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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 08:54

La Loge qui représente l’appartement où se tient la Cour de Cyrus, roi des Assyriens régnant à Babylone, doit être tendue de vert et éclairée par tel nombre de bougies que l’on juge à propos. A l’orient doit être un trône élevé sur 7 degrés sur lequel s’assoit le Maître qui représente Cyrus sous le titre de Souverain.

Le Premier Surveillant se nomme: Nabuzardin,

le Second : Mitridatte,

le Secrétaire : Chancelier,

le Maître des Cérémonies : Grand Maître,

les Frères : Grands Architectes

et le récipiendaire : Zorobabel.

Le Maître et les Officiers portent au col un grand cordon vert moiré tombant en pointe sur l’estomac, au bas duquel pend le bijou de l’Ordre qui sont deux épées en sautoir nouées par la lame.

Ce bijou doit être d’or.

Le Maître a un sceptre, et les Frères l’épée à la main; ils ont un large cordon vert moiré passé en bandoulière de gauche à droite au bas duquel pend le bijou ci-dessus. Ils ont de plus un tablier et une paire de gants de peau blanche doublés et bordés de taffetas vert.

Le tableau de la Loge doit représenter l’enceinte ou espace du terrain dans lequel le second temple a été bâti; il doit y reparaître avec toute la splendeur. Le tout ainsi préparé, I’on ouvre la Loge comme il suit ci-après.

Avant que d’ouvrir la Loge, on fait d’abord dire une messe du Saint Esprit à laquelle le Maître et tous les Frères assistent, ainsi que le récipiendaire. Cette messe finie, I’on introduit le candidat dans la Chambre de préparation. Pendant ce temps le Maître et tous les Frères entrent en Loge, puis chacun ayant pris sa place, le Souverain ouvre la Loge comme il suit.

Le Souverain s’étant fait assurer des portes ainsi que de tous les Frères pour savoir si ils sont Vénérables de Loge, frappe 7 coups de son maillet sur l’autel de cette façon : 00000...00..

ce qui sert de signal aux Frères pour se tenir debout et à l’ordre. Les Surveillants les ayant répétés sur le maillet l’un de l’autre, le Souverain après avoir fait quelques demandes du catéchisme au Premier Surveillant, prend la parole et dit à toute l’assemblée:

 

LE SOUVERAIN

 

Mes Vénérables Frères, la Loge de Vénérables maîtres de Loge est ouverte. Faisons notre devoir.

Les Surveillants ayant répété tour à tour la même chose, tous ensemble, on fait le signe, on applaudit ensuite par chacun sept coups dans ses mains, puis chacun ayant pris sa place, l’on procède à la réception de même et ainsi qu’il suit.

La Loge étant ouverte, le Frère Expert ou Préparateur, par ordre du Souverain, sort et va trouver le candidat dans la Chambre de préparation. Y étant entré, il lui fait différentes questions sur le dernier grade qu’il a passé, puis l’ayant fait décorer des affributs du dit grade, il le prend par la main et le conduit la vue libre et l’épée au côté, à la porte de la Loge où étant il frappe 7 coups comme cy devant, auxquels on répond en dedans par 7 autres; puis après les cérémonies usitées pour annoncer et ouvrir, I’on introduit le candidat a l’occident de la Loge où étant le Premier Surveillant en prévient le Souverain, qui ordonne au Second Surveillant de le faire voyager 3 fois autour de la Loge; ce qu’il fait.

De retour à l’occident le Souverain ordonne au Second Surveillant de la faire parvenir jusqu’à lui.

Arrivé au pied du trône ainsi qu’il est ordonné, le Souverain le fait mettre a genoux, ensuite il fait avec son sceptre un signe de croix sur le candidat en disant :

D... Que demandez-vous, mon Frère ?

R... Vénérable Grand Maître, que vous me fassiez la faveur de me recevoir Maître de Loge.

D... Vous me demandez une grâce qui ne doit être accordée qu’à ceux dont le mérite les en rend dignes et qui sont disposés à pratiquer les œuvres de miséricorde envers les pauvres maçons, ainsi qu’à verser leur sang pour la défense de la religion chrétienne et le service du Roi.

