Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
2 janvier 2013 3 02 /01 /janvier /2013 07:54

Le roi d'Angleterre Henri II a obtenu du pape, en 1155, la suzeraineté sur l' Irlande. Mais cette suzeraineté va longtemps demeurer plus ou moins formelle, l'Irlande conservant ses traditions, ses coutumes et sa langue (le gaélique).

Vitalité irlandaise

Jusqu'à la fin du Moyen Âge, les Anglais s'en tiennent à l'occupation de la région littorale, autour de Dublin, le Pale. Quelques barons en profitent pour s'approprier les meilleures terres mais eux-mêmes, pour la plupart, ne tardent pas à s'assimiler à leur conquête et à devenir plus irlandais que quiconque !

Cette tendance ne manque d'ailleurs pas d'inquiéter les rois d'Angleterre qui craignent que ne s'érode la fidélité de leurs vassaux. Par les «statuts de Kilkenny», en 1366, le roi Édouard III tente d'interdire aux Anglais de l'île d'épouser des Irlandaises, de parler le gaélique, d'entretenir des bardes ou des musiciens irlandais etc.

C'est un apartheid avant l'heure qui montre combien fut précoce l'hostilité des Anglais à l'égard des Irlandais et intense leur crainte d'être subvertis par la culture indigène. Soulignons que la question religieuse n'y a aucune part puisqu'au Moyen Âge, les uns et les autres sont de fervents catholiques.

Colonisation et spoliations

Tout bascule sous la dynastie des Tudors, au pouvoir à partir de 1485... C'est qu'à partir de ce moment-là, l'Angleterre est en rivalité quasi-permanente avec la France et d'autres puissances du Continent. Elle désire assurer ses arrières et prévenir tout risque d'invasion par l'Irlande. Cette préoccupation va devenir, jusqu'à la Première Guerre mondiale, le fondement de sa politique vis à vis de l'Irlande.

En 1494, sous le règne d'Henri VII, Poynings, vice-roi d'Irlande, aligne la législation irlandaise sur celle de Londres : toute loi votée par le Parlement de Dublin devra désormais être ratifiée par celui de Westminster et porter le sceau du roi d'Angleterre. C'est, de fait, la fin de l'autonomie irlandaise. En 1541, le roi Henri VIII substitue à son titre modeste de seigneur d'Irlande («dominus Hiberniae») celui de roi d'Irlande.

Sous le règne de Marie Tudor, fille d'Henri VIII, se met en place la «politique des Plantations». Il s'agit de confisquer les terres des Irlandais et de les remettre à des colons venus de Grande-Bretagne.

Poursuivie et intensifiée au siècle suivant, cette politique dépossède les Irlandais de la quasi-totalité de leurs terres et les transforme en tenanciers, autrement dit en fermiers révocables à merci, au service de grands propriétaires absentéistes, le plus souvent établis en Angleterre !

Elle conduit aussi à l'installation de fortes minorités de colons en provenance d'Angleterre et d'Écosse. C'est le début de tensions encore brûlantes dans le nord de l'Ulster.

Soulignons encore que la religion n'a rien à voir avec cette politique, laquelle est inaugurée par une reine catholique, prompte, en Angleterre, à persécuter les protestants... Mais il va sans dire que les Irlandais, humiliés au plus profond d'eux-mêmes, vont être moins que jamais disposés à suivre les souverains d'Angleterre dans leur rupture avec Rome.

Ils vont dès lors puiser dans l'attachement à l'Église catholique et à la papauté la force spirituelle qui leur permettra de résister pendant quatre siècles à la colonisation et aux mauvais traitements.

Révoltes et défaites

Les Irlandais et les nobles anglo-irlandais en partie celtisés ne restent pas sans réagir. Ils se soulèvent à partir de 1559, sous le règne d'Elizabeth 1ère, pour la «défense de l'Irlande et de la Foi».

La reine, en butte à la menace espagnole, craint que l'Irlande catholique ne serve de tête de pont aux armées du roi Philippe II d'Espagne. Après avoir défait en 1588 l'Invincible Armada, elle décide d'en finir avec les rebelles irlandais, notamment les comtes Hugh O'Donnel et Hugh O'Neil qui, en Ulster, ont levé l'étendard de la révolte.

Le comte d'Essex, jeune favori de la reine, préfère négocier plutôt que combattre. Cela lui vaut l'échafaud. Là-dessus, les forces royales sont prises en main par un soldat énergique, Mountjoy, qui ravage avec méthode le pays et organise la famine. Les insurgés doivent déposer les armes. La répression aboutit en 1607 à la «Fuite des Comtes», autrement dit à l'exil des chefs nobles les plus capables de combattre l'occupant.

Dès lors, la «politique des Plantations» s'intensifie avec l'arrivée au nord de l'île, en Ulster, de petits paysans écossais de confession presbytérienne (une confession proche du calvinisme). Ces paysans animés par une foi fervente vont en remontrer à leurs voisins et rivaux catholiques.

La colonisation est financée pour partie par des guildes de Londres. L'une de ces associations de marchands, ayant investi à Derry, a le culot de rebaptiser la ville Londonderry, appellation que rejettent aujourd'hui les Irlandais.

Livré à lui-même, le peuple irlandais se révolte en 1641. Plus de 10.000 colons écossais ou anglais sont massacrés. Pendant ce temps, l'Angleterre, au terme d'une dramatique guerre civile, tombe sous la dictature républicaine d'Oliver Cromwell.

Celui-ci prend la tête d'un corps expéditionnaire, débarque en Irlande et réprime sans état d'âme la jacquerie. Le point d'orgue est le massacre de la garnison de Drogheda, au nord de Dublin, le 10 septembre 1649. Le pieux Cromwell se justifie en y voyant le jugement de Dieu et en ajoutant que «cette amertume épargnera d'autres effusions de sang».

Le dictateur publie un nouveau règlement territorial qui octroie les bonnes terres aux Anglais et confine les anciens propriétaires dans les landes du Connaught. On leur offre le choix. C'est : «En enfer ou en Connaught !»

La dernière rébellion armée survient à la chute de Jacques II Stuart, dernier roi catholique d'Angleterre. Réfugié en France auprès du roi Louis XIV, le roi déchu convainc ce dernier de l'aider à reprendre son trône.

Comme Jacques Stuart est assuré de la fidélité du vice-roi d'Irlande, le comte de Tyrconnell (un Anglais catholique), c'est par là qu'il décide d'entamer la reconquête de son trône. Il réoccupe presque toute l'île mais se heurte à la résistance énergique des protestants de l'Ulster et notamment de Londonderry.

Finalement, l'armée des Irlandais et des «Jacobites» est écrasée sur les rives de La Boyne, non loin de Drogheda, le 12 juillet 1690. Tandis que le prétendant Stuart s'en retourne finir ses jours en France, le reste de l'armée irlandaise est battue à Aughrim en juillet 1691. La dernière résistance militaire des Irlandais prend fin avec la reddition de Limerick et le traité signé le 3 octobre 1691 dans la même ville, qui promet la liberté religieuse aux Irlandais et des garanties concernant leurs terres...

L'entrée dans les ténèbres

Las, le roi Guillaume III et la reine Anne qui lui succède en 1702 bafouent sans attendre le traité de Limerick, preuve s'il en est du mépris quasiment «raciste» dans lequel les Anglais et eux-mêmes tiennent les Irlandais catholiques. Tout simplement, le gouvernement anglais prend le parti d'ignorer les Irlandais catholiques (80% de la population de l'île), n'acceptant d'autre interlocuteur que les protestants de souche britannique.

Deux mois après le traité de Limerick, celui-ci est une première fois violé par une loi qui ne permet l'accès au Parlement de Dublin qu'aux seuls protestants.

Ensuite viennent les «lois pénales» qui parachèvent la mise au ban des catholiques : interdiction de porter l'épée ou d'avoir un cheval, d'envoyer les enfants s'instruire à l'étranger, d'entrer dans l'armée ou la marine etc. Les prêtres qui refusent de jurer fidélité au roi protestant sont bannis ou pendus. Qui plus est, les exportations vers l'Angleterre sont soumises à des taxes exorbitantes...

Écrasés et réduits à la misère, les catholiques sont hors d'état de se révolter... Et c'est des protestants que montent, dans un premier temps, les revendications politiques car ils sont eux-mêmes affectés par le mauvais sort qui est fait à leur île (freins au développement...). C'est une situation que l'on retrouvera en Amérique où les colons se soulèveront contre la métropole cependant que les indigènes (Indiens) et les esclaves noirs s'en tiendront à la résignation.

Parmi ces révoltés inattendus figure l'écrivain Jonathan Swift, auteur célébrissime des Voyages de Gulliver.

En 1720, dans un Appel pour la consommation exclusive de produits irlandais, cet anglican de Dublin lance la formule : «Brûlez tout ce qui vient d'Angleterre, hors le charbon» (c'est déjà une forme de boycott... mais on en reparlera).

En 1775, un jeune élu au Parlement de Dublin, Henry Grattan, demande l'abrogation des «lois pénales» et même de la loi Poynings de 1494. Il va être favorisé par le soulèvement au même moment des colons des Treize Coloniesd'Amérique du Nord et l'entrée en guerre de la France, l'ennemie héréditaire, à leurs côtés.

Londres, qui manque de troupes, accepte la formation d'une armée irlandaise de 80.000 hommes, les «Irish Volunteers» (en grande majorité protestants) et Henry Grattan se prévaudra de la loyauté de ces troupes pour faire enfin abroger la loi Poynings en 1782 et accorder l'autonomie législative à l'Irlande l'annéesuivante.

Arrive la Révolution française. Les libéraux irlandais, sensibles à ses idéaux d'égalité, se font les champions de l'égalité des droits entre catholiques et protestants.

Le jeune avocat Theobald Wolfe Tone, fils d'un protestant et d'une catholique, fonde à Belfast en octobre 1791 la société des «Irlandais Unis», révolutionnaire et pluriconfessionnelle.

Il obtient des améliorations juridiques pour les catholiques. Ainsi, en 1793, le Premier ministre William Pittaccorde aux catholiques le droit de vote... Mais dès 1794, les dérapages de la Révolution française (Terreur, guerres) entraînent en Irlande la défaveur des libéraux et un raidissement des extrémistes protestants.

Les «pogroms» contre les catholiques se multiplient. Une rixe meurtrière en Ulster débouche en 1795 sur la fondation de l'Ordre d'Orange, une franc-maçonnerie protestante ainsi nommée en souvenir de Guillaume III, le vainqueur de La Boyne.

La «Grande Rébellion»

Wolfe Tone, exilé en France, pousse le Directoire à intervenir. Le général Hoche tente un débarquement le 23 décembre 1796 avec 15.000 hommes et 42 vaisseaux. Mais il échoue, victime de la tempête... et de la mauvaise volonté des officiers de marine.

Là-dessus, le 23 mai 1798, les «Irlandais Unis» déclenchent une insurrection générale. Ils s'emparent quelques jours plus tard de Wexford. L'île s'embrase. Au sens propre. On ne compte pas les incendies et les massacres des deux côtés. Mais dès le 21 juin 1798, les Anglais reprennent le dessus et contraignent à la reddition les rebelles, pour la plupart de misérables paysans sans armes ni discipline. La répression par l'Ordre d'Orange sera impitoyable, terrible.

Le Directoire croit bon d'en profiter pour tenter un deuxième débarquement le 22 août 1798. Mais, sur place, il n'y a plus guère de rebelles pour soutenir le contingent français et celui-ci doit se rendre aux Anglais. Wolfe Tone, qui avait aussi tenté de débarquer, est capturé et condamné à la pendaison comme un vulgaire criminel. Il se tranche la gorge en prison.

Pour le Premier ministre anglais, William Pitt le Jeune, il est temps d'en finir avec le statut d'autonomie de l'île qui menace la sécurité du royaume. Il surmonte l'opposition de l'élite protestante irlandaise (l'Ascendancy), notamment d'Henry Grattan, et, à coup de pots-de-vin, convainc le Parlement de Dublin de s'autodissoudre le 7 juin 1800.

L'Acte d'Union proclame l'avènement à compter du 1er janvier 1801 du «Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande», qui est encore aujourd'hui l'appellation officielle du pays. Désormais, le gouvernement de Londres va devoir gérer en direct sa colonie, avec ses contradictions et son lot de menaces.

1801 à 1916

La Question d'Irlande

En guerre contre la France pendant la Révolution, le gouvernement anglais mesure le danger que représente l'Irlande, sa plus ancienne colonie, avec ses 4 millions d'habitants, dont 3 millions d'indigènes catholiques et 1 million de colons protestants.

Humiliée, opprimée depuis plusieurs siècles, la majorité catholique et celte de l'île est prête à se rebeller et soutenir un éventuel envahisseur en vertu de l'adage : «England's difficulty is Ireland's opportunity» (Les difficultés de l'Angleterre sont des occasions à saisir pour l'Irlande).

Mais les protestants qui possèdent 90% des terres et défendent avec âpreté leurs privilèges vont contrarier toutes les tentatives de réforme.

L'Acte d'Union

Le Premier ministre William Pitt Le Jeunevoit avec raison dans le Parlement corrompu de Dublin et l'autonomie législative de l'île des outils au service de l'oligarchie des colons protestants (l'Ascendancy).

Il obtient l'autodissolution du Parlement puis, le 1er janvier 1801, par l'Acte d'Union, l'union de l'Irlande à la Grande-Bretagne au sein du «Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande». Les affaires de l'île seront désormais examinées par le Parlement de Westminster.

Pitt ne veut pas en rester là. Il souhaite en finir avec les discriminations de tous ordres qui frappent les catholiques irlandais et leur ouvrir les portes du Parlement. Mais il se heurte à l'opposition irréductible du roi George III et des colons protestants et doit en conséquence démissionner dès mars 1801 (ce qui fera l'affaire d'un certain Napoléon Bonaparte, Premier Consul de son état !).

En définitive, contrairement aux attentes de Pitt, l'Acte d'Union va aggraver la situation des Irlandais. Au Parlement de Westminster, les députés irlandais seront impuissants à se faire entendre et leurs homologues britanniques utiliseront tous les artifices possibles pour limiter les libertés publiques en Irlande même. Par ailleurs, l'union douanière va tuer dans l'oeuf l'industrie irlandaise, incapable de rivaliser avec l'industrie britannique.

Quant aux héritiers des «Irlandais Unis» et de Wolfe Tone, ils ressentent avec amertume la disparition du Parlement de Dublin (le Dail en gaélique), ultime symbole de l'antique indépendance de l'île !

La question religieuse

Depuis la rupture avec Rome, il n'y a plus dans le royaume qu'une Église «établie» (officielle). C'est l'Église anglicane. Aussi les catholiques irlandais sont-ils tenus de payer la dîme, autrement dit l'impôt religieux, à une Église qui leur est hostile.

Le gouvernement tente, à défaut d'autre chose, de régler cette question religieuse et propose au clergé catholique de bénéficier lui aussi du statut d'Église établie... mais à la condition que le roi ait un droit de regard sur la nomination des évêques.

Un jeune avocat fortuné, Daniel O'Connell, s'élève aussitôt contre ce marché de dupes et convainc les évêques de ne pas se vendre au gouvernement. Fort de ce premier succès, il fonde une Association catholique et réussit pour la première fois à enrôler le clergé sous la bannière patriotique.

Orateur charismatique et agitateur-né, O'Connell réunit des foules considérables et parvient à faire élire au Parlement de Westminster des protestants favorables à l'émancipation politique des catholiques. C'est ainsi que, le 13 avril 1829, ceux-ci obtiennent enfin le droit d'être élus députés....

Là-dessus, O'Connell lance une offensive contre la dîme payée à l'Église anglicane et aboutit en 1838 à un compromis acceptable. Roi non couronné d'Irlande, il s'engage dès lors dans la lutte pour le rappel de l'Union, autrement dit l'autonomie de l'Irlande.

Il annonce à cette fin un meeting géant sur le site de Clontarf, près de Dublin, le 8 octobre 1843. Un million de personnes sont attendues. Mais le gouvernement, inquiet, fait interdire la manifestation et O'Connell, par crainte des dérapages, se résout à l'annuler. Lui-même est arrêté mais, faute de charge crédible, libéré peu après. Abandonné par une bonne partie de ses troupes, il quitte la scène politique et meurt le 15 mai 1847, à 72 ans, lors d'un pèlerinage à Rome.

La Jeune Irlande se donne un drapeau

Quelques Irlandais romantiques de différentes religions s'unissent en 1842 en vue d'une émancipation de leur île, au besoin par la violence. Ils revivifient et exaltent la culture gaélique et le souvenir des Saints et des Héros.

Le 15 avril de la même année, ces «Jeunes Irlandais» se donnent un drapeau tricolore : vert pour représenter les catholiques, orange pour représenter les protestants et blanc pour signifier l'espoir d'une trêve permanente entre les deux communautés ! Ce sera le drapeau de l'Irlande républicaine.

La Grande Famine

Une catastrophe fait taire pour un temps les revendications politiques : la Grande Famine. L'île était devenue l'un des pays les plus densément peuplés d'Europe avec près de 9 millions d'habitants. La majorité paysanne se nourrissait presque exclusivement de pommes de terre, réservant les céréales et la viande à l'exportation. Or voilà qu'une maladie mystérieuse frappe le tubercule plusieurs années de suite, de 1845 à 1849. C'est le mildiou, dû à un champignon minuscule.

Le gouvernement anglais de Robert Peel importe du maïs américain pour nourrir les Irlandais et fait voter l'abolition des droits sur le blé pour en diminuer le prix. Les organisations caritatives se mobilisent également. Mais ces mesures se révèlent insuffisantes et sont en partie annihilées par la mauvaise volonté des propriétaires (les landlords) et de leurs régisseurs. Beaucoup n'ont pas de scrupules à expulser les tenanciers incapables de payer leurs fermages... et ceux qui font preuve de mansuétude ne tardent pas à se ruiner eux-mêmes et à devoir vendre à des spéculateurs encore plus féroces !

Au final, un million et demi de pauvres gens meurent de faim ou de maladie (choléra, dysenterie, typhoïde). Près d'un million d'autres émigrent aux États-Unis ou... en Angleterre dans des «bateaux cercueils», dans des conditions aussi épouvantables que les émigrés qui fuient aujourd'hui l'Afrique noire.

C'est le début d'un impressionnant courant d'émigration qui ne va plus cesser jusqu'au milieu du XXe siècle et va faire de Boston (Massachusetts) la principale ville irlandaise du monde (les émigrants s'arrêtaient là faute d'argent plutôt que de poursuivre leur voyage jusqu'à New York, traditionnelle porte d'entrée des États-Unis).

La Grande Famine a pour effet collatéral d'abaisser de deux ou trois millions à seulement 600.000 le nombre de locuteurs du gaélique. L'anglais devient la langue dominante de l'île.

La question agraire

Sans surprise, c'est aux États-Unis, chez les émigrés, que resurgissent les revendications irlandaises et, cette fois, il ne s'agit plus de gagner l'autonomie par la voie parlementaire mais d'obtenir une république indépendante par l'insurrection armée. En 1858 est ainsi fondée la Fraternité Républicaine Irlandaise (Irish Republican Brotherhood, IRB), plus connue sous le nom gaélique de mouvement «Fenian» (les Fianna sont des guerriers celtes mythiques).

Les Fenians multiplient les attentats meurtriers dans les grandes villes anglaises et même au Canada mais la répression a vite raison de leur mouvement.

En décembre 1868, William Gladstone, le chef du parti libéral (whig), entre au 10, Downing Street. Le nouveau Premier ministre, animé par de très fortes convictions religieuses, déclare d'emblée : «Ma mission est de pacifier l'Irlande».

Il commence par clore la question religieuse en dispensant complètement les catholiques du paiement de la dîme à l'Église établie.

Par ailleurs, Gladstone comprend que l'autonomie (le «Home Rule») ne peut être octroyée à l'île sans qu'ait été réglée au préalable la question sociale, à défaut de quoi le pouvoir retomberait aux mains de l'oligarchie protestante. Le 15 février 1870, il fait voter une première loi agraire qui améliore quelque peu la situation des tenanciers...

En 1872, le Ballot Act impose le secret du vote aux élections. Dès lors, comme les paysans ne votent plus sous la menace de leur propriétaire, il s'ensuit aux élections législatives de 1874 une percée des députés favorables à l'autonomie de l'Irlande (le «Home Rule») ! Ceux-ci exploitent une faille du règlement parlementaire (l'interdiction d'interrompre un orateur) et paralysent le travail parlementaire en discourant sans fin sur tous les sujets, avec au besoin de longues citations de la Bible ! Mais l'on finit par modifier le règlement et limiter le temps de parole des orateurs...

En 1879, indigné par les abus persistants des landlords, un ancien Fenian, Michaël Davitt, fonde la Ligue agraire (Land League) avec le soutien du clergé.

Il en confie la présidence à un député plein de talent, Charles Stewart Parnell, issu d'une famille de landlords protestants (!). La Ligue se porte au secours des tenanciers et plaide pour la réforme agraire.

Dès lors va s'amorcer un partage des tâches entre Parnell et le Premier ministre Gladstone. Le premier lance des revendications et menace ; le second supplie les représentants des propriétaires de bien vouloir accepter des concessions pour éviter le pire.

Pauvre M. Boycott !...

Le 17 septembre 1879, Charles Parnell, président de la Ligue agraire, inaugure une tactique nouvelle pour faire plier les propriétaires et les régisseurs qui maltraitent ou dépouillent leurs tenanciers : la mise en quarantaine.

La première «victime» est un certain capitaine Charles Boycott, régisseur d'un grand propriétaire. Du jour au lendemain, il ne trouve plus aucun employé ni commerçant qui accepte de traiter avec lui ou seulement de lui parler. Pour éviter que ses récoltes ne pourrissent sur pied, il fait venir des paysans protestants de l'Ulster sous la protection de l'armée. Finalement, il jettera l'éponge et quittera l'Irlande, laissant son nom à la postérité ;-)

Gladstone reprend les revendications de la Ligue dans une deuxième loi agraire déposée le 22 août 1881, qui, cette fois, accorde de sérieuses protections juridiques aux tenanciers.

En faisant alliance tantôt avec les conservateurs (tories), tantôt avec les libéraux (whigs), Parnell obtient de nouvelles améliorations de la loi agraire. Cela ne va pas sans de sérieux troubles dans le pays. Pour finir, aux élections de 1885, il impose à ses alliés libéraux de s'engager en faveur du «Home Rule». Cela réveille les haines en Irlande. L'Ordre d'Orange refait surface, prend la tête des unionistes (partisans de l'Union) et s'oppose aux home rulers (partisans de l'autonomie). Son slogan favori : «Home rule is Rome rule !» (l'autonomie, c'est le gouvernement par Rome).

Un premier compromis déposé par Gladstone est rejeté deux fois de suite en 1886 du fait de la défection d'une partie des libéraux, les «libéraux-unionistes». L'opinion anglaise se déchaîne contre Parnell et celui-ci est accusé par le Times de complicité dans un double assassinat terroriste à Dublin, en 1882. Le procès révèle que l'accusation est le fait d'un faussaire et Parnell est disculpé en 1890 avec les honneurs.

De façon inattendue (peut-être un coup monté ?), il va être rattrappé par une affaire d'ordre privé : la révélation d'une relation adultère avec la femme de l'un de ses lieutenants ! Discrédité cette fois pour de bon, il doit se retirer et, découragé, meurt le 6 octobre 1891 à seulement 45 ans.

Deux ans plus tard, le 1er septembre 1893, Gladstone réussit à faire voter le «Home Rule» par les Communes mais le texte est bloqué par la Chambre des Lords. Ce nouvel échec ravive les troubles en Irlande.

En 1903 enfin, le secrétaire d'État pour l'Irlande George Wyndham rétablit le calme par une ultime loi agraire qui permet aux tenanciers d'acheter leurs terres à de bonnes conditions. Grâce à quoi les Irlandais qui ne possédaient plus que 5% des terres en 1878 en possèderont de la sorte 67% en 1914.

En résolvant la question agraire, les conservateurs britanniques espéraient étouffer les revendications autonomistes. Mais il est trop tard. Les Irlandais catholiques, toutes classes confondues, ne sont plus disposés à y renoncer -

Source : http://www.herodote.net/1801_a_1916-synthese-37.php

Repost 0
Published by André Larané - dans Irlande
commenter cet article
27 décembre 2012 4 27 /12 /décembre /2012 16:42

irish-flag-cd51f.jpgPour certains, cette francisation de l’expression anglicisée « Erin go Bragh » ne veut absolument rien dire, mise à part, peut-être, une déclaration de guerre, ou encore une obscure citation de cet Irlandais fou, qui combattit auprès de William Wallace, dans le film « Braveheart ».

