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4 décembre 2013 3 04 /12 /décembre /2013 16:53

MP : merci mon Frère, je vous ai toujours considéré comme mon plus brillant élève, même si parfois vous avez douté de l’efficacité de mes opérations. Vous avez créé un Régime maçonnique exceptionnel et je suis très fier d’avoir pu y contribuer.. 

ALS : venant de Dom Martines, le compliment est de taille ! Finalement Dom Martines, vos enseignements auront profités de manières différentes à Louis Claude de Saint Martin et à Jean-Baptiste Willermoz, pouvez-vous nous livrer un peu de vos secrets ? 

MP : après ma mort d’autres s’en sont chargés. Mon « Traité de la Réintégration à été plusieurs fois publié. J’y développe l’idée que : Tout est parti de Dieu et tout doit y revenir. L'homme a donc subi une chute allant au-delà du plan prévu par Dieu pour l'incarnation de l'esprit dans la matière. S'étant séparé en conscience de son créateur, il fut rejeté de son Sein et s'est retrouvé emprisonné dans la matière. " Avant le temps, Dieu émana des êtres spirituels, pour sa propre gloire, dans son immensité divine... Ils étaient donc libres et distincts du Créateur et l'on ne peut leur refuser le libre arbitre avec lequel ils ont été émanés sans détruire en eux la faculté, la propriété, la vertu spirituelle et personnelle qui leur étaient nécessaire pour opérer avec précision dans les bornes où ils devaient exercer leur puissance... Comment ces êtres spirituels pouvaient-ils condamner l'éternité divine ? C'est en voulant donner à l'Eternel une émanation égale à la leur, ne regardant le Créateur que comme un être semblable à eux, et qu'en conséquence il devait naître d'eux des créatures spirituelles qui dépendraient immédiatement d'eux-mêmes, ainsi qu'ils dépendaient de celui qui les avait émanés. Voilà ce que nous appelons le principe du mal spirituel, étant certain que toute mauvaise volonté conçue par l'esprit est toujours criminelle devant le Créateur, quand bien même l'esprit ne la réaliserait pas en action effective. C'est en punition de cette simple volonté criminelle que les esprits ont été précipités par la seule puissance du Créateur dans des lieux de sujétion, de privation et de misère impure et contraire à leur être spirituel qui était pur et simple par leur émanation... A peine ces démons ou esprits pervers eurent conçu d'opérer leur volonté d'émanation semblable à celle qu'avait opérée le Créateur, qu'ils furent précipités dans des lieux de ténèbres pour une durée immense de temps, par la volonté immuable du Créateur. Cette chute et ce châtiment nous prouvent que le Créateur ne saurait ignorer la pensée et la volonté de sa créature ; cette pensée et cette volonté, bonnes ou mauvaises, vont se faire entendre directement au Créateur qui les reçoit ou les rejette. On aurait donc tort de dire que le mal vient du Créateur, sous prétexte que tout émane de lui. Du Créateur est sorti tout être spirituel, bon, saint et parfait : aucun mal n'est et ne peut être émané de lui. Mais que l'on demande d'où est donc émané le mal ? Je dirai que le mal est enfanté par l'esprit et non créé...Le monde matériel est lui-même un monde d'exil et de châtiment, créé tout spécialement pour servir de prison à ceux parmi les premiers êtres émanés de la Divinité qui, par leur propre volonté et sous l'impulsion de l'orgueil, ont voulu agir de façon séparative et autonome. C'est pourquoi la matière est comme le nomment les Hindous, "Maya", une illusion. L'homme lui-même vient en second dans cette création, après la chute des anges devenus démons. Ce sont eux qui ont commencé la chute. L'homme primordial collectif que la Kabbale nomme "Adam Kadmon", fut créé avec pour mission de régner sur le monde matériel, afin de le restaurer dans l'unité première. La "prévarication" de l'homme est une répétition de celle des esprits pervers. Adam, étant la dernière des créatures, régnait sur les anges et sa place était privilégiée dans la création. Il était créé dans une forme glorieuse, c'est là le véritable Paradis Terrestre. Or, appelé à être le Créateur d'une postérité de Dieu dans la forme glorieuse égale à lui-même, Adam voulut créer par sa propre volonté et donna, ainsi, naissance à une postérité impure précipitée dans la matière. "Adam, rempli d'orgueil, traça six circonférences en similitude de celles du Créateur, c'est-à-dire qu'il opéra les six actes de pensées spirituelles qu'il avait en son pouvoir pour coopérer à sa volonté de créateur. Il exécuta physiquement et en présence de l'esprit séducteur sa criminelle opération." Et telle fut la conséquence de son acte criminel : C'est alors que l'homme fut chassé de son corps glorieux pour habiter le monde matériel au milieu des animaux, car c'est de cette terre qu'il avait sorti l'objet de sa prévarication. Si Adam avait eu la mauvaise volonté d'agir contre le Créateur, par contre, la pensée lui avait été suggérée par les "Esprits Pervers". Il n'est donc pas responsable de cette pensée mauvaise. C'est la volonté qui soumet l'être, soit à la pensée mauvaise démoniaque, soit à la pensée bonne des créatures angéliques. Il y a donc un intellect mauvais et un intellect bon, le premier est conséquence de la chute et le second vient de Dieu. La communication directe entre Dieu et l'humanité est coupée depuis la chute. L'intellect est dans une aberration qui l'enchaîne aux sens physiques et la conséquence en est l'idolâtrie du fait scientifique et la philosophie du siècle des Lumières. Après cette chute et cette malédiction divine, Adam parvint à obtenir le pardon divin et sa création, quoique matérielle, fut à nouveau considérée. Il confessa son crime avec un sincère repentir et fut donc en partie réuni dans ses premières vertus et puissance, conformes aux lois de la réconciliation. postérité maudite et déchue. L’Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l’Univers que j’ai fondé en 1754 et qui subsiste encore à votre époque comporte 8 grades en plus des 3 grades traditionnels de la Franc-Maçonnerie. Ces grades sont : 

  • Maître Parfait Elu
  • Apprenti Elu Coën
  • Compagnon Elu Coën
  • Maître Elu Coën
  • Grand Maître Coën
  • Grand Elu de Zorobabel
  • Commandeur d’Orient
  • Réau-Croix 

Les Réau-Croix pratiquent la théurgie Quel est donc cette mystérieuse science ?

Pour vous en donner un aperçu, je vais vous livrer un extrait des instructions que mes disciples devaient absolument suivre avant les opérations d’équinoxe :  

Les R+ qui seront mariés observeront de ne point user de leur femme trois jours avant d’ouvrir leurs travaux d’opérations ; ils s’en priveront également pendant les sept jours que leurs cercles resteront ouverts, sans quoi ils seraient réputés impurs et n’opéreraient en  conséquence que confusion démoniaque ; ils ne pourront encore en user que vingt-quatre heures après leur septième opération, ce délai étant consacré pour l’action de grâce que les R+ doivent rendre à l’Eternel en faveur du fruit qu’ils auront tiré de leurs opérations.

Les R+ commenceront à réciter les sept psaumes de la pénitence les trois premiers jours d’abstinence de leur femme ; ils les diront deux heures avant minuit suivant l’usage prescrit verbalement et ils continueront ainsi jusqu’au dernier jour de l’action de grâces.

Si les R+ opérants virtuellement dans les cercles des Gd. Sns. ou de leurs substituts ont reçu ordre exprès de recevoir un ou plusieurs apprentis R+ dans le cours de leurs opérations d’équinoxe, ils auront soin de rassembler les sujets qui leur sont assignés pendant les trois jours de préparation et de les instruire sur le grade qu’ils vont recevoir. Ils commenceront de les ordonner pour le petit office du St. Esprit qu’ils doivent dire pendant le cours de leur vie temporelle aussitôt qu’ils sont levés. Ils les instruiront aussi qu’ils doivent réciter un des sept psaumes de la pénitence tous les soirs avant de se mettre au lit ; lesdites prières seront faites la face tournée vers l’orient pour un temps immémorial.

Les R+ ne feront qu’un seul repas par jour pendant les sept jours de leurs opérations ; ce repas se bornera au dîner seulement et ne devant plus rien manger de vingt-quatre heures, ce qui fait le jeûne parfait qu’ils sont obligés d’observer sous peine de prévarication et d’interdiction desdites opérations.

Si cependant quelque R+ ne pouvait pas soutenir la rigueur de ce jeûne il lui sera permis de boire de l’eau dans le cours de la journée et de faire une petite collation après l’opération, ce qui se terminera à un quart de livre de pain, un morceau de fromage, ou autre chose sèche. Toute viande que ce soit lui est interdite, il peut manger un poisson frit ou rôti sur le gril, mais il ne le mangera que froid et sa grosseur en sera que du poids de quatre onces, ne pouvant sous tel prétexte que ce soit manger à cette collation plus de huit onces pesant. S’il arrivait que quel qu’apprenti R+ ou quelque Me. R+ ne peut soutenir absolument le jeûne, on ne s’exposera à aucun travail dans lesdits cercles et on ne lui fera faire aucune invocation ; les chefs opérants se contenteront de les mettre comme témoins oculaires à leurs opérations, sa place sera d’être seul dans l’angle de retraite qui est vers le nord, mais le plus souvent il sera mis en arrière du cercle vautour qui est au sud-est et c’est là leur place ordinaire ; il sera cependant tenu aux mêmes exercices spirituels et à la même discipline que les R+ qui opèrent.                       

Les R+ feront leurs opérations d’équinoxe dès le premier jour du renouveau de la lune du mois de mars et les termineront la septième à une heure après minuit. + Ils observeront de faire un journal exact de tout ce qu’ils auront pris pendant le cours de leurs opérations pour s’en servir aux équinoxes du mois de septembre suivant. Ils traceront les caractères et hiéroglyphes, qu’ils auront reçu de leurs travaux, dans leurs cercles d’opération à venir et sortiront au fur et à mesure autant de figures qu’ils auront reçues des Gr.Surveillants. du centre de leurs cercles pour y placer celles qui leur auront été données par la chose même.

C’est pour lors que les Mes R+ pourront montrer à leurs disciples leurs véritables travaux et les instruire à cet égard selon qu’ils le jugeront à propos.  

JBW : Nos cérémonies étaient très complexes et le Réau croix se devait de bien s’y préparer . 

MP : je peux vous en donner un exemple 

ALS : je pense que cela intéressera tous nos Frères 

MP : prenons par exemple la cérémonie pour la consécration des angles du Temple : 

Les chefs opérants doivent commencer par consacrer l’angle d’Ouest ; ils s’y présenteront à trois pas de distance tenant les deux bras étendus en avant dudit angle et les deux mains ouvertes en équerre comme si l’on voulait repousser quelque chose qui viendrait à nous ; ils avanceront ensuite dans l’angle en faisant trois pas en avant et trois pas en arrière.

Les pas en arrière seront moins ouverts que les trois pas en avant afin que lesdits opérants puissent être à portée de faire leur prosternation dans ledit angle et qu’ils puissent avoir la moitié supérieure du corps au dessus du quart de cercle qui marque l’espace que ledit triangle doit avoir. (Cet espace n’est fermé que pour donner la facilité de tracer les mots divins et les noms spirituels, de même que pour contenir la moitié de la personne du chef opérant. Ce quart de cercle aura pour le moins trois pieds de distance de l’angle susdit). Le chef opérant étant à genou au bord dudit quart de cercle, élèvera ses deux mains ouvertes en équerre vers le ciel, il se renversera ensuite la face prosternée contre terre dans le dit angle et dans cette position, il fera la consécration.

S’il arrivait que l’opération tardât à recevoir quelque fruit du travail au gré de l’opérant, on pourra répéter une ou deux fois l’invocation particulière du jour pendant le temps de la contemplation, afin de dissiper par là tous les inconvénients qui contribuent au retard des apparitions des choses qu’on demande. La répétition de l’invocation particulière ne peut être faite que par le chef opérant à haute ou basse voix.

Les chefs opérants feront la même cérémonie pour consacrer les trois autres angles, ils observeront de ne point faire deux commandements aux sujets qu’ils réclament, ni de leur donner deux actions à la fois sous peine de confusion. On ne peut aussi dans les opérations journalières d’équinoxe mettre en action deux jours de suite les sujets que l’on a réclamé une fois sous la même peine et de privation d’opération bonne, car en pareil cas on en aurait plutôt une mauvaise. 

LCSM : et ce n’est qu’un petit aperçu des enseignements et des exigences de notre Maître. 

ALS : dans le fonds, vos doctrines reposent toute sur le même fondement : la prévarication de l’Homme et sa réintégration ! 

JBW : sur le fonds oui, mais pas sur les moyens pour la réussir. 

ALS c'est-à-dire? 

JBW : notre Maître Dom Martines prône l’aide d’esprits bienveillants pour nous guider, esprits qui se manifestent au cours des opérations, Louis Claude privilégie, la voie du cœur et la prière et quant à moi je pense que cette quête est collective et passe par l’initiation maçonnique.. 

ALS : et pourtant Dom Martines, vous étiez maçon ? 

MP : j’ai créé un Ordre dont la base était certes maçonnique mais dont le sommet allait bien au-delà. Mes connaissances viennent d’un Ordre Supérieur composé de sept guides suprêmes et je n’étais que l’un deux. 

ALS : Mon BAF Louis Claude, pourquoi avoir abandonné la Franc-Maçonnerie ? 

LCSM : je n’y ai pas trouvé ce que j’y cherchais. 

ALS : c'est-à-dire? 

LCSM : une spiritualité profonde basée sur la libre recherche, le silence et le recueillement. 

ALS : et pourtant vous avez été Réau- Croix ?  

LCSM : les  travaux pratiques  tenaient une trop grande place dans l’enseignement de Dom Martines. L’évocation de la Chose, se manifestant et les " passes prenaient trop de place dans nos cérémonies. Faut-il, tant d'opérations pour prier Dieu !

Je n’ai jamais douté du bien fondé et de la Force de l’enseignement de Dom Martines, contrairement à Jean-Baptiste.. 

JBW : le doute est le début de la croyance... 

MP : pas toujours, souvenez-vous de ce que vous écrivais en 1772 de Bordeaux avant mon départ : Je prends beaucoup de part à votre mortification d'avoir eu aussi peu de succès. J'étais provenu par mon travail que si vous aviez eu dans le votre quelque satisfaction, cela n'était pas considérable ; mais j'ai cependant reconnu quelque Chose pour vous que voici.

 Je ne peux douter même que ceci n'est passé en tout ou en partie chez vous quoique vous n'en ayez rien vu. Si vous en eussiez pu fixer le moindre trait, ou seulement l'apercevoir dans la promptitude de la passe, c'eut été pour vous un guide qui vous eut servi à découvrir le reste, car ce ne sera jamais que par vous-même, et par votre propre intelligence que vous parviendrez à vous instruire et à vous former soit dans le travail soit dans l'interprétation. Il ne faut pas néanmoins vous alarmer de ce que l'on est si rigoureux et si intraitable pour vous ; cela doit au contraire redoubler votre courage et votre confiance, dans la certitude que votre temps et votre bonheur ne peuvent manquer d'arriver si vous le voulez, car enfin l'homme est leur Maître. Je suis bien persuadé de votre exactitude dans tous les procédés qui vous auront été prescrits. Mais pour votre satisfaction si vous voulez m'en faire le détail, j'observerai avec toute mon attention s'il ne s'y était pas glissé quelque Chose de défectueux. Les autres Réau-Croix ne m'ont encore rien communiqué de leurs travaux. Lorsqu'ils l'auront fait, je vous en ferai part avec plaisir. Adieu Très. Puissant. Maître. usez toujours de la résignation où vous me paraissez être, et attendez toujours tout de celui qui accorde tout. Tous nos frères vous saluent et principalement le frère de Saint-Martin qui vous remercie de votre bon souvenir. Que l'Eternel veille sur vous pour un temps immémorial. Amen. 

JBW : je m’en souviens et j’ai finalement du renoncer à m’instruire préférant bâtir mon Régime. 

MP : je suis hélas mort trop tôt et trop loin, pour vous convaincre de continuer. 

ALS : savez-vous ce que sont devenus vos systèmes ? 

MP : après mon départ, j’ai nommé un successeur Armand Caignet de Lestère. . Malheureusement nos temples se sont fermés les uns après les autres. On me dit que l’Ordre des Elus Coëns a repris force et vigueur, je m’en réjouis. 

JBW : après ma mort, le Régime Ecossais Rectifié a périclité pour disparaître totalement de France en 1883.

Heureusement le Grand Prieuré d’Helvétie continua de le pratiquer et en 1913 grâce à la remise en vigueur d’un traité que j’avais signé en 1776 avec le Grand Orient de France et à l’intervention des suisses puis des anglais , le RER servit à créer une obédience régulière en France la GLNF. Le Rite a donc survécu et je m’en réjouis.  

LCSM : je n’avais pas créé de système de mon vivant, c’était contraire à mes principes.

En 1887, le Frère Gérard d’Encausse à fondé l’Ordre Martiniste pour perpétuer ce qu’il a appelle l’initiation dite de Saint Martin, Ordre qui existe toujours à votre époque sous diverses appellations. 

ALS : finalement que vous reste-t-il des ces années ? 

JBW : la certitude d’avoir créé grâce aux enseignements de Dom Martines un Système maçonnique ordonné et spirituel. La rencontre avec des Frères exigeants et passionnés tels que Louis Claude. 

LCSM : la rencontre avec Dom Martines qui a bouleversé ma vie. La sensation de vivre des évènements importants pour l’Histoire et pour la Franc-Maçonnerie et enfin la conviction que la prière est avant tout un acte individuel. 

MP : la satisfaction d’avoir de tels élèves. La certitude que l’Homme  peut parvenir a sa réintégration s’il s’astreint à une discipline collective spirituelle forte et enfin la gratitude envers le Grand Architecte pour tous ses bienfaits. 

ALS : c’est le mot de la fin, merci mes Frères .

