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23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 08:09

C’est nous faire bien trop d’honneur que d’alléguer que 1798 fut « l’année des Français ». Les incursions françaises en Irlande furent des lamentables échecs que les Irlandais payèrent au prix fort tandis que l’Angleterre en était quitte pour la peur. Ce n’est pas pour rien, semble-t-il de prime abord, que Bonaparte avait tourné ailleurs ses regards. Les projets de descente en Angleterre ou en Irlande lui apparaissaient de nature à compromettre une gloire qu’il n’était pas dans ses intentions de flétrir dans des aventures sans espoir.

La flotte française n’était plus que l’ombre de ce qu’elle avait été aux grandes heures de la monarchie. La préoccupation majeure des chefs d’escadres était d’échapper aux vigies anglaises afin d’éviter à tout prix des engagements qui ne pouvaient guère tourner qu’à leur désavantage. La situation des alliés n’était guère plus reluisante : les Espagnols avaient essuyé une défaite au Cap Saint-Vincent en février 1797 et les Hollandais s’étaient fait étriller à Camperdown en octobre de la même année. Quant aux rebelles irlandais, leurs derniers espoirs étaient partis en fumée à la bataille de Vinegar Hill le 21 juin 1798. Sans se laisser décourager le moins du monde par ces revers qui hypothéquaient les chances de succès d’une nouvelle descente en Irlande, le Directoire avait formé le dessein de mettre sur pied une nouvelle expédition analogue dans son principe à celle qui avait été confiée au général Hoche en 1796 et qui s’était si mal terminée en baie de Bantry.

Les instructions transmises aux généraux Hardy et Humbert révèlent les grandes lignes de ce nouveau projet. Investi du commandement provisoire d’un corps pompeusement baptisé « Armée d’Irlande », le général Hardy est informé que l’acheminement des troupes, des armes et des munitions se fera par des voies différentes mais simultanées. « Douze bâtiments légers », lui explique-t-on, « vont partir des ports de Dunkerque, Calais et Boulogne. Ils portent pièces de canon, fusils, de la poudre et quelques Irlandais qui vont rejoindre leurs compatriotes. À Rochefort, une division de trois frégates est prête à mettre à la voile. Enfin, le Directoire a fait armer à Brest une division composée d’un vaisseau et de six frégates, commandée par le chef de division Bompard, qui portera l’état-major de l’armée d’Irlande. » Au lieu d’appareiller simultanément, comme le leur enjoignaient les instructions du ministre, les trois flotilles quittent leurs ports respectifs l’une après l’autre, mettant ainsi en péril l’ensemble de l’expédition, si tant est qu’elle eût jamais la moindre chance de réussir. Et le commandement qui devait être confié au général Hardy échoit au général Amable Humbert qui est le premier en état de mettre à la voile.

Une lettre du 19 juillet 1798 confie à Humbert le commandement de la seconde division de bâtiments de guerre qui doit appareiller de Rochefort. Elle est composée de trois frégates : Concorde, Médée et Franchise. Doivent y embarquer : « Un bataillon d’infanterie, une demi-compagnie d’artillerie à pied, trois cannons de campagne, leurs trains, caissons et munitions, 3 000 fusils avec leurs baïonnettes, 3 000 gibernes, 400 sabres, 200 000 cartouches, 1 000 uniformes français. » La lettre du Directoire précise les atterrages dans l’ouest de l’île et dicte à Humbert la conduite qui devra être la sienne sitôt qu’il aura posé le pied en Irlande : « Si vous précédez le général Hardy », lui précise-t-on, « vous ne négligerez rien pour être instruit sans délai de son arrivée, et vous lui rendrez compte de ce que vous aurez fait en attendant ses instructions. (…) Dans tous les cas, vous dirigerez votre marche et l’emploi de vos troupes avec la plus grande prudence jusqu’à ce que vous ayez rallié le général Hardy ou un parti irlandais assez considérable pour tenter des opérations importantes. »

Sur ce que l’on qualifierait aujourd’hui de régime d’occupation les instructions qu’Humbert suivra au pied de la lettre sont on ne peut plus claires :

« Vous récompenserez tous ceux qui sont sous vos ordres, soit français, soit étrangers, lorsqu’ils se seront distingués par des talents ou des actions d’éclat ; vous établirez parmi vos soldats la plus stricte discipline de manière à ce qu’ils servent d’exemple aux troupes irlandaises. Dites souvent à vos compagnons d’armes qu’ils sont comme des citoyens du monde qui sont persécutés par un gouvernement féroce, ennemi de tous les hommes libres ; et que, combattant pour la même cause, ils doivent être unis par les mêmes liens et les mêmes sentiments. Il vous est expressément recommandé, citoyen général, de respecter et de faire respecter les mœurs, les usages et les pratiques religieuses des Irlandais, et de ne souffrir dans aucun cas qu’il soit porté atteinte aux personnes ou aux propriétés. Tout officier ou soldat qui s’écarterait des devoirs que l’hospitalité commande, devra être puni d’une manière exemplaire, et vous aurez soin de publier le nom du coupable et du jugement qu’il aura subi. »