Mais il n’en est rien !

Erin go Bragh est l’anglicisation d’une expression venant de l’irlandais ancien, afin d’exprimer clairement, sans ambigüité, son allégeance sans faille envers l’Irlande, la Verte, l’impénitente, que même l’envahisseur, de Londres d’aujourd’hui ou de Stockholm de jadis, n’a jamais réussit à faire fléchir.

On naît Irlandais. On meurt Irlandais !

L’expression, qui est aussi la devise de la République d’Irlande, provient de l’expression irlandaise Éire go Bràch. Cette dernière est un extrait d’une phrase couramment utilisée, jadis, en proverbe par ceux et celles parlant l’Irlandais, langue officielle de la République (à ne pas confondre avec l’anglais, qui n’est considérée que comme une langue de communication accessoire). Go bhfanad in Éirinn go bràch, que l’on peut librement traduire par « Puis-je à jamais demeurer en Irlande ».

Mais qui ne voudrait pas ?

À l’instant, je vous épargne l’analyse linguistique, afin de vous expliquer toute la subtilité de l’utilisation de « bràch » dans ce contexte particulier, n’étant point moi-même un linguiste. Sachez, toutefois, que l’expression emphase sur le concept d’éternité. Donc, il ne faut nullement dire cette phrase à la légère. Ce sont de lourds mots, avec des conséquences.

L’expression, avant de devenir la devise officielle des Enfants d’Érin, fut utilisée dès les années 1780, afin de déclarer son identité irlandaise, ainsi que sa fierté irlandaise à la face du reste du monde, en opposition au régime britannique qui avait cours. Ce n’est qu’en 1847 que l’expression en irlandais passa à l’anglais, et fut ainsi popularisée sur une grande échelle, par les immigrants/déportés irlandais, particulièrement ceux et celles ayant trouvé refuge aux usa.

Il est à noter que dans le Nord de l’Irlande, toujours sur le joug de Londres, l’expression revêt également un sentiment de rébellion et défiance, mais surtout de rejet de l’autorité de Londres en terres irlandaises.

Dire « Erin go Bragh », c’est affirmé son désir de voir la fin de l’occupation militaire britannique de l’Irlande, que cela soit le Nord (province d’Ulster) ou le Sud (la République.

Mais une devise n’est rien, sans un drapeau, des couleurs, pour lesquels se battre.

Vert,

Blanc,

Orange.

Le Tricolore irlandais. Simple. Beau. Majestueux.

Avant d’être le drapeau officiel de la République d’Irlande en 1937, le Tricolore était celui d’un mouvement de libération nationale, particulièrement celui de la Young Ireland. Ce groupe de révolutionnaires visait la fin du lien britannique en Irlande, afin que cette dernière puisse pleinement s’épanouir dans l’indépendance. Le Tricolore fut d’ailleurs offert à Thomas Meagher, fondateur de la Young Ireland, par une groupe de femmes françaises, sympathisantes à la cause irlandaise, en 1848.

L’origine du Tricolore demeure quelque peu nébuleuse. Certains prétendent que le design s’inspire du tricolore terre-neuvien, en raison de la similarité des couleurs et du fait que le père de Meagher était de Terre-Neuve. D’autres prétendent que c’est le tricolore français, qui en est l’inspiration unique, particulièrement en raison de la connotation révolutionnaire qui s’y rattache. N’oublions pas qu’en 1848, plus d’une Nations connaissait son printemps. La révolution était à l’ordre du jour, et sur les lèvres de tous les peuples opprimés.

Le Tricolore ne sera que sporadiquement utilisé de 1848 à 1916, afin de représenter la doctrine de la Young Ireland, et du mouvement de libération qu’elle chapotait. Ce n’est qu’en 1916, lors du Soulèvement de la Pâques (Easter Rising), une révolte populaire visant le renversement de la gouverne britannique en Irlande par les armes, que le Tricolore fut adopté par tous, afin de représenter le mouvement républicain moderne irlandais.

Lors de la Guerre d’Indépendance, le Tricolore fut adopté par la République Irlandais (formé d’un gouvernement provisoire et clandestin) dès 1919. À la fin de celle-ci, lors de l’établissement de l’Irish Free State, partiellement souverain, ce dernier opta pour le Tricolore, voulant rallier les derniers opposants républicains, contre la partition de l’Île en 1921-22. Et lors de la création de la République d’Irlande, par l’établissement d’une Constitution irlandaise, en 1937, le Tricolore devint officiellement le drapeau de tous les Irlandais, tant en Irlande qu’en exile.

« The national flag is the tricolor of green, white and orange. » (art. 7)
Mais que signifient les couleurs qui forment le Tricolore, me demanderiez-vous ? Je réponds à la question d’une simple réponse : ce sont l’Irlande passée, présente, et future, réunies en un seul tissu…

Le Vert représente la tradition républicaine irlandaise, ainsi que la tradition gaélique de l’Irlande.

L’Orange représente l’orangisme nord-irlandais, qui tire ses principes de la seule Bataille de la Boyne de 1690, durant laquelle Guillaume d’Orange, un protestant, écrasa les troupes du roi d’Angleterre, Jacques II, un catholique. Depuis, chaque 12 juillet, les Orangistes de l’Ulster ne cessent de nous rappeler cette seule victoire de la civilisation wasp sur l’Irlande gaélique.

Le Blanc représente la réconciliation de toutes ces traditions, pour une paix durable.

Le Tricolore est donc un symbole d’inclusion, ainsi qu’un message d’espoir de réunification des deux Irlandes, que Londres s’est amusée à diviser.

Érin go Bragh !

Source : http://www.clixer.net/~lesechos/spip.php?article315

 

Repost 0
Published by Amelia Pond - dans Irlande
commenter cet article
24 décembre 2012 1 24 /12 /décembre /2012 15:56

 

dep 6578078-Illustration-of-St -Patricks-Day-leprechaun

 

Je vous avais parlé lors de mon bilan sur 2010 que j’introduirai cette année les créatures magiques et mystérieuses. On va commencer avec le petit peuple des elfes, fées et lutins, et plus particulièrement, le Leprechaun, ce lutin irlandais si connu, dont on retrouve bon nombre de représentations aux alentours de la St Patrick.

Le Leprechaun est un petit homme qui ne dépasse pas 90cm de haut, habitant en Irlande. On le trouve partout sur l’île d’Emeraude, mais il serait né sur le mont Ben Bulben, en Sligo, au Nord-Ouest de l’Irlande. Il construit des demeures confortables et propres à l’abri des haies, des pierres levées et des talus plantés d’arbres dont les racines lui servent de charpente.

C’est un gourmand, qui n’aime pas beaucoup la cuisine irlandaise, principalement composée de pommes de terre. Il adore par contre leur pain-soda, qu’il prépare à merveille en le parfumant aux herbes.

Farceur, mais bougon, c’est un cordonnier hors pair. Mais ne lui confiez pas vos chaussures abîmées : incapable de terminer le travail qu’on lui demande, il n’en réparera qu’une seule par paire !

C’est un gardien de trésors, et il sait toujours où l’or est enterré. On dit que c’est lui qui a la surveillance des trésors enfouis du Tuatha de Danann, des Sidhe (les elfes irlandais) et du Petit Peuple. On dit qu’il se sert des arcs-en-ciel pour indiquer aux hommes qui le méritent l’emplacement des chaudrons d’or qu’il a enterrés.

Si vous parvenez à le surprendre avant qu’il ne vous remarque, il se montrera serviable, acceptera de vous raconter une histoire ou de vous chanter une chanson. Son répertoire de contes et de chants est inépuisable ! Il sera même sans doute assez gentil pour vous montrer directement l’emplacement de l’un de ses trésors. Si par contre, c’est lui qui vous trouve, alors attention !

Farceur, moqueur, voire cruel, il n’hésitera pas à vous jouer un tour ! Pour s’attirer ses faveurs, rien de mieux qu’un peu de lait, du tabac à priser ou du bon whiskey (pas du whisky, qui est la version écossaise de cette boisson !). Il n’hésite pas à se moquer des avares et des voleurs, qu’il attire dans des pièges dont ils auront beaucoup de mal à en sortir.

Il est aussi un excellent violoniste, et il aurait initié les grands musiciens irlandais au maniement de l’archet de leur fiddle. Il est aussi un excellent joueur de hurling, le sport national irlandais, mais s’il triche, il vaut mieux éviter de le lui faire remarquer. Tout est affaire de tact et de politesse lorsqu’on a affaire à un Leprechaun !

De nombreux contes irlandais parlent du Leprechaun, et j’en ai choisi deux :

Une vieille légende irlandaise raconte qu’un jeune garçon était si pauvre qu’il en était presque réduit à mendier. Il gagnait sa vie en poussant les chariots de tourbe, qui était alors un combustible très répandu. Il était calme, introverti, et, disons-le, un peu laid. Mais il adorait lire, et s’adonnait à cette passion dès qu’il en avait l’occasion et les moyens. Au cours d’une de ces lectures, il découvrit l’existence des Leprechauns, et des trésors qu’ils gardent bien enfouis. Il se dit que c’était pour lui une chance de sortir de sa misère, et de pouvoir acheter tous les livres qu’il voudrait.

Alors, pendant qu’il poussait ses chariots de tourbe, il tendait l’oreille pour essayer d’entendre le bruit d’un martèlement en provenance des haies sur le bord du chemin, signe qu’un Leprechaun y réparait une chaussure. Après des semaines d’attente, il finit par entendre le bruit tant espéré. Un beau soir, au coucher du soleil, il vit un Leprechaun travaillant sous une grande feuille d’oseille.

Il se glissa silencieusement derrière lui, le prit brusquement par le col de son vêtement, et le menaça de ne pas le lâcher tant qu’il ne révélerait pas l’emplacement d’un de ses trésors. « Inutile d’employer la menace avec moi », répondit le Leprechaun, « car nous sommes du même sang, toi et moi ».

En effet, le jeune garçon avait du sang nain dans les veines, ce qui fait qu’il appartenait en partie au Petit Peuple, et qu’il avait donc le droit de réclamer le trésor. Il lâcha le Leprechaun, qui le conduisit jusqu’à un fort abandonné, comme il y en a tant en Irlande. Ils franchirent une porte au cœur d’une épaisse muraille. A l’intérieur, le sol était littéralement couvert d’or. « Prends tout ce que tu veux, mais fais vite, car lorsque la porte se fermera, ce sera pour toujours ! » lui dit le Leprechaun.

Le garçon se dépêcha, chargea ses bras et ses habits d’autant d’or qu’il put et sortit du vieux fort. La porte se referma alors dans un grand fracas. Lorsqu’il voulut remercier le Leprechaun, celui-ci avait déjà disparu.

Le garçon changea complètement de vie : il déposa son or dans une banque à Dublin, et le dépensa sagement. Il jouit de cette fortune toute sa vie durant, et devint fort cultivé. Ses descendants continuèrent à profiter de cette fortune jusqu’à nos jours.

Si cette histoire se termine bien, ce n’est pas le cas de toutes. En effet, je vous l’ai dit, les Leprechauns sont des êtres farceurs, qui jouent parfois de très mauvaises blagues.

Ainsi, un Leprechaun dévoila un jour à un paysan que sous une certaine touffe de séneçon se trouvant dans son champ, il trouverait un fabuleux trésor. Le paysan n’avait rien pour creuser sous la main, alors il rentra chez lui chercher un outil. Prévoyant, il pensa quand même à marquer d’abord le bon plan de séneçon en lui attachant un ruban rouge. Lorsqu’il revint avec ses outils, il vit que tous ses plans portaient un ruban rouge, et que le Leprechaun avait disparu.

Source : http://www.les-mondes-de-gwenn.fr/2011/01/05/le-leprechaun-symbole-irlandais/

Commentaire : Il y a unethéorie selon laquelle les irlandais auraient utilisé ce lutin familier pour en faire la caricature des envahisseurs anglais. 

 

 

Repost 0
Published by X - dans Irlande
commenter cet article
23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 08:09

C’est nous faire bien trop d’honneur que d’alléguer que 1798 fut « l’année des Français ». Les incursions françaises en Irlande furent des lamentables échecs que les Irlandais payèrent au prix fort tandis que l’Angleterre en était quitte pour la peur. Ce n’est pas pour rien, semble-t-il de prime abord, que Bonaparte avait tourné ailleurs ses regards. Les projets de descente en Angleterre ou en Irlande lui apparaissaient de nature à compromettre une gloire qu’il n’était pas dans ses intentions de flétrir dans des aventures sans espoir.

La flotte française n’était plus que l’ombre de ce qu’elle avait été aux grandes heures de la monarchie. La préoccupation majeure des chefs d’escadres était d’échapper aux vigies anglaises afin d’éviter à tout prix des engagements qui ne pouvaient guère tourner qu’à leur désavantage. La situation des alliés n’était guère plus reluisante : les Espagnols avaient essuyé une défaite au Cap Saint-Vincent en février 1797 et les Hollandais s’étaient fait étriller à Camperdown en octobre de la même année. Quant aux rebelles irlandais, leurs derniers espoirs étaient partis en fumée à la bataille de Vinegar Hill le 21 juin 1798. Sans se laisser décourager le moins du monde par ces revers qui hypothéquaient les chances de succès d’une nouvelle descente en Irlande, le Directoire avait formé le dessein de mettre sur pied une nouvelle expédition analogue dans son principe à celle qui avait été confiée au général Hoche en 1796 et qui s’était si mal terminée en baie de Bantry.

Les instructions transmises aux généraux Hardy et Humbert révèlent les grandes lignes de ce nouveau projet. Investi du commandement provisoire d’un corps pompeusement baptisé « Armée d’Irlande », le général Hardy est informé que l’acheminement des troupes, des armes et des munitions se fera par des voies différentes mais simultanées. « Douze bâtiments légers », lui explique-t-on, « vont partir des ports de Dunkerque, Calais et Boulogne. Ils portent pièces de canon, fusils, de la poudre et quelques Irlandais qui vont rejoindre leurs compatriotes. À Rochefort, une division de trois frégates est prête à mettre à la voile. Enfin, le Directoire a fait armer à Brest une division composée d’un vaisseau et de six frégates, commandée par le chef de division Bompard, qui portera l’état-major de l’armée d’Irlande. » Au lieu d’appareiller simultanément, comme le leur enjoignaient les instructions du ministre, les trois flotilles quittent leurs ports respectifs l’une après l’autre, mettant ainsi en péril l’ensemble de l’expédition, si tant est qu’elle eût jamais la moindre chance de réussir. Et le commandement qui devait être confié au général Hardy échoit au général Amable Humbert qui est le premier en état de mettre à la voile.

Une lettre du 19 juillet 1798 confie à Humbert le commandement de la seconde division de bâtiments de guerre qui doit appareiller de Rochefort. Elle est composée de trois frégates : Concorde, Médée et Franchise. Doivent y embarquer : « Un bataillon d’infanterie, une demi-compagnie d’artillerie à pied, trois cannons de campagne, leurs trains, caissons et munitions, 3 000 fusils avec leurs baïonnettes, 3 000 gibernes, 400 sabres, 200 000 cartouches, 1 000 uniformes français. » La lettre du Directoire précise les atterrages dans l’ouest de l’île et dicte à Humbert la conduite qui devra être la sienne sitôt qu’il aura posé le pied en Irlande : « Si vous précédez le général Hardy », lui précise-t-on, « vous ne négligerez rien pour être instruit sans délai de son arrivée, et vous lui rendrez compte de ce que vous aurez fait en attendant ses instructions. (…) Dans tous les cas, vous dirigerez votre marche et l’emploi de vos troupes avec la plus grande prudence jusqu’à ce que vous ayez rallié le général Hardy ou un parti irlandais assez considérable pour tenter des opérations importantes. »

Sur ce que l’on qualifierait aujourd’hui de régime d’occupation les instructions qu’Humbert suivra au pied de la lettre sont on ne peut plus claires :

« Vous récompenserez tous ceux qui sont sous vos ordres, soit français, soit étrangers, lorsqu’ils se seront distingués par des talents ou des actions d’éclat ; vous établirez parmi vos soldats la plus stricte discipline de manière à ce qu’ils servent d’exemple aux troupes irlandaises. Dites souvent à vos compagnons d’armes qu’ils sont comme des citoyens du monde qui sont persécutés par un gouvernement féroce, ennemi de tous les hommes libres ; et que, combattant pour la même cause, ils doivent être unis par les mêmes liens et les mêmes sentiments. Il vous est expressément recommandé, citoyen général, de respecter et de faire respecter les mœurs, les usages et les pratiques religieuses des Irlandais, et de ne souffrir dans aucun cas qu’il soit porté atteinte aux personnes ou aux propriétés. Tout officier ou soldat qui s’écarterait des devoirs que l’hospitalité commande, devra être puni d’une manière exemplaire, et vous aurez soin de publier le nom du coupable et du jugement qu’il aura subi. »

Qui était ce Jean Joseph Amable Humbert qui se retrouve soudain en première ligne, héritier involontaire des desseins de Hoche, et général en chef par défaut de cette minuscule armée d’Irlande dont on attend qu’elle fasse des miracles contre tout espoir ? Il naît le 22 août 1767 à Remiremont dans la commune vosgienne de Saint-Nabord. Issu d’une famille paysanne modeste, il ne s’attarde point sur les bancs de l’école et pratique un peu tous les métiers : castreur de porcs, marchand de peaux de lapins, colporteur, maquignon. Lorsqu’éclate la Révolution, il rejoint la garde nationale et manifeste des sentiments patriotiques exaltés. La Convention ayant décrété la patrie en danger le 11 juillet 1792, il s’engage dans les rangs du 13e bataillon des Vosges. Sa fougue et son ascendant lui valent une promotion foudroyante : quatre jours après avoir été élu capitaine, il se retrouve lieutenant-colonel en second. Il sert sous Landau, dans l’armée Custine, puis dans Mayence, sous Kléber. On le retrouve général de brigade en Vendée aux côtés de Hoche. Une fois la victoire acquise, il est, comme ce dernier, partisan de la modération. N’hésitant pas à prendre des risques, il négocie avec les royalistes dont il parvient à gagner la confiance. Il se bat à Quiberon et y contracte une haine tenace pour l’Angleterre à qui il rêve de rendre la monnaie de sa pièce.

Volontaire pour prendre la tête d’une chouannerie dans les îles britanniques, il soumet un projet à Carnot. On songe tout naturellement à lui pour la descente en Irlande confiée au général Hoche. Il est de ceux qui pressent Grouchy de débarquer en baie de Bantry. Au retour, il fait montre d’une grande bravoure dans l’engagement fatal qui met aux prise Les Droits de l’Homme et deux frégates anglaises, lIndefatigable et lAmazon, le 13 janvier 1797. Pas étonnant donc qu’il soit de cette nouvelle tentative de descente en Irlande dont il va se trouver, involontairement, la figure de proue. Ayant mis la dernière main aux préparatifs, Humbert écrit à Bruix, le 6 août 1798 : « Nous appareillons, mon cher Ministre, et nous partons dans une minute. » Les trois frégates portant à leur bord 1 025 hommes font un long détour pour éviter l’escadre anglaise 1.

Moreau de Jonnès, maître-canonnier en second sur la frégate la Concorde, a gardé le souvenir d’une traversée qui fut tout sauf une partie de plaisir :  « Il faut avoir subi l’épreuve d’une pareille traversée pour savoir quel est le supplice qu’éprouvent quatre à cinq cents hommes renfermés, nuit et jour, sous le pont d’un bâtiment, sans air, sans lumière, sans pouvoir agir, se mouvoir, marcher, travailler ou seulement se distraire. On doit alors perdre toutes ses habitudes, réprimer tous ses besoins, se nourrir d’aliments nouveaux et repoussants, respirer un air vicié, être ballotté par le roulis et le tangage, et sentir tout son être défaillir par les étreintes violentes du mal de mer, comme si la vie allait se retirer du corps. Cette triste condition fut encore aggravée par une mauvaise idée du commandant de l’expédition, le capitaine Savary, qui, pour dérouter l’ennemi sur l’objet qu’il voulait atteindre, dépassa les latitudes de l’Irlande, et nous conduisit, à travers les rudes parages de l’Atlantique septentrionale, jusqu’aux atterages de l’Islande, ce qui prolongea notre navigation inutilement et la rendit plus pénible. »

Après seize jours de mer, les Français découvrent enfin la côte ouest de l’Irlande. Battant pavillon britannique pour tromper l’ennemi, un subterfuge de pratique courant à l’époque, les frégates françaises voient venir à elles un brick irlandais et plusieurs embarcations légères. Venus souhaiter la bienvenue aux bâtiments de Sa Gracieuse Majesté, les pilotes côtiers, les officiers de milice et les deux fils de l’évêque de Killala se retrouvent couchés en joue par des soldats français qu’ils n’eussent jamais pensé devoir rencontrer en ces parages désolés de la province du Connaught où Cromwell avait eu le dessein de parquer les Irlandais au milieu du XVIIe siècle. Le 22 août 1798, ayant choisi pour lieu de mouillage la pointe de Kilcummin, Humbert fait débarquer le peu d’hommes et de matériel dont il dispose et donne ordre à l’adjudant-général Sarrazin de s’emparer du bourg de Killala à la tête de trois compagnies de grenadiers. Prises au dépourvu, la Yeomanry locale, sorte de garde nationale à cheval levée parmi les petits propriétaires protestants, et les Fencibles, milices anglaises ou écossaises postées hors de leur pays d’origine, s’égaillent dans la nature après avoir esquissé une résistance purement symbolique.

