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10 octobre 2013 4 10 /10 /octobre /2013 13:40

Il est, en maçonnerie comme ailleurs, des mots dont le destin est si compliqué que leur emploi même devient problématique. Ainsi du mot « martinisme » que l’on croit aisément saisir, pour le célébrer comme pour s’en distancier, mais qui pourtant, très souvent, trompe son monde en jouant sur les multiples sens qu’il renferme et mélange à loisir. En guise de préambule, rappelons-les brièvement. Au XVIIIème siècle et au début du XIXème, ce mot avant tout désigne deux groupes de personnes, deux milieux partiellement recouvrants mais pas exactement identiques, loin de là :

1. Le premier groupe rassemble les disciples de Martinès de Pasqually – quelques dizaines « d’émules », tout au plus –, qui entre Bordeaux et Lyon principalement, ont suivi leur maître – souvent avec difficulté – dans les tortueux méandres de sa pensées et de ses rituels, et cela pendant quelques années à peine, surtout entre 1767 et 1772. Les savantes distinctions lexicographiques que nous opérons de nos jours, en distinguant les « martinistes » et les « martinèsistes », n’avaient pas cours à cette époque et l’on parlait de « martinistes » pour qualifier les disciples d’un homme dont le nom connaissait du reste d’innombrables variantes, l’un d’entre elles, attestée au XVIIIème siècle, étant du reste « Martin Pascal » !

2. D’autre part, le principal de disciple de Martinès, je veux parler de Louis-Claude de Saint-Martin, avait forgé – à partir de 1775, c’est à dire après la disparition de son maître – une œuvre personnelle et s’était fait connaître et apprécier par un cercle de familiers – on n’ose encore parler de disciples – et, du fait d’une curieuse coïncidence homophonique, ces derniers prirent assez naturellement, ou on leur attribua, le nom de « martinistes », à eux aussi !

Cette première équivoque – nous verrons bientôt que le sujet nous en réserve d’autres – n’est pas a priori la plus fâcheuse, car elle est assez naturelle et traduit une réelle continuité spirituelle d’un homme à l’autre. Elle ne va cependant pas sans soulever d’emblée quelques problèmes dont il faut résumer ici l’essentiel. Mon propos n’est pas de reprendre en détail la doctrine et les enseignements de Martinès pour les confronter aux idées mystiques de Saint-Martin, mais de repérer ce que j’appellerais volontiers quelques « couples d’oppositions » qui, à travers des ruptures ponctuelles entre le maître et son élève, nous introduisent à une réelle dissemblance de leurs pensées respectives, ce que précisément l’unicité trompeuse du mot « martinisme », qui les rapproche pour parfois les confondre, ne nous permet plus toujours d’apercevoir. On pourrait démultiplier à loisir la liste de ces contrastes, tant le monde que nous abordons est complexe et déroutant – sans parler des questions de langage et de terminologie, les mots employés par l’un et par l’autre variant souvent de sens, ce qui rajoute un niveau de difficulté. Je me bornerai, pour la clarté des choses, à souligner trois oppositions qui éclaireront, je l'espère, les sources du RER, comme on le verra plus loin.

La première ligne de partage est celle qui sépare le maître spirituel du témoin. C’est celle que l’on souligne le moins souvent ; c’est pourtant celle qui me parait la plus lourdement chargée de sens. Martinès de Pasqually dont les sources sont à peu près inconnues – même si l’on peut avec quelque vraisemblance en soupçonner quelques unes –, et lui-même n’a jamais souhaité s’expliquer à ce sujet, se limitant à dire qu’il « transmettait ce qu’il avait reçu »…  Mais le ton qu’il emploie, en revanche, est très connoté. C’est comme un prophète qu’il s’exprime bien souvent, affirmant avec autorité, s’imposant avec véhémence, apparemment sûr de lui, comme conduit, guidé par quelque entité supérieure. On peut citer, dans un registre presque théâtral, cette crise de larmes qui le saisit lors d’une de ses toutes premières rencontres avec Willermoz, révélant à son nouvel émule, tout bouleversé par un tel spectacle, qu’on vient de lui signifier que grâce à lui certaine faute ancienne venait de lui être pardonnée. Vision fugitive de l’au-delà, communication angélique ou divine ? Nul ne le sait, et Martinès n’en dit rien, mais de telles aventures n’arrivent pas à n’importe qui. Martinès revendique sans le dire expressément, laisse soupçonner sans l’affirmer clairement, qu’il possède, si l’on peut dire, un « canal particulier » avec le Ciel ou avec des Esprits qui en proviennent directement. On ne s’étonnera guère que ses disciples, pourtant des hommes raisonnables et avisés – comme l’habile négociant que fut toujours Willermoz – aient presque tout accepté sans rien dire : les incartades du maître, ses jongleries financières, ses dérobades permanentes lorsqu’il s’agissait de livrer rituels et instructions promis depuis des mois, mille fois différés, jamais achevés. On comprend aussi que Willermoz, sans manifester le moindre doute, rapporte encore, bien des années après la mort de Martinès, que ce dernier, au jour et à l’heure présumés de son décès, à Saint Domingue, était apparu à Madame Pasqually restée à Bordeaux, son spectre traversant le salon où elle était à son ouvrage, en lui faisant un signe de la main : « fait qui a été confirmé et vérifié », ajoute Willermoz le plus sérieusement du monde. L’aurait-il simplement cru de son voisin ou même du pape ?  On pourrait certes sourire mais mon but n’est pas de faire sourire, ce qui est un peu trop facile dans le cas présent ; c’est plutôt de pointer ces anecdotes pour révéler la vraie nature de Martinès, ou du moins la relation spéciale qu’il entretint avec ses disciples les plus proches et les plus convaincus. Après la disparition de leur Maître, alors que l’Ordre s’achemine à grands pas vers sa fin, ces derniers réunissent à Lyon, entre 1774 et 1776, sous la houlette des plus brillants d’entre eux, pour y donner ce que l’on nomme aujourd’hui « Les Leçons de Lyon » : un cours d’exégèse des paroles de Martinès, un décryptage courageux d’un enseignement souvent impénétrable et jamais consigné de manière cohérente. Une seule chose manque pourtant à leur travail : une approche critique. Jamais, en effet, la légitimité de ce que l’on pourrait ici appeler les « logia » (c’est-à-dire des « saintes paroles ») du Maître ne sera remise en cause. Les trois professeurs de martinisme sont alors Du Roy d’Hauterive – un protestant passé au catholicisme sous l’influence de Martinès (le Ciel le lui pardonnera peut-être !) – Willermoz et bien sûr Saint-Martin qui en laissera une version personnelle, les Dix Instructions à un Homme de Désir. Comme les disciples de Jésus, incrédules devant sa fin inexplicable et cherchant dans les énigmes de ses paraboles la raison de son départ – et plus encore la promesse de son retour –, les émules de Lyon disaient entre eux : « Que voulait-il dire ? ». Tel fut pour eux Martinès : celui qui n’avait finalement rien livré mais qui aurait pu tout dire. On sait ce que Martinès a dit de lui-même, en revanche, prévenant d’avance toutes les critiques : « Quant à moi, je suis homme et je ne crois point avoir vers moi plus qu’un autre homme […] Je ne suis ni dieu, ni diable, ni sorcier, ni magicien. » Reste en tout cas pour l’historien une énigme que la documentation ne suffit pas à résoudre.

Or, combien Saint-Martin diffère de ce portrait ! Lui qui, docile mais déjà dubitatif devant les rituels incroyablement compliqués que lui prescrivait son Maître, l’interrogeait naïvement : « Faut-il donc tant de choses pour prier le Bon Dieu ? »… Martinès proclamait alors que Saint-Martin rendait témoignage, au sens même que revêt cette expression dans le célébrissime Prologue de l’Evangile de Jean dont un membre de phrase orne, dans le Rite Ecossais Rectifié, le triangle de l’Orient : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu. Par lui, tout s'est fait, et rien de ce qui s'est fait ne s'est fait sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas arrêtée. Il y eut un homme envoyé par Dieu. Son nom était Jean. Il était venu comme témoin, pour rendre témoignage à la Lumière, afin que tous croient par lui. Cet homme n'était pas la Lumière, mais il était là pour lui rendre témoignage. Le Verbe était la vraie Lumière, qui éclaire tout homme en venant dans le monde. Il était dans le monde, lui par qui le monde s'était fait, mais le monde ne l'a pas reconnu. Il est venu chez les siens, et les siens ne l'ont pas reçu. Mais tous ceux qui l'ont reçu, ceux qui croient en son nom, il leur a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu. Ils ne sont pas nés de la chair et du sang, ni d'une volonté charnelle, ni d'une volonté d'homme : ils sont nés de Dieu. »  

Tel était sans doute Saint-Martin. Prenons garde à ne pas l’oublier. Son « martinisme »  je reviendrai  sur l'incroyable flou sémantique de ce terme  n’est pas une doctrine, c’est avant tout une disposition de l’âme. Et comment ne pas reconnaître cet envoyé « qui était dans le monde » mais que « le monde n’a pas reconnu », dans l'ombre de celui qui se faisait précisément appeler le « Philosophe Inconnu » ?.

Le deuxième contraste que je voudrais envisageret qui précise celui que l’on vient d’évoquer, est celui qui oppose la théurgie à la mystique. Nous sommes ici sur un terrain plus affermi, et surtout dans une distinction plus classique. On pourrait aisément résumer en peu de mots cette différence : Martinès a écrit des rituels, prescrit des opérations ; Saint-Martin a écrit des prières et prêché la méditation solitaire et le contact personnel avec Dieu. Pourtant, les choses sont assurément plus complexes. Il existe, en Occident, depuis au moins la Renaissance, une tradition assez bien documentée de ce que l’on nomme la « magie cérémonielle ». Entendons par là, non pas les sombres et parfois douteuses procédures des magiciens et des sorcières de campagne, puisant dans les Clavicules de Salomon et le Grand Albert – célèbres classiques du genre depuis le Moyen Age – les moyens de ravir la fiancée d’un ennemi, de faire périr son troupeau, ou plus simplement de lui « nouer l’aiguillette »… Par magie cérémonielle, il faut entendre un genre nouveau, dans le sillage de Cornelius Agrippa, Giordano Bruno ou John Dee, des célébrations qui n’ont pas d’objet particulier, qui ne cherchent aucun effet concret dans le moindre matériel, pas de manifestation hors du commun, mais visent cependant à établir avec la Surnature, l’Au-delà du monde immédiat, un rapport d’un type particulier, à faire vibrer si l’on peut dire, en accord avec l’un des grands principes de l’ésotérisme occidental qui dit que « Tout est Vivant », les harmonies secrètes qui tissent le monde subtil qui nous entoure. Le but est en quelque sorte faire naître en nous, de faire naître en l’opérateur, le sentiment réel de son immersion dans un monde qui va bien plus loin que les apparences, briser la surface des choses. Le sommet de cette magie cérémonielle est la théurgie qui ne vise à rien de moins que de convoquer Dieu – si l’on peut ainsi s’exprimer – ou du moins de rendre palpable la présence de ses Esprits les plus élevés. Dans quel but ? Uniquement pour vérifier leur présence, sentir leur proximité et, du même coup, constater leur amitié. C’est à cela que vise Martinès avec ses rituels compliqués. Il n’a jamais cherché, comme tant de charlatans, à fabriquer des philtres d’amour ni à favoriser ses affaires par des procédés occultes – ses affaires furent du reste calamiteuses et ses finances catastrophiques tout au long de sa vie. Ce qu’il ambitionne, c’est de susciter la présence intime et vécue du Divin. Expérience au demeurant strictement personnelle et privée puisque les effets lumineux et sonores qui, selon lui, attestaient du succès des opérations, étaient exclusivement réservés à l’opérateur, les autres personnes présentes ne percevant rien. On voit que cette théurgie toute intérieure est bien éloignée de la magie vulgaire. Elle a presque la valeur d’une expérience mystique. Et c’est ici que Saint-Martin, si l’on veut bien y prendre garde, n’est pas si éloigné qu’on le croirait de son Maître Martinès. Voyons cela de plus près. De même qu’il existe en Occident une tradition de la magie vulgaire, je l’ai dit, il existe une tradition encore plus brillante de la mystique extatique, faite de transes et de convulsions, d’états seconds, de poings tordus et d’yeux révulsés – pour ne pas parler des troublants émois de Thérèse d’Avila, le cœur transpercé par le dard d’un petit ange et éprouvant alors une délicieuse torpeur où, disait-elle, « le corps lui-même a sa part », expérience dont la célèbre statue du Bernin, à Rome, a parfaitement saisi la nature… Mais la mystique de Saint-Martin ne se situe assurément pas dans ce registre là – de même que la magie de son Maître avait peu à voir avec celle de Harry Potter ! Si la théurgie de Martinès est une magie cérémonielle, on pourrait dire que la mystique de Saint-Martin est une méditation ritualisée. Encore faut-il s’entendre sur ce que l’on veut dire par là, mais cette idée me parait importante. Saint-Martin s’est incontestablement, après la mort de Martinès, éloigné de la théurgie et de ses rituels –même des simples rituels maçonniques rectifiés, puisqu’il n’a pratiquement plus participé à aucune loge ni à aucun autre niveau de l’Ordre rectifié à partir de cette époque. Mais, pour autant, il ne s’est pas réfugié dans une pure introspection. Ce serait une profonde erreur que de croire, influencé par le mot de Papus qualifiant cela de « voie cardiaque » – une terminologie anatomique qui trahit le médecin de formation – que Saint-Martin se serait livré à une sorte de délectation morose, de vague prière un peu larmoyante, comme son siècle en avait la spécialité. Saint-Martin, après Martinès, n’est pas resté longtemps orphelin. Il a trouvé un père de substitution, son deuxième maître. Il s’agit de Jacob Boehme. Et cette découvert est essentielle car c’est une clé pour comprendre Saint-Martin – et à travers lui, qui s’est qualifié de « coën » jusqu’à la fin de ses jours, pour saisir le sens nouveau qu’il a donné, en toute connaissance de cause, lui le disciple du premier rang, à la doctrine spirituelle de son premier maître. Avec Jacob Boehme, ce n’est de plus de théurgie qu’il faut parler, mais de théosophie : la nuance est d’importance mais surtout la mutation est révélatrice. Je ne crois pas, en l’occurrence, qu’il s’agisse d’un reniement. Je pense qu’il y a là comme un accomplissement. Boehme, à qui Saint-Martin consacrera les 15 dernières années de sa vie, quant il n’en avait donné qu’une demi-douzaine à son Maître ; Boehme dont il traduira le premier les œuvres en français après voir tout exprès appris l’allemand pour cette seule raison ; Boehme, enfin, dont Saint-Martin dira qu’il fallait non point l’opposer mais l’unir à Martinès, et chez qui il retrouvait non seulement toutes les doctrines de ce dernier mais dont il pensait qu’il l’avait dépassé en ampleur et en profondeur. Quel extraordinaire aveu ! Ce point, qui nécessiterait de longs développements, a encore été trop négligé dans les milieux rectifiés. Or, Saint-Martin le dit avec force et netteté : dans cette voie spirituelle particulière, la théosophie de Boehme est à la fois une source et un aboutissement. Et comme toute théosophie, elle se nourrit moins de rituels et d’invocations que d’images et de signes, visualisés, médités, intériorisés. C’est la voie des médiations et de l’imagination active dont Antoine Faivre nous a dit, dans sa fameuse typologie des invariants de l’ésotérisme, qu’elle en est précisément l’une des composantes essentielles. J'y reviendrai. (à suivre)

Source : http://pierresvivantes.hautetfort.com/archive/2013/10/06/martinisme-et-franc-maconnerie-les-equivoques-spirituelles-5.html

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7 janvier 2010 4 07 /01 /janvier /2010 10:17
Publié sur le blog de A Valle Sancta

Le 31 mai 2007, je publiais ici un billet listant les auteurs que je considère comme étant les plus sûrs et les mieux informés quand il s'agit d'étudier le Régime écossais rectifié, son histoire et sa spiritualité.

Une discussion récente sur une mailing list amie m'incite à republier le-dit billet (les rajouts sont en italiques). La difficulté reste la même : ces auteurs n'ont presque pas publier de livre traitant du sujet qui nous intéresse, ils n'ont publié que des articles dans diverses revues (Renaissance Traditionnelle, Cahiers verts, Villard de Honnecourt, etc.) parfois difficiles à trouver.

Espérons que dans un avenir proche, certains de ces auteurs publient soit un livre nouveau soit une compilation de leurs études déjà disponibles dans les-dites revues...

Les librairies ésotériques ou les rayons "ésotérisme" des librairies généralistes sont souvent bien fournis en ouvrages divers et variés traitant parfois de près, et souvent de loin, de l'initiation et la spiritualités dans leurs diverses formes. Si je devais recommander quelques auteurs aux quelques visiteurs de ce site j'indiquerais ceux-là

  • Robert Amadou : Il s'agit du chercheur qui a, le premier, étudié de manière systématique l'oeuvre de Louis-Claude de Saint-Martin dont tant de personnes se réclament sans vraiment le connaître. Amadou a publié l'essentielle des ouvrages de Saint-Martin, ainsi que l'oeuvre majeure de son "premier maître" de Martines de Pasqually : le Traité sur la Réintégration des Êtres. Il permet ainsi une meilleure compréhension des sources spirituelles du régime écossais rectifié ;
  • Serge Caillet : Dans le sillage de Robert Amadou, Serge Caillet contribue à une meilleure connaissance de l'oeuvre de Martines de Pasqually, c'est-à-dire l'Ordre des chevaliers maçons élus coëns de l'univers, par les travaux de son Institut Eleazar et par une série d'articles en cours de parution dans la revue Renaissance Traditionnelle. Sans être un spécialiste du Régime écossais rectifié, Caillet contribue par le truchement de sa connaissance de Martines de Pasqually et de son oeuvre à une meilleure compréhension de ce qu'est Le Régime écossais rectifié;
  • Roger Dachez : Héritier de René Guilly, Dachez est l'auteur d'une histoire de la Franc-maçonnerie française et d'une histoire du passage de l'ère opérative à celle spéculative. Il est actuellement directeur de la revue Renaissance Traditionnelle dans laquelle il a publié plusieurs articles notamment sur le Régime écossais rectifié ou le martinésisme ;
  • René Guilly-Désaguliers : L'un des pionniers de l'école authentique d'historiographie maçonnique, il est le fondateur de la revue Renaissance Traditionnelle. Parmi ces principaux travaux, une série d'articles sur les Pierres de la Franc-maçonnerie, une étude sur les différentes colonnes qu'on trouve dans le symbolisme maçonnique, ainsi que plusieurs articles fondamentaux sur le Régime écossais rectifié dans ses deux classes (symbolique et chevaleresque) ;
  • Pierre Mollier : Il est en charge du Musée, des Archives et de la Bibliothèque du Grand Orient de France, il est également rédacteur en chef de la revue Renaissance Traditionnelle. Ses travaux ont permis une meilleure connaissance des divers grades chevaleresques ainsi que les premières années du Rite français. Ce n'est donc pas un spécialiste à proprement parler du Régime rectifié, mais son éclairage sur les grades chevaleresques apparus au XVIIIè siècle est absolument indispensable pour qui veut comprendre le Régime rectifié et plus particulièrement son Ordre intérieur ;
  • Pierre Noël : Fin connaisseur de l'histoire de la Franc-maçonnerie il a publié d'innombrables études dans la revue Acta Macionica ainsi que des études approfodies sur la Stricte Observance, le Régime écossais Rectifié et la genèse du Rite Ecossais Ancien et Accepté ;
  • Jérôme Rousse-Lacordaire : Il est dominicain et bibliothécaire du Saulchoire, il s'intéresse aux différents courants de l'ésotérisme occidental. Il explore notamment les oppositions et les intersections entre christianisme et Franc-maçonnerie notamment en étudiant les relations entre Rome et la francs-maçons, la place de Jésus en Maçonnerie ainsi que les prières des élus coëns de Martines de Pasqually et c'est à ce titre qu eje le signale parmi les auteurs pouvant intéresser les lecteurs intéressés par le Régime écossais rectifié dont le caractère chrétien n'est plus à prouver ;
  • Jean-François Var : Historien de formation et prêtre depuis plusieurs années, Jean-François Var est l'un des deux ou trois meilleurs connaisseurs du Régime écossais rectifié à la fois dans son histoire et dans sa dimension spirituelle. Il a écrit d'innombrables articles de fond dans la revue Les Cahiers Verts notammment en mettant en valeur la dimension martinésienne du Régime Rectifié. Précédemment il avait publié de nombreux articles dans la revue Villard de Honnecourt traitant des débuts de la Franc-maçonnerie spéculative et du Régime rectifié.
  • Jean-Marc Vivenza : Philosophe de formation et de profession, Jean-Marc Vivenza est un fin connaisseur du martinisme et du martinésisme. Il a récemment publié trois études magistrales, l'une dans Les Cahiers Verts sur le saint-martinisme idéale, une deuxième sur le martinisme dans ses trois facettes (Martines, Saint-Martin et Willermoz) et la troisième sur la prière du coeur chez Saint-Martin. Il a également publié des ouvrages sur la Rose+Croix, sur Jospeh de Maistre, etc.

A ces auteurs majeurs, on pourra ajouter trois auteurs un peu moins indispensables mais tout à fait recommandables (pour faire court : trop de digressions et moins de faits avérés dans les écrits des deux premiers, pas assez d'insistance sur le martiénsisme pour le troisième et pourtant il en avait les capacités !) :

  • Jean Ursin (surtout son Instructions à l'usage des Maîtres au rite écossais rectifié, Paris, Éditions Dervy, 1995).
  • Roland Bermann (Le grade de compagnon au rite écossais rectifié, sa nature et son ésotérisme, Editions Dervy, 2009 et éventuellement son étude sur le Maître écossais de saint André, mais uniquement dans sa deuxième version paru chez Dervy en 2008, la première version étant "nulle" en raison de l'absence de référence martiénsienne alors que le quatrième grade rectifié est éminemment martiénsien)
  • Jean Saunier (Les chevaliers aux portes du Temple, Editions Ivoir-Claire, 2004)

Evidemment on n'oubliera pas les deux classiques en notant tout de même leur vision par trop "externe" et parfois un peu moqueuse vis-à-vis de J-B Willermoz :

  • Alice Joly (Un Mystique Lyonnais : Jean-Baptiste Willermoz, Teletes, 1986 et sq)
  • René Le Forestier (La Franc-Maçonnerie Templière et Occultiste, Arche Milan, 2003)

Un auteur très réputé, souvent réédité et pourtant peu recommandable à mon sens : Jean Tourniac. Fort de son aura d'ancien Grand Prieur du Grand Prieuré des Gaules, il est considéré par beaucoup comme "la" référence !!! Et pourtant, Tourniac survol le martinésisme de très... très... loin. Il rend plus que centrale la fantaisie templière comme s'il n'avait jamais lu les écrits de Willermoz à ce sujet. Et, pire que tout, il insuffle dans le rectifié une pensée qui lui est propre (une sorte de judéo-christianisme sentimentaliste) sous couvert de son aura de Grand Prieur, ce qui est pour le moins malhonnête !


Bonnes lectures à tous et bonne année 2010 (avec 26 heures d'avance)

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Published by Thomas Dalet - dans Histoire du RER
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26 novembre 2009 4 26 /11 /novembre /2009 10:58

Des traces de martinésisme existent dans le rituel du premier grade du Régime écossais rectifié. J'en ai établi ici une liste. Evidemment, chaque trace identifiée mériterait d'être développée notamment celle où le caractère martinésien ne coule pas de source et est le résultat d'un effort d'exégèse. De même, il serait judicieux de poursuivre cette enquête pour couvrir les trois autres grades de la classe maçonnique...En attendant, voici les premiers résultats...

 

Le Rectifié est-il martinésiste ?