Qui était ce Jean Joseph Amable Humbert qui se retrouve soudain en première ligne, héritier involontaire des desseins de Hoche, et général en chef par défaut de cette minuscule armée d’Irlande dont on attend qu’elle fasse des miracles contre tout espoir ? Il naît le 22 août 1767 à Remiremont dans la commune vosgienne de Saint-Nabord. Issu d’une famille paysanne modeste, il ne s’attarde point sur les bancs de l’école et pratique un peu tous les métiers : castreur de porcs, marchand de peaux de lapins, colporteur, maquignon. Lorsqu’éclate la Révolution, il rejoint la garde nationale et manifeste des sentiments patriotiques exaltés. La Convention ayant décrété la patrie en danger le 11 juillet 1792, il s’engage dans les rangs du 13e bataillon des Vosges. Sa fougue et son ascendant lui valent une promotion foudroyante : quatre jours après avoir été élu capitaine, il se retrouve lieutenant-colonel en second. Il sert sous Landau, dans l’armée Custine, puis dans Mayence, sous Kléber. On le retrouve général de brigade en Vendée aux côtés de Hoche. Une fois la victoire acquise, il est, comme ce dernier, partisan de la modération. N’hésitant pas à prendre des risques, il négocie avec les royalistes dont il parvient à gagner la confiance. Il se bat à Quiberon et y contracte une haine tenace pour l’Angleterre à qui il rêve de rendre la monnaie de sa pièce.

Volontaire pour prendre la tête d’une chouannerie dans les îles britanniques, il soumet un projet à Carnot. On songe tout naturellement à lui pour la descente en Irlande confiée au général Hoche. Il est de ceux qui pressent Grouchy de débarquer en baie de Bantry. Au retour, il fait montre d’une grande bravoure dans l’engagement fatal qui met aux prise Les Droits de l’Homme et deux frégates anglaises, lIndefatigable et lAmazon, le 13 janvier 1797. Pas étonnant donc qu’il soit de cette nouvelle tentative de descente en Irlande dont il va se trouver, involontairement, la figure de proue. Ayant mis la dernière main aux préparatifs, Humbert écrit à Bruix, le 6 août 1798 : « Nous appareillons, mon cher Ministre, et nous partons dans une minute. » Les trois frégates portant à leur bord 1 025 hommes font un long détour pour éviter l’escadre anglaise 1.

Moreau de Jonnès, maître-canonnier en second sur la frégate la Concorde, a gardé le souvenir d’une traversée qui fut tout sauf une partie de plaisir :  « Il faut avoir subi l’épreuve d’une pareille traversée pour savoir quel est le supplice qu’éprouvent quatre à cinq cents hommes renfermés, nuit et jour, sous le pont d’un bâtiment, sans air, sans lumière, sans pouvoir agir, se mouvoir, marcher, travailler ou seulement se distraire. On doit alors perdre toutes ses habitudes, réprimer tous ses besoins, se nourrir d’aliments nouveaux et repoussants, respirer un air vicié, être ballotté par le roulis et le tangage, et sentir tout son être défaillir par les étreintes violentes du mal de mer, comme si la vie allait se retirer du corps. Cette triste condition fut encore aggravée par une mauvaise idée du commandant de l’expédition, le capitaine Savary, qui, pour dérouter l’ennemi sur l’objet qu’il voulait atteindre, dépassa les latitudes de l’Irlande, et nous conduisit, à travers les rudes parages de l’Atlantique septentrionale, jusqu’aux atterages de l’Islande, ce qui prolongea notre navigation inutilement et la rendit plus pénible. »

Après seize jours de mer, les Français découvrent enfin la côte ouest de l’Irlande. Battant pavillon britannique pour tromper l’ennemi, un subterfuge de pratique courant à l’époque, les frégates françaises voient venir à elles un brick irlandais et plusieurs embarcations légères. Venus souhaiter la bienvenue aux bâtiments de Sa Gracieuse Majesté, les pilotes côtiers, les officiers de milice et les deux fils de l’évêque de Killala se retrouvent couchés en joue par des soldats français qu’ils n’eussent jamais pensé devoir rencontrer en ces parages désolés de la province du Connaught où Cromwell avait eu le dessein de parquer les Irlandais au milieu du XVIIe siècle. Le 22 août 1798, ayant choisi pour lieu de mouillage la pointe de Kilcummin, Humbert fait débarquer le peu d’hommes et de matériel dont il dispose et donne ordre à l’adjudant-général Sarrazin de s’emparer du bourg de Killala à la tête de trois compagnies de grenadiers. Prises au dépourvu, la Yeomanry locale, sorte de garde nationale à cheval levée parmi les petits propriétaires protestants, et les Fencibles, milices anglaises ou écossaises postées hors de leur pays d’origine, s’égaillent dans la nature après avoir esquissé une résistance purement symbolique.