 

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15 octobre 2013 2 15 /10 /octobre /2013 05:15

En créant mon propre blog, il y a quelques semaines à peine, je ne présumais pas dans quelle aventure j’allais m’engager ! Je croyais naïvement qu’il me suffirait de placer un « post » de temps en temps, au gré de mes recherches et de mes réflexions, pour les partager simplement. J’ignorais que des messages me parviendraient, nombreux, commentant mes posts, le plus souvent de manière sympathique, et surtout me demandant d’aborder d’autres sujets, de préciser des points, de répondre à des questions : c’est désormais un travail quotidien… L’arrivée de ce blog a été saluée par Jiri Pragman comme « un nouveau blog d’auteur ». Je suppose qu’il voulait dire qu’à la différence de quelques autres, sur lesquels on publie des informations ou des documents d’intérêt général pour les francs-maçons, on n’y trouverait pas ces discussions effrayantes au cours desquelles, à l’abri des pseudos changeants – mais souvent transparents –, des maçons (?) s’invectivent, dénoncent et, disons-le clairement, insultent et injurient en tout impunité qui ils veulent, prêtant à qui leur déplait les plus sombres intentions et les plus noirs desseins. Je n’ai pas échappé à ce sort et l’actualité agitée de la franc-maçonnerie française, depuis quelques semaines, y a évidemment beaucoup contribué. Je veux simplement dire que ce n’est pas ce qui m’intéresse dans la franc-maçonnerie, laquelle occupe une bonne partie de ma vie depuis plus de trente ans. Je persiste à y voir, sans obliger quiconque à partager mon point de vue, une voie exclusivement initiatique, spirituelle, traditionnelle, d’amélioration de soi-même, de travail en commun avec des Frères et Sœurs unis, au-delà de leurs différences, par un véritable amour fraternel. Ces querelles violentes, ces discours haineux, ces messages vengeurs m’affligent profondément et je n’emprunterai évidemment jamais la même voie. C’est pourquoi j’ai, dès l’origine coupé les commentaires sur ce blog – car les pollueurs, qui sont très mobiles, s’y seraient évidemment rués – et c’est aussi ce qui explique que les messages que je reçois – parce qu’ils ne sont pas publics ! – (bouton « Me contacter ») sont pacifiques, intéressants et utiles. Toutefois, avant de retourner à mes « chères études », celles dont je propose le résultat provisoire à mes lecteurs dans les colonnes de ce blog, je voudrais lever quelques équivoques que les Torquemada du web ont récemment suscitées. Je ne dis pas que cela soit très passionnant, mais il m’a paru nécessaire de préciser quelques détails pour ne plus en reparler.

Suis-je un ennemi de la Confédération ?

Je suis avant tout favorable à ce que chacun, en maçonnerie comme ailleurs, puisse faire librement ses choix et suivre la voie qui lui plait. Si une ou plusieurs Obédiences veulent se confédérer, je ne vois pas, dans l’absolu, au nom de quoi on les critiquerait. Cela n’appelle même aucun commentaire. Toutefois, le cas de l’Appel de Bâle est bien différent… Alors que la Confédération – que l’Appel de Bâle ne prévoyait nullement – est aujourd’hui en cale sèche et peine à sortir du néant, on cherche à faire croire que son objet n’est pas (ou plus ?) d’obtenir la reconnaissance par Londres. Je veux simplement rappeler que c’est pourtant le seul objet de l’Appel de Bâle qui y fait expressément référence et n’assigne à son initiative que cet unique but ! Lorsque, dans un élan impressionnant, le Convent de la GLDF a adopté le principe de répondre positivement à cet Appel (97%), j’ai même entendu un certain nombre de Frères me dire, absolument ravis : « Alors ça y est, nous sommes reconnus ! »… Puis il a fallu se réveiller. La GLDF a groupé autour d’elles quelques Obédiences qui pouvaient accepter les Basic Principles anglais (clairement évoqués dans l’Appel de Bâle) afin de se joindre à elle. Je sais de quoi je parle – à la différence de certains commentateurs –, car j’étais du nombre ! Je puis donc certifier que les rencontres avec des représentants qualifiés du groupe de l’Appel de Bâle portaient clairement sur le calendrier de cette reconnaissance : en quelques mois, la Confédération bouclée, reconnaissance par les cinq Grandes Loges européennes puis, dans la foulée, dès la fin 2013 (!), présentation par ces dernières du dossier de reconnaissance de la Confédération par la GLUA, à l’horizon 2014 ! La GLUA, non impliquée dans la négociation, était elle-même régulièrement tenue informée de l’avancement des choses – ce que son Grand Chancelier, dans une déclaration récente, a fini par reconnaitre. Nul ne peut sérieusement et honnêtement dire le contraire. Sauf qu’il y a eu des obstacles. En particulier, et la LNF l’a vu immédiatement, la question des intervisites : on nous avait dit – et personnellement je n’y croyais pas vraiment –, que nous pourrions être reconnus « en restant comme nous étions » : en clair, en conservant nos relations extérieures (GODF, DH, GLFF, etc.). Il a fallu rapidement déchanter, et cela ne m’a pas du tout surpris. Un entretien avec un représentant de haut rang de la Grande Loge régulière de Belgique m’a permis de vérifier que la rupture totale avec les autres Obédiences – du reste explicitement indiquée dans l’Appel de Bâle – était une condition non négociable… Certes, si la LNF a quitté la table, c’est aussi parce que, par un hasard malheureux, au moment où elle s’apprêtait à annoncer son retrait pour les raisons que je viens d’indiquer, un incident s’est produit à propos d’une question historique : j’ai publié un article dans une revue de vulgarisation (Historia), stipulant notamment que la Grande Loge de France n’avait pas été créée en 1728 ou 1738, que l’actuelle n’en dérivait pas, et que la première – celle du XVIIIème siècle – avait finalement fusionné en 1799 avec le GODF. Je le maintiens, car c’est une vérité d’évidence que connaissent tous les historiens. Le Conseil Fédéral de la GLDF et son Grand Maître en ont pris ombrage et ont porté la censure contre moi…en oubliant que j’étais aussi l’un des négociateurs de la Confédération ! J’ai donc aussitôt proposé à la LNF de me démettre de cette fonction. La LNF, unanime, a préféré partir. Mais, une fois encore, les motifs de fond étaient plus sérieux. Il n’est pas difficile, en lisant les blogs, de constater que depuis un an, cette affaire confédérale empoisonne les relations maçonniques françaises. Pourquoi ? Simplement parce que cela dure trop longtemps et ne se déroule pas selon le plan prévu. Tout devait être bouclé avant la fin 2013 : on en est loin, très loin… Que s’est-il passé ? Les deux protagonistes, la GLDF et la GL-AMF, ne sont tout simplement pas d’accord entre eux : la seconde a toujours affirmé que son but était de redevenir régulière (au sens anglais), la première « découvre » que le prix à payer – notamment en matière de relations interobédientelles – est peut-être trop élevé. Je crois que le Grand Maître de la GLDF, en refusant publiquement à plusieurs reprises l’idée d’une rupture – ce qui est évidemment en totale contradiction avec l’Appel de Bâle – exprime son souhait de préserver l’unité de la Grande Loge, et c’est parfaitement normal. Sauf que cette situation ne peut perdurer et que l’irritation qui gagne les esprits, et les conduit à des réactions agressives et à des discours publics parfois stupéfiants, est le symptôme d’un réel malaise. Mon tort aurait-il été de le souligner et d’en dire clairement les raisons ? Pourtant, ne gagnerions-nous pas tous à dire haut et fort la vérité toute simple ?...

Y a-t-il une stratégie derrière Les promesses de l’aube ?

Le petit livre que j’ai co-signé avec Alain Bauer et Michel Barat, proposait une analyse historiquement fondée de la situation actuelle. Il ne suffit pas de s’offusquer devant l’expression « Guerre des obédiences », c’est pourtant bien la réalité actuelle. Car, en rencontrant la difficulté que j’ai évoquée plus haut, on a subtilement tenté de changer le propos de la Confédération : ce serait désormais une simple réunion d’Obédiences spiritualistes… Soit, mais faut-il nécessairement se fédérer et fermer ses portes aux autres pour cultiver sa spécificité ? La LNF par exemple, depuis près de 50 ans, pratique une maçonnerie qu’elle qualifie elle-même, dans sa Charte, de « nature religieuse » – oui, vous avez bien lu ! Elle ne s’intéresse ni au « sociétal », ni aux questions politiques ou économiques. Mais elle a toujours accueilli dans ses loges, et accueillera toujours, tous les membres des Obédiences qui lui font l’amitié de venir la visiter, sans rien leur demander, sans leur faire signer ni même lire quoi que ce soit, simplement pour partager avec eux, le temps d’une tenue et sans engagement de leur part, une vision de la maçonnerie qui n’est peut-être pas la leur. Je pourrais également citer le cas de la GLTSO qui me parait dans un état d’esprit à peu près identique, sans parler du Grand Prieuré des Gaules et de quelques autres de taille plus modeste. Toujours est-il que si la reconnaissance anglaise s’éloigne, reste alors pour la Confédération le seul destin d’un club d’Obédiences qui ne parlent pas aux autres. Beau résultat…mais, après tout, pourquoi pas ? Alain Bauer, qui est mon ami, instrumentalise-t-il tout cela, comme un petit diable ? Libre à chacun de le croire, mais le sens de notre écriture commune – sur certains sujets, et pas sur tous ! – est pourtant très différent. Nous n’avons pas, lui et moi, les mêmes conceptions maçonniques, loin s’en faut, mais nous essayons simplement de montrer que, comme le recommandait Anderson dans le Titre Premier des Constitutions de 1723, des « personnes qui n’auraient pu que demeurer perpétuellement étrangères » peuvent aussi travailler ensemble et constituer ainsi le « centre de l’union ». Est-ce donc si étonnant et si scandaleux ?

La GL-AMF a-t-elle été rejetée du Salon maçonnique du livre de Paris ?

Juste un mot sur l’un des ultimes éclats de cette situation électrique, transformé en déflagration majeure par la vertu d’un célèbre blog… Le Salon maçonnique du livre, organisé par l’IMF dans les locaux de la GLDF depuis dix ans, fut en 2003 une initiative de La Maçonnerie Française, depuis lors disparue corps et biens : elle reposait sur l’idée que des Obédiences différentes peuvent travailler ensemble sans se quereller ni s’enfermer. Une idée idiote, en effet… Depuis l’origine, la GLNF n’ayant pas fait partie de ce mouvement, n’a jamais participé en tant que telle à ce Salon. Toutefois, par esprit d’ouverture, nous avons admis une revue, Villard de Honnecourt – qui se trouve appartenir à la GLNF. Par hasard, le représentant de cette revue est devenu, entre deux salons, membre de la GL-AMF qu’il a naturellement et honnêtement pensé pouvoir représenter. Mais la GL-AMF – que personnellement je respecte pour sa cohérence et sa clarté – est, si je puis dire, dans la même catégorie que la GLNF : elle ne reçoit que les « réguliers » – ce qui n’est pas (encore) le cas de la GLDF, d’ailleurs. Le Comité d’organisation, en mon absence du reste, a donc appliqué la même règle qu’à la GLNF. J’ajoute que cette année, évidemment, Villard de Honnecourt est absent, ce dont personne ne semble s’émouvoir ! Je pense que l’on peut discuter de tout et qu’il ne faut pas insulter l’avenir. J’ai exposé cette situation au Grand Maître de la GL-AMF, un homme affable et raisonnable avec qui j’entretiens des relations courtoises et confiantes, et il l’a bien compris. Lorsque les esprits seront apaisés – si les incendiaires patentés du web cessent leurs méfaits – nous pourrons trouver, j’en suis en tout cas partisan, une solution honorable, équitable et décente. Point final sur cette « tempête dans un dé à coudre »…

Et maintenant ?

Je voudrais conclure ce « Blog à part » sur deux sujets :

1. Je me permets de dire qu’il me parait nécessaire, pour le bien commun de la franc-maçonnerie, que les équivoques de la Confédération soient rapidement levées, afin que le calme revienne dans les esprits. De quel droit ? Simplement du droit que possède tout franc-maçon sincère de souhaiter que la franc-maçonnerie soit sereine… Il serait simple de demander aux Députés du Convent de la GLDF de trancher : rupture ou pas rupture. J’ai mentionné dans un post la fourchette de 70 à 90% de votes éventuellement favorables. On m’a reproché cette mention, voire cette affabulation. Pourtant je la tiens, je le répète, de sources internes sérieuses et recoupées. Mais je l’ai présentée au conditionnel, en précisant qu’on ne savait plus très bien qui disait vrai à la GLDF, tant les discours y sont contradictoires. Et cette fourchette ne concernerait que les Députés (qui ont bien voté successivement à 97% et 90% pour l’Appel de Bâle, qui prévoit explicitement la rupture des relations interobédientielles « irrégulières », et pour la Confédération !) mais cela n’engage pas les Frères des Loges : la proportion serait-elle la même parmi eux ? Je l’ignore évidemment. La GLDF, comme l’ont envisagé froidement certains, ne devrait-elle pas passer par une scission ? Cela n’expliquerait-il pas, et c’est tout à son honneur, la prudence de loup de son Grand Maître actuel ? Il est clair que 2014 sera l’année de tous les dangers pour la GLDF – car la GL-AMF, quant à elle, est apparemment toujours droit dans ses bottes, sur sa ligne fondatrice – mais nous devons tous souhaiter que des Frères, souverainement, fassent leur choix, prennent le chemin qui leur convient, afin que la paix revienne, car la GLDF pèse toujours d’un grand poids dans le concert maçonnique français. Mais, quoi qu’il arrive, elle n’échappera pas au choix cornélien que nous avons détaillé dans Les Promesses

2. Quant à moi, je permettrai de ne plus reparler de ces questions. J’ai mieux à faire, je crois. J’ignore si l’IMF survivra à la crise actuelle du paysage maçonnique français – nous l'avons écrit, dans notre livre, beaucoup de choses nées en 2003 ont été méthodiquement détruites, et ce sera peut-être la dernière – mais il se trouve que je ne vis certainement pas pour être « Président » de l’IMF, ce serait même tout à fait dérisoire. Si cela survient, je me contenterai de dire clairement qui a voulu cette destruction et j’en exposerai les raisons – pour l’histoire… Ce qui me passionne avant tout, ce qui me fait avancer dans ma vie, c’est seulement la recherche, le travail, la quête spirituelle que je partage avec mes Frères et mes Sœurs, sur ce blog et dans les loges, les miennes et les leurs. Et je n’ai pas l’intention de dévier de cette voie que je parcours avec bonheur – malgré tout ! – depuis plus de 30 ans.

Source : http://pierresvivantes.hautetfort.com/archive/2013/10/09/blog-a-part-parlons-serieusement-5192626.html

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13 avril 2013 6 13 /04 /avril /2013 06:48