Consentez-vous à toutes ces choses ?

R... Oui, Vénérable Grand Maître.

Sur cette réponse, le Souverain lui dit:

Mon Frère, comme nous avons appris par des preuves certaines et convaincantes que les conditions nécessaires à la grâce que vous nous demandez sont en vous, cela nous a déterminés à vous l’accorder; mais auparavant que de vous l’accorder nous voulons savoir de vous si vous êtes disposé de vous servir de votre épée pour la défense de la Maçonnerie, le service de votre Souverain et l’honneur de l’Ordre, et la protection des misérables Frères.

Sur sa réponse, il lui dit:

Je vais vous recevoir Maître de Loge, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

En prononçant ces paroles, il fait avec son sceptre un signe de croix sur le récipiendaire, ensuite il se lève de son fauteuil, tire l’épée du fourreau du récipiendaire et lui donne deux petits coups, savoir un sur l’épaule droite et l’autre sur l’épaule gauche, en disant :

Par notre Très Vénérable Grand Maître, le duc de Chartres, je vous fais Vénérable Maître.

Le Souverain s’assoit ensuite dans son fauteuil puis présente l’épée au candidat, en lui disant:

Servez-vous de votre épée selon l’esprit de la Religion et non selon le mouvement de vos passions; souvenez-vous que vous n’en devez jamais frapper personne injustement; prenez-la et soyez désormais vigilant au service de la Maçonnerie et de votre Souverain, soumis à leurs ordres et particulièrement à leur correction. Sachez que les lois de l’Ordre Royal de la maçonnerie de laquelle vous êtes Maître vous obligent à l’exercice de toutes les vertus chrétiennes et morales, et à les porter à un plus haut point de perfection que le commun des Maçons.

Le Souverain descend ensuite de son trône et y fait monter le candidat un instant ; y étant assis, I’on pose au dessus de sa tête deux épées mises en sautoir et un réchaud plein de feu au-dessous des pieds. Le candidat ainsi purifié, le Souverain le fait descendre de son trône et reprend sa place; il fait ensuite mettre le candidat à genoux au pied de l’autel, sa main droite sur le saint Évangile, puis en cette attitude, il lui fait prononcer à haute voix l’obligation suivante:

Moi, N.N..., je promets et je jure au Dieu tout Puissant, d’observer toute ma vie les saints Commandements, de les suivre d’un grand zèle pour la défense de la foi, lors toutefois que cela me sera commandé par mes supérieurs. Je promets ainsi d’exercer la charité et les œuvres de miséricorde envers les pauvres Maçons et selon mon pouvoir. Comme aussi de garder à mon Souverain une inviolable fidélité, ainsi qu’à Monseigneur le Grand Maître et de leur rendre une parfaite obéissance. Je promets en outre de garder un secret inviolable sur nos mystères, ainsi que sur tous les autres grades de l’Ordre royal; ainsi que Dieu, très bon et très puissant me soit en aide et ce Saint Évangile par moi touché.

Il baise le Saint Évangile, ensuite de quoi, le Souverain le fait relever, et lui dit :

Mon Frère, venez promptement que je vous embrasse, et que je vous reconnaisse comme Maître de Loge, et, mon Frère, en cette qualité comme défenseur de la foi, protecteur des Maçons, et comme sujet soumis à nos règlements.

Le candidat arrivé à la droite du Souverain, celui-ci le décore des gants, tablier, cordons et bijou dont on a fait la description ci-devant; ensuite de quoi il l’embrasse, puis il lui donne le signe, mots et attouchement comme il suit.

Le signe se fait en mettant l’un et l’autre l’épée à la main et se les passer réciproquement par dessus la tête les lames croisées.

Le mot sacré est “jeek jeek” qui veut dire “je le suis”, il sert aussi de mot de passe.

L’attouchement se donne en s’empoignant l’un et l’autre la main droite, et la glissant réciproquement jusqu’au bout des doigts.