La misère qui règne dans cette contrée frappe de stupeur les soldats d’Humbert : « Jamais pays n’a présenté une perspective plus malheureuse », note dans son journal le capitaine Jean Louis Jobit :  « Les hommes, les femmes, les enfants presque nus n’y ont d’autre asile qu’une étroite et mauvaise chaumière qui ne les met pas à couvert des rigueurs des saisons. Encore partagent-ils cette chétive habitation avec toute leur basse-cour. Leurs aliments journaliers sont des pommes de terre, du lait aigre, presque jamais de pain et rarement de la viande… Presque tous ces demi-sauvages sont catholiques et d’un fanatisme rebutant qui fait vraiment pitié. Quand nous passions devant leurs dégoûtantes chaumières, où nous n’entrions jamais que pour y jeter un coup d’œil, comme on le jette sur un objet répugnant, ils se précipitaient au-devant de nous, se prosternaient à nos pieds et la tête dans la boue, récitaient de longues prières pour nos succès. Tous, hommes et femmes, portent suspendus à leurs cous, de larges, sales et crasseux scapulaires, ainsi que des chapelets ou rosaires. Cette classe du peuple irlandais, qui est la plus nombreuse, offre un contraste révoltant avec la vie douce des protestants qui presque tous possèdent de grandes richesses. Chez ces derniers, on voit briller le luxe et l’abondance en toutes choses, pendant que les premiers sont asservis à la pauvreté dont je ne viens de présenter qu’un faible tableau. De là vient nécessairement la haine que le bas peuple porte au riche qui insulte à sa misère ; aussi ne doit-on pas s’étonner que cette grande différence dans les conditions, jointe au fantatisme religieux, ait produit la révolte qui trouble depuis si longtemps l’Irlande. »

Humbert installe son quartier général dans la vaste demeure de l’évêque protestant où, quelques heures plus tôt, la fête battait son plein. Parlant couramment français, l’évêque Joseph Stock supporte avec équanimité cette cohabitation difficile avec l’envahisseur, cachant sous des airs patelins et une politesse affectée un double jeu dangereux, faisant de lui le type même du collaborateur-résistant dont la figure ne date pas d’aujourd’hui 4. Il a laissé des souvenirs précieux qui complètent à merveille les journaux des officiers français. Voici en quels termes il décrit la force d’occupation dont il est devenu l’otage :  « Intelligence, activité, tempérance, endurance étaient les qualités qui se combinaient à un surprenant degré chez les soldats qui suivaient Humbert, ainsi que la plus stricte obéissance à la discipline. Et pourtant, mis à part les grenadiers, ils n’avaient rien qui put attirer l’attention. La plupart étaient petits, pâles et de chétive apparence, leurs vêtements étaient arrivés au dernier degré de l’usure. Un observateur superficiel les aurait cru incapables de supporter la moindre fatigue. C’étaient cependant des hommes qui savaient se contenter pour leur subsistance de pain, de pommes de terre et d’eau ; qui se faisaient un lit avec des pierres sur le chemin et qui dormaient tout habillé sans d’autre couverture que la voûte du ciel. Une partie avait servi en Italie sous Bonaparte, le reste venait de l’armée du Rhin, où ils avaient enduré des fatigues qui expliquaient bien leur maigreur et leur mauvaise mine. Quelques-uns déclaraient, avec les marques d’une parfaite sincérité, qu’au siège de Mayence, durant l’hiver précédent, ils avaient longtemps dormi par terre, dans des trous creusés sous quatre pieds de neige, et un officier, en montrant ses culottes de cuir, assurait l’évêque qu’il ne les avait pas quittées depuis un an. »

Le portrait d’Humbert ne dépareille pas celui des soldats qu’il commande :  « De belle taille, en bonne santé vigoureux autant qu’on peut l’être, prompt à décider, non moins prompt à agir, apparemment maître de son art, on le devinait bon officier bien que sa physionomie empêchât de l’aimer en tant qu’homme. L’œil petit et ensommeillé, sans doute parcequ’il était toujours aux aguets, dardait des regards de travers où brillait une étincelle de cruauté : c’était l’œil d’un chat qui s’apprête à bondir sur sa proie. Son éducation et ses manières étaient celles d’une personne issue des plus basses classes de la société, encore qu’il fût capable, à l’instar de la plupart de ses compatriotes, d’adopter, au gré des circonstances, le comportement d’un parfait gentilhomme. D’éducation, il en avait si peu qu’il était à peine capable de signer son nom. Ses passions étaient furieuses et toute sa conduite était empreinte de brutalité et de violence. À l’examen, on s’avisait cependant que cette brutalité était un procédé mis en œuvre dans le seul but d’obtenir par la terreur une prompte obéissance à ses ordres. »

Des bandes de paysans ralliées sont armées et habillées à la hâte. Quelques Irlandais unis s’emploient à les faire manœuvrer, non sans mal. Les officiers français pestent contre les révolutionnaires irlandais de Paris qui avaient promis de bonnes troupes disciplinées et aguerries, et non ces bandes clairsemées de paysans hagards et misérables. Au demeurant, que pouvaient-ils espérer avec si peu d’hommes. Lorsque George Blake, ancien officier de cavalerie gagné aux idées nouvelles, apprend l’arrivée des Français, il n’hésite pas une minute sur le parti à prendre mais il dissuade les Irlandais unis de Garracloon et de Cong d’en faire autant : « Inutile de rameuter davantage de volontaires, car aucun d’entre nous n’en réchappera. » Il ne croyait pas si bien dire !

