aux dissidents religieux protestants la liberté de culte, alors qu’ils avaient été persécutés du temps des Stuart. Les whigs se reconnaissaient dans les principes philosophiques de Locke et de Newton, contrairement aux tories.

Or, malgré ses sympathies jacobites, Ramsay est reçu à la célèbre loge The Horn de Londres le 17 mars 1730 par le duc de Richmond, la même année que Montesquieu . Bien que la date exacte de sa réception en franc-maçonnerie ait parfois été contestée, elle semble aujourd’hui probable. La Grande Loge d’Angleterre, vraisemblablement fondée en 1721 (certains disent encore 1717), avait pourtant toujours soutenu les whigs, partisans de la monarchie parlementaire et de la tolérance envers les dissidents religieux. Comment expliquer ce bruit soyeux des vestes que l’on retourne ? Certains ont avancé l’hypothèse que Ramsay ait joué un double jeu, ait travaillé comme espion pour le compte des Hanovriens. C’est possible, mais en l’absence de preuve, mieux vaut ne pas épiloguer. Il est bien plus probable que Ramsay ait eu la prudence de garder des liens avec des Anglais proches du pouvoir, d’étendre son réseau social sans s’embarrasser de trop de principes. Ce fut le cas du poète Alexander Pope ou de l’écrivain Jonathan Swift, tous deux également francs-maçons, jacobites de cœur, mais qui se firent une raison en se rapprochant du pouvoir britannique et donc des whigs.

Comme le personnage relève des mythes et légendes de la franc-maçonnerie, il a suscité beaucoup d’intérêt, souvent de façon plus poétique qu’historique. Nul n’est prophète en son pays, mais c’est un fait : Ramsay est aujourd’hui beaucoup plus connu des francs-maçons français que britanniques. Fondamentalement, Ramsay ne pouvait qu’être en désaccord avec la franc-maçonnerie d’Anderson : sur le plan religieux, il était certainement prêt à accepter ses conceptions latitudinaires. Cependant, il en allait différemment de l’article sur le pouvoir civil dans lequel Anderson prenait garde de se démarquer des théories tory de monarchie de droit divin. Lorsqu’Anderson écrivait que les loges ne devaient pas encourager les rebelles contre l’État mais ne pouvaient pas non plus les exclure pour ce seul motif, il se situait dans la droite ligne des traités de Locke et il est probable qu’il cherchait avant tout à écarter les doctrines tory de « non résistance » et d’« obéissance passive » du peuple. Ce ne sont pas les conceptions de Ramsay qui ont prévalu dans l’histoire de la franc-maçonnerie britannique mais bien celles d’Anderson et de ses successeurs. Comme la franc-maçonnerie des Hanovre a eu beaucoup plus d’influence que les rares loges jacobites du début du siècle, à long terme il en fut de même en France. Le seul point d’accord entre Ramsay et Anderson concerne la dangerosité des femmes, à une époque où, il est vrai, pareille posture semblait naturelle. Évoquant quelques écarts commis par les frères, Ramsay préférait exclure les femmes de la République Universelle :

« La source de toutes ces infamies fut l’admission des personnes de l’un et de l’autre sexe aux assemblées nocturnes contre la primitive institution. C’est pour prévenir de semblables abus que les femmes sont exclues de notre Ordre. Ce n’est pas que nous soyons assez injustes pour regarder le sexe comme incapable de secret, mais c’est, parce que sa présence pourrait altérer insensiblement la pureté de nos maximes et de nos mœurs :

Si le sexe est banni, qu’il n’en ait point d’alarmes,

Ce n’est point un outrage à sa fidélité ;

Mais on craint que l’amour entrant avec ses charmes,

Ne produise l’oubli de la fraternité.

Noms de frère et d’ami seraient de faibles armes

Pour garantir les cœurs de la rivalité.  »

Faut-il oublier Ramsay ? Peut-être. Est-ce une raison pour oublier son discours ? Certes pas. Laissons ce discours poursuivre sa route à travers les siècles, une fois abandonnés les préjugés contre la moitié de l’humanité, pourvu qu’il continue à véhiculer ces valeurs qui nous sont si chères de fraternité et d’égalité, et la perspective d’une République universelle.