 

Rôle de l'introducteur et du second survaillant

  • "[...] celui que j’ai envoyé pour vérifier vos titres nous a certifié qu’ils sont justes, et m’a demandé un guide pour diriger vos pas. Ce guide vous a été envoyé, Monsieur."
  • "[...] Mais ne vous découragez point, vous avez des guides qui méritent votre confiance, et qui vous garantiront de tout péril si vous vous laissez conduire avec docilité."
  • "[...] celui qui, étant dans les ténèbres, veut se diriger lui-même et marcher sans guide, s’égare et se perd. "
  • "Mais vous n’auriez pu les faire sans un guide sûr et fidèle pour diriger votre marche :
  • ce guide vous a été donné, il ne vous abandonnera jamais si vous ne le fuyez vous-même."
  • "le guide inconnu qui vous a été donné pour faire cette route vous figure ce rayon de lumière
  • qui est inné dans l’homme, par lequel seul il sent l’amour de la vérité et peut parvenir jusqu’à son Temple."

Martinésisme

  • L'anthropologie martinésienne insiste sur le fait que le mineur spirituel (l'homme) doit se fier aux pensées que lui inspire son esprit bon compagnon (ange gardien)
  • L'introducteur est ce guide, à moins que ce ne soit le second surveillant qui guide le candidat dans ses voyages ?

Voyages

 

Feu

  • Midi
  • Consume la corruption / Brule l'être corrompu
  • "L’homme est l’image immortelle de Dieu ; mais qui pourra la reconnaître, s’il la défigure lui-même ?"

Eau

  • Nord
  • Lave et purifie les choses impures / contient les principes de la putréfaction
  • "Celui qui rougit de la religion, de la vertu, et de ses frères, est indigne de l’estime et de l’amitié des maçons."

Terre

  • Occident
  • La vie / germe altéré accélère la putréfaction
  • "Le maçon dont le coeur ne s’ouvre point au besoin et aux malheurs des autres hommes, est un monstre dans la société des Frères."

Martinésisme

  • La théorie des éléments est centrale dans la cosmogonie et l'anthropologie martinésiennes
  • Lors de la prévarication des esprits rebelles, Dieu délégua la création de l'univers créé à des esprits ternaires demeurés fidèles
  • Les esprits ternaires créèrent la matière à partir des trois principes souffre, sel et mercure
  • Les trois principes mélangés selon un savant dosage donnèrent les éléments
  • Plus particulièrement le corps de l'homme est le résultat de l'assemblage de ces trois éléments : feu, eau et terre
  • Au-delà de cette théorie des éléments, notons le caractère central de l'image divine en l'homme
  • Cette théorie de l'image divine de l'homme n'est pas exclusivement martinésiste
  • Elle est essentiellement chrétienne et les Pères de l'Eglise s'en servent comme base de leur anthropologie
  • Martines y a également recourt, notamment dans certains rituels de son ordre (6 occurences dans les invocations de GA)

Justice et Clémence

Nulle trace

 

Sic transit

Nulle trace

 

Tablier blanc

  • "Recevez de mes mains l’habit de l’Ordre le plus ancien et le plus respectable qui fût jamais. Sa blancheur vous indique la pureté qui est le but de nos travaux, et que nous cherchons à recouvrer."
  • Cette lumière est le premier vêtement de l’âme, l’habit qu’on vous a donné n’en est que la figure et sa blancheur en désigne la pureté.

Martinésisme

  • La blancheur que nous cherchons à recouvrer est une référence à l'état premier de l'homme
  • C'est ce même état qui donne son titre au Traité de Martines puis qu'il s'agira de réintégrer les vertus, c'est à dire d'en retrouver l'usage
  • Parmi ses vertus citons le corps de gloire dont la blancheur du tablier est un rappel
  • Rappelons que le tablier est fait de peau, un peu comme cette tunique de peau qu'Adam portera au moment de la chute et qui n'est pas blanche elle

Nom de l'apprenti : p...g

Martinésisme

  • Dans les rites maçonnique l'apprenti prend un nom issu du travail du métal : T...n
  • Dans la maçonnerie rectifié T...n est remplacé par P...g
  • Il n'empêche que l'explication donné par Willermoz est que le travail du métal ne puet servir de référence à l'apprenti

Pierre brute

Batterie

  • "le seul moyen qui vous reste de découvrir la belle forme dont elle est susceptible"

Martinésisme

  • Encore une référence à ce binôme "image & ressemblance" cher aux Pères de l'Eglise et à Martines

Trois lois

Nulle trace

 

Chandelier à trois branches

  • L’orient maçonnique signifie la source et le principe de la lumière que cherche le Maçon. Elle vous a été représentée par le chandelier à trois branches qui brûlait sur l’autel d’orient comme étant l’emblème de la triple puissance du Grand Architecte de l’Univers.

Martinésisme

  • Triple puissance qui ordonne et gouverne le monde = Pensée / Volonté / Action
  • Pensée / Volonté / Action chez Martines = Père / Fils / Esprit-Saint chez Willermoz

Terrine garnie d'esprit de vin à l'Orient

Martinésisme

[Compléter]

 

Adhuc stat

Martinésisme

  • Tronquée mais ferme sur sa base, cette colonne représente l'image altérée et la ressemblance à recouvrer
  • Il s'agit encore une fois de la notion centrale de l'image divine dans l'homme qu'il s'agit de rétablir

Lumières d'ordre

Martinésisme

  • lumière à l’Orient qui sont Pensée / Volonté / Action
  • lumières des grands chandeliers qui sont l'univers créé
  • lumières des officiers qui sont ceux de la matière

Triangle d'Orient

Martinésisme

  • Le triangle pointe en bas chez Martines symbolise la lumière (cf le triangle implicite formée par les éléments)
  • Le triangle pointe en haut correspond à la matière sanctifiée, rétablie, le corps de gloire en somme

Nombre 3

Martinésisme

  • Le nombre 3 est le début des choses
  • Dans le grade d'apprenti, il s'agit du nombre de la corporisation (3 éléméents)
  • C'est là que commence l'histoire de l'apprenti, et elle ira jusqu'à la période actuelle (compagnon, la durée des choses) puis jusqu'à la période future (maître, la fin des choses)

Temps

Martinésisme

  • 4 temps rythment la tenue rectifiée : midi, midi plein, minuit et minuit plein
  • La journée des élus coens étaient rythmés par 4 temps de prières : 6h00 du matin, midi, 6h00 du soir et minuit

Prière de clôture

Martinésisme

  • "ô toi qui as toujours voulu et opéré pour le bonheur de l’homme"
  • Pensée / Volonté /Action-Opération

Remarquable étude faite par notre Frère CBCS  A VALLE SANCTA  et publiée sur son blog   http://blog.avallesancta.com/

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Published by Thomas Dalet - dans Histoire du RER
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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 09:38

De quelle nature est le christianisme du Rite Ecossais Rectifié ?

 

Petite précaution oratoire : les interprétations divergent sur ce point au sein même du rite. Elles balayent un spectre assez large, allant de la vision d’un christianisme hérétique, gnostique et sentant le fagot, à une conception intégriste, catholique romaine voire davantage, et particulièrement intolérante, qui n’est heureusement le fait que d’une minorité. Il y a place pour une explication plus nuancée et argumentée.

En dépit des apparences, j’insiste sur ce point, le christianisme du RER ne m’apparaît pas comme hérétique. Certaines idées toutefois, dues à Willermoz et à Martinez, peuvent le faire supposer, mais lorsque ces dernières sont analysées à la lumière des célèbres « Instructions secrètes pour les Grands Profès » notamment, la plupart des audaces de langage ne paraissent guère très dangereuses ni même illicites. Le comportement strictement catholique de Willermoz à lui seul démentirait l’entretien de sa part de conceptions hérétiques d’une certaine gravité, en opposition doctrinale avec le magistère de l’Eglise.

Ni Willermoz, ni Martinez ne sont des théologiens. Aucun de ces deux autodidactes n’a fait des études de quelque solidité. Ils sont tous deux de bons catholiques traditionnels, même si Martinez semble n’avoir été qu’un converti.

On a volontairement diabolisé le RER, dans deux sens diamétralement opposés. Ultra-catho d’une part [1], et hérétique de l’autre. Tant d’honneur ou tant d’indignité sont-ils mérités ?

Le Convent de Wilhelmsbad de 1782 fut l’occasion de préciser les contours idéologiques d’une maçonnerie continentale aux idées trop vagues, souvent déformées et trop dispersées dans une lutte sans merci entre les courants mystique et rationaliste qui l’agitent.

 

Les soi-disant « hérésies » de Willermoz.

 

Davantage qu’une hérésie consciente reposant sur des divergences doctrinales bien établies, je décèle chez Willermoz quelques chimères dans lesquelles l’interprétation originale et imaginative à laquelle il se livre, assortie d’une érudition dispersée et mal assimilée, peuvent donner l’impression de « sentir le fagot ». Mais cette impression fugace, néanmoins récurrente, se trouve démentie par d’autres déclarations de Willermoz qui relativisent considérablement les premières. Voyons quelques exemples dans les écrits willermoziens.

 

1. Les Instructions aux Grands Profès furent réservées par Willermoz aux élites de sa maçonnerie. Le texte inédit en a été publié par le Prof Antoine Faivre, en appendice à l’ouvrage indispensable de René Le Forestier sur « La Maçonnerie occultiste et templière ». On y lit ceci : «  Ce ne fut qu’après les [2] avoir ainsi préparés qu’ils découvroient la seule route qui peut conduire l’homme à son état primitif, et le rétablir dans les droits qu’il a perdus. Voilà…le seul but des Initiations ».

Si nous lisons bien, l’initiation est la seule voie qui permette à l’homme de se sauver. Ce qui rend le Sacrifice du Christ inopérant, voire inutile, voire inexistant au plan divin…On répond généralement à cette objection que les deux sont complémentaires : la grâce et l’effort. Mais ce n’est pas ce qu’écrit Willermoz.

 

2. Plus loin, nous lisons : «  Cette transmutation a été démontrée par le divin Réparateur lorsqu’à sa résurrection, il se manifesta aux yeux de ses disciples, se donnant pour modèle à tous ceux qui aspirent à rentrer dans leurs droits primitifs car…avant de consommer son sacrifice expiatoire en faveur de l’homme coupable et dégradé, il [3] avoit enseigné aux hommes le moyen de réédifier leur temple particulier ».

Le catholique Willermoz revient ici à plus de mesure. Le «  sacrifice expiatoire » est évoqué et le Christ devient un «  modèle » ayant enseigné aux hommes les moyens de se réédifier. Cela peut paraître contradictoire avec ce qui précède, et l’on peut s’interroger sur l’utilité de l’initiation dans cette perspective. Ce qui, après tout, est exactement la position de l’Eglise catholique apostolique et romaine.

Mais que devient précisément la fonction salvatrice et rédemptrice de la mort en Croix du Fils de Dieu et non de quelque « réparateur » ou de quelque « modèle »? Et quel est le sens du brouillard intellectuel ainsi créé autour de la doctrine chrétienne ? Et la « pensée » de Willermoz continue dans le même sens. Elle consiste à prendre systématiquement le contre-pied de nombre d’opinions courantes. Par exemple, son obsession du nombre 3 qui va carrément jusqu’au déraisonnable :

Toute l’Antiquité connaît déjà la théorie des quatre éléments qui resurgiront dans les rituels d’inspiration alchimique à la fin du XVIIIe siècle.[4] Eh bien, non. Willermoz nous apprend qu’il n’y en a que trois [5] (que l’on nomme « philosophiquement » sel, souffre et mercure !), car l’air n’en est pas un, selon sa logique. Et pourquoi donc ? Parce que «  la Loi ternaire est sacrée et imprime son propre nombre à la Création ». Et cela continue dans la même veine, à la fois absurde et naïvement dogmatique.

 

4. « L’homme actuel est un assemblage ternaire, composé de l’Esprit.. .de l’âme…d’un corps ». L’Eglise enseigne que l’homme est composé d’un corps mortel et d’une âme immortelle. Willermoz n’est donc pas d’accord . Pour lui, «  l’animal n’est qu’un assemblage binaire, formé d’une âme passive (?) et d’un corps matériel »… Que devient donc l’âme des animaux ? Voici de quelle substance se nourrissent certaines «  instructions secrètes » qui s’adressent à certains Grands Profès, afin de les préparer à accéder à la théurgie de Martinez. N’avaient-elles pas quelque intérêt à demeurer secrètes ?

On a voulu faire de ces extravagances dérisoires un dangereux brûlot d’hérésie. Même pas. Dans sa 1ère épître aux Thessaloniciens, Saint Paul se réfère aussi, le premier d’une série de Pères de l’Eglise, à l’âme, au corps et à l’esprit. Ajouter l’esprit à l’âme et au corps est faire honneur à l’intelligence humaine, condition nécessaire de l’accès à la Connaissance. Ce n’est nullement « hérétique ». Ce n’est pas le Saint Esprit qui me démentira.

 

5.  Infiniment plus sujet à caution est le rôle limité que Willermoz attribue au Christ, un peu plus loin : «  Les sacrifices sanglans des animaux furent remplacés par le Sacrifice du Réparateur universel, médiateur entre Dieu et l’homme ». Passons une fois encore sur le Réparateur, qui n’est qu’une originalité de plus pour ne pas utiliser le terme consacré de Rédempteur comme tout le monde. Mais « médiateur » ! Diable !

La Vierge Marie est réputée «  médiatrice » car, d’origine humaine, elle fut élevée et enlevée aux cieux ( assumpta est) et se place ainsi en intermédiaire, en intercesseur entre l’humanité et Dieu. Doctrine parfaitement classique et orthodoxe : on prie Marie-Médiatrice.

Faire de Jésus-Christ un « médiateur » semble à première vue constituer une erreur de langage. Mais non ; Willermoz précise bien : «  entre Dieu et l’homme ». Il n’y a donc que deux entités distinctes : Dieu et l’homme, et au milieu de l’espace ainsi créé ( medius), un médiateur, entité distincte de l’une comme de l’autre. Ceci rappelle singulièrement les interprétations gnostiques qui furent faites du Logos de Jean, contre toute vraisemblance. Jean est un monothéiste juif implacable, qui jamais, dans le reste de son œuvre, ne laisse percer la moindre subversion hérétique ni la moindre déloyauté doctrinale.

 

Le Prologue prétendument «  ésotérique ».

 

Le Prologue fut rédigé, est et demeure dans la ligne orthodoxe judéo-chrétienne ; il en constitue par ailleurs un monument, voire même LE monument : la proclamation solennelle de l’Incarnation émanée de l’Ancienne Loi, pierre angulaire et fondement de tout le Christianisme, car sans Incarnation, point de Résurrection, et sans Résurrection, point de Christianisme. La Nouvelle Loi est accomplissement de l’Ancienne et des Saintes Ecritures. L’Eglise pré-conciliaire faisait obligation à ses prêtres de réciter ce Prologue à l’issue de toutes les messes.

Point d’ésotérisme ni de pratique secrète ici, ni ailleurs. Comme dans les monastères, on rappelle quotidiennement un extrait du Credo et de la Règle spirituelle. C’est là une excellente disposition, reprise par certaines loges vraiment initiatiques.

Mais s’il est bien un endroit où l’on puisse accepter que Willermoz laisse percer la pointe d’une oreille gnostique, c’est ici. Erreur de plume ? Distraction ou bavure accidentelle ? Je ne le crois pas, car Willermoz récidive un peu plus loin !

« Cette nation sacrilège (les Juifs) combla la mesure de ses iniquités en abjurant le Réparateur universel, médiateur entre Dieu et l’homme et agent spécial de la clémence et de la miséricorde ». Ces termes durs et profondément antisémites  nous renseignent non seulement sur l’admissibilité très problématique des Juifs en loge [6] à l’époque de Willermoz, mais aussi et surtout sur la nature de la Clémence (et, par déduction, sur celle de la Justice), vertus présentes toutes deux lors de la réception au premier grade. Ne nous attardons pas sur l’originalité consistant à qualifier le Christ, successivement, de «  Réparateur, de Médiateur, d’Agent Spécial »…Ce vocabulaire, d’un goût douteux et nullement nécessaire, ne paraît pas utilisé pour confirmer et grandir la Nature Divine du Fils de Dieu, et illustre le besoin de donner une vision personnelle et « recréée »  de la doctrine chrétienne, pourvu qu’elle soit différente de celle de l’Eglise.

Ne nous étendons pas non plus sur cette originalité supplémentaire qui consiste à réécrire le christianisme tout en subissant des influences déviationnistes et marginales, assimilées sans excès d’esprit critique. Il y a des siècles que des francs-tireurs  se livrent à cette pratique dérisoire.

La dernière phrase de cette instruction secrète destinée aux « super-initiés » est celle-ci :

«  L’Erreur de l’homme primitif le précipita du Sanctuaire au Porche, et le seul but de l’Initiation est de le faire remonter du Porche au Sanctuaire ». Traduisons : « le péché originel a chassé l’homme du paradis. L’initiation vise à le lui faire réintégrer ». Où donc est la Grâce ? Où se situe la Rédemption ? Et à quoi servent donc encore l’Incarnation, la Résurrection, l’Eglise et les sacrements, dans un schéma qui fait étonnamment abstraction de la dogmatique chrétienne ? S’il est une affirmation qui doit être insupportable aux oreilles de l’Eglise, c’est bien cette dernière, infiniment plus dangereuse, à mon sens, que toutes les autres.

C’est avec la dernière phrase de ces Instructions secrètes que nous mettons le doigt, je le pense, sur l’opposition réelle et fondamentale entre l’Eglise et la Franc-maçonnerie qui, de nos jours, est enfin doctrinale, après avoir varié de fondement au fil des excommunications répétées avec une inlassable obstination.

 

L’Eglise pourrait supporter de nos jours la maçonnerie du type Grand Orient et même quelques autres. Elle pourrait à la rigueur accepter nombre de rites, qu’ils soient égyptiens, éclectiques, syncrétiques ou, comme la plupart des autres, totalement vidés de leur substance chrétienne, et dans lesquels seule subsiste «  l’odeur du vase vide ». Mais un rite qui se prétend chrétien, qui prétend mener l’homme à son salut, qui est présenté comme la seule voie de la réintégration divine et qui se sert à cette fin de matériaux traditionnels déformés et redéfinis, cela, non. Cette maçonnerie-là empiète sur le domaine réservé et exclusif de l’Eglise. C’est un concurrent, même s’il se sert se sert de contrefaçons.

Les « ésotéristes » utilisent parfois comme justification la soi-disant complémentarité de l’Initiation maçonnique avec l’enseignement canonique de l’Eglise. Guénon proclame la nécessité absolue d’une pratique exotérique connexe à la voie ésotérique, cette dernière étant tout simplement considérée comme inexistante par Rome.[7] Guénon quitte d’ailleurs le christianisme pour l’hindouisme afin de pouvoir se livrer aux deux voies, double appartenance impensable à l’époque, en Occident chrétien. Il n’y a pas, chez Willermoz, la moindre affirmation de complémentarité. Si ce n’est dans son comportement de catholique pratiquant.

Comment qualifier le christianisme de Willermoz, et, par conséquent, celui du RER ?

 

Je vais m’y risquer. Il s’agit d’un mouvement qui me semble issu de la Renaissance [8] et qui touche certains milieux intellectuels qui tentent de suppléer aux diverses carences qui étaient celles des églises catholique et protestantes dès le XVIe siècle. A ces carences s’ajoutent les poussées à la fois occultiste (souvent et à tort dite « mystique ») et rationaliste qui envahissent un certain monde intellectuel chrétien à cette époque.

Willermoz reste davantage attaché au christianisme traditionnel que Martinez et Saint Martin, c’est certain. Mais il redéfinit nombre d’articles de foi de la façon que nous venons de voir en résumé. Le résultat est un rite chrétien qui «  se situe en dehors de toute orthodoxie ecclésiale »[9]. Je préciserais pour ma part : il se situe partiellement en marge de toute orthodoxie chrétienne, en mélangeant le doctrinal et…le fort douteux. Ce n’est pas le douteux qui doit, à mon avis, retenir l’attention des FF du RER. L’a-t-il du reste jamais vraiment retenue, si ce n’est dans le chef d’un petit nombre d’amateurs de mystères insondables ?

 

La seconde réforme du Rite Ecossais Rectifié : Perit ut vivat.

 

Nous avons parcouru la première réforme du RER, issue de la volonté de Willermoz et de ses amis de restaurer, dans un contexte délabré et chaotique, une franc-maçonnerie française et si possible européenne, renouant avec son passé et ses fondements chrétiens et chevaleresques. Il y ont réussi, après bien des enrichissements mutuels opérés entre la maçonnerie lyonnaise, les partisans de Martinez et de Saint-Martin, les Elus Coën, et la Stricte Observance Templière de Carl von Hund et ses amis.

Nous allons assister à présent à un curieux phénomène qui évoque très nettement le Phénix renaissant de ses cendres, et qui illustre la terrible puissance concentrée dont le RER a fait la démonstration, en étant celui qui, réduit à rien, a ramené la Régularité maçonnique dans une France laïcisée et qui s’était délibérément mise « hors la Loi » maçonnique universelle. A l’imitation de la Belgique, qui fut en la matière un triste précurseur.

Contrairement aux fables anachroniques colportées par un Grand Orient laïque, républicain et «  de gauche », la Révolution fut très néfaste à la maçonnerie et ne lui doit absolument rien, que du contraire.[10] Je vais vous résumer fortement ce qui n’est désormais qu’historique et a été publié cent fois.

 

En 1786-1787, le grand maçon que fut Roëttiers de Montaleau fut incapable, pour cause de Révolution, d’organiser le futur rite français selon le Régime compact qu’il avait élaboré avec sa Chambre des Grades. Ses rituels, déjà préparés et signés pour expédition à cette date, concernaient les trois grades symboliques plus quatre ordres de grades dits hauts qui les prolongent ; ils resteront en léthargie durant toute la tourmente révolutionnaire ; ils ne verront le jour qu’en 1801, soit 15 ans plus tard, sous le nom de «  Régulateur du Maçon selon le Régime du Grand Orient de France »[11]

Nous en étions restés à 1782, date du convent de Wilhelmsbad, qui vit la naissance officielle d’un RER débarrassé de son origine templière «  historique », l’approbation du Code Maçonnique des loges Rectifiées et celui des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte. A partir de 1789, la période révolutionnaire rend la vie maçonnique de plus en plus difficile. En février 1792, les gardes suisses de Louis XVI sont massacrés aux Tuileries ; en février 1793, les survivants de leur loge militaire « Guillaume Tell » constituent une loge au rite français à Paris, 12 jours à peine après la mort du Roi. Ils la nomment «  Le Centre des Amis ». Ils ignorent que leur initiative aura une importance capitale pour l’avenir, non seulement  du RER en France, mais aussi pour le retour tant attendu de la Régularité maçonnique dans ce pays.

 

Sous l’Empire, en décembre 1804 prend effet un Concordat par lequel le Grand Orient réunit tous les rites sous son obédience. C’est Cambacérès, archichancelier de l’Empire, qui devient Grand Maître National du RER.  En 1807, revoici donc «  Le Centre des Amis » ; cette loge décide de ne plus pratiquer le rite français et adopte « le Rite Ecossais Rectifié de Dresde ».

Elle le pratique désormais sous l’égide du Grand Orient de France et avec la bénédiction de Willermoz, en sa capacité de Grand Chancelier du Directoire de Lyon.

 

La lettre historique de Willermoz à Charles de Hesse-Cassel en 1810.