Le Souverain ayant donné au candidat le signe, mot et attouchement, il l’envoie se faire reconnaître comme Vénérable Maître à toute la Loge. Ce qu’il fait; de retour auprès de lui il lui fait prendre place parmi les Vénérables Maîtres, puis toutes les réceptions étant finies, il procède à l’instruction comme et ainsi qu’il suit.

 

D... Etes-vous Vénérable de Loge ?

R... Oui Souverain, je le suis.

D... Comment vous appelez-vous ?

R... Comme récipiendaire Zorobabel et comme Vénérable Cyrus.

D... Pourquoi ?

R... Parce que ce fut de Cyrus que Zorobabel reçut directement l’ordre de rétablir le temple du vrai Dieu.

D... Comment avez-vous été reçu ?

R... Entre le fer et le feu.

D... Pourquoi par le fer ?

R... Parce qu’on me l’a mis en main pour punir les traîtres à la Maçonnerie, et faire exécuter de point en point dans ma Loge les statuts qui m’ont été donnés et confiés par celui qui m’a constitué.

D... Pourquoi par le feu ?

R... Pour faire voir que j’ai été purifié de la tête au pieds par le fer et le feu.

D... Comment vous faites-vous reconnaître comme Vénérable Maître de Loge ?

R... Par signe, mot et attouchement.

D... Donnez-les moi.

On les donne.

D... Quelle heure est-il ?

R... Minuit sonné, Souverain.

 

Après cette réponse, le Souverain frappe 7 coups comme ci-devant de son maillet sur l’autel, lesquels servent de signal à tous les Frères pour se tenir debout et à l’ordre, c’est-à-dire l’épée nue à la main. Les Surveillants les ayant répétés tour à tour sur le maillet l’un de l’autre, le Souverain prend la parole et dit à toute l’assemblée :

Mes Frères, la Loge des Vénérables Maîtres de Loge est fermée. Faisons notre devoir.

Les Surveillants ayant répétés la même chose sur chacune de leur colonne, tous ensemble on fait le signe; on applaudit ensuite par chacun 7 coups dans ses mains.

Cela fait l’on se donne le baiser de paix, puis la quête pour les pauvres étant faite, chacun après le banquet usité se retire en paix.

référence: National Library of Australia, Clifford Ms 1077/44

 

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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 08:41

Revue «LE SYMBOLISME» numéro 353, année 1961

Notes sur la cérémonie ésotérique d'installation des Maîtres de Loges

par René GUILLY

 

La première apparition importante dans l'histoire maçonnique de la cérémonie ésotérique d'installation des Maîtres de Loges se produisit au moment du grand schisme anglais de 1753 -cet évènement d'une importance capitale que l'on rencontre inévitablement dès que l'on aborde en profondeur les véritables problèmes maçonniques.

En effet, parmi les nombreux griefs faits aux «Modernes» de 1717 par les «Anciens» de 1753 et qui sont énumérés tout au long par B.E. Jones dans son «Freemason's Guide and Compendium» (p. 201) figure celui-ci : «avoir laissé tomber en désuétude la cérémonie ésotérique de l'installation du Maître, quoique quelques-unes de leurs loges aient pratiqué de bonne heure une telle cérémonie et continue de leur propre initiative a le faire».  

Les «Anciens» tenaient essentiellement à cette cérémonie qui était chez eux une des conditions pour être «exalté», si l'on nous permet cet anglicisme, au grade de L'Arche Royale. C'est d'ailleurs cette condition et le désir de nombreux frères d'être admis aux secrets de L'Arche Royale qui amena cette cérémonie ésotérique à se transformer en une sorte de 4e degré, souvent conféré après une élection fictive à la charge de Vénérable. Ce 4e degré passa même parfois, et notamment aux U.S.A., sous la juridiction des chapitres de L'Arche Royale.  

Il importe avant tout de savoir si, du point de vue traditionnel, cette accusation était fondée.