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Le discours de Ramsay - Universalité chevaleresque

Publié le 21 Août 2026 par T.D

        Si le premier discours offrait une place prééminente à l’histoire du peuple juif lié à la première maçonnerie, jusqu'à la deuxième destruction du temple en 70. Le public concerné par ce premier discours était à l’évidence composé de maçons Jacobites. Le second prend l’universalisme encyclopédique comme pierre d’angle du monument. Les deux sensibilités semblent être respectées, les Jacobites d’un coté et les orangistes de l’autre, par la mise en œuvre de tous les savoirs, au-delà des divisions.

Le deuxième discours devait être lu devant une assemblée de franc maçon en mars 1737. On peut en détacher deux parties.

La première partie campe l’esprit de l’ordre et ses buts. On commence par définir les qualités requises, puis on développe l’amour de l’humanité, la saine morale, le secret et le goût des sciences et des arts libéraux.

Dans la deuxième partie, il est question des origines et de l’histoire. On reprend la légende, l’influence des croisés dans leur quête, le retour de la terre sainte en Europe, la dégénérescence et la réforme.

Enfin, en guise de conclusion, on évoque la régénération et l’avenir de l’ordre. À n'en pas douter l’écossisme naît de ces deux discours s’appuyant sur la grandeur de la France.

La doctrine de l’influence templière est confirmée au point de donner l’impression que la doctrine devient mythe et le mythe devient l’histoire. Robert Ambelain à qui je dois une grande partie de mon parcours maçonnique disait, s’agissant des faits historiques et des mythes, qu’ils contribuaient tous deux à l’édification ésotérique de l’individu dans un vaste ensemble qui le dépasse, que la légende est en marche et que rien ni personne ne peut l’arrêter.

Nous commentons ce deuxième discours par des insertions entre parenthèses.

LES QUALITÉS REQUISES POUR DEVENIR FRANC-MAÇON

« La noble ardeur que vous montrez, Messieurs, pour entrer dans le très noble et très illustre Ordre des francs-maçons, est une preuve certaine que vous possédez déjà toutes les qualités nécessaires pour en devenir les membres, c'est-à-dire : L’humanité, la morale pure, le secret inviolable et le goût des beaux arts. (Ramsay semble ici fixer ici la base intellectuelle et morale de l’admissibilité en loge d’un candidat, on méditera la notion de morale pure.)

L’ AMOUR DE L'HUMANITÉ

Lycurgue, Solon, Numa et tous les législateurs politiques n'ont pu rendre leur établissement durable, quelques sages qu'étaient leurs Lois, elles n'ont pu s'étendre dans tous les pays et dans tous les siècles. Comme elles n'avaient en vues que les victoires et les conquêtes, la violence militaire et l'élévation d'un Peuple au-dessus d'un autre, elles n'ont pu devenir universelles, ni convenir au goût, au génie et aux intérêts de toutes les Nations.   La philanthropie n'était pas leur base. L'Amour de la Patrie, mal entendu et poussé à l'excès détruisait souvent, dans ces républiques guerrières, l'amour et l'Humanité en général. (L’amour de son prochain est ici la pierre angulaire, d’essence chrétienne, sur laquelle se fonde l’ordre et c’est le non-respect de ce principe qui a fait défaillir les nations)

Les Hommes ne sont distincts essentiellement par la différence des langues qu'ils parlent, des habits qu'ils portent, des pays qu'ils occupent, ni des dignités dont ils sont revêtus.

Le Monde entier n'est qu'une République dont chaque Nation est une famille et chaque particulier un enfant. C'est pour faire revivre et répandre ces essentielles maximes, prises dans la nature de l'Homme que notre Société fut d'abord établie. (C’est ici la marque de Fénelon.)

Nous voulons réunir tous les Hommes d'un esprit éclairé de mœurs douces et d'une humeur agréable, non seulement par l'amour des Beaux-Arts, mais encore plus par les grands principes de vertu, de science et de religion, où l'intérêt de la Confraternité devient celui du genre humain tout entier, où toutes les Nations peuvent puiser des connaissances solides et où les sujets de tous les Royaumes peuvent apprendre à se chérir mutuellement, sans renoncer à leur Patrie. (Unis dans la diversité des langages et des nations, c’est reconnaître les bienfaits de la construction d’une tour de Babel construite sous l’égide de l’universalité. Pour la commodité Ramsay se garde bien de rappeler que les premières loges implantées sur le territoire de France étaient Jacobites et brillaient plus pour leur aptitude à la conspiration en vue du retour des Stuarts au trône, plutôt qu’à cet œcuménisme novateur. Rappelons qu’il a pu participer aux différents complots en tant que Stuartiste convaincu Cette période semble révolue et à l’instar de la Grande Loge de Londres, le discours se veut universel.)