 

C’est en 1810 que Willermoz écrit une lettre d’une extrême importance pour la mémoire du RER. Elle a été publiée maintes fois depuis sa découverte. [12] Elle est adressée à Son Altesse sérénissime le Prince Charles de Hesse-Cassel, vice-roi de Norvège et du Wolstein, Maître provincial de la Province de l’Ordre par le F. Jean-Baptiste Willermoz, maintenant âgé de 80 ans, et qui y relate avec précision toute l’histoire de l’Ordre de 1792 à 1810. Cette lettre de 13 pages est d’une importance historique capitale à maints égards.[13]

En 1811, une loge de Besançon, «  la Sincérité et Parfaite Union » est reconnue par le Grand Orient comme Directoire Provincial de Bourgogne du RER. Elle prend contact avec le Directoire Suisse. Dans ce pays, que l’usage rectifié nomme Helvétie, le RER connaît en effet un essor particulier, alors que parallèlement, en France, le rite subit, sous l’Empire et après celui-ci, une décadence dramatique.

La mort de Willermoz à Lyon, en 1824, précipite la fin du Directoire d’Auvergne lui-même. Il est bientôt imité, en 1828, par le Directoire de Bourgogne qui transfère ses archives au Grand Prieuré d’Helvétie à Zürich. Ce qui confère désormais au Grand Prieuré d’Helvétie une complète indépendance qui constitue en fait un monopole, qui deviendra plus tard suprématie.

 

Malgré un bref et tenace sursaut du côté de Besançon, le Régime Rectifié s’éteint totalement en France vers 1850.

En 1910, après un long silence de soixante années, mais qui en réalité  couvre pratiquement tout le XIXe siècle, un groupe de FF « spiritualistes », membres du GOF, décident de ramener en France le RER. L’initiative des FF de Ribaucourt, Rousseau, Hirson et Gruet est bien connue. Armés CBCS à Genève, ils obtiennent des lettres patentes du GPIH en septembre 1910 afin de constituer en France des loges symboliques des 4 grades.

Ces FF réveillent alors la loge déjà célèbre «  Le Centre des Amis », dispersée depuis 1838, loge toujours placée sous l’autorité d’un GOF devenu irrégulier depuis 1877. En 1913, Ribaucourt quitte le GOF suite aux attaques de ce dernier dirigées contre le RER ; sa  spécificité chrétienne était soudainement jugée inacceptable par une obédience qui avait rejeté notamment l’obligation de l’invocation au GADLU et l’interdiction des discussions religieuses et politiques en loge, rejet qui lui avait valu de se trouver exclue de la communauté maçonnique internationale.

La loge «  Le Centre des Amis » quitte donc le GOF, bientôt rejointe (en 1913) par la doyenne des loges françaises, l’Anglaise de Bordeaux, fondée en 1732 et ayant adopté, elle aussi, le RER. Ribaucourt fonde, sur cette base, la « Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière pour la France et les colonies françaises ». Un troisième atelier, la loge Saint Georges, purement britannique, se place peu après sous l’obédience de la GLNIRF, mais conserve son rite Emulation.

C’est ainsi que le RER se trouve à l’origine directe du retour de la régularité en France, deuxième réforme spirituelle capitale que l’on doit à l’initiative de Willermoz et de ses amis. En 1948, le titre distinctif un peu compliqué de l’obédience devient : Grande Loge Nationale Française. Ceci nous fait entrer dans l’histoire contemporaine, issue de cette seconde réforme, et qui est bien connue.

 

En France :


de nos jours, le Rite Ecossais Rectifié est pratiqué dans diverses obédiences irrégulières, dont notamment le Grand Orient de France, la Grande Loge de France, la Grande Loge Traditionnelle Opéra, la Loge Nationale Française qui édite le célèbre Renaissance Traditionnelle.

Il est bien entendu pratiqué dans la maçonnerie régulière sous l’autorité de la Grande Loge Nationale Française. Je m’abstiendrai d’évoquer les récents développements d’un conflit opposant cette obédience au Grand Prieuré des Gaules.

 

En Belgique :


le RER n’était pas pratiqué avant 1962. A cette date, quelques FF du GOB se sont fait rectifier à Lille, au sein de la GLTSO, [14] obédience française irrégulière.

Sous l’égide du Grand Prieuré de France, ils créent la province de Brabant. En 1968, ils acquièrent leur indépendance en fondant le Grand Prieuré de Lotharingie. Tous les grades symboliques et les classes de l’Ordre Intérieur y sont pratiqués. En 1985, ces mêmes FF , qui comptent quelques personnalités non-négligeables du GOB et même du REAA irrégulier, fondent la GLERB ( Grande Loge Ecossaise Rectifiée de Belgique) qui fonctionne comme un régime indépendant et complet, mais coupé de tout contact maçonnique officiel, régulier et même irrégulier.

ette obédience belge, de même que ses structures supérieures, s’est disloquée et semble à présent être dissoute, ne s’étant jamais remise de la disparition de son fondateur ( retiré en l’île de Malte), le TRF Jean-Louis Servais, homme remarquable et charismatique, qui fut un moment Grand Prieur du Grand Prieuré de France.

Dans les années 1980 vivotent aussi en Belgique trois loges bleues rectifiées et deux loges vertes de la GLTSO, dont il ne reste de nos jours que des débris, ainsi qu’une ou deux loges bleues rectifiées du Grand Orient de France, qui sombreront bientôt, elles aussi corps et biens, avec leurs pittoresques fondateurs.

En Belgique, le GOB s’est toujours opposé avec vigueur à l’introduction du RER, l’une des tentatives que j’ai personnellement vécue dans les années 80, ayant été menée avec grande honnêteté, mais aussi avec une certaine maladresse par un ancien Grand Maître du Grand Orient de Belgique ! C’est l’existence d’un quatrième grade symbolique, échappant à l’autorité du GOB, qui a officiellement rendu l’intégration impossible. Officieusement, ce fut le caractère chrétien du rite, et rien d’autre.

La Grande Loge de Belgique (obédience irrégulière) ignore tout rite autre que ce qu’elle appelle le « Rite Moderne Belge », rite composite et récent qu’elle a emporté avec elle en 1959 en quittant le  Grand Orient de Belgique, qui l’a lui-même concocté en assemblant des pièces hétérogènes au lendemain de la défaite de Waterloo [15],  lorsque le REAA et le Rite Ecossais Philosophique ont supplanté en Belgique « le Rite Français de l‘ennemi ».

Quant à la jeune GLRB, la plus récente et la seule régulière et reconnue des obédiences belges (1979), elle a instauré, dès le départ, le principe fécond de la pluralité des rites. Elle en autorise et pratique huit,[16] dont le RER. Elle donne ensuite accès à plusieurs structures de hauts grades et à un choix étendu de side degrees. Certains de ses FF fondèrent à Bruxelles, en 1986, le Grand Prieuré de Belgique, par lettres patentes reçues du GPIH.

Les compétences du GPDB couvrent les loges de Maître Ecossais de Saint André (via un Directoire Ecossais), ainsi que les deux classes de l’Ordre Intérieur. Le GPDB n’a pas autorité sur les trois grades pratiqués par les cinq loges rectifiées  bleues qui relèvent exclusivement de la GLRB ( trois loges néerlandophones : Anvers, Vilvoorde et Brussel ; deux loges francophones : Tournai et Bruxelles). Il entretient (situation 2000) des relations internationales avec 21 Grands Prieurés.

Les rituels rectifiés utilisés par les loges bleues belges ont été approuvés à l’origine par le Grand Comité de la GLRB. Ils sont conformes aux exigences constitutionnelles de cette obédience, comme à celles de la maçonnerie régulière universelle. Ils ne sont donc pas, pour cette raison, d’une fidélité textuelle absolue aux rituels de Wilhelmsbad.

Ceci entraîne, par exemple, que toute affirmation ou séquence rituelle qui aurait pu restreindre la liberté d’interprétation et de conscience d’un candidat à l’un des trois grades ait été soit supprimée soit modifiée.[17] Cette adaptation n’enlève rien à la portée initiatique des rituels, ni à la lecture exclusivement ésotérique de leurs contenus.

Seules sont supprimées, par exemple, les références directes à l’appartenance et à l’exercice de la «  Sainte religion chrétienne » telles qu’elles étaient exigées dans les rituels de Wilhelmsbad en 1782, et qui ne peuvent être maintenues dans un cadre obédientiel qui, lui, est théiste, sans être chrétien.

Il en va plus ou moins de même en France. Sous la très haute autorité morale du TRF Jean Granger, la Commission des Rituels Rectifiés de la GLNF a proclamé en 1969 que

 

«  l’unité n’est pas l’uniformité…que les versions d’un même rite doivent être en nombre strictement restreint…que le choix de l’une et l’autre de ces versions, à l’exclusion de toute autre, doit être laissé à l’initiative des loges de la GLNF pratiquant le RER ».

 

Les versions dont il est question ci-dessus doivent permettre aux FF rectifiés de vivre leur rite selon les impératifs de leur conscience.

 

Conclusions :

 

Le caractère chrétien du RER ne peut être altéré. Le RER est et reste un rite chrétien. Mais il doit être assorti de toutes les nuances qu’implique son exercice dans la société du XXIe siècle ; celle-ci n’est plus celle du XVIIIe siècle, n’en déplaise aux nostalgiques de la perruque poudrée et des «  lettres patentes » ;  l’évolution de la société et la structuration obédientielle de la Maçonnerie nécessitent de nos jours le placement des trois grades symboliques sous l’autorité d’une Grande Loge Régulière  universellement reconnue. Toutes les velléités de reconstituer un «  régime »[18] à la mode du XVIIIe siècle ont avorté, dans notre pays comme dans d’autres, et sont vouées tôt ou tard à l’échec, par suite du manque d’une  base de recrutement sérieuse.

 

Le caractère chrétien du Rite doit être scrupuleusement préservé, en dépit des incompréhensions dues à l’ignorance, voire des hostilités dues à la malice. Les premières doivent susciter le dialogue ; les secondes doivent être ignorées. Il serait en effet impensable que l’on considère en maçonnerie toute conception affirmée comme inacceptable, et ce au nom même de la Tolérance ! Un affadissement de la doctrine, pas davantage d’ailleurs qu’une radicalisation dogmatique rigide, souvent à connotation autocratique, passéiste et folklorique, ne peuvent devenir la règle ou la norme. Ce qui se transmet, c’est l’Esprit du rite, et non ses structures passagères, secondaires et tributaires des usages et nécessités de l’époque. Le Rite ne peut être altéré dans son Esprit. L’axe central de toute la construction du RER mène au Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte, c’est à dire à la Foi, [19] à la Charité, à la Compassion, au Devoir, à la Responsabilité pleine et entière devant Dieu seul, et à la Noblesse du cœur, le tout reposant sur «  l’Amour de nos Frères et de tous les autres hommes ». Bref, à forger des caractères droits, généreux et compatissants, responsables devant eux-mêmes et devant Dieu.

 

Rite extraordinairement homogène et cohérent, le RER bénéficie d’une grande richesse ésotérique et symbolique. Il dévoile progressivement son enseignement en dehors de toute contrainte dogmatique ou confessionnelle, mais dans un cadre chrétien, ouvert à tout maçon régulier comme à tout profane croyant, animé d’un vrai désir de progression spirituelle et respectueux du caractère chrétien du rite dans son Esprit, je le répète, et non dans sa Lettre.

 

Le RER est fort méconnu ; il est l’objet de bien des procès d’intention de la part de ceux qui, en vérité, ne veulent pas le connaître.

Il n’a pas à souffrir de cette ignorance.

Après tout, le RER n’est pas « destiné à tous ».

 

Il est offert à ceux qui en ont fait le choix libre et lucide.

Et surtout, à ceux qui n’ont fait ce choix que pour obéir à l’impérieuse nécessité de leur Désir.

Il dépend de celui qui passe
"que je sois tombe ou trésor
que je parle ou je me taise. Ami, n’entre pas sans désir " Paul Valéry. 
Bibliographie

Steel-Maret : Archives secrètes de la Franc-Maçonnerie, Slatkine, Genève-Paris, 1985. Ce livre étonnant contient de nombreuses lettres inédites de Willermoz, des discours, des instructions pour différents grades, etc…et surtout la lettre à Charles de Hesse-Cassel où Willermoz relate l’histoire du Rite depuis la Terreur jusqu’à 1810.

René Le Forestier : : La Franc-Maçonnerie templière et occultiste aux XVIIIe et XIXe siècles, publié par le Prof. Dr. Antoine Faivre et préfacé par Alec Mellor, ed. Nauwelaerts, Louvain, réédition 1970.  Un monument d’érudition ; référence indispensable au chercheur. Contient en appendice un document encore inédit lors de la parution et publié pour la première fois par Antoine Faivre : les Instructions secrètes de JBW pour les Grands Profès.. Comporte aussi le seul et unique portrait que l’on connaisse de Willermoz ( mise à part une silhouette)..

Guy Verval : La Spécificité du Rite Ecossais Rectifié, Memo Codec, Nivelles, 1987. Brillant résumé, peut-être un peu partial quant à l’importance des  « hérésies martinézistes ».

Pierre Chevallier : Histoire de la Franc-Maçonnerie française (3 volumes), Fayard, Paris, 1975. Monument de références historiques indispensables. L’auteur était  catholique.

Alec Mellor : La Grande Loge Nationale Française, Belfond, Paris, 1980. L’auteur était catholique, monarchiste, avocat  et Grand Officier de la GLNF. Rigide, logique, documenté  et intransigeant.

Grande Loge Nationale Française : La Cérémonie de réception au grade d’apprenti (RER), GLNF, 1999, Loge d’Instruction Jean de Turkheim. Un modèle de clarté et de précision.

Pierre Massiou : Le Régime Ecossais Rectifié du Convent de Wilhelmsbad en 1782 à nos jours in : Epistolae Opera, Creos, 1982.

Roland Bermann : L’Esotérisme du Grade de Maître Ecossais de Saint-André au Rite Ecossais Rectifié », Dervy, 2001. Thème rarement traité à ce jour.

Roger Dachez et René Désaguliers : Essai sur la chronologie des rituels du Régime Ecossais Rectifié pour les grades symboliques jusqu’en 1809, Renaissance Traditionnelle N° 80 et 81. Un célèbre duo d’érudits de haut vol. Sujet identique traité par

Pierre Noël : De la Stricte Observance au Rite Ecossais Rectifié in Acta Macionica n°5, 1995. Incontournable en matière de rituels rectifiés.

Anderson James : La Constitution : histoire, lois, obligations, ordonnances, règlements et usages de la TR confrérie des Francs-Maçons acceptés, traduction juxtalinéaire de Daniel Ligou, Edimaf, Paris, 1987.La Bible du franc-maçon.

Jean-François Var : Le caractère chrétien de la maçonnerie écossaise rectifiée au XVIIIe siècle, in Cahiers de Villard de Honnecourt N° ?, 1993.

Jean Granger ( Jean Tourniac) : Le Rite Ecossais Rectifié in Cahiers de Villard de Honnecourt, T. XIII, 1997. Curieuse ouverture aux Juifs et aux Musulmans

Christian Jacq : Une Loge révèle, Ed du Rocher, Paris, 1985. Elucubratoire et comiquement «  contre » le RER..

Pierre Massiou : Karl von Hund, in Epistolae Opera, Creos, avril 1985.

Jean Tourniac : Principes et problèmes spirituels du Rite Ecossais Rectifié et de sa chevalerie templière, Dervy-Livres, Paris, 1985..

Balister Christian : Considérations sur la Règle à l’usage des loges rectifiées in Acta Macionica n°5, 1995.

Loge Geoffroi de Saint Omer : Willermoz avant la Révolution, son œuvre maçonnique, Bruxelles, cahier hors série GSO.

Pierre Girard-Augry : Les hauts grades chevaleresques de la Stricte Observance Templière du XVIIIe siècle, Dervy, Paris, 1995. Rituels précurseurs du RER..

Alain Bernheim : La Stricte Observance in Acta Macionica n°8, 1998. Définitif comme tout Bernheim.

Gérard van Rijnberg : Un thaumaturge au XVIIIe siècle, Martinez de Pasqually, sa vie, son œuvre, son Ordre (1780-1824), Editions d’aujourd’hui, 1980.

Franz von Baader : Les enseignements secrets de Martinez de Pasqually, Robert Dumas, 1976..

Willermoz Jean Baptiste : Rituel du grade d’apprentif pour le Régime de la maçonnerie rectifiée rédigé au Convent général de l’Ordre en août 5782, fonds Willermoz, bibliothèque de Lyon.



[1] On lira avec intérêt ce qu’écrit Christian Jacq, le célèbre égyptolâtre recordman de l’édition, dans «  Une loge révèle ». Le RER serait une « machine de guerre » à côté de laquelle l’Opus Dei serait un jardin d’enfants.

[2] Il s’agit ici des « Initiés ».

[3] Le Christ.

[4] Voir les notes sur la toute première insertion de ces quatre éléments dans les rituels allemands qui ont servi de modèles, en 1791, à la Flûte Enchantée de qui nous savons, in Acta Macionica n°11, 2001 : « le rituel d’initiation de Mozart ».

[5] L’obsession willermozienne de nombre 3 mérite à elle seule tout un développement.

[6] Larudan prétend avoir vu trois juifs être initiés dans une loge d’Amsterdam en prêtant serment sur l’évangile de St-Jean, ce qui lui semble absurde. (Les Francs-Maçons écrasés,1747). De même, la loge de Berne affirme en 1744 que «  la Vertu et l’Honneur se rencontrant dans toutes les Sectes », elle admettrait les Juifs et les Mahométans sans tenir compte de leur religion «  si nous n’avions des Motifs indépendants de cet Objet qui nous forcent à les exclure » ( Ferrer Benimeli, cité par John Bartier in : Laïcité et Franc-Maçonnerie, ULB, Faculté de Philosophie et Lettres, pp. 372-373). La loge «  L’Union des Cœurs » de Liège précise, en 1774 : «  nous déclarons non seulement de fermer notre loge à cette nation infâme, réprouvée de Dieu et des Chrétiens, mais encore de n’avoir qu’un mépris pour ceux qui les ont reçus ». Bartier, op.cit., p. 355.

[7] A ne pas confondre avec l’étude de la symbolique chrétienne, à l’honneur dans nombre de communautés monastiques de premier plan, produisant des études symboliques de niveau universitaire. Bel exemple à suivre.

[8] En revanche, les idées qui constituent lentement le mouvement me paraissent bien antérieures !

[9] G. Verval : «  La spécificité du Rite Ecossais Rectifié », Memo et Codec SA, 1987.

[10] Il y eut bien davantage de maçons du côté des nobles et des émigrés que du côté des coupeurs de têtes.  Philippe, dit Egalité, ex-Grand Maître du Grand Orient de France, démissionne avec lâcheté de ses fonctions le 5 janvier 1793 ; il sera néanmoins guillotiné le 6 novembre.

[11] Ou encore «  du Chevalier Maçon » pour les quatre ordres de grades ultérieurs à la maîtrise.

[12] « Archives secrètes de la Franc-Maçonnerie », Steel-Maret, Slatkine, Genève, 1985.

[13] A titre purement anecdotique, nous y apprenons qu’en 1808, Willermoz a perdu son épouse « en couches ». Il a 78 ans…Notre «  instituteur » déploya donc une inlassable activité dans bien des domaines…

[14] Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra, dissidence de la GLNF.

[15] En réalité, dès 1814, lors de la fin de l’occupation française de notre pays.

[16] Le Rite Moderne, le Rite Français, le Rite Ecossais Ancien Accepté, le New York Rite, le Californian Rite, le Rite Ecossais Philosophique, le Rite Ecossais Rectifié, le Rite AFAM.

[17] On consultera avec profit sur ce point délicat Jean Granger, alias Jean Tourniac, in : « Le Rite Ecossais Rectifié », Cahier de Villard de Honnecourt T. XIII, 1977, page 28. 

[18] Ou plus exactement l’idée que l’on s’en fait. Régime et Rite sont des expressions identiques d’une même réalité ( voir page 1).

[19] Qui ressortit à la conscience de chacun, et non de quelque autorité, souvent «  auto-proclamée ».

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Published by Thomas Dalet - dans Histoire du RER
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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 09:35

 Jean. van Win-GPDB

 

Ce titre comporte trois concepts juxtaposés : celui de rite, celui d’écossais, celui de rectifié. Voyons-les en détail afin de comprendre clairement sur quoi nous allons réfléchir ce midi.

 

Le Rite : en maçonnerie, un rite est un sous-groupe d’un ensemble, composé essentiellement de certaines valeurs de base partagées par ce sous-groupe, et d’une structure particulière, c’est à dire d’un certain nombre de grades. Exemples : le RER en comporte 4 + 2 ; le REAA 33 ; le RF 3 + 4 Ordres de grades. Ce n’est qu’au début du XIXe siècle que l’on commence à qualifier certains systèmes maçonniques de rites. Auparavant, dans le système rectifié, on utilise indifféremment les mots Régime et Rite, qui sont en réalité synonymes.

La première édition du Régulateur des Chevaliers Maçons, par lequel le Grand Orient de France «  régule » en effet les hauts grades du rite français en 1801, s’appelle : «  Régulateur des Chevaliers Maçons selon le Régime du Grand Orient de France ». Il s’agit bien entendu du futur rite français, qui n’existe pas encore sous cette appellation qui ne lui sera donnée que par opposition au futur REAA.

Régime signifie donc à la fois gouvernement et système, ce qui est exactement la définition du rite. Le mot régime cède définitivement la place au mot rite au début du XIXe siècle. Le fait d’utiliser soit «  rite écossais rectifié » soit «  régime écossais rectifié » n’a pas la moindre signification [1]

 

Ecossais : cet adjectif n’implique pas le moindre rapport ni avec les cornemuses, le whisky, les kilts ou le monstre du Loch Ness. Ecossais signifie tout simplement que la structure particulière du rite comporte des grades dits hauts, c’est à dire des développements thématiques rituels ultérieurs à celui du grade de maître. Le grade d’Ecossais est le premier qui apparut en France vers 1743, certains FF Maîtres marquant par cette distinction nouvelle leur souci de se distinguer du vulgum pecus, d’autres manifestant un souci d’approfondissement.

 

Rectifié : cet adjectif est synonyme de réformé. Il vient du verbe latin ‘rectificare’, c’est à dire redresser, remettre dans le droit chemin.[2] Le RER apparaît en effet vers le milieu du XVIIIe siècle, à un moment où la maçonnerie française connaît des déviations et des innovations blâmables ; certains FF de la région lyonnaise ont décidé de retourner à ce qu’ils considéraient comme la véritable maçonnerie des origines.

 

Bref : le rite se dit réformé, rectifié. Par rapport à quoi ? Par rapport, bien entendu, à ce qu’était devenue la maçonnerie française à l’époque où Jean-Baptiste Willermoz, né en 1730, y entre à l’âge de 20 ans, soit en 1750.

 

Petit rappel historique.

 

On sait que la maçonnerie obédientielle vit le jour à Londres en 1717. Et non la maçonnerie spéculative, comme on l’écrit souvent. Ce sont en effet quatre loges spéculatives qui s’associent et créent une petite fédération qu’elles intitulent modestement Grande Loge de Londres et de Westminster. En 1723, cette fédération publie des Constitutions sous la plume du généalogiste impécunieux James Anderson. Vers 1725 apparaît, venu d’on ne sait où, le grade de Maître. Vers 1730, des loges anglaises s’installent à Paris, quoique les stuartistes fervents affirment qu’il y eut des loges jacobites en France dès 1688.

De 1730 à 1750 environ, la progression est fulgurante, le succès des «  frimessons ou frimaçons » est énorme. Dès 1743, soit 13 ans après son implantation en France, apparaissent des Maîtres Ecossais qui se disent supérieurs aux simples Maîtres et exigent d’être traités avec des privilèges et des honneurs particuliers. Déjà…

Les rituels anglais, utilisés par les loges françaises souvent peuplées de résidents britanniques, connaissent dès le début des « améliorations » qui stupéfient les Anglais et ravissent les Français : ajout d’une élégante et frivole houppe dentelée sur les tableaux de loge [3], port de l’épée, port abusif du cordon de l’Ordre du Saint-Esprit ( en réalité strictement réservé à une centaine de nobles triés sur le volet),  maintien du chapeau en loge ( comme le Roy et les Grands…), hommage rendu à la verbosité par la création du poste d’orateur, inconnu des Anglais, dramatisation des rituels afin d’épouvanter (sic) les candidats [4], toutes innovations qui francisent la pratique maçonnique et laissent rêveurs et interloqués les flegmatiques fondateurs anglais…

Autre innovation de nos bouillants voisins d’outre-Quiévrain : les hauts grades. Ils ne sont en réalité qu’ultérieurs : la vanité les fait hauts.