La misère qui règne dans cette contrée frappe de stupeur les soldats d’Humbert : « Jamais pays n’a présenté une perspective plus malheureuse », note dans son journal le capitaine Jean Louis Jobit :  « Les hommes, les femmes, les enfants presque nus n’y ont d’autre asile qu’une étroite et mauvaise chaumière qui ne les met pas à couvert des rigueurs des saisons. Encore partagent-ils cette chétive habitation avec toute leur basse-cour. Leurs aliments journaliers sont des pommes de terre, du lait aigre, presque jamais de pain et rarement de la viande… Presque tous ces demi-sauvages sont catholiques et d’un fanatisme rebutant qui fait vraiment pitié. Quand nous passions devant leurs dégoûtantes chaumières, où nous n’entrions jamais que pour y jeter un coup d’œil, comme on le jette sur un objet répugnant, ils se précipitaient au-devant de nous, se prosternaient à nos pieds et la tête dans la boue, récitaient de longues prières pour nos succès. Tous, hommes et femmes, portent suspendus à leurs cous, de larges, sales et crasseux scapulaires, ainsi que des chapelets ou rosaires. Cette classe du peuple irlandais, qui est la plus nombreuse, offre un contraste révoltant avec la vie douce des protestants qui presque tous possèdent de grandes richesses. Chez ces derniers, on voit briller le luxe et l’abondance en toutes choses, pendant que les premiers sont asservis à la pauvreté dont je ne viens de présenter qu’un faible tableau. De là vient nécessairement la haine que le bas peuple porte au riche qui insulte à sa misère ; aussi ne doit-on pas s’étonner que cette grande différence dans les conditions, jointe au fantatisme religieux, ait produit la révolte qui trouble depuis si longtemps l’Irlande. »

Humbert installe son quartier général dans la vaste demeure de l’évêque protestant où, quelques heures plus tôt, la fête battait son plein. Parlant couramment français, l’évêque Joseph Stock supporte avec équanimité cette cohabitation difficile avec l’envahisseur, cachant sous des airs patelins et une politesse affectée un double jeu dangereux, faisant de lui le type même du collaborateur-résistant dont la figure ne date pas d’aujourd’hui 4. Il a laissé des souvenirs précieux qui complètent à merveille les journaux des officiers français. Voici en quels termes il décrit la force d’occupation dont il est devenu l’otage :  « Intelligence, activité, tempérance, endurance étaient les qualités qui se combinaient à un surprenant degré chez les soldats qui suivaient Humbert, ainsi que la plus stricte obéissance à la discipline. Et pourtant, mis à part les grenadiers, ils n’avaient rien qui put attirer l’attention. La plupart étaient petits, pâles et de chétive apparence, leurs vêtements étaient arrivés au dernier degré de l’usure. Un observateur superficiel les aurait cru incapables de supporter la moindre fatigue. C’étaient cependant des hommes qui savaient se contenter pour leur subsistance de pain, de pommes de terre et d’eau ; qui se faisaient un lit avec des pierres sur le chemin et qui dormaient tout habillé sans d’autre couverture que la voûte du ciel. Une partie avait servi en Italie sous Bonaparte, le reste venait de l’armée du Rhin, où ils avaient enduré des fatigues qui expliquaient bien leur maigreur et leur mauvaise mine. Quelques-uns déclaraient, avec les marques d’une parfaite sincérité, qu’au siège de Mayence, durant l’hiver précédent, ils avaient longtemps dormi par terre, dans des trous creusés sous quatre pieds de neige, et un officier, en montrant ses culottes de cuir, assurait l’évêque qu’il ne les avait pas quittées depuis un an. »

Le portrait d’Humbert ne dépareille pas celui des soldats qu’il commande :  « De belle taille, en bonne santé vigoureux autant qu’on peut l’être, prompt à décider, non moins prompt à agir, apparemment maître de son art, on le devinait bon officier bien que sa physionomie empêchât de l’aimer en tant qu’homme. L’œil petit et ensommeillé, sans doute parcequ’il était toujours aux aguets, dardait des regards de travers où brillait une étincelle de cruauté : c’était l’œil d’un chat qui s’apprête à bondir sur sa proie. Son éducation et ses manières étaient celles d’une personne issue des plus basses classes de la société, encore qu’il fût capable, à l’instar de la plupart de ses compatriotes, d’adopter, au gré des circonstances, le comportement d’un parfait gentilhomme. D’éducation, il en avait si peu qu’il était à peine capable de signer son nom. Ses passions étaient furieuses et toute sa conduite était empreinte de brutalité et de violence. À l’examen, on s’avisait cependant que cette brutalité était un procédé mis en œuvre dans le seul but d’obtenir par la terreur une prompte obéissance à ses ordres. »

Des bandes de paysans ralliées sont armées et habillées à la hâte. Quelques Irlandais unis s’emploient à les faire manœuvrer, non sans mal. Les officiers français pestent contre les révolutionnaires irlandais de Paris qui avaient promis de bonnes troupes disciplinées et aguerries, et non ces bandes clairsemées de paysans hagards et misérables. Au demeurant, que pouvaient-ils espérer avec si peu d’hommes. Lorsque George Blake, ancien officier de cavalerie gagné aux idées nouvelles, apprend l’arrivée des Français, il n’hésite pas une minute sur le parti à prendre mais il dissuade les Irlandais unis de Garracloon et de Cong d’en faire autant : « Inutile de rameuter davantage de volontaires, car aucun d’entre nous n’en réchappera. » Il ne croyait pas si bien dire !

Le 26 août 1798, les Français prennent la ville de Ballina au pas de charge, baïonnette au canon. La cavalerie et l’infanterie anglaises déguerpissent si promptement qu’un officier se fait cueillir au saut du lit avant même d’avoir compris ce qui se passait. « La personne de ce prisonnier », écrit l’évêque Stock, « se trouvant être particulièrement large et corpulente, le général Humbert se décida de l’exhiber en public, comme la dépouille opime de sa victoire. L’ayant fait monter en uniforme dans une voiture attelée de deux élégants chevaux empruntés à ce pauvre Mr. Fortescue, il caracola triomphalement à ses côtés de Ballina à Killala, sous les acclamations d’une foule de paysans ainsi que de son armée. L’indolent captif qui contemplait d’un œil placide cette bruyante cohue, n’était pas sans évoquer un phoque brutalement tiré du sommeil. » Les Irlandais s’abandonnent à la joie des victoires faciles : « Ce succès », écrit Sarrazin, « leur fournit l’occassion de boire du vin et de manger du pain, ce qui arrive très rarement aux paysans. L’eau est leur unique boisson et il ne mangent que des pommes de terre. Le 26 août au soir, tous nos nouveaux compagnons d’armes étaient hors d’état de marcher droit devant eux. Un de leurs chefs, que je grondai à ce sujet, me répondit, en avouant son tort, que tous les bons Irlandais étaient ivres de joie en voyant leurs libérateurs les Français. »

La partie de plaisir est terminée. Ce qui attend la minuscule armée d’Irlande est plus sérieux. On sait que le major-général Hutchinson qui commande les troupes du Connaught a massé à Castlebar, chef-lieu du compté, 5 000 cavaliers superbement montés et seize pièces d’artillerie . Lord Cornwallis, vice-roi d’Irlande, en a confié le commandement au général Lake, un militaire blanchi sous le harnais. En face, Humbert n’a que 900 Français, un millier d’Irlandais et trois canons à mettre en ligne. Cherchant l’effet de surprise, Humbert fait mine de marcher sur Castlebar par la route de Foxford, mais à trois kilomètres de Ballina, il bifurque à droite et attaque la montagne à l’effet de franchir la passe de Barnageeragh et prendre l’ennemi à revers. Ses hommes sont épuisés : ils n’ont pas fermé l’œil depuis trois jours et doivent tirer à bras leurs canons sous une pluie battante pendant seize heures d’affilée. La ruse du général français est éventée, un yeoman qui surveillait son bétail dans la montagne ayant repéré le mouvement de ses troupes a immédiatement alerté l’état-major anglais.

Au matin du 27 août 1798, le spectacle qui s’offre au général Humbert n’est pas des plus rassurants. L’armée royale occupe une hauteur en apparence inexpugnable : sa droite s’appuie à un lac, sa gauche est protégée par des marais impraticables. En première ligne, on reconnaît la milice de Kilkenny, quelques soldats réguliers et un détachement des Fencibles du prince de Galles. La deuxième ligne est constituée par les Fraser Fencibles et la yeomanry de Galway. À gauche et en retrait de la milice de Kilkenny, quatre compagnies de la milice de Longford se tiennent en réserve. Le gros de la cavalerie, une partie du 6e Dragonet le 1st Fencible, a pris position derrière la première ligne. L’artillerie est en tête du dispositif, les deux pièces du capitaine Shortall à droite de la route et les canons de la milice de Kilkenny en avant de la première ligne et à gauche de la route. Castlebar regorge de troupes ; un corps de réserve est en position sur ses arrières. À huit heures, Humbert déclenche l’offensive. Cinq cents insurgés armés de longues piques chargent en masse sous les ordres du colonel Dufour et du général Blake tandis que le général Sarrazin marche à l’aile droite avec 150 grenadiers, le colonel Hardouin couvrant l’aile gauche avec une troupe égale en nombre, l’adjudant-général Fontaine restant en réserve. À cent mètres des lignes ennemies, les Irlandais, mis en pièces par les canons anglais, se débandent. Chargeant à leur tour, Sarrazin et Hardouin doivent reculer sous le feu nourri de l’artillerie et se mettre à couvert afin de reformer les rangs.

Usant d’une vieille ruse de guerre, les Français poussent alors un troupeau vers les lignes anglaises et essaient de progresser derrière les bêtes à l’abri du feu ennemi. Mais le bétail affolé, ayant fait volte-face sous la mitraille, jette la confusion dans les rangs franco-irlandais. Une vigoureuse contre-attaque de Lake et Hutchinson aurait sans doute scellé, à cet instant, le sort de la bataille. Notant que ses adversaires se reposent sur l’artillerie et semblent réticents à engager la troupe, Humbert joue son va-tout et ordonne aux soldats de sa petite armée de se mettre en ligne, suffisamment éloignés les uns des autres, de manière à donner le moins de prise possible au feu des pièces ennemies. Ainsi déployés sur toute la longueur du front, les Français et les Irlandais montent à l’assaut au pas de charge. Le feu anglais, désormais aléatoire et imprécis, ne parvient pas à freiner leur élan. Constatant un flottement dans les unités de première ligne chargées de protéger les canons, Sarrazin lance ses grenadiers à l’assaut des pièces du capitaine Shortall, tandis que le général Blake et sa légion irlandaise culbutent les batteries centrales, semant une véritable panique dans les rangs anglais. Comme un barrage rompant ses digues, l’armée royale reflue dans le plus grand désordre, annihilant toute velléité de résistance. Les efforts des officiers, pour enrayer la déroute de cette troupe apeurée, s’avèrent inutiles. Miliciens, soldats et cavaliers ne ralentissent leur train qu’à Tuam, et soixante hommes battent tous les records en couvrant les cent kilomètres qui séparent Athlone de Castlebar en vingt-sept heures de marche haletante. Les Irlandais, qui n’aiment rien tant que les courses de chevaux ont immortalisé, cette débandade sous le nom des « races of Castlebar », les courses de Castlebar.

Pour expliquer cette conduite « aberrante et honteuse » on a incriminé l’impéritie des officiers et le manque d’expérience au feu des unités composant l’armée royale. En outre, certaines milices étaient peu sûres à en juger par le ralliement aux Français de celles de Longford et de Kilkenny qui n’auront pas lieu de se féliciter de leur choix puisqu’aucun milicien ne sortira de cette cuisante aventure. En tout état de cause, le précédent de Castlebar explique la prudence de Lord Cornwallis et sa résolution de ne livrer l’attaque décisive qu’en position de force absolue avec des troupes sûres et bien tenues en main par des officiers éprouvés. Les Français déplorent 186 tués et blessés dans leurs rangs ; on ne sait combien d’Irlandais sont tombés ; les pertes anglaises sont estimées quant à elles à 400 tués et blessés et 200 prisonniers . Ils laissent, en outre, aux mains de leurs vainqueurs cinq drapeaux, tout leur parc d’artillerie, 1 200 cents fusils, des chevaux et des magasins bien pourvus en vivres et équipements de toute sorte.

L’armée d’Irlande prend ses quartiers à Castlebar du 27 août au 4 septembre. On a reproché à Humbert de s’être trop attardé. Mais son ordre de mission ne lui enjoint-il pas d’attendre le général Hardy et les renforts d’Irlandais unis promis par les émissaires parisiens de la société révolutionnaire ? Dans la capitale du Mayo où se succèdent les banquets patriotiques, Humbert déploie une activité fébrile. En sa qualité de général en chef, il s’adjuge le droit, conformément à ses instructions, de donner du galon aux officiers qui se sont particulièrement distingués dans les combats : Sarrazin, déjà promu général de brigade ; d’autres officiers se voient récompensés avec la même générosité. Ces nominations ne seront pas ratifiées, ce qui ajoutera encore à l’amertume des intéressés. Humbert fait rapport au Directoire, s’efforce tant bien que mal d’enrégimenter les volontaires irlandais qui l’ont rejoint en petit nombre et jette les bases de l’organisation civile et militaire de la province, qui est pourtant loin d’être entièrement conquise.

La République du Connaught est proclamée. Le citoyen John Moore de Moorehall est nommé président d’un gouvernement de douze membres chargé d’assurer la subsistance de l’armée franco-irlandaise et de lever huit régiments d’infanterie, chacun de 1 200 hommes, et quatre régiments de cavalerie, chacun de 600 hommes. Mais le général en chef de l’armée d’Irlande doit se rendre à l’évidence : l’impitoyable répression anglaise a fait le vide autour de lui ; les rebelles encore en état de prendre les armes hésitent à se compromettre aux côtés d’alliés si peu nombreux ; tout ce que l’Irlande compte de soldats aguerris, sans compter les renforts acheminés d’Angleterre, font mouvement sur le Mayo pour lui couper la route, l’encercler et l’anéantir. Une gazette dresse un état des forces britanniques présentes dans l’île au 1er septembre : « Dix régiments de cavalerie régulière, quinze d’infanterie, deux de milices anglaises, six compagnies d’invalides et trente-sept régiments de milices irlandaises. En outre, près de deux cents corps de volontaires, cavalerie et infanterie. On attend tous les jours deux régiments de ligne d’Angleterre… »

Humbert comprend qu’il ne peut s’attarder davantage. Laissant quelques hommes à Killala, Ballina et Castlebar, il se met en route le 4 septembre 1798. Direction Sligo, où il espère toujours effectuer sa jonction avec le corps expéditionnaire du général Hardy. À défaut, il escompte qu’il lui sera peut-être permis de rallier les Irlandais unis d’Ulster qui tiennent encore dans les montagnes d’Erris et de Tirawley. D’escarmouche en escarmouche, il laisse derrière lui Foxford, Swinford et Bellahy. Le 5 septembre à Collooney, les Français et leurs alliés irlandais sont attaqués par un corps de 600 hommes de la garnison de Sligo aux ordres du colonel Vereker. La contre-attaque des Français bouscule les assaillants. Se voyant tout près d’être encerclé, le colonel Vereker fait sonner la retraite. Les pertes sont à peu près égales : 60 morts et blessés de part et d’autre ; mais les Anglais laissent derrière eux deux canons, une grande quantité de fusils et une centaine de prisonniers aussitôt désarmés et libérés sur parole comme tous ceux faits précédemment. Toutefois, Vereker a réussi à faire illusion. Humbert pense avoir eu affaire à l’avant-garde de l’armée du général Lake. Il est à cent lieues de se douter que Sligo est à sa merci, la garnison ayant détalé jusqu’à Ballyshannon.

L’étau se resserre autour des Français et de leurs alliés irlandais. Lord Cornwallis, le vaincu de Yorktown, a pris en main la direction des opérations. Prudent et avisé, il se garde bien d’agir dans la précipitation. Il sait qu’un nouveau Castlebar rallumerait l’insurrection aux quatre coins du royaume. Et, de fait, les comtés de Kildare, Westmeath et Longford sont réputés au bord de la rébellion ; le Roscommon n’est contenu que par le voisinage des troupes ; Dublin n’est pas épargné par les troubles et l’insurrection est fort loin d’être apaisée dans les comtés de Wicklow, Wexford et Carlow. Lord Cornwallis veut avoir tout son monde avec lui avant d’administrer le coup de grâce aux Français. Pour l’heure, et en attendant que le Connaught soit saturé de troupes, il déplace ses corps d’armée à bon escient. Le général Lake reçoit l’ordre de serrer la colonne Humbert au plus près. Le colonel Crawford est chargé de harceler son arrière-garde. Au général Nugent revient le soin de lui barrer la route de l’Ulster. Cornwallis, quant à lui, progresse en couvrant la route de Dublin.

Se doutant que l’ennemi ne le laissera pas atteindre l’Ulster et fera tout pour le réduire à l’ouest du Shannon, Humbert modifie son plan initial. Parvenu à Monorhamilton, il bifurque à droite, en direction de Dublin. Ayant fait halte en arrière de Drumkeeran, village situé au nord-ouest du lac Allen, les sentinelles signalent l’arrivée d’un parlementaire. N’ayant pas jugé bon de le recevoir, Humbert envoie Sarrazin aux avant-postes ennemis où le colonel Crawford, sous prétexte de lui remettre deux officiers de santé, l’adjure de convaincre son chef de mettre bas les armes : « Vous nous avez battus plusieurs fois », dit-il, « vous avez fait de grandes marches en présence de notre armée, vous avez fait assez pour votre gloire ; et Lord Cornwallis qui vous rend justice vous traitera avec tous les honneurs dus à des braves comme vous, si vous voulez vous en remettre à sa foi. »

Le général Sarrazin remercie le colonel anglais et lui répond : « Monsieur, dites à Lord Cornwallis que nous n’avons point encore rempli la tâche que notre gouvernement nous a imposée ; que nous sommes jaloux de continuer de mériter son estime et de fixer les regards de l’Europe sur notre entreprise, ainsi que nous ne pouvons sans nous déshonorer accepter ses offres. » 13 Le soir même, la petite armée d’Irlande se remet en route, longe les rives du lac Allen et passe le Shannon à Ballintra. Mais les Anglais la talonnent de si près qu’Humbert doit précipiter ses canons par-dessus le pont de Ballintra que son arrière-garde n’a pas le temps de faire sauter. Dans la nuit du 7 septembre, Humbert fait une halte de quelques heures à Cloone. Épuisés par cette fuite en avant, officiers et soldats dorment littéralement debout.

Il ne leur reste qu’un maigre espoir : rallier les insurgés de Granard et foncer sur Dublin. Le 4 septembre 1798, les Irlandais unis du comté de Longford et de certains districts du Westmeath avaient pris les armes et convergé sur Granard. À proximité d’Edgeworthstown, ils avaient neutralisé un détachement de la yeomanry de Mastrim. Ayant eu vent de cette mobilisation, le commandant de la garnison de Granard s’était fait envoyer des renforts. Fortement retranchés, disposant d’une puissance de feu supérieure, les soldats anglais étaient parvenus au bout de cinq heures d’un combat opiniâtre, à briser l’offensive des insurgés qui s’étaient dispersés après avoir perdu beaucoup de monde et la plupart de leurs chefs. Les Irlandais unis du Westmeath, forts d’un millier environ, s’étaient emparé du Wilson’s Hospital où ils avaient trouvé des armes. Lord Longford s’était porté à leur rencontre à la tête d’un fort détachement de Yeomen, de Fencibles d’Argyll et de Highlanders soutenus par plusieurs pièces d’artillerie. À proximité de Bunbrusna, les insurgés avaient été fauchés par la mitraille et sabrés par la cavalerie. Quelques rescapés de ces deux soulèvements avortés rejoignirent la petite armée d’Humbert à Cloone. Un de leurs chefs, à la tête d’une poignée de paysans armés de piques, fit une forte impression : « Ce chef », écrit Fontaine, « était armé de pied en cap, couvert d’armes offensives et défensives, et ressemblait parfaitement aux preux chevaliers du XIIIe siècle. Il ne parlait que de combattre pour la bienheureuse Vierge Marie, dont il s’était déclaré champion. C’était un fou, brave à l’excès, et excellent pour enflammer le pays. » Sauf que le pays, recru de violence et d’exactions, n’en pouvait plus et ne se faisait plus guère d’illusion sur l’issue de cette course-poursuite.

Cornwallis, qui vient de passer le Shannon à Carrick avec plus de 20 000 hommes, a décidé que le moment était venu d’en finir. Pour désespérée que leur apparaisse leur situation, les Français ont encore du mordant. Un caisson de cartouches que des Irlandais, faute de chevaux, traînaient à bras, ayant été abandonné à la suite d’une charge meurtrière de la cavalerie anglaise, Humbert fait faire halte à la colonne, se porte sur les lieux à la tête de quatre compagnies et reprend le caisson dont le contenu est aussitôt distribué aux soldats. Le 8 septembre 1798, c’est l’hallali. À huit heures, le colonel Crawford attaque vigoureusement l’arrière-garde française que commande Sarrazin. Les circonstances dans lesquelles ce dernier est conduit à se rendre demeurent obscures et controversées. Encerclés par 30 000 soldats, pressés par l’armée du général du général Lake, les soldats d’Humbert sont attaqués de toutes parts dans la plaine de Ballinamuck. Grenadiers et soldats se mettent en ordre de bataille et flanqués de tirailleurs, marchent à l’ennemi. Mais ce n’est rien d’autre qu’un baroud d’honneur. Au bout d’une demi-heure, tout est fini. Les Français déplorent trente tués ; les Anglais en déclarent trois à peine. Pour ce qui est des Irlandais, il en va autrement. Un grand nombre ont lâché pied, mais trois cents tiennent bon.

En vérité, ce sont les Irlandais qui se battent avec d’autant plus d’acharnement qu’ils n’ont aucune illusion à se faire sur le sort qui les attend. Les généraux MacDonnell et Blake, et les canonniers Magee et Casy repoussent plusieurs assauts anglais avant d’être submergés. The Sun, journal anglais peu suspect de sympathie pour la cause des Irlandais unis, écrit peu après la bataille : « Les Français jetèrent leurs armes presque immédiatement, mais le courage des rebelles fut prodigieux : ils résistèrent avec l’obstination du désespoir. » Après la reddition d’Humbert, le carnage commence : 500 insurgés sont massacrés, sabrés par la cavalerie ou mitraillés dans les tourbières ; un millier parvint à s’enfuir. Les soldats français, au nombre de 844, sont infiniment mieux traités. Chaque officier anglais voulant son prisonnier, il n’y en eut pas pour tout le monde.

Tandis qu’Humbert et ses hommes étaient conduits sous bonne escorte à Dublin avant d’être transférés en Angleterre pour être échangés contre des soldats et officiers anglais retenus prisonniers en France, la guerre continue dans l’ouest. Ce sont les Irlandais dont on brocardait la lâcheté au feu qui livrent les derniers combats avec la certitude de n’être pas épargnés, à l’inverse des Français. C’est peu dire qu’on ne leur a pas assez rendu justice. L’évêque Stock notait avec surprise que loin d’être abattus par la défaite de Ballinamuck, les insurgés semblaient y avoir puisé un surcroît d’énergie. Le 12 septembre 1798, un parti de rebelles commandés par le capitaine Henry O’Kane essaya en vain de reprendre Castlebar. Un autre n’hésita pas à attaquer Lord Portarlington qui descendait de Sligo à la tête d’un millier d’hommes pour participer à l’encerclement de Killala. À proximité de Scurmore, un autre engagement eut lieu entre les troupes de Lord Portarlington et un bataillon rebelle armé de piques aux ordres du capitaine Truc, du colonel Patrick Barrett et du capitaine Henry O’Kane qui avaient évacué Ballina. Le dimanche 23 septembre 1798, les quatre officiers français et les quelque 800 Irlandais qui s’étaient retranchés dans Killala opposèrent une vive résistance aux 3 000 hommes de troupe lancés à l’assaut de la bourgade par le général Trench. Lorsqu’elle fut prise, 300 rebelles furent massacrés sans autre forme de procès. Pendant une semaine, les cours martiales siègèrent sans désemparer, envoyant au gibet un grand nombre d’insurgés, tandis que les troupes ravageaient la campagne avoisinante, massacrant les paysans, détruisant les récoltes, brûlant les chaumières, rasant les hameaux avec une fureur destructrice qui n’avait rien à envier à celle des colonnes infernales de Turreau en Vendée.

Elles n’avaient même pas l’excuse d’user de rétorsion. Humbert avait suivi au pied de la lettre les instructions du Directoire lui enjoignant de veiller au respect de la propriété et de ne tolérer aucune vengeance ou représailles. La proclamation qu’il fit distribuer à Killala, sitôt débarqué, stipulait : « Nous vous garantissons le plus solennel respect pour vos propriétés, vos lois et votre religion. Soyez libres ; soyez les maîtres de votre pays. Nous ne cherchons pas d’autre conquête que celle de votre liberté, pas d’autre triomphe que le vôtre. » L’évêque Stock le crédite d’avoir protégé les biens et les personnes des loyalistes protestants pendant toute la durée de la campagne d’Irlande. Son récit est formel : « Ce serait un acte de grande injustice à l’égard de l’excellente discipline constamment observée par les envahisseurs tant qu’ils résidèrent dans notre ville, de ne pas remarquer que, malgré toutes les tentations de pillage que l’occasion et l’abondance des objets de valeur présentaient à leur convoitise, pas un seul de ces objets ne fut dérobé. » 16 Il signale néanmoins quelques exceptions à la règle communément observée : pillage de la maison du capitaine Kirkwood, magistrat de Killala, qui avait commis l’imprudence de s’enfuir alors qu’il avait été libéré sur parole ; sac de Deal Castle, manoir de Lord Tirawly, de Castlereagh, demeure de la famille Knox, ainsi que de Castle Lacken appartenant à Sir John Palmer . Ce furent des exceptions.