Le personnage dont il va être question, Paul Valéry le définissait comme étant " noble, pur, pourfendeur de conviction, tendrement sévère ( ? !), et pour qui les véritables miracles étaient les bonnes actions faites en dépit de notre caractère et de nos passions ". On peut se demander si ce tableau ne concerne pas un personnage autre que celui dont nous allons parler ! !
Ce " pourfendeur " pour reprendre le mot a eu une certaine influence au XIXe siècle sur les débats d'idées qui ont imprégné et orienté le futur européen. Décédé depuis près de 200 ans, on le déterre, on le ressuscite régulièrement pour le vilipender, le porter aux nues, les deux à la fois bien entendu !
Il apparaît comme la clé de voûte des débats idéologiques qui animent les grands questionnements politiques, qui n'ont pas fini d'agiter nos sociétés modernes : les Droits de l'homme, la Démocratie, les liens du Politique et du Religieux, la Peine de mort. Il est montré du doigt par certains comme un proto-fasciste, comme l'inspirateur idéologique des totalitarismes modernes. Voyons quelques noms qui nous sont familiers et qui se sont positionnés admiratifs de cet " ultra conservateur " : Lamennais, Ballanche Sainte-Beuve, qui nous en fera un portrait inattendu, Barbey d'Aurevilly, Lamartine, Baudelaire, Gérard de Nerval, Vigny, Auguste Comte qui va concéder que sa pensée mérite d'être intégrée à la doctrine du Positivisme ; Balzac est fasciné et salue en ce personnage " un aigle penseur " Chateaubriand se dit " son admirateur le plus sincère ". Taine, Renan, Suarès, Claudel, Maurras, Mauriac ! François Mauriac ce grand croyant qui écrit, outre, " les morts seraient embarrassants s'ils revenaient ", " sa pensée religieuse s'oppose à plusieurs égards, au sens étroit d'un certain catholicisme dévoyé […] Il dresse avec puissance la figure d'un catholicisme intraitable, incroyable, odieux, tel que peut le souhaiter un homme qui l'exècre ". Léon Bloy, n'hésite pas à voir en lui " un génie presque surnaturel ".
A leur suite, Alain le juge comme un " penseur sans hypocrisie ", Albert Camus le voit comme " le premier sociologue de langue française ", citons un dernier admirateur : Carl Schmitt intellectuel catholique allemand, et nazi ! J'allais oublier Emil Cioran que certains ont vu comme le révélateur de toutes les " tentations brunes ". Son jugement à lui est particulier, c'est ainsi qu'il écrit : " Il est au nombre des grands provocateurs. Son nom résonne comme celui d'un croque-mitaine idéologique qu'on lit pour se faire peur… C'est un repoussoir au style éblouissant mais qu'on ne peut décemment suivre ". Il poursuit " C'est précisément par le côté odieux de ses doctrines qu'il est vivant. Vivante sa pensée l'est sans conteste, mais dans la mesure seulement où elle rebute et déconcerte : plus on la fréquente, plus on songe aux délices du scepticisme ou à l'urgence d'un plaidoyer pour l'hérésie ". Parmi ses détracteurs aussi excessifs on compte : Edgar Quinet qui dira qu'il fut le " Robespierre du clergé " ; Samuel Sylvestre de Sacy le considère comme " un génie de la décadence "; Huysmans le juge " vide ", Sartre de la terrasse du café de Flore le rejette sans appel ! Si nous devions résumer d'un trait le pourquoi célèbre de notre personnage nous pourrions dire qu'il est surtout célèbre par les critiques qu'il attire, plus que par la pertinence de ses écrits. Que d'excès dans tous ces jugements, qu'ils soient pour ou contre !
Savoyard, Joseph de Maistre est né le 1er avril 1753 à Chambéry, deuxième ville du Duché de Savoie. Il sera l'aîné d'une fratrie de dix enfants. Le père est juriste, second Président du Sénat de Savoie. Famille aisée. Il fut élevé écrit-il " dans toute la sévérité antique et abîmé dès le berceau dans les études sérieuses ". Il fait ses humanités au Collège Royale de sa ville natale, études qui sont complétées par un préceptorat jésuite. A 15 ans il fait partie de la " Confrérie de la Sainte Croix et de la Miséricorde " où le " Pénitent noir " fait vœu d'assistance aux malades, aux estropiés, aux condamnés, et est invité à méditer sur les fins dernières et la misère de l'homme.
Il entreprend des études de Droit à Turin, obtient son diplôme en 1772. De retour à Chambéry en 1773, passant outre la bulle du pape Clément XII : " In Eminenti apostolatum specula " il se fait initier à la Franc Maçonnerie dans la Loge " Saint Jean des Trois Mortiers " où il occupera la fonction de Grand Orateur. Il quitte les " Trois Mortiers ", en 1778, Loge trop festive à son goût, et passe dans une Loge " écossaise ", la " Sincérité " organisée autour d'une doctrine spécifique, celle de la Réintégration. Elle dépend de la Province d'Auvergne dont le siège est à Lyon. Le 6 novembre 1778 il est armé chevalier sous le nom de " Josephus, Eques a floribus ". Il se rend dans la capitale des Gaules pour y rencontrer Jean-Baptiste Willermoz, fondateur du Rite Ecossais Rectifié, personnage qui donnera à l'Orient lyonnais un rayonnement européen. Chez Willermoz, de Maistre se lie avec Martinès de Pasqually et Louis Claude de Saint Martin " le prophète de l'espérance " ; une profonde amitié va le lier au philosophe d'Amboise, des différences n'entameront pas cette relation. Outre les doctrines mystiques enseignées au Rectifié Maistre y voit certainement et surtout un contrepoids à l'irréligion qui gangrènent l'Epoque.
En 1782 il adresse au duc Ferdinand Brunswick-Lunebourg Grands Maître de l'Ordre Ecossais de la " Stricte Observance Templière " un long mémoire dans lequel il définit les trois missions essentielles du maçon, missions qui n'ont pas changé, bien que souvent mises à mal !
· Bienveillance,
· Conseiller du prince et du gouvernement,
· Christianisme transcendant ".
Il conçoit la Maçonnerie comme devant être au service " du trône et de l'autel " Il invite ses Frères à travailler discrètement, sereinement à la réunion des Eglises au sein des temples, ils devront s'efforcer dit-il d'aplanir progressivement les différents qui opposent les Chrétiens entre eux. Il affirme que l'Ordre maçonnique est prédisposé par sa nature cosmopolite et chrétienne à prendre en charge la réunion des Eglises.
Il se marie en 1786 avec une demoiselle Morand de Saint Sulpice de 6 ans sa cadette, qui lui donnera trois enfants.
Jean Marc Vivenza avance avoir trouvé la preuve que Joseph de Maistre a été initié " Elu Coën "… Qu'il ait été invité à assister à Lyon à une ou plusieurs Tenues c'est tout à fait possible, voir probable, puisque d'un naturel curieux, comme Saint Martin il était attentif et en recherche de tout ce qui était initiations, mais qu'il soit passé à la pratique est une autre affaire ! Je ne vois pas ce catholique fervent, stricte, réciter des formules, même si on veut y voir une " Magie Divine " : " Je te conjure Satan, Belzébuth, Baran, Léviathan à vous tous les êtres formidables, êtres d'iniquité, de confusion et d'abomination, à vous tous, alerte, terreur et frémissement, prompts à ma voix et commandement, à vous tous Grands et Puissants Démons des quatre régions démoniaques… " Cette Invocation fut adressée par Louis Claude de Saint Martin, dans une correspondance à un Maître maçon qui postulait pour entrer chez les Elus Coëns. Je suis donc réticent quant à cette appartenance. A suivre !
Lorsque les soubresauts qui secouent la France sont connus en Savoie, ceux qui admettaient que certaines réformes étaient nécessaires, de bon aloi, entendent des récits de massacres. Une invasion du petit duché par les troupes de la Révolution paraît inévitable ! Le 21 septembre 1792 effectivement l'évènement se produit. Les vaincus se rallient, collaborent, les autres fuient, c'est cas de Joseph de Maistre, qui reste fidèle à son roi : Victor Amédée III. Cette " Révolution satanique " l'accable, il y voit " la fin d'une civilisation fondamentalement religieuse ". " Ce moment, ne ressemble à rien !".
Commence alors pour lui et sa famille une longue errance à travers une Europe sous le choc. Cette errance s'achèvera par une halte de 10 ans à Saint Petersbourg à la cour du Tzar Alexandre Ier, où il va occuper les fonctions " d'ambassadeur sans moyens " du petit royaume de Sardaigne. Cette promotion pour laquelle il montre quelques réticences va éclater la famille. La trésorerie du petit royaume ne peut pas pourvoir au train de vie de cinq personnes, elle peut à peine accorder quelques maigres subsides à son ambassadeur qui a pour mission d'obtenir des fonds du Trésor russe pour survivre! Grâce au duc de Capriola envoyé extraordinaire des Bourbons de Naples et d'un admirateur du " Philosophe d'Amboise " le baron de Stedding ambassadeur de Suède, Joseph de Maistre devient rapidement un familier de la Cour.
Il va jouer un rôle important, celui de conseiller occulte du Tzar, on prétend même qu'il eût le rôle de " devin catholique "… c'est un peu étonnant…, Elu Coën, Cartomancien, Voyant missionné… il laisse entendre qu'il est porteur d'un message à transmettre sans s'étendre plus ! … Ce qui est avéré c'est qu'il se fait l'apôtre de la pensée Saint martinienne et maçonnique traditionnelle à la Cour. Son acuité intellectuelle, sa culture font merveilles, séduisent jusqu'à ses ennemis, il est convié dans toutes les grandes familles, il devient entre autre l'ami de Tolstoï, " c'est un invité né ". Nous, sans festin, sans cérémonie invitons-le à se dévoiler, invitons-le à nous révéler l'homme qu'il fut, tentons de mieux le cerner : fit-il partie des " Lumières de son temps " ? En tous les cas il se défend d'être un philosophe, pour preuve il n'hésite pas à écrire " Le plus grand fléau de l'Univers a toujours été, dans tous les siècles ce qu'on appelle Philosophie, attendu que la Philosophie n'est que la raison humaine agissant toute seule, et que la raison humaine réduite à ses forces individuelles n'est qu'un brute dont toute la puissance se réduit à détruire ". Fut-il seulement un " Penseur " ?... En tous cas, si oui, un penseur hautain et tragique sans originalité ; un prophète du malheur plus sûrement ! " Chaque goutte de sang de Louis XVI en coûtera des torrents à la France " Il est tentant de le voir par delà ses éclats de style, plus simplement, comme un chroniqueur virulent et partial, un pamphlétaire brillant, comme un grand prosateur, un politicien, en tous les cas comme un des plus fermes partisans de la " Contre Révolution ", une Contre Révolution qu'il teinte de mysticisme. Il s'érige en théoricien des " Contre Lumières ", il dénonce avec virulence l'illusion des droits de l'homme et de la démocratie.

Il est à voir pour beaucoup comme un " réactionnaire intégral ", ou comme un malade mental obsédé par le sang ! Il donna une apologie de la théocratie pontificale, au spirituel comme au temporel, qui fit de lui c'est certain un des grands inspirateurs de l'ultramontanisme. Sainte-Beuve, nous y voilà, nous livre sa vision du personnage, dans ses " Causeries du lundi ", il perçoit en lui " un philosophe politique de premier ordre " qui sous des apparences guerrières, cache " une silhouette douce et attrayante, amicale, un père de famille, qu'il se montre dans toute la vivacité du naturel, dans tout le piquant de l'humeur et, si l'on dire, dans toute la gaîté et la cordialité du génie ". Cette " gaîté " se transforme en grimace quand il brosse l'Histoire de l'humanité enchaînée au Péché originel, Histoire où seule la volonté divine agit, les hommes n'étant que les outils de Dieu, et tout particulièrement les souverains " Le Mal a tout souillé, et, dans un sens très vrai, tout est mal puisque rien n'est à sa place.[…] Tout les êtres gémissent et tendent avec effort vers un autre ordre des choses ".[…] " Qu'on remonte jusqu'au berceau des nations; qu'on descende jusqu'à nos jours; qu'on examine les peuples dans toutes les positions possibles, depuis l'état de barbarie jusqu'à celui de la civilisation la plus raffinée, toujours on trouvera la guerre […] La main destructrice de l'homme n'épargne rien; il tue pour se nourrir, il tue pour se vêtir, il tue pour attaquer, il tue pour se défendre, il tue pour s'instruire, il tue pour s'amuser, il tue pour tuer ; il a besoin de tout, et rien ne lui résiste ". Le monde est " un chaos plein de tueries ".
L'Homme, être déchu ne trouve pas grâce à ses yeux, il le dit : " Je ne connais pas l'âme d'un criminel, mais je connais l'âme d'un honnête homme, et c'est bien noir ". " L'homme entier n'est qu'une maladie ". Ce passage encore,… c'est bon pour le moral ! " La terre entière continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche, jusqu'à la fin des choses, jusqu'à l'extinction du mal, jusqu'à la mort de la mort ". " Jamais le christianisme, si vous y regardez de près, ne vous paraîtra plus sublime, plus digne de Dieu, et plus fait pour l'homme qu'à la guerre ". Son concept de l'Histoire est éminemment hématologique, il ne la voit qu'en rouge, en violences, en guerres, en sacrifices, et vices, il la ramène à un écoulement continu de sang, il ne pose à aucun moment son regard sur les Arts qui fécondent et ennoblissent la pensée, enluminent, et illuminent les civilisations. Qui ne serait pas tenté de voir en lui un " atroce catholique ".
Continuons sur le registre sanguinolent, c'est un apologiste de la peine de mort. " Il y a dans tous les pays des hommes dont ne saurait acheter les services trop cher : les bourreaux "… " Malheur à la nation qui abolirait les supplices [...] Rouer, écarteler, mutiler c'est accomplir la volonté de dieu, pourquoi s'en cacher? Quand Dieu se retire des affaires humaines les hommes n'ont plus la même ferveur à se punir les uns les autres ". Et son avis sur l'Inquisition Espagnole, un chef d'œuvre, un sommet!! " Il ne peut y avoir dans l'Univers rien de plus calme, de plus circonspect, de plus humain par nature que le tribunal de l'Inquisition. C'est un tribunal appartenant à une Nation pleine de sagesse et d'élévation… […] C'est une institution qui a eu pour mission de prévenir les germes de la division et de la confusion qui menaçaient la chrétienté.[…] Le judaïsme avait jeté de si profondes racines en Europe, qu'il menaçait de suffoquer entièrement la plante nationale […].le mahométisme augmentait considérablement le danger… " Voltaire ironise : " Ce tribunal, c'est une invention admirable et tout à fait chrétienne ! ". Faut-il voir une amorce d'excuse quand il concède : " Rien d'humain ne serait être parfait, il n'y a pas d'institution qui n'entraîne quelques abus ". Il se reprend, " Possible qu'un homme envoyé au supplice pour un crime qu'il n'a pas commis, l'ait réellement mérité pour un autre crime absolument inconnu ". !!!
Quand on a été initié dans une Maçonnerie chrétienne, qu'on fait appel au Christ, ces prises de position laissent quelque peu pantois, et même, en tout état de cause elles sont insupportables. Mais la coupe n'est pas encore pleine, alors il proclame : " Tous les grands hommes ont été intolérants, et il faut l'être. Si l'on rencontre sur son chemin un prince débonnaire, il faut lui prêcher la tolérance afin qu'il tombe dans le piège, et que le parti écrasé ait le temps de se relever par la tolérance qu'on lui accorde, et d'écraser son adversaire à son tour ". Il s'en prend à Voltaire qui écrit-il : " rabâche sur la tolérance, son sermon est fait aux sots, ou aux dupes ". Il est lointain le temps où ce même Voltaire l'inspirait pour raisonner et écrire, c'était avant que n'éclate " la Tragédie " de 1789 ! Dans la foulée il ajoute : " Quant- à celui qui parle ou écrit pour ôter un dogme naturel au peuple, il doit être pendu comme un voleur domestique car il n'est pas un dogme qui n'est sa racine dans la nature intime et dans une Tradition aussi ancienne que le genre humain ".
Pour lui la monarchie est seule apte à ré harmoniser les disfonctionnements de la société. Il les perçoit ces disfonctionnements au travers l'Illuminisme.
Pressentiment ? Il avoue se dire impressionné par ce qui lui apparaît sourdre comme une attente universelle, l'attente de " quelque chose d'extraordinaire ". Il pense que le christianisme va être rajeuni par " une nouvelle effusion de l'Esprit saint " Il met en garde : " Il faut nous tenir prêt pour un évènement immense dans l'ordre divin vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observateurs. Des oracles redoutables annoncent déjà que les temps sont arrivés ". Oui ! Satan allait donner le signal d'un bal, il allait donner sa cadence à la " Carmagnole " et au " Ah ! ça ira, ça ira ". Bal sinistrement populaire qui se perpétue lamentablement jusqu'à nous en bal des pompiers! Dès les premiers troubles révolutionnaires, de Maistre va exprimer sa répulsion à ces désordres, il craint qu'un torrent de sang ne s'en vienne à submerger l'Europe. Il à cette conviction : " Dieu créateur, ordonnateur qui existe nécessairement, ne peut voir le mal, c'est donc que la Révolution est un châtiment mérité, c'est un arrêt de la Providence contre la décadence de l'Eglise le pourrissement de l'aristocratie, la décadence morale de la France, c'est un châtiment qui prend son ampleur dans une vaste lutte entre le Christianisme garant de l'autorité royale et la Philosophie des Lumières, mais c'est aussi la promesse d'une résurgence d'un catholicisme purifié ".
Son ami Saint Martin tient à peu prés le même discours, mais sans craindre de faire appel à ce qu'il y a de meilleurs en l'homme : l'admiration, l'amour, la solidité des rapports humains. Il voit dans la Révolution la main de la Providence, qui si elle châtie, féconde aussi l'Histoire en la mettant sur la voie du Progrès. Comme le Philosophe d'Amboise, dans une envolée, Maistre se dit à la recherche de l'Unité perdue, une réminiscence du " Traité de la Réintégration ?" Il va nous surprendre encore quand il dit : " La Révolution française et tout ce qui se passe en Europe en ce moment est tout aussi merveilleux, dans son genre que la fructification instantanée d'un arbre au mois de janvier : cependant les hommes, au lieu d'admirer, regardent ailleurs et déraisonnent ". A un autre moment, une nouvelle humeur lui fait déclarer : " La Révolution est une impureté d'où ne peut naître la liberté et la vertu. [….] " Ce qui distingue la révolution française, et ce qui en fait un évènement unique dans l'histoire, c'est qu'elle est mauvaise radicalement ; aucun élément de bien n'y soulage l'œil de l'observateur ; c'est le plus haut degré de la corruption connu ; c'est la pure impureté ". Dans sa logique, du moins peut-on le supposer, Joseph de Maistre envisage que la Révolution, puisqu'elle est là, que rien ne pourra l'arrêter, a pour tâche d'assurer l'extinction des corps corrompus et de faire germer sur un sol redevenu sain la monarchie contre-révolutionnaire; la Révolution à la fois maladie et remède !
Nous voici en 1820, le Tzar expulse les Jésuites, établis depuis 1800 à Saint-Pétersbourg, ils sont accusés d'un prosélytisme trop voyant, trop agressif, conversion au catholicisme du neveu de l'empereur ! Sous la pression et malgré son amitié il prie Joseph de Maistre de demander son rappel celui-ci ayant embrassé ouvertement la cause de l'Ordre proscrit. L'Europe vacille à nouveau, c'est le retour à Turin, après un bref séjour touristique en France, le nouveau roi de Sardaigne Victor Emmanuel Ier nomme Maistre Ministre d'Etat Régent de la Grande Chancellerie. Il est épuisé par le travail, sa santé décline, dans une lettre au vicomte de Bonald il écrira : " Je meurs avec l'Europe ". Il meurt le 26 février 1820, il est inhumé dans la crypte de Pères Jésuites sous " l'église des Saints Martyrs de Turin ".

Source : http://www.hermanubis.com.br/index.html

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5 avril 2013 5 05 /04 /avril /2013 05:39

La perception du rapport analogique est peut-être le seul acte réellement fécond dont soit capable l’esprit humain. Elle est à la base de toute la rhétorique et de toutes les opérations de symbolisation, au cœur des trouvailles les plus efficaces de l’image poétique, si l’on accepte la définition célèbre qu’en donnait M. Reverdy, comme des seules démarches vraiment progressives du raisonnement logique, dont le moment essentiel est celui où les prémisses sont choisies et rapprochées en vertu d’une sorte de pressentiment que leur alliance sera féconde. Aussi, une logique de l’analogie, si elle devenait un jour possible sur des bases plus solides que celles de la symbolisation freudienne, nous ferait-elle sans doute apparaître la démonstration mathématique comme un cas particulier de l’image poétique. Il suffira, pour l’instant, que la possibilité idéale d’une telle logique soit entrevue pour que l’on se garde de traiter trop légèrement ceux qui ont fait de l’analogie la démarche ordinaire de leur pensée.

Or, il est un domaine qui paraît réfractaire à tout procédé de spéculation plus précis, et c’est la théologie mystique. L’analogie seule peut nous donner l’espoir de franchir la distance de la nature physique, et de notre nature, à la nature divine, et de réunir les éléments d’une représentation plus ou moins grossière de celle-ci. Reste à se demander en quel sens le rapport analogique de Dieu et de l’homme peut et doit être considéré. Autrement, est-ce de la connaissance de l’homme que l’on s’efforcera d’inférer une connaissance de Dieu, ou est-ce de la connaissance de Dieu que l’on s’efforcera d’inférer une connaissance de l’homme ?

La représentation de Dieu sous une apparence et des caractères humains se rencontre peut-être la première : le mana, si on le considère comme primitif, est du divin senti, mais non représenté ; et la représentation totémique, même chez Durkheim, n’est pas, ou n’est pas encore une représentation de Dieu. C’est ensuite l’anthropomorphisme, c’est-à-dire le système dans lequel, consciemment ou non, on passe de la connaissance de l’homme à la connaissance et à la représentation de Dieu. Le sens du vecteur analogique est de l’homme vers Dieu. On proposera l’appellation de théomorphisme pour les doctrines dans lesquelles ce n’est plus Dieu qui est conçu à l’image de l’homme, mais l’homme qui est conçu comme étant à l’image de Dieu. Le vecteur analogique va ici de Dieu vers l’homme.