En 1736, le chevalier Ramsay prononce, ou ne prononce pas, peu importe, un discours qui laissera des séquelles en France, mais aussi dans le reste du monde civilisé : il prétend que la maçonnerie ne doit rien aux vulgaires ouvriers des chantiers, mais tout aux Croisés qui partirent à la conquête des Lieux Saints. Les maçons sont en réalité des chevaliers maçons. Ce discours met le feu aux poudres d’une société dans laquelle le passage de l’état de bourgeois à l’état noble constituait, pour certains, une véritable obsession.[5] Les ‘chevaliers maçons’ auraient rang de gentilhomme en loge, et, moyennant finance, se verraient traiter en prince, sublimes ou illustrissimes selon les cas, gardant coiffe en tête, portant l’épée etc…Une telle opportunité, au sein de la stricte société de classes dans laquelle elle vit le jour, ne laissa pas de susciter un enthousiasme fébrile ; on se bouscule aux portillons de la promotion sociale.

Et de 1730 à 1750, la course aux vanités se poursuit dans le plus grand désordre. Les organismes maçonniques foisonnent, se multiplient, se séparent, se subdivisent, s’excommunient, se combattent, fusionnent, divorcent derechef, et donnent un lamentable spectacle de division, d’improvisation et de chamailleries sans fin.

 

Tout chaos engendre quelque jour un ordre, de même que tout ordre génère tôt ou tard son chaos. Certains maçons, soucieux d’organisation, s’avisent de récupérer une partie de cette énergie omnidirectionnelle dans des systèmes structurés de leur invention ou d’importation, dont ils seraient, bien entendu, les chefs. Et voici qu’apparaissent, ici et là : le chapitre de Clermont, la Stricte Observance Templière, le Conseil des Empereurs d’Orient et d’Occident, le Conseil des Chevaliers d’Orient, l’Ordre de l’Etoile Flamboyante, le Régime Ecossais Trinitaire, les Illuminés Théosophes, les Philalèthes, et j’en passe, non sans signaler quelques grades des plus savoureux à mon goût : les Architectes Africains, et quelque système pratiquant le grade d’Ecossais Vrai d’Ecosse ou mieux encore, celui d’Ecossais Napolitain…

 

La maçonnerie de Louis XV, surnommé le Bien-Aimé, connaît non seulement la pagaille, mais encore le commerce des hauts grades de pacotille, le trafic des influences, des malversations, des escroqueries, la vente au prix fort de diplômes et de décors, même dans des charrettes suivant les troupes en campagne…

 

C’est dans ce contexte trouble qu’apparaît, en 1750 et à Lyon, Jean-Baptiste Willermoz. Il est né en 1730. Initié à 20 ans, il est Vénérable de sa loge l’année suivante. Quoique fort déçu et insatisfait de cette maçonnerie frivole et équivoque ( il n’est heureusement pas le seul !), il crée, en 1760 et à l’âge de 30 ans, une Grande Loge des Maîtres lyonnais qu’il affilie à la Grande Loge de France. Cette dernière, qui connaît de profonds désordres sous la grande maîtrise du prince de Clermont, voit ses travaux suspendus en 1766 et voici notre Jean-Baptiste en chômage maçonnique.

 

La grande idée de J.B. Willermoz.

 

C’est à cette époque que naît probablement l’idée centrale de toute sa vie et qu’il s’efforcera de mener à bien en dépit de la brutale interruption des activités maçonniques causée par la Révolution d’abord, et la Terreur ensuite. Cette idée est celle de la réforme spirituelle de l’Ordre maçonnique, par un retour aux sources authentiques qu’il a abandonnées.

Retour aux sources, fort bien ; mais quelles sources ?

Plusieurs rencontres capitales vont l’aider à préciser ce point essentiel et à mettre en œuvre un projet remarquable et unique dans toute l’histoire de la maçonnerie [6], car il résulte, au plan de de la pensée, de la volonté et de l’action et de l’organisation, des efforts inlassables d’un seul homme.

 

Willermoz.

Cet homme est moyennement doué au plan intellectuel, avouons-le d’emblée, bien que sa réussite professionnelle et son aisance sociale ne fassent pas de doute. Sa formation est élémentaire : il ne fréquente pas l’école. A 20 ans, il est déjà un négociant en soieries établi et sérieux. Toute sa vie, il poursuivra des grades maçonniques susceptibles de lui apporter « des mystères de plus en plus sublimes ». Il créera un système maçonnique cohérent et riche en symboles ; il correspondra avec les princes et les aristocrates les plus en vue de la future Allemagne. Il faut aussi l’imaginer, le carnet de commandes à la main, discutant chiffons dans l’arrière-boutique de quelque décorateur-garnisseur du faubourg Saint Honoré…Il importe donc, à présent, de consacrer un certain temps aux rencontres maçonniques que fait Willermoz ; il en naîtra une œuvre réformatrice dont nous sommes les héritiers plus ou moins fidèles. Encore faut-il que nous en soyons bien conscients.

 

Et voici qu’apparaît Martinez.

 

En 1766 donc, Willermoz est en chômage maçonnique. Peu après, il est accueilli à Paris par un catholique converti d’origine espagnole, Don Martinez de Pasqually de Latour. Je ne nous parlerai que très peu de ce personnage modérément recommandable.  Dépeint comme inculte, prétentieux, besogneux, occultiste buvant à toutes les sources, Martinez possède toutefois un magnétisme tel qu’il s’impose à certains comme un prophète inspiré. Vers la fin du siècle, la maçonnerie verra ainsi surgir nombre d’individus du même style, toujours issus de la tendance dite mystique de l’ordre et jamais de sa branche rationaliste, pataugeant dans les plus discutables substituts de la spiritualité chrétienne : Joseph Balsamo, obscur artisan sicilien se disant comte de Cagliostro qui finira étranglé dans les prisons du pape ; le comte de Saint Germain, un industriel délirant qui avait déjeuné avec Jésus et César ; Anton Mesmer et ses baquets à magnétiser ; et enfin Casanova, aventurier rocambolesque et obsédé sexuel impénitent, qui, délaissant un instant l’érotisme pour l’ésotérisme, a laissé un des textes initiatiques les plus intelligents de toute la maçonnerie du XVIIIe siècle.

Le douteux Pasqually crée l’Ordre des Chevaliers Maçons élus Coëns de l’Univers. Il y reçoit aussitôt des hommes importants et distingués, tels Bacon de la Chevalerie, Louis-Claude de Saint Martin et, bien entendu, Jean-Baptiste Willermoz. L’Ordre Coën comportait sept grades, trois classiques plus quatre purement Coëns, coiffés par le grade de Réau Croix, qui est davantage une ordination destinée à ceux qui sont aptes à reconnaître des preuves d’ordre surnaturel. Ce dernier grade doit rendre son détenteur semblable à Dieu.

Vaste programme pour un illettré. Pour un lettré aussi, du reste.

 

Je ne m’étendrai pas sur ce personnage. Si on essaie de comprendre quelque chose à la pensée obscure que Martinez communique en un langage approximatif, on s’aperçoit qu’elle se résume en fait à ceci : l’homme possède en lui une parcelle de divinité, engluée dans la matière. Ce germe lui permet de se réconcilier avec Dieu, ce qui garantit son salut après la mort. Cela s’appelle la « réintégration »  dans la divinité. [7]

Clavel résume comme ceci l’Initiation Coën : «  l’initiation doit régénérer le sujet, le réintégrer dans sa primitive innocence et dans tous les droits qu’il a perdus par le péché originel ». Nous retrouverons bientôt ces notions dans le rite rectifié de Willermoz que nous analyserons dans quelques instants. Martinez disparaît pour les îles en 1772 et pour l’Orient céleste en 1774.

Revenons donc à Willermoz qui, tout en vivant son état de Réau Croix, n’en demeure pas moins en recherche d’une maçonnerie sérieuse, ordonnée, riche d’un enseignement utile aux hommes : mais la France ne lui offre pas ce qu’il attend. Il entre alors en correspondance avec la RL ‘La Candeur’ de Strasbourg, loge qui a quitté la GL de France pour s’affilier à la GL d’Angleterre. Elle entre aussi en contact avec le système allemand dit de la Réforme de Dresde, que l’on connaît mieux sous son appellation de la Stricte Observance  (Templière).

 

La Stricte Observance dite Templière.

 

Le promoteur essentiel de ce régime, de cette obédience ou de ce système, comme l’on voudra, est le baron Carl von Hund. Initié à Paris en 1741, il médite lui aussi dès 1743 un nouveau régime destiné à se propager en Allemagne. En 1751, il crée une loge templière et en 1754 il participe à la fondation du célèbre chapitre de Clermont. En principe, il va alors propager ce système de hauts grades français et templiers en Allemagne. On y trouve les trois grades symboliques habituels, trois grades écossais, soit le Maître Ecossais, le Novice et le Chevalier du temple, et enfin, trois grades nouveaux : le chevalier élu de l’Aigle, le chevalier illustre ou Templier, et le Sublime chevalier illustre.

En Allemagne non plus, on ne craint pas l’enflure des adjectifs. Hund prétend avoir été investi, par un Supérieur Inconnu venu d’Ecosse, de la dignité de Grand Maître du Temple. Il établit sur cette base, vers 1763-1764, le régime de la Stricte Observance Templière. Il divise l’Europe en neuf provinces templières, chacune se subdivisant en prieurés, ceux-ci en préfectures, celles-ci en commanderies qui coiffent les loges écossaises elle-mêmes souchées sur des loges symboliques. C’est déjà toute l’armature du futur Rite Ecossais Rectifié qui est conçue en 1763.

Hund est mal entouré ; on lui souffle une idée saugrenue qu’il traduit dans un «  plan économique » ( on dirait aujourd’hui un plan financier ou un business plan) consistant tout simplement à réclamer au prochain concile les biens matériels considérables confisqués aux Templiers en 1314. Ces extravagances précipitent la chute de Hund.

 

Les divers Convents se suivent…

 

Au convent de Kohlo, en 1772, il est déchu de la grande maîtrise. Ce convent met sérieusement en doute l’origine templière de l’Ordre, l’existence des Supérieurs Inconnus fondateurs, et rejette le « plan économique ». Néanmoins, ce système, maintenant moribond, aura été, de 1754 à 1772, soit 18 ans durant, le facteur déterminant d’unification de la maçonnerie allemande, et même de la maçonnerie scandinave.

Deux ans après son cuisant échec, en 1774, Hund se préoccupe de la France. Il délivre une patente au baron Weiber, avec pleins pouvoirs pour rétablir les Directoires des provinces templières de langue française.

Les Français surestimaient l’importance qu’avait ce régime en Allemagne, qui n’a jamais dépassé 80 loges, mais qui comptait dans ses rangs des personnages de premier plan, avec lesquels Willermoz se flattera d’entretenir une correspondance. Celle-ci, planquée par lui durant la Terreur, fut partiellement retrouvée au XIXe siècle par le plus rocambolesque des hasards : les correspondants principaux étaient Ferdinand de Brunswick, Charles de Hesse-Cassel et Charles de Sudermanie. Cette correspondance, publiée par Steel-Maret, est essentielle pour comprendre la pensée de Willermoz.

Les Français vont donc prendre contact, en Allemagne, avec ce nouveau régime templier. Et plus particulièrement Jean-Baptiste Willermoz, toujours appâté par tout régime étranger qui lui assurerait l’ordre au sein de l’Ordre, qui lui donnerait des règles précises et minutieuses à l’observance desquelles il vouerait toute sa besogneuse dévotion.

Willermoz crée donc avec Weiber un nouvel Ordre templier, selon l’axe Strasbourg, Lyon, Bordeaux, Narbonne, plus la Savoie. Il va aussi convaincre l’ex Grande Loge, devenue Grand Orient de France en 1773, de reconnaître son régime ou système, comme seule structure régulière de hauts grades. Accord que Philippe d’Orléans, duc de Chartres et Grand Maître, ratifie en 1776.

Brillante victoire de Willermoz !

En Allemagne, la SOT est en pleine déconfiture. Les fantasmes templiers et les mensonges « maçonnico-stuartistes » de Hund sont découverts. Il perd tous ses pouvoirs au convent de Brunswick en 1775 et meurt l’année suivante.

Les Français s’aperçoivent alors que leur système avait en réalité peu de rapport avec celui des loges allemandes. Ils en profitent pour se débarrasser de toute sujétion et convoquent bien entendu un nouveau convent dans ce but. Willermoz jubile une fois encore ! Il s’agit en effet d’organiser.

Avec le F. Salzman, il décide d’utiliser le cadre formel de la maçonnerie réformée pour y introduire l’enseignement Coën hérité de Pasqually.

Le Convent dit des Gaules se réunit à Lyon en 1778. C’est une pleine réussite. Les 4 grades de la maçonnerie réformée française comprennent désormais : l’apprenti, le compagnon, le maître et le Maître Ecosssais (et) de Saint André. Les rituels sont complètement revus par Willermoz lui-même. Après les quatre grades symboliques vient alors l’Ordre Intérieur, suivi,  à cette époque, d’une structure secrète comportant les classes de Profès et de Grands Profès

(ce qui est encore une invention de Carl von Hund, aujourd’hui disparue, quoique feignent de prétendre certains amateurs de mystères romantiques, profondément nostalgiques des Supérieurs Inconnus…). De nos jours, c’est la « classe » qui a disparu ; pas nécessairement la qualité.

Mais le contenu de ces grades est l’œuvre de Willermoz et se trouve complètement transformé par l’introduction, dans la classe des Profès, de sa version de la doctrine de la réintégration élaborée par Martinez de Pasqually.

Le Convent des Gaules change le nom de l’Ordre, qui devient : «  Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte ». Cette appellation est un démarquage à peine voilé de :

« Ordre des Templiers de Jérusalem ». Le même Convent donne pleins pouvoirs, pour toutes les provinces françaises, à Jean Baptiste Willermoz : une obédience templière purement française est enfin née !

 

Le fameux Convent de Wilhelmsbad.

 

Quatre ans plus tard, en 1782, le fameux convent de Wilhelmsbad ( non loin de Francfort) n’est qu’une répétition du précédent. Willermoz y fait approuver une réforme et un plan concernant les provinces templières de France. Il précise enfin clairement que rien ne permet à l’Ordre de se dire héritier temporel des Templiers, mais il convient toutefois de conserver la légende templière dans le dernier grade de l’Ordre.

Le Convent décide de refondre les rituels et les règlements qui seront désormais exclusivement qualifiés de rectifiés.

Willermoz rédige les rituels des trois premiers grades symboliques qui furent adoptés, mais ne furent jamais ratifiés par l’ensemble des loges du régime ; fut aussi adoptée une esquisse du 4e grade, dont la version définitive attendra jusqu’en 1809 pour voir le jour. L’Ordre Intérieur est enfin composé de Novices et de Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, dont les rituels restaient à refaire.

La « Règle maçonnique à l’usage des loges réunies et rectifiées » est arrêtée au Convent de Wilhelmsbad. Elle enregistre en neuf articles toutes les idées de Willermoz : principes spiritualistes Coëns, espoir de régénération et de bonheur parfait. Mais les Maçons du Nord de l’Allemagne refusent de se soumettre. Les dirigeants (Hesse, Brunswick) apparaissent comme des rêveurs. Une opposition très vive se fait jour et s’appuie sur le thème : Liberté, Egalité, Indépendance, dont on devine l’inspiration. Certains rejettent alors toute influence française et veulent en revenir au régime de Hund. Les rituels d’Ecossais, de Novice et de Chevalier Bienfaisant ne furent jamais promulgués à cette époque .

 

La Révolution et surtout la Terreur de 1792-1793 mettent un terme à tout cela. Willermoz cache ses archives et prend la fuite. En 1795, après Thermidor, Willermoz est devenu vieux. Il a maintenant 65 ans, ce qui est beaucoup au XVIIIe siècle. On ne s’adresse plus à lui que parce qu’il possède des rituels et des documents. Il va néanmoins recopier et retravailler diverses versions de ses rituels qui nous parviendront finalement conformes à diverses étapes de sa pensée. Ceci est important pour les «  puristes » qui s’acharnent à trouver LE rituel authentique de Willermoz. En effet, peut-on dire que les plus récents soient plus authentiques que les plus anciens, ou peut-on au contraire prétendre l’inverse ? Vain débat.

Certains héritiers spirituels de Willermoz se sont crus autorisés à le « décréter », mais rien n’autorise pareille déduction, qu’il convient d’éviter, sous peine de subjectivisme partisan.

En conclusion provisoire de l’épopée willermozienne, résumons en quoi consiste la réforme ou la rectification du RER :

1. Dans un contexte maçonnique fortement dégradé, la maçonnerie nouvelle est une société

    qui cultive la morale et la religion, qui transcende celle des églises particulières.

2. Cette maçonnerie se réfère aux principes les plus purs du Christianisme qui deviennent

   assez semblables à ceux du droit naturel.

3. Cette réforme aboutit à une synthèse et à une simplification : elle revient aux origines

   chrétiennes de la maçonnerie, tout en écartant avec insistance les éléments hermétiques et

   alchimistes, dont Willermoz a horreur.

4. Les doctrines martinézistes perdent néanmoins leur poids dans le Régime rectifié, qui prend

    désormais une courbe nettement maçonnique et chevaleresque, avec une tendance finale

    proche d’une gnose johannique, c’est à dire d’une gnose chrétienne.

 

Caractères principaux du Rite Ecossais Rectifié.

 

Voyons successivement, dans la Belgique d’aujourd’hui, d’abord sa logique interne et spirituelle ; voyons ensuite les 4 points de repère des 4 grades symboliques ; et voyons enfin les problèmes soulevés par son caractère ouvertement chrétien, en répondant à plusieurs questions traditionnelles concernant cette dernière spécificité, qui est en réalité la plus importante.

 

1. La logique interne du Rite.

 

Les trois premiers grades d’apprenti, de compagnon et de maître, dits grades symboliques ou encore grades bleus, sont aussi dits « vétéro-testamentaires », c’est à dire qu’ils se rapportent à plusieurs thématiques tirées de l’Ancien Testament. L’Ancien Testament, ou Loi Ancienne, comme nous l’avons étudié en 2001, est la partie de la Bible allant de la Genèse jusqu’avant la naissance de Jésus qui, elle, inaugure le Nouveau Testament, dit aussi Nouvelle Alliance, ou encore Nouvelle Loi. [8]

Bien sûr, ces loges symboliques, de même que toutes les autres loges de tous les rites authentiques, sont dites «  loges de Saint Jean » ; toutes, elles contiennent, en Occident à tout le moins, une Bible, ouverte le plus souvent à l’évangile de Jean. Les rituels eux-mêmes font des allusions aux Ecritures, soit à celles de l’Ancienne Loi, soit à celles de la Nouvelle :

«  cherchez et vous trouverez, etc… ».

Mais le fil rouge, le thème fondamental des trois grades symboliques, y compris les grades rectifiés, est et demeure celui de la construction du Temple de Jérusalem, figuré aux deux premiers grades par le tapis de loge, et au troisième, par une légende mettant en scène son architecte. Ceci émane de l’Ancien Testament, principalement du Livre des Rois et du Livre des Chroniques.

Quant aux deux derniers grades du Rite ou Régime Rectifié, ils ont pour cadre la Loi Nouvelle. Ils sont chevaleresques, ou plus exactement équestres (de eques = chevalier) et évoquent le rôle spirituel rempli par la « Milice des pauvres Chevaliers du Christ » qui avait établi ses quartiers près du temple de Jérusalem, d’où le nom de Templiers qui lui fut donné par facilité. Ces deux grades n’ont pas de lien organique avec l’Ordre maçonnique proprement dit, si ce n’est qu’ils ne recrutent leurs membres que dans son sein.

Le grade le plus essentiel, le plus significatif, le plus « rectifié », le plus riche en ésotérisme chrétien est celui qui jette un pont entre les trois grades vétéro-testamentaires et les deux classes chevaleresques et néo-testamentaires. Il s’agit du grade de Maître Ecossais et de Saint André, quatrième et dernier grade symbolique dans la structure définitive du RER telle que nous la connaissons aujourd’hui, en France et en Belgique principalement. Il a remarquablement été analysé et commenté par notre BAF Roland Bermann. [9]

On peut donc considérer que le Rite Ecossais Rectifié mène le postulant de l’Ancienne Loi à la Nouvelle par la médiation active de Saint André, lui qui autrefois quitta le sillage de Jean le Baptiste, dernier prophète de l’Ancienne Loi, pour suivre celui du Christ, dont est née la Loi Nouvelle.

C’est dans ce grade, en vérité capital, original et tout à fait spécifique au Rectifié [10], que se retrouvent les éléments essentiels de la pensée willermozienne, mais aussi et surtout, du christianisme non-confessionnel, convenant à tout chrétien ou à tout Frère bien disposé à suivre sa morale et son enseignement. Ce grade n’est pas réservé, en Belgique, aux Frères qui fréquentent les loges bleues du Rite. Il est ouvert à tout Maître-Maçon accompli, ayant pratiqué l’un des rites maçonniques dont les grades symboliques sont, eux aussi et par définition, vétéro-testamentaires.

 

2. Les quatre points de repère des grades symboliques rectifiés

 

Les Vertus chrétiennes sont groupées en trois vertus théologales ( la Foi, l’Espérance et la Charité), et en quatre vertus dites cardinales [11]( la Justice, la Tempérance, la Prudence et la Force).

L’édifice patiemment conçu par Willermoz repose tout entier et avec une merveilleuse cohésion, sur la pratique de chacune des « vertus particulières du grade ». Chacune des vertus cardinales préside à l’enseignement et à la morale propre d’un grade considéré. On pourrait penser que, à l’issue de l’écolage moral basé sur les vertus cardinales, le sommet de la construction willermozienne déboucherait logiquement sur les trois vertus théologales. Il n’en est rien. C’est le grade de Rose-Croix, profondément chrétien et rien d’autre [12] qui en est le dépositaire. Mais, circonstance troublante, des études récentes montrent et confirment de plus en plus souvent que, contrairement à ce que l’on pensait, il y aurait maintenant des présomptions très solides donnant à penser que l’auteur du rituel de Rose-Croix, qui date de 1760 environ, serait probablement…Jean-Baptiste Willermoz ! Quel édifice cohérent, complet et profondément chrétien eût constitué, dans cette hypothèse, un système maçonnique menant, par l’exercice répété de la Justice, de la Tempérance, de la Prudence et de la Force, à la Foi, à l’Espérance et à la Charité.

Mais il n’en fut pas ainsi, et on ne peut que subodorer ce qui, éventuellement, a distrait Willermoz de ce projet. Martinez et sa théosophie ?  Hund et son templarisme ?  On pourrait éprouver à cet égard comme une nostalgie. Espérons que la recherche donnera un jour les preuves documentaires nécessaires pour asseoir la  thèse du Rose-Croix willermozien.

La structure du Régime Rectifié est donc d’une parfaite orthodoxie chrétienne, partant au début du Temple de Salomon dans l’Ancienne Loi, pour revenir, à la fin, à la Jérusalem Céleste de l’Apocalypse de Jean de Patmos..