NOS ANCETRES LES CROISES

Nos ancêtres, les Croisés, rassemblés de toutes les parties de la Chrétienté dans la Terre Sainte voulurent réunir ainsi dans une seule Confraternité les particuliers de toutes les Nations. (Les précurseurs de la Franc-maçonnerie ne seraient pas seulement des tailleurs de pierre, des architectes ou artisans, mais des chevaliers, fils cadets avec titres et  sans terres, des guerriers suivant le prêche de Saint Bernard ! Or il existe une initiation guerrière, comme l’initiation artisanale ou sacerdotale. L'Ordre serait, par ses origines conquérantes et libératrices, souché dans la noblesse d’épée et la chevalerie française. Ramsay donne des origines une explication opposée à celle des Constitutions d'Anderson qui sont, pourtant, la charte de la Maçonnerie anglaise. Or, Ramsay ne fut jamais désavoué par les dirigeants de la Mother Loge qui ne méconnaissaient pas l’antériorité historique de leurs devanciers Stuartistes sur le continent.)

Quelle obligation n'a-t-on pas à ces Hommes Supérieurs qui, sans intérêt grossier, sans même écouter l'envie naturelle de dominer, ont imaginé un établissement dont l'unique but est la réunion des esprits et des cœurs pour les rendre meilleurs et former dans la suite des temps, une Nation toute spirituelle, où sans déroger aux divers devoirs que la différence des Etats exige, on créera un Peuple nouveau, qui, étant composé de plusieurs Nations, les cimentera toutes en quelque sorte par le lien de la Vertu et de la Science.

(L’idée d’un universalisme structuré sur une base fédérale et réunissant les nations autour de l’idée de progrès, c’est mettre l’Homme au centre de cette nouvelle société, et non plus le Roi. Pour la forme on remarquera une réelle tendance dans ce discours à une croyance dans le progrès par la science qui annonce une forme précoce de positivisme. Certains y trouverons l’expression d’Utopia, d’autres les prémisses de l’illuminisme.)

LA SAINE MORALE

La saine morale est la seconde disposition requise dans notre Société.

Les Ordres religieux furent établis, pour rendre les hommes Chrétiens parfaits; les Ordres militaires, pour inspirer l'amour de la vraie gloire, et l'Ordre des Francs-Maçons pour former des Hommes et des Hommes aimables, de bons citoyens, de bons sujets, inviolables dans leurs promesses, fidèles adorateurs du Dieu de l'Amitié, plus amateurs de la Vertu que des récompenses.

        Polliciti servare fidem, sanctumque vereri,

        Numen amicitiae, mores, non numera amare

Ce n'est pas cependant que nous nous bornions aux vertus purement civiles.

Nous avons parmi nous trois espèces de Confrères : des Novices ou des Apprentis, des Compagnons ou des Profès, des Maîtres ou des Parfaits. (C’est ici la conception graduelle classique, de la progression initiatique qui est sous-tendue). On explique aux premiers les vertus morales, aux seconds les vertus héroïques, et aux derniers les vertus Chrétiennes, de sorte que notre Institut réforme toute la philosophie des sentiments et toute la Théologie du Cœur. C'est pourquoi un de nos vénérables Confrères dit dans une Ode pleine d'enthousiasme:

        Free-Maçons, Illustre Grand Maître

        Recevez nos premiers transports

        Dans mon cœur l'Ordre les fait naître

        Heureux ! Si de nobles efforts

        Me font mériter votre estime

        Et m'élèvent au vrai sublime

        À la première vérité

        À l'essence pure et divine

        de l'âme céleste origine

        Source de vie et de clarté.

(On devine les grands thèmes maçonniques toujours travaillés dans les loges symboliques et traditionnelles. Le plus important est cette intelligence du cœur qui prévaut lorsqu’il est question de transport ésotérique. On relève aussi le thème du mérite et du travail glorifiant l’homme dans son progrès sur lui-même pour l’élever, jusqu'à entrevoir la Lumière.)