Le sens de ce vecteur est bien la caractéristique des deux attitudes. Il va de soi, en effet, qu’entre l’anthropomorphisme de Dieu et le théomorphisme de l’homme, la distinction sera pratiquement fort délicate à établir. Ainsi la référence aux versets 26 et 27 de la Genèse ne suffira pas pour prouver le caractère théomorphique des interprétations courantes de la Bible. Au surplus, c’est toujours l’homme qui nous est donné empiriquement et familièrement, et il paraîtra dès lors peu important à certains de savoir si cet objet de l’expérience est le portrait ou l’original de la divinité à laquelle nous prétendons accéder à travers lui. L’affirmation que l’homme a fait Dieu à son image est une affirmation sceptique, qu’une doctrine religieuse ne professe jamais explicitement. Nous ne pourrons donc la déceler qu’en observant dans quel sens chemine la connaissance à l’intérieur de la doctrine constituée. Si nous nous apercevons que le contenu de sa notion de Dieu n’a pu se former que par des analogies humaines, son caractère anthropomorphique ne pourra plus être sérieusement discuté. C’est ainsi, par exemple, que l’élaboration cartésienne de la divinité comporte au moins une démarche visiblement anthropomorphique, celle où Descartes, qui a établi sa propre existence à partir du fait de sa pensée, établit l’existence de Dieu à partir du sentiment d’imperfection de cette pensée. Car, en ce moment, il considère la pensée, non plus comme un être indéniable et indéterminé, mais comme un état qualifié dont le complément est une qualification toute humaine de Dieu, désormais considéré comme parfait. On sent bien, et Spinoza a très bien senti, le progrès qui serait réalisé par une doctrine dans laquelle la connaissance cheminerait rigoureusement de Dieu vers l’homme.

Est-ce possible, et le théomorphisme n’implique-t-il pas un anthropomorphisme préalable ? Le vecteur part de Dieu, disons-nous, mais comment est-on arrivé à Dieu ? N’est-ce pas par analogie, et par une analogie humaine ? Ce qui reviendrait à faire du théomorphisme une façon différente d’exposer la connaissance de Dieu, mais non de l’acquérir et à l’opposer à l’anthropomorphisme un peu comme on oppose la phase déductive et la phase inductive dans le discours scientifique. Il est évident que nous ne pouvons exclure complètement le raisonnement qui conclut de l’homme à Dieu. Ainsi le maître dont nous allons parler, Martinez de Pasqually, nous signalera comme instructifs des détails de la structure humaine, l’inégalité des cinq doigts de la main, par exemple, et la tendance à utiliser ces analogies, relativement peu marquée dans son Traité de la Réintégration, l’était peut-être davantage dans son enseignement oral et se retrouve très nettement chez son disciple Saint-Martin, même avant qu’elle soit exacerbée par l’influence de Bœhme. Mais il est clair que cette relation analogique doit être conçue comme une relation de signe à chose signifiée. Dieu n’a de main en aucun sens, mais la main de l’homme signifie quelque chose dans le plan divin. Les caractères humains ne sont en rien plus essentiels à la divinité que les caractères d’imprimerie ne sont essentiels à la pensée.

Enfin et surtout, le théomorphisme échappe au reproche d’anthropomorphisme préalable par un coup de force et un coup de génie à la fois : la connaissance ne part pas, en effet, d’une représentation anthropomorphique de la divinité, parce qu’elle ne part d’aucune représentation définie de cette divinité. Dieu est comme une source de lumière que sa luminosité même nous empêche de regarder, si bien que, quoique le sens du vecteur analogique soit de Dieu vers l’homme, ce n’est pas en Dieu que nous le verrons lui-même, mais dans l’homme, miroir plus encore que portrait de la,divinité. Dieu ne commencera à être représenté que par ie reflet de sa propre lumière sur le miroir humain. On voit tout de suite l’extrême délicatesse de la méthode : car il faudra veiller soigneusement à ne renvoyer vers Dieu que la seule lumière venue de lui, et non point une autre qui nous serait propre. Mais on en voit aussi l’intérêt, car si elle est rigoureusement entendue, nulle autre ne pourra concevoir Dieu d’une façon aussi pure, tout en pénétrant le sens du monde phénoménal d’une façon aussi complète.

On retrouverait assez facilement des formes partielles de l’attitude théomorphique : ainsi dans la voie ascétique et mystique qui est celle de l’Imitation de Jésus-Christ, où le rapport de l’homme à Dieu est considéré non tant comme réellement existant dans la morphologie de l’homme que comme devant idéalement exister dans son être spirituel grâce à la morale et à la piété, le corollaire est mis dans une plus grande lumière que le théorème. Et c’est vraisemblablement dans le courant kabbaliste, ou mieux dans Je courant général de l’ésotérisme occidental que nous trouverions l’effort le plus soutenu pour rester fidèle à la méthode ici définie. On se contentera d’en souligner l’emploi dans l’œuvre du maître le plus original de la mystique française au XVIII8 siècle, Martinez de Pasqually.

Nous nous appuierons principalement sur le Traité resté incomplet et publié à la fin du siècle dernier [Traité de la Réintégration des Êtres dans leurs premières propriétés, vertus et puissances spirituelles et divines (Paris, Chacornac, 1899). Cf. naturellement aussi l’ouvrage fondamental de M. Van Rijnberk, Martinez de Pasqually, 2 volumes, Derain-Raclet, Lyon, 1938]. On connaît trop peu ce grand texte : Matter se plaignait que l’on ne pût atteindre Martinez, comme Socrate, qu’à travers son Platon (Saint-Martin) ou son Xénophon (l’abbé Fournie). Le Traité, c’est Socrate lui-même ; avec toute l’ardeur et tout le décousu de l’exposé oral. On croit entendre en le lisant la voix du maître improvisant péniblement son livre dans son mauvais jargon, devant ses disciples, Grainville ou Champoléon, qui le reprennent sur son style, demandent des explications, obligent ainsi sa pensée à faire un effort pour s’expliquer de plus en plus clairement, si bien que l’exposé revient parfois sur ses pas, progresse, propose successivement plusieurs versions qui se contredisent parfois en partie1, avant de s’en tenir à l’explication la plus satisfaisante. Ainsi avons-nous à poursuivre la pensée de Martinez comme celle d’un interlocuteur qui n’arrive pas toujours à se faire comprendre, d’autant plus qu’il écrit pour ses disciples déjà Réau-Croix, c’est-à-dire très préparés, en principe, à le lire et à le saisir à demi-mot.

De prime abord, le traité se présente, on Je sait, comme un commentaire courant et un complément de quelques textes bibliques (presque tout le livre de la Genèse, sauf l’histoire de Joseph ; l’histoire de Moïse et ses instructions ; et quelques pages sur l’histoire de Saül). Bien que s’appuyant ainsi à chaque instant sur le texte biblique inspiré, Martinez reste cependant fidèle à la méthode métaphysique, grâce à son procédé fondamental d’interprétation, la notion de « type ». Selon lui, les épisodes bibliques s’éclairent, en effet, les uns les autres, dès que l’on est capable de les rapprocher convenablement : ils se répètent et symbolisent les uns avec les autres, d’Adam à Jésus-Christ. L’interprétation consistera donc à faciliter ces rapprochements et à les mettre en pleine lumière : l’explication jaillira alors d’elle-même. C’est en cela que consiste le dégagement des types. Le type est en quelque sorte, dans le Traité, la forme canonique du raisonnement par analogie. Il est supérieur à la fois au symbole et à la prophétie, parce qu’il est tourné à la fois vers le passé et vers l’avenir : « Un type est une figure réelle d’un fait passé, de même que d’un fait qui doit arriver sous peu de temps » (Traité, p. 153), alors que le symbole et la prophétie ne concernent que l’avenir, et que la prophétie n’est même qu’une menace sur l’avenir dont la réalisation reste subordonnée à la miséricorde de Dieu et à la conduite de la créature.

L’usage de cette notion de type est constant le long du Traité : Adam, Caïn et Abel font le type du Créateur avec les premiers esprits émanés et Adam (81) ; Adam est le type du vrai Adam ou le Christ ; Abel est type de Celui qui viendra ; Gain, type des prophètes ; Noé fait le type du Créateur ; le déluge et les événements qui suivent font le type de la création universelle ; Abraham avec Ismaël et Isaac répète le type d’Adam avec Caïn et Abel ; Abraham avec Isaac fait le type du Créateur avec le Christ ; Isaac avec Jacob et Esau font le type du Créateur avec les premiers esprits et Adam ; Abraham avec Isaac et Jacob font le type d’Adam avec Abel et Seth ; Esaû est le type de Caïn et de Cham ; Moïse répète les types de Noé ; en différents temps, Moïse présente également le type du Créateur, du fils du Créateur et de l’Esprit divin, etc. [Respectivement : 66, 79, 89-94, 141, 178, 214-216, 222, 223, 236, 240, 290]. Nous avons multiplié les exemples pour montrer la généralité de l’emploi du procédé, très souvent c’est la considération du type qui guide Martinez dans les adjonctions qu’il fait au récit canonique : ainsi nous parle-t-il de la joie qui mondait Eve pendant qu’elle était grosse d’Abel, bien que la Genèse soit muette sur ce point, parce que cet événement a été répété « vers le milieu du temps » par la grossesse de Marie et d’Elisabeth. C’est comme un reflet de la joie du Magnificat qu’il saisit déjà sur le visage de l’hommesse à peine créée. Sur des points de détail comme celui-là, l’imagination poétique de Martinez contribue à accentuer le type en retouchant le récit biblique. Mais ce reproche ne tient pas devant l’immense généralité de l’emploi du procédé. Et si plusieurs de ces analogies sont couramment invoquées par la liturgie romaine, l’originalité de Martinez est de s’en servir pour simplifier l’intelligence du texte sacré. Le type, en effet, réduit prodigieusement la diversité des événements, puisque ceux-ci se représentent les uns les autres. Ainsi voyons-nous les faits se surperposer bien plus exactement que les visages sur les clichés composites de Gaiton, s’emboîter de manière à ne plus offrir finalement à notre esprit qu’un seul fait, une unité au lieu d’une diversité. Puissance singulière d’un procédé de pensée qui fait évanouir la durée jusque de l’histoire et nous libère déjà, autant qu’il est en lui, de ce que nous apprendrons petit à petit à mieux connaître comme la source de toutes nos misères, l’esclavage par rapport au temps.

Et cet unique fait qui devra nous retenir, c’est le rapport de l’homme avec Dieu et l’obscurcissement de ce rapport, si bien que l’histoire n’est plus qu’un perpétuel développement de ce thème et de cette situation, une représentation indéfiniment multipliée de ce qu’il y a d’invariable dans la condition humaine, comme si Dieu avait décidé pour notre plus grand profit de nous en obséder sans cesse.

Il suffît donc de se borner au récit du seul événement, à proprennent parler, qui soit jamais arrivé, c’est-à-dire la chute des premiers esprits et de l’homme, ou encore l’origine de pensées distinctes de la pensée divine. C’est la partie de loin la plus connue de la théologie martinéziste. De Dieu, nous considérerons simplement au départ qu’il est, et qu’il est immuable. Il est, car il est l’être, et il est immuable, car il ne peut jamais revenir sur ses actes, ou plus strictement encore, sur ce qu’il est en acte. L’être ne peut se déjuger sans se défaire. Tout être spirituel existe d’abord en Dieu et comme l’être de Dieu. Dieu se glorifie en établissant les règles immuables d’un culte envers lui-même, c’est-à-dire en définissant son rapport à ces êtres spirituels : ce qui implique leur émanation comme êtres libres et distincts. L’émanation des premiers esprits est fondée sur ces règles, nous dit en effet Martinez ; ce sont donc elles qui entraînent l’individuation de l’être, et la liberté n’est que la faculté de s’y soumettre ou non. La liberté de Dieu est limitée par ces lois, car l’immuable ne peut revenir sur elles ; et des libertés émanées, il est attendu qu’elles s’infléchissent dans le sens du culte. L’émanation ne comporte rien de plus ; en particulier, elle n’entraîne aucune délégation du pouvoir spirituel émanateur. Le système établi entre Dieu et les premiers émanés n’est pas susceptible de se retrouver entre ceux-ci et des êtres qu’ils émaneraient à leur tour. Que quelques esprits libres tentent de singer ainsi leur émanateur, ils abusent de leur liberté, — et dès que cette pensée est conçue en eux, c’est la prévarication et l’origine du mal spirituel, dont Dieu n’est pas responsable, puisqu’il résulte du jeu, par définition imprévisible, de la liberté de ces esprits.

Ici commence le temps. La convention qui fondait les rapports des premiers esprits avec Dieu est violée en ce qui concerne ces prévaricateurs ; leur séparation va être totale, parce que Dieu écarte de lui leur malice. Sur son ordre, certains esprits restés fidèles produisent d’eux-mêmes trois essences spiritueuses, et ils en forment le monde du temps, que nous appelons matériel [Ibid., 354. Il s’agit, on le sait, des esprits inférieurs du cercle ternaire]. Ce sera la prison des prévaricateurs, l’instrument de leur séparation d’avec Dieu. Et pour être leur geôlier, Dieu émane un nouvel être spirituel distinct : Adam. L’émanation d’Adam est donc elle-même d’abord d’essence contractuelle ; Adam a une fonction à remplir. Dieu le charge de connaissances et de puissances : puis il l’abandonne à son libre arbitre et l’émancipé. On sait le reste : le mineur émancipé prêtera une oreille trop complaisante aux suggestions de ses prisonniers. Il a le pouvoir de se donner une postérité purement spirituelle, de corps glorieux comme le sien propre, à condition que, dans cette opération, sa volonté et celle de Dieu soient jointes (comme si, bien qu’émancipé, pour cet acte, et pour cet acte seul, le mineur avait besoin que se joigne à la sienne la volonté de son tuteur). Sous l’influence des esprits pervers dont il a la garde, Adam va essayer à son tour de donner le jour à des êtres spirituels. Il a cette pensée, il l’accomplit : et le résultat, à son grand étonnement, est « une forme ténébreuse et toute opposée à la sienne », à laquelle il donnera ensuite, pour reconnaître sincèrement sa prévarication, le nom de Houva, ou Homesse (Ibid., pp. 27, 53). Cette fois encore l’être émané a rompu le contrat, et Dieu va se séparer de lui. La forme à laquelle il a donné naissance est de nature spiritueuse, et non spirituelle, semblable donc au monde qui sert de prison aux pervers. La forme de l’homme est changée en une forme semblable à celle du fruit de sa faute, — et désormais il devra se servir de celui-ci pour avoir une postérité qui sera une postérité d’hommes et non plus une postérité spirituelle de Dieu. L’homme est envoyé rejoindre ses anciens prisonniers dans le temps et habiter sur la terre « comme le reste des animaux ». Non pas sans espoir toutefois ; par sa sincérité et son repentir, Adam obtiendra sa réconciliation, et Dieu lui restituera en partie ses vertus et puissances et la possibilité de lui rendre un culte selon les nécessités de sa nouvelle forme et de sa nouvelle situation.

On remarque tout de suite quelques particularités de cette interprétation de la Genèse : par exemple, la façon de concevoir le rôle de la femme dans la chute. Eve est la conséquence du mal et le mémorial de la faute beaucoup plus qu’un agent actif ou la collaboratrice du mineur. L’infériorité des postérités femelles, qui est certaine, fient donc à l’origine même de la forme féminine.

D’une façon plus intéressante, on voit que, par une vue profonde, c’est dans une analyse de la puissance créatrice et de l’acte créateur que Martinez, cherche la nature de la faute. Le principe du mal spirituel, c’est la volonté de concurrencer l’œuvre de création ou d’émanation de Dieu. Il est hors de la puissance d’aucun être particulier de rien ajouter à l’être. Toute tentative de création qui ne fait pas la part de la collaboration divine est mauvaise. Ainsi, l’homme, dont l’être est l’être même de Dieu, est capable, s’il se soumet à sa nature profonde, d’avoir une postérité de forme spirituelle et glorieuse, une postérité de Dieu. Mais sa faute, perpétuée dans la hideuse apparence matérielle, est d’avoir manqué à sa vocation et à sa nature, d’avoir déformé Dieu en lui. Le théomorphisme, règle de conduite, est ici absolument inséparable du théomorphisme, principe de structure.

La nature du châtiment enfin nous en apporte la confirmation. La matière en est l’instrument essentiel. Ce que nous appelons ainsi, produit par des principes spiritueux grâce à un être spirituel divin, n’est pas un être radicalement distinct de l’être. La matière n’est pas un être du tout, elle est une apparence. Les formes corporelles sont nées dans une explosion du chaos, par une sorte de refus de l’esprit devant l’être fantomatique de la matière, de constatation de son incompatibilité avec elle. Et « il n’est pas possible de regarder les formes corporelles présentes comme réelles sans admettre une matière innée dans le Créateur divin, ce qui répugne à sa spiritualité ... » [Ibid. 149 ; cf. 161-163]. Distinction qui se complète par celle de la création et de l’émanation : « La création n’appartient qu’à la matière apparente, qui, n’étant provenue de rien, si ce n’est l’imagination divine, doit rentrer dans le néant ; mais l’émanation appartient aux êtres spirituels qui sont réels et impérissables. » [Ibid., 176. II serait de la plus haute importance de savoir ce que devient cette distinction’ dans le texte du manuscrit non publié du Traité, celui du prince Chrétien de Hesse. On sait en effet par M. Van Rijnberk (op. cit., 58) que ce manuscrit porte fréquemment sinon toujours le mot « créé » là où le texte publié par M. Philipon porte le mot « émané »]. Il ne peut donc être question de création, si paradoxal que cela paraisse, que pour les êtres qui ne sont pas. Ainsi Adam a perpétré lui-même en créant Eve le brouillard qui le sépare désormais de l’Eternel. A la fin des temps, la matière générale s’effacera de la présence de l’homme comme un tableau s’efface de l’imagination du peintre (115), mais d’ici là, Adam est emprisonné dans le songe de Dieu et dans son propre mensonge ; il ne pourra plus avoir de postérité que par Eve et à travers Eve, c’est-à-dire qu’il ne pourra plus produire que des œuvres chargées de matière et donc irréelles. Il est corps et âme, une forme apparente qui lui rappelle sa faute, et une forme réelle et éternelle qui s’en repent. Pour Martinez (un peu comme pour Pascal), nous ne pouvons comprendre la nature de l’homme que si nous voyons en lui un mineur en privation auquel la vue de Dieu est dérobée par un fantôme de l’imagination divine — Dieu séparé de Dieu par une divine, mais non tout à fait impénétrable fumée.