 

Henry Sadler dans ses «Notes on the ceremony of Installation» (1) estime que la première trace de cette cérémonie se trouve dans les Constitutions d'Anderson de 1723. On relève en effet a la page 71 de cet ouvrage, inclus dans «La manière de constituer une nouvelle loge», le passage suivant : «Sur quoi le Député répétera les obligations du Maître, et le Grand Maître questionnera le Candidat (2) disant «Vous soumettez-vous à ces obligations ainsi que les Maîtres l'ont fait de tout temps ? » Et le candidat signifiant sa cordiale soumission à celles-ci, le Grand Maître, au cours de certaines cérémonies significatives et conformément aux anciens Usages, I'installera et lui présentera les Constitutions, le Livre de Loge, et les Instruments de son office, non pas tous ensemble, mais l'un après l'autre.  

Il est certain que l'on trouve ici plus que des indices d'une cérémonie d'installation réservée au Maître de la Loge.

 

Un peu plus de lumière a été jeté sur ce problème dans les années 1809 et 1810. Le 26 octobre 1809, le Prince de Galles -plus tard George IV- Grand Maître des Modernes, avait délivré une patente à une loge de Maîtres expressément chargée de rechercher puis de promulguer les anciens Land-Marks du Métier.

Il s'agissait de préparer I'union qui devait intervenir en 1813 entre les deux grands corps rivaux, en revenant à certains usages après avoir reconnu leur authenticité traditionnelle.

Dans sa première tenue, le 21 novembre 1809, cette loge adopta le nom, sous lequel elle est entrée dans l'histoire, de Loge Spéciale de Promulgation. Le Duc de Sussex, qui devait succéder en 1813 comme Grand Maître des Modernes a son frère le Prince de Galles, et devenir, aussitôt après, le Grand Maître de la Grande Loge Unie d'Angleterre, faisait partie de cette loge ainsi que plusieurs grands Maîtres provinciaux.  

Le F\ Bonnor, premier surveillant de la loge de l'Antiquité N° 1, fut nommé secrétaire, et il fut un des rares à être capable d'exposer avec précision en quoi consistaient vraiment certains usages anciens que justement sa Loge pratiquait.  

Il faut reconnaître que la caution de la loge de l'Antiquité est d'une particulière importance du point de vue de la tradition maçonnique. Elle portait le N° 1 des Modernes, et seul le tirage au sort après 1813 lui fit assez bizarrement attribuer le N° 2, au profit de la plus ancienne loge des Anciens, la Grand Master's Lodge, qui reçut le N° 1 bien qu'elle n'ait été fondée qu'en 1756.  

La loge de Antiquité était autre que la Loge très ancienne (les Anglais disent dans ce cas : « a time immemorial Lodge ») qui se réunissait, en 1717, à la taverne qui avait pour enseigne «à l'oie et au gril» au cimetière Saint-Paul. Cette loge fut une des quatre fondatrices, le 21 juin 1717, de la Première Grande Loge d'Angleterre.

Elle prit en 1761 le nom de «West India and American Lodge» et en 1770 adopta celui de «Lodge of Antiquity».  

Il est important de noter que cette loge ne passa jamais sous la juridiction des Anciens et resta fidèle a la G. L. de 1717, sauf de 1777 à 1787 où, ayant à sa tête le celebre écrivain maçonnique William Preston, elle forma, à la suite d'une querelle avec la Grande Loge, la «Grand Lodge of England South of River Trent», travaillant sous l'autorité de la Loge «of All England» à York.  

En ce qui concerne plus particulièrement la cérémonie d'Installation du Maître de la loge, Antiquité affirme communiquer des secrets particuliers lors de l'installation du Maître depuis au moins 1726 (B.E. Jones o.c. p. 248) et accorder depuis 1739 un rang privilégié au Passé Maître Immédiat.  

Toujours est-il que la Loge spéciale de Promulgation ayant abordé, le 19 octobre 1810, la question qui nous intéresse, après avoir évidemment vérifié et accepté les arguments de la loge de l'Antiquité adopta une résolution reconnaissant : «que la cérémonie d'installation des Maîtres de Loges était un des véritables Land-Marks du Métier et devait être préservé ».  