Comme une philosophie sévère, triste et misanthrope dégoûte les hommes de la vertu, nos ancêtres les Croisés voulurent la rendre agréable, d'une joie pure et d'une gaieté raisonnable. (Les soldats de Dieu consacrent le maintien et le respect des valeurs chrétiennes qui sont le socle de la franche maçonnerie de tradition. La bonne chère en partage lors des agapes ritualisées, pour éviter tout excès, contribue à la confortation du groupe.)

Nos sentiments ne sont pas ce que le monde profane et l'ignorant vulgaire s'imaginent. Tous les vices du cœur et de l'esprit en sont bannis et on a proscrit l'irréligion et le libertinage, l'incrédulité et la débauche.

(Des rapports de police de l’époque indiquent que nombre de loges se réunissent pour travailler moins d’une heure et s’en suivent des agapes bien arrosées, qui dérivent rapidement en lieu de débauche. Ramsay entend rompre avec cette tendance. Il faut se souvenir qu’il dû fermer le club de l’entresol qui déplaisait tant au Régent pour des motifs politiques.)

C'est dans cet esprit qu'un de nos Poètes dit:

Nous suivons aujourd'hui des sentiers peu battus,
Nous cherchons à bâtir, et tous nos édifices
Sont ou des cachots pour les vices,
Ou des temples pour les vertus.

(Bâtir des cachots pour les vices et élever des temples à la vertu sont les deux objectifs de l’apprenti entrant en Franc-maçonnerie.)

Nos repas ressemblent à ces vertueux soupers d'Horace, où l'on pouvait s'entretenir de tout ce qui pouvait éclairer l'esprit, perfectionner le cœur et inspirer le goût du vrai, du bon et du beau.

        0 noctes coenoeque Deum

        Sermo oritur, non de regnis domisbusve aliens

        Sed quod magis ad nos

        Pertinet et nescire matum est agitamus utrume

        Divitits homines an sint virtuti beati;

        Quitue ad amicitas usus rectumve trehat nos

        Et quoe sit natura boni, summumque quid ejus

Ici l'amour de tous les désirs se fortifie. Nous bannissons de nos Loges toute dispute, qui pourrait altérer la tranquillité de l'esprit, la douceur des mœurs, les sentiments de l'amitié, et cette harmonie parfaite qui ne se trouve que dans le retranchement de tous les excès indécents, et de toutes les passions discordantes. 

(Seul le respect mutuel procure dans ces premières assemblées cette harmonie. Nous savons aujourd’hui que les premières loges s’agrégeaient autour du sentiment de reconquête du pouvoir dans les loges Stuartistes. Les Loges Orangistes prenaient naturellement le contre-pied. Ramsay tente habilement d’imposer cette harmonie œcuménique, en la francisant autour de l’esprit chevaleresque qui sied si bien au peuple français.)

Ainsi, les obligations que l'ordre vous impose sont de protéger vos Confrères par votre autorité, de les éclairer par vos lumières, de les édifier par vos vertus, de les secourir dans leurs besoins, de sacrifier tout ressentiment personnel et de rechercher tout ce qui peut contribuer à la paix, à la concorde et à l'union de la Société.

LE GOUT DU SECRET

Nous avons des secrets, ce sont des signes figuratifs et des paroles sacrées, qui composent un langage tantôt muet, tantôt très éloquent pour le communiquer à la plus grande distance et pour reconnaître nos Confrères de quelque langue qu'ils soient.

(Il est fait mention ici des signes et mots de reconnaissance qui permettent aux maçons de se reconnaître, c’est du mot de maçon dont il s’agit dans toutes ses ramifications.)

C'étaient des mots de guerre que les Croisés se donnaient les uns aux autres pour se garantir des surprises des Sarrasins qui se glissaient souvent déguisés parmi eux pour les égorger. (Ramsay exclut l’origine opérative de l’ordre, c’est le maniement de l’épée et de la truelle qui prévaut sur le maillet et le ciseau. Les loges opératives n’étaient que des supports d’une tradition d’origine templière. Ce point de vue éminemment critiquable fait apparaître la mission réelle de Ramsay qui est la promesse qu’il fit, de raviver la flamme Templiere et l’ordre du chardon. Le mot de maçon devient le mot du templier.)