 

3. Pourquoi un rite chrétien dans une maçonnerie universaliste ?

 

La question qui se pose à certains de nos FF est la suivante : comment un rite maçonnique peut-il se revendiquer d’une seule religion, ou croyance, alors que la maçonnerie est par définition universaliste et constitue de nos jours le centre d’union de toutes les croyances ? Pourquoi favoriser la Bible, et singulièrement le Nouveau Testament, alors que bien d’autres livres sacrés sont admis comme supports locaux des serments ? N’est-ce pas réduire l’ouverture du compas ?

La réponse nous amène à faire un nouveau flash back à caractère historique.

La Franc-Maçonnerie britannique et protestante est en effet devenue universaliste et ouverte à toutes les religions depuis1813, date de la réconciliation et de l’union entre la Grande Loge des Anciens et celle des Moderns. En France, dès ses débuts en 1730, la maçonnerie est très majoritairement fréquentée par des catholiques apostoliques et romains. Toutes les structures de l’Etat, les corps constitués, la société civile d’Ancien Régime, les associations privées, tout est soumis au pouvoir de l’Eglise catholique. Le Roi lui-même est oint par un évêque et tient ses pouvoirs, qui sont du reste absolus et aucunement constitutionnels, de Dieu. Louis XVI est roi de France et de Navarre par la grâce de Dieu.

En 1813, nous sommes à la fin des guerres d’Empire. Les Français ne se soucient aucunement des évolutions de la maçonnerie anglaise, l’ennemi acharné de la France. La maçonnerie française, après son éclipse révolutionnaire, est totalement domestiquée par Napoléon, ses frères et ses maréchaux . Bien que déjà laïcisée, elle demeure chrétienne, par fidélité à ses origines sociologiques propres, mais aussi par loyauté envers les valeurs qui ont constitué l’Ordre maçonnique moderne en 1717.

 

Quelles sont ces valeurs ?

 

Nous les trouvons explicitées sans ambiguïté dans le premier document constitutionnel que l’obédience-mère du monde publie, six ans après sa naissance.  En 1723, les pasteurs Anderson et Désaguliers établissent clairement ceci : le métier de la construction manuelle, qui a partiellement servi de modèle symbolique à la nouvelle association intellectuelle, était chrétien, et même catholique romain jusqu’à Henri VIII. L’ensemble des Anciens Devoirs, rédigés depuis le XIVe siècle, est encore partiellement disponible pour en attester. Ces textes ont été publiés en anglais et en traduction française et devraient être connus de tout maçon. De plus, les Constitutions d’Anderson elles-mêmes reprennent à leur compte le christianisme qui imprègne la société du temps, mis à part quelques originaux débauchés et sans morale tels mylord Wharton et son Hell’s Fire Club.

Il convient donc de passer quelque temps sur le texte de ces Constitutions, et pas seulement sur l’article 1er des Obligations que tout maçon connaît par cœur. Je rappelle rapidement qu’on a voulu faire dire bien des choses à ce texte. Par exemple, que si «  les athées stupides » étaient exclus du projet andersonien, cette exclusion, entraînait l’admissibilité a contrario[13] d’hypothétiques « athées non stupides ».Thèse insoutenable ! Outre qu’il était impensable, à l’époque, d’imaginer un athée qui ne fût pas stupide, [14] un raisonnement symétrique, appliqué au second terme de la phrase, rendrait donc possible l’accès dans l’Ordre aux « libertins religieux »[15], expression tout aussi contradictoire que «  athée non-stupide ».

Les Constitutions d’Anderson sont chrétiennes, rédigées par deux chrétiens, à l’intention d’une association peuplée de chrétiens. Cette dernière est essentiellement protestante d’ailleurs, puisque le mot «  denomination » en anglais se réfère aux nombreuses chapelles qui constituent le monde issu de la Réforme. Le Centre d’Union est donc celui des chrétiens, quelle que soit leur chapelle particulière. [16]

Je ne veux pas me contenter d’affirmer ceci, alors que des dizaines de volumes ont été consacrés à la défense de thèses opposées, pour une large part issues du GODF et du GOB.[17]

Je vous donne donc rapidement six exemples tirés de la totalité du texte des Constitutions, dont on ne connaît trop souvent que le chapitre disciplinaire. Les numéros de page sont ceux de l’édition originale anglaise, qui connaît des paginations diverses dans ses innombrables traductions.

 

1.  L’identité de Dieu et du Grand Architecte de l’Univers est tout d’abord posée : « Adam, notre premier ancêtre, créé à l’image de Dieu, le Grand Architecte de l’Univers…(page 1 ).

 

2.  « De plus, cette branche sacrée de Sem,  de laquelle, par la chair, le Christ est venu, ne dut pas être maladroite dans les arts savants d’Assyrie etc. » (page 7 ).

 

3.  « Rome devint le centre de la Connaissance aussi bien que du pouvoir impérial, jusqu’à ce que les Romains arrivent au zénith de la gloire sous Auguste César, sous le règne de qui est né le Messie de Dieu, le Grand Architecte de l’Eglise ». ( page 24 ).[18]

 

4.  «  Les nations asiatique et africaine subirent la même calamité à la suite des conquêtes des Musulmans ( Mahométans dans le texte anglais) dont le grand dessein est seulement de convertir le monde par le feu et par l’épée, au lieu de cultiver les arts et les sciences ».[19]

(page 28 ).  Ces derniers sont donc exclus, de même du reste que les Juifs, dont fort peu de représentants peuplent alors les loges anglaises et continentales, et dont la présence rarissime suscite  la colère des FF chrétiens. [20]

 

5. Dans son édition de 1738, Anderson insiste sur les mérites de la Résurrection : «  le Seigneur J.C., âgé de 36 ans (sic) a été crucifié hors des murs de Jérusalem…et est ressuscité d’entre les morts le 3° jour, pour la justification de tous ceux qui croient en lui » 

 

6.  Et plus étrange et plus fort encore, le GADLU est cette fois assimilé au seul Jésus-Christ : «  La parole s’est faite chair et le Seigneur J.C. Immanuel (sic) est né, le Grand Architecte de l’Eglise chrétienne ».

 

En France, le Rite Ecossais Rectifié a presque cessé d’exister tout au long de la Révolution française et de la Terreur, nous allons le voir dans quelques instants. Il disparaît même  dans ce pays durant la presque totalité du XIXe siècle. Pour cette raison d’ordre historique, il a pu retrouver, lors de sa résurrection, le caractère chrétien inaltéré de ses origines, alors que d’autres futurs rites, tel le Rite Français en puissance, se voyaient raboter le leur sous la pression des événements politiques. Tel la Belle au Bois Dormant, le RER se réveillera intact et toujours jeune après un long sommeil, alors que d’autres ( futurs) rites auront mal vieilli et se seront dénaturés.

Le RER tient à préserver ce caractère, mais ceci n’implique pas, de nos jours et en Belgique, que le Rite soit fermé aux FF non-chrétiens ; il leur est ouvert, à condition que ceux-ci respectent sa spécificité et se conforment à ses usages. Il n’en va pas autrement dans les universités telles l’Université Catholique de Louvain et l’Université Libre de Bruxelles. La première s’affirme catholique, la seconde libre-exaministe. Aucune de ces deux institutions n’exige plus de ses étudiants qu’ils partagent les croyances religieuses ou la méthode philosophique qu’elle proclame. Mais toutes deux exigent qu’ils s’abstiennent de contester ou de combattre les valeurs qui constituent leur essence spirituelle même.

De hautes autorités du RER telles Jean Tourniac en France et certains dirigeants du rite en Belgique ont précisé l’esprit dans lequel un F. non-chrétien peut accéder de bonne foi au RER. Les rituels de Maître Ecossais de Saint André et même le célèbre armement de CBCS expriment, avec nuance, sensibilité et compréhension, cette ouverture aux non-chrétiens.

Permettez-moi de clôturer ce point de mon exposé par une conclusion personnelle : l’Ordre maçonnique est d’essence chrétienne et tous les rites maçonniques authentiques le sont aussi. Tous, ils se vivent dans des loges de Saint Jean.

Tous travaillent à la gloire du Grand Architecte de l’Univers et en présence, dans nos régions, de la Bible ; ceci a duré pendant tout le XVIIIe siècle, avant les déviations doctrinales et politiques du XIXe.

Tous, ils comportent des prières dans leurs versions originales et authentiques, et quand je dis tous, j’entends notamment : le RER, le RF, le REAA. Et j’en tiens les textes à la disposition des FF qui seraient surpris voire sceptiques.Il nous faut maintenant aborder le point crucial de cet exposé....

 

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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 09:28


MESSAGE DONNE À LA FÊTE DE LA SAINT-HUGHES, 1978 " POINTS D'HISTOIRE ET DE DOCTRINE "

J'ai eu l'occasion de signaler parfois le flou de nos connaissances en matière de formation et évolution de notre Rite et des rituels qu'il gère et ce, notamment, pour la période précédant son envoi et son extension en Europe.
Aujourd'hui je me propose donc de vous résumer très brièvement quelques aspects historiques touchant à ces différents sujets.
Les travaux de chercheurs tout à fait compétents dans ce domaine, comme René DÉSAGULIERS, directeur de la revue RENAISSANCE TRADITIONNELLE, Antoine FAIVRE, professeur d'Université et d'autres encore, nous permettent de mieux cerner les débuts de ce Rite. Les renseignements très précieux de notre bien cher ami René HANER, et T.R. Grand Chancelier adjoint à la Grande Chancellerie de l'Ordre des C.B.C.S. à Genève, sont en outre venus corroborer les conclusions que l'on pouvait formuler sur tel ou tel point doctrinal ; c'est donc l'instant de vous faire part desdites conclusions qui, bien entendu, seront ultérieurement corrigées en fonction d'éléments nouveaux qui pourraient nous être communiqués. L'exposé qui suit est, faut-il le préciser, dépourvu de toute perspective spirituelle personnelle et s'en tient aux faits.

I. Les rituels rectifiés

Je me bornerai à traiter des seuls rituels pour lesquels j'ai pu recevoir une documentation très sûre.
Une remarque préliminaire : il ne faut jamais oublier qu'historiquement le rite s'enracine dans le Régime de la Stricte Observance Templière Allemande. C'est la source première et de ce fait traditionnelle du Régime.
Sans doute WILLERMOZ et les F.F. de Strasbourg ont-ils modifié les rituels de la Stricte Observance en leur possession pour éliminer notamment l'idée d'une puissance Templière temporelle, socio-économique, et pour ne point faire descendre chronologiquement la Maçonnerie de l'Ordre du Temple tout en exaltant l'affinité des deux Ordres. Nous l'avons déjà signalé dans nos précédentes conférences.
Sans doute ces frères ont-ils tenu compte, dans ces modifications, de données extérieures à la Stricte Observance : rituels pratiqués en France et qui furent à la base du Régime Écossais Ancien et Accepté, rituels de Chevalerie Maçonnique, tel ce rituel de Chevalier d'une dizaine de pages datant de 1778 et que m'a cité René HANER. Sans doute ont-ils surtout voulu surimposer à la Maçonnerie de leur temps, ce qu'ils avaient cru devoir extraire du Système des ÉLUS-COENS. Il n'en demeure pas moins vrai que l'aube du Régime c'est la Stricte Observance Templière.
L'œuvre créatrice de WILLERMOZ s'est d'abord exercée à l'égard des rituels bleus et verts ; mais une seconde observation doit être faite : aucun Convent GÉNÉRAL n'eut à donner son agrément au dernier des rituels symboliques et au dernier des rituels du quatrième grade, puisque l'ultime CONVENT GÉNÉRAL de WILHELMSBAD se tint en 1782, soit trois ans avant la dernière élaboration willermozienne des rituels bleus, et vingt-six ans avant la dernière version du rituel "vert". Cependant, comme l'a noté René DÉSAGULIERS, les Frères d'Auvergne et J.-B. WILLERMOZ avaient reçu une sorte de mandat tacite du CONVENT de WILHELMSBAD et spécialement de leurs Frères d'Alsace pour mener à bien la création des rituels et pour les mettre au point.

Les Rituels Bleus

À partir des différentes sources auxquelles il avait accès, WILLERMOZ compose des versions successives du rituel bleu, échelonnées sur une dizaine d'années. On retiendra les trois étapes suivantes :
En 1778 WILLERMOZ présente au CONVENT NATIONAL des GAULES, un nouveau rituel. Notons que si celui de la Stricte Observance ne comprenait que quelques pages, le rituel composé par WILLERMOZ s'étend sur plusieurs dizaines de pages.
En 1782, pour le CONVENT GÉNÉRAL de WILHELMSBAD, WILLERMOZ confectionne une autre version des rituels bleus, d'un volume double de celle de 1778 ; elle atteint l'épaisseur de la version actuelle mais comprend la purification par les éléments, " Tubalcaïn ", etc.
En 1785, son dernier rituel, en raison de différentes influences parmi lesquelles celles de l'" Agent Inconnu ", introduit " Phaleg ", en même temps qu'il élimine " Tubalcain " et procède au " rejet des métaux ". C'est le texte final de WILLERMOZ que nous connaissons et qui est pratiqué tant en Helvétie qu'en France (1).

Les Rituels Verts

On sait que la Stricte Observance Templière comprenait un rituel d'Écossais vert et d'Écossais rouge. C'est à partir de cet "Écossais vert" que WILLERMOZ construit le 4e degré du Rite Écossais Rectifié, mais le rôle des Strasbourgeois n'est pas à sous-estimer dans cette affaire. Ce sont eux sans doute qui eurent l'idée d'en faire le grade terminal de la Maçonnerie Symbolique.
En 1776 donc, après avoir éliminé l'Écossais rouge, il fait de l'Écossais vert, remanié par lui, le dernier grade de la Maçonnerie symbolique. Etendu sur quelques pages seulement, ce rituel de Maître Écossais, nouveau style, ne contient aucune allusion à saint André et bien entendu pas de quatrième tableau. C'est, par l'ancienneté, la source traditionnelle de notre quatrième grade, rattaché de nos jours au GRAND PRIEURÉ.
En 1778, une autre version complètement refaite par WILLERMOZ, en accord général avec le CONVENT NATIONAL des GAULES de 1778/465 est employée. Elle est toujours aussi brève, dépourvue de saint André et de quatrième tableau. Du reste le bijou de Maître Écossais de WILLERMOZ conservé à la bibliothèque municipale de Lyon ne comporte pas de représentation de saint André, mais l'avers seulement du bijou.
Entre 1778 et 1782, plusieurs versions du quatrième grade sont utilisées conjointement et d'ailleurs l'Écossais vert de 1776 survivra bien longtemps puisqu'en 1814 encore et, alors que la version de 1809 dont nous parlerons bientôt est déjà en vigueur, un Haut Dignitaire du Rite Rectifié n'hésitera pas à venir à Strasbourg recevoir cette transmission de l'Écossais vert qu'il considérait sans doute comme traditionnellement importante malgré sa sobriété !
En 1809 donc, et après avoir homogénéisé plusieurs éléments composites, WILLERMOZ procède au "montage" du rituel, ultime pour son époque. C'est un "amalgame" harmonieux de l'Ancien Écossais vert et de perspectives tirées du système des ÉLUS-COENS de Martinez DE PASQUALLY, système sous-jacent d'ailleurs à toute l'architecture spirituelle et cohérente du Rite dans la facture willermozienne. On trouve aussi, dans ce rituel, des définitions qui par le style, le texte et la conception me semblent empruntées aux catéchismes du diocèse de la ville de Lyon, notamment pour tout ce qui concerne " l'abolition " de l'Ancienne Loi, la morale et l'histoire religieuse, et qui, en tout cas, reflètent bien les idées du temps sur ces points (1).
Enfin, dernière injection dans ce rituel : le "SAINT-ANDRÉ" introduit sans doute sous l'influence du baron TSCHOUDY. La lettre de WILLERMOZ à Charles DE HESSE CASSEL explique d'ailleurs l'origine de cette nouvelle appellation de Saint-André, très générale en Allemagne du Nord. Le revers du bijou du grade s'orne alors des symboles de St André.
Voilà donc la genèse de ce rituel du Quatrième Grade, particulièrement dense, qui n'a que peu de ressemblance avec ses premiers ascendants traditionnels et témoigne surtout du génie inventif, mais assimilateur et constructif de l'auteur, et de sa foi religieuse bien sûr.

Le Rituel de la Cène Mystique

Fort émouvant et de haute tonalité spirituelle, ce rituel ne date en fait que des débuts du XXe siècle, lorsque les accords d'intervisite entre le Suprême Conseil du R.E.A.A. en Helvétie et le Grand Prieuré d'Helvétie, entraînèrent la confection d'une Cène pour des loges de Maîtres Parfaits de Saint-André, à l'instar de celle en usage pour le 18e degré de Rose-Croix au R.E.A.A.
Aussi n'en trouve-t-on aucune trace dans un manuscrit de WILLERMOZ que possède notre ami René HANER. En revanche, on lit dans un rituel du quatrième grade la note suivante, inscrite au crayon par AMEZ-DROZ, je cite : " la Cène appartient de droit au Quatrième Degré ".
Cette Cène du quatrième degré est simple et belle. Elle précédera la Cène Mystique employée actuellement au 6e degré. De son côté, René DÉSAGULIERS m'a signalé avoir en sa possession le Rituel Général de la loge de Maître Écossais de Saint-André, revu le 29 novembre 1899 par le Directoire Ecossais d'Helvétie ; un rituel de la Cène rectifiée y est annexé avec la mention ci-après de Charles MONTCHAL, datée du 11 mars 1924, je cite : " Le récit de la Cène mystique ne se trouve pas dans les rituels de 1782 dont notre copie est tirée, nous pensons qu'elle était facultative et qu'elle doit se placer, si employée, avant la clôture de le loge des Maîtres Parfaits de Saint-André. "
Une dernière précision, la Cène mystique est pratiquée à notre époque, en Helvétie, dans les Préfectures de Zurich et Neuchâtel, mais pas dans celle de Genève en raison, sans doute, du désir des Chevaliers, Membres de la Congrégation des Pasteurs de Genève, de voir réserver la pratique de la Cène à l'Église réformée (1).

II. L'organisation primitive du rite

Après cette courte étude de certains rituels de l'Ordre, je voudrais dire quelques mots de l'organisation du Rite Rectifié à son origine.
Elle n'est pas comparable avec la nôtre, pour deux raisons fondamentales :
a) Le gouvernement de l'Ordre des C.B.C.S. n'est pas national au début, mais international et il se prolonge en fait, comme nous allons le voir, jusqu'au niveau des loges bleues par le truchement des Grandes Loges Écossaises et des Collèges Écossais de Députés Maîtres.
Il n'y a pas à ce moment-là, et pour le Rite Rectifié, de Grande Loge Nationale reconnue par la G.L. Unie d'Angleterre et gouvernant souverainement les grades symboliques et les rituels de plusieurs rites, dont le Rite Écossais Rectifié parmi d'autres ouverts ceux-là à tous les croyants.
Pour tous ces points je renverrai aux analyses de René DÉSAGULIERS et me bornerai à mentionner quelques particularités de l'organisation du Rite, telle qu'elle ressort du Code des Loges Réunies et Rectifiées et du Code des C.B.C.S.
Le Code des Loges R. et R. ne reconnaît que quatre grades : apprenti, compagnon, Maître et Maître-Écossais.
En fait la loge écossaise n'a guère d'autonomie, le Vénérable Maître n'est que l'adjoint du Député Maître inamovible et qui peut avoir plusieurs loges sous son autorité ; et le Vénérable Maître est toujours choisi parmi les Maîtres Écossais dans la Tradition du Rite.
On devine mieux ainsi l'articulation du Rite entre la Maçonnerie symbolique et l'Ordre Intérieur. En effet, le Code des C.B.C.S. stipule de son côté, je cite : " la Franc-Maçonnerie conservatrice de notre Saint Ordre en est la pépinière où l'on élève et prépare les sujets que l'on croit propres à y entrer. Elle doit donc être dans une liaison intime avec le gouvernement intérieur du Saint Ordre."
Précisément cette liaison est assurée à travers un homme : le "Député Maître - Commandeur" assisté par une institution dont il a la présidence : le COLLÈGE ÉCOSSAIS.
Sur un plan plus général, c'est la préfecture qui en Maçonnerie symbolique porte le nom de " GRANDE LOGE ÉCOSSAISE ", la Maçonnerie symbolique nationale étant dans sa totalité placée sous l'autorité du GRAND MAÎTRE NATIONAL assisté d'un GRAND DIRECTOIRE NATIONAL.
Une remarque faite par René DÉSAGULIERS : au " GRAND DIRECTOIRE NATIONAL " prévu par le Code des Loges R. et R., correspond le " CONVENT NATIONAL " indiqué dans le Code des C.B.C.S. La Nation n'est d'ailleurs pas entendue de la même façon dans les deux Codes. Pour les loges réunies et rectifiées il y a neuf Grands Prieurés, la Bourgogne comprenant alors deux Prieurés hors de France : les Pays-Bas et l'Helvétie.
Enfin, comme nous l'avons déjà indiqué, le Grand Maître National est placé lui-même sous l'autorité du Grand Maître Général, à souveraineté internationale ou supranationale.
On peut déduire de cette structure, ingénieuse mais complexe, que la Maçonnerie symbolique est nationale et l'Ordre Intérieur international.
Tout ceci m'amène à traiter d'un autre sujet de controverses liées à la méconnaissance des origines du Rite : la légende des C.B.C.S. non-maçons.

III. Les C.B.C.S. non-maçons
Il s'agit bien d'une légende à laquelle j'ai longtemps cru, me fiant à ce qu'en disaient certains de mes aînés.
Or cette fable ne repose sur aucun fondement légitime. Certes, il y eut dans la " Stricte Observance Templière " des " Chevaliers Socii ", BACON DE LA CHEVALERIE fut lui-même " Socius "... mais il était maçon. On consultera à ce propos Alice JOLY et LE FORESTIER.
Le manuscrit 5939-309 de la bibliothèque municipale de la ville de Lyon et intitulé Cérémonie pour la réception d'un Frère Socius du Temple est formel, je cite : " Après que le récipiendaire aura frappé à la porte en écossais. " Or, comment aurait-il pu le faire s'il n'avait été déjà maçon (1)?
Quant au Rite Écossais Rectifié, il n'a pas conservé cette classe de Socii, dont on a vu qu'elle était formée de maçons. De plus, tous les rituels d'origine de l'Ordre Intérieur contredisent nettement cette idée dangereuse et récente d'un armement de profanes. Le rituel de 1808 reprend d'ailleurs constamment le titre éloquent de "CHEVALIERS MAÇONS DE LA CITÉ SAINTE", titre qui se suffit à lui-même.
Cette fable, concernant l'armement de profanes nous aurait créé des difficultés avec d'autres Rites si elle avait reçu quelque crédit.
Avec cette réflexion, j'aborde le dernier point de mon exposé.