Le 26 août 1798, les Français prennent la ville de Ballina au pas de charge, baïonnette au canon. La cavalerie et l’infanterie anglaises déguerpissent si promptement qu’un officier se fait cueillir au saut du lit avant même d’avoir compris ce qui se passait. « La personne de ce prisonnier », écrit l’évêque Stock, « se trouvant être particulièrement large et corpulente, le général Humbert se décida de l’exhiber en public, comme la dépouille opime de sa victoire. L’ayant fait monter en uniforme dans une voiture attelée de deux élégants chevaux empruntés à ce pauvre Mr. Fortescue, il caracola triomphalement à ses côtés de Ballina à Killala, sous les acclamations d’une foule de paysans ainsi que de son armée. L’indolent captif qui contemplait d’un œil placide cette bruyante cohue, n’était pas sans évoquer un phoque brutalement tiré du sommeil. » Les Irlandais s’abandonnent à la joie des victoires faciles : « Ce succès », écrit Sarrazin, « leur fournit l’occassion de boire du vin et de manger du pain, ce qui arrive très rarement aux paysans. L’eau est leur unique boisson et il ne mangent que des pommes de terre. Le 26 août au soir, tous nos nouveaux compagnons d’armes étaient hors d’état de marcher droit devant eux. Un de leurs chefs, que je grondai à ce sujet, me répondit, en avouant son tort, que tous les bons Irlandais étaient ivres de joie en voyant leurs libérateurs les Français. »

La partie de plaisir est terminée. Ce qui attend la minuscule armée d’Irlande est plus sérieux. On sait que le major-général Hutchinson qui commande les troupes du Connaught a massé à Castlebar, chef-lieu du compté, 5 000 cavaliers superbement montés et seize pièces d’artillerie . Lord Cornwallis, vice-roi d’Irlande, en a confié le commandement au général Lake, un militaire blanchi sous le harnais. En face, Humbert n’a que 900 Français, un millier d’Irlandais et trois canons à mettre en ligne. Cherchant l’effet de surprise, Humbert fait mine de marcher sur Castlebar par la route de Foxford, mais à trois kilomètres de Ballina, il bifurque à droite et attaque la montagne à l’effet de franchir la passe de Barnageeragh et prendre l’ennemi à revers. Ses hommes sont épuisés : ils n’ont pas fermé l’œil depuis trois jours et doivent tirer à bras leurs canons sous une pluie battante pendant seize heures d’affilée. La ruse du général français est éventée, un yeoman qui surveillait son bétail dans la montagne ayant repéré le mouvement de ses troupes a immédiatement alerté l’état-major anglais.

Au matin du 27 août 1798, le spectacle qui s’offre au général Humbert n’est pas des plus rassurants. L’armée royale occupe une hauteur en apparence inexpugnable : sa droite s’appuie à un lac, sa gauche est protégée par des marais impraticables. En première ligne, on reconnaît la milice de Kilkenny, quelques soldats réguliers et un détachement des Fencibles du prince de Galles. La deuxième ligne est constituée par les Fraser Fencibles et la yeomanry de Galway. À gauche et en retrait de la milice de Kilkenny, quatre compagnies de la milice de Longford se tiennent en réserve. Le gros de la cavalerie, une partie du 6e Dragonet le 1st Fencible, a pris position derrière la première ligne. L’artillerie est en tête du dispositif, les deux pièces du capitaine Shortall à droite de la route et les canons de la milice de Kilkenny en avant de la première ligne et à gauche de la route. Castlebar regorge de troupes ; un corps de réserve est en position sur ses arrières. À huit heures, Humbert déclenche l’offensive. Cinq cents insurgés armés de longues piques chargent en masse sous les ordres du colonel Dufour et du général Blake tandis que le général Sarrazin marche à l’aile droite avec 150 grenadiers, le colonel Hardouin couvrant l’aile gauche avec une troupe égale en nombre, l’adjudant-général Fontaine restant en réserve. À cent mètres des lignes ennemies, les Irlandais, mis en pièces par les canons anglais, se débandent. Chargeant à leur tour, Sarrazin et Hardouin doivent reculer sous le feu nourri de l’artillerie et se mettre à couvert afin de reformer les rangs.