Ces signes et ces paroles rappellent le souvenir ou de quelque partie de notre science, ou de quelque vertu morale ou de quelque mystère de la foi. Il est arrivé chez nous ce qui n'est guère arrivé dans aucune autre Société. Nos Loges ont été établies et sont répandues dans toutes les Nations policées et cependant parmi une si nombreuse multitude d'hommes, jamais aucun Confrère n'a trahi nos secrets. Les esprits les plus légers, les plus indiscrets, les moins instruits à se taire, apprennent à se taire, apprennent cette grande Science en entrant dans notre Société, tant l'idée de l'union fraternelle a d'empire sur les esprits.

Ce secret inviolable contribue puissamment à lier les sujets de toutes les Nations, et à rendre la communication des bienfaits facile et mutuelle entre eux.   Nous en avons plusieurs exemples dans les annales de notre Ordre.   Nos Confrères qui voyageaient en divers pays de l’Europe, s’étant trouvés dans le besoin, se sont fait connaître à nos Loges, et aussitôt ils ont été comblés de tous les secours nécessaires. Dans le même temps que des guerres les plus sanglantes d'illustres prisonniers ont trouvé des Frères où ils ne croyaient trouver que des ennemis. (La fraternité transcende les frontières, faisant fi de la souveraineté nationale. Le secours entre soldats de camps opposés, quand tout est perdu, en témoigne ; le signe de détresse enseigné au 3ème degré également. Cette fraternité transfrontalière est de nature à remettre en cause le pouvoir absolu du Roi ou du Régent et ce goût du secret trouvant ses origines dans l’initiation n’est pas pour satisfaire le contrôle par le pouvoir.)

Si quelqu'un manquait aux promesses solennelles qui nous lient, vous savez, Messieurs, que les peines que nous lui imposons sont les remords de sa conscience, la honte de sa perfidie et l'exclusion de notre Société, selon ces belles paroles d'Horace:

        Est et fideli tuta silentia

        Merces, vestabo qui cereris sacrum

        Vulgaris arcanum sub lisdem

        Sit trabibus, fragilemque mecum

        Salvat phaselum...

Oui, Messieurs, les fameuses fêtes de Cérès à Eleusis, d'Isis en Egypte, de Minerve à Athènes, d'Uranie chez les Phéniciens et de Diane en Scytie avaient quelques rapports avec les nôtres. On y célébrait des mystères où se trouvaient plusieurs vestiges de l'ancienne Religion de Noé et des Patriaches.

(La version des origines de la franc-maçonnerie nichée dans Noé et dans les plus anciennes sociétés initiatiques à mystères, appelle naturellement le Noachisme comme valeur religieuse universelle vétérotestamentaire, valeur en discussion dans l’entourage d’Anderson et Desaguliers. Ramsay concrétise ainsi l’œcuménisme du Noachisme, bien avant la publication des Constitutions de 1738. On peut affirmer que l’esprit noachite français s’affirme nettement avant, ou du moins, concomitamment à celui d’Anderson.)

Elles finissaient par des repas et des libations et on n'y connaissait ni l'intempérance ni les excès où les Païens tombèrent peu à peu. La source de ces infamies fut l'admission des personnes de l'un et l'autre sexe aux Assemblées nocturnes contre la primitive institution. C'est pour prévenir de tels abus que les femmes sont exclues de notre Ordre.

(La masculinité traditionnelle de l’Ordre est ici posée dans des termes plus prosaïques qu’initiatiques !)

Ce n’est pas que nous soyons assez injustes pour regarder le sexe comme incapable du secret, mais sa présence pourrait altérer insensiblement la pureté de nos maximes et de nos mœurs.

Si le sexe est banni, qu'il n'en ait point d'alarmes
Ce n'est point un outrage à sa fidélité;
Mais on craint que l'amour entrant avec ses charmes,
Ne produise l'oubli de la fraternité.
Noms de frère et d'ami seraient de faibles armes
Pour garantir les cœurs de la rivalité.

(C’est ici un pavé dans la marre des tenants d’une mixité initiatique.)

LE GOUT DES SCIENCES ET DES ARTS LIBÉRAUX

La quatrième qualité requise dans notre Ordre est le goût des sciences utiles et des Arts Libéraux.

(Le retour à la base initiatique des Anciens Devoirs est ici posé. Les arts libéraux et la géométrie s’associent à la conception de la caverne socratique et de la vision de la Lumière. L’ascension graduelle des arts libéraux permettait de voir le visage de Dieu.)