IV. Les relations avec les autres Rites.

Là encore, bon nombre d'assertions fantaisistes ont faussé les perspectives. On a par exemple affirmé que nul Chevalier Kaddosch ou " Élu " du R.E.A.A. ne pouvait être admis dans une loge bleue rectifiée !
Ce que l'on oublie, c'est qu'en vertu du Code des Loges Réunies et Rectifiées, les visiteurs étaient admis en loge bleue, revêtus des insignes des Grades Supérieurs en leur possession, un peu comme de nos jours le bijou de l'ARCHE-ROYALE peut être porté en Loge bleue de rite anglais.
Or en 1778, le Rite Écossais Ancien et Accepté, n'existait pas encore sous la forme ultérieure en 33 degrés mais, quand il fut structuré de la sorte, la visite des loges bleues rectifiées ne fut pas autorisée aux Frères de ce Rite portant ostensiblement sur eux, et en loge rectifiée, les insignes des grades dits de " vengeance ", cette notion étant étrangère au Rite Rectifié, Autrement dit, et contrairement aux idées répandues, on n'a jamais refusé en loge les visiteurs des Hauts Grades du R.E.A.A., mais on leur a demandé de ne point porter visiblement les insignes d'ÉLU ou de KADDOSCH (1). On consultera à ce sujet le chapitre XIV du Code des Loges Réunies et Rectifiées.
Par contre pour les Grades de Maître Écossais et de l'Ordre Intérieur, il semble bien que n'étaient admis que les membres du Rite en possession de ces Grades. C'est ce qui découle d'un passage du Code des Loges Réunies et Rectifiées que je cite : " Le grade de Maître Écossais est exclusivement affecté au Régime Rectifié. C'est pour cette raison que lorsqu'on tient loge d'instruction à ce grade, on n'ose y faire assister aucun visiteur d'un autre régime, quelque grade qu'il ait. "
Voilà qui est net mais qui met l'accent sur le Régime plutôt que sur le Rite. De fait, on a quelque raison de penser que dès les origines les Frères de Lyon recevaient les membres de la Stricte Observance, Organisation Mère du Régime dont descend, tant le Rite Rectifié que le Frei Maurer Orden Allemand et, par un cousinage rituel, la Chevalerie et la Maçonnerie Suédoises (2). C'est dans la ligne de ces principes de reconnaissance que devaient se situer à notre époque les accords d'équivalence avec le Rite Suédois, le Rite Allemand travaillant dans un rite dérivé du suédois, et de la même façon les Prieurés des KNIGHTS TEMPLAR de langue anglaise. Il y avait en effet entre tous ces rites soit un régime primitif commun, avec des symboles et ventilations graduelles analogues, soit encore des perspectives christo-templières apparentées comme c'est le cas pour les KNIGHTS TEMPLAR.
Notons pour le Rite Suédois qu'il descend ainsi que le Rite Rectifié de la Stricte Observance mais qu'il subit une première mise en forme par Karl Frédérik ECKLEFF - lequel joue un peu pour ce rite le rôle de WILLERMOZ pour le Rectifié -, et qu'après avoir subi l'influence de ZINNENDORF, il fut définitivement constitué par le duc de SUDERMANIE, le futur CHARLES XIII.
En Norvège, le Rite Suédois ne fit son apparition qu'en 1818 prenant alors la place des deux rites successivement pratiqués dans la Loge d'Oslo entre 1749 et 1818 : le Rite Anglais et le Rite Rectifié.
Voilà donc pour les équivalences et reconnaissances. Cependant, très tôt devait se poser le problème des relations avec des Rites d'un autre type, ou d'un autre contenu symbolique et initiatique, comme le Rite Écossais Ancien et Accepté. Ce fut alors la " double appartenance " qui fut parfois pratiquée permettant une connaissance " par l'intérieur " des richesses et des concepts de chacune.
En France, cette double appartenance s'inscrivait dans l'évolution de la Maçonnerie Universelle et Traditionnelle, matrice de tous les Rites et de tous les Régimes.

ANNEXE

En ce qui concerne le rite suédois (ou scandinave) nous apporterons les précisions suivantes :
Il y a en Suède trois degrés de Saint-André par symétrie avec les trois degrés de Saint-Jean, répertorié VIe grade en Suède et qui correspond au Ve grade allemand.
En vertu des accords de reconnaissance et d'équivalence entre la Maçonnerie de rite scandinave (Pays scandinaves et Allemagne) et de rite rectifié (Helvétie, France, U.S.A.), les équivalences correspondent donc au Tableau suivant dressé par le T.R. Chevalier Jean HEINEMAN of Nordfors, et publié dans différentes revues de recherches.

 

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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 09:19

 Homélie  du Grand Aumônier du Grand Prieuré des Gaules prononcée en la crypte Saint‑Irénée de Lyon , le 3 novembre 2001 à l'occasion de la Fête du renouvellement de l'Ordre

 

La ville de Lyon qui nous accueille aujourd'hui pour toute une série d'événements dont l'importance ne vous échappe pas, et qui était au temps d'Auguste, c'est à dire au temps du Christ, une métropole civile et militaire de l'Empire romain, s'est trouvée devenir la première métropole de l'Église du Christ en Gaule, la première « métropole ecclésiastique » des Gaules. Ce fait historique a valu à l'Église de Lyon une primauté d'honneur et à son évêque, plus tard archevêque, le titre, qu'il porte toujours, de « primat des Gaules ». Ce fait, oui, assurément ; mais aussi, et je dirai même surtout, la gloire de saint Irénée, qui occupa ce siège épiscopal durant le dernier quart du Ile siècle.  

Et il n'est pas du tout indifférent, il n'est pas sans signification au regard de l'histoire providentielle, que ce soit ici, à Lyon, capitale chrétienne des Gaules, qu'a été conçu, fondé et constitué le Régime Écossais Rectifié, et que s'est tenue son Assemblée constituante à laquelle nos fondateurs ont donné, certes pas par hasard, vous le sentez bien, la dénomination de Convent des Gaules.

 

Ce sont ces deux points que je vais aborder successivement.

 

Selon la tradition, les premiers qui apportèrent sur le sol de Gaule la lumière de l' Evangile furent les amis les plus proches de Notre Seigneur, ses familiers, à savoir les saintes femmes que l'on vénère sous le nom des « Saintes Marie de la Mer » : sainte Marie Madeleine, sainte Marthe et leur servante sainte Sarah, ainsi que leur frère saint Lazare, le ressuscité de Béthanie ; on leur attribue d'avoir évangélisé la Provence, de Marseille à Tarascon jusqu'à la Sainte‑Baume.

Libre à chacun d'ajouter foi, ou non, à cette très antique tradition, que l'histoire ne confirme ni n'infirme ce qu'elle nous dit, c'est qu'il y a des traces de communautés chrétiennes (au pluriel) à Marseille dès le ,le siècle. Ce qu'il faut retenir de cela, c'est un caractère que le christianisme gaulois a toujours revendiqué : la familiarité avec la personne même du Christ jésus.  

Si maintenant on quitte le terrain de la tradition pour celui de l'histoire, elle nous montre à Lyon, en plein coeur du Ile siècle, non seulement une communauté chrétienne, mais une Église pleinement constituée, avec à sa tête un évêque, saint Pothin, martyrisé en 177 alors qu'il était nonagénaire, en même temps que ceux que l'on appelle les « martyrs de Lyon », parmi lesquels saint Eléazar, saint Minerve, saint Alexandre, saint Epipode, le diacre saint Sanctus et sainte Blandine, qui avait alors 15 ans.

Les épisodes de leur exécution sont connus de source sûre, ils ne relèvent pas de l'hagiographie imaginative, puisqu'ils firent l'objet d'un rapport officiel ‑ le deuxième connu dans l'histoire après celui sur le martyre de saint Polycarpe dont je reparlerai ‑ rapport adressé par l'Église de Lyon à toutes les autres Églises, dont celle de Rome.

Irénée, alors prêtre, n'avait pas été enveloppé dans cette persécution parce qu'il se trouvait justement en mission à Rome, porteur auprès de l'évêque de cette Eglise, la plus glorieuse d'Occident parce que fondée par les apôtres Pierre et Paul, d'un rapport exposant les sentiments de sa propre Eglise sur un mouvement en pleine expansion et qui devait plus tard dégénérer en hérésie, le montanisme ‑ qui était une sorte de prophétisme charismatique enseignant un ascétisme rigoriste hostile à la chair et refusant la hiérarchie ecclésiastique : comme tel, un ancêtre lointain du catharisme.

De retour de Rome, Irénée succéda à saint Pothin comme évêque de Lyon, en 177, et le demeura jusqu'à son propre martyre, dont le jour calendaire est certain : le 28 juin, mais dont l'année oscille entre 202 et 208.

 

Qui était Irénée ? Un Grec, originaire de Smyrne. Comme lui‑même le rapporte, il a été un disciple intime du grand évêque saint Polycarpe de Smyrne, auprès de qui il a passé son adolescence ‑ saint Polycarpe, illustre figure de l'épiscopat, par son action, par son enseignement (il a écrit de nombreuses épîtres dont la plupart sont, hélas, perdues) et aussi par son martyre, à l'âge de 86 ans, martyre qui est lui aussi connu de source sûre, puisque lui aussi a fait l'objet d'un rapport officiel, celui dont je vous parlais, le premier qui nous reste avant celui des martyrs de Lyon.

Or Polycarpe avait été lui‑même un disciple proche de saint Jean l'Évangéliste qui, comme vous le savez, finit sa longue vie à Ephèse. Ainsi donc, saint Irénée fut le fils spirituel de saint Polycarpe, lui‑même fils spirituel de saint jean ‑ raison pour laquelle, dans les litanies que nous chanterons tout à l'heure en son honneur, il est nommé « petit‑fils spirituel du disciple bien‑aimé ».

Nous touchons ici à une réalité ineffable mais tout à fait consistante, celle de la « filiation spirituelle ». De même qu'il y a, dans l'ordre matériel, des filiations par le sang qui transmettent un certain héritage qu'on appelle le patrimoine génétique, de même il y a, dans l'ordre immatériel, des filiations par l'esprit qui transmettent un héritage spirituel, un patrimoine génétique spirituel. C'est à ce phénomène mystérieux que fait allusion le Christ lorsqu'il dit de Jean Baptiste que « l'esprit d'Elle reposait sur lui. » Ce qui est à l'oeuvre là, c'est ce que saint Paul appelle l' « esprit d'adoption » et qui est un mode d'opération du Saint‑Esprit. Celui qui devient par l'esprit d'adoption fils d'un « ancien », reçoit par làmême une part, ou la totalité, de la capacité de compréhension intérieure, par l'esprit et par le coeur, de son père spirituel. Tout en demeurant lui‑même il devient en esprit ressemblant à son père.

 

Ce double mouvement de la paternité et de la filiation spirituelles est porteur de ce qu'on appelle dans l'Église la Tradition. Il n'y a pas d'autre moyen de transmettre la tradition vraie que la paternité et la filiation, parce que c'est le rapport que Dieu entretient avec son Fils, le Verbe‑Logos, de même qu'avec l'homme, créé à son image.

 

On peut donc dire d'Irénée que l'esprit de jean le Bien‑Aimé reposait sur lui, et en effet toute sa théologie est issue en droite ligne de celui que la tradition orthodoxe nomme « jean le Théologien » ‑ c'est‑à‑dire le théologien par excellence, parce que, selon la même tradition, en reposant à la Sainte Cène sur le coeur de son divin Maître, il a été initié, par transmission directe, par l'effet de la filiation spirituelle dont je viens de parler, à la connaissance des mystères les plus sublimes : la Divinité du Logos et son Incarnation, proclamées par lui dans le Prologue de son Evangile ‑ sur le fondement duquel reposent tous nos travaux ; et l'essence divine, ou plus exactement la manifestation de l'essence divine, également proclamée par lui dans ses épîtres, et qui est l'amour : « Dieu est amour ».

 

L' Eglise de Lyon que dirigea saint Irénée pendant un quart de siècle était donc, très expressément, johannite. Et il est bon de noter que cette caractéristique johannite, en même temps que celle que j'ai signalée au départ, à savoir la familiarité avec le Christ, se retrouvent toutes deux dans le rite ancien des Gaules, qui a été en vigueur dans presque tout l'Occident, de l'Espagne à la Germanie inférieure, jusqu'à la réforme carolingienne ‑et qui a été restauré dans l'Église dont je suis le ministre. Sa liturgie est extrêmement proche dans sa structure de la liturgie jérusalémite, en usage dans la première Église chrétienne, celle de Jérusalem, dont le premier évêque fut « Jacques, frère du Seigneur », c'est‑à‑dire son cousin. En outre, tous les textes de la liturgie des Gaules sont entièrement imprégnés de l'Apocalypse, ils sont tissés de motifs empruntés aux visions de l'Aigle de Patmos ; deux caractéristiques qui ne sont pas du tout partagés par les liturgies orientales : de saint jean Chrysostome, de saint Basile ou de saint Marc. Au demeurant, ces caractéristiques ne se sont jamais vraiment perdues en Occident ‑ indépendamment de la restauration dont Je parlais. En effet, lorsque Charlemagne qui, en tant que militaire, aimait ce qui est uniforme, imposa à tout son Empire le rite romain, en réalité ce qui fut mis en ceuvre, notamment grâce au grand Alcuin, fut un rite gallo‑romain où subsistaient une bonne part des richesses du rite ancien des Gaules, ainsi préservées jusqu'au concile de Vatican Il.

 

Revenons à saint Irénée. Deux choses font sa gloire : ses écrits, et d'avoir rétabli la paix dans l'Église. En effet, un dissentiment sérieux opposait les Eglises entre elles à propos de la date de Pâques. Les Eglises d'Asie mineure, interprétant à la lettre l'évangile de saint jean et s'appuyant en cela sur l'autorité de saint Polycarpe, célébraient la Pâque le 14 du mois hébreu de Nisan. Partout ailleurs, on la célébrait le dimanche suivant. (On sait que, depuis, les chrétiens ont fait beaucoup mieux en matière de désunion et que, si les dates de Pâques selon le calendrier occidental et selon le calendrier oriental peuvent parfois, mais rarement, coïncider, comme ce fut le cas en cette année 2001, l'écart entre elles peut atteindre jusqu'à cinq semaines !). Les papes successifs de Rome ayant échoué à établir par la persuasion l'unité de célébration, le pape Victor décida d'agir par voie d'autorité et menaça d'excommunication les Eglises d'Asie. Bien que saint Irénée fût lui‑même, comme je l'ai dit, originaire d'Asie et disciple de saint Polycarpe, l'Église de Lyon avait adopté l'usage général. Cependant, il se rendit à Rome pour dissuader le pape Victor de briser la paix de l'Église en agissant par la force, surtout contre des Églises aussi anciennes et aussi vénérables, qui avaient été fondées par d'aussi glorieux apôtres que saint jean et saint Paul. Il réussit pleinement. En cela, il se conforma à son nom, qui signifie « pacifique » ou « pacificateur », réalisant ainsi la cinquième béatitude Bienheureux les pacificateurs, car ils seront appelés fils de Dieu ».

 

Son autre titre de gloire, toujours actuel, ce sont ses écrits. Beaucoup sont perdus, mais peut‑être certains se retrouveront‑ils : c'est ce qui s'est produit avec la Démonstration de la prédication apostolique, découverte en 1904 seulement dans une traduction arménienne au fin fond des archives du patriarcat d'Arménie, à Erevan. Lisez cette Démonstration, c'est un exposé catéchétique simple et lumineux.

 

Mais lisez surtout le grand traité de saint Irénée en cinq volumes ‑ dont l'original grec ne subsiste qu'en partie mais qui est connu par une traduction latine très fidèle, traité intitulé en latin Contre les Hérésies et, plus explicitement en grec, Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, de la fausse gnose. Ces deux ceuvres sont disponibles dans la collection des « Sources chrétiennes » ‑ dont le siège, et ce n'est pas un hasard, se trouve à Lyon.

Si vous lisez ‑ ou parcourez, car c'est assez fastidieux ‑ l'examen détaillé des diverses hérésies à l'oeuvre au temps de saint Irénée, et dont, souvent, nous ne connaissons plus l'économie exacte que par lui, ainsi que par son disciple saint Hippolyte de Rome, qui écrivit une vingtaine d'années plus tard, vous verrez que les mêmes sont toujours à l'oeuvre de nos jours, quoique masquées sous des noms nouveaux et s'exprimant en termes différents. Toutes ces hérésies sans exception reviennent à nier ou à vider de leur substance les trois dogmes de la foi chrétienne, dogmes dont le refus fait que la foi ne peut plus être dite chrétienne :

 

1) Dieu est à la fois Un et Trine. Comme il est confessé dans le Symbole dit de saint Athanase

 

« La foi catholique consiste à adorer un seul Dieu en trois Personnes et trois Personnes en un seul Dieu, sans confondre les Personnes ni séparer la Substance. Car autre est la Personne de Dieu, autre est celle du Fils, autre est celle du Saint‑Esprit. Mais la divinité du Père, du Fils et du Saint‑Esprit est une, leur gloire égale, leur majesté coéternelle. »

 

2) Le Verbe, deuxième Personne de la Divine Trinité, est vrai Dieu et vrai homme. Toujours selon le même Symbole

 

« La pureté de la foi consiste à croire et à confesser que notre Seigneur Jésus‑Christ, Fils de Dieu, est Dieu et homme. Il est Dieu, étant engendré de la substance du Père avant tous les temps, et il est homme, étant né dans le temps de la substance de sa Mère. Dieu parfait et homme parfait, ayant une âme raisonnable et une chair humaine. Egal au Père selon la divinité, et moindre que le Père selon l'humanité. Et quoiqu' il soit Dieu et homme, Il n'est pas, néanmoins, deux personnes mais un seul Jésus‑Christ. Il est un, non que la divinité ait été changée en humanité, mais parce que Dieu a pris l'humanité et l'a unie à sa divinité. Un enfin, non par confusion de nature, mais par unité de Personne ».

 

3) Dieu est amour.

La caractéristique qui manifeste la vie divine ad intra et ad extra, c'est‑à‑dire les  rapports des Personnes divines entre elles et les rapports de Dieu avec sa création, c'est l'amour, l'amour  total, sans restriction ni réserve, qui est don et donation.

Les hérésies, toutes sans exception, reviennent à nier tout ou partie de ces dogmes, et tout  particulièrement la réalité de l'Incarnation du Verbe, car si le Verbe ne s'est pas incarné, il n'y a plus de i salut possible pour l'homme. Et l'ennemi du genre humain, ne pouvant empêcher que le salut de l'homme s'opère, qu'il s'est déjà opéré, s'efforce au moins ‑ et réussit souvent ‑ de faire que tel ou tel homme pris individuellement n'y croie pas, ce qui empêche en effet le salut de s'opérer pour lui.

Donc elles nient, ou la réalité de l'humanité du Christ, ou la réalité de sa divinité ‑ et donc dans les deux cas la réalité de sa double nature ; ou bien elles nient qu'il y ait un abîme absolu entre Dieu Créateur et sa créature, ce qui ferait par conséquent que cette dernière pourrait par ses propres efforts se diviniser elle‑  même ‑ ce qui est le processus orgueilleux de Babel ; ou bien au contraire elles affirment que cet abîme est infranchissable et que Dieu est un Dieu souverainement indifférent à sa création, un Dieu lointain dénué d'amour ; ce Dieu pouvant même être tellement lointain qu'il sombre dans le néant, qu'il est  totalement absent ‑ alors pourtant que cet abîme absolu a été franchi par Dieu qui nous aime et parce qu'Il nous aime.

Cherchez autour de vous, vous reconnaîtrez des silhouettes ô combien familières.

Saint Irénée ne se contente pas de démonter les mécanismes pervers de l'esprit de l'homme déréglé par les insinuations du Malin, il affirme en contrepartie l'axiome lumineux du christianisme, qui est: « Dieu s'est fait homme pour l'homme devienne Dieu ».

La doctrine de saint Irénée est résolument optimiste parce qu'il sait, par cette connaissance intérieure reçue, je l'ai dit, du disciple bien‑aimé, que Dieu est amour, qu'il est mû par ce que les Pères grecs appellent la philanthropie, c'est‑à‑dire l'amour pour l'homme, et qu'Il ne retire jamais ce qu'une fois il a donné.

 

Cette doctrine est celle‑ci. L'homme a été créé originellement dans un état glorieux, il jouissait de l'immortalité et de la joie parfaite de la familiarité avec la présence de Dieu. Il a donc été créé dans un état de perfection ‑ mais dans un état de perfection relative, car cet état était un état d'enfance ; et le programme prévu pour lui était de devenir adulte à la mesure parfaite de Dieu. En d'autres termes, il a été créé à l'image et selon la ressemblance de Dieu, c'est‑à‑dire qu'il lui fallait compléter la ressemblance de manière à la rendre complète, parfaite, jusqu'à l'identité. Ce qui était proposé à l'homme ‑ et ce qui lui reste toujours proposé ‑ c'est de devenir par grâce ce que Dieu est par nature : divin.

 

Ce pourquoi il était prévu de toute éternité que le Fils de Dieu s'incarnerait afin d'unir en Lui la divinité à l'humanité, pour qu'en retour l'homme unisse en lui l'humanité à la divinité : réversibilité totale !

I' Incarnation du Verbe n'a donc pas été nécessitée par la chute ; ce que la chute a en revanche rendu nécessaire, à cause de son amour totalement gratuit pour l'homme, c'est sa Passion et sa Mort sur la Croix qui devient du même coup l'instrument du triomphe sur la mort, et sur le maître de la mort Satan, puisqu'elle ouvre les portes de la Résurrection.

Ainsi, le plan divin, qui est la déification de l'homme et la transfiguration universelle, en d'autres termes l'avènement des cieux nouveaux et de la terre nouvelle, de la nouvelle Jérusalem venue d'en haut d'auprès du Père, ce plan s'accomplit‑il de nouveau. Et il s'accomplit au sein de l'Église « catholique » au sens propre, c'est‑à‑dire universelle ; car l'Église est le milieu, le creuset, l'athanor, dans lequel, par l'action du Christ et du Saint‑Esprit ‑ « ces deux mains du Père à l'oeuvre », comme les décrit saint Irénée ‑ l'univers entier est en marche vers la transfiguration et l'homme vers la déification. L' Eglise sera accomplie en plénitude lorsque la totalité de la nature créée sera réunie dans la Nouvelle Jérusalem par et dans l' Agneau Emmanuel, « Dieu‑avec‑nous ».

 

Autre point : ce qui, en l'homme, est porteur de la ressemblance divine, c'est son esprit, cependant que son corps et son âme participent de la nature matérielle créée. Ainsi donc il unit originellement en lui les cieux et la terre. Les cieux nouveaux et la terre nouvelle annoncés par saint Jean dans son Apocalypse, ce sera l'Homme Nouveau à la mesure parfaite du Christ, le Premier Adam renouvelé, redevenu nouveau, par sa similitude et son union avec le Nouvel Adam, Jésus‑Christ.

Telle est la théologie fulgurante de saint Irénée ‑ et pourtant exposée avec une simplicité et une limpidité saisissantes, qui sont la marque de la vérité. La vérité est évidente

 

Vous aurez assurément reconnu au passage les thèmes fondamentaux de la doctrine du Régime Rectifié, telle que l'ont fixée nos instituteurs, au premier rang desquels Jean‑Baptiste Willermoz. J'emploie Ici le terme d'instituteur dans son acception plénière, celle dans laquelle lui‑même l'employait : l'instituteur, c'est à la fois celui qui institue, le fondateur, et celui qui instruit, l'enseignant. Jean‑Baptiste Willermoz a été les deux.

 

Ne croyez surtout pas qu'il a tout créé de son chef, lui‑même a toujours affirmé le contraire. Non, il a été le véhicule ‑ véhicule génial, inspiré ‑ d'une tradition. Et cette tradition, dans le domaine religieux, c'est celle qui remonte à saint Irénée. je suis absolument convaincu, car les choses seraient incompréhensibles autrement, qu'il a bénéficié de cette filiation spirituelle dont je parlais au début. Mais il n'en a pas bénéficié passivement. Car une chose que j 1 ai omis de dire, c'est que cette filiation, il faut la mériter : par son travail, par son vrai désir, par une attente, une foi, par ce que, faute de mieux, j'appellerai une « ouverture ». Willermoz a eu tout cela. Ainsi, par exemple, ses notes de lecture, conservées dans le fonds de la Part‑Dieu, prouvent une étude assidue des Pères de l'Église, dont les Pères grecs. Cela m'avait frappé il y a longtemps déjà : l'étonnante similitude entre la description qu'il donne de l'homme paradisiaque dans certaine de ses Instructions secrètes et la même description qu'en donne saint Grégoire de Nysse. La similitude est tellement grande qu'il est impossible qu'elle soit fortuite.

 

Donc, la doctrine rectifiée, que je m'attache depuis des années à mettre en valeur et à faire comprendre, est issue en droite ligne des Pères de l'Église, à commencer par saint Irénée, apôtre des Gaules, notre père dans la foi.