Cela peut encore se préciser. Adam, avant la prévarication, est revêtu d’une forme glorieuse, « forme apparente que l’esprit conçoit et enfante selon ses besoins et selon les ordres qu’il reçoit du Créateur. Cette forme est aussi promptement réintégrée qu’elle est enfantée par l’esprit » (Ibid., p. 57). Bien que forme apparente, elle n’est pas d’origine spiritueuse comme la matière, mais purement spirituelle, formée par des esprits, comme la nue qui déroba Moïse sur le Sinaï à la vue d’Israël (283). Elle n’ôte donc rien à l’homme de sa nature de pur esprit, universel dissolvant.

Adam est un esprit qui lit dans l’esprit, il est en Dieu, distinct de Dieu par sa seule fonction : la garde des pervers et le culte à rendre, c’est-à-dire une manière d’être à observer vis-à-vis de la créature et du Créateur. L’individuation, nous l’avons dit, est purement fonctionnelle ; elle se fait par lois, commandements et préceptes, ou, si l’on préfère, par poids, nombres et mesures. Adam est le véritable émule du Créateur, l’homme-dieu. Son privilège essentiel est double : d’abord la communication intégrale et immédiate de toute pensée divine et démoniaque ; et ensuite le pouvoir de se donner à lui-même, sous la réserve du concours de la volonté divine, mais ce concours n’aurait jamais été refusé, une postérité de forme spirituelle semblable à la sienne. Bref, Adam est Dieu-émané (32).

Or, de même que l’être ne s’acquiert ni ne se perd, de même l’homme ne peut avoir cessé d’être Dieu. Quant à son être, il est toujours ce qu’il était, mais il a perdu son double privilège : il a perdu son corps de gloire et son pouvoir de créer une postérité de Dieu. Et surtout, il n’a plus la communication spontanée de la pensée divine. Adam a possédé toutes les sciences et toutes les connaissances spirituelles, mais il a tout perdu, du moment qu’il n’a plus la connaissance transparente de Dieu, que celle-ci est oubliée, effacée de son esprit : « C’est la matérialité qui met en nous l’oubli », disait un philosophe ; séparé de sa forme chaotique le mineur jouirait, en effet, pleinement « de la lumière impassive spirituelle et inaltérable qui est innée en lui-même » (163). C’est notre corps, en somme, qui nous cache la vue de notre âme.

L’état présent de l’homme quant à la pensée s’exprime d’ailleurs en un mot : l’homme n’est plus pensant, il est pensif. Il était pensant lorsqu’il atteignait la pensée par une vue directe. Désormais, il ne peut plus la connaître que par communication : elle lui vient grâce à un être différent de lui, esprit divin qu démoniaque (car le démon, lui, a gardé la faculté de penser : ce qui lui manque c’est la faculté de communiquer désormais avec la pensée divine). La chute a opéré une dégradation de notre faculté de penser comme elle a opéré une dégradation de notre faculté de nous reproduire. Déjà, à l’instant de la prévarication, la pensée du crime n’était point de l’homme, mais du pervers qui le tentait, le chef des démons, « arbre de vie du mal pour une éternité ». La liberté de l’homme n’est donc pas dans la pensée, mais dans son pouvoir d’accepter ou de refuser la pensée qui lui est proposée par l’être bon ou mauvais. La réintégration du mineur dépendra de sa fermeté à repousser l’être mauvais, étranger à lui et à sa forme. On comprend ainsi comment, bien que l’homme soit à l’image de Dieu, il puisse cependant être coupable : c’est qu’il est accessible à la pensée démoniaque ; le mal ne se fait que lorsque l’intellect démoniaque se substitue à nous, le mal ne s’accomplit sur la terre que par des possédés. Ainsi tout le mal se rattache toujours et uniquement à la même première opération mauvaise, puisque c’est de celle-ci que date la dégradation de notre faculté de penser [Il ne peut être question de vérifier psychologiquement la doctrine de Martinez. On noiera cependant ce texte d’un grand mystique possédé, le P. Surin, décrivant son état alors qu’il est possédé à son tour, après avoir essayé d’exorciser les Ursulines de Loudun : « Je ne saurais vous expliquer ce qui se passe en moi durant ce temps, et comme cet esprit s’unit avec le mien sans m’ôter ni la connaissance, ni la liberté de mon âme, et se taisant néanmoins comme un autre moi-même, et comme si j’avais deux âmes, dont l’une est dépossédée de l’usage de mon corps et de ses organes, et se tient à quartier regardant faire celle qui s’y est introduite. Ces deux esprits se combattent en un même champ qui est le corps, et l’âme même est comme partagée et selon une partie de soi est le sujet des impressions diaboliques, et selon l’autre des mouvements qui lui sont propres ou que Dieu lui donne » (apud P. Pourrat, La Spiritualité chrétienne, IV, 97 ; Paris Gabalda, 1928)].

Que pouvons-nous faire pour échapper au mal et remettre en évidence notre caractère divin ? Ou encore en quoi consistera le bien et le culte resté au pouvoir de l’homme déchu ? Il reste évidemment dans l’homme une sorte de base, l’âme, bonne en elle-même, qui tient à son union substantielle avec Dieu ; il a des sagesses, vertus et puissances, qui sont en lui « la pensée, l’image et la ressemblance du Créateur ». Mais ce fond de la nature humaine ne détermine pas nécessairement l’action, puisque celle-ci, chez l’homme tombé, exige toujours deux autres facteurs : la volonté libre et la pensée insinuée en lui par un esprit divin ou démoniaque. Si toutefois l’action bonne est marquée du nombre 3 parce qu’elle exige réellement ces trois facteurs : puissance innée du mineur, la pensée insinuée et la puissance directe de l’esprit divin majeur, l’action mauvaise de son côté est marquée du nombre 2, nombre de confusion, car l’âme s’y abandonne de telle façon à l’intellect démoniaque qu’elle s’identifie à lui jusqu’à devenir « le tombeau de la mort ». Le moment capital qui décide de la qualité de l’action est donc celui de la pensée insinuée ; selon que celle-ci sera bonne ou mauvaise, l’action du mineur le sera aussi : « La liberté enfante la volonté et la volonté adopte la pensée bonne ou mauvaise qu’elle a conçue, et sitôt qu’elle en a obtenu le fruit, le mineur revient sur lui-même et, méditant sur le produit de son opération, il devient lui-même le juge du bien et du mal qu’il a commis » (Ibid., p. 343). Il y aura donc deux espèces de bonnes œuvres : celles que l’homme pourra produire en vertu de sa puissance innée, qui seront faibles et ne pourront être dites lui appartenir, car elles sont directement de Dieu en nous ; et celles que l’homme accomplira lorsque sa propre puissance sera multipliée par le concours d’un esprit majeur bon, actions vives et parfaites qui seront bien au mineur, car ce sera lui qui aura tout fait pour solliciter ce concours de l’esprit majeur et s’y abandonner.

C’est ici le fondement de l’ascèse, de la mystique et de la spéculation martinézistes. Ascèse, car la tâche de l’homme sera de se purifier très profondément, non seulement de la cupidité des biens de la matière, mais encore de la curiosité à leur sujet : « Les formes de cet univers n’existent point réellement en nature, ni d’elles-mêmes, mais seulement par l’être qui les anime, et tout ce qui paraît exister se dissipera... promptement » (256), — la matière, est un songe qui ne doit pas nous retenir comme une réalité. Mystique, car il sera de la plus grande importance de s’assurer ensuite de la collaboration d’un esprit majeur avec le mineur purifié, et ce sera le rôle de la prière et de la théurgie. Et enfin, au-delà, il y a place pour une nouvelle connaissance spéculative : les sciences de la matière sont définitivement condamnées, et il n’est pas question d’y revenir, mais si la matière est un songe, c’est un songe de Dieu, et nous pouvons en quelque sorte le psychanalyser pour remonter à son auteur. En ce sens, toutes les apparences retrouvent une raison d’être comme elles sont, et on peut proposer une interprétation théomorphique même de ce qui n’est pas, comme les formes corporelles et, en particulier, la nôtre ; la pensée n’est plus dupe des variations temporelles et elle retrouve une sorte d’intelligence sub specie aeternitalis.

Dans cette voie spéculative, l’homme sera guidé par la tradition jusqu’à lui des révélations successives. Adam lui-même, s’il a perdu la connaissance directe et le culte spirituel, s’est vu cependant investi de la charge d’un culte nouveau proportionné à ses moyens d’opération ; il a été capable de procréer Abel conformément au plan divin, sans excès charnel, et, grâce à cet enfant, il a été réconcilié. A mesure que l’on s’éloigne de lui, la révélation primitive s’efface de la vue et de la mémoire des hommes ; mais elle a été renouvelée par le mécanisme des types qu’ont fait, au cours des temps, une série de mineurs pensants et non pensifs, députés par l’Eternel : ainsi Enoch, Noé, Melchisedech, etc. ; et enfin par le type qu’a fait le Christ. C’est une perte irremplaçable que l’inachèvement du Traité, et l’on ne peut s’empêcher de rêver à la richesse d’interprétation que Martinez nous aurait dévoilée s’il avait poussé son commentaire jusqu’au Nouveau Testament. Mais l’importance qu’il accordait au Christ n’est point douteuse par ce que nous savons de lui, et par ce que nous possédons de son œuvre (ainsi les pages sur le type du Christ en Abel, 110-117). Esprit doublement puissant, octenaire, Fils et Verbe du Créateur, le Christ a synthétisé tous les types qui pouvaient faire révélation, de manière à peindre à l’homme, avec une clarté aveuglante, encore qu’elle ne soit pas aperçue de tout le monde, son entière condition. Il s’est détourné d’Israël et a appelé tous les hommes (sauf la postérité de Caïn) à la réconciliation. La réalisation théomorphique était chez lui accomplie, puisque son incarnation volontaire n’était pas, comme celle d’Adam, le fruit d’une prévarication. Aussi, bien qu’il ait combattu le démon comme un être pensif, notamment lors de la tentation, il lui a infligé de telles molestations que son état de resserrement est incomparablement plus rigoureux depuis sa venue. Mais, pour nous aussi, le Réconciliateur est venu, et il nous sera demandé bien plus qu’à ceux qui ne le connurent point.

Enfin, si l’intelligence de notre nature et du cryptogramme de la nature physique nous est ainsi suggérée, indépendamment de nos propres expériences, par les secours successifs des mineurs élus et par le secours de l’esprit doublement puissant, nous pourrons encore reconnaître la vérité à son rayonnement. L’assentiment commun et complet est toujours le signe d’une spiritualité distincte de celle des individus : passager et limité, il peut être le fait d’une pensée entièrement démoniaque, mais durable, il se fonde certainement dans la pensée divine. L’œuvre démoniaque est une œuvre de division et de confusion : « Il n’y a pas parmi les hommes de matière, deux pensées, deux actions, deux opérations qui puissent s’accorder... » (111). L’homme abandonné à lui-même ne sera pas capable non plus de réconcilier vingt personnes à sa volonté. Mais si la multiplicité éloigne de la vérité, la vérité, au contraire, unit les esprits ; elle opère dans le sens de l’unité théomorphique à retrouver, en assimilant les esprits les uns aux autres, en restituant autant qu’elle le peut la pensée transparente et sans limites individuelles, hors de la matière et du temps.

On pouvait le prévoir, si la conséquence du péché est la dégradation de notre faculté de penser, le travail devra tendre surtout à remédier à cette infériorité. Il nous faut déchiffrer la pensée avec peine, c’est-à-dire « opérer comme un être purement spirituel temporel, sujet au temps et à la peine du temps » (315). Essayons cependant de remonter vers notre état premier. Il ne paraît guère possible d’y parvenir pendant notre existence temporelle terrestre et de franchir d’un seul bond les trois cercles sensible, visuel et rationnel, qui nous renferment comme les trois cercles dont se servent les voyageurs pour repérer leur position terrestre. Nous n’échapperons pas au purgatoire [Cf. définition, p. 219. La métempsychose est formellement exclue, quoique ait pensé Frank. Cf. notamment 171-172]. Mais quoique toujours pensifs, nous pouvons nous efforcer de n’accueillir que les insinuations provenues de l’arbre de vie du bien. Nous serons ainsi plus fidèles à notre vraie nature divine ; purifié du désespoir, disait Kierkegaard, « le moi plonge à travers sa propre transparence dans la puissance qui l’a posé ». C’est aussi le but de l’ascèse et de la mystique martinézistes. On pourrait d’ailleurs multiplier les rapprochements ; par exemple, entre la réalisation théomorphique et ce que l’on a appelé, à propos de saint Jean de la Croix, l’état théopathique. Sans entrer dans une étude de mystique comparée, on voit que le théomorphisme de l’homme ne nous entraîne pas nécessairement au panthéisme. La mystique martinéziste est même plus proche, pensons-nous, des mystiques de la « nuit » que des mystiques quiétistes. Elle le doit vraisemblablement à son caractère beaucoup plus spéculatif que sentimental. Le progrès essentiel s’accomplit ici dans l’ordre de la pensée, parce que la chute a été avant tout une chute de la faculté de penser. Le démon a de grands pouvoirs et le mineur la faculté de les tenir en échec : la vie intérieure à la poursuite de la réalisation théomorphique en est revêtue d’un caractère profondément dramatique.

Cette réalisation, et donc la conception de l’individualité humaine dont elle découle, est bien la charnière de la pensée de Martinez. La lumière vient de Dieu, mais nous n’en saisissons toute la richesse que lorsque la réflexion sur nous-mêmes nous a purifiés. « Mes jours sont la vapeur des jours de l’Eternel », s’écriera Saint-Martin ; ils ne sont rien d’autre, et il appartient à la pensée d’essayer de restituer les jours de l’Eternel dans notre vie intérieure. Ce faisant, nous comprendrons que la vraie intelligence du monde des apparences nous conduit à l’intelligence du monde des vraies réalités. Le microcosme nous conduit au macrocosme matériel, surcéleste et divin. Mais c’est selon un rapport analogique purifié de toutes les grossièretés de l’anthropomorphisme ; et c’est pour ainsi dire à l’intérieur de tout le divin et de rien d’autre que ce qui est divin que la pensée se meut. Il ne s’agit pas de se dissimuler les contradictions et les faiblesses d’un tel système au regard de la pensée strictement rationnelle. Mais la voie analogique de la pensée mystique ne relève pas de ce tribunal et ne nous intéresse même que dans la mesure où elle relève d’une juridiction d’appel. Pour celle-ci, entre l’anthropomorphisme et le panthéisme, peut-être est-ce l’attitude théomorphique (qui, certes, n’est pas particulière à Martinez de Pasqually) qui paraîtra la plus rigoureuse et la plus instructive.

Source : http://sophia.free-h.net/

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4 avril 2013 4 04 /04 /avril /2013 05:37