Il fut aussi résolu ce même jour «qu'il serait fait appel aux membres de la loge spéciale de Promulgation qui étaient Maîtres Installés pour installer le Vénérable en chaire de la Loge, et ensuite, sous la direction de ce dernier, pour prendre toutes mesures pour installer les autres membres qui étaient Maîtres de Loges ». Seize membres de la loge spéciale de Promulgation assistaient à la tenue suivante. Sur les quinze maîtres de loge présents, quatre seulement étaient Maîtres Installés, et trois de ces derniers appartenaient à la loge de l'Antiquité. A la tenue qui suivit un Conseil de Maîtres Installés, fut formé : le Très Vénérable Maître et les autres Maîtres de loge furent régulièrement installés.  

 

Afin que les autres Maîtres de loge de Londres et des environs puissent être installés à leur tour dans les mêmes conditions, le Grand Maître accepta de prolonger de deux mois la validité des pouvoirs de la Loge spéciale de Promulgation. Des convocations furent lancées, et tout frère se présentant avec un certificat de sa loge attestant qu'il avait rempli l'office de Surveillant et avait été régulièrement élu à la charge de Maître fut alors régulièrement installé, ainsi que plusieurs grands Maîtres Provinciaux et le Comte de Moira lui-même, Acting Grand Master (Grand Maître adjoint). 

La loge spéciale de Promulgation cessa ses travaux, selon toute apparence, le 5 mars 1811. Aussitôt après l'Union, une nouvelle loge spéciale fut formée par l'élite des deux corps. Elle prit le nom de Loge de Réconciliation et ne doit pas être confondue avec la précédente. Sa mission essentielle fut d'élaborer et d'enseigner ensuite aux Loges des cérémonies uniformes pour les trois degrés; c'était là une tâche importante et il ne paraît pas qu'elle se soit étendue à la cérémonie d'installation,  

En 1827, le Duc de Sussex, Grand Maître, estima le moment venu de porter ses efforts sur ce dernier point. A cet effet, des lettres patentes furent délivrées à un certain nombre de frères particulièrement bien informés, afin de se constituer en Conseil de Maîtres Installés. Ce conseil devait, d'une part élaborer un cérémonial unique qui recevrait l'approbation du Grand Maître, et de l'autre installer tous les Maîtres de Loges qui n'avaient encore pu l'être.  

Tous les Maîtres et anciens Maîtres de loge furent avisés par circulaire, et invités à assister à trois réunions qui eurent lieu les 17, 22 et 28 décembre 1827.  

En 1828, ce Conseil de Maîtres Installés adressa un rapport sur sa mission au Duc de Sussex. On y lit notamment : «Nous sommes heureux d'être en mesure d'informer votre Altesse Royale que ces réunions ont été suivies par un grand nombre d'assistants, et que toutes les formes et cérémonies de l'installation, telles qu'elles ont été établies par nous et qui avaient précédemment eu l'honneur d'être approuvées par votre Altesse Royale, ont été communiquées et pratiquées; et nous avons aussi procédé à l'Installation de tous les Maîtres de Loges qui n'avaient pas été régulièrement installés et qui en manifestèrent le désir».  

Il est particulièrement intéressant de relever parmi les membres de ce Conseil de Maîtres Installés les noms de : William White, ancien Grand Secrétaire des Modernes, 2e Surveillant de la Loge Spéciale de Promulgation, Grand Secrétaire de la Grande Loge Unie d'Angleterre, de 1813 à 1857 ; William Meyrick, membre de la loge de l'Antiquité depuis 1792, premier Surveillant de la loge de Réconciliation ; Thomas Cant, membre fondateur en 1823 de la loge d'instruction «Emulation».  