Les insurgés qui rallièrent les Français résistèrent pareillement à la tentation de se venger de leurs maîtres ou de s’approprier leurs biens. « C’est une circonstance digne d’être notés », écrit encore l’évêque de Killala, « que pendant tout le temps de cette commotion civile, les rebelles du Connaught ne firent pas couler une seule goutte de sang ailleurs que sur le champ de bataille. Il est vrai que l’exemple et l’influence des Français fut pour beaucoup dans la prévention de toute espèce d’excès sanguinaire. » On ne peut hélas en dire autant des loyalistes et de l’armée royale qui tuèrent et pillèrent bien après que tout danger eût été définitivement écarté. « Les soldats de Sa Majesté étaient incomparablement supérieurs aux traîtres irlandais en fait de dextérité à voler », note l’évêque Stock .Lord Cornwallis devait écrire quelques années plus tard : « En vérité il n’y a pas aujourd’hui un seul catholique de quelque notabilité dont l’existence ne soit pas en danger. » Cette justice sommaire et maladroite, note Maxwell, eut pour conséquence que les montagnes du Mayo se peuplèrent d’hommes désespérés qui vécurent en hors la loi pendant de longues années avant que le calme ne soit rétabli ;

Les renforts qu’Humbert attendait en vain arrivent trop tard. Le 17 septembre 1798, la corvette Anacréon rebrousse chemin en apprenant la défaite des Français. Le 11 octobre, la division Bompard est défaite par la Royal Navy dans la baie de Donegal. Le 27 octobre, le capitaine Savary, qui avait débarqué Humbert à la pointe de Kilcummin, se présente en baie de Killala avec trois frégates, une corvette et 2 000 hommes de troupe qu’il parvient à ramener en France tant bien que mal. C’en est fini des tentatives de descente française en Irlande. N’eût-il pas été préférable de concentrer des moyens sur ce théâtre d’opération au lieu d’aller s’enliser dans les sables d’Égypte ? Dans son Histoire de l’Armée britannique, Sir John Fortescue n’hésite pas à répondre par l’affirmative : « Un Français véritablement patriote n’aurait jamais dû détourner son regard de l’Irlande, où cinq milles hommes seulement, débarqués au moment opportun, auraient été infiniment plus dangereux pour l’Angleterre que trente mille en Egypte. »

Si l’on en croit Las Cases, le doute semble avoir effleuré Napoléon à Sainte-Hélène : « Si au lieu de l’expédition d’Egypte, j’eusse fait celle d’Irlande ; si de légers dérangements n’avaient mis obstacle à mon entreprise de Boulogne, que pourrait être l’Angleterre aujourd’hui ? Que serait le continent, le monde politique ? » Laissons au Commander Stuart Jones de la Royal Navy le soin de conclure : « L’aventure d’Humbert n’était pas aussi désespérée qu’il peut paraître de prime abord. Que Cornwallis nourrissait des craintes que l’ennemi put atteindre Dublin est attesté par une lettre qu’il écrivit à Castlereagh de French Park deux jours avant Ballinamuck… Le général Sarrazin rapporte qu’à Dublin, Castlereagh lui aurait dit que l’affaire de Castlebar avait fait trembler trois royaumes. En Angleterre, la défaite de Lake fut comparée à celle de Burgoyne à Saratoga. La prudence excessive de Cornwallis n’était-elle point dictée par le souci de ne pas essuyer un nouveau Yorktown ? Si Humbert avait été convenablement soutenu par Hardy et Kilmaine, qui sait ce qui aurait pu se passer ? Ce qu’a fait Humbert avec des forces minuscules dans un pays où cent mille hommes étaient disponibles contre lui est simplement stupéfiant et ne semble pas avoir reçu de la part de l’histoire l’appréciation flatteuse qui s’imposait. »

Source : http://rha.revues.org/index4463.html

Repost 0
Published by Pierre Joannon - dans Irlande
commenter cet article
23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 07:36

 

Le 16 novembre 1688, Guillaume d’Orange débarquait à Torbay en Angleterre pour s’opposer à la politique pro-catholique et pro-française – ou supposée telle – de son oncle et beau-père, le « papiste » roi d’Angleterre Jacques II. Le 24 février 1689, sa femme Mary (née d’un premier mariage « protestant » de Jacques II) et lui-même se virent proposer conjointement – fait unique dans l’histoire d’Angleterre – la couronne des trois royaumes, Angleterre, Ecosse et Irlande. Entre-temps, Jacques II, son épouse Marie de Modène, leur fils Jacques- Edouard et leurs partisans, les « Jacobites », avaient cherché asile auprès de Louis XIV, qui leur offrit l’hospitalité du château de Saint- Germain-en-Laye. L’exil jacobite avait commencé, il allait s’avérer définitif. Cette « Glorieuse Révolution » est souvent considérée par les spécialistes de l’histoire politique britannique comme un simple « coup d’Etat de palais » et l’historiographie anglaise a mis l’accent sur son caractère « pacifique », en particulier en comparaison avec la première révolution d’Angleterre ou la Révolution française. C’est cependant oublier que Guillaume d’Orange dut avant tout sa montée sur le trône à des victoires militaires et que s’ensuivirent une mise au pas brutale de l’Ecosse et surtout une guerre sanglante en Irlande. Après la chute de Limerick fin 1691, l’Irlande fut perdue pour Jacques II qui se replia définitivement sur la France, suivi par les soldats irlandais qui avaient combattu à ses côtés et que la tradition a pris l’habitude de désigner comme les Wild Geese, les Oies sauvages .

Pour le Roi-Soleil, les troupes irlandaises constituaient un apport militaire non négligeable. Pour Jacques II, elles étaient un espoir constant de restauration. Pour les Irlandais eux-mêmes, le maintien des régiments sur le continent était le symbole de la poursuite de la lutte pour la cause jacobite et, d’une certaine manière, pour la cause irlandaise. Il offrait à des hommes, dont la plupart ne connaissait rien de la vie sur le continent, le caractère rassurant de structures proches de celles qu’ils avaient connues, avec les mêmes figures dominantes des propriétaires terriens devenus colonels des régiments qu’ils avaient eux-mêmes levés. Dans les premiers temps du moins, le bloc des régiments irlandais passés en France fut donc un petit morceau d’Irlande rapporté sur le continent.

L’organisation des régiments irlandais en France

L’apport des Irlandais aux forces de Louis XIV commença dès le début de la deuxième année de la campagne d’Irlande. A partir de mai 1690, la situation militaire de Jacques II et de ses alliés français en Irlande s’était détériorée avec le débarquement de Guillaume d’Orange accompagné du duc de Marlborough . Louis XIV accepta alors d’envoyer de nouvelles troupes sous le commandement du duc de Lauzun, un proche de la cour en exil, mais exigea en échange que cinq régiments d’infanterie irlandais passent à son service en France.

Les hommes du roi de France, en particulier son ambassadeur le comte d’Avaux, l’avaient mis en garde contre la piètre valeur de la plupart des troupes de Jacques II en Irlande, « levées par des gentilshommes qui n’ont jamais été à l’armée… Ce sont des tailleurs, des bouchers, des cordonniers qui ont formé les compagnies, qui les entretiennent à leurs dépens, et en sont les capitaines (5) ». Louis XIV, peu soucieux de s’affaiblir sur le champ de bataille européen en faveur d’un front secondaire en Irlande, posa ses conditions : « Sa Majesté demande que ces régiments soient remplis de noblesse… et qu’à la tête de chaque régiment il y ait, si possible, quatre ou cinq capitaines qui aient servi, que les colonels soient gens de qualité (6). » Noblesse et expérience – en général acquise dans les armées françaises sur le continent – assuraient la qualité des troupes choisies.

Les colonels des cinq régiments étaient le lieutenant général Justin MacCarty, Lord Viscount Mountcashel, l’Honorable colonel Daniel O’Brien, l’Honorable colonel Arthur Dillon, le colonel Richard Butler et le colonel Robert Fielding. En France, ces troupes furent regroupées en trois régiments, Mountcashel, O’Brien et Dillon, qui formèrent la Brigade Mountcashel. D’après Arthur Dillon la brigade comprenait à l’origine 5 371 officiers et soldats, soit un peu moins des 5 800 théoriques ; au moment de la réforme de 1697-1698, elle en comptait 6 039.

Chaque régiment se composait de deux bataillons comprenant en tout quinze compagnies de cent hommes et la compagnie propre du colonel, auxquelles venaient s’ajouter des cadets en nombre variable. Les officiers recevaient leur commission directement de Louis XIV. La solde des régiments, en tant que troupes étrangères, était supérieure d’un sol par jour à celle des troupes françaises. Les colonels, outre leur solde, recevaient un sol par livre payée aux soldats de leur régiment, Mountcashel étant gratifié de surcroît d’un sol par livre payée aux hommes des deux autres régiments.

Les régiments de la brigade Mountcashel furent rejoints après la défaite de Limerick par le gros des troupes de Jacques II demeurées sous le commandement de Patrick Sarsfield après le départ du roi pour la France. La légendaire énergie du géant irlandais lui permit de mobiliser les soldats et de résister une année supplémentaire, mais la chute de Limerick ne lui laissait plus d’autre choix que la négociation. Le 24 février 1692, Guillaume d’Orange ratifia en personne le traité définitif avec sa femme Mary. A cette date, les soldats irlandais avaient déjà pris le chemin de l’exil, accompagnés de leurs familles. Ce départ était volontaire car le traité de Limerick autorisait les anciennes troupes de Jacques II à demeurer en Irlande – ce dont Guillaume d’Orange chercha à les persuader – ou à choisir de passer en France avec les honneurs de la guerre et aux frais du prince d’Orange. Les conditions du traité semblaient clémentes mais, dans le même temps, une législation extrêmement sévère se mettait en place à l’encontre des catholiques, durement appliquée par l’administration anglaise et protestante installée par Guillaume d’Orange. D’autre part, la guerre sur le continent semblait offrir aux Irlandais le moyen le plus direct de lutter contre les ennemis de leur roi et de contribuer à sa restauration.

Dans un premier temps, les troupes irlandaises arrivées en France furent regroupées à Brest sous le commandement du maréchal de camp Dominick Sheldon. Jacques II fit le voyage de Bretagne avec son fils le duc de Berwick pour passer en revue les troupes puis de nouveau, après l’arrivée des derniers, avec Sarsfield. Jusqu’à la bataille de la Hougue le 24 mai 1692, tous attendaient l’ordre de rembarquer pour l’Irlande. La défaite décida du sort des régiments irlandais, qui furent dispersés entre les diverses armées de Louis XIV à travers l’Europe. Cependant tous les officiers tenaient leurs lettres de commission de Jacques II, contrairement à ceux de la brigade Mountcashel, et – au moins fictivement – les troupes étaient placées « under the command of James and of such general officers as he should appoint».

La réforme des régiments fut douloureuse. Jacques II dut réduire son armée à deux troupes de gardes à cheval, deux régiments de cavalerie, deux régiments de dragons à pied, huit régiments d’infanterie (soit quinze bataillons) et trois compagnies franches (9). Plusieurs régiments qui avaient combattu en Irlande furent supprimés et de nombreux officiers furent déclassés. En tant que soldats étrangers, ils auraient dû normalement recevoir une solde supérieure à celle des Français, mais ils acceptèrent d’être payés comme ces derniers, 50 000 livres/mois pour l’ensemble des troupes, Jacques II s’engageant à les dédommager et à rembourser la différence dès qu’il serait rétabli sur son trône . L’arrangement suscita néanmoins quelques grincements de dents.

Les deux régiments de gardes à cheval avaient été formés en 1689 par Jacques II à son arrivée en Irlande. Chacun comprenait deux cents cavaliers, tous gentilshommes, qui jouissaient d’ailleurs d’un rang supérieur à celui des officiers des autres unités. En France, la première troupe fut donnée à Berwick et la seconde à Sarsfield. En 1692, les officiers de chaque unité étaient au nombre de neuf : un capitaine, un premier et un second lieutenant, un premier et un second enseigne, quatre brigadiers et un Staff Sergeant . La solde des capitaines en campagne s’élevait à 9 livres, celle des lieutenants à 7 livres 4 sols et celle des enseignes à 6 livres 12 sols. Elle doublait pendant les quartiers d’hiver .

Les régiments de cavalerie du roi et de la reine furent composés des restes des neuf régiments de cavalerie irlandaise passés en France en 1691 . Chaque régiment comprenait deux escadrons de trois troupes de cinquante hommes, soit trois cents hommes par régiment. Il devait en outre compter dix-neuf officiers : un colonel, un lieutenant-colonel, un major, quatre capitaines, six lieutenants et six cornettes. Mais le phénomène, général chez les Irlandais, de surnombre des officiers entraîna un gonflement progressif des effectifs de 19 à 72. En 1697, les régiments regroupaient donc 744 hommes au total.

En 1692, l’organisation du régiment du roi comme de celui de la reine prévoyait six compagnies de cent hommes et cinq officiers (un capitaine, deux lieutenants, deux cornettes ou enseignes), soit 630 hommes. En fait, en 1695 le régiment comptait 558 hommes dont 108 officiers . Tous les régiments d’infanterie, à l’exception de celui de Clancarty, étaient composés de deux bataillons dont le nombre d’hommes variaient par rapport au schéma théorique selon les circonstances. Chaque bataillon comptait en principe huit compagnies de cent soldats et quatre officiers (un capitaine, deux lieutenants et un enseigne). Les officiers étaient presque systématiquement surreprésentés : le royal irlandais aurait dû comprendre 64 officiers et 1 600 hommes mais les documents d’époque font apparaître le chiffre de 1 342 hommes dont 1 100 hommes de troupe et 242 officiers . La paie des soldats était de 6 sols par jour .

Cette organisation subsista jusqu’à la paix de Ryswick en 1697. Outre l’échec politique ratifié par le traité, elle contraignit le roi de France à une réforme des troupes irlandaises qui eut de lourdes répercussions économiques sur les familles des soldats. Dès septembre 1697, les vingt-cinq bataillons durent réduire le nombre de leurs compagnies de seize à quatorze et chacune dût licencier la moitié de ses effectifs puis une refonte plus générale eut lieu en février 1698. Seuls les trois régiments de la brigade Mountcashel (Lee, Clare et Dillon) ainsi que le régiment de marine, désormais régiment d’Albemarle, y échappèrent. Les régiments de Limerick et Dublin furent supprimés, les autres intégrés dans cinq nouveaux régiments : Sheldon, Dorrington, Galmoy, Lutrell (puis Bourke) et Berwick. Les deux régiments de cavalerie furent réduits à un seul, de deux escadrons, confié à Dominick Sheldon par commission du 15 février 1698. Le régiment Dorrington qui existait avant 1698 servit de fondement au nouveau, toujours sous le commandement de William Dorrington. Le second régiment Galmoy, régiment d’infanterie (18), fut composé à partir des troupes des Dragons à pied de la reine et de Charlemont. Le régiment d’Athlone fut amalgamé aux dragons à pied du roi et aux trois compagnies franches pour former le régiment Berwick ; Walter Bourke devint dans un premier temps second colonel, ou colonel réformé, de ce régiment, puis colonel d’un autre régiment d’infanterie (d’abord confié à Henry Lutrell) composé des restes du régiment d’infanterie de la reine et de celui de Clancarty .

 