 

Quant à la vie de Willermoz, je dirai qu'elle a été tout entière action charitable. D'abord parce que transmettre et propager la vérité et la religion est en soi‑même action charitable. Mais aussi parce que son dévouement dans la vie civique et sociale a été sans bornes durant sa longue existence, se consacrant à l'hôtel‑dieu puis aux hospices civils de Lyon dont il fut l'administrateur bénévole pendant de nombreuses années, appliquant ses capacités d'administrateur à sa paroisse Saint‑Polycarpe (admirez la rencontre) dont il fut membre du conseil de fabrique ( l'ancien nom des conseils paroissiaux), s'occupant d'enseignement primaire, venant en aide aux indigents... bref exerçant tous les « devoirs particuliers » qui sont énoncés à un Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte. Vous savez ‑ J'ai développé cela à la SaintMichel ‑ le prix que Willermoz attachait à la bienfaisance, ce « bras armé de la charité », comme je l'ai dénommée. Il n'a cessé de la pratiquer.

 

Oui, Willermoz fut, pleinement, complètement, un Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte.

 

Nous allons donc, dans la suite de cette célébration, rendre un double hommage. D'abord à Jean‑Baptiste Willermoz et à tous les siens, dont j'ai dressé une liste qui englobe tous ses frères et soeurs, sans oublier son épouse et ses trois enfants 2; parmi ses frères, nous aurons une mention spéciale pour Antoine, dont l'arrière ‑ arrière ‑ arrière‑petit‑fils Gabriel nous fait l'amitié et l'honneur de sa présence ici avec son épouse Marie‑Claude et leur fille Blandine. Pour eux tous, nous célébrerons l'office dit de « mémoire éternelle », par lequel nous demanderons à Dieu qu'il garde éternellement en sa mémoire ceux pour qui nous prions ‑autrement dit qu' il leur donne la vie éternelle.

Puis, à l'issue de la liturgie, nous nous rendrons au cimetière de Loyasse, où nous célébrerons pour eux l'office complet des défunts qui, dans la tradition orientale, s'appelle pannychie, parce qu'il durait toute la nuit (c'est le sens de ce terme).

 

Le second hommage ira à saint Irénée, qui est notre hôte puisque nous avons la joie de prier en présence de ses reliques, ce qui est une grande grâce ‑ raison pour laquelle )'ai choisi de célébrer la liturgie de sa fête, le 28 juin. Tout à l'heure, à la fin de la liturgie, nous chanterons les litanies en l'honneur de celui que ‑ vous le verrez ‑ nous nommons le « maître spirituel qui nous conduit vers le Royaume », le « maître incomparable de la déification du monde ».

 

A notre Dieu qui nous a aimé d'un tel amour qu'Il nous a donné son propre Fils pour nous communiquer et partager avec nous son amour, et qui nous a donné de tels apôtres pour nous réunir dans le lieu de son amour qui est l'Église, au Dieu Tri Unique, soient honneur, gloire et adoration aux siècles des siècles.

  

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Published by Thomas Dalet - dans Histoire du RER
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3 octobre 2009 6 03 /10 /octobre /2009 11:56
Pierre NOEL

1.Le demi-mensonge de Willermoz.


Le Convent, loin d'être le succès espéré, sonna le glas de la Stricte Observance. Les  loges allemandes rechignèrent à accepter la réforme de Lyon et, pour la plupart, soit  en revinrent à la maçonnerie anglaise soit se tournèrent vers d'autres horizons.

Là  n'est pas notre propos.

Les Français, par contre, voulurent achever le travail entamé. Dans la lettre célèbre  qu'il adressa à Charles de Hesse le 10 octobre 1810, Willermoz s'en explique en des  termes soigneusement choisis qui ne révélaient que ce qu'il voulait bien dire à son  lointain correspondant :  "Votre Altesse se rappelle sans doute que le temps que les députés au Convent  général pouvaient accorder pour la durée de cette assemblée étant insuffisant pour  perfectionner la multitude des travaux projetés, on s'occupa d'abord des plus  importantes ; on se borna ensuite à esquisser la réforme des grades symboliques et  des deux de l'Ordre Intérieur. L'esquisse des trois premiers considérés comme  suffisante pour satisfaire la première impatience des loges et des chapitres et leur  faire connaître le véritable esprit qui avait dirigé ce travail fut imprimé et distribué aux  députés. Une commission spéciale prise dans le sein de l'assemblée parmi les frères  d'Auvergne et de Bourgogne, connus pour les plus instruits, fut chargée d'en faire  plus à loisir la révision et la rédaction définitive avec la faculté de s'adjoindre à Lyon  et à Strasbourg les frères qu'ils jugeraient les plus capables de leur (sic) aider à  perfectionner ce grand et important travail. La rédaction définitive adoptée par les  trois provinces françaises et celle d'Italie fut présentée à l'Eminent Grand Maître  Général qui l'approuva en 1787. Dès lors, ils furent publiés dans les chapitres de  France". (in Steel-Maret, 1893, p.6).

Ce n'était là que demi-vérité. Selon le Recès, les grades bleus avaient été bel et bien  achevés à Wilhelmsbad, seuls restaient incomplets le quatrième et ceux de l'Ordre  Intérieur. Les chevaliers d'Auvergne et de Bourgogne n'avaient nulle part été  constitués en commission des rituels et Willermoz avait outrepassé le mandat reçu  en remaniant encore les grades bleus. Certes Brunswick avait entériné, en 1787, la  version que le lyonnais lui proposait mais jamais il n'eut connaissance de la rédaction  finale des degrés, achevée l'année suivante seulement.

La version officialisée par l'accord a posteriori du Grand Maître Général est déposée  aux archives municipales de Lyon. Intitulée "Rituel pour le régime de la francmaçonnerie  rectifiée adoptée au Convent général de l'Ordre à Wilhelmsbad en 1782"  (toutes les versions postérieures au Convent portent la mention "adoptée au Convent  général" !), elle porte en première page la précision suivante : "Originaux des grades  maçonniques pour les Archives du Directoire Général de Lyon en juillet  1784...utilisés de 1783 à 1788", mais 1788 est biffé et remplacé par 1785, date qui  est celle d'une révision dont nous reparlerons. Certifiés par Millanois, ils furent sans  doute utilisés jusqu'à cette date (Ms 5922, bibliothèque de la ville de Lyon).

Publiés récemment par l'I.M.R.E.T.(1987), ils ne s'éloignent guère de ceux adoptés à  Wilhelmsbad. Comme de juste, ils prévoient l'ajout de la religion chrétienne dans la  première question d'Ordre. Pour le reste la seule modification notable est le  déplacement du S.E. au N.E. du triple flambeau d'Orient au troisième grade.

Le 5 mai 1785, le Directoire d'Auvergne décida que le nom de l'apprenti serait  dorénavant Phaleg, suite aux révélations de l'"Agent Inconnu" [11]. Tubalcaïn étant  un ouvrier en métaux, son initiation ne pouvait être qu'"impure", l'apprenti devant être  dépouillé de ses métaux. Phaleg, descendant de Sem, béni par Noé, était "le  véritable instituteur de la maçonnerie et le premier qui ait tenu loge".


2. La dernière révision (1787-1788).


La rédaction finale fut achevée par Willermoz de novembre 1787 à avril 1788,  époque qui vit le séjour à Lyon de Louis -Claude de Saint-Martin. Est-ce le  "philosophe inconnu" qui lui inspira cette ultime révision? C'est possible, sinon  probable (je n'affirme rien). L'ancien secrétaire du "Grand Souverain" s'était toujours  tenu à l'écart de la maçonnerie templière, malgré une adhésion tardive et de principe,  et ses ouvrages montrent qu'il était resté très proche des enseignements de son  maître disparu. A-t'il réveillé chez son ami une flamme quelque peu négligée? Des  notes de Willermoz le suggèrent (Dachez et Désaguliers, 1990, pp.16-20). En tout  cas la dernière version des rituels bleus, envoyée en 1802 au vénérable maître  Achard de la loge de Marseille "la Triple Union" (Ms FM 418, B.N. Paris), témoigne  d'une imprégnation Coen jamais atteinte jusque là. Elle ne fut jamais, à ma  connaissance, soumise à l'approbation des supérieurs allemands de l'Ordre. Ces  rituels , utilisés de nos jours par les loges rectifiées de la Grande Loge Nationale  française, ne peuvent, en tout état de cause, être présentés comme conformes aux  décision de Wilhelmsbad. Ils s'en éloignent par trop d'innovations qui auraient bien  surpris les délégués au Convent.

Les instruments (équerre, niveau, perpendiculaire) complètent le tableau du premier  grade.

L'Introducteur accompagne le candidat durant ses voyages, avec le second  surveillant.

Le candidat rencontre au cours de ceux-ci les "éléments" (mieux vaudrait dire les  "essences spiritueuses") : le feu au Midi, l'eau au Nord, la terre à l'Occident.

Cette  péripétie, que ne connaissent ni le Rite Ecossais Philosophique ni le Rite français (  les épreuves-purifications y furent introduits à la même époque mais leur signification  y est toute différente), relève de la cosmologie de Martinez. Le caractère ternaire de  la Création est le reflet de la "Triple Puissance" qui gouverne le monde : la Pensée,  la Volonté et l'Action divine, représentées dans la loge par le triple chandelier  d'Orient. D'après Martinez, l'Univers a la forme d'un triangle dont la pointe regarde  l'occident, chaque angle étant occupé par un des trois éléments fondamentaux de la  matière :  Nord Sud  eau feu  Occident  terre  Au grade d'Apprenti de l'Ordre des Elu-Coens, les trois éléments sont ainsi disposés  autour du candidat, couché à même le sol, les pieds vers l'Orient, et enveloppé dans  trois tapis, noir, rouge et blanc, emblématiques desdits éléments (C.A. Thory, 1812,  pp. 246-247). Le rituel rectifié rappelle cette disposition et souligne que le candidat  parcourt les trois régions en lesquelles le monde est divisé.

Les emblèmes de la Justice (à l'Orient) et de la Clémence (à l'Occident), allusions à  la chute du premier homme et à la condition de sa "réintégration" en son état  primordial, son successivement présentés au récipiendaire lorsqu'il reçoit "le premier  rayon de lumière".

Au grade de compagnon furent introduits la "vertu" du grade (tempérance) et le rejet  de pièces de métal (fer, airain, argent) qui ponctue les trois voyages du récipiendaire,  usage sans précédent dans la franc-maçonnerie du XVIII° siècle. L'Instruction ajoute  qu'elles devraient être cinq, en conformité avec le nombre théorique de voyages dont  les deux derniers sont épargnés à l'impétrant.


« D :Qu'avez-vousappris dans les trois voyages que vous avez faits?  R : J'ai éprouvé les vices des métaux mais docile aux avis de mon guide, je les ai  jetés à mes pieds, hors de l 'enceinte du temple et j'ai obtenu des maximes  salutaires.

D : Quels étaient ces métaux?  R : Dans mon premier voyage, j'ai trouvé l'argent au Nord ; dans mon deuxième,  l'airain au Midi et, dans le troisième, le fer à l'Occident.

D : Pourquoi ne vous a-t'on pas fait éprouver l'or qui est le premier des métaux?  R : Parce que l'or étant à l'Orient, les apprentis et les compagnons ne pourraient le  découvrir.

D : Pourquoi ne vous a-t'on pas fait connaître les deux autres métaux?  R : Je ne sais, ayant été dispensé des deux derniers voyages."  Cette péripétie nouvelle était empruntée au grade de Maître élu, quatrième grade de  la hiérarchie coen qui en contenait onze (R.Dachez, 1981, pp. 189-191).


L'épreuve la  plus remarquable du rituel est un ensemble de cinq serments que doit prêter le  récipiendaire, aux quatre points cardinaux puis au centre du temple. Chacun se  termine par la formule "Abrenuncio" et le rejet d'une pièce de métal : de plomb à  l'Occident, de fer au Septentrion, de cuivre au Midi, d'or à l'Orient et d'argent au  centre. L'ordre des métaux diffère mais l'inspiration est bien reconnaissable.

Le troisième grade, inchangé dans l'ensemble, voit l'introduction de la vertu de  prudence qui complète l'énumération des vertus cardinales.


3. Le grade de maître écossais de Saint André.


Il ne fut achevé qu'en 1809 par Willermoz alors âgé se 79 ans et devenu bien seul :  "J'ai annoncé plus haut à Votre Altesse que le travail de rédaction presque fini du 4°  grade avait été forcément suspendu en 1789...Vingt années se sont écoulés en cet  état, mais l'année dernière après la grande maladie que j'essuyai me voyant rester  seul de tous ceux qui avaient participé à cet ouvrage, effrayé du danger que je  venais de courir et sentant vivement toutes les conséquences fâcheuses qui en  résulteraient si cette lacune dans le régime rectifié n'était pas rempli avant ma mort,  j'osai entreprendre de le faire" (in Steel-Maret, 1893, pp. 12-13)  Dans cette lettre adressée en 1810 à Charles de Hesse, le patriarche lyonnais  rappelait que le Convent n'avait arrêté que les bases du quatrième grade, avec le  tableau de la Nouvelle Jérusalem et la montagne de Sion surmontée de l'agneau  triomphant. Par contre, il s'abstint soigneusement d'ajouter que les "discours" et  l'"Instruction finale", entièrement de sa main, constituaient une introduction très  complète à la doctrine de Martinez et un excellent prélude aux enseignements de la  (Grande) Profession, que n'avaient jamais, et pour cause, prévus les députés au  Convent.. De fait ces textes étaient l'occasion d'expliciter enfin la filiation spirituelle  de l'ensemble de l'oeuvre.

Le grade lui-même ne s'écarte guère de l'ébauche de Wilhelmsbad. Le quatrième  tableau et son évocation de l'Apocalypse, la référence à saint André paraissent bien  appropriés à un grade de transition qui "figure le passage de l'Ancien au Nouveau  Testament". Rien là de bien neuf. Au-delà même de l'ébauche du Convent,  Willermoz n'avait qu'à puiser dans ses souvenirs : le dernier grade du chapitre des  chevaliers de l'aigle noir n'était-il pas, en 1761, la "chevalier de Saint André" (A.Joly,  1938, p.9). Quant à la Nouvelle Jérusalem, elle apparaissait au grade de "Sublime  Ecossais" (source probable du 19° degré du Rite Ecossais Ancien et Accepté) qui  avait pour thème "une haute montagne où il y a une ville carrée qui a douze portes"  (lettre de Meunier de Précourt, 1761, in Steel-Maret, 1893, p.75). Ces  développements permettaient à Willermoz d'affirmer "L'Ordre est chrétien, il doit l'être  et ne peut admettre dans son sein que des chrétiens ou des hommes libres disposés  à le devenir de bonne foi".

L'instruction était aussi l'occasion de définitions dont le style et la conception  semblent empruntées aux catéchismes en usage dans le diocèse de Lyon à l'époque  (J.Granger, 1978, in "La Franc-maçonnerie chrétienne et templière des Prieurés  Ecossais Rectifiés", 1982). Ainsi en va-t-il des Juifs exclus "religieusement" du Rite,  de la fraternité limitée aux seuls maçons chrétiens, de l'Ancienne Loi considérée  comme "abolie". Toutes, notons-le, furent introduites tardivement (les rédactions  antérieures les ignoraient) alors que s'affirmait le messagemartinéziste. .Le patronage de Saint André permit aussi l'achèvement de la médaille du grade.Jusque là, elle n'avait qu'une face avec le double triangle et l'initiale du nom d'Hiram,  comme le montre la médaille de maître écossais de Willermoz conservée à la  bibliothèque municipale de Lyon. Depuis la révision finale, elle présente à son revers  le martyre de l'apôtre sur la croix "en sautoir" qui porte son nom.

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3 octobre 2009 6 03 /10 /octobre /2009 11:48
Pierre NOEL

1. La Réforme de Lyon.

Il se tint à Lyon du 25 novembre au 10 décembre 1778, en présence des délégués  des Provinces d'Auvergne et de Bourgogne, ceux d'Occitanie n'ayant pas jugé bon  de s'y présenter. Il y fut surtout question des hauts-grades et de l'organisation  administrative du Rite.

Le titre "Chevalier bienfaisant de la Cité Sainte" remplaça celui de "Chevalier  templier". Cette décision, imposée par Türckeim et Willermoz, n'était pas anodine.

Certes la prudence voulait que toute référence à un Ordre condamné par les  prédécesseurs du roi régnant et du pontife romain, condamnation jamais révoquée,  soit, au mieux, camouflée sous une appellation moins compromettante, mais là  n'était pas la raison profonde de cette mesure. Willermoz et ses amis étaient  convaincus que la source des connaissances maçonniques et l'origine de l'initiation  étaient bien antérieures à l'Ordre médiéval, lequel n'avait été que le détenteur  ponctuel et transitoire d'une tradition immémoriale. Les délégués se rallièrent sans  peine à cette décision dès la première séance du Convent, même si certains ne le  firent qu'avec une réticence inavouée (ce fut notamment le cas de Beyerlé, Préfet de  Lorraine et futur adversaire de Willermoz).

La "matricule" (c'est à dire l'organisation territoriale du Régime) des Provinces,  Prieurés et Commanderies de l'Ordre Intérieur fut adoptée dans un grand élan  d'optimisme, sans trop tenir compte des effectifs à vrai dire squelettiques du  système. Le "CodeGénéral del'Ordredes Chevaliers bienfaisants de la Cité sainte" fut  adopté ainsi qu'une "Règle des chevaliers", aujourd'hui perdue. Les rituels de l'Ordre  Intérieur, préparés par Türckeim, furent approuvés. A l'inverse des rituels allemands,  ils supprimaient les différences basées sur la naissance et admettaient à la  "chevalerie" les bourgeois et roturiers pourvu qu'ils puissent faire état de revenus  substantiels et d'une situation "honnête" dans la société civile. Les "frères à talents"  étaient cependant tolérés, comme dans les loges bleues, à condition que leur  présence soit un véritable bénéfice pour l'Ordre.

Les grades symboliques ne furent pas oubliés pour autant. Un "Code maçonnique  des loges réunies et rectifiées de France" fut approuvé et les nouveaux rituels,  rédigés par Willermoz, ratifiés au cours des 11° et 12° séances (E.Mazet, 1985).

Plusieurs copies de ces rituels sont conservées, dont l'une fait partie du fonds Kloss  de la Bibliothèque du Grand Orient des Pays-Bas (catalogue VII-h-4). Ce qui suit est  basé sur cette copie primitivement destinée au Directoire de Bourgogne et certifiée  par son chancelier, Rudolph Salzmann.


2.Les grades symboliques du Convent des Gaules.


Le tableau de la loge d'apprenti est divisé en deux parties : l'une à l'occident figure le  porche, l'autre à l'orient figure le temple. Elles sont séparées par une balustrade  placée au-dessus d'un escalier à sept marches. Il conduit au pavé mosaïque, situé  en face de la porte d'entrée du temple, qui est fermée, entourée des deux colonnes J  et B. Aux quatre points cardinaux sont placées quatre portes dont celle d'orient, qui  mène au sanctuaire, est elle-aussi fermée. En haut du tableau sont dessinés le soleil,  la lune et l'étoile flamboyant laquelle contient en son milieu la lettre G.

"Autour de ce tableau, qui figure l'enceinte intérieure du temple, est tracé à la craie, à  quelques pouces de distance, un quarré long dans la même forme qui figure la  seconde enceinte ou le second parvis. A égale distance de celle-là, il en sera tracé  un autre qui figure la troisième enceinte ou le parvis extérieur dans lequel voyage  l'apprenti. On supprime ce dernier pour les voyages du compagnon et tous deux pour  ceux du maître".

La loge d'apprenti est éclairée par "trois flambeaux dont deux seront devant les FF. surveillants et l'autre à l'Orient du côté du Midi". L'innovation mérite d'être soulignée.

C'est en effet la disposition typiquement "écossaise" des flambeaux d'angle,  commune au "Rite Ecossais Ancien et Accepté" et au Rite Moderne Belge. Elle  semble être apparue en Avignon, vers 1776, dans la loge "Saint-Jean de la vertu  persécutée", loge-mère de la loge parisienne "Saint-Jean du contrat social" qui sera  le berceau du Rite Ecossais Philosophique (cf. R.Désaguliers, 1983). Il ne peut s'agir  d'une simple coïncidence. La proximité dans le temps et l'espace suggère qu'il y eut  influence réciproque. Ajoutons cependant que cette disposition des flambeaux était  déjà celle de la divulgation française de 1747, "Les Francs-maçons écrasés...", texte  énigmatique dont on ne sait trop ce qu'il faut penser mais qui suggère en tout cas  que l'idée était dans l'air depuis quelque temps déjà. J'ai déjà eu l'occasion d'insister  sur le glissement de sens induit par ce déplacement qui confond autour du tableau  les colonnes et les lumières de la loge, je n'y reviendrai pas (cf. G.Verval, 1987,  pp.11-24 ; P.Noël, 1993, pp.61-63).

L'ouverture de la loge d'apprenti se fait par la récitation de répliques de l'instruction et  ne diffère guère de celle pratiquée au Rite Français. Le vénérable tient son épée de  la main gauche, pointe en haut, tandis que les assistants tiennent la leur pointe en  bas. Soulignons l'absence de prière.

Le candidat, dans la chambre de préparation, découvre trois questions "d'ordre" :  Croyez-vous à un seul Dieu, créateur de l'univers, à l'immortalité de l'âme et à la  nécessité des devoirs qui en résultent?  Quelles sont vos idées sur la vertu...?  De quelle manière pensez-vous que l'homme puisse se rendre le plus utile à ses  semblables?  Le préparateur, après l'avoir entretenu sur ces question, l'examine sur l'opinion qu'il  se fait de la maçonnerie avant de souligner que son but est "la vertu, l'amitié et la  bienfaisance".

Introduit dans la loge, le récipiendaire déclare "sa religion et son état civil", sans qu'il  lui soit demandé son nom de baptême. Les voyages, effectués dans l'"enceinte"  décrite plus haut sont ponctués de coups de tonnerre et des trois maximes  aujourd'hui classiques :  L'homme est l'image immortelle de la divinité...

Celui qui rougit de la religion...

Le maçon dont le coeur ne s'ouvre pas..."  Le candidat monte ensuite "de l'Occident à l'Orient à côté du tableau par le Nord, à  pas libres jusque devant la table du Vénérable Maître". Le serment, pris sur l'évangile  de Saint Jean, est l'occasion de la question suivante:  "Ce livre sur lequel votre main est posée est l'évangile de Saint Jean. Y croyezvous? Si vous n'y croyez pas, quel confiance pouvons nous avoir en votre  engagement?"  En dépit de cette exhortation, le serment ne contient aucune clause de fidélité à la  religion chrétienne. Les châtiments physiques sont omis, omission qui traduit sans  doute le souci d'hommes parfaitement honorables de n'être pas accusés de crimes  imaginaires. C'est le même souci qui poussera le Grand Orient de France à  supprimer les pénalités en 1858, exemple que suivra la Grande Loge Unie  d'Angleterre en 1985 seulement.

La réception se termine par une courte explication du cérémonial et du tableau,  simple ébauche de l'instruction actuelle. Elle ne contient aucune allusion à la  progression cherchant-persévérant-souffrant qui sera introduite à Wilhelmsbad.

Enfin  les secrets sont ceux de la maçonnerie classique du temps, les mots de passe  devenant le "nom" de l'apprenti, du compagnon et du maître.