Ainsi l'Ordre exige de chacun de vous de contribuer par sa protection, par sa libéralité ou par son travail, à un vaste Ouvrage auquel nulle Académie, et nulle Université ne peuvent suffire, parce que toutes ces Sociétés particulières étant composées d'un très petit nombre d'hommes leur travail ne peut embrasser un objet aussi étendu.

Tous les Grands Maîtres en Allemagne, en Angleterre, en Italie et par toute l’Europe, exhortent tous les Savants et tous les Artistes de la Confraternité de s'unir pour fournir les matériaux d'un Dictionnaire Universel des Arts Libéraux et des Sciences utiles, la Théologie et la Politique seules exceptées.

(Le lien avec les anciens devoirs est encore établi, mais cette fois-ci dans le sens descendant et pédagogique. On ne gravit plus l’échelle des sept arts, mais on les répertorie dans le but de transmettre.)  

 On a déjà commencé l'ouvrage à Londres, mais par la réunion de nos Confrères, on pourra le porter à sa perfection dans peu d'années.

(Le travail, l’œuvre à accomplir dans l’harmonie, à l’imitation de la Grande Loge de Londres, tel est le canevas des loges françaises.)  

On y explique non seulement le mot technique et son étymologie, mais on donnera encore l'histoire de la science et de l’Art ses grands principes et la manière d'y travailler.

Par là, on réunira les lumières de toutes les Nations dans un seul ouvrage qui sera comme un magasin général, et une Bibliothèque universelle de tout ce qu'il y a de beau, de grand, de lumineux, de solide et d'utile dans toutes les sciences naturelles tous les arts nobles. Cet ouvrage augmentera chaque siècle, selon l'augmentation des lumières ; c’est ainsi qu’on répandra partout une noble l'émulation et le goût des Belles-Lettres des beaux Arts dans toutes l’Europe.

(Réunir ce qui est épars. La doctrine encyclopédique produit ici ses effets. L’influence anglo-saxonne et cette tendance à récupérer en un ouvrage tous les savoirs et documents historiques, pour mieux les faire fructifier, sont typiques des intellectuels de son temps. La Royal Society, émanation de l’invisible collège et des sociétés d’antiquaires à l’anglaise, a infusé par ses membres la doctrine de la première Grande Loge spéculative. )

 - ORIGINE ET HISTOIRE DE L'ORDRE

 (Pour le chevalier Ramsay, le terme de franc-maçon ne doit donc pas être pris dans un sens littéral, grossier et matériel. Ils étaient d'habiles architectes qui voulaient consacrer leurs talents et leurs biens à la construction des temples extérieurs. Attachés aux principes religieux et guerriers, ils voulurent éclairer, édifier et protéger les temples vivants du Très-Haut; c'est ce que veut démontrer Ramsay en développant l'histoire ou plutôt le renouvellement de l'ordre. La question des origines non opératives est encore abordée. Ici l’architecte n’est pas un ancien tailleur de pierre. Le renouvellement dont il est question suppose la présence de maçons acceptés dans les loges opératives. Pour conserver une forme de cohérence au récit, on imagine bien volontiers que les premiers acceptés étaient des templiers réfugiés dans l’ordre opératif qu’ils avaient contribué à développer.)

Chaque famille, chaque République, et chaque Empire dont l'origine est perdue dans une antiquité obscure, a sa fable et a sa vérité, sa légende et son histoire, sa fiction et sa réalité.(Ramsay admet par principe le mythe comme source traditionnelle    et     communautaire.)
Quelques-uns font remonter notre institution jusqu'au temps de Salomon, de Moïse, des Patriarches, de Noë même. Quelques autres prétendent que notre fondateur fut Enoch, le petit-fils du Protoplaste, qui bâtit la première ville et l'appela de son nom. Je passe rapidement sur cette origine fabuleuse, pour venir à notre véritable histoire. Voici donc ce que j'ai pu recueillir dans les très anciennes Annales de l'Histoire de la Grande-Bretagne, dans les actes du Parlement d'Angleterre, qui parlent souvent de nos privilèges, et dans la tradition vivante de la Nation Britannique, qui a été le centre et le siège de notre Confraternité depuis le onzième siècle.