Source : http://www.air-defense.net/forum/index.php?topic=9486.0

Repost 0
Published by Nathalie GENET-ROUFFIAC - dans Irlande
commenter cet article
22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 08:34
La rébellion irlandaise de 1798 fut un mouvement révolutionnaire d’une très grande ampleur qui, en raison de l’impact du soulèvement dut faire face à une répression extrêmement sévère. Les historiens parlent de 25 à 30 000 victimes, même si un historien a pu récemment avancer le chiffre de 10 000. A côté des morts et des blessés, la plupart du côté des révoltés, c’est à une véritable diaspora à laquelle on a assisté, une vague de déportation vers l’Australie, de bannissement et d’émigration vers les États-Unis d’Amérique. Pourtant, avant de regarder plus précisément les formes de cette répression, on se doit de présenter la nature de cette rébellion. La raison en est double. En premier lieu, parce qu’à la fois, il s’agit d’un débat historiographique qui continue de partager les historiens, mais également parce que la complexité de la nature de la rébellion, et donc ses enjeux politiques et idéologiques que l’on retrouve dans les débats des historiens, ont pu aggraver ou accentuer la répression. En effet, à côté de la répression organisée par l’État, on relève des vengeances diffuses, parfois d’ailleurs tout aussi implacables, organisées par les populations locales et provenant de vieilles et tenaces rancunes sociales et religieuses. Depuis 200 ans, au travers de nombreux travaux d’historiens et par l’intermédiaire de plusieurs célébrations et commémorations (centenaire en 1898, cent-cinquantenaire en 1948, bicentenaire en 1998), les auteurs n’ont pas manqué, de manière souvent d’ailleurs très partisane, de s’attacher à présenter la nature de la révolte de 1798. Cependant, dès 1798, les causes de la révolte ont suscité interrogation, posé des difficultés, non pas à ceux qui devaient en écrire l’histoire, mais directement à ceux qui en furent les acteurs. Ainsi, la rébellion affecta le processus qui allait aboutir à l’Acte d’Union avec l’Angleterre en 1800.
L’un des premiers écrits rendant compte de la rébellion date de 1801. Il s’agit de l’ouvrage d’un protestant loyaliste conservateur (Richard Musgrave) accusant les catholiques irlandais d’avoir voulu non pas l’émancipation des masses, mais l’expulsion des protestants d’Irlande et la séparation d’avec l’Angleterre. De manière moins paradoxale qu’on pourrait le croire au premier abord, cette explication confessionnelle de la révolte fut finalement acceptée par les Irlandais Unis qui voyaient par là un moyen de ne pas être tenus pour responsables de la rébellion. Dès août 1798, trois d’entre les principaux leaders emprisonnés (Thomas Addis Emmet, Arthur O’Connor, William James MacNeven) firent publier un Mémoire dans lequel ils expliquaient la violence de la rébellion dans le comté d’Armagh comme provenant d’une réaction aux militaires et aux factions armées des loyalistes et des catholiques. A la lecture de leur Mémoire, les I rlandais Unis apparaissent au final comme des hommes raisonnables, pris entre l’intransigeance du gouvernement et la hargne des paysans catholiques. Cette explication leur permit de sauver leur vie car, en outre, elle convenait aux autorités qui ne voulaient certainement pas mettre en avant les causes politiques de l’insurrection. Le gouvernement pensait également que cette explication permettraient aux presbytériens de s’éloigner des catholiques et des paysans insurgés.
Dans l’ouvrage de 1803, d’un autre meneur des Irlandais Unis, Edward Hay, on relève cette même volonté de minimiser son rôle et celui des Irlandais Unis dans l’explosion rébellionnaire. Il assurait que dans le comté de Wexford, il n’y avait pas eu de plan insurrectionnel et que la révolte était le résultat de la violence des protestants. On trouve encore deux autres textes semblables dans le premier tiers du xixe siècle par deux autres leaders qui faisaient, à leur tour, disparaître toute préméditation révolutionnaire dans l’insurrection et mettaient en avant le rôle des prêtres catholiques dans la rébellion.
Au milieu du siècle, on en revint, par l’intermédiaire de plusieurs études, à une sorte de réhabilitation de Wolfe Tone et des Irlandais Unis comme les fondateurs du nationalisme irlandais. Ce nouvel intérêt permit aux historiens de s’intéresser de nouveau à la nature de la rébellion et de recueillir des témoignages des participants encore en vie. On assista alors à des comptes rendus beaucoup plus objectifs précisant le rôle des Irlandais Unis dans l’organisation et le déclenchement de la révolte tout en émancipant le rôle des prêtres catholiques. Cette nouvelle explication inquiéta le clergé catholique qui voyait d’un très mauvais œil l’influence des idées républicaines des Irlandais Unis plus de cinquante années après leur disparition. Le clergé catholique assumait l’entière responsabilité de la rébellion, exonérait les presbytériens et écartait les Irlandais Unis de toute intervention. Les presbytériens de l’Ulster n’étaient pas opposés à cette révision de l’histoire, car ils étaient de plus en plus inquiets de la volonté des catholiques de briser l’état d’Union avec l’Angleterre opérée en 1800. En 1898, la commémoration se divisa clairement en deux groupes distincts : les républicains et le clergé catholique, les deux s’efforçant de minimiser le rôle de l’autre dans l’insurrection de 1798. Si un rapprochement s’opéra d’un point de vue historiographique, les célébrations du centenaire exaltèrent toutefois la nature confessionnelle de la rébellion tandis que les principes politiques des Irlandais Unis étaient largement ignorés. Le nationalisme irlandais célébré en 1898 était avantageusement catholique et la commémoration servait à préparer l’indépendance politique. Cette attitude continua pendant toute la première partie du xxe siècle. En 1967, le président de la République Irlandaise inaugura un monument à Dublin à la mémoire des Irlandais Unis. Trois ans plus tard, il était plastiqué par les protestants de l’Ulster. Les commémorations du bicentenaire a bien sûr permis une vision plus scientifique et apaisées des événements et on peut se satisfaire qu’aucun parti n’ait pris le dessus sur l’autre. Toutefois, on relève tout de même une volonté des historiens de taire quelque peu la violence et les crispations afin, peut-être, de ne pas ressusciter les tensions du passé dans un pays à la recherche du consensus et de la paix.
Quoi qu’il en soit, comme on le voit, l’historiographie a finalement pendant longtemps brouillé la compréhension de la nature des causes de la rébellion. Voyons à présent rapidement les éléments qui en déterminent les causes.
On a pendant longtemps, en particulier avec la publication en 1969 du livre influent de Thomas Pakenham, considéré la rébellion comme répondant à une « faim de terre », une bruyante jacquerie de la paysannerie locale, Pakenham développant l’idée que les insurgés n’avaient pratiquement aucune motivation politique. Il est vrai qu’en 1797, la chute des prix du grain toucha violemment le comté de Wexford dont l’économie était avant tout rurale. Il était également judicieux de mettre en relation les nombreuses révoltes des campagnes qui avaient pu éclater entre 1760 et 1790, utilisant la violence et la force afin de s’opposer aux enclosures, à la hausse des loyers et de la fiscalité, avec la rébellion de 1798. Beaucoup des participants de ces manifestations étaient en effet des paysans. Enfin, l’autre argument en faveur des causes agraires de la rébellion résidait dans la transformation des Irlandais Unis en une organisation de masse et l’ouverture de leur programme aux enjeux économiques et pour une plus grande distribution égalitaire des terres et des profits. Certains leaders locaux des Irlandais Unis lorsqu’ils se rapprochèrent des Défenseurs Catholiques le firent sur la base d’un programme économique fondé sur l’abolition des dîmes, la baisse des loyers et des impôts, et la confiscation des grandes propriétés.
Toutefois, a contrario, il faut aussi préciser tous les aspects qui vont à l’encontre d’une telle explication, ainsi : le caractère non spontané de la rébellion ; les motivations politiques des Irlandais Unis dont les leaders étaient sur le plan national des urbains assez peu au fait des revendications paysannes. D’ailleurs, les Défenseurs Catholiques eux-mêmes, très actifs dans l’organisation de la rébellion, n’étaient pas une société secrète uniquement intéressée par les problèmes agraires. Beaucoup de leurs leaders étaient des artisans, des commerçants, des enseignants et des ouvriers spécialisés. Si leurs motivations rejoignaient les doléances paysannes, elles ne s’y limitaient cependant pas. Ainsi en 1793, les Défenseurs Catholiques s’étaient activement opposés au Militia Act et de manière générale étaient attachés à l’autonomie de l’Irlande. En outre, la localisation de la révolte montre bien qu’il ne s’agit pas d’une rébellion paysanne. Le mouvement a éclaté surtout dans les comtés situés à l’est de l’Irlande, c’est-à-dire des comtés assez urbains et les plus économiquement avancés en terme de commerce et de manufactures. Dans le Sud et dans l’Ouest, l’insurrection ne décolla jamais.
Deuxième explication, la nature confessionnelle de la rébellion. On l’a vu cette explication a été pendant de très nombreuses années la seule cause que l’on a pu retenir. Depuis une dizaine d’années, on assiste à l’inverse et à une volonté de minimiser la nature religieuse de l’insurrection. On a ainsi pu avancer que sur les sept prêtres catholiques ayant participé à la révolte dans le comté de Wexford, aucun n’était en charge d’une paroisse et six d’entre deux étaient suspendus ou sans emploi. On a aussi fait remarquer que ces prêtres ne représentaient qu’une petite minorité des quatre-vingt-cinq prêtres catholiques que comptait Wexford. Dans toute l’Irlande, sur les mille huit cents prêtres, on relève uniquement soixante-dix qui prirent part, d’une façon ou d’une autre, au mouvement insurrectionnel. Le 24 mai 1798, l’archevêque de Dublin envoya à l’ensemble des prêtres catholiques irlandais une lettre condamnant la rébellion. Toutefois, on note aussi, et même si l’organisation des Irlandais Unis n’était en rien une organisation confessionnelle, que plusieurs de leurs membres furent très influencés par la Constitution Civile du clergé en France. En Ulster, le mouvement fut largement dirigé par des pasteurs presbytériens, mais également par un nombre non négligeable de prêtres catholiques. De même, on note très peu d’attaques contre les églises protestantes dans le comté de Wexford, et quand elles furent assaillies, les chefs de la rébellion condamnèrent ces actes rapidement. On relève aussi très peu d’agitation confessionnelle dans les comtés les plus majoritairement catholiques et également aucune agitation à base religieuse en 1798 dans un comté (Armagh) qui avait pourtant connu de fortes oppositions confessionnelles dans les années antérieures. En outre, insurgés et loyalistes qui vont s’affronter en 1798 sont de confessions diverses et on trouve des catholiques et des protestants dans les deux camps. Cependant, il ne faut pas non plus oublier que l’Irlande était avant 1798 largement traversée par des oppositions religieuses marquées, rejoignant des divisions sociales tout aussi profondes. Ces tensions vont ressurgir pendant la rébellion et lors de la répression. D’autant qu’avant mai 1798, beaucoup des leaders des Irlandais Unis avaient été arrêtés ou déportés et qu’ils n’étaient plus à même, lors de l’insurrection, de freiner ou apaiser les rancœurs religieuses qui ont pu, à l’occasion, éclater sans entrave. D’autant qu’entre 1796 et 1798, sous le nouveau Lord lieutenant Earl Camden, la politique du Château (lieu de l’exécutif irlandais) fut ouvertement en faveur des protestants et dirigée contre les catholiques. La loi martiale (30 mars 1798) favorisait les propriétaires protestants et on s’appliqua à désarmer les comtés catholiques. Le 24 mai, trente catholiques propriétaires furent exécutés sommairement à Dumlavin en raison de leur appartenance supposée au mouvement des Irlandais Unis. Le lendemain, ce sont vingt-huit prisonniers qui connurent le même sort et pour les mêmes raisons. Les violences entraînèrent des vengeances du même ordre chez les rebelles. Ainsi le 5 juin 1798, ce sont une centaine de protestants, femmes et enfants compris, qui furent brûlés dans une grange. La liste des atrocités serait encore longue.
Dernier point avant d’en arriver à la répression, mais on l’aura compris, cette dernière va réagir à la nature complexe de la rébellion, ce sont ses causes politiques.
Elles sont les plus mises en avant actuellement et les plus convaincantes. La poussée radicale en Grande-Bretagne, l’influence de Thomas Paine, de la Révolution américaine, de la Révolution française bien sûr, des liens qu’entretenaient les leaders des Irlandais Unis avec la France révolutionnaire, la diffusion d’une culture politique dans les villes qui connurent une expansion sans précédent en raison de la croissance démographique, la littérature folklorique en gaëlique qui, selon les dernières recherches, véhiculait des réflexions politiques réformistes, tout cela représente des éléments convaincants et indéniables du caractère principalement politique de la rébellion. Toutefois, à l’inverse, on se doit aussi d’observer que l’alliance passée entre les Irlandais Unis et les Défenseurs Catholiques était fragile et les historiens ont pu mettre en évidence leurs différences : des motivations avant tout politiques pour les premiers, des revendications sociales et économiques plus développées pour les second. Dans certains comtés, leurs différences étaient telles qu’elles fragilisèrent l’unité du mouvement insurrectionnel et se retournèrent contre eux. En outre, comme déjà évoquée, l’arrestation, avant la rébellion qui aurait dû avoir lieu un an plus tôt, de plusieurs leaders des Irlandais Unis va largement affaiblir, voire désorganiser le mouvement. Une fois que l’échec de l’insurrection de Dublin fut avéré, c’en était fait, faute d’un autre plan d’action, de la rébellion.
Le gouvernement réagit alors avec fermeté. La rébellion, désemparée, se mua d’une révolution préparée et organisée en une guerre civile et religieuse chaotique. La répression est marquée par cette triple empreinte.
A partir du 20 juin, les batailles et la rébellion engagées depuis la fin mai avaient pratiquement définitivement consacré la victoire des armées loyalistes emmenées par le général Lake. Ce dernier, violent et sans pitié, n’avait donné aucune instruction à ses troupes concernant les prisonniers qui devaient continuer selon la formule du nouveau vice-roi, Cornwallis, « leur boucherie sans discrimination contre n’importe quel homme portant un manteau marron et trouvé à plusieurs kilomètres du champ de bataille ». On relève, en effet, des actes de barbarie, de viol, de pillage et de destruction de fermes dont certains étaient aussi perpétrés sous la bienveillance des magistrats. La politique de Lake était de faire des exemples punitifs. Ceux qui reconnaissaient avoir été trompés pouvaient être épargnés, en revanche, aucune pitié ne serait accordée pour ceux qui les avaient trompé ! Ainsi, Matthew Keogh, un des leaders de l’insurrection de Wexford s’était de lui-même rendu à Lake. Lorsqu’on l’amena pour le pendre, il fit un discours si émouvant dans lequel il clamait son innocence que plusieurs hommes de l’entourage de Lake essayèrent de fléchir sa décision qui, toutefois, refusa la clémence. Keogh fut pendu, sa tête tranchée placée sur une pique. Autre exemple de la cruauté de Lake et de sa volonté de marquer par la peur et la violence les esprits : sur la simple accusation d’un de ses voisins, un homme de 65 ans, accusé d’être un des émissaires des rebelles, fut décapité et son corps jeté dans un cours d’eau. Pourtant, l’homme était innocent, il pouvait à peine se déplacer et ses deux frères, dont l’un était mort lors de la rébellion, étaient tous deux de fervents loyalistes. En agissant ainsi, Lake espérait obtenir la redition complète des rebelles encore en activité à la fin juin/début juillet dans le comté de Wexford.
C’est dans cette atmosphère de violence et de cruauté que le vice-roi prit la décision d’essayer de mettre un terme à ces exécutions gratuites et sans fondement. Violences contre les personnes, comme on l’a vu, mais également pays dévasté par une guerre courte mais intense. Maisons, châteaux, fermes, granges, chevaux, charrettes, dans certaines villes et dans certains comtés c’était l’ensemble des possessions des hommes qui avaient brûlé.
D’autant que, même sporadiquement et faiblement, quelques insurgés continuaient à batailler jusqu’en janvier 1799 et même 1803 comme John Holt, le meilleur des tacticiens militaires que possédaient les rebelles. Mais ces éclats étaient diffus et limités car dans le reste du pays, c’est plutôt la terreur blanche qui régnait, emmenée par la « Black Mob ». Ce furent trente églises catholiques qui furent brûlées au lendemain de la rébellion. Mais, évidemment, il y avait plus grave et en 1800, une correspondance privée nous apprend que des exécutions sommaires étaient encore perpétrées contre des hommes et leur famille soupçonnés d’appartenir au camp des rebelles.
C’est contre ce type d’atrocités qui, selon ses mots, ne favorisaient « pas la renaissance de la paix » que Cornwallis s’engagea. Pourtant, les opinions étaient partagées du côté des autorités. Certains pensaient que les rebelles « en avaient pris pour 100 ans » et allaient être calmes jusqu’à l’an 2000, d’autres n’y croyaient pas comme l’évêque de Ferms qui demanda à retourner en Angleterre et dut quitter l’Irlande et son diocèse. Cornwallis opta pour la réconciliation nationale, malgré l’opposition des loyalistes qui n’arrivaient pas à obtenir aussi rapidement qu’ils le souhaitaient les compensations financières promises par le gouvernement. La vengeance et les confiscations étaient des moyens bien plus simples et plus rapides d’obtenir réparation.
D’autant que la loi martiale, proclamée en Irlande le 30 mars 1798, permettait aux officiers de mettre en place des cours martiales sous leur autorité. Ces cours accélèraient la procédure et autorisaient les officiers à trancher rapidement. Ils avaient le pouvoir de vie et de mort, car il n’y avait pas de jury pour seconder les officiers. En outre, les cours martiales ne devaient, à l’origine, que statuer sur des crimes relevant de la trahison. En fait, ils statuèrent sur tous les délits. Enfin, concernant les civils, ils n’auraient pas dû remplacer les cours d’assises, ce qu’ils firent pourtant très souvent. Pendant le temps court de la rébellion, du 24 mai au 20 juin, beaucoup de ces tribunaux d’exception rendirent leur verdict dans la précipitation. Nous savons qu’ils ont existé, mais ils n’ont évidemment pas laissé d’archives ou très peu. On possède ainsi une liste du comté de Limerick qui donne les noms de soixante-seize hommes y passés devant la Cour martiale composée de cinq officiers. Huit furent exécutés, vingt-deux déportés, dix-huit acquittés, les autres étant condamnés à diverses peines. Beaucoup d’entre eux étaient fouettés. Certains entre 100 et 200 coups de fouets, d’autres entre 500 à 600. Les premiers, en général, recevaient l’intégralité de la sentence, les autres n’en recevaient que la moitié.
C’est ce type de sentence que Cornwallis essaya de freiner.
Entre 1798 et 1799, il exigea que toutes les décisions des cours martiales lui soient envoyées afin qu’il en examine le verdict. Il donnait alors son accord ou transformait les peines. Il agit afin, le plus souvent, d’apaiser le verdict qui était fondé, et les exemples abondent, sur de faux témoignages (les témoins étaient des mineurs ou des adultes visiblement payés pour témoigner à charge contre le suspect en raison d’anciennes rancœurs sociales ou religieuses).
Entre 1798 et 1802, ce sont ainsi 3 450 prisonniers qui furent déportés, bannis, envoyés dans l’armée prussienne ou dans l’armée britannique.
Autre facteur qui a joué un rôle d’apaisement dans cette société déchirée et qui a préparé l’Acte d’Union avec l’Angleterre : la politique d’indemnisation des victimes loyalistes, en particulier tous ceux dont les dégâts ne dépassaient pas 200 £ (500 demandes sur un total de 5 750). Cornwallis contribua à aider au remboursement de ceux qui avaient perdu beaucoup (les plus riches et les plus pauvres), ce qui lui permit de faire accepter plus facilement sa position de « fuite des rebelles » (qui pour beaucoup devaient mourir cependant à l’étranger). Cette politique lui permit de mettre en place ce que souhaitait le gouvernement britannique : l’Acte d’Union de 1800.
Repost 0
Published by Pascal Dupuy - dans Irlande
commenter cet article
22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 07:59
Les Black and Tans désignent une armée britannique des années 1920. Tristement célèbre pour ses actes de grande violence, cette milice avait pour objectif de réprimer les mouvements indépendantistes irlandais engagés au sein de groupuscules armés comme l'IRASe considérant comme une véritable armée d’occupation, les Black and Tans n’hésitèrent pas à assassiner, violer, et piller la population irlandaise jusqu’à la signature du Traité de Londres du 21 décembre 1921.
Histoire des Black and Tans : Une Milice pour régler « le problème irlandais »
Les Black and Tans (Noirs et Fauves en français) doivent leur nom en référence à un chien de chasse originaire de Limerick fin limier, qui ne rate jamais sa proie. Une sorte de symbole en quelque sorte, de leur efficacité au combat se soldant toujours par la victoire.
Cette armée s’est formée peu après la Première Guerre Mondiale, lorsque Londres peine à régler « le problème irlandais ». A cette époque, les irlandais militent en faveur de l’indépendance de l’Irlande, et réclament le retrait des britanniques de leur île.
Bien entendu, l’Angleterre ne voit pas ses revendications nationalistes d’un bon œil, et décide de créer une armée composée de militaires de carrières, prêts à agir en cas de débordements…
Très vite, les Black and Tans deviennent une armée de grande ampleur, comptant plus de 16 000 hommes. Alors que le gouvernement britannique se sent en difficulté suite à la Guerre d’Indépendance (1919-1921), il décide d’envoyer les Black and Tans en Irlande, pour prêter main forte à la Police Royale Irlandaise (Royal Irish Constabulary ou RIC), et ainsi écraser sous leur botte les révoltes indépendantistes irlandaises.
Des Actes d’une rare violence
De nombreux témoignages font alors le récit d’interventions coup-de-poing d’une terrible violence. Les Black and Tans se comportent comme une véritable armée d’occupation, et assassinent, battent, torturent, violent, incendient, et pillent la population irlandaise au travers d’actes de sauvagerie impressionnants. Ils agissent sans distinction, ni forme de procès, violentant hommes, femmes et enfants, sans se soucier de leur hypothétique absence d’implication au sein des mouvements nationalistes républicains.
Ils en profitent également pour saccagerles maisons irlandaises, les incendier, les mitrailler ou les détruire à l’artillerie lourde, plongeant les survivants dans une misère totale.
Leurs agissements sont si choquants, que l’opinion internationale ne tarde pas à se faire entendre, condamnant lourdement leurs actions, ainsi que les agissements de l’Angleterre.
Lorsque le Traité de Londres du 21 décembre 1921, met fin à l’occupation britannique au sein de l’État Libre d’Irlande, les Black and Tans sont finalement dissous. On note cependant de nombreux problèmes de réintégration au sein de la société britannique : certains d’entre eux sombrent alors dans la criminalité, tandis que d’autres se suicident quelques années plus tard.
Quoiqu’il en soit, les Black and Tans sont encore un souvenir impérissable dans l’Histoire collective irlandaise. Elle fut l’armée la plus meurtrière jamais connue au XXème siècle en Irlande…
Repost 0
Published by X - dans Irlande
commenter cet article
21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 08:26

grace-kelly-image.jpgA la sensualité féline d'Ava Gardner, Grace Kelly oppose la froideur troublante d'une lady aux gants blancs. Elle imprime, dans sa carrière fulgurante, un style dont Alfred Hitchcock sera le pygmalion médusé.

Personne n'a connu Grace Kelly. Tous ceux qui ont caressé cette chimère ont fini par se rendre à l'évidence : on n'assiège pas le mystère qui, c'est notoire, tend l'oreille à l'incertitude et vous plante sur... une énigme ! Plus lucide que le commun de ses confrères, un journaliste du Saturday Evening Post en a, du reste, pris son parti. Et, las de traquer les chiches concessions que l'actrice octroie à la privauté, d'écourter : " Ecrire sur Grace Kelly revient à envelopper de la fumée dans du papier ! " Eh bien ! soit. Chercheur sans ambition, chroniqueur sans gloire, nous nous arrangerons des ombres. Et, promu maître ès brumes, nous briguerons la reconnaissance d'un ennemi patenté de l'Histoire : l'illusion d'optique.

Chez les Kelly, on ne badine pas avec la droiture. C'est, dit-on, la force des faibles. Avec le courage, c'est, en tout cas, la seule richesse que John Henry, un garçon de ferme irlandais, a emportée dans le dénuement rageur d'un exil. Dans la téte de ce paysan du comté de Mayo fleurit, néanmoins, un credo : " La victoire sourit aux plus honnétes. " Cap, donc, sur le Nouveau Monde pour défendre, dès 1867, la part de bonheur que l'Irlande semble refuser aux plus démunis de ses enfants.

La vie, quoi qu'on en dise, contrarie rarement l'espérance des humiliés. Aussi, légataire de la paternelle ambition, John Brendan Kelly se hisse-t-il, en un éclair, du statut d'apprenti dans une briqueterie à celui d'entrepreneur en bâtiment. Le succès est tel que, de l'aveu méme du tout-Philadelphie, " on ne peut pas mettre deux briques l'une sur l'autre sans passer par lui. " Mieux. L'homme d'affaires avisé se double d'un sportif accompli. Naguère champion de boxe de l'infanterie américaine, John s'emballe, maintenant, pour l'aviron. Et, si la gentry britannique interdit à ce " simple travailleur manuel " de participer aux prestigieuses régates de Henley, il fonce, aussitôt, en Belgique pour décrocher... la médaille d'or en skiff aux jeux Olympiques de 1920 ! Les Kelly, que cela soit clair, ne campent pas sur un échec. C'est avec panache qu'ils s'emploient à laver les affronts.

La fortune, malgré tout, a besoin d'un ancrage affectif. Seul le mariage est, alors, à méme de consacrer cette réussite. Quatre ans après l'éclatante revanche d'Anvers, John Brendan - que les siens appellent plus volontiers Jack - y pourvoit en épousant, en l'église catholique de Saint Bridget, une Américaine d'ascendance allemande, la distinguée Margaret Mayer. Connue pour sa beauté qu'elle préte, d'ailleurs, à la une de nombreux magazines, Margaret est également réputée pour ses talents sportifs et deviendra " la première femme à enseigner l'éducation physique à l'université de Philadelphie ". La ténacité irlandaise fait maintenant ménage avec la rigueur germanique. Et les héritiers Kelly - Margaret, John Junior, Grace Patricia, Elisabeth - devront, tant bien que mal, s'accommoder du sacro-saint postulat que leur " général prussien " de mère cheville à l'idée qu'elle se fait de l'éducation : discipline, sport et culte.

Née le 12 novembre 1929 à Philadelphie, Grace y semble, pourtant, la moins bien disposée. La gamine présente, en effet, une constitution qui, dans sa débilité, suffirait à assombrir plus d'un caractère et légitimer tout sentiment de révolte : crises d'asthme répétitives, angines récurrentes, coryza chronique, myopie patente. Elle ne cède, toutefois, ni aux foucades ni aux emportements. Tout au plus ces empéchements confortent-ils la fillette dans ses replis songeurs. En évoquant cette période, Mme Kelly se contentera, un jour, d'abréger : " Elle possédait une espèce de calme intérieur, de tranquillité d'âme toute particulière. " Et, loin de vitupérer la maternelle autorité, Grace, quant à elle, ne manquera jamais de rendre hommage à l'austérité de ses principes : " Plus d'une fois, cette éducation rigoriste m'a aidée à surmonter avec sérénité certaines épreuves. " Pour autant, dès qu'il s'agit d'étudier l'allemand, les enfants Kelly osent, tout de méme, braver les oukases de Margaret. L'actualité, certes, leur servait d'alibi : " Comment pouvions-nous avoir envie d'apprendre sa langue alors qu'Hitler faisait trembler l'Europe ? " s'interroge encore Elisabeth. Pour une fois, " le chef " a baissé les bras.

En septembre 1936, Grace intègre la Raven Hill Academy et, sanglée dans un uniforme bleu marine, elle se plie avec docilité au règlement spartiate qui régit l'institution. Quitte à reconnaître plus tard : " On nous menait la vie dure. Je ne pense pas que les jeunes puissent aujourd'hui supporter la discipline qui était la nôtre. " Pelotonnée dans une délicate timidité, l'écolière trouve par ailleurs l'occasion de se distraire : elle harcèle Andersen et Kipling, se frotte à la poésie, étudie la musique sous la férule de sa mère, et ne rate à aucun motif les cours de danse qui lui sont dispensés. Est-ce l'acteur Douglas Fairbanks Jr qui, en déposant un baiser sur son front, détournera la fillette de ses réves de ballerine ? Rien n'est moins sûr. Quoi qu'il en soit, la magie est totale et, durant quelques jours, Grace refuse obstinément... de se laver le visage !

L'adolescente conservera mémoire de cet éblouissement. Du coup, elle n'hésite pas à rejoindre la troupe d'amateurs de East Falls qui, en 1941, décide de monter Ne donnez pas à manger aux animaux et, pour la première fois, elle saute sur les planches. Dépéché sur place, l'échotier de la région entrevoit les prémices d'un talent : " Miss Kelly a brillamment reçu son baptéme des feux de la rampe. " Dispositions à confirmer.

Pour l'heure, du couvent des Dames de l'Assomption, Grace passe, en septembre 1943, à la Stevens School de Germantown, la banlieue huppée de Philadelphie où les siens résident. Ses classes terminées, elle décide de poursuivre les études et ambitionne le très prisé Bennington College qui, dans ses doctes arrangements, prévoit l'enseignement de l'art dramatique. Collée à l'examen d'entrée, Grace envisage, alors, de se rabattre sur l'American Academy of Dramatic Arts de New York. Mais, pour lui laisser le temps de méditer son dessein, John et Margaret Kelly l'invitent, avec ses soeurs et frère, à sillonner l'Europe. Sur les rives mémes de la Tamise, John Jr en profite pour infliger un nouveau camouflet au patriciat londonien et remporte, vingt-sept ans après l'humiliation essuyée par son père, les fameuses régates de Henley. Histoire de signifier au Vieux Continent qu'il doit, désormais, compter avec le nom des Kelly dans les places fortes... où il n'est pas forcément attendu.

De retour sur le sol américain, Grace se montre plus déterminée que jamais : quel que soit l'avis des siens, elle sera comédienne. John a beau tenter la déstabilisation - " Le jour où tu auras atteint le sommet, tu seras la propriété du public. Il n'y aura plus de vie privée. On en demandera toujours davantage. Es-tu préte à payer ce prix ? " - en bonne fille d'Irlandais, elle persiste. Fin septembre, la voilà donc à New York et, après une audition de principe à Carnegie Hall, elle est admise à l'académie où l'a, entre autres, précédée Spencer Tracy. Ses parents l'ont installée au coeur de la 63e Rue, au Barbizon Hotel for Women qui, loin des turpitudes de la ville, a d'ores et déjà hébergé Lauren Bacall, Joan Crawford et Gene Tierney.

A New York, selon un condisciple, Grace travaille " comme une forcenée " : diction, improvisation, gymnastique, escrime et danse rythment son quotidien. Aucun mal, donc, à décrocher, en 1949, un diplôme qui l'entraîne dans la spirale des sempiternelles auditions, des brûlants espoirs, des mordants refus. " Mes débuts furent assez difficiles. [...] J'avais un handicap particulier : ma taille. J'étais trop grande pour tenir les rôles que mon visage et mes yeux bleus inspiraient aux metteurs en scène ", commentera-t-elle. De fait, jusqu'à ses véritables débuts à Broadway dans une pièce de Strinberg, Grace doit se résigner à quelques apparitions furtives dans les théâtres de province.

Après Father , elle acquiesce aux séries télévisées qui la révèlent tant au grand public qu'à la profession. Et c'est d'un mélodrame, Quatorze Heures, qu'Henri Hathaway prétexte, en 1951, pour projeter sur grand écran l'image d'une étincelle glacée. Paul Douglas, son partenaire, aura longtemps souvenir de la débutante : " [C']était une fille adorable. [...] Elle possédait quelque chose qui n'existait plus depuis Irene Dunne. C'était une jeune lady . " Le réalisateur Fred Zinnemann qui, avec Le train sifflera trois fois, lui offre, en 1952, son premier grand rôle, ne tarde pas à entériner le propos : " C'était la première actrice que je voyais arriver avec des gants blancs à une entrevue ! " Le franc succès de ce western original - quatre oscars lui sont décernés - rejaillit inéluctablement sur Grace Kelly qui, en revanche, se montre très critique sur sa performance : " Lorsque je regarde le visage de Gary Cooper, j'y lis tout ce qu'il pense. Mais quand je regarde le mien, je n'y vois rien du tout ! "

Qu'importe l'autocritique ! La Metro Godwyn Mayer déroule le tapis rouge devant elle. Mais, jalouse de l'orientation qu'elle entend donner à sa carrière, elle en fait peu cas. " Je n'ai jamais vraiment manqué d'argent et je n'en ai jamais fait un but dans mon métier. [...] C'était une force que de sentir derrière soi une famille préte à vous récupérer en cas de nécessité ", ponctuera-t-elle. Finalement, la comédienne cède aux pressions. Sur un comptoir d'aéroport, elle signe le contrat qui, pour sept ans, la lie à la compagnie et s'envole aussitôt pour le Kenya pour un trio de légende : Gardner-Gable-Kelly. Ce sera Mogambo . Trois raisons avouées à cette capitulation : " Parce que John Ford. Parce que Clark Gable. Parce que l'Afrique, puisqu'on m'offre gentiment le voyage. Si Mogambo avait été tourné dans l'Arizona, je n'y aurais sûrement jamais mis les pieds ", confesse-t-elle. Le réveillon de Noêl y aurait, assurément, perdu en originalité. En pleine brousse, entre deux prises, Grace, en effet, tricote... des chaussettes qu'elle compte offrir à celui que Hollywood continue d'appeler " The King ". Faute de temps, elle ne peut achever son ouvrage. Facétieuse, elle en dérobe une dans les bagages de Clark, la garnit d'objets de méme provenance puis elle épingle le tout à la tente de son partenaire. La sortie du film, en 1953, vaut à Grace Kelly un concert de louanges. La sulfureuse Ava Gardner ne parvient pas à éclipser sa dureté lumineuse. C'est dire ! Les slogans publicitaires vont jusqu'à annoncer " une bataille des sexes " dans laquelle le libertinage pudibond d'un certain Alfred Hitchcock va, bientôt, trouver son compte.