Usant d’une vieille ruse de guerre, les Français poussent alors un troupeau vers les lignes anglaises et essaient de progresser derrière les bêtes à l’abri du feu ennemi. Mais le bétail affolé, ayant fait volte-face sous la mitraille, jette la confusion dans les rangs franco-irlandais. Une vigoureuse contre-attaque de Lake et Hutchinson aurait sans doute scellé, à cet instant, le sort de la bataille. Notant que ses adversaires se reposent sur l’artillerie et semblent réticents à engager la troupe, Humbert joue son va-tout et ordonne aux soldats de sa petite armée de se mettre en ligne, suffisamment éloignés les uns des autres, de manière à donner le moins de prise possible au feu des pièces ennemies. Ainsi déployés sur toute la longueur du front, les Français et les Irlandais montent à l’assaut au pas de charge. Le feu anglais, désormais aléatoire et imprécis, ne parvient pas à freiner leur élan. Constatant un flottement dans les unités de première ligne chargées de protéger les canons, Sarrazin lance ses grenadiers à l’assaut des pièces du capitaine Shortall, tandis que le général Blake et sa légion irlandaise culbutent les batteries centrales, semant une véritable panique dans les rangs anglais. Comme un barrage rompant ses digues, l’armée royale reflue dans le plus grand désordre, annihilant toute velléité de résistance. Les efforts des officiers, pour enrayer la déroute de cette troupe apeurée, s’avèrent inutiles. Miliciens, soldats et cavaliers ne ralentissent leur train qu’à Tuam, et soixante hommes battent tous les records en couvrant les cent kilomètres qui séparent Athlone de Castlebar en vingt-sept heures de marche haletante. Les Irlandais, qui n’aiment rien tant que les courses de chevaux ont immortalisé, cette débandade sous le nom des « races of Castlebar », les courses de Castlebar.

Pour expliquer cette conduite « aberrante et honteuse » on a incriminé l’impéritie des officiers et le manque d’expérience au feu des unités composant l’armée royale. En outre, certaines milices étaient peu sûres à en juger par le ralliement aux Français de celles de Longford et de Kilkenny qui n’auront pas lieu de se féliciter de leur choix puisqu’aucun milicien ne sortira de cette cuisante aventure. En tout état de cause, le précédent de Castlebar explique la prudence de Lord Cornwallis et sa résolution de ne livrer l’attaque décisive qu’en position de force absolue avec des troupes sûres et bien tenues en main par des officiers éprouvés. Les Français déplorent 186 tués et blessés dans leurs rangs ; on ne sait combien d’Irlandais sont tombés ; les pertes anglaises sont estimées quant à elles à 400 tués et blessés et 200 prisonniers . Ils laissent, en outre, aux mains de leurs vainqueurs cinq drapeaux, tout leur parc d’artillerie, 1 200 cents fusils, des chevaux et des magasins bien pourvus en vivres et équipements de toute sorte.

L’armée d’Irlande prend ses quartiers à Castlebar du 27 août au 4 septembre. On a reproché à Humbert de s’être trop attardé. Mais son ordre de mission ne lui enjoint-il pas d’attendre le général Hardy et les renforts d’Irlandais unis promis par les émissaires parisiens de la société révolutionnaire ? Dans la capitale du Mayo où se succèdent les banquets patriotiques, Humbert déploie une activité fébrile. En sa qualité de général en chef, il s’adjuge le droit, conformément à ses instructions, de donner du galon aux officiers qui se sont particulièrement distingués dans les combats : Sarrazin, déjà promu général de brigade ; d’autres officiers se voient récompensés avec la même générosité. Ces nominations ne seront pas ratifiées, ce qui ajoutera encore à l’amertume des intéressés. Humbert fait rapport au Directoire, s’efforce tant bien que mal d’enrégimenter les volontaires irlandais qui l’ont rejoint en petit nombre et jette les bases de l’organisation civile et militaire de la province, qui est pourtant loin d’être entièrement conquise.

La République du Connaught est proclamée. Le citoyen John Moore de Moorehall est nommé président d’un gouvernement de douze membres chargé d’assurer la subsistance de l’armée franco-irlandaise et de lever huit régiments d’infanterie, chacun de 1 200 hommes, et quatre régiments de cavalerie, chacun de 600 hommes. Mais le général en chef de l’armée d’Irlande doit se rendre à l’évidence : l’impitoyable répression anglaise a fait le vide autour de lui ; les rebelles encore en état de prendre les armes hésitent à se compromettre aux côtés d’alliés si peu nombreux ; tout ce que l’Irlande compte de soldats aguerris, sans compter les renforts acheminés d’Angleterre, font mouvement sur le Mayo pour lui couper la route, l’encercler et l’anéantir. Une gazette dresse un état des forces britanniques présentes dans l’île au 1er septembre : « Dix régiments de cavalerie régulière, quinze d’infanterie, deux de milices anglaises, six compagnies d’invalides et trente-sept régiments de milices irlandaises. En outre, près de deux cents corps de volontaires, cavalerie et infanterie. On attend tous les jours deux régiments de ligne d’Angleterre… »

Humbert comprend qu’il ne peut s’attarder davantage. Laissant quelques hommes à Killala, Ballina et Castlebar, il se met en route le 4 septembre 1798. Direction Sligo, où il espère toujours effectuer sa jonction avec le corps expéditionnaire du général Hardy. À défaut, il escompte qu’il lui sera peut-être permis de rallier les Irlandais unis d’Ulster qui tiennent encore dans les montagnes d’Erris et de Tirawley. D’escarmouche en escarmouche, il laisse derrière lui Foxford, Swinford et Bellahy. Le 5 septembre à Collooney, les Français et leurs alliés irlandais sont attaqués par un corps de 600 hommes de la garnison de Sligo aux ordres du colonel Vereker. La contre-attaque des Français bouscule les assaillants. Se voyant tout près d’être encerclé, le colonel Vereker fait sonner la retraite. Les pertes sont à peu près égales : 60 morts et blessés de part et d’autre ; mais les Anglais laissent derrière eux deux canons, une grande quantité de fusils et une centaine de prisonniers aussitôt désarmés et libérés sur parole comme tous ceux faits précédemment. Toutefois, Vereker a réussi à faire illusion. Humbert pense avoir eu affaire à l’avant-garde de l’armée du général Lake. Il est à cent lieues de se douter que Sligo est à sa merci, la garnison ayant détalé jusqu’à Ballyshannon.