INSTITUTION DE L'ORDRE PAR LES CROISÉS

Du temps des guerres saintes dans la Palestine, plusieurs Princes, Seigneurs et Citoyens entrèrent en Société, firent voeu de rétablir les temples des Chrétiens dans la Terre Sainte, et s'engagèrent par serment à employer leurs talents et leurs biens pour ramener l'Architecture à primitive institution. Ils convinrent de plusieurs signes anciens, de mots symboliques tirés du fond de la religion, pour se distinguer des Infidèles, et se reconnaître d'avec les Sarrasins. On ne communiquait ces signes et ces paroles qu'à ceux qui promettaient solennellement et souvent même aux pieds des Autels de ne jamais les révéler. Cette promesse n'était donc plus un serment exécrable, comme on le débite, mais un lien respectable pour unir les hommes de toutes les Nations dans une même confraternité. Quelques temps après, notre Ordre s'unit intimement avec les Chevaliers de S. Jean de Jérusalem. Dès lors et depuis nos Loges portèrent le nom de Loges de S. Jean dans tous les pays.

(C’est ici le point principal de la différence identitaire des loges dites Écossaises qui en France se réfèrent expressément aux deux Saints Jean et ouvrent leurs travaux avec la Bible ouverte à l'Évangile de Saint-Jean. Il est ici clairement annoncé que la Bible se lit dans son sens Esotérique, sens qui n’est accessible qu’aux initiés. Que dire du lien entre les Templiers et l’Ordre de Saint Jean de Jérusalem, Ordre hospitalier dont l’origine remonte à 1050. De leurs implantations ils rapportèrent une connaissance initiatique transmise par les Johannites, secte des disciples de Saint-Jean et les Cohanim continuateurs du culte du Temple de Salomon. Ils eurent selon toute vraisemblance, des contacts avec la secte des assassins et la tradition hellénique d’origine Byzantine. Ils furent chassés successivement de Jérusalem puis d’Acre, de Chypre, de Rhodes pour finir à Malte où ils prirent le nom d' Ordre des Chevaliers de Malte. Ici il n’est pas fait allusion directement aux templiers et à leur Ordre, sans doute dans un but diplomatique, le point de vue papal n’étant pas neutre.)

 Cette union se fit en imitation des Israélites, lorsqu'ils rebâtirent le second Temple, pendant qu'ils maniaient d'une main la truelle et le mortier, ils portaient de l'autre l'Epée et le Bouclier.

 (L’allusion à la double initiation qui va constituer la racine de l’écossisme en France est exprimée de manière péremptoire. Ramsay envisage l’initiation de métier constituée par la transformation de la matière comme une base qui se complète par l’initiation guerrière. On rejoint par le sommet, les deux versants d’une même montagne. Il ne reste plus que l’initiation sacerdotale qui sera mise en partition par la légende d’Hiram et sa parole perdue.)

Notre Ordre par conséquent, ne doit pas être regardé comme un renouvellement de bacchanales, et une source de folle dissipation de libertinage effréné, et d'intempérance scandaleuse, mais comme un ordre moral, institué par nos Ancêtres dans la Terre sainte pour rappeler le souvenir des vérités les plus sublimes, au milieu des innocents plaisirs de la Société.

DE LA TERRE SAINTE EN EUROPE

 Les Rois, les Princes et les Seigneurs, en revenant de la Palestine dans leurs pays, y établirent des Loges différentes. Du temps des dernières Croisades on voit déjà plusieurs Loges érigées en Allemagne, en Italie, en Espagne, en France et de là en Écosse, à cause de l'intime alliance qu'il y eut alors entre ces deux Nations.

(La loge est donc le produit croisé de la tradition orientale des bâtisseurs et de la chevalerie plongée dans la croisade. La maçonnerie opérative ne serait que l’émanation des croisades. Orient et occident par la croisade qui est une communion des sangs partagent une même tradition.

Plus bas, Ramsay rappelle l’Ancienne Alliance qui unie la France et l’Ecosse. On y voit le poids d’une culture Stuartiste avec la justification de ses racines.) 

Jacques Lord Steward d'Écosse fut Grand Maître d'une Loge établie à Kilwining dans l'Ouest d'Écosse en l'an 1286, peu de temps après la mort d'Alexandre III Roi d'Écosse, et un an avant que Jean Baliol montât sur le Trône. Ce Seigneur Écossais reçut Free-Maçons dans sa Loge les Comtes de Glocester et d'Ulster, Seigneurs Anglais et Irlandais.