Une filiation directe apparaît ainsi entre la loge spéciale de Promulgation, dont faisait également partie le Duc de Sussex, le Conseil de Maîtres Installés de 1827 et la Loge d'Instruction «Emulation»

Cette dernière «The Emulation Lodge of Improvement» avait été fondée le 20 octobre 1823. D'abord souchée sur la loge de l'Espérance (Lodge of Hope) elle fut transférée vers 1831 a la Lodge of Unions N° 256. La renommée des travaux de cette loge d'Instruction fut très grande, et c'est elle qui fixa les rituels qui constituent de nos jours le Rite Emulation. Un de ses membres les plus connus pour son activité et sa compétence fut le F\ Peter Gilkes (1765-1833).

 

A partir de 1841, la Loge Emulation pratiqua régulièrement la cérémonie d'Installation des Maîtres de Loge les premiers vendredis de novembre, décembre, janvier et février. Dans ses « Nootes the ceremony of Installation » -d'où sont tirés la plupart de ces précieux renseignements- Henry Sadler écrit (p. 37): «j'ai toute raison de croire que la cérémonie maintenant pratiquée dans la Loge d'Instruction Emulation est essentiellement la même que celle du Conseil de Maîtres Installés de 1827». Il est donc entièrement licite de dire que la cérémonie ésotérique d'Installation du Rite Emulation est non seulement reliée - ce qui va de soi - à la Grande Loge des Anciens de 1753, mais aussi, par la loge spéciale de Promulgation, la loge de l'Antiquité et dans une certaine mesure, par l'allusion des Constitutions d'Anderson de 1723 à la Grande Loge des Modernes de 1717.  

Néanmoins, il est honnête de constater que la période qui va de 1717 à 1750 environ, est celle pour laquelle nous possédons le moins d'éléments. Qu'il nous soit permis de hasarder une explication à ce sujet. Tous les historiens sont d'accord pour reconnaître que le terme de Maître désignait d'abord une fonction - celle de Maître de la Loge avant de s'appliquer à un grade - celui de Maître Maçon. Il est clair que c'est à ce Maître de la loge choisi parmi les compagnons (comme le montrent les Constitutions de 1723) que s'applique la phrase déjà citée: «le Grand Maître au cours de certaines cérémonies significatives et conformément aux anciens Usages, I'installera». L'apparition, à une époque très proche, du grade de Maître, a pu être considéré par certains comme une qualification suffisante pour la chaire. Les deux cérémonies, celle du 3e degré et celle de l'installation du Maître de la Loge, pouvant paraître faire double emploi la première aurait seule subsisté dans un grand nombre de Loges.  

Quoi qu'il en soit, il est permis de penser que cette cérémonie d'installation ne devint réellement ésotérique (c'est-à-dire accomplie en présence des seuls Maîtres Installés) que plus tard. Certaines autres règles furent sans doute également tardives : ainsi celle exigeant la présence de trois Maîtres Installés.

 

Apres l'union de 1813, le nouveau corps adopta au sujet de la dignité de Maître Installé la même ligne de conduite que pour L'Arche Royale. La doctrine des Modernes de 1717, qui étaient officiellement opposés à tout grade supérieur au 3e degré, l'emporta en apparence. Comme L'Arche Royale, la cérémonie ésotérique d'Installation fut déclarée un simple complément de la Maîtrise.  

La conséquence sur le rituel en fut que tous les développements cérémoniels qui, dans beaucoup de cas, avaient amené la dignité de Maître Installé à ressembler à une sorte de 4e degré, furent sévèrement élagués en Angleterre. L'essentiel seul subsista, et le Conseil des Maîtres Installés ne saurait être assimilé à un atelier travaillant à un degré particulier (3). La dignité de Maître Installé ne fut plus considérée comme une qualification pour l'Arche Royale ; cette condition fut cependant maintenue pour les trois «Principaux» d'un chapitre.  

On trouvera, illustré de gravures amusantes, un exemple du « Past Master's degree » pratiqué aux U.S.A. dans un rituel publié à Londres dans la deuxième moitié du siècle dernier «A Ritual and Illustrations of Freemasonry» (4). Ce degré y occupe un rang intermédiaire entre le Mark Master et le Most Excellent Master.