L’étau se resserre autour des Français et de leurs alliés irlandais. Lord Cornwallis, le vaincu de Yorktown, a pris en main la direction des opérations. Prudent et avisé, il se garde bien d’agir dans la précipitation. Il sait qu’un nouveau Castlebar rallumerait l’insurrection aux quatre coins du royaume. Et, de fait, les comtés de Kildare, Westmeath et Longford sont réputés au bord de la rébellion ; le Roscommon n’est contenu que par le voisinage des troupes ; Dublin n’est pas épargné par les troubles et l’insurrection est fort loin d’être apaisée dans les comtés de Wicklow, Wexford et Carlow. Lord Cornwallis veut avoir tout son monde avec lui avant d’administrer le coup de grâce aux Français. Pour l’heure, et en attendant que le Connaught soit saturé de troupes, il déplace ses corps d’armée à bon escient. Le général Lake reçoit l’ordre de serrer la colonne Humbert au plus près. Le colonel Crawford est chargé de harceler son arrière-garde. Au général Nugent revient le soin de lui barrer la route de l’Ulster. Cornwallis, quant à lui, progresse en couvrant la route de Dublin.

Se doutant que l’ennemi ne le laissera pas atteindre l’Ulster et fera tout pour le réduire à l’ouest du Shannon, Humbert modifie son plan initial. Parvenu à Monorhamilton, il bifurque à droite, en direction de Dublin. Ayant fait halte en arrière de Drumkeeran, village situé au nord-ouest du lac Allen, les sentinelles signalent l’arrivée d’un parlementaire. N’ayant pas jugé bon de le recevoir, Humbert envoie Sarrazin aux avant-postes ennemis où le colonel Crawford, sous prétexte de lui remettre deux officiers de santé, l’adjure de convaincre son chef de mettre bas les armes : « Vous nous avez battus plusieurs fois », dit-il, « vous avez fait de grandes marches en présence de notre armée, vous avez fait assez pour votre gloire ; et Lord Cornwallis qui vous rend justice vous traitera avec tous les honneurs dus à des braves comme vous, si vous voulez vous en remettre à sa foi. »

Le général Sarrazin remercie le colonel anglais et lui répond : « Monsieur, dites à Lord Cornwallis que nous n’avons point encore rempli la tâche que notre gouvernement nous a imposée ; que nous sommes jaloux de continuer de mériter son estime et de fixer les regards de l’Europe sur notre entreprise, ainsi que nous ne pouvons sans nous déshonorer accepter ses offres. » 13 Le soir même, la petite armée d’Irlande se remet en route, longe les rives du lac Allen et passe le Shannon à Ballintra. Mais les Anglais la talonnent de si près qu’Humbert doit précipiter ses canons par-dessus le pont de Ballintra que son arrière-garde n’a pas le temps de faire sauter. Dans la nuit du 7 septembre, Humbert fait une halte de quelques heures à Cloone. Épuisés par cette fuite en avant, officiers et soldats dorment littéralement debout.

Il ne leur reste qu’un maigre espoir : rallier les insurgés de Granard et foncer sur Dublin. Le 4 septembre 1798, les Irlandais unis du comté de Longford et de certains districts du Westmeath avaient pris les armes et convergé sur Granard. À proximité d’Edgeworthstown, ils avaient neutralisé un détachement de la yeomanry de Mastrim. Ayant eu vent de cette mobilisation, le commandant de la garnison de Granard s’était fait envoyer des renforts. Fortement retranchés, disposant d’une puissance de feu supérieure, les soldats anglais étaient parvenus au bout de cinq heures d’un combat opiniâtre, à briser l’offensive des insurgés qui s’étaient dispersés après avoir perdu beaucoup de monde et la plupart de leurs chefs. Les Irlandais unis du Westmeath, forts d’un millier environ, s’étaient emparé du Wilson’s Hospital où ils avaient trouvé des armes. Lord Longford s’était porté à leur rencontre à la tête d’un fort détachement de Yeomen, de Fencibles d’Argyll et de Highlanders soutenus par plusieurs pièces d’artillerie. À proximité de Bunbrusna, les insurgés avaient été fauchés par la mitraille et sabrés par la cavalerie. Quelques rescapés de ces deux soulèvements avortés rejoignirent la petite armée d’Humbert à Cloone. Un de leurs chefs, à la tête d’une poignée de paysans armés de piques, fit une forte impression : « Ce chef », écrit Fontaine, « était armé de pied en cap, couvert d’armes offensives et défensives, et ressemblait parfaitement aux preux chevaliers du XIIIe siècle. Il ne parlait que de combattre pour la bienheureuse Vierge Marie, dont il s’était déclaré champion. C’était un fou, brave à l’excès, et excellent pour enflammer le pays. » Sauf que le pays, recru de violence et d’exactions, n’en pouvait plus et ne se faisait plus guère d’illusion sur l’issue de cette course-poursuite.