Peu à peu nos Loges, nos fêtes et nos solennités furent négligées dans la plupart des pays où elles avoient été établies. De-là vient le silence des Historiens de presque tous les Royaumes sur notre Ordre, hors ceux de la Grande-Bretagne. Elles se conservèrent néanmoins dans toute leur splendeur parmi les Écossais, à qui nos Rois confièrent pendant plusieurs siècles la garde de leur sacrée personne.

 (La garde écossaise du Roi et l’Ancienne Alliance entre l'Écosse et la France sont ici mis en avant pour créer le fameux lien « Écossais » qui va permettre l’incroyable foisonnement de « l’écossisme » en France. C’est par l'Écosse que nous revient une tradition oubliée. Il est dit ici que l'Écosse fut un centre reconnu pour la Franc-maçonnerie.)

DES CROISADES A LA RÉFORME - DÉGÉNÉRESCENCE DE L'ORDRE

Après les déplorables traverses des Croisades, le dépérissement des Armées Chrétiennes et le triomphe de Bendocdar Soudan d'Egypte, pendant la huitième et dernière Croisade, le Fils d'Henry III Roi d'Angleterre, le grand prince Édouard voyant qu'il n'avait plus de sûreté pour ses confrères dans la Terre sainte, quand les troupes Chrétiennes s'en retiraient, les ramena tous, et cette Colonie de frères s'établit ainsi en Angleterre. Comme ce Prince était doué de toutes les qualités du coeur et de l'esprit qui forment les Héros, il aima les beaux Arts, se déclara protecteur de notre Ordre, lui accorda plusieurs privilèges et franchises, et dès lors les membres de cette Confraternité prirent le nom de francs-maçons. Depuis ce temps la Grande-Bretagne devint le siège de notre science, conservatrice de nos lois, et la dépositaire de nos secrets. Les fatales discordes de religion qui embrasèrent et déchirèrent l'Europe dans le seizième siècle, firent dégénérer notre ordre de la grandeur et de la noblesse de son origine (ce sont les rivalités religieuses instrumentées par la noblesse aux commandes de la grande politique qui à fait la faillite de la tradition maçonnique et la grande mémoire, provoquant la discorde entre les hommes). On changea, on déguisa, on supprima plusieurs de nos rites et usages, qui étaient contraires aux préjugés du temps.

RETOUR EN FRANCE, RÉGÉNÉRATION

C'est ainsi que plusieurs de nos confrères oublièrent l'esprit de nos lois, et n'en conservèrent que la lettre et l'écorce. Notre grand maître, dont les qualités respectables surpassent encore la naissance distinguée, veut que l'on rappelle tout à sa première institution, dans un Pays où la religion et l'État ne peuvent que favoriser nos Lois.

Des Isles Britanniques, l'antique science commence à repasser dans la France sous le règne du plus aimable des Rois, dont l'humanité fait l'âme de toutes les vertus, sous le ministère d'un Mentor qui a réalisé tout ce qu'on avait imaginé de plus fabuleux.

Dans ces temps heureux où l'amour de la Paix est devenu la vertu des Héros, la nation la plus spirituelle de l'Europe deviendra le centre de l'Ordre; elle répandra sur nos Ouvrages, nos Statuts et nos mœurs, les grâces, la délicatesse et le bon goût, qualités essentielles dans un Ordre, dont la base est la sagesse, la force et la beauté du génie.

(Le rappel des trois lumières d’ordre signe l’appartenance maçonnique de son auteur.)

C'est dans nos Loges à l'avenir, comme dans des Écoles publiques, que les François verront, sans voyager, les caractères de toutes les Nations, et c'est dans ces mêmes Loges que les Étrangers apprendront par expériences, que la France est la vraie Patrie de tous les Peuples:

 "PATRIA GENTIS HUMANAE"

(L’universalité d’un peuple se juge à l’aune de son rayonnement et la Franc-maçonnerie est un excellent support pour y parvenir. Voilà un dernier argument que l’auditeur politique, censé soutenir la démarche maçonnique en la protégeant, doit prendre en compte.)

    Note de synthèse N°2- Etudes sur la chevalerie maçonnique- E.°.R.°.- RL ecossais de saint Jean-

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