En ce sens, 1954 marque d'une pierre blanche la carrière-météore de Grace Kelly qui, auprès du maître du suspense, fait de son magnétisme serein l'empreinte définitive d'un style. Cousue à une sophistication dépouillée, retranchée derrière une limpidité ambigue, forte d'une sensualité cérébrale, l'actrice nourrit, en excellence, le phantasme de la blonde hitchcockienne qui insinue bien plus qu'elle n'étale : " Savez-vous que Grace Kelly, apparemment si froide, cache un volcan de sensibilité, d'érotisme et de passion ? [...] La pauvre Marilyn Monroe port[e] le sexe sur la figure et Brigitte Bardot n'[est] pas non plus très subtile. Lesex-appeal de Grace Kelly est bien plus complexe, on ne le ressent pas d'emblée mais il existe ", appuie le réalisateur américain. Pour sa " déesse de glace ", coup sur coup, il cisèle donc deux chefs-d'oeuvre : Le crime était presque parfait et Fenétre sur cour , à côté desquels Les Ponts de Toko-Ri de Mark Robson, L'Emeraude tragique d'Andrew Marton et, dans une moindre mesure, Une fille de la province de George Seaton feront pâle figure.

Unis en une commune abomination des paillettes hollywoodiennes, inéluctablement, Grace et sir Alfred se retrouvent pour une course-poursuite divertissante sur la Côte d'Azur, La Main au collet . Le 13 août 1954 est jour de bouclage. C'est aussi l'anniversaire du réalisateur pour qui on décide, alors, de porter un toast. Dans le droit fil d'un scénario apprécié pour son ambivalence - Kelly : " Je n'ai jamais attrapé un voleur de bijoux. Ce doit étre passionnant. Qu'est-ce que vous préférez, la cuisse ou ... " Grant : " C'est vous qui voyez. " -, la secrétaire, n'écoutant que sa générosité, se fend d'un lapsus proverbial : " Voulez-vous goûter au cock (sexe masculin, en argot) de M. Hitchcake ? " Le diable en rit encore.

Le 30 mars 1955, Grace Kelly fait son entrée au Pantages Theater d'Hollywood. Sa performance, qui, à l'évidence, n'est pas la meilleure, dans Une fille de la province lui vaut de concourir pour l'oscar de la meilleure actrice. Fait rarissime pour une carrière, certes prometteuse, mais, somme toute, récente. Ses rivales ? Dorothy Dandridge pour Carmen Jones , Jane Wyman (première épouse de Ronald Reagan) pour Le Secret magnifique , Audrey Hepburn pour Sabrina et, entre toutes, Judy Garland pour Une étoile est née . C'est à William Holden, son partenaire à l'écran, qu'il revient d'annoncer la consécration de Grace qui écrase une larme : " Je n'oublierai jamais ce moment. Tout ce que je peux dire, c'est merci. Je suis folle de joie. " Mais, sitôt que les journalistes la prient d'embrasser le lauréat, Marlon Brando en l'occurrence, mi-royale, mi-mutine, elle rétorque : " Je crois que ce serait plutôt à lui de m'embrasser ! "

La MGM qui, pour refus réitérés de rôles, avait suspendu son contrat, recommence à lui faire les yeux doux. La gloire est la manière la plus éclatante de confondre l'injure, Miss Kelly ne le sait que trop. Au mois de mai suivant, sans la moindre allusion à la partie de bras de fer qui l'a opposée à " sa " compagnie, elle est à Cannes pour la présentation du film. La Metro est dans ses petits souliers.

De fait, elle redouble d'ingéniosité pour offrir à celle que Brigitte Bardot surnomme " l'Altesse Frigidaire " deux joyaux... hautement prémonitoires, Le Cygne de Charles Vidor et Haute Société de Charles Walter. Dans l'un, Alec Guinness supplie Alexandra, une princesse à marier, de toujours " glisser comme un réve " ; dans l'autre, Frank Sinatra fredonne amoureusement " You're sensational " à sa partenaire... promise à un souverain. La meilleure façon de quitter un studio. Du moins pour une reine qui, si elle n'a jamais voulu d'un " monsieur Kelly ", ne compte pas, pour autant, marcher à l'ombre des princes.

Par Pascal Marchetti-Leca

 

Débuts dans la pub

Pour aider à financer ses études autant que pour gagner son indépendance, dès son arrivée à New York, Grace multiplie les séances de pose. Sa beauté naturelle fait souvent la une des grands mensuels, Cosmopolitan notamment. Au mythe de la vamp des années 1950 qu'incarne la pulpeuse Marilyn, elle oppose l'image d'une jeune fille fraîche, saine et sage. Loin de snober les campagnes publicitaires, elle ne rechigne pas à vanter les qualités du dentifrice Colgate, les mérites de l'aspirateur Electrolux, les vertus du Coca-Cola et, parvenue au faîte de la notoriété, on la surprend encore à s'extasier sur la douceur du savon Lux.

Sa participation à de nombreux téléfilms lui vaut d'étre élevée par le magazine Life à la dignité de " reine de la télévision ". Une reine qui, professionnelle au-delà du protocole, accepte, au besoin, de sauter dans les bas résille et l'affriolant tutu d'une chanteuse de music-hall (Lights out) .

Le modèle parfait

Le maître a dit : " Grace éblouit la pellicule ! " Aucun photographe n'a jamais contredit le réalisateur hypnotisé. D'Erwin Blumenfeld qui, avec Philip Halsman, est l'un des premiers à s'intéresser à son intemporelle beauté (" Grace [a] ce regard énigmatique et lointain propre aux gens myopes "), à Henri Lartigue, en passant par Howell Conant, l'ami de toujours, ou Cecil Beaton (" Si elle nous captive ainsi, c'est par sa manière de s'adresser à nos meilleurs instincts "), tous, au contraire, ne tarissent pas d'éloges sur son incroyable photogénie. Comme tant d'autres encore, Youssuf Karsh s'extasie sur ses deux profils. A la faveur d'un éclairage sublime, il fixe, en un savant décalage, une image du couple princier qui sera immortalisée par un timbre-poste.

Chevaliers servants

Des amours réelles ou supposées de cette beauté froide qui, selon Hitchcock, " suggère l'intelligence ", que n'a-t-on écrit ? On l'a, tour à tour, rapprochée de Gary Cooper, unie à Clark Gable, promise à Ray Milland, fiancée à William Holden, alliée à Bing Crosby. Souvent sans autre fondement que le copinage désinvolte des plateaux. Grace n'a jamais véritablement tenu à s'exprimer sur ce point.

En 1948, à l'Academy of Dramatic Arts, elle s'éprend, toutefois, d'un professeur aux faux airs de gitan, Don Richardson. Mais elle se heurte à un veto familial catégorique. " L'idée que je puisse tomber amoureuse d'un juif les dépassait complètement ", écrit-elle, en avril 1949, à une amie du Barbizon Hotel. Juif et, circonstance aggravante, divorcé. Exit Richardson.

Deux ans après, le tournage d'une série télévisée la met en présence de Jean-Pierre Aumont auquel elle oppose, tout d'abord, une distance polaire. Elle décline systématiquement toute invitation à dîner. Jusqu'au jour où, exaspéré, ce dernier la saisit par le bras et pointe son index en direction d'une banderole qui, flottant dans la salle de répétition, déroulait la supplique suivante : " Ladies , soyez aimables avec vos cavaliers. N'oubliez pas, qu'après tout, les hommes sont aussi des étres humains ! " Grace s'esclaffe. Toute réserve abolie, ils deviennent amants. Mais la vie les sépare une première fois.

Grace accepte de rencontrer, quelques années plus tard, le spectateur ébloui qui la couvre de fleurs, le couturier italo-russe Oleg Cassini. Elle apprécie la distinction amusée de cet aristocrate. Leur idylle fait couler beaucoup d'encre. Pendant le tournage de La Main au collet , Cassini aurait reçu une carte : " Qui m'aime me suive ! " Nourrissant de vagues soupçons sur l'identité de son expéditeur, il rejoint la comédienne sur la côte. Mais, divorcé par deux fois et poursuivi par sa réputation de tombeur, il n'a pas l'heur de plaire à ses parents. " Je n'éprouve aucune sympathie pour les zigotos ", aurait abrégé John Kelly. Grace, imperceptiblement, prend le large. Implacable commère, Hedda Hopper laisse entendre que cela tient à sa moustache. N'y tenant plus, Oleg dépéche un télégramme : " D'accord Hedda, j'abandonne. Je raserai ma moustache si vous rasez la vôtre ! " Nonobstant la verve, l'affaire Kelly-Cassini est classée. Affectée par cette rupture, la comédienne se sent très seule devant la statuette de bronze qui, un soir de mars 1955, vient flatter son palmarès. En mai, la Riviera, heureusement, se montre propice aux retours de flamme. Un journaliste du Times s'interroge aussitôt : " Aumont qui est venu et qui a fondu, a-t-il aussi vaincu Grace ? " Pressé de s'expliquer sur un éventuel mariage, le comédien distille le doute : " Qui ne le voudrait pas ? " Puis Jean-Pierre et Grace se propulsent à Paris pour des vacances sentimentales. Mais, divorcé de Blanche Montel, veuf de Maria Montez, Jean-Pierre Aumont, de vingt ans l'aîné de sa compagne, ne correspond toujours pas au gendre que les Kelly ont révé pour leur fille. Puis les liens s'effilochent. A jamais, ce coup-ci.

Un mariage princier

En venant défendre Une fille de la province au festival de Cannes, Grace est loin de supposer que son destin vient, d'une certaine façon, de se jouer... dans le bureau parisien de Gaston Bonheur, directeur de la publication de Paris-Match . C'est à lui que revient, en effet, l'idée d'une rencontre entre la vedette américaine et le souverain monégasque qui sort d'une romance contrariée avec Gisèle Pascal. Le journaliste Pierre Galante et son épouse Olivia de Haviland seront les maîtres d'oeuvre d'un face-à -face qui, le 6 mai 1955, a pourtant failli ne pas avoir lieu. Grace s'empétre dans la confusion d'un emploi du temps bousculé et le prince est retardé par un déjeuner qui, dans sa villa du cap Ferrat, s'éternise inopportunément. A l'arrivée, tout s'arrange. Miss Kelly, qui a devancé son hôte, est priée de commencer la visite des salons du palais sans lui. Le prince Rainier s'empresse, néanmoins, de la rejoindre et pour elle, spontanément, il s'improvise guide. Il lui fait l'honneur de ses jardins, de son zoo. Propos divers, politesses d'usage, poignées de main. La visite s'achève. Pour tout commentaire, Grace : " Il est charmant ! "

Sept mois après l'entrevue, Rainier III s'embarque pour les Etats-Unis, officiellement pour un bilan de santé. Le docteur Donat, médecin du palais, ne le rejoint-il pas outre-Atlantique ? En fait, ils gagnent Philadelphie pour, disent-ils, honorer les Austin, un couple d'amis, de leur passage. Coïncidence : les Austin sont proches... des Kelly qui, justement, se proposent d'organiser le dîner de Noêl.

Le 5 janvier 1956, la nouvelle des fiançailles tombe. Grace, qui vient de déserter le plateau de Haute Société , quitte les Etats-Unis le 4 avril, à bord du paquebot Constitution . Le 18 suivant a lieu le mariage civil. La cérémonie religieuse est célébrée le lendemain, en la cathédrale Saint-Nicolas. Sous sa coiffe à la Juliet, Grace Kelly redevient la petite catholique irlandaise. La robe qu'elle porte doit sa splendeur à la virtuosité d'Helen Rose, la couturière de la MGM. Sa confection a nécessité quelque 46 mètres de taffetas, 90 mètres de tulle et 290 mètres de valenciennes de 1830 ! Le prince, pour sa part, a revétu l'uniforme de drap bleu des maréchaux d'Empire. Grace Kelly devient, par cette union, l'une des femmes les plus titrées du gotha. Absent ce jour-là , sir Alfred fulmine contre cette satanée Europe qui, après lui avoir volé Ingrid Bergman, lui rapte le plus chaud de ses diamants.

Septembre noir

Le 13 septembre 1982, Grace de Monaco quitte la propriété de Roc Agel au volant de sa Rover 3500. Près d'elle, côté passager, sa fille Stéphanie. Le chauffeur insiste pour les véhiculer mais la princesse refuse ses services, y va d'une boutade (" Vous pourrez rouler derrière nous ! "), et démarre. Fatale direction : la Moyenne Corniche. A la sortie d'un virage, la voiture se met à zigzaguer. Le camionneur qui la suit klaxonne pour alerter la conductrice qui, d'un coup, serre à droite pour, semble-t-il, le laisser passer. L'épingle suivante se fait de plus en plus proche mais, cette fois, la Rover marron ne ralentit pas. Pire, elle prend de la vitesse et, aimantée par le vide, elle finit par s'écraser une quarantaine de mètres plus bas. Les secours sont aussitôt alertés. Fortement commotionnée, la princesse Stéphanie paraît hors de danger. Sa mère, en revanche, ne réagit plus. Transportée à l'hôpital de la principauté, " toute possibilité thérapeutique dépassée ", elle s'éteint le lendemain sans avoir repris connaissance. Dès lors, fusent les hypothèses. Avec une complaisance souvent déplacée. Les experts sont pourtant formels : l'accident est consécutif à une hémorragie cérébrale. Triste année que celle où trois belles âmes du grand écran semblent s'étre donné la main pour tirer leur révérence : Romy Schneider, Ingrid Bergman et l'altesse de l'Ailleurs qui, pour le cinématographe, aura toujours nom Grace Kelly.

Portait de femme : document du 01/03/2003

Source : http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-36918269.html

 

Repost 0
Published by Thomas Dalet - dans Irlande
commenter cet article
20 décembre 2012 4 20 /12 /décembre /2012 08:58

Prologue

Frères, vous m’avez obligé d'abord à raconter les miracles et les œuvres de la sainte et pure Brigitte, de mémoire bénie. Je dois tenir compte de l'exemple des hommes de science et consulter des documents écrits ainsi que la mémoire des gens.

Cette tâche que vous m’avez imposée implique un sujet difficile et délicat, et j’y suis mal préparé, à cause de mon faible valeur, de mon ignorance et de mon manque de compétence à m'exprimer. Cependant, Dieu a le pouvoir de faire beaucoup avec peu, comme quand il remplissait la maison d’une pauvre veuve d'une goutte d’huile et d’une poignée de farine.

Je dois donc être satisfait de faire ce qu'on m'a dit, car j’entreprends cela à votre requête. Aussi, pour éviter la faute de la désobéissance, je me propose de tenter de sauver de l'obscurité et de l'ambiguïté une petite partie de cette vaste tradition transmise par des personnes plus importantes et plus savantes que moi.

De cette façon, tous les yeux verront clairement les grandes qualités de cette vierge, qui a fleuri dans la vertu. Bien que ma mémoire, mon pauvre talent et mon style rustique d'écrire ne soient pas appropriés pour l'accomplissement d'une si grande tâche, votre foi joyeuse et votre prière continuelle peuvent contribuer à réparer les faiblesses de son auteur.

La femme dont je parle, alors, grandit remarquablement en vertu, et la renommée de ses bonnes actions attira d'innombrables personnes des deux sexes venues de tous les régions de l'Irlande pour se rassembler autour d’elle, désireuses de lui faire leurs offrandes. Pour cette raison, elle fonda un monastère[1]  sur la base solide de la foi dans les grands espaces des plaines de Liffe. C’est la tête de presque toutes les églises irlandaises qui occupe la première place, dépassant tous les monastères d'Irlande. Son influence s'étend sur toute la terre d'Irlande d'une mer à l’autre.

Son intérêt était de fournir dans tous les domaines un guide des âmes selon la règle, et elle fut préoccupée par les églises désireuses de lui être attachées dans de nombreuses régions. Réfléchissant, elle décida qu'elle ne pourrait pas y arriver, sans un prêtre illustre qui consacrerait des églises et conférerait des ordres au clergé. Elle fit appel à un célèbre ermite, remarquable en tous points, un homme pour lequel Dieu manifesta beaucoup de bonté, en lui faisant quitter son ermitage et sa vie solitaire, pour venir la rejoindre dans cet endroit, afin qu'il puisse diriger l'Eglise avec elle dans la dignité épiscopale, et ainsi s'assurer que rien de la fonction sacerdotale ne ferait défaut dans ses églises.

Et après, ce principe sacré de tous les évêques, et Brigitte, la tête la plus bénie de toutes les femmes, construisirent leur église en partenariat heureux, guidés par la vertu. Leur siège épiscopal et féminin, comme une vigne fertile se répandant partout par ses branches croissantes, s’étendit dans toute l'île d'Irlande.

Elle dirige toujours (grâce à une succession heureuse et un cérémonial continu) vénérée par l'archevêque des Irlandais et par l'abbesse, ainsi que par toutes les abbesses irlandaises. En conclusion, donc (contraint par mes frères, comme je l'ai dit) je vais essayer de parler de cette vierge Brigitte; à la fois de ce qu'elle accomplît avant d’en arriver à sa prééminence et quelles furent ses merveilleuses réalisations au-delà. Je ferais l’effort d’être succinct, même si ma brièveté peut entraîner une certaine confusion dans l'ordre où je vais raconter ses œuvres merveilleuses.

VIE DE STE BRIGITTE

Sainte Brigitte, que Dieu connaissait d'avance et qu'Il avait prédestiné à être conçue à son image, naquit en Irlande de nobles parents chrétiens, issus de l’honorable tribu d’Etech, l’une des plus accomplies d’Irlande. Son père se nommait Dubtach, et sa mère Broicsech. Dès son enfance, elle se consacra à la bonté. Elue par Dieu, la jeune fille, modeste et pudique, eut des mœurs sobres, améliorant constamment sa façon de vivre.

Qui pourrait relater totalement les œuvres qu’elle fit à un âge précoce? Je choisirai quelques-uns des innombrables faits et les fournirait à titre d'exemple.

Au cours du temps, quand elle entra dans un âge raisonnable, sa mère l'envoya à la laiterie, pour baratter et faire du beurre à partir du lait de vache, afin qu'elle serve aussi, tout comme les femmes qui faisaient habituellement ce travail. Pendant un temps, les autres femmes et elle ne furent livrées qu’à elles-mêmes. À la fin de cette période, elles devaient avoir produit un rendement abondant en lait et lait caillé, et des mesures de beurre de baratte. Mais cette belle jeune fille, par sa nature généreuse, choisit d'obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. Elle donna du lait aux pauvres et aux voyageurs, leur remettant aussi le beurre. A la fin de cette période, le temps vint de rendre leur production laitière, et arriva alors son tour. Ses camarades pouvaient montrer qu'elles avaient rempli leur part. La vierge bénie Brigitte demanda si elle pourrait aussi présenter le résultat de son labeur. Elle n'avait rien à montrer, après avoir tout donné aux pauvres. On ne lui accorda aucun temps supplémentaire, et elle tremblait de peur à cause de sa mère. Brûlant du feu de sa foi inextinguible, elle se tourna vers Dieu en priant. Le Seigneur entendit la voix de la jeune fille en prière et répondit sans retard. Grâce à la générosité de la volonté divine, Celui qui est notre secours dans l'adversité, répondit à sa foi en Lui en fournissant un abondant approvisionnement en beurre. Quelle belle merveille ! au moment même de la prière de la jeune fille, non seulement on vit sa part remplie, mais sa production fut jugée beaucoup plus importante que celle de ses camarades de travail.

Et ces dernières, découvrant de leurs propres yeux un miracle aussi grandiose, louèrent le Seigneur qui avait fait cela, et s’émerveillèrent qu’une telle foi eût pris son envol dans le cœur virginal de Brigitte.

Peu de temps après, ses parents, comme c’est la coutume chez tout le monde, souhaitèrent la marier à un homme. Mais le ciel l’incita à en décider autrement : se présenter vierge et pure devant Dieu. Elle chercha le très saint évêque Mac Caille, de mémoire bénie. Il fut impressionné par ses désirs célestes, sa modestie et son amour virginal de la chasteté, et il recouvrit sa tête sainte d’un voile blanc. Elle s’agenouilla en présence de Dieu et de l'évêque, et elle toucha le socle de bois qui soutenait l'autel. A ce jour le bois a conservé le merveilleux effet de ce geste très ancien: il est aussi vert comme si la sève coulait encore à partir des racines d'un arbre florissant, et comme si l'arbre n'avait pas été depuis longtemps abattu et dépouillé de son écorce. Même aujourd'hui, il guérit les infirmités et les maladies des fidèles. Il semble juste de ne pas omettre une autre merveille sur laquelle on dit que cette remarquable servante du Seigneur a travaillé.

Une fois, alors qu'elle faisait cuire du porc dans une marmite en ébullition, un chien flatteur et mendiant survint, et elle lui donna à manger par pitié. Mais quand le porc fut retiré de la marmite et partagé entre les hôtes (comme si la quantité n'avait pas été réduite), on s’aperçut que le montant de la marmite n’avait pas diminué. Ceux qui virent cela s’émerveillèrent sur la jeune fille, si pleine de mérite, si remarquable dans sa dévotion pour la foi, et à juste titre, ils répandirent partout l'éloge de ses œuvres merveilleuses.

Un jour où elle rassemblait moissonneurs et d’autres travailleurs afin de glaner ses récoltes, une pluie d'orage tomba sur celles-ci quand ils se réunissaient. La pluie tomba à flots sur tout le territoire environnant, et des ruisseaux d'eau jaillirent des ravins et des fossés. Seules ses récoltes restèrent sèches, pluie ou tempête ne les ayant en rien changées. Alors que tous les faucheurs de la région environnante furent incapables de travailler, en raison du déluge de la journée, ses moissonneurs, que les nuages ou l'ombre de la pluie ne dérangèrent pas, effectuèrent leur travail, de l'aube au crépuscule, grâce à la puissance de Dieu. Parmi ses autres accomplissements, celui-ci semble une cause d'émerveillement.

Il se trouva que certains évêques devaient être ses invités, mais qu’elle n'avait pas les ressources pour les nourrir. Mais la grâce multiforme de Dieu lui apporta une aide abondante quand elle en eut besoin. Elle put traire une vache trois fois en une journée, contrairement à ce qui est normal. Et la quantité de lait qu'elle aurait obtenue normalement de trois des meilleures vaches, elle la récupéra à cette occasion extraordinaire de cette vache-là.

Je détaille ici un autre épisode qui prouve sa sainteté; épisode dans lequel ce que sa main fit, correspondait à la qualité de son esprit virginal pur. Elle faisait paître ses moutons sur une pelouse herbeuse de la plaine, quand elle fut inondée par une pluie torrentielle ; elle rentra chez elle avec des vêtements mouillés. Le soleil brillant au travers d’une ouverture dans le bâtiment, jeta un faisceau à l'intérieur qui, lors d’un coup d'œil distrait, lui sembla être une solive en bois massif, installée en travers de la maison. Elle posa son manteau humide dessus comme si elle était bien solide, et le manteau fut suspendu en toute sécurité au rayon de soleil immatériel. Lorsque les habitants de la maison furent frappés par ce grand miracle parmi les voisins, ils exaltèrent l’incomparable Brigitte de dignes louanges. Et l’œuvre suivant ne doit pas être passé sous silence.

Sainte Brigitte était dans les champs avec des moutons en pâturage, occupée par ses travaux champêtres, quand un certain jeune méchant, qui connaissait sa réputation de donner ses biens aux pauvres, vola habilement et sournoisement puis emporta sept moutons durant une journée, et les dissimula. Mais vers le soir, quand le troupeau fut reconduit comme d'habitude à la bergerie, on les compta avec le plus grand soin trois ou quatre fois, et merveille à raconter, le nombre fut estimé exact et complet, sans pertes. Ceux qui savaient, furent submergés par la bonté de Dieu rendue évidente pour la jeune fille, et ils rendirent les sept moutons au troupeau. Mais le nombre de bêtes du troupeau n’augmenta ni ne diminua, il retrouva exactement sa quantité d'origine.

La servante la plus renommée de Dieu fut célèbre, sans surprise, dans le monde entier pour ces merveilles-ci et d'autres innombrables : on la considéra comme digne des plus grands éloges.