Au 2° grade le candidat, les yeux bandés et dépouillé d'une partie seulement de ses  métaux, fait cinq voyages "mystérieux" et entend deux maximes, après les 3° et 5°  tours ("L'insensé voyage toute sa vie...L'homme est bon..."). Il est ensuite conduit  devant un miroir caché par un rideau. Après que le vénérable l'a incité à rentrer en  lui-même pour y passer en revue ses erreurs et ses préjugés, le bandeau lui est  enlevé et il contemple son visage "dans le miroir éclairé par un réverbère". Il gravit  ensuite les cinq marches du grade "qu'il demande" avant de les redescendre et de  gagner l'orient par la marche des compagnons (cinq pas en équerre en partant du  pied droit du côté du midi). Le mot du grade est B.... Par contre le "nom" du  compagnon est devenu Gi... sans qu'on sache pourquoi il remplace l'habituel Schi....

Au 3° grade apparaissent le mausolée d'occident et une tête de mort à l'orient.

"A l'Occident sera placé sur le mur ou en relief un mausolé (sic), consistant en une  urne sépulchrale posée sur une base triangulaire et à trois faces. Dans chaque  triangle il y aura trois boules dans les trois angles. Au-dessus du triangle une tête de  mort repose sur des ossements. De l'urne sortira une vapeur enflammée avec  l'inscription "deponit Aliena ascendit Unus", au-dessous, dans le triangle, on lira ces  mots "Tria formant, Novena dissolvunt".

Les neuf flambeaux d'angle, disposés comme au grade d'apprenti, ne sont allumés  que lorsque le candidat est couché dans le cercueil. Introduit à reculons, il découvre  le mausolée avant d'entamer neuf voyages, "réduits à trois", au cours desquels il  écoute trois maximes dont existent plusieurs versions. Il gagne ensuite l'orient par  sept pas, suivis des trois pas du maître. La légende d'Hiram est lue avant le  simulacre du meurtre. Elle est conforme au canon français et l'ancien mot J... est  donné in extenso. Le mot substitué, M...B..., est celui en usage dans la maçonnerie  anglaise dite des "Modernes", le "nom" du maître est Gabaon.

Au grade de maître écossais seize lumières supplémentaires viennent s'ajouter aux  quatre flambeaux d'angle et aux lumières du vénérable, ici appelé député-maître, et  des surveillants (soit vingt-cinq en tout) tandis qu'apparaissent le double triangle et la  lettre H, disposés au mur d'Orient. Le rituel prévoit deux tableaux dont le premier est  en deux parties : le temple en ruines à l'occident, le temple réédifié par Zorobabel à  l'orient. Le deuxième tableau montre la résurrection d'Hiram entouré non plus de  quatre animaux mais du nom des vertus dont ils étaient l'emblème (Bienfaisance,  Prudence, religion et discrétion). La réception, considérablement étoffée, ne diffère  guère de celle en usage de nos jours. L'introducteur présente au candidat les mêmes  questions d'ordre qu'aux grades précédents et l'invite à y répondre  "catégoriquement" avant de lui lier les poignets au moyen d'"une chaîne en fer blanc  dont les anneaux sont de forme triangulaire". Introduit "en maître" dans la loge,  l'impétrant écoute un premier discours relatant la destruction du temple avant de  gagner l'Orient par sept pas, le premier le conduit à la porte d'occident du tableau,  les trois suivants à la porte d'Orient par-dessus le tableau, les trois derniers "en  équerre" jusqu'à l'autel. Après l'Obligation, il est reçu "Maître libre écossais" et reçoit  l'épée et la truelle. Ainsi armé, il oeuvre à la réédification du temple, relève l'autel des  parfums et découvre la lame d'or "qui contient le mot sacré qui était perdu". Un  deuxième discours lui retrace la geste de Zorobabel et les circonstances de la  construction du second temple, image bien imparfaite du premier. Enfin investi de  l'habit du grade, blanc doublé de vert et bordé de rouge, du cordon vert "mélangé de  rouge" et du bijou (à une face seulement), il entend le troisième et dernier discours,  imprégné de martinézisme à peine voilé, qui compare les "révolutions" du temple de  Jérusalem, "ce grand type de la maçonnerie", aux états successifs de la destinée  humaine (la gloire de son premier état, la déchéance qui suit la faute, la réintégration  promise aux élus). Celle-ci est annoncée par la résurrection d'Hiram "sortant à demi  du tombeau". Enfin le symbole du grade, un lion jouant avec des instruments de  mathématiques sous un ciel orageux, et la devise "Meliora praesumo", à la première  personne cette fois, lui laissent entendre l'existence d'une étape ultérieure dont les  "symboles" seront absents. Les secrets sont ceux de la Stricte Observance mais le  signe se donne cette fois "au front".

Ainsi furent unis en une synthèse harmonieuse les thèmes de Zorobabel, de la  reconstruction du Temple et de la découverte de la parole "innominable" (empruntés  aux chevalier d'Orient et aux divers "écossais" français) à celui de la résurrection  d'Hiram entouré des quatre animaux emblématiques des "vertus" maçonniques  (propre à l'écossais vert allemand). Willermoz s'en expliqua plus tard dans une lettre  à Charles de Hesse :  "On jugea aussi qu'il conviendrait de conserver sans le quatrième grade les  principaux traits caractéristiques de la maçonnerie française pour servir de pont de  rapprochement avec elle" (lettre à Charles de Hesse du 12 octobre 1781, in Van  Rijnberck, 1935, pp. 166-168)

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13 août 2009 4 13 /08 /août /2009 15:50

Après Johanis Corneloup et Oswald Wirth, Alain Bernheim nous propose dans ce numéro de Renaissance Traditionnelle, de nous intéresser à Camille Savoire... Alors tout d'abord parlons brièvement d'Alain Bernheim, français résidant en Suisse, auteur maçonnique qui signa également sous le pseudonyme, y compris dans Renaissance Traditionnelle, d'Henri Amblaine, ceci lui permettant d'obtenir deux fois (ce qui n'est en principe pas autorisé) le prix Norman Spencer de la Loge Quatuor Coronati de Londres en 1986 et 1993.
Camille Savoire donc, nait le 6 juillet 1869, il est initié 23 ans plus tard, le 14 octobre 1892 dans une Loge de la Grande Loge Symbolique Ecossaise qui avait été créée elle, en 1880 et qui engendrera la Grande Loge de France. Cette loge il la quitte au bout d'un an, au profit du Grand Orient de France. En 1913 il intègre le Grand Collège des Rites dont il devient Grand Commandeur en 1923 et ce durant 12 ans. On le sait Camille Savoire marquera sa carrière maçonnique par le réveil du Rite Ecossais Rectifié en France, et la création du Grand Prieuré Des Gaules dont il fut le premier Grand Prieur, induisant de plus la création de la Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière qui deviendra en 1948 la Grande Loge Nationale Française.

1. LE RITE ECOSSAIS RECTIFIE ET LE GRAND ORIENT DE FRANCE 1776/1841
Brièvement, il faut noter que dès 1773/74 le Rite Ecossais Rectifié en France est constitué de trois Directoires Ecossais, celui de Lyon, de Bordeaux et de Strasbourg et qu'un Traité fut établi en 1776 avec le Grand Orient de France. Dans ce traité, il y est dit globalement, article 6 que le Grand Orient de France et les Directoires Ecossais conserveront respectivement et exclusivement l'administration et la discipline chacun sur les Loges du Rite et du Régime. Le Grand Collège des Rites, qui s'était appelé de 1806 à 1814 Grand Directoire des Rites, vit en 1811, le 14 juin plus précisément, la création en son sein d'une section dédiée au Rite Ecossais Rectifié. En 1841 pourtant, le Rite Ecossais Rectifié s'éteignait en France...

2. LE RITE RECTIFIE ET LE RITE ECOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTE EN SUISSE
En 1844, 14 Loges suisses travaillant aux grades bleus, créent la Grande Loge Suisse Alpina. Pourtant en 1885 seule la Préfecture de Genève pratique encore le rite et devient donc la seule structure garante du RER et encore plus la gardienne des archives. Entretemps , notons la création d'un traité, le 2 février 1896, entre le Suprême Conseil de Suisse et le Directoire d'Helvétie, renouvelé en 1910, puis interrompu et conclu de nouveau en 1946, et encore en vigueur au moment de la rédaction de l'article en 1981.

3. SITUATION MAÇONNIQUE EN FRANCE ENTRE 1877 ET 1910
En 1877 suite à son Convent, le Grand Orient de France vit ses relations internationales se détériorer. Depuis 1771 les relations avec l'Angleterre étaient interrompues entre les deux grandes obédiences qu'étaient devenue le Grand Orient et la Grande Loge Unie d'Angleterre. Mais les maçons à titre individuel étaient encore reçus dans les Loges. En 1877 la Grande Loge Unie d'Angleterre interdit l'accès à ses Loges, à tout maçon qui ne pratiquait pas une maçonnerie liée à la croyance en Dieu et ce jusqu'à la reconnaissance en 1913 de la Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière.

4. PREMIERE ETAPE DE L'ACTION DE CAMILLE SAVOIRE
Médecin spécialiste de la Tuberculose, Camille Savoire voyageait beaucoup en Europe pour des congrès médicaux et avait noué de nombreux contacts avec des maçons étrangers et il tissa des liens avec les différentes obédiences de ces pays. 33ème degré du REAA, Savoire va obtenir une équivalence du grade de Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte, prenant le nom de eques a Fortitudine, et fut armé en même temps que les Frères Edouard de Ribaucourt et Gustave Bastard. Ils obtiendront ensuite en 1910 la patente de fondation de la Commanderie de Paris, placée sous l'autorité de la Préfecture de Genève.
Mais revenons un petit peu plus tôt dans l'histoire, dans la foulée de leur armement, tous trois réveillent la Loge "Le Centre des Amis", Loge bleue rectifiée et en sommeil depuis 1838. Le Grand Orient informé répondit en réfutant cette création, priant de plus les frères à l'initiative de ce réveil, de se retirer ipso facto sous peine de radiation de l'obédience, Pourtant il semble que Camille Savoire eut au préalable, obtenu un accord, au moins verbal, du Grand Commandeur du collège des Rites, et sa surprise fut d'autant plus grande, qu'existait ce traité bilatéral dont nous avons parlé. En signe de bonne foi, ces trois frères s'exécutèrent, en échange de la création au sein du Grand Orient de cette Loge, mais Camille Savoire malgré tout se retirera de ce dernier projet, induisant de fait :
• D'une part la création de la Grande Loge Nationale Indépendante et régulière que rejoint "Le Centre des Amis", et
• D'autre part la signature d'un nouveau traité Franco-Suisse qui tint jusqu'en 1955.

5. SAVOIRE GRAND COMMANDEUR DU COLLEGE ET GRAND PRIEUR DU GRAND PRIEURE DES GAULES (1923-1935)
C'est en 1923 que Camille Savoire devient Grand Commandeur du Grand Collège des Rites, et en 1924 il fut invité par le Grand Prieuré d'Helvétie de même que le Frère Barrois alors à la tête de la Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière, lui aussi CBCS. Barrois refusa comme le lui obligeait l'interdit anglais et le Grand Prieuré d'Helvétie rompit alors son entente avec son obédience. Savoire Grand commandeur des Hauts Grades du Grand Orient et Grand Prieur dès 1933 devenait ainsi l'interlocuteur privilégié des Suisses.

6. SAVOIRE QUITTE LE GRAND ORIENT DE FRANCE ET SE DEMET DE SA CHARGE DE GRAND COMMANDEUR
Avant 1946, le Grand Collège des Rites n'est pas indépendant. Ainsi dès 1934, Arthur Groussier prépare un dossier d'indépendance de celui-ci par rapport au Conseil de l'Ordre. Savoire ira plus avant en prônant l'unification des Hauts Grades, tous rites confondus, ce qui aurait peut-être permis de rouvrir l'axe des relations maçonniques entre la France et l'Angleterre. Devant l'échec, Savoire crée donc le Grand Prieuré Des Gaules et propose au Grand Orient trois options :
• L'exercice du RER sous les auspices du GO mais sans possibilité d'action de ce dernier sur les rituels et les grades bleus.
• 2ème option : l'indépendance réciproque avec signature d'un accord
• 3ème option : l'ignorance réciproque
Les trois options étant refusées par le Grand Orient, Savoire quitte l'obédience, sa charge, et va fonder en 1936, le Grand Prieuré Des Gaules. De son côté le GO reprends contact avec la Suisse.

7. APRES 1945
A partir de 1945, Savoire est malade, l'activité du GPDG après la guerre est très limitée et Savoire meurt en 1951, le Grand prieuré d'Helvétie confirme le Frère Rybinski en tant que Grand Maître National de la Grande Loge du RER et le Grand Prieur devient le Frère Moiroux. Cette Grande Loge Rectifiée intégrera en 1958 la GLNF, affaiblissant quelque peu le Grand Orient, mais d'un autre côté le GLNF perdra elle quelques Loges parties former la GLNF-Opéra sur laquelle se créera le Grand Prieuré de France. A partir de là, les frères accédant aux degrés supérieurs du Régime Ecossais Rectifié d'une obédience devront appartenir au seul prieuré de cette obédience. En 1967 se créera le Grand Prieuré Indépendant des Gaules, le Grand Prieuré de Neustrie et le Grand Prieuré d'Aquitaine en 1974.

8. QU'EST-CE QUE LE RECTIFIE
Alain Bernheim pour conclure se lance dans une description succincte du Rectifié en citant d'abord Camille Savoire : "J'avoue que le libre penseur que j'ai toujours été n'a manifesté en entrant au Régime Ecossais Rectifié aucune hésitation ni éprouvé aucun scrupule, lorsqu'on lui a demandé de déclarer qu'il professait l'esprit du christianisme surtout lorsque le Grand Prieur a ajouté : il s'agit ici de l'esprit du christianisme primitif réuni dans la maxime "Aime ton prochain comme toi-même".
Puis Bernheim cite le Grand Prieur d'Helvétie : "Le rite est inspiré du désir de faire de ses membres par les moyens de l'enseignement symbolique propre à la Maçonnerie, de fidèles maçons, dans l'esprit du christianisme, mais d'un christianisme dans sa pureté originelle, dépouillé de toute occupation dogmatique et sectaire."

Enfin rappelons qu'en 1979 peu de Frères pratiquaient le Rite Ecossais Rectifié, voire même revendiquaient cette notion impopulaire mais réelle de rite "élitaire", en affirmant même : "Nous sommes le nombre. Ayons la force".
Joseph de Maistre et le Franc-Maçonnerie avant et après le Convent de Wilhelmsbad

EMILE DERMENGHEM, écrit en 1946, un ouvrage «Joseph De Maistre Mystique», traitant de l'attitude relativement réservé de Joseph de Maistre, et, de son positionnement lors des débats du Convent de Wilhelmsbad.
A partir de ce livre, Michel Masson écrit un article dans Renaissance Traditionnelle, espérant nous amener à mieux comprendre cette personnalité, mais aussi, nous éclairer sur l'émergence d'idées nouvelles et sur un sujet toujours d'actualité afin d'en retirer le meilleur bénéfice pour tous.
Pour mieux comprendre ce contexte, il est nécessaire de souligner que la personnalité de Joseph de Maistre ne laisse pas indifférent, car il dénote en regard de ses contemporains.
De plus, ses adversaires tentent par tous les moyens de le déstabiliser et de l'affabuler d'une réputation tenace d'un individu aimant les gens de pouvoir.
Cet homme essaya tout simplement de mettre en adéquation sa conception du monde et son mode de vie, mais, aussi de permettre à la tradition maçonnique de demeurer bien vivante malgré la période politique instable de cette époque permettant difficilement de laisser place à celle-ci.
De ce fait, historiquement à la date du 18 juin 1782, Joseph de Maistre adressa un épais document via le frère Savaron qui devait représenter une loge lors de ce convent, au Duc Brunswick-Lunebourg, sérénissime grand frère supérieur a Victoria, ce courrier ne fut sans doute jamais lu.
Au delà de l'expédition de ce manuscrit, le Frère a Floribus qui n' est autre que Joseph de Maistre, voulait faire connaître à ses pairs son positionnement et son analyse sur les thèmes délibérés, mais aussi, à travers ses réponses ce qui était pour lui la Franc-Maçonnerie.
Pour rappeler les thèmes de ce convent, les interrogations abordées portent autour d'un axe comptant 6 points et que l'on pourrait résumer ainsi :
De quel héritage la Franc maçonnerie était-elle issue et existait- il plusieurs niveaux ? De plus, avait elle un lien avec les templiers, leur secret, ce dernier n'avait il pas finalement peut être survécu sous une autre forme ?
Au demeurant, les participants s'interrogeaient aussi, de manière plus générale, sur la structure de la Franc-maçonnerie et sur son fonctionnement, afin de trouver un point d'équilibre harmonieux entre le cérémonial et la pratique du rite, ou enfin , quelle place tenait les sciences secrètes au sein de celle-ci ?
A ce questionnement, les réponses du Frère a Floribus témoignèrent particulièrement d'une grande richesse philosophique et religieuse.
Toutefois, il faut savoir qu'il rejette massivement toutes les pistes éventuelles d'une quelconque origine et relation historique entre l'Ordre des Templiers, et, la Maçonnerie. Par ailleurs, il souhaite que tous les signes ostentatoires se rapportant à cet ordre soient à bannir des rituels.
Pour lui, les templiers ne sont en aucun cas une congrégation philosophique, et, il s'attache à démontrer que la « Maçonnerie » ne peut être issue d'un ordre fanatique lié à l'histoire, ainsi, qu'aux atrocités que cela induit et que toute l'humanité toute entière ne suffirait pas à la justification du sang versé.
Il se permet de tourner en dérision cette conception en disant que ce processus était la création du pouvoir en place nécessaire pour asseoir son autorité sur la population, et, pour justifier de ses crimes.
Il préfère à la rigueur privilégier les corporations de constructeurs de cathédrales, puisque les édifices religieux sont liés en quelque sorte à l'humanité toute entière en raison du lien qui les relie à Dieu, et, de ce fait à la destinée de l'homme.
A la question concernant un supérieur, il affirme qu'au niveau de la hiérarchie du mouvement, « la présence d'un degré supérieur » n'existe pas et en réfute d'ailleurs l'idée.
D'autant plus que celui qui s'engage le fait en toute liberté et de ce fait devient la représentation de sa volonté.
En effet, il est fondamental pour lui, d'avoir le devoir de garder, et, de préserver les secrets éventuels.
De plus, il précise que même si l'homme du peuple fait partie du royaume par son action, par contre sa volonté est indissociable de son être car il reste libre de son engagement ou de son désir et par conséquent de l'autorité nationale.
D'autre part, au niveau d'une identification initiatique, il abandonne l'idée de rechercher des similitudes entre l'initiation maçonnique et celles Egyptienne ou Grecque qui ne sont pour lui qu'une aberration antique, et, qu'il est préférable de se recentrer sur le véritable évangile, voir de remonter au début de la création du monde initial, au delà de l'ère chrétienne.
Ainsi, à travers toutes ces argumentations, cette appartenance identitaire est indéniablement rattachée au dogme chrétien et au seul « Créateur ». Et pour préciser sa réflexion, il est nécessaire pour lui de remonter aux premiers jours de la création, alors qu il n'existait rien si ce n'est le Créateur permettant de retrouver par cette méthode le lien indéniable, et, de surcroît cette filiation éternelle qui existe entre toutes créations de l'Eternel, et, l'homme, mais qui continue de perdurer malgré l'écoulement du temps.
C'est pourquoi, Joseph de Maistre considère sans aucune ambiguïté que l'initiation maçonnique est par sa nature une essence assurément religieuse et chrétienne.
De ce fait pour lui, au niveau des 3 grades le cheminement consistera à l'acquisition de connaissance spirituelle, et, celles de certaines valeurs.
Ainsi, au niveau du premier grade, il s'agit d'un apprentissage gravitant autours des sciences humaines tels que la bienfaisance, l'éthique, l'ouverture d'esprit sur le monde, l'homme, la politique, l'environnement...
Autour du second s'articule pour reprendre l'expression de Joseph de Maistre « le grand œuvre de la Franc-Maçonnerie ». Il entend par là le devoir qui lie tous maçons envers ses frères , et même l'humanité tout entière par ses actions de bienfaisance, mais aussi de retrouver le chemin du vrai chrétien lui permettant de retrouver son état initial dégagé de toutes querelles politico-chrétiennes ,qui au cours de l'histoire eut réussi à briser l'unité.
Enfin, pour le 3ème grade, c'est la continuité de cette voie maçonnique dont le devoir est de mettre l'accent sur cette recherche théologique avec pour les uns la Bible comme outil qui reste incontestablement la voie des seuls initiés et des mystères des saintes écritures.
Pour d'autres, une étude approfondie s'ordonnant à une connaissance accrue de la nature des choses, permettant une affirmation d'une certaine doctrine.
Enfin, que d'autres frères, et Joseph de Maistre espère qu'ils soient les plus nombreux, nous révèlent ce qu'ils savent de cet esprit suprême qui crée et émane toutes choses en tout lieux et en tout temps.
Emile Dermenghem analyse à travers les propositions de cet homme l'échec de celui-ci qui voulait croire que la maçonnerie puisse être en quelque sorte la voie du catholicisme lui permettant son évolution.
Cependant celle-ci prenait une toute autre direction vraisemblablement en raison de l'instabilité politique de l'époque et de sa propre histoire à la veille de son grand chamboulement, voire d'une orientation laïque déjà décidée.
Il est difficile de donner une réponse, mais Joseph de Maistre juge avec amertume ce convent en ces termes « toute assemblée d'hommes dont le saint esprit ne se mêle pas ne fait rien de bon ».
Ce dernier ne rejette pas pour autant ses pairs, ni ses convictions puisqu'il défend celles- ci lors des attaques antimaçonniques de l'abbé Barruel qui accuse d'hérésie toutes les sociétés secrètes ayant été sans doute les artisans de la révolution. Cependant, au fil du temps et des bouleversements historiques de cette période, il met peu à peu de la distance, et évite de s'impliquer autant dans son engagement concernant le courant de l'illuminisme et celui du scepticisme de l'époque.
Ainsi, le comte des soirées de Saint Petersbourg est toujours convaincu du mystère des Saintes Ecritures contenues dans la bible, mais préfère finalement rester fidèle à l'église romaine qu'il juge plus rassurante puisqu'existant depuis plus de 1800 ans, plutôt que de suivre Saint Martin et ses disciples sur le chemin moins conformiste du Martinésisme suivant fidèlement les préceptes de leurs maître.
A propos de ce mouvement, il tourne quelque peu en dérision la composition du Traité et les termes qui y sont énoncés. Cependant, il reconnaît que la base n'est pas sans intérêt ayant une certaine authenticité, mais qu'elle a été détournée par des propos faussés car cet écrit sert la cause d'hommes refusant toute reconnaissance hiérarchique de l'église romaine. Pour lui finalement le seul intérêt de « cette secte » est à la rigueur l'évangélisation des pays privés d'églises permettant de convertir leurs populations à la chrétienté et les soumettre à ce qui s'y rattache.
Ainsi, cet article met en évidence un homme à la fois théosophe voire, un martiniste sincère, et un catholique avisé. C'est pourquoi, il n'est pas logique de concevoir Joseph de Maistre sans prendre en compte toutes les composantes de sa personnalité puisque la vision de celui-ci serait faussée altérant de cette manière sa pensée.
Pour en terminer avec cette étude, en 1816 Joseph de Maistre lui-même se définit à travers ses propos comme un fidèle de l'église, mais reconnaît que sa fréquentation des martinistes lui a permis à travers l'étude du Traité et des rencontres effectuées de s'ouvrir sur d'autres horizons.
Cette révélation Emile Dermenghem la reprend dans son ouvrage démontrant qu'avec le temps cet homme a arrêté de s'interroger et de rechercher sur ce qu'il a pu l'éclairer à un moment de son parcours hors des sentiers traditionnels, mais qu'il en demeure pas moins reconnaissant à ceux qui l'avaient mis sur la voie de cette réflexion voir de cette ouverture.

 

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Published by Thomas Dalet - dans Histoire du RER
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