Cornwallis, qui vient de passer le Shannon à Carrick avec plus de 20 000 hommes, a décidé que le moment était venu d’en finir. Pour désespérée que leur apparaisse leur situation, les Français ont encore du mordant. Un caisson de cartouches que des Irlandais, faute de chevaux, traînaient à bras, ayant été abandonné à la suite d’une charge meurtrière de la cavalerie anglaise, Humbert fait faire halte à la colonne, se porte sur les lieux à la tête de quatre compagnies et reprend le caisson dont le contenu est aussitôt distribué aux soldats. Le 8 septembre 1798, c’est l’hallali. À huit heures, le colonel Crawford attaque vigoureusement l’arrière-garde française que commande Sarrazin. Les circonstances dans lesquelles ce dernier est conduit à se rendre demeurent obscures et controversées. Encerclés par 30 000 soldats, pressés par l’armée du général du général Lake, les soldats d’Humbert sont attaqués de toutes parts dans la plaine de Ballinamuck. Grenadiers et soldats se mettent en ordre de bataille et flanqués de tirailleurs, marchent à l’ennemi. Mais ce n’est rien d’autre qu’un baroud d’honneur. Au bout d’une demi-heure, tout est fini. Les Français déplorent trente tués ; les Anglais en déclarent trois à peine. Pour ce qui est des Irlandais, il en va autrement. Un grand nombre ont lâché pied, mais trois cents tiennent bon.

En vérité, ce sont les Irlandais qui se battent avec d’autant plus d’acharnement qu’ils n’ont aucune illusion à se faire sur le sort qui les attend. Les généraux MacDonnell et Blake, et les canonniers Magee et Casy repoussent plusieurs assauts anglais avant d’être submergés. The Sun, journal anglais peu suspect de sympathie pour la cause des Irlandais unis, écrit peu après la bataille : « Les Français jetèrent leurs armes presque immédiatement, mais le courage des rebelles fut prodigieux : ils résistèrent avec l’obstination du désespoir. » Après la reddition d’Humbert, le carnage commence : 500 insurgés sont massacrés, sabrés par la cavalerie ou mitraillés dans les tourbières ; un millier parvint à s’enfuir. Les soldats français, au nombre de 844, sont infiniment mieux traités. Chaque officier anglais voulant son prisonnier, il n’y en eut pas pour tout le monde.

Tandis qu’Humbert et ses hommes étaient conduits sous bonne escorte à Dublin avant d’être transférés en Angleterre pour être échangés contre des soldats et officiers anglais retenus prisonniers en France, la guerre continue dans l’ouest. Ce sont les Irlandais dont on brocardait la lâcheté au feu qui livrent les derniers combats avec la certitude de n’être pas épargnés, à l’inverse des Français. C’est peu dire qu’on ne leur a pas assez rendu justice. L’évêque Stock notait avec surprise que loin d’être abattus par la défaite de Ballinamuck, les insurgés semblaient y avoir puisé un surcroît d’énergie. Le 12 septembre 1798, un parti de rebelles commandés par le capitaine Henry O’Kane essaya en vain de reprendre Castlebar. Un autre n’hésita pas à attaquer Lord Portarlington qui descendait de Sligo à la tête d’un millier d’hommes pour participer à l’encerclement de Killala. À proximité de Scurmore, un autre engagement eut lieu entre les troupes de Lord Portarlington et un bataillon rebelle armé de piques aux ordres du capitaine Truc, du colonel Patrick Barrett et du capitaine Henry O’Kane qui avaient évacué Ballina. Le dimanche 23 septembre 1798, les quatre officiers français et les quelque 800 Irlandais qui s’étaient retranchés dans Killala opposèrent une vive résistance aux 3 000 hommes de troupe lancés à l’assaut de la bourgade par le général Trench. Lorsqu’elle fut prise, 300 rebelles furent massacrés sans autre forme de procès. Pendant une semaine, les cours martiales siègèrent sans désemparer, envoyant au gibet un grand nombre d’insurgés, tandis que les troupes ravageaient la campagne avoisinante, massacrant les paysans, détruisant les récoltes, brûlant les chaumières, rasant les hameaux avec une fureur destructrice qui n’avait rien à envier à celle des colonnes infernales de Turreau en Vendée.