A une autre occasion extraordinaire, certains lépreux demandèrent de la bière à la vénérable Brigitte, mais elle n'en avait pas. Elle observa que de l'eau avait été préparée pour les bains. Elle la bénit, avec la bonté de sa foi inébranlable, et la transforma en la meilleure bière, qu’elle donna abondamment aux assoiffés. Ce fut en vérité Lui Qui changea l'eau en vin à Cana en Galilée, Qui transforma l'eau en bière ici, par la foi de cette femme la plus bénie. Lorsque, cependant, ce miracle est raconté, il fournit un merveilleux exemple.

Une certaine femme qui avait fait vœu de chasteté faillit, à cause du désir de plaisir de la jeunesse, et son ventre enfla à cause d'un enfant. Brigitte, exerçant la force la plus puissante de sa foi ineffable, la bénit, faisant disparaître le fœtus, sans naissance, et sans douleur. Elle rendit fidèlement la femme en bonne santé et en pénitence.

Et après, comme tout est possible pour les croyants, même des choses qui sont en dehors du domaine ordinaire quotidien, elle accomplit des miracles sans nombre.

Un jour, une certaine personne vint lui demander du sel, tout comme d'autres innombrables personnes pauvres et démunies avaient l'habitude de venir chercher ce dont elles avaient besoin ; la très sainte Brigitte fournit une vaste quantité. Elle la fit à partir d'un rocher, qu’elle bénit à ce moment pour être en mesure de donner l'aumône. Et le suppliant rentra chez lui en liesse, transportant le sel.

Et il me semble que cet autre admirable ouvrage de sa part, plus divin, doive être ajouté à la liste. Car, en imitant l'exemple du Sauveur, elle œuvra au nom de Dieu une merveille des plus grandes.

Suivant l'exemple du Seigneur, elle ouvrit les yeux d'une personne née aveugle. Le Seigneur donna généreusement à Ses disciples la permission d'imiter ses œuvres puisqu’il a dit : « Je suis la lumière du monde ». Il a également dit à Ses apôtres: « Vous êtes la lumière du monde », et, S'adressant à eux, Il a également affirmé: « Les œuvres que je ferai, ils pourront aussi les faire, et ils feront des œuvres bien plus grands que ceux-ci. »

La foi de Brigitte, comme le grain de sénevé, travailla sur un être né aveugle et, tout comme le Seigneur, elle fit un grand miracle sur ses yeux, lui rendant une vue normale. Par ces œuvres remarquables, par l'humilité de son cœur et la pureté de son esprit, par ses manières tempérées et sa grâce spirituelle, elle acquit la grande autorité qui vint à elle, et la renommée qui exalta son nom au-delà des vierges de son époque.

Et, un autre jour, une femme en dehors de la communauté lui rendit visite, amenant sa fille de douze ans, muette de naissance. Avec la grande déférence et le respect que tous avaient coutume de montrer envers Brigitte, la femme se prosterna et courba le cou pour le baiser de paix de Brigitte. Cette dernière, amicale et chaleureuse, lui parla en termes de salut, fondés sur la bonté divine. Et, suivant l'exemple du Sauveur qui avait ordonné de laisser venir à lui les petits enfants, elle prit la main de la fille dans les siennes et, sans savoir que l'enfant était muette, elle commença à lui demander ses intentions: si elle voulait prendre le voile et rester vierge ou si elle préférait se marier. La mère intervint pour rappeler qu'il n'y aurait pas de réponse, ce à quoi Brigitte répliqua qu'elle ne lâcherait la main de la fille que lorsque celle-ci aurait répondu. Et quand elle posa cette question à la jeune fille pour la deuxième fois, la jeune fille répondit en lui disant: « Je ne veux rien faire si ce n’est ce que vous désirez. » Et, après que sa bouche eut été libérée de l'obstacle à son propos, la jeune fille fut délivrée de sa chaîne de mutisme, et parla tout à fait normalement. Et ces siennes actions, dont chacun a entendu parler: qui peut y rester entièrement insensible?

Une fois, quand elle entra en transe, comme c'était son habitude, son âme méditant vers le ciel, envoyant ses pensées de la terre au ciel, elle laissa près d’un chien, non pas un petit tas, mais une grande quantité de lard. Après un mois, la viande fut recherchée et trouvée intacte à l'endroit où se trouvait le chien. Non seulement le chien n’avait pas osé manger ce que la sainte vierge avait laissé par terre, mais, en tant que gardien docile du lard, il avait été dompté par la puissance divine et agit contre sa nature.

Le nombre de ses miracles augmenta quotidiennement, de sorte qu'il est presque impossible de les compter, tant elle se consacra au devoir de pitié et à gérer le besoin d'aumônes des pauvres gens, qui demandait cela convenablement ou mal à propos.

Par exemple, quand une certaine personne indigente lui demanda quelque chose de l'approvisionnement alimentaire mis de côté pour les pauvres, elle se hâta vers ceux qui cuisaient la viande pour obtenir quelque chose pour l'aumône. Un serviteur grossier, cuisant les viandes, renversa dans les plis de son vêtement blanc des viandes crues. Elle porta la viande au pauvre homme et lui donna, mais son manteau ne fut ni froissé ni décoloré. Parmi ses actes saints, il faut admirer celui-là.

Parmi les pauvres et les étrangers qui se pressaient vers elle de toutes parts, attirés par la réputation de ses grandes actions et l'excès de sa générosité, vint un certain lépreux malheureux, qui demanda que la meilleure vache du troupeau, et les meilleurs de tous les veaux, lui fussent donnés. Loin de repousser cette demande, elle ne tarda pas à donner volontairement à cette malheureuse personne importune la meilleure vache possible du troupeau, avec le veau d’une autre vache choisi comme le meilleur. De pitié, elle envoya son chariot avec lui, afin que, durant son long voyage harassant à travers la vaste plaine, il n’eut pas de souci à se faire au sujet de la vache. Elle ordonna que le veau fût placé à côté de lui dans le chariot. Et ainsi la vache suivit, léchant le veau de sa langue, comme s'il était le sien, et s'occupant de lui, sans aucun bouvier, jusqu'à ce qu'ils atteignent leur destination. Voyez, mes très chers frères, comment les bêtes sauvages lui obéirent, même contrairement à leur instinct.

Après qu’un certain temps eut passé, certains méchants voleurs, qui ne s’occupaient ni de Dieu ni des hommes, vinrent faire une expédition de vol d'un certain endroit. Ils traversèrent le large lit d'un ruisseau à pied, et ils volèrent sa vache. Mais, en repartant par le chemin de leur venue, une crue soudaine créa un grand fleuve, dont le déferlement les accabla. Ce fleuve, cependant, s'éleva comme un mur, et permit à la vache de la bienheureuse Brigitte de repasser au-dessus, mais il se rua sur les voleurs et les emporta dans ses flots, libérant d'autres bovins volés en leur possession. Ils retournèrent à leurs pâturages appropriés avec les lanières pendant de leurs cornes. Voyez comment la puissance de Dieu se manifeste.

Un jour, un certain travail requit la présence de la très sainte Brigitte à une assemblée du peuple. Elle était assise dans son chariot, tirée par deux chevaux. Selon son habitude, elle méditait dans son véhicule, pratiquant sur terre le chemin de la vie du ciel, et elle pria le Seigneur. Un des chevaux trébucha, et l'autre, alarmé comme une bête, sauta hors du chariot et, se dégageant du harnais et du joug, s’enfuit de peur à travers la plaine. Mais la main de Dieu maintint le joug et le garda suspendu sans qu’il tombe. Brigitte priait, assise dans le véhicule tiré par un cheval, et arriva en toute sécurité dans l'assemblée à la vue de la foule, qui suivait après la manifestation de la puissance divine. Et quand elle adressa à la foule réunie des paroles de salut, son enseignement fut renforcé par ces merveilles et par les signes de la protection divine encourue.

Et il me paraît particulièrement utile d'examiner ce sien ouvrage. Une fois un sauvage sanglier solitaire qui était traqué, quitta la forêt, et dans sa fuite éperdue se trouva soudainement au milieu du troupeau de porcs de la très bénie Brigitte. Elle remarqua son arrivée parmi ses porcs et le bénit. Là-dessus, sa crainte disparut et il s'installa parmi le troupeau. Voyez, mes frères, comment les bêtes sauvages et les animaux ne purent satisfaire ni leur désir, ni leur instinct, mais la servaient docilement et gentiment. Parmi les nombreuses personnes qui lui offrirent des cadeaux, se trouva un homme qui vint une fois d'un territoire lointain. Il dit qu'il lui donnerait des porcs gras, mais demanda qu'elle envoie avec lui certains de ses gens pour retourner à sa ferme rassembler les porcs. La ferme était lointaine, située à une distance de trois ou quatre jours. Elle envoya avec lui certains de ses travailleurs comme compagnons de voyage, mais ils n’avaient en fait voyagé qu’à peine une journée (aussi loin que la montagne connue sous le nom de Grabor, qui forme une frontière territoriale) lorsqu’ils virent ses cochons, qu’ils avaient cru être dans des régions lointaines, venir vers eux sur la route, conduits par des loups qui les avait amenés. Dès qu'il réalisa ce qui s'était passé, l'homme les reconnut comme ses cochons. En vérité, les loups sauvages, à cause de leur immense vénération envers la bienheureuse Brigitte, avaient quitté les grandes forêts et les vastes plaines pour travailler à l'élevage et à la protection des porcs. Maintenant, les gens envoyés arrivés, furent étonnés de voir de tels loups-porchers, qui laissèrent les porcs et abandonnèrent leur activité contre nature. Le lendemain, ceux qui avaient été envoyés rassembler les porcs, donnèrent un compte rendu de l'événement merveilleux et regagnèrent leurs foyers. Il me semble que celui-là devrait être le dernier de ses actes miraculeux devant être oublié.

Un autre jour, une certaine personne, ne connaissant pas le contexte, vit le renard du roi gambader dans le palais royal, et par ignorance crut que c’était un animal sauvage. Il ne savait pas que c'était un animal de compagnie, familier de la cour du roi, qui divertissait le souverain et ses compagnons par plusieurs astuces apprises, nécessitant tant l'intelligence que l'agilité du corps. Il tua le renard aux yeux d'une foule nombreuse. Immédiatement, il fut saisi par les personnes qui avaient vu cela. Il fut accusé et traduit devant le roi. Quand le roi apprit l'histoire, il se mit en colère. Il ordonna que si l'homme ne pouvait lui fournir un renard connaissant tous les trucs que le sien possédait, lui et sa femme et ses fils seraient exécutés et toute sa maisonnée réduite à la servitude.

Lorsque la vénérable Brigitte entendit cette histoire, elle fut bouleversée par une telle pitié et tendresse qu'elle ordonna que son chariot fut attelé. Se lamentant au plus profond de son cœur pour le malheureux qui avait été si injustement jugé, et offrant ses prières au Seigneur, elle voyagea à travers la plaine et prit la route qui menait au palais royal. Et le Seigneur, instantanément, entendit ses prières incessantes. Il ordonna à l'un de ses renards sauvages d’aller la voir. Il fit immédiatement diligence, et quand il arriva au chariot de la très sainte Brigitte, il sauta dessus et s'assit tranquillement à côté d’elle sous son manteau.

Dès son arrivée en présence du roi, elle commença à supplier que cet homme malheureux, qui n'avait pas compris la situation et était retenu prisonnier comme victime de sa propre ignorance, fusse mis en liberté et libéré de ses chaînes. Mais le roi ne voulut pas consentir à ses prières. Il affirma qu'il ne relâcherait pas l'homme à moins qu'il ne puisse produire un autre renard doté des mêmes astuces que celui qui avait été tué. Au milieu de tous, elle présenta son renard. Et, en présence du roi et de la foule, il machina toutes les ruses que l’autre renard avait faites, et amusa la foule exactement de la même manière. Le roi fut apaisé. Ses nobles, et la grande foule applaudissant démesurément s’étonnèrent de cette merveille ainsi achevée. Le roi ordonna que l'homme condamné à mort fût mis en liberté. Peu de temps après que sainte Brigitte ait fait libérer l'homme et fut rentrée chez elle, le même renard, importuné par la foule, se ménagea habilement une fuite sûre. Il fut poursuivi par un grand nombre de cavaliers et de chiens, mais se moqua d'eux, s'enfuit à travers les plaines puis entra dans des terrains vagues et boisés et donc dans sa tanière.

Et tous vénérèrent sainte Brigitte, qui excellait de plus en plus dans ses grandes œuvres. Ils s'émerveillèrent de ce qui avait été réalisé par l'excellence de sa vertu et par le privilège de tant de dons de la grâce.

Un autre jour, la bienheureuse Brigitte éprouva de la tendresse pour certains canards qu'elle vit nager sur l'eau et, parfois, prendre leur envol. Elle leur ordonna de venir à elle. Et, comme des humains obéissants, un grand vol d'entre eux arriva vers elle, sans aucune crainte. Après les avoir touchés de la main et caressés, elle les laissa partir et s'envoler dans les airs. Elle loua hautement le Créateur de toutes choses, à qui, comme on l’a dit, toute vie est soumise et mise à son service.

Et de par ces exemples, il est clair que tout l'ordre des bêtes, des troupeaux et des hardes furent soumis à sa domination. Maintenant, un sien miracle, qui devra être célébré dans tous les siècles, doit être raconté à l'oreille des fidèles.

Une fois, comme à son habitude, alors qu’elle répandait à l'étranger parmi tous, le germe de la parole du Seigneur, elle observa neuf hommes appartenant à un certain culte particulièrement vain et diabolique. Ils étaient trompés et corrompus dans leur esprit et dans leur âme, et à l'instigation de l'ancien Ennemi qui régnait parmi eux, ils s'étaient engagés, car assoiffés de sang, et résolus par des vœux et de mauvais serments à commettre un meurtre avant le début du mois de juillet prochain. La très vénérée et aimable Brigitte les prêcha avec de nombreuses phrases douces, les exhortant à abandonner leurs erreurs mortelles, à humilier leur cœur et par la vraie pénitence à renoncer à leurs péchés. Mais ils avaient l'esprit profane, ils ne s'étaient pas acquittés de leur vœu malsain, et ils continuèrent leur chemin, résistant à son appel, et en dépit des prières abondantes que la vierge versa à Dieu selon son désir (suivant son Seigneur) que tous devaient être sauvés et connaître la vérité.

Les criminels se mirent en route, et rencontrèrent celui qu'ils croyaient être l'homme qu'ils devaient tuer. Ils le percèrent de leurs lances et le décapitèrent avec leurs épées, et un grand nombre les virent revenir avec des armes sanglantes, comme si elles avaient détruit leur adversaire. Là se produisit le miracle: ils n’avaient tué personne, bien qu'il leur semblât s'être acquittés de leurs vœux. Lorsque, toutefois, nul ne manquât dans ce territoire sur lequel ils pensaient avoir triomphé, la plénitude de la faveur divine accordée par la très sainte Brigitte devint connue de tous. Et ceux qui avaient jadis été des meurtriers se tournèrent alors vers Dieu en pénitence.

Les mots ne peuvent décrire correctement la dévotion de sainte Brigitte envers Dieu ; la puissance divine de la sainte religion est démontrée dans les œuvres suivants. Il y avait un certain homme appelé Luguidam, homme fort pour sûr, et l’un des plus braves. Quand il était en forme, il faisait seul le travail de douze hommes en un seul jour. En même temps, il mangeait assez de nourriture pour douze hommes (puisqu’il pouvait faire le travail seul, il pouvait consommer les rations). Il implora Brigitte de prier Dieu tout-puissant pour modérer son appétit, qui lui faisait manger dans un tel excès, mais il demanda à ne pas perdre son ancienne force avec son appétit. Brigitte le bénit, et pria Dieu pour lui. Ensuite, il se contenta de la subsistance d'un seul homme, mais, comme auparavant, quand il travaillait, il put travailler comme douze. Il avait toute sa force originelle. Parmi toutes ses œuvres célèbres que nous devrions raconter à tous, l’une d’elles est extraordinaire et a été bien vérifiée.

Un arbre énorme et magnifique, utilisé à certaines fins, fut coupé et élagué avec des haches par des artisans habiles. Sa grande taille créa tant de difficultés à le manœuvrer qu'un rassemblement d'hommes forts fut convoqué pour son transport avec ses branches craquantes dans les endroits difficiles. Aidé par l’équipement des artisans, ils proposèrent de le transporter avec de nombreux bœufs à l'endroit où l’on devait le traiter. Mais en dépit du grand nombre d'hommes, de la force des bœufs, et de l'habileté des artisans, ils furent incapables de bouger l'arbre, de sorte qu'ils l’abandonnèrent. Mais le Maître enseigne par l'intermédiaire de l'Evangile céleste que la foi peut déplacer des montagnes, et, par la foi déterminée de Brigitte (comme le grain de sénevé), ils transportèrent ce plus lourd des arbres sans la moindre difficulté, grâce au divin mystère de la puissance de l'Evangile et sans aucune aide humaine, à l'endroit désigné par sainte Brigitte. Cette démonstration de l'excellence de la puissance de Dieu fut connue dans toutes les régions. Et il vient à l'esprit qu'il ne faut pas omettre la manifestation suivante, qui, parmi d'innombrables autres miracles, fut l’œuvre la vénérable Brigitte.

Il y avait un homme de noble naissance, doté de la fourberie d'un homme du monde, qui désirait une femme en particulier. Il exerça sa ruse sur les moyens de la séduire. Il confia une broche en argent dans son coffre, puis la déroba sournoisement à son insu et la jeta dans la mer. Cela entraîna que lorsqu’elle fut incapable de la montrer sur demande, elle lui resta acquise comme son esclave, et fut donc obligée de se soumettre à ses étreintes comme il le souhaitait. Il réussit cette machination dans l’unique but d'être en mesure d'exiger cette rançon. Si la broche d'argent n'était pas retrouvée, la femme elle-même devrait se donner à lui en esclavage, à cause de sa culpabilité, et être soumise à sa concupiscence. Cette femme chaste s’enfuit craintive vers sainte Brigitte, car elle alla à la ville offrant le refuge le plus sûr. Lorsque Brigitte apprit le comment et le pourquoi de ce qui s'était passé, presqu’avant d'avoir tout entendu de l'histoire, elle appela une certaine personne qui avait pris des poissons dans la rivière. Les ventres des poissons furent coupés et ouverts, et là au milieu de l'un d'eux, on trouva la broche en argent que cet homme cruel avait jeté à la mer.

Alors, l’esprit livre, elle prit avec elle la broche en argent et partit avec cet homme infâme à l'assemblée du peuple pour que sa cause soit entendue. Elle montra la broche à l'assemblée, et de nombreux témoins témoignèrent, des personnes qui furent capables d'identifier la broche comme celle-là même dont on parlait dans l’accusation. Brigitte prit la femme chaste en sa compagnie, et la libéra des griffes de ce tyran cruel. En effet, après cela, il avoua sa faute à sainte Brigitte et se prosterna humblement devant elle. Tout le monde l'admira pour ce grand miracle, et elle en remercia Dieu (pour la gloire duquel elle avait tout fait) puis rentra chez elle. En racontant ces merveilles, on peut comparer à son hospitalité celle d'une autre femme.

Car sainte Brigitte revint chez elle après un voyage pour les affaires de Dieu, au travers la vaste plaine de Brega. Elle arriva en soirée quand le jour déclinait, et elle passa la nuit avec cette femme, qui la reçut avec joie, les mains tendues et rendit grâces à Dieu de l'heureuse venue de la très vénérée Brigitte, vierge du Christ. La femme était trop pauvre pour avoir sous la main les moyens de recevoir de tels invités, mais elle brisa le métier à tisser sur lequel elle travaillait, pour en faire du bois de chauffe. Puis elle tua son veau, le plaça sur le tas de bois et, avec bonne volonté, alluma le feu. On mangea le dîner, et la nuit passa avec les veilles usuelles. L'hôtesse (qui avait pris le veau à sa vache, afin que rien ne manquât à la réception et au plaisir de sainte Brigitte) se leva tôt. La vache découvrit un autre veau, exactement identique à celui qu'elle avait choyé. Et on vit un métier à tisser, exactement de même forme et taille que l’autre.

Ainsi, après avoir accompli ce prodige, et avoir dit adieu aux gens de la maison, sainte Brigitte poursuivit sa route pontificale et continua gaiement son voyage. Parmi ses grands miracles, on admire tout particulièrement celui-ci.

Trois lépreux vinrent, demandant n’importe quelles aumônes, et elle leur donna un plat d'argent. Afin de ne pas semer la discorde et la querelle entre eux quand ils viendraient à le partager, elle parla à une certaine personne experte dans le pesage de l'or et l'argent, et lui demanda de le diviser entre eux à poids égal. Quand il commença à s'excuser, remarquant qu'il n'avait aucun moyen pour pouvoir le diviser afin que les trois parties pèsent exactement la même chose, la Très sainte Brigitte prit le plat d'argent qu’elle heurta contre une pierre, le cassant en trois parties comme elle l'avait souhaité. Merveille à dire ! quand les trois parties furent testées sur la balance, aucune partie n’apparut plus lourde ou plus légère d’un souffle ou de quoi que ce soit. Ainsi, les trois pauvres hères s’en allèrent avec leur cadeau et il n'y avait aucune raison d'envie ou de contrecœur entre eux.

Elle suivit l'exemple du bienheureux Job et ne permit jamais à une personne pauvre de la quitter les mains vides. En effet, elle donnait aux pauvres les vêtements étrangers et exotiques de l'illustre évêque Conlaeth, des vêtements qu'il portait pendant la liturgie du Seigneur et des veilles apostoliques. Lorsqu’au bon moment survint l’époque de ces solennités, le grand prêtre du peuple voulut changer de vêtements. C’était au Christ, sous la forme d'une pauvre personne, que sainte Brigitte avait donné les vêtements de l'évêque. Alors, elle remit à l'évêque un autre ensemble de vêtements, semblable en tous points en texture et couleur, reçu du Christ à l’instant même, qu’elle avait revêtu, tel un mendiant (en les apportant sur un chariot à deux roues). Elle avait donné librement les autres vêtements aux pauvres. Or, au bon moment, elle reçut ceux-là en échange. Car, comme elle représentait l'instrument vivant et le plus béni du sublime, elle avait le pouvoir de faire ce qu'elle voulait.

Après cela, un homme, se trouvant un besoin particulier, vint à elle pour lui demander un sixième d'une mesure de miel. Son esprit fut bouleversé car elle n'avait pas de miel prêt à donner à celui qui en demandait, quand on entendit le bourdonnement des abeilles sous le dallage du bâtiment où elle se trouvait. Et quand l’endroit d’où venait le bourdonnement entendu des abeilles, fut fouillé et examiné, on découvrit une quantité suffisante pour répondre aux besoins de cet homme. Et lui, recevant un don de miel suffisant pour ses besoins, revint en liesse dans son village. Dans l'épisode suivant aussi, elle accomplit un miracle. Le roi de son pays (dans la région où elle vivait) publia un décret pour toutes les tribus et lieux sous sa coupe. Toutes les personnes de son territoire devaient venir ensemble pour construire une route large. On devait la consolider dans les fondations avec des branches d'arbres et des pierres ; elle devrait avoir des remblais très solides et des fossés profonds infranchissables, et elle devrait courir sur un sol détrempé et au travers d’un marécage dans lequel coulait une rivière. Lors de sa construction on devrait être en mesure d’amener des véhicules à quatre roues, des cavaliers, des chars, des charrettes à roues, et la circulation des gens ainsi que celle de forces devant attaquer les ennemis de tous côtés.

Quand les gens se furent rassemblés de toutes parts, ils se partagèrent la route qu'ils devaient construire en sections, entre clans et familles, de sorte que chaque clan ou famille construirait la section qui lui aurait été assignée. La section la plus difficile et la plus pénible, fut celle où passait la rivière, et elle fut assignée à un certain clan. Ces gens décidèrent d'éviter les travaux lourds, aussi utilisèrent-ils leur force pour contraindre un clan plus faible (celui auquel appartenait St Brigitte) au travail sur la section ardue. Choisissant pour eux-mêmes une section plus facile, ce clan cruel put faire sa construction, sans le danger de la rivière.