Nous touchons au fond : le christianisme de Martines, qui vivifie la théorie et la pratique de l'Ordre des chevaliers maçons élus coëns de l'univers, n'est pas le christianisme latin ni le christianisme byzantin, mais le christianisme antiochien ; son Eglise virtuelle est l'Eglise syrienne, pour autant que l'Eglise syrienne d'Antioche a recueilli la succession de la première communauté chrétienne de Jérusalem, dont Jacques, frère du Seigneur, fut le premier évêque et qui ressortissait au judéo-christianisme strict. Sa liturgie n'avait point divorcé d'avec la liturgie juive et sa gnose orthodoxe puisait aux sources très anciennes de ce gnosticisme juif que des chrétiens pervertiront en gnosticismes hétérodoxes. (Des mêmes sources très anciennes Moshé Idel a montré que la kabbale a découlé, via le Séfer Iézirah.)
Défi aux interdits scientistes, je persiste à parler, en le professant, de "judéo-christianisme", et m'y crois autorisé, à condition d'expliquer en quel sens actuel prendre et comprendre le mot.
Convenons d'appeler "judéo-christianisme" l'apparente synthèse d'une pratique juive, codifiée par Moïse, aux implications doctrinales, et d'une christologie où s'analyse la foi en Moyses novus, Jésus de Nazareth, le Christ ou le Messie. Puis, modulons cette définition très générale.
Au 1er siècle de notre ère, la foison des sectes juives est de mieux en mieux assurée par l'histoire et l'archéologie ; celle des croyances chrétiennes aussi.
Non seulement, au début de notre ère, l'école juive de Shammaï et l'école juive de Hillel, tout en s'accordant à reconnaître l'universelle juridiction sur les Peuples, de la loi noachite en sept commandements, dont trois sont majeurs, s'opposent sur leur nature salvifique (Shammaï la nie, Hillel l'affirme). Mais encore, parallèlement au mouvement des pharisiens, où coexistent les deux écoles précédentes, et à part des interférences évidentes, se développe, à partir du IIIe siècle avant notre ère, un courant apocalyptique, au double sens du mot apocalypse : les mystères du royaume des cieux révélés et la prévision des fins dernières. (Une amphibologie similaire caractérise la prophétie et le prophétisme.)
Le premier mouvement aboutit au judaïsme proprement dit, talmudique, rabbinique ; le second courant, représenté par les esséniens, les samaritains en marge, et en marge aussi une percée vers les musulmans mutazilites, aboutit au karaïsme, au hassidisme et à la kabbale médiévale, plus que millénaire.
Dans le premier cas, on dirait d'une tradition légaliste et dans le second d'une tradition mystique, remontant, l'une par écrit et l'autre oralement, à Moïse, le maître commun (22*). L'épanouissement de la kabbale au sein du judaïsme normatif et l'attachement des ésotéristes à la lettre pure, sinon à la pure lettre, de la Torah valident des passerelles et même des empiètements essentiels. (De même que dans le rabbinisme, des tendances gnostiques ont cheminé dans le christianisme normatif.)
Les christologies étaient, il y a dix-huit ou dix-neuf siècles, basses ou hautes, pauvres ou riches, à maint degré, avec mainte nuance, s'agissant de la nature humaine ou divine, de la nature humano-divine ou des deux natures humaine et divine de Jésus-Christ ; de l'humanité et de la divinité du Messie crucifié et ressuscité.
Chez les Juifs, flottantes étaient aussi, à l'époque, l'idée et l'image et même la place du Messie, que les chrétiens personnifieront en rabbi Ieschouah. La résurrection de Jésus fils de Marie vérifie son avènement, au-delà du scandaleux supplice, et elle enthousiasme ses disciples qui vivent et meurent et revivent avec lui, en lui et pour lui.
Aucune thèse christologique n'est hérétique avant le concile de Nicée en 325. Avant comme après, différentes théologies sont habilitées à rendre compte d'un même dogme chrétien. Le christianisme peut n'être point paulinien, ou il peut n'être point entièrement paulinien. La lettre de Jacques, non paulinienne au moins, appartient au canon des Ecritures et Paul se prête à tant d'interprétations ! Des écrits gnostiques réputés hétérodoxes érigent Paul de Tarse, qui passe ailleurs pour l'ennemi juré de leurs adeptes, en docteur éminent, ou premier : invite à réfléchir sur la gnose nécessaire.
La jonction du judaïsme et de la christologie ne manqua pas d'influencer leurs formes respectives. Ainsi, de la personne terrestre et céleste du Messie, Fils ou fils de l'homme et Fils ou fils de Dieu, pensée et éprouvée à l'intérieur de catégories angéologiques, et du messianisme marqué au coin des apocalypses. Ainsi, d'une inévitable théorie des deux alliances, l'ancienne et la nouvelle, telle que, notamment, l'Epître de Barnabé l'esquisse et qu'elle s'exprime dans les Homélies pseudo-clémentines. Au bout du compte, l'entente rend arbitraire la distinction des formes respectives. La synthèse semble parfaite, mais est-ce une synthèse ?
Il peut être expédient de tenir la synthèse pour artificielle, en somme, et de voir dans le judéo-christianisme le résultat d'un effort pour christianiser le judaïsme, précisément pour introduire dans le judaïsme une christologie. Mais l'effort parvient, en réalité, à tirer cette christologie du judaïsme, à la faveur de la venue et de la réception du Messie, à y démasquer cette christologie.
Quand les Gentils et les Juifs s'efforcent de concert ou de conserve, ils sont menés respectivement à un judaïsme des incirconcis et à un christianisme des circoncis. La formule d'Edmund Schweizer est heureuse, bien que le choix de la circoncision comme critère du judaïsme minimal des chrétiens soit discutable, puisque ce critère fut discuté parmi les chrétiens, et l'obligation d'être circoncis abrogée au concile de Jérusalem en 50 ou 51, mais un judéo-chrétien consentant à la tolérance en était-il astreint à se renier ? Entre ces chrétiens d'origine juive, la plupart pharisiens, qui suivent toute la loi, y compris la circoncision, et ces chrétiens pour qui soit le judaïsme est dépassé par le christianisme, soit la loi peut tout au plus servir de règle de vie, non pas de moyen de salut, il est des chrétiens, Juifs ou Gentils, qui n'exigent pas toute la loi, mais une partie, comprenant les lois diététiques, notamment, mais où la circoncision notamment fait défaut. Jacques et ses ouailles semblent avoir été de cette dernière espèce. Les derniers autant que les premiers sont, selon notre convention, des "judéo-chrétiens". Selon Paul ni Juifs ni Gentils, ni non plus l'extermination ou la conversion d'un goupe à l'autre mais une nouvelle humanité qui constitue le corps du Messie, du Christ.
Point d'autre but, néanmoins, chez les uns, dans leur variété, et les autres que de retrouver l'issue du développement dogmatique, de l'achèvement historique méconnu ou oublié.
En réalité, disions-nous, la synthèse, si l'on veut, est spontanée, naturelle ; l'achèvement historique du judaïsme le développe en judéo-christianisme et le christianisme s'y avoue congénial en même temps que congénital au judaïsme.
L'on ne saurait oublier, enfin, l'hellénisation du christianisme à laquelle le judéo-christianisme échappa d'autant moins que les Juifs de Palestine (pour ne rien dire de la Diaspora où la Bible hébraïque fut traduite en grec, au IIe siècle avant notre ère, par des Alexandrins) ne sont pas restés imperméables à l'environnement hellénistique dans lequel ils ont vécu pendant trois siècles. Au sein de la communauté judéo-chrétienne, les "Hébreux" - ceux que l'on qualifiait tels et qui étaient indigènes - parlaient araméen et suivaient toute la Loi ; les hellénophones dits "Hellénistes", dont la plupart n'en étaient pas moins d'origine juive, s'en permettaient la critique.
A l'orient de l'Orient
La profession de foi trinitaire d'Etienne, le proto-martyr, avant sa lapidation, sentence du sanhédrin qu'une foule a saisi, est primitive, exemplaire. Tirons-la des Actes des apôtres, chapitre VII, verset 54, avec les capitales initiales en usage aujourd'hui : "Rempli du Saint-Esprit et fixant les yeux vers le ciel, il vit la gloire de Dieu et Jésus debout à la droite de Dieu. Et il dit : "Voici, je crois les cieux ouverts et le Fils de l'homme debout à la droite de Dieu."
Pourquoi de pareils croyants se seraient-ils privés de célébrer, certains d'entre eux, à la fois le shabbat, jour de l'Eternel, notre Dieu et le dimanche, jour où le Seigneur Christ a vaincu la mort ?
Des judéo-chrétiens, hellénistes, originaires de Chypre, tel Barnabé, et de Cyrénaïque, émigrent à Antioche, capitale de la Syrie-Séleucie , troisième cité de l'Empire, après Rome et Alexandrie et siège du comes Orientis. Des conversions en masse et, pour la première fois, les chrétiens sont appelés chrétiens.
Jacques est condamné à mort, dès l'an 62, par le sanhédrin que préside Anan, il est lapidé selon Flavius Josèphe, mais auparavant précipité du pinacle du Temple selon saint Clément d'Alexandrie (et Hégésippe), enfin le crâne fracassé par un foulon.
Une nouvelle vague d'émigration, qui intéresse les "Hébreux", entre 62 et 7º, mais surtout entre 62 et 66, quand s'ouvrent pour quatre ans les hostilités de la première révolte juive, emmène des judéo-chrétiens en Transjordanie, principalement, à Pella.
Pourtant saint Jacques et ses successeurs à Jérusalem viendront, sur les premières listes des tenants du siège, dans le fil des grands prêtres du Temple, dont la fonction disparaîtra avec le lieu du culte, en 70. Mais c'est seulement en 135 que Jérusalem disparaîtra, après l'écrasement de la dernière révolte juive contre l'empereur Hadrien qui aura profané son saint nom en celui d'Aelia Capitolana. A cette date s'arrête la liste des quinze évêques de Jérusalem transmise par Eusèbe de Césarée. Dorénavant, l'Eglise de Jérusalem n'est plus dans Jérusalem. Seuls chrétiens à y demeurer, des Gentils, chrétiens point formellement judaïsés. Ce sont eux qui tourneront leurs regards vers Rome, mais les exilés ne transposeront pas la sainteté de la Ville.
A Jamniah, ou Yavneh, en Judée, le sanhédrin, réfugié après la catastrophe de 70, tâche à réorganiser le judaïsme au milieu des nations ; le concile légendaire de Jamniah, symbole de délibérations qui occupèrent plusieurs décades, fixe le canon des Ecritures, explique que les bonnes actions remplacent désormais les sacrifices, établit une liturgie provisoire.
Entre dix-huit bénédictions, l'une consiste en une contre-bénédiction : la birkat ha-minim vise (au moins à cette époque (23)) les judéo-chrétiens. Cette excommunication rituelle des nosrim se situe aux environs de l'an 90, et de 70 à 170 (controverse de Justin avec le rabbin Tryphon) s'étend le siècle où le judéo-christianisme éclate. Ce n'est pas une synthèse qui se défait, c'est l'unité qui se brise.
Sur l'autre bord, les communautés chrétiennes majoritaires, la Grande Eglise bientôt, hégémonique, ignorent ou détestent, isolent, bannissent peu à peu les communautés judéo-chrétiennes qui se débilitent et qu'elles divisent arbitrairement en groupuscules : ébionites, symmachiens, cérinthiens, nazaréens (ou nazoréens), elkessaïtes...
Le manichéisme naîtra en milieu judéo-chrétien. Son fondateur innove dans la foulée d'Elkessaï (autour de l'an 100), en inférant de la rencontre habituelle aux judéo-chrétiens avec le saint esprit, ou le Saint-Esprit, qu'il spécifie à son bénéfice, une investiture prophétique exorbitante. Mais comment la révélation accordée, troisième dans le temps historique, à la postérité d'Abraham aurait-elle correspondu avec les deux précédentes si l'islam n'avait été semé et s'il n'avait germé dans le même terreau, en veine de sommation ? L'islam, à la lettre, depuis le VIIe siècle entre ouvertement en composition avec le judéo-christianisme, auquel il est inhérent de toujours, comme le christianisme l'est au judaïsme.
Au IVe siècle, ne subsistent que quelques groupes dispersés de judéo-chrétiens, notamment en Arabie, où l'islam naissant les rencontrera, et une descendance souvent bâtarde, sur laquelle tranche l'Eglise syrienne.
Glorieuse Eglise judéo-chrétienne d'Antioche au IIe siècle, elle est le centre géographique alors et le centre spirituel à jamais de l'Eglise syrienne. En suivant à la trace l'"influence de quelques témoins éminents, Ignace en tête, mais aussi Saturnin et Théophile, par exemple maints aspects capitaux du christianisme et des sectes gnostiques, en cette Antioche du IIe siècle, peuvent s'expliquer par la présence et la primauté du judéo-christianisme. Combien d'éléments historiques, littéraires et théologiques s'y étaient ainsi conservés, tandis qu'ailleurs, ils avaient été ou seraient bientôt abolis, et se perpétueront, pour l'essentiel, dans sa vivace chrétienté !
Depuis que saint Pierre établit à Antioche son premier siège patriarcal, avant de venir à Rome, l'Eglise syrienne est la Mère des Eglises orientales. (De cette Eglise des origines, l'Eglise copte est la fille, à l'époque apostolique, et l'Eglise arménienne, au IIe siècle. La première, seule à maintenir la circoncision obligatoire, réussira une nouvelle synthèse, dont le caractère originel en même temps que particulier est très défendable, en apportant, ou en dégageant, un composant égyptien, c'est-à-dire pharaonique et hellénistique. Cagliostro est un grand copte, il sera le Grand Copte pour les francs-maçons d'Occident, au siècle de l'illuminisme (24).)
L'Ordre des élus coëns apparaît comme conciliable sans accroc avec le christianisme et l'Eglise chrétienne, quand rien ne les oppose et rien ne les oppose, pourvu que l'on assigne la maçonnerie explicitement judéo-chrétienne de Martines et la confession chrétienne associée au courant le plus ancien, le plus méconnu et, théologiquement, le plus discrédité de l'histoire du christianisme primitif. Alors, l'apparente conciliation se découvre harmonie préétablie, articulation essentielle et, par conséquent, originelle encore.
La théologie de Martines tourne autour du Christ. Le malentendu, ou l'incohérence, vient de ce que cette théologie différait des théologies protestantes et de la théologie catholique romaine.
Mais il faut une Eglise et ce sera, pour Martines, venu du pays des trois religions, pour Saint-Martin et pour presque tout leur entourage, l'Eglise catholique romaine, faute de mieux, faute de connaître mieux, mais sous réserve d'améliorer. L'Eglise de Rome agréait mieux aux coëns, non seulement parce que la majorité d'entre eux y étaient nés, comme dans la confession dominante dans la région, mais en vertu de ses pompes plus encore que de sa théologie. Deux chrétiens réformés au moins se convertirent au catholicisme romain sous l'influence diffuse de l'Ordre : Bacon de La Chevalerie , substitut général de Martines, à partir de 1768, qui assistera à l'une des leçons de Lyon, et Jean-Jacques Du Roy d'Hauterive qui en prononcera vingt-et-une autres et dont la famille n'en était pas à une abjuration près).
Outre leurs rites réservés, les coëns - nulle dispense prévue en droit pour les frères protestants qu'on admet ès qualités - sont astreints à la pratique catholique romaine, y compris à ses exercices de dévotion, mais ils les additionnent de prescriptions judaïques, semblablement à l'Eglise judéo-chrétienne et en conformité avec leur ministère cultuel lié au judaïsme de leur christianisme.

Source : http://www.hermanubis.com.br/artigos/FR/artigoemfrances004lechristianismedePasqualy.htm

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27 mars 2013 3 27 /03 /mars /2013 08:49

Verba volant...

Au soir du 2 février 2007, quelques frères, peut-être sept, pas plus, et sans doute moins,
se trouvaient réunis dans l’antichambre d’un temple de la banlieue parisienne...

Le temps passant, personne d’autre ne se pressait sur les parvis. Erreur de calendrier ? En tout cas, la tenue qu’ils attendaient n’aurait pas lieu. Ce pas de clerc maçonnique eut cependant comme il arrive parfois des suites heureuses et fécondes. Le site « LIBER LATOMORUM » en est aujourd’hui la preuve.

Privés d’outils ce jour-là ces frères n’en travaillèrent pas moins, à l’instigation de l’un d’entre eux, le TCF Th. B. Celui-ci leur fit part d’un projet qui lui tenait à cœur : créer une loge d’étude qui se consacrerait exclusivement à l’actualité bibliographique de la franc-maçonnerie. Le projet fut adopté d’enthousiasme.
Bientôt, les frères présents à cette soirée s’agrégèrent d’autres frères, eux-mêmes intéressés. C’est ainsi que la R.L. « LIBER LATOMORUM » put allumer ses feux le 26 juin 2007 en région parisienne.

Dès sa création, les frères de « LIBER LATOMORUM » avaient eu le souci de faire partager leur désir d’examen et d’approfondissement de la tradition maçonnique à travers l’actualité éditoriale car c’est avant tout de cela qu’il s’agit. De là la création de ce site.

Sur celui-ci, on ne trouvera pas de polémique pour la polémique, mais parfois des jugements qui, sévères ou non, sont assumés par leurs auteurs. Aussi un souci d’information : les références les plus exactes possibles sur la matière éditoriale traitée et sur ses liens éventuels. Enfin la volonté de faire savoir, apprendre et connaître dans la mesure de nos bien modestes lumières.

QUANT À LA LOGE.

La loge « LIBER LATOMORUM» est indépendante de toute obédience.

Elle travaille au Rite Français Traditionnel.

Loge d’étude, elle agrège sur examen des motivations, mais n’initie pas.

Elle rassemble et accueille des frères de toutes obédiences sincèrement intéressés par une étude impartiale et rigoureuse des publications ayant trait à la franc-maçonnerie ou adjacentes au sujet.

Elle se réunit actuellement tous les trois mois.

 Source : http://liberlatomorum.jimdo.com/

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8 février 2013 5 08 /02 /février /2013 17:08

L’Irlande et sa longue histoire méritent d’être connues des francs-maçons sous bien des aspects que nous allons aborder ensemble. Quelques mots tout d’abord sur la civilisation mégalithique, qui a connu son apogée entre 3500 et 2500 avant J-C. On ne sait pas grand-chose de ces peuples qui avaient une cosmogonie relativement élaborée. Mais le franc-maçon sera au moins sensible au fait que les alignements de menhirs correspondent habituellement à des données astronomiques (liées au lever et coucher du soleil en rapport avec les solstices et équinoxes, ainsi qu’aux cycles lunaires), alors que les dolmens, cairns et tumulus étaient des tombes, individuelles ou collectives (également orientés de manière précise).  

Les Celtes n’introduiront le druidisme dans les îles britanniques que vers 450 avant J-C, alors que leur civilisation domine l’Europe depuis presque un millénaire. Nous noterons ici que selon l’antique tradition des druides, l’année était divisée en plusieurs périodes correspondant à des évènement solaires (solstices, équinoxes), manifestant le caractère cyclique de la vie. On peut d’ailleurs noter que les anciennes fêtes celtiques restent discrètement présentes dans notre calendrier : Samain, le 30 octobre symbolisait la victoire des hommes sur les attaques des esprits surnaturels, avant de se terminer par la célébration de la nouvelle année. Puis la renaissance du soleil au solstice d’hiver ; c’est la fête de Modra Necht, durant laquelle le druide va cueillir le gui selon un rite précis, en s’exclamant “le blé lève” (O guel an heu , ce qui sera plus tard déformé par “au gui l’an neuf”). Imbolc, dans la nuit du 1er au 2 février, était la fête de la purification druidique, purification de la lumière ascendante et de ses effets sur la sève montant de la Terre-mère. Le 1er mai, Beltainn était la fête du feu de Bel, le dieu solaire, pour lequel on allumait de grands feux purificateurs, comme cela se fera plus tard à la saint Jean. Notons aussi que lors de l’initiation druidique, le postulant était enfermé dans une peau de bête, et que le dieu Lug (dieu de la lumière) se manifestait au travers du chef de clan, détenteur du maillet.  

Nous savons aussi que dans le dernier siècle avant l’ère chrétienne, Rome étend son emprise sur l’Occident et le Moyen-0rient, favorisant la diffusion de deux grandes religions :  

- d’une part le mithraïsme, le culte de l’ancien dieu iranien de la lumière se développant sous une forme d’abord cultuelle puis de plus en plus initiatique.  

- d’autre part le pythagorisme romain mystérique, qui conservait les principes de base de l’Ordre : à son niveau le plus profond, la réalité est gouvernée par les nombres ; la philosophie peut servir à la purification spirituelle ; l’âme peut s’élever jusqu’à s’unir avec le divin ; certains symboles ont une signification mystique ; les membres de l’ordre se doivent loyauté et le respect du secret).  

Ce n’est qu’en 43 après J-C. que l’empereur Claude envoie ses légions en Grande-Bretagne ; elles ramènent rapidement l’ordre en Angleterre, mais l’Écosse continuera à échapper à leur domination. L’Irlande est totalement épargnée et le restera longtemps.  

Selon une légende mythique, la maçonnerie aurait été introduite en Angleterre en l’an 287 après JC,  sous la protection de Carausius 1er, un amiral romain révolté qui s’était proclamé empereur de la Grande Bretagne indépendante. Il s’était attaché Amphibolus, l’architecte grec, et Alban, “homme célèbre dans toutes les sciences et en particulier la géométrie “, représentants des collegiae fabrorum. Carausius leur aurait accordé une charte, permettant (en opposition à la loi Julia ) aux constructeurs de tenir des assemblées et de constituer de nouveaux membres, conformément aux anciennes constitutions de Numa Pompilus et Servius Tullius.  

Au cours du IVème siècle, les celtes irlandais (Scots) s’allient aux tribus écossaises implantées au nord du mur d'Antonin (Pictes) pour multiplier les incursions en Bretagne romaine. En 383, Maximus Clemens, gouverneur romain de Grande-Bretagne, se révolte contre l’empereur Gratien, qui sera vaincu. La région retrouve ainsi son autonomie et en 410, Rome ordonnera le retrait de toutes ses troupes de Grande-Bretagne, ce qui ouvrira la région aux invasions barbares.  