   

La cérémonie ésotérique d'Installation ne paraît pas avoir été pratiquée en France au XVIIIe siècle Au XIXe siècle, le Tuileur de Vuillaume (1820) donne des renseignements sur le «grade» de Passé Maître, la plupart différents d'ailleurs de ce que nous enseigne le Rite Emulation. Cet auteur ajoute (p. 71) : «Il y a beaucoup de loges ou le Past-Master n'est pas connu, surtout dans le Rite Français. Pour en tenir lieu, on a fait un extrait du rituel du vingtième degré Vénérable Maître de Loge avec les mots qui suivent... : », mots qui n'ont pas davantage de rapport avec le Rite Emulation.  

Le titre de Vénérable d'Honneur, dignité ad vitam, est considéré en 1834 par Bazot dans son manuel du Franc-Maçon, comme une «innovation discutable», c'était là sans doute le moyen - assez profane - qu'avaient trouvé certains maçons français pour tenir lieu du Passé Maître anglais. Mais ce titre, décerné par un simple vote, comme encore actuellement, ne s'accompagnait d'aucun élément traditionnel. 

Tout indique que la cérémonie ésotérique d'Installation demeura exceptionnelle dans notre pays jusqu'à la fondation de la Grande Loge Nationale Française, en 1913. C'est après cette date, vers 1918-1919, selon l'opinion très autorisée du F\ P. de R., qu'une adaptation du Rite Emulation fut faite pour les Loges Ecossaises Rectifiées de cette Obédience. Cet heureux précédent a été très récemment imité par une loge du Rite Moderne Français.

 

J'en ai terminé avec ce bref rappel historique. On ne dira jamais assez combien la personnalité du Vénérable a d'importance pour la vie d'une loge. Ce rôle éminent du Maître de la loge est une des grandeurs et une des faiblesses de notre Institution. Aussi, tout ce qui contribue à renforcer la dignité et l'instruction maçonnique des Maîtres en chaire ne peut-il avoir qu'une influence bénéfique pour notre Ordre.  

Nos frères anglais ont été sages en maintenant et en remettant en vigueur le principe d'une cérémonie distincte réservée au Maître de la Loge et de secrets qui lui sont conférés par ses pairs. De plus, cette dignité, demeurant attachée au Passé Maître, crée dans l'Ordre un groupe d'hommes dont la responsabilité initiatique et morale est accrue, ce qui ne peut avoir que d'heureux effets pour le maintien et la sauvegarde de la Tradition Maçonnique, but vers lequel doivent tendre, aujourd'hui

plus que jamais, tous les Maçons éclairés.


(1) Londres 1889.

(2) Le Maître élu par les frères de la nouvelle Loge.

(3) La G. L. d'Ecosse échappait naturellement à ces décisions qui ne concernaient que l'Angleterre et son rituel d'installation ésotérique, fort intéressant d'ailleurs, a conservé un cérémonial d'ouverture par demandes et réponses qui lui donne l'apparence d'un degré

(4) Cote de la Bibliothèque Nationale 8° H 8031.

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24 août 2009 1 24 /08 /août /2009 08:24

 

de Régis Blanchet

La Charbonnerie française n’est pas à confondre avec ce que furent les rites forestiers français du XVIIIe siècle même si, à travers le carbonarisme italien, elle s’y rattache rituéliquement. En effet, il s’agit plus d’une francisation, à partir de 1815, du carbonarisme italien que d’une continuité directe de la tradition française. Les filiations font un va-et-vient qui, partant de la France à la charnière du XIXe siècle (Briot, 1800-1804) en tant que rite traditionnel et philosophique, se politise hardiment en Italie sous la forme du carbonarisme, puis revient en France dès 1815 sous la forme de la Charbonnerie dont l’activité anti-Bourbons se fera sentir particulièrement entre 1821 et 1823. Ils n’eurent d’autre succès que de maintenir un esprit libéral engagé hostile à l’abandon des valeurs progressistes issues de la Révolution française et fidèle parfois, paradoxalement, à celles de l’Empire, surtout dans les régiments de l’ancienne « Grande Armée ».