Les gens qui avaient des liens du sang avec sainte Brigitte vinrent se prosterner à ses pieds. On rapporte de façon certaine ce qu’elle leur a dit: « Allez ! Dieu a la volonté et le pouvoir de déplacer la rivière depuis l'endroit où vous êtes opprimés par ce travail pénible vers la section qu'ils ont choisi. »

Et, quand à l'aube de ce jour, les gens se levèrent pour aller travailler, on trouva que la rivière incriminée avait quitté son ancienne vallée et les deux rives entre lesquelles elle s’écoulait. Elle fut transportée de la section sur laquelle la tribu de sainte Brigitte avaient été contrainte de travailler à la section de ce peuple puissant et fier qui avait injustement contraint le clan des petits et des plus faibles à y travailler. Pour preuve du miracle, les traces de la rivière transférée à un endroit différent, et le canal vide dans lequel elle coulait auparavant; peuvent encore être vus, asséchés et sans aucun filet d'eau.

De nombreux miracles furent faits au cours de sa vie, avant qu'elle dépose le fardeau de sa chair; beaucoup plus tard. La générosité du don de Dieu ne cessa jamais de faire des merveilles dans son monastère, où son corps vénérable repose. Nous avons pas uniquement entendu parler de ces merveilles; mais les avons vues de nos propres yeux.

Par exemple, le prieur du grand et célèbre monastère de sainte Brigitte (mentionné brièvement au début dans ce petit ouvrage) envoya des maçons et des tailleurs de pierre chercher dans des endroits appropriés un rocher adapté pour faire une meule de moulin. Ils ne prirent aucune disposition pour le transport, mais gravirent une route escarpée et difficile, atteignirent le sommet d'une montagne rocheuse et choisirent une grosse pierre au sommet du plus haut point. Et ils taillèrent le tout dans une forme ronde et la perforèrent pour en faire une meule. Lorsque le prieur arriva, en réponse à leur message, avec une équipe de bœufs, il fut incapable de conduire les bœufs pour tirer la pierre, il fut à peine capable de gravir le pic très difficile avec quelques-uns d'entre eux qui le suivirent. Lui et tous ses travailleurs réfléchirent au problème: par quels moyens pourraient-ils retirer la meule de la plus haute crête de la montagne où il n'y avait aucun moyen par lequel les bœufs pouvaient être attelés et chargés dans ce haut lieu abrupt? Ils en vinrent à la conclusion désespérée (certains d'entre eux, même abandonnant et descendant de la montagne) qu'ils devraient laisser la pierre et la considérer comme un travail gâché qu'ils avaient fait en la façonnant. Le prieur, cependant, pensant de façon avisée et prenant conseil de ses ouvriers, dit avec confiance: « En aucun cas il ne doit en être ainsi ; mais soulevez courageusement cette meule et jetez-la du haut sommet de la montagne, et en faisant appel au nom et à la puissance de la très vénérée sainte Brigitte. Car nous n'avons ni l’équipement, ni la force pour déplacer la meule de cet endroit rocheux, à moins que Brigitte, à qui rien n'est impossible (tout est possible pour le croyant), la transporte à un endroit où les bœufs pourront la tirer. » Donc, avec une foi raffermie, ils la portèrent d'abord progressivement au sommet de la montagne, puis la jetèrent dans la vallée. Quand ils la jetèrent en la renversant, elle trouva son chemin, tantôt en évitant les rochers, tantôt en sautant par-dessus eux, roulant à travers les hauts sentiers humides sur la montagne où ni hommes ni bovins ne pouvaient se tenir, et, avec un bruit merveilleux, elle arriva tout à fait intacte à l’endroit où se trouvaient les bœufs. De là, elle fut tirée par les bœufs jusqu’au moulin, où elle fut habilement jumelée à l'autre pierre.

Il existe un autre miracle, non raconté auparavant, mais tout à fait remarquable (maintenant connu de tous), devant être ajouté à cette histoire de la meule qui fut déplacée au nom de sainte Brigitte. Un païen, vivant près le moulin, envoya un peu de grain de sa maison au moulin ; il employait un homme simple et ignorant de sorte que le meunier qui faisait le travail, ne savait pas que le grain lui appartenait. Et quand le grain fut réparti entre les meules, rien ne put les bouger, ni la puissance de l'eau, ni un exercice de force ou d'habileté. Quand les gens observant cela en cherchèrent la cause, ils furent assez perplexes. Puis, quand ils apprirent que le grain appartenait à un druide, ils ne doutèrent plus que la meule, sur laquelle sainte Brigitte avait accompli le miracle divin, avait refusé de moudre en farine le grain du païen. Et ils ôtèrent immédiatement les grains du païen et placèrent leur propre grain du monastère sous la meule. Immédiatement, la mécanique de la meule reprit son cours normal sans aucun blocage.

Et après un certain intervalle de temps, il arriva que ce moulin prenne feu. Ce ne fut pas un petit miracle car, lorsque le feu consuma tout le bâtiment, y compris l'autre pierre appariée à la meule de sainte Brigitte, les flammes n'osèrent pas toucher ou brûler sa pierre. Elle ne fut pas détériorée par le feu dans l'incendie qui détruisit le moulin.

Et après, quand on eut pris note de ce miracle, la pierre fut emportée à l'abbaye et placée près de la porte, à l'intérieur du château qui entoure l'église où sont nombreux, ceux qui viennent vénérer sainte Brigitte. La pierre reçut une place d'honneur dans cette porte, et elle guérit les maladies des fidèles qui la touchent.

Personne ne doit taire le miracle de la reconstruction de l'église dans laquelle les corps glorieux de ce couple, l'évêque Conlaeth et la pure sainte Brigitte, se trouvent à droite et à gauche de l'autel orné, placés dans des tombeaux décorés avec un panaché d'or, d’argent, de gemmes et pierres précieuses, avec des couronnes d'or et d'argent suspendues au-dessus.

En fait, pour accueillir le nombre croissant des fidèles des deux sexes, l'église est spacieuse dans sa surface au sol, et elle monte à une hauteur imposante. Elle est ornée de panneaux peints et possède à l'intérieur trois vastes chapelles, le tout sous le toit du grand bâtiment et séparées par des cloisons en bois. Une partie, décorée d’images peintes et recouverte de tentures, s'étend transversalement dans la partie orientale de l'église d'un mur à l'autre et a deux entrées, une à chaque extrémité. Par une entrée, placée dans la partie externe, le souverain pontife pénètre dans le sanctuaire et s'approche de l'autel avec son cortège de moines. A ces ministres consacrés, on confie les vases sacrés pour l'utilisation du dimanche et l'offrande du sacrifice. Et par l'autre entrée, placée sur le côté gauche de la partie transversale mentionnée ci-dessus, l'abbesse, avec ses religieuses et les veuves, entrent également pour profiter du banquet du corps et du sang de Jésus-Christ.

Et une autre partie, divisant le sol de l'église en deux parties égales, s'étend de l'est en longueur jusqu’au mur transversal. L'église a de nombreuses fenêtres et une porte décorée sur le côté droit par lequel les prêtres et les fidèles de sexe masculin entrent dans le bâtiment. Il existe une autre porte sur la gauche par laquelle les vierges et la congrégation des femmes fidèles ont l'habitude d'entrer. Et ainsi, dans une grande basilique, un grand nombre de personnes, rangé par position et par sexe, en division ordonnée séparé par des cloisons, offre des prières dans un esprit unique au Seigneur Tout-Puissant.

Lorsque l'ancienne porte de l'entrée gauche, par laquelle sainte Brigitte avait coutume d’entrer dans l'église, fut mise sur ses gonds par les artisans, elle ne boucha pas la nouvelle entrée de l'église reconstruite. En fait, un quart de l'ouverture fut laissée inachevée et à jour. Si on ajoutait une quatrième partie, de la bonne taille, la porte pourrait alors être rétablie pour s'adapter à l'ouverture. Les artisans délibérèrent et discutèrent pour savoir s’ils devaient faire une porte complètement neuve, et plus large, qui comblerait l'ouverture, ou s’ils devaient rajouter un morceau de bois à la vieille porte, pour la mettre à la taille requise.

Le talentueux maître, qui fut dans toutes ces provinces le principal artisan de l'Irlande, donna de sages conseils. « Nous devons, dit-il, pendant la nuit à venir, prier fidèlement le Seigneur aux côtés de sainte Brigitte afin qu'elle puisse nous indiquer au matin ce que nous devrions faire. » Et il passa toute la nuit en prière devant le sanctuaire de sainte Brigitte.

Et, avoir effectué sa prière, il se leva le matin et amena la vieille porte et la plaça sur ses gonds. Elle ferma complètement l'ouverture. Il n'y avait ni espace, ni chevauchement. Et ainsi sainte Brigitte allongea la hauteur de la porte afin qu'elle bouche l'ouverture, et on ne vit aucun espace, sauf quand la porte était repoussée pour permettre l'entrée de l'église. Et ce miracle de la puissance du Seigneur est clair aux yeux de tous ceux qui voient cette entrée et cette porte.

Mais qui pourrait exprimer en mots la beauté suprême de son église et les innombrables merveilles de sa cité, dont nous voulons parler? « Cité » est le mot juste: tant de gens y vivent que cette désignation se justifie. Il s'agit d'une grande métropole, dans les faubourgs de laquelle, identifiés par sainte Brigitte et clairement délimités, ni adversaire terrestre ni incursion ennemie n’est à redouter. Car la cité est le lieu de refuge le plus sûr parmi toutes les cités de toute la terre d'Irlande, pour tous ses fugitifs. C’est un lieu où les trésors des rois sont surveillés, et l’on y reconnaît la suprématie de leur grandeur.

Et qui pourrait compter les diverses foules et les innombrables personnes qui viennent de toutes les provinces? Certains le font pour l'abondance des fêtes, d'autres viennent pour regarder la foule passer, d'autres viennent avec de grands présents pour la célébration de la naissance au ciel de sainte Brigitte qui, le premier jour de février, s'endormit, reposa en paix le fardeau de sa chair et suivit l'Agneau de Dieu dans les demeures célestes.

Je demande l'indulgence des frères et des lecteurs de ces épisodes, car sans aucune prétention à la connaissance, j’ai été contraint, par obéissance, à voguer sur la grande mer de l’œuvre immense de sainte Brigitte, quelque chose que les plus courageux doivent craindre, et d’offrir en langage rustique ces quelques récits des plus grands miracles.

Priez pour moi, Cogitosus, parent blâmable, et que vos prières me recommandent au bon Dieu, et que Lui puisse vous accorder la paix de l'Evangile. Ici se termine la vie de sainte Brigitte la pure.

Source : http://remacle.org/bloodwolf/eglise/cogitosus/brigitte.htm

Repost 0
Published by X - dans Irlande
commenter cet article
20 décembre 2012 4 20 /12 /décembre /2012 08:55

Il n'appartient qu'à Dieu, dit Job, de faire des vases purs d'une matière impure. C'est lui seul qui peut faire, quand il lui plaît, que les épines produisent des raisins et que les chardons portent des figues. Sainte Brigitte, dont Notre Seigneur a su conserver la virginité toute pure, quoiqu'elle fût née dans les infamies et les impuretés d'un adultère de son père avec une esclave. Cette infidélité de Duptace (c'est ainsi qu'on appelait ce seigneur irlandais) toucha si sensiblement le coeur de sa légitime épouse, qu'imitant l'ancienne Sara, la mère de tous les Croyants, elle ne donna point de repos à son mari qu'il n'eût mis dehors cette servante, quoique deux Saints Prélats l'eussent assuré qu'elle enfermait une Sainte dans son sein.

En effet, l'esclave bannie mit au monde une fille qui fut nommée Brigitte au Baptême, que son père prit soin de lui faire donner pour la rendre fille adoptive de Jésus-Christ. Elle fut confiée à une femme chrétienne qui eut soin de l'élever dans la crainte de Dieu et l'amour de la virginité. Quelque temps après, Duptace voyant que sa fille avançait en âge et en sagesse, la fit venir en sa maison, où elle se rendit très aimable par les rares vertus dont son âme était remplie et qu'elle faisait paraître au dehors. Elle était humble, paisible et obéissante; et surtout il semblait que la compassion pour les pauvres fut sortie avec elle du sein de sa mère, parce qu'elle usait de toutes sortes d'inventions pour leur faire du bien.

Ces admirables vertus étaient relevées par une beauté parfaitement régulière qui ravissait aisément les coeurs de tous ceux qui la regardaient; c'est pourquoi elle fut recherchée par divers partis. Mais Brigitte, qui s'était déjà consacrée par voeu à Jésus-Christ, l'Epoux des vierges, s'apercevant que cet empressement qu'on témoignait pour l'épouser ne procédait d'ailleurs que d'elle-même et de cette rare beauté qui éclatait sur son visage, pria Notre-Seigneur de la rendre si laide qu'on ne pensât plus à elle. Sa prière fut exaucée, et, par la perte d'un oeil, la Sainte fille demeura si difforme qu'il ne se trouva plus personne qui parla de l'épouser: ce qui obligea son père de lui permettre de se faire Moniale comme elle en avait le désir.

Son entrée en religion fut rendue remarquable par trois insignes faveurs qu'elle y reçut du Ciel: l'Evêque Malchille, ou Mel, ancien disciple de Saint Patrick, Apôtre d'Irlande, qui lui donna le voile, aperçut sur sa tête une colonne de feu; quand Brigitte pencha la tête pour baiser le marche-pied de l'autel, le bois, quoique sec et déjà vieux, reverdit par son attouchement; enfin, au même instant, son oeil se trouva guéri, et son visage reprit sa première beauté, à laquelle Notre-Seigneur ajouta encore un nouvel éclat, ne voulant pas que celle qui avait désiré pour son amour perdre la beauté de son corps, afin de conserver la pureté de son âme, demeurât avec la moindre difformité corporelle.

Trois jeunes filles, de ses amies, avaient suivi Brigitte dans la retraite. Elles se construisirent dans un gros chêne des cellules qui furent appelées, depuis "Kill-Dara" ou "Cellules du Chêne", à huit lieues de Dublin, et adoptèrent un costume différent de celui des autres religieuses du pays. Ce fut comme une pépinière sainte qui donna naissance à un grand nombre de monastères en Irlande, lesquels reconnaissent tous Sainte Brigitte pour leur mère et leur fondatrice. La réputation de sa sainteté et de ses miracles rendit Kildare si célèbre et si fréquenté, que le grand nombre des édifices qu'on bâtit, de son vivant, même, autour du monastère, y forma une ville qui devint assez considérable dans la suite pour qu'on y ait transféré le siège métropolitain de la province.

La surveillance qu'elle devait exercer sur un grand nombre de maisons monastiques, l'obligea à de fréquents voyages qui occupèrent une grande partie de sa vie et qui furent toujours d'une si grande utilité qu'on peut dire que chacun de ses pas a été marqué par la fondation de quelque nouveau monastère.

Cette pieuse Vierge avait reçu de Dieu le don des miracles dans un haut degré, et elle en a fait un si grand nombre, que le papiste Baronius écrit avoir lu au Monastère de Sainte-Cécile, au-delà du Tibre, à Rome, un vieux manuscrit qui en contenait vingt-quatre chapitres. Nous en rapporterons seulement deux ou trois qui feront juger des autres.

Deux lépreux s'adressèrent à la Sainte pour être guéris. Elle pria Dieu pour eux, et, faisant le signe de la Croix sur un peu d'eau, elle leur commanda de s'en laver l'un l'autre: le premier, après avoir été lavé, se sentant guéri, fut si ravi de sa santé, que, de crainte de la perdre, il ne voulut jamais rendre le même service à son compagnon. Mais, en punition de son ingratitude, il se vit aussitôt recouvert de la même lèpre, et son compagnon fut parfaitement guéri par la seule prière de Sainte Brigitte, qui semblait tenir en ses mains les clefs de la santé et de la maladie.

Une fille aveugle, nommée Darie, pria la Sainte de faire une bénédiction sur ses yeux, et par ce moyen elle recouvra la vue; mais étant ensuite éclairée d'une plus haute lumière, et reconnaissant que tout ce qui se voit des yeux du corps n'est qu'un embarras pour l'âme, elle s'en retourna vers sa bienfaitrice pour la prier de lui rendre sa première cécité; et à l'instant ses yeux, qui avaient été ouverts à la supplication de Sainte Brigitte, se refermèrent à sa prière.

Une autre fille, âgée de douze ans, qui était muette de naissance, fut amenée par sa mère à Sainte Brigitte. La Sainte la prit par la main et lui demanda si elle ne voulait pas bien, pour l'amour de Jésus-Christ, garder la virginité perpétuelle : et comme la mère lui représenta l'impuissance de sa fille pour parler, la Sainte lui répliqua : "Cependant, je ne la laisserai point aller qu'elle ne m'ait répondu". Alors la muette, déliant sa langue, lui promit de demeurer vierge toute sa vie avec la grâce de Dieu; et, depuis, l'usage de la parole lui demeura toujours libre.

Une méchante femme, ayant mis au monde un garçon, disait hautement pour excuser son crime qu'elle l'avait eu de l'Evêque appelé Broon, lequel était un Saint homme, aussi disciple de Saint Patrick. Cette calomnie fut rapportée à Sainte Brigitte, et la misérable soutint effrontément son mensonge en sa présence et celle du même Saint Patrick ; mais la Sainte faisant le signe de la Croix sur la bouche de cette infâme, lui fit enfler la langue de telle sorte qu'elle ne pouvait parler; et, faisant de même sur la langue de l'enfant, elle la délia, et il dit distinctement, après que Sainte Brigitte le lui eut commandé, que l'Evêque n'était pas son père, mais bien un pauvre homme du commun. Ainsi la vérité fui découverte, l'honneur de l'Evêque conservé, et la gloire rendue à Dieu, protecteur de l'innocence.

Elle a fait encore quantité de prodiges par le signe de la Croix. C'est par ce moyen qu'elle chassait les démons des corps humains, et qu'elle retenait les personnes qu'elle voyait en danger de se perdre. On raconte à ce sujet une chose surprenante : la fille d'un gentilhomme s'étant dérobée secrètement de la maison de son père le jour même de ses noces, pour se sauver dans le monastère de Brigitte, ce père monta à cheval, suivi d'une bonne escorte, pour enlever sa fille de force; mais la Sainte l'ayant aperçu fit le signe de la Croix en terre, et à l'instant les hommes et les chevaux devinrent immobiles comme des statues, jusqu'à ce que le père, reconnaissant sa faute, permît à sa fille d'exécuter son voeu et de demeurer en religion.

Ce peu que nous venons de lire suffit, pour faire voir évidemment quels sont les mérites de cette grande Sainte. Le temps de sa récompense étant arrivé, après avoir heureusement achevé sa course, elle eut révélation du jour de son décès, dont elle donna avis à une bonne fille qu'elle avait élevée en la crainte et en l'amour de Dieu, lui marquant le jour qu'elle partirait de cette vie, pour aller jouir des chastes embrassements de son Epoux dans le Ciel.

Elle rendit son âme à Dieu, suivant l'opinion la plus probable, dans son premier monastère d'Irlande, un mercredi, 1er février 523.

Les auteurs ne conviennent pas du lieu où elle naquit au Ciel : les uns disent que c'est à Glastonbury, en Angleterre; d'autres, à Kildare, en Irlande. Il est marqué au Martyrologe romain que ce fut en Ecosse. Mais il est bon de savoir que les Scots, qui ont donné leur nom à la partie septentrionale de la Grande-Bretagne, habitaient l'Irlande au cinquième siècle; l'Irlande s'appelait indifférement Scottie et Hiberniae. Elle décéda le 1er février, l'an de Notre-Seigneur 518, selon Sigebert, et 521 selon Marien, Ecossais, sous l'empire de Justin l'aîné, ou enfin 523 plus probablement selon d'autres, étant âgée de soixante-dix ans.

Son corps fut enterré à Kildare où les Moniales, pour honorer sa mémoire, instituèrent un feu sacré perpétuel appelé le feu de Sainte Brigitte : ce qui fit donner au monastère le nom de Maison du Feu. Elles l'y entretinrent jusqu'en 1220, époque à laquelle l'archevêque papiste de Dublin le fit éteindre. Le corps de la Sainte en avait été enlevé dès le neuvième siècle, à cause des incursions des Danois, et transporté à Down Patrick.

On ne perdit pas le souvenir de Sainte Brigitte à Kildare, quoiqu'en moins d'un siècle, de 835 à 924, la ville et le monastère eussent été saccagés cinq fois; mais à Down on l'oublia. Il fallut attendre 1186 pour qu'on retrouvât le corps de Sainte Brigitte. Il fut découvert déposé avec ceux de Saint Patrick et de Saint Colomb dans une triple voûte, d'où on le transféra dans la cathédrale de la même ville. L'impie Grey, sous Henri VIII, détruisit l'église qui renfermait ces Reliques et les jeta au vent. Le chef de Sainte Brigitte se trouvait à Neustadt, en Autriche, et put échapper à la profanation. Elle y fut conservée dans la chapelle du château impérial, jusqu'à l'année 1587 où Rodolphe II en fit présent à l'ambassadeur d'Espagne, Jean de Borgia : celui-ci à son tour en enrichit l'église des Jésuites de Lisbonne. La ville de Cologne, qui a une paroisse placée sous la protection de cette Sainte, se vante d'avoir aussi de ses Reliques.

La fête de Sainte Brigitte a toujours été célébrée le 1er février, jour de son entrée au Ciel. On croit communément que c'était un mercredi, ce qui ne peut convenir pour le commencement du sixième siècle qu'aux années 506, 517, 523 et 534. Le culte de Sainte Brigitte était autrefois très répandu, non seulement en Irlande où elle tient le premier rang des Saintes après la Mère de Dieu, mais en Flandre, en Allemagne et dans une partie de la France. Sa fête était reçue dans tout l'Occident au neuvième siècle. L'Irlande la regarde comme sa protectrice, de même que Saint Patrick est son protecteur.

"Partout où les Moines irlandais ont pénétré, à Cologne comme à Séville, des églises se sont élevées en son honneur, et partout où de nos jours encore se répand l'émigration britannique, le nom de Brigitte signale la femme de race irlandaise. Dix-huit paroisses en Irlande portent encore le nom de Sainte Brigitte. Privés par la persécution et la misère de construire des monuments en pierre, ils témoignent de leur inébranlable dévotion à cette chère mémoire en donnant son nom à leurs filles. Noble et touchant hommage d'une race toujours infortunée et toujours fidèle, qui fut comme elle esclave et comme elle chrétienne".

Il n'existe pas de vestiges du passage de Sainte Brigitte sur la terre, excepté une tour ronde et des ruines d'une église qu'on dit dater du sixième siècle. La congrégation des soeurs ou Moniales qu'elle a fondée a disparu. Toutes ses reliques sont probablement perdues. Dans son office imprimé par les papistes à Paris en 1620, l'hymne des premières Vpres dit: "Pour témoigner de sa vertu calomniée, le bois sec de l'autel reverdit tout à coup, au contact de sa main virginale." On ajoute qu'il en sortit un petit rameau. On la représente donc portant la main à l'autel ou à genoux sur le marchepied. Dans l’iconographie, on la peint aussi à genoux et tenant un vase à large ouverture; près d'elle une vache. Cet attribut fait allusion à plusieurs traits de sa vie.

Nous choisirons toutefois une seule circonstance, et nous renverrons à Surius, au 1er février, pour les autres où la vache joue un rôle quelconque. Sainte Brigitte étant devenue célèbre par ses vertus, reçut un jour la visite de plusieurs Evêques, mais elle n'avait pas de quoi les traiter. Elle se recommande à Dieu et imagine de traire trois fois dans la même journée la seule vache qu'elle eût : sa Foi fut récompensée, elle tira autant de lait qu'auraient pu en donner trois bonnes laitières.

Encore de nos jours, dans la paroisse papiste d'Hamay, entre Huy et Liège, en Belgique, on fait, des pèlerinages, en l'honneur de Sainte Brigitte, pour les vaches. Près de Fosses-la-Ville, dans le diocèse papiste de Namur, les paysannes font bénir, le premier février, des baguettes avec lesquelles on touche les vaches malades pour les guérir.

Source : http://orthodoxie-libre.actifforum.com/t448-sainte-brigitte-de-kildare-10-23-juin

Repost 0
Published by X - dans Irlande
commenter cet article

Présentation

  • : Loge de Recherche Laurence Dermott
  • Loge de Recherche Laurence Dermott
  • Contact

Blason de la RL Laurence Dermott

Loge-Dermott.gif

        727 ARTICLES

                       537 ABONNES 

Recherche

St Patrick blessing

 

 irish-flag-cd51f

May St. Patrick guard you wherever you go,

and guide you in whatever you do,

and may his loving protection

be a blessing to you always.

God save the Ireland

           

Michaël Collins

Danny Boy