L’évangélisation de l'Irlande par saint Patrick est située en 432. Selon la légende, ce natif des côtes ouest de la Bretagne romaine fut enlevé et réduit en esclavage dans son adolescence par des pirates irlandais. Au bout de six ans passés à Slemish, il s'évada et alla étudier le christianisme dans les monas­tè­res français. Puis il revint en Irlande et après avoir défié les druides et le haut-roi de Tara, il fonda la capitale ecclésiastique d'Armagh. A cette époque, le celtisme irlandais reste très actif, avec de nombreuses légendes spécifiques se rapportant aux anciens héros préceltiques.  

Pour resituer la période, rappelons que tout l’Occident est alors ravagé par les invasions barbares.

La Grande-Bretagne a été conquise par les Angles, les Jutes et les Saxons. Mais notons aussi que les Scots, celtes irlandais du royaume de Dalriada, ont également installé en Ecosse (région d'Argyll) un second Dalriada, qui connaîtra une importante expansion. Avec la chute de l’empire romain d’Occident, l’an 476 marque ainsi le début conventionnel du moyen-âge. La plupart des conquérants barbares se convertissent au christianisme, ce qui va rapidement conduire à la quasi-disparition de la religion celtique.  

En effet, les principes de la société gallo-romaine étaient intrinsè­quement incompatibles avec le druidisme puisque celui-ci fonctionnait selon une dualité entre le druide et le roi ; le druide étant le détenteur initié de la connaissance, de l’autorité spirituelle, responsable du savoir, intermédiaire entre les dieux et les hommes représentés par le roi, qu’il conseille ; ce dernier étant pour sa part le détenteur élu de l’autorité temporelle, garant de la cohésion sociale, qui met en application les conseils du druide ou les sentences de justice qu’il a édictées.  

Certains principes du druidisme resteront toutefois véhiculés, plus ou moins discrètement, dans les traditions chrétiennes d’autant que si les derniers druides sont devenus évêques, les bardes ont continué à véhiculer dans la tradition populaire des milliers de chants et des centaines de contes transmettant leurs valeurs philosophiques. Citons à ce propos la triade bardique des cercles concentriques, figurés sur la croix celtique, de diamètres respectifs 81, 27 et 9 : cercle de Keugant (le chaos, le néant où seul Dieu peut subsister), cercle d’Abred (le destin, l’exis­tence terrestre, la renaissance de la mort en fonction de l’existence précédente) et cercle de Gwenwed (la renaissance de la vie, la libération des cycles de réincarnation, la béatitude près de Dieu).  

Au VIème siècle, trois points méritent à mon sens d’être relevés :  

- en 529 : au mont Cassin, Benoît de Nursie érige un couvent sur l’emplacement d’un temple d’Apollon (et peut être ancien lieu de culte de Mithra). Il énonce la règle bénédictine qui, aux obligations de chasteté, de pauvreté et d’obéissance, ajoute les principes du travail intellectuel et manuel. Le moine doit obéis­sance à l’abbé (le père de la communauté, chargé d’interpréter la règle) et fait voeu de stabilité, c’est à dire de ne jamais quitter le couvent qui est isolé du monde par la clôture, mais reste en contact avec lui par le lien de l’hospitalité. Le troisième voeu est celui de la "conversion des moeurs", par lequel le moine abandonne son ancien mode de vie. La communauté monastique est liée par le respect dû aux anciens par les jeunes, et à l’affection accordée aux jeunes par les anciens. L’abbé (élu) était communément appelé “vénérable frère” ou “vénérable maître” ; il sera l’archétype du maître d’oeuvre médiéval, qui guide l’alliance entre le travail de la matière, l’intelligence de la main et l’intensité de la foi afin que le travail ainsi sacralisé devienne une prière et une glorification.  

- en 563 : saint Colomba (Colmcille), issu de la noble famille irlandaise des O’Neill, arrive en Écosse après avoir fondé une demi-douzaine de monastères en Irlande. Le moine établit une communauté sur l'île d’Iona, d’où diffusera le christianisme celtique en Écosse. Une légende dit que deux ans plus tard, il sauva miraculeusement un homme de l’emprise d’un monstre sorti des eaux noires du Loch Ness (il faudra ensuite attendre 1933 pour que “Nessie” redevienne un sujet d’intérêt pour les riverains du loch). L'église irlandaise prônait un ascétisme fondé sur une triple acception du "martyre" : martyre blanc (séparation d'avec les proches et la société, voyages d'évangélisation) ; martyre vert (travail dans la pénitence et le repentir)  ; martyre rouge (soumission à la croix et à l'adversité).  

- en 590 : saint Colomban (Colombanus), un irlandais éduqué à l'abbaye de Bangor, fonde le monastère de Luxeuil (évocateur du dieu solaire Lug) sur le site d’un ancien temple de Diane, près de Mulhouse. Il contribuera à la diffusion du christianisme celtique en Bourgogne, en Autriche et en Lombardie. Au IXème siècle, son disciple le moine Ermenrich de Saint-Gall rappellera : “nous ne devons omettre de parler de l’Irlande, car c’est de là que nous vint une grande lumière”.  

Cette même année ; saint Grégoire le Grand devient le premier d’une longue lignée de papes, politiques et juristes, qui exerceront le pouvoir sans apporter d’évolution théologique significative. Il instituera toutefois la liturgie (dans laquelle il introduira les harmoniques du chant grégorien), organisera l’évangélisation de la Grande Bretagne… et tentera de s’opposer au christianisme celtique diffusé par saint Colomban.  

En 627, le prince Edwin de Northumberland réunit un parlement qui aura pour mission de rédiger des lois et concéder des chartes. On peut noter que treize ans plus tôt, reconnaissant la qualité des travaux effectués par les bâtisseurs de l’époque, le pape Boniface IV avait affranchi les maçons de toutes les charges locales et délits régionaux, afin qu’ils puissent se déplacer facilement et à peu de frais. En Grande-Bretagne, les anciennes collegiae  romaines avaient disparu, mais leur influence se serait partiellement maintenue au travers de la secte des culdéens (colitores Dei , les serviteurs de Dieu), inspirés par saint Colomba, surtout répandus en Irlande et en Écosse où ils vivaient par communautés de douze membres sous l’autorité d’un abbé élu. Leur rite différait de celui de Rome sur divers points (date de Pâques, tonsure, consécration épiscopale, baptême, mariage des prêtres, utilisation du gaélique), ce qui leur vaudra quelques conflits avec les bénédictins.  

Ils reconnaissaient la prééminence du pape, mais pas son autorité car selon saint Colomba “le Pape n’est pas celui qui détient les clefs de la vérité absolue et dont les paroles portent le sceau du Saint-Esprit. C’est un évêque, un homme faillible que l’on peut con­seiller ou blâmer. Au dessus de l’autorité de Rome, il y a celle de la vérité ”.  

Il est très probable que les descendant des druides et bardes celtiques aient perpétué certaines de leurs traditions sous le couvert du christianisme celtique d’origine irlandaise, qui se développera en Écosse, au Pays de Galles et en Cornouaille (l’Angleterre proprement dite ayant été évangélisée par l’Église romaine). On dit que dans l’ancienne capitale celtique irlandaise de Tara (près de Dublin), nul n’était admis s’il ne connaissait un art et qu’à Tara, la salle des banquets rituels était dénommée “demeure de la chambre du milieu  “. Lors des réunions de bâtisseurs, les participants auraient porté un tablier ; si l’un d’entre eux interrompait celui qui avait la parole et refusait de se taire, son tablier était tranché en deux et il ne pouvait être réadmis qu’après avoir refait un nouveau tablier.  

La désignation des hauts-rois de Tara procédait d'un rituel précis, dans lequel le candidat devait en particulier franchir deux pierres levées qui "s'écartaient" pour livrer passage à son char, puis son nom devait être proclamé par une troisième pierre levée (Lia Fail ,  la Pierre de la Destinée).  

En Écosse, après plus de trois siècles de batailles incessantes, le royaume scot de Dalriada (qui a donc été fondé par des celtes irlandais) prend l’ascendant sur les Pictes. En 835, Kenneth Mc Alpin s’établit à Scone comme monarque de toute l’Écosse, qui devient royaume d’Alba (et plus tard Scotia). C’est sur la Pierre de Scone que seront ensuite traditionnellement sacrés les rois d’Écosse. Selon certaines des multiples légendes qui entourent cette pierre, il s’agirait de la pierre de Jacob, apportée en Irlande par la princesse Tephi, fille du dernier roi de Juda, à l’époque du prophète Jérémie. Le prince Eochaid d’Ulster aurait renoncé au culte de Bel pour épouser Tephi, et aurait été sacré roi d’Irlande sur cette pierre. Elle aurait ensuite servi au sacre des rois d’Irlande à Tara, puis aurait été conservée dans l’île d’Iona jusqu’à ce que Fergus Mor McErc, devenu roi d’Écosse, la transporte à l’abbaye de Scone autour de l’an 1000. Plusieurs géologues contemporains ont relevé qu'aucune carrière ne correspond à la pierre de Scone dans les régions de Tara ou d'Iona ; par contre, on trouve des gisements de ce type à Béthel, près de la Mer Morte.   

Rappelons ici que selon la légende, la première Grande Loge a été fondée à York en 926 par le prince Edwin, géomètre et maître d’oeuvre, qui aurait colligé tous les actes et écrits se rapportant à la maçonnerie afin de rédiger des constitutions qui auraient commencé en évoquant le “Grand Architecte du ciel et de la Terre, la fontaine et la source de toute bonté qui bâtit de rien sa construction visible ”. Edwin aurait reçu à la même époque une charte de liberté de son père adoptif, le roi Athelstan, pour développer la fraternité. Edwin et son père auraient aussi défini les symboles fondamentaux de l’ordre : une équer­re en or, un compas en argent aux pointes d’or, et une truelle en argent. Au Xème siècle, on trouve bien une évocation des guildes anglaises, où il est question de ban­quets men­suels au cours desquels se discutaient les questions liées au groupement. Pour être admis, il fallait être citoyen de la ville, être de bonne conduite et de moeurs régulières, acquitter des droits d’entrée et se soumettre à un apprentissage (généralement sept ans). Les dirigeants étaient élus lors d’assemblées plénières, géraient toutes les affaires de la corporation et y rendaient la justice. Les membres ne pouvaient pas s’affilier à une autre ligue, étaient tenus de mettre en commun leurs affections et leurs haines, et devaient venger toute insulte faite à un des frères comme si elle avait été faite à tous. A la mort d’un frère, chaque membre devait offrir un morceau de bon pain et prier pour le salut de son âme.  

Un siècle plus tard, en 1109, Étienne Harding devient abbé de Cîteaux. Ce descendant des Vikings aurait été initié au celtisme en Bretagne avant de suivre les enseignements des maîtres de Laon, Reims et Paris. Féru d’ésotérisme, il a également été influencé par l’école kabbalistique de Troyes, toute proche, où Rachi l’aidera à entreprendre une recopie de la Bible, comportant 290 corrections fondées sur les textes hébreux (ce qui explique peut être le goût prononcé dont témoignera saint Bernard pour le texte très symbolique du Cantique des Cantiques).  

Certains auteurs ont remarqué que cet intérêt d’Harding pour la Bible coïncide étrangement avec le retour de Terre Sainte du comte de Champagne, qui rejoindra quelques années plus tard l’Ordre templier.  

Bernard de Fontaine entre à Cîteaux en 1112, à l’âge de 21 ans, Étienne Harding lui révélant la voie mystique. Il quittera l’abbaye 3 ans plus tard, choqué par la trop grande magnificence des églises dépendant de Cluny. Il devient le premier abbé de Clairvaux et se met en devoir de réformer l’ordre cistercien, dont l’architecture devra désormais être extrêmement dépouillée. Sur le plan théologique, Bernard admettait trois degrés pour s’élever vers Dieu : la vie pratique, la vie contemplative et la vie extatique. Il disait de Dieu : “comme toutes choses sont en Lui, Il est aussi en toute chose  (...) Dieu n’a point de forme, Il est la forme, Il n’est point corporé, Il est purement simple “. Quant à la méthode : “... rentre dans ton coeur et apprend à connaître ton esprit  (...) apprend par la connaissance de ton esprit à connaître les autres esprits. Voilà l’entrée, la porte par laquelle on entre dans les choses intimes, l’échelle par laquelle on s’élève aux choses sublimes ”. Et encore : “... connais ta propre mesure. Tu ne dois ni t’abaisser, ni te grandir, ni t’échapper, ni te répandre. Si tu veux conserver la mesure, tiens-toi au centre. Le centre est un lieu sûr : c’est le siège de la mesure, et la mesure est la vertu”.  

C’est ainsi que les abbayes cisterciennes furent le berceau de l’art du Trait, application de la géométrie euclidienne à l’architecture sacrée, constitué d’un ensemble de ”secrets” de métier permettant de tracer les figures géométriques élémentaires à l’aide de règles, d’équerres et de compas.  

C’est dans ce contexte que sera créé l’Ordre du Temple en 1118, et l’on note que parmi ses fondateurs se trouve André de Montbard, qui n’est autre que l’oncle de saint Bernard.  

C’est aussi dans ce contexte qu’en 1124, le celte David 1er fonde le premier véritable royaume féodal d’Écosse. Son règne sera marqué par la pénétration dans le pays de chevaliers normands et flamands, ainsi que de moines cisterciens. Ce roi confie la garde de la vallée d’Anna à un chevalier normand, un certain Robert de Brus (assimilé à un descendant de Robert de Bruges, qui aurait accompagné Mathilde de Flandres et son mari, Guillaume le Conquérant). Il crée par ailleurs la charge héréditaire de régisseur (steward) royal, attribuée à Alan Fitz Alan (ce sera l’origine des Stuart) ; et l’emblème du clan Steward sera constitué par un oiseau nourrissant sa couvée, avec la devise“ Virescit vulnere virtus”.  

En 1126, le comte Hugues de Champagne, donateur de Clairvaux, rejoint l’Ordre du Temple. Deux ans plus tard, au concile de Troyes, saint Bernard remet à vingt-sept chevaliers Templiers leur Règle monastique ; l’année suivante verra la constitution de trois prieurés, comptant chacun vingt-sept chevaliers. Le recrutement des Templiers prend une grande ampleur, les dons pécuniaires et fonciers affluent de toute part. En quelques mois, les Templiers s’installent ainsi en Angleterre, en Écosse, en Irlande, en Espagne et au Portugal.  

Vous comprenez ainsi pourquoi il m’a semblé intéressant de mettre l’accent sur Saint Bernard, qui semble avoir été une sorte de pivot entre le christianisme irlandais, implanté à la fois en Ecosse et dans l’esprit d’Etienne Harding, le maître à penser de celui qui donnera sa Règle à l’Ordre Templier…

Ne faisons toutefois pas de Saint Bernard notre héros. Ainsi, en 1140, au concile de Sens, il fait condamner les thèses de Pierre Abélard. Il reprochait à ce précurseur de Descartes de fonder sa foi sur le doute méthodique, et de penser que le bien et le mal sont à considérer du point de vue de la conscience humaine, éclairée par l’amour de Dieu. Abélard estimait que la raison est plus efficace que le bûcher pour convertir les hérétiques, et prêchait la tolérance religieuse. Philosophe réputé en son temps, l’histoire retiendra surtout sa tragique histoire d’amour avec Héloïse…  

Une autre anecdote : c’est à Clairvaux qu’en 1143, l’archevêque irlandais Malachie aurait rédigé les 112 devises pontificales, résumant la destinée des papes à venir. Si l’on admet leur authenticité (elles ne furent publiées qu’en 1673...) et surtout leur caractère prophétique, Benoît XVI sera l’avant-dernier pape, précédant le retour de Pierre le Romain ; ce cycle de 888 ans (nombre du Christ) débuté en 1144 devrait donc se terminer en 2032.  

Mais on dit aussi que Saint Malachie aurait été l’un des derniers héritiers directs du christianisme celtique des culdéens ; il aurait transmis son savoir à Étienne Harding et à saint Bernard, dont il fut très proche. C’est également lui qui a fondé en 1142 la première abbaye cistercienne irlandaise (Mellifont, la "fontaine de miel"…).  

Dernière anecdote pour ce 12èmesiècle : c’est en 1182 qu’apparaît le Perceval ou le Conte du Graal  de Chrétien de Troyes, qui associe les traditions celtiques (Irlande, Avalon) au christianisme. A noter que Perceval y est d’emblée décrit comme le “fils de la dame veuve”… On sait que mis en présence du Graal dans le château du roi pêcheur, mais refusant de transgresser le conseil de silence donné par son maître en chevalerie, il s’abstiendra de poser la question qui lui aurait permis d’accéder à la royauté du Graal. Il ne pourra dès lors y parvenir qu’au terme d’une longue et éprouvante quête initiatique.  

Le thème sera repris une trentaine d’années plus tard dans le Parzifal du chevalier Wolfram von Eschenbach, qui y développera la symbo­lique alchimique du Graal. Il est savoureux de noter qu’il débutera son oeuvre de vingt-cinq mille vers en affirmant “je ne suis pas un savant, je ne sais ni lire ni écrire”…  

L’existence d’une franc-maçonnerie opérative est désormais incontestable ; on en trouve des traces à Londres en 1212, à Magdebourg en 1215, et en 1221 sur le chantier de la cathédrale d’Amiens.  

Au cours du 13èmesiècle, des idées nouvelles se répandent, véhiculées par les alchimistes ou les kabbalistes. Grégoire IX réplique en instituant la Sainte Inquisition Romaine et Universelle, qui ne sera officiellement abolie qu’en 1965. Thomas d’Aquin s’inspire d’Aristote pour s’opposer à l’averroïsme et à l’école franciscaine, défendant la primauté du sens littéral de la Bible et fondant la doctrine catholique qui restera prédominante jusqu’à nos jours.  

En 1286 s’éteint la première dynastie royale écossaise, qui était donc d’origine celtique irlandaise.  

Ce sera l’origine de plusieurs décennie de guerre entre écossais et anglais, marquée par des personnalité comme James le Stewart, William Wallace et Robert le Bruce.  

Devenu roi d’Écosse en 1306, il est immé­diatement excommunié par Rome, qui craignait probablement la résurgence d’une église celtique. La guerre contre Édouard 1erse poursuit, on observe que Robert le Bruce apprend progressivement à éviter les batailles rangées, préférant les escarmouches (ce que les Templiers avaient appris au contact des sarrasins de Terre Sainte). Dans les années qui suivent, la discipline s’organise, des armes et du matériel arrivent d’Irlande (forcément en transit depuis le continent puisque l’Irlande n’avait pas d’industrie militaire).  