Elles n’avaient même pas l’excuse d’user de rétorsion. Humbert avait suivi au pied de la lettre les instructions du Directoire lui enjoignant de veiller au respect de la propriété et de ne tolérer aucune vengeance ou représailles. La proclamation qu’il fit distribuer à Killala, sitôt débarqué, stipulait : « Nous vous garantissons le plus solennel respect pour vos propriétés, vos lois et votre religion. Soyez libres ; soyez les maîtres de votre pays. Nous ne cherchons pas d’autre conquête que celle de votre liberté, pas d’autre triomphe que le vôtre. » L’évêque Stock le crédite d’avoir protégé les biens et les personnes des loyalistes protestants pendant toute la durée de la campagne d’Irlande. Son récit est formel : « Ce serait un acte de grande injustice à l’égard de l’excellente discipline constamment observée par les envahisseurs tant qu’ils résidèrent dans notre ville, de ne pas remarquer que, malgré toutes les tentations de pillage que l’occasion et l’abondance des objets de valeur présentaient à leur convoitise, pas un seul de ces objets ne fut dérobé. » 16 Il signale néanmoins quelques exceptions à la règle communément observée : pillage de la maison du capitaine Kirkwood, magistrat de Killala, qui avait commis l’imprudence de s’enfuir alors qu’il avait été libéré sur parole ; sac de Deal Castle, manoir de Lord Tirawly, de Castlereagh, demeure de la famille Knox, ainsi que de Castle Lacken appartenant à Sir John Palmer . Ce furent des exceptions.

Les insurgés qui rallièrent les Français résistèrent pareillement à la tentation de se venger de leurs maîtres ou de s’approprier leurs biens. « C’est une circonstance digne d’être notés », écrit encore l’évêque de Killala, « que pendant tout le temps de cette commotion civile, les rebelles du Connaught ne firent pas couler une seule goutte de sang ailleurs que sur le champ de bataille. Il est vrai que l’exemple et l’influence des Français fut pour beaucoup dans la prévention de toute espèce d’excès sanguinaire. » On ne peut hélas en dire autant des loyalistes et de l’armée royale qui tuèrent et pillèrent bien après que tout danger eût été définitivement écarté. « Les soldats de Sa Majesté étaient incomparablement supérieurs aux traîtres irlandais en fait de dextérité à voler », note l’évêque Stock .Lord Cornwallis devait écrire quelques années plus tard : « En vérité il n’y a pas aujourd’hui un seul catholique de quelque notabilité dont l’existence ne soit pas en danger. » Cette justice sommaire et maladroite, note Maxwell, eut pour conséquence que les montagnes du Mayo se peuplèrent d’hommes désespérés qui vécurent en hors la loi pendant de longues années avant que le calme ne soit rétabli ;

Les renforts qu’Humbert attendait en vain arrivent trop tard. Le 17 septembre 1798, la corvette Anacréon rebrousse chemin en apprenant la défaite des Français. Le 11 octobre, la division Bompard est défaite par la Royal Navy dans la baie de Donegal. Le 27 octobre, le capitaine Savary, qui avait débarqué Humbert à la pointe de Kilcummin, se présente en baie de Killala avec trois frégates, une corvette et 2 000 hommes de troupe qu’il parvient à ramener en France tant bien que mal. C’en est fini des tentatives de descente française en Irlande. N’eût-il pas été préférable de concentrer des moyens sur ce théâtre d’opération au lieu d’aller s’enliser dans les sables d’Égypte ? Dans son Histoire de l’Armée britannique, Sir John Fortescue n’hésite pas à répondre par l’affirmative : « Un Français véritablement patriote n’aurait jamais dû détourner son regard de l’Irlande, où cinq milles hommes seulement, débarqués au moment opportun, auraient été infiniment plus dangereux pour l’Angleterre que trente mille en Egypte. »

Si l’on en croit Las Cases, le doute semble avoir effleuré Napoléon à Sainte-Hélène : « Si au lieu de l’expédition d’Egypte, j’eusse fait celle d’Irlande ; si de légers dérangements n’avaient mis obstacle à mon entreprise de Boulogne, que pourrait être l’Angleterre aujourd’hui ? Que serait le continent, le monde politique ? » Laissons au Commander Stuart Jones de la Royal Navy le soin de conclure : « L’aventure d’Humbert n’était pas aussi désespérée qu’il peut paraître de prime abord. Que Cornwallis nourrissait des craintes que l’ennemi put atteindre Dublin est attesté par une lettre qu’il écrivit à Castlereagh de French Park deux jours avant Ballinamuck… Le général Sarrazin rapporte qu’à Dublin, Castlereagh lui aurait dit que l’affaire de Castlebar avait fait trembler trois royaumes. En Angleterre, la défaite de Lake fut comparée à celle de Burgoyne à Saratoga. La prudence excessive de Cornwallis n’était-elle point dictée par le souci de ne pas essuyer un nouveau Yorktown ? Si Humbert avait été convenablement soutenu par Hardy et Kilmaine, qui sait ce qui aurait pu se passer ? Ce qu’a fait Humbert avec des forces minuscules dans un pays où cent mille hommes étaient disponibles contre lui est simplement stupéfiant et ne semble pas avoir reçu de la part de l’histoire l’appréciation flatteuse qui s’imposait. »

Source : http://rha.revues.org/index4463.html

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Published by Pierre Joannon - dans Irlande
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