Le vendredi 13 octobre 1307, Philippe le Bel ordonne l’arrestation de tous les Templiers français. Nombre d’entre eux ont pu échapper à la rafle et se réfugier à l’étranger. Les Templiers restants se sont rendus sans résistance mais nul ne trouva trace du trésor ni des archives de l’Ordre. La flotte des Templiers s’est également volatilisée, et il n’est pas impossible qu’une partie ait pu rallier l’Écosse via les grands ports de commerce irlandais de l’époque (Limerick et Galloway).  

A noter que la Bulle de dissolution de l’ordre templier ne fut pas rendue publique en Écosse puisque, Robert le Bruce ayant été excommunié, elle n’avait pas cours sur ses terres. Une légende, affirme même que l’ancien maître de la province templière d’Auvergne Pierre d’Aumont se serait réfugié en Écosse avec deux commandeurs et cinq chevaliers, après s’être déguisé en maçon et avoir changé de nom (pour s’appeler Mac Benac ). Avec George Harris, grand commandeur templier d’Hampton Court, il aurait décidé de maintenir la tradition de l’Ordre sous une forme secrète, en adoptant les symboles et les emblèmes de la maçonnerie.  

Quoi qu’il en soit, après la victoire écossaise de Bannockburn sur les anglais, la fille de Robert le Bruce épouse le fils de James Stewart, tandis que son frère débarque en Irlande où il se fait couronner roi.  

C’est ainsi qu’en 1371 : le petit-fils de Robert le Bruce montera sur le trône d’Écosse sous le nom de Robert II Stewart, et fondera la dynastie des Stuart.  

Là encore, il m’a semblé utile de mettre l’accent sur les relations étroites qui ont uni pendant plusieurs siècles l’Irlande et l’Ecosse.  

Je saute allègrement 400 ans.  

La franc-maçonnerie s’est largement développée en Ecosse, en Angleterre, en France et en Allemagne, mais je n’ai pas grand-chose à dire de l’Irlande pendant cette période.  

Nous arrivons à la fin du XVIIe siècle,  et il faut tout de même dire quelques mots du roi d’Angleterre Jacques II Stuart, qui vient d’avoir un fils en 1688 et qu’il compte bien élever dans la catholicité. Le parlement réagit en proposant le trône à Marie, fille de Jacques et épouse de Guillaume de Nassau, prince d’Orange, chef des protestants néerlandais et ennemi du roi catholique Louis XIV. Marie accepte et débarque en Angleterre. C’est la Glorious Revolution  anglaise, qui entraîne la chute du roi Jacques II et prépare l’installation de la monarchie hano­vrienne orangiste.  

Jacques II se réfugie à Saint Germain en Laye accompagné de six régiments qui auraient chacun eu leur loge : Royal Écossais, d’Albany, O’Gilwy, Dillon (régiment irlandais dont certains officiers seraient à l’origine de La Bonne Foi, fondée vers 1700), Gardes Écossaises et Walsh Irlandais (au sein duquel serait née La Parfaite Égalité, dont le Grand Orient de France a admis en 1777 que ses constitutions dataient de 1688).  

Ce sont les plus anciennes mentions que j’aie pu trouver d’une franc-maçonnerie irlandaise.  

 C’est aussi à Saint Germain qu’aurait été installée la Loge Mère Stuardiste du Rite Jacobite, à laquelle aurait appartenu le chevalier de Ramsay. Cette maçonnerie jacobite aurait pratiqué un degré de Maître Écossais de Saint-André, fondé sur le retour de l’exil à Babylone et la reconstruction du Temple par Zorobabel (ce rituel à double sens aurait permis d’évoquer la restauration des Stuart sur le trône d’Angleterre). Sans anticiper ce que nous diront de prochains conférenciers, on peut aussi noter que le chevalier de Ramsay, fut l’exécuteur testamentaire de Fénelon et le précepteur du fils de Jacques II d’Angleterre, c’est à dire du chevalier de Saint-George, prétendant déchu au trône, père de Charles-Édouard Stuart.  

En 1690, après avoir débarqué en Irlande et assiégé Londonderry sans succès, Jacques II et les catholiques sont à nouveau battus par Guillaume III d’Orange et retourneront en exil en France. Jacques II mourra à Saint-Germain en 1701,  laissant une veuve qui lui survivra dix-sept ans ; certains partisans jacobites en profiteront alors pour se dénommer “les enfants de la veuve”.  

Quant à Guillaume d’Orange, il se fera recevoir maçon en 1694 et présidera des assemblées à Hampton Court. La maçonnerie orangiste protestante se dotera ainsi de statuts supprimant toute référence à une Église, précisant : "votre premier devoir est d’être fidèles à Dieu et d’éviter toutes les hérésies qui le méconnaissent ”. Et en vertu de “l’acte d’établissement” de 1701 qui consacre l’union de l’Ecosse et de l’Angleterre sous la forme d’une Grande-Bretagne, les princes de la maison de Hanovre accéderont au trône d’Angleterre et favoriseront l’épanouissement de la monarchie parlementaire.  

Revenons en Irlande, en 1710, pour l’anecdote de miss Élisabeth Saint-Léger . On raconte que la future lady Aldworth) s’était endormie dans une pièce contiguë à une loge, et qu’elle assista ainsi à son réveil à une tenue maçonnique. Surprise par son père, il fut décidé que la meilleure façon de garantir son silence était de l’initier, ce qui fut fait sur l’heure. Cette transmission (régulière puisqu’assurée par des maçons réguliers) indique qu’à l’époque pré-andersonienne, l’exclusion des femmes n’était pas un principe intangible, même s’il ne s’est agi en l'occurrence que de s’assurer de la discrétion d’un témoin involontaire.  

En 1717, quatre loges andersoniennes s’autoproclament Grande Loge de Westminster, ce qui marque conventionnellement le début de la maçonnerie dite « spéculative ». Huit ans plus tard, ce sera la fondation de la Grande Loge d’Irlande, qui sortira les jeunes loges irlandaises de la clandestinité.  

Le premier franc-maçon irlandais célèbre est Jonathan Swift (Dublin Lodge n° 16) qui publie en 1726  Les voyages de Gulliver. Doyen des chanoines de la cathédrale St Patrick à Dublin, il ne se priva toutefois pas de publier divers pamphlets contre l'Église, la politique et même l'Irlande. Il a consacré un tiers de sa fortune aux pauvres, et un autre tiers à la fondation d'un hôpital psychiatrique.  

En 1730, la Grande Loge d’Irlande se dote des Constitutions de Dublin , globalement basées sur celles d’Anderson mais en y ajoutant la Sainte-Trinité et les Devoirs “au nom de Jésus-Christ, notre seigneur et sauveur”.  L’invocation d’ouverture se faisait au très glorieux seigneur Dieu, Grand Architecte du ciel et de la terre  étant précisé lors des cérémonies d’initiation que le nouveau frère sera gratifié de la divine sagesse  afin qu’il soit capable d’éclaircir, au moyen des secrets de la maçonnerie, les mystères de la piété et du christianisme.  

La même année, dans un contexte marqué par de nombreuses « divulgations » (en particulier la Masonry Dissected  de Pritchard), la Grande Loge de Londres décide d’inverser les moyens de reconnaissance des premier et deuxième degrés afin de ne permettre l’accès des loges qu’aux maçons qu’elle juge réguliers.  

Dans la foulée, cette même Grande Loge de Londres (qui compte déjà plus d’une centaine de loges) commence à manifester des prétentions de supériorité vis-à-vis de la Grande Loge d’Irlande et des loges d’Écosse, se permettant d’émettre des doutes sur leur régularité. “L’inversion anglaise”, susceptible d’être jugée contraire à la tradition, n’a certainement pas contribué à améliorer leurs relations...  

Ce sont les prémices de la querelle des Ancients et des Moderns, qui va durer quelques décennies, d’autant que vont rapidement apparaître les premiers « hauts grades ».  

Dès 1743, on trouve en Irlande la première référence connue à la Royal Arch , portée par deux “Excellents Masons” lors d’une procession à la saint Jean d’hiver. L’année suivante, un ouvrage du Dr Dassigny consacré à la maçonnerie irlandaise évoque un grade de Royal Arch , qui était alors réservé aux anciens maîtres de loge (Passing the Chair ), et développera la redécouverte des secrets originels de la maçonnerie, ainsi que les attributs du “roi” Zorobabel, du prophète Aggée et du grand prêtre Josué.  

En 1750 apparaissent deux degrés maçonniques, "Prévôt" et "Juge" qui font référence aux "Harodims", les 3600 menatskhim  nommés par Salomon pour surveiller le chantier du Temple.  

Ces deux grades seront ultérieurement réunis avec le "Maître Irlandais", un degré pratiqué vers 1761 à la Grande Loge des Maîtres Réguliers de Lyon (autour de la saga biblique de Joseph) et qui deviendra le septième degré du REAA.  

Arrêtons nous un peu sur un personnage important : Lawrence Dermott, irlandais né en 1720 et initié en 1740 à Dublin, vénérable en 1746 avant d’être reçu au Royal Arch. Il rejoint la Grande Loge des Ancients en 1752 et en devient le grand secrétaire quatre jours plus tard ; il occupera cette fonction pendant vingt ans, avant d’être député grand maître. Sous son impulsion, les Ancients  intègrent l’Arche Royale comme extension des grades symboliques, ce degré étant jusqu’alors réservé aux passés-maîtres installés. En 1756, il publie Ahiman Rezon, équivalent des Constitutions pour les Ancients , ouvrage de 238 pages réédité à de multiples reprises et qui sera adopté par de nombreuses grandes Loges se réclamant des Ancients . Il y est précisé que “quiconque, par amour de la connaissance, pour le désir d’étendre son champ d’utilité ou pour tout autre motif vertueux désire devenir franc-maçon, doit être informé qu’il doit croire fermement dans l’existence de la divinité, et qu’il doit l’adorer et lui obéir en tant que Grand Architecte et Gouverneur de l’Univers. Les francs-maçons sont strictement astreints d’observer la loi morale et de fuir les voies de l’immoralité et du vice. Ils doivent également éviter les erreurs grossières du libre penseur, de la bigoterie et de la superstition. Ils doivent faire un usage convenable de leur raison personnelle en vertu de cette liberté par laquelle, en tant que maçons, ils sont faits libres d’en user mais non d’en abuser. Ils sont tenus d’adhérer aux grands principes essentiels de la religion révélée sur laquelle tous les hommes sont d’accord, alors que la façon et les formes d’adoration sont laissées à leur propre jugement. Il s’ensuit que les francs-maçons sont des hommes de bien et loyaux ; hommes d’honneur et de probité, hommes vertueux, quels que soient les noms qui aident à les distinguer. De par ce compte-rendu de la religion du métier, il ne faut pas supposer que la maçonnerie enseigne aux hommes à devenir indifférents envers la religion et l’état futur. C’est le contraire qui est vrai  (...) La bienveillance universelle est la plus grande aspiration morale. Elle constitue l’Étoile Polaire de la maçonnerie. Les influences sectaires et les disputes sont susceptibles de réduire cette gaie sympathie pour tout le genre humain, laquelle est le dessein que notre Ordre cultive et sert. Les disputes religieuses, et non la religion, sont bannies de nos loges  (...) En somme, la moralité et les devoirs religieux du maçon sont contenus dans ce commandement : tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, et tes voisins comme toi même”.  

C’est sous l’impulsion de Dermott qu’en 1762,  la Grande Loge d’Irlande s’allie officiellement à la Grande Loge des Ancients  

Il faudra attendre 1773 pour que la Grande Loge d’Écosse imite celle d’Irlande et s’allie également à la Grande Loge des Ancients,  dans un contexte de conflit exacerbé entre ces derniers et les Moderns, la légitimité de la Grande Loge de Londres étant alors remise en cause par la moitié des maçons britanniques.

Laurence Dermott meurt en 1791 ; grâce aux liens étroits tissés avec l’Irlande et l’Écosse, et à l’expansion du Rite outre-mer, il aura donné à la Grande Loge des Ancients des assises suffisamment fortes pour que vingt-deux ans plus tard, l’Acte d’Union des Grandes Loges d’Angleterre (1813) soit négocié sur un pied d’égalité.  

C’est sans doute dans cette esprit que lorsque, le 31 mai 1801, le comte de Grasse-Tilly et John Mitchell fondent à Charleston le Suprême Conseil du Saint-Empire, premier Suprême Conseil du Rite Écossais Ancien et Accepté pour la juridiction Sud des États-Unis, les maîtres maçons des deux grands systèmes rivaux y étaient indistinctement acceptés, quelle que soit leur religion.  

Un Suprême Conseil du REAA sera installé en Irlande en 1824, dont la régularité sera confirmée par le convent de Lausanne en 1875.  

Il restera partie prenante de la Déclaration de Principes de Lausanne alors que l’Angleterre et l’Écosse se retireront de la Confédération quelques années plus tard, considérant que le texte ne met pas suffisamment l’accent sur la notion de Dieu personnel.  

C’est néanmoins en concertation avec les Grandes Loges d’Irlande et d’Écosse qu’en 1929, la Grande Loge Unie d’Angleterre annonce qu’elle rompra toutes ses relations avec les obédiences qui ne respectent pas ses Principes fondamentaux pour la reconnaissance des Grandes Loges.  

Depuis, la Grande Loge d'Irlande est restée dans la mouvance de la GLUA ; elle regroupe aujourd'hui 45 000 membres répartis dans environ 900 loges (dont une centaine à l'étranger).

 

Source : Quatrième Cahier de la Loge de Recherche n° 1306 « Mare Nostrum » (GLDF)

avec la permission de l’auteur

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5 février 2013 2 05 /02 /février /2013 12:07

Nous sommes une Loge de Recherche ce qui implique le strict suivi du Rituel : la cérémonie n’est terminée que quand le Directeur des Cérémonies à remis en place les 3 grandes lumières.

Vouvoiement en Loge

Tenue : costume noir, chemise blanche cravate noire et gants blancs.

Pas de visiteurs sauf ceux invités par des membres de la Loge.

Recrutement par cooptation.

Envoi des documents préparatoires et de la convocation 15 jours avant.

Plan de formation approuvé : l’ordre importe peu, la prochaine tenue sera consacrée à la Kabbale. S’il faut plusieurs tenues pour un même sujet pas de pbs.

Prochaine réunion le lundi 8 avril 

Ceux qui souhaitent avoir les documents du Fonds numérique de la RL Laurence Dermott (12800 textes et vidéos) doivent acheter un petit disque dur de 80Go, je ferai le transfert.

Pour ceux qui me l’ont demandé le blason de la RL est celui d’un Clan Irlandais, celui des Dolan…

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4 février 2013 1 04 /02 /février /2013 20:51

La RL Indépendante  Laurence Dermott c’est réunie le lundi 4 février 2013 pour la première fois.

Après avoir ouvert à 19h les Travaux au Grand Architecte de l’Univers selon le Rite de Grande Loge, les 12 Frères présents ont travaillé à partir d’un texte tiré d’Ahiman Rezon et de « ce que doit savoir un Maître Maçon » de Papus.

A 20h 45mn, le Vénérable Maître a fermé la Loge et les Frères sont repartis satisfaits.

Prochaine Tenue : le lundi 8 avril sur le thème de la Kabbale.

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14 janvier 2013 1 14 /01 /janvier /2013 06:32

La Grande Loge Indépendante de France (GLIF), l’une des nouvelles obédiences maçonniques françaises issues de la Grande Loge Nationale Française (GLNF) a donc été consacrée lors d’une tenue solennelle le samedi 12 janvier 2013.

Vous découvrez ici pour la première fois le Grand-Maître de la GLIF, Jean-François BUHERNE, qui a été solennellement installé et a pu lui-même installer les Grands Officiers de son obédience.

Cette tenue a eu lieu au Temple Franklin Roosevelt de la Grande Loge de France (GLDF) qui affichait complet en cette après-midi de janvier.

Les représentants des 17 loges pétitionnaires fondatrices de la nouvelle obédience, comme les dignitaires de la GLIF étaient présents dans une ambiance à la fois très solennelle et très fraternelle.

La Grande Loge Indépendante de France est l’une des cinq obédiences françaises (GLDF, GLTSO, LNF, GLIF, GL-AMF) qui ont signé le communiqué du 12 décembre 2012. Ce communiqué annonce le début du processus de création d’une Confédération des Grandes Loges Régulières de France destinée à renouer les relations fraternelles avec les Cinq Grandes Loges européennes signataires de la déclaration de Bâle du 10 juin 2012.

La tenue de consécration était organisée sous la haute main d’Alexandre DOUENIAS (ci-contre) grâce à qui la Grande Loge Indépendante de France a pu voir le jour. Celui-ci gardera d’ailleurs la charge des relations extérieures de l’obédience.

Les obédiences amies de la future Confédération étaient présentes ou excusées. Roger DACHEZ pour la Loge Nationale Française était excusé. Le Grand Expert de la Grande Loge de l’Alliance Maçonnique Française (GL-AMF) représentait le Grand-Maître, Alain JUILLET. Le Grand-Maître de la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra, Jean DUBAR était présent. Le passé Grand-Maître de la Grande Loge de France, Alain-Noël DUBART, représentait le Grand-Maître Marc HENRY qui était retenu en province. Il était accompagné par une délégation de la Grande Loge de France composée du Grand-Chancelier Jean-Jacques ZAMBROWSKI, du Grand-Orateur Hugues FEBVAY et du passé Grand-Orateur Alain PIGEAU.

Pour la première fois depuis 1913, des frères issus de la Franc-Maçonnerie Régulière reconnue et des frères issus de la Franc-Maçonnerie Régulière mais qui n’était pas reconnue se sont retrouvés officiellement, lors d’une tenue maçonnique solennelle à caractère initiatique. C’était donc une première avec une valeur symbolique extrêmement forte. Tous les participants l’ont d’ailleurs bien ressenti comme tel.

La Grande Loge Indépendante de France, installée et consacrée va pouvoir maintenant prendre toute sa place dans le processus de constitution de la Confédération et de relation avec les cinq Grandes Loges européennes.

Elle peut également penser à son développement qu’elle veut harmonieux et axé sur la qualité des nouvelles recrues.

Bonne chance à la Grande Loge Indépendante de France qui fait partie intégrante du paysage maçonnique français.

Source : http://www.jlturbet.net/article-la-grande-loge-independante-de-france-est-consacree-114345234.html

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Published by Jean-Laurent Turbet - dans Histoire de la Franc-Maçonnerie
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