Nous allons évoquer rapidement cet événement sortant du cadre de l’ouvrage présenté uniquement parce que Briot, en 1821, semble vouloir jouer un rôle de diffusion en France des buts républicains de la Carboneria italienne, aidant en cela la mise en place de la Charbonnerie française alors en pleine activité.

La Charbonnerie française, dans sa tendance bonapartiste, trouva les premières bases logistiques de son établissement en France dans les régiments de l’ancienne « Grande Armée » où l’image de Napoléon n’était pas oubliée. Ainsi, les régiments de Belfort, de Strasbourg, de Colmar eurent rapidement des ventes de Charbonniers en leur sein et dont les membres ne dépassaient jamais le grade de lieutenant. La Charbonnerie peut être décrite comme essentiellement militaire et rurale en ses débuts avant que d’autres mouvements régionalistes, comme les « chevaliers de la Liberté » en Bretagne et des adhérents citadins ne viennent les rejoindre.

Comme pour la Carboneria, sa structure était très cloisonnée et, mis à part deux responsables par vente, personne ne connaissait l’identité des autorités supérieures.

Les options politiques de la Charbonnerie française sont confuses et diverses, mais tous se rejoignaient dans le refus d’un rétablissement des Bourbons en France.

Les différentes campagnes qu’ils menèrent sur le terrain furent des échecs dus à un manque d’organisation d’une part, mais aussi au maillage très serré que la police maintenait sur tout le territoire dès le début de la Restauration, encourageant délations et trahisons contre monnaie sonnante et trébuchante. Ce fut efficace, et pas une fois les Charbonniers en marche ne purent profiter d’un effet de surprise. Plusieurs soulèvements eurent lieu, dans l’Est, dans les pays de Loire, dans le Sud-Est, en Bretagne, mais la répression fut terrible, les procès rapides, les condamnations à mort exemplaires.
L’échec de la Révolution de 1830 semble marquer la fin du mouvement charbonnier en France.

Cependant, même si la Charbonnerie manqua d’organisation et ne fit aucune proposition politique cohérente - y compris républicaine - nombreux furent ses membres qui tinrent ensuite un rôle important dans la gestion du pays, particulièrement après 1830. Le 26 août 1822, les dernières condamnations à mort contre la Charbonnerie eurent lieu à Poitiers; le général Berton cria sur l’échafaud « Vive la liberté » alors que Saugé cria « Vive la république ».

 La Charbonnerie française fut estimée à 60 000 membres et, même s’ils avaient été le double, cela était de toute manière insuffisant pour oser espérer vaincre en tout lieu les armées gouvernementales beaucoup plus nombreuses, mieux entraînées et mieux dotées matériellement. Cependant, il semble qu’elle ait encore plus fait peur que la Carboneria italienne, à cause de la réputation que les Français engagés avaient encore de savoir faire une révolution; elle fut surveillée et infiltrée par toutes les polices d’Europe qui craignaient de ne voir que la partie émergée de l’iceberg dans ce foisonnement de cloisons et d’opinions diverses .

Comme nous le disions, l’esprit de la Charbonnerie - en réalité fort difficile à synthétiser dans un projet unique - commence de se dissoudre à partir de la révolution de 1830 où les fractions libertaires deviendront plus franchement unitaristes et républicaines en sortant progressivement de la clandestinité. Mais si l’esprit n’est plus là, peut-être le souvenir s’est-il maintenu?

Cela expliquerait en partie la franche opposition des républicains à l’encontre de Napoléon III à partir de 1852, alors qu’il venait de restaurer un empire en s’éloignant des idéaux républicains de 1848. Ne venait-il pas de décevoir son aile libérale au même titre que Napoléon Bonaparte lors de son coup d’État du 18 brumaire?

Cela expliquerait peut-être aussi l’opposition tout aussi franche des républicains du Grand Orient de France à l’encontre du prince Lucien, Napoléon, Charles Murat (1803-1878) - le fils de Joachim et petit-fils du maréchal d’empire - qui prit la Grande Maîtrise aussi en 1851. En 1859, il affronta la majorité de l’obédience à propos de l’unité italienne (encore elle!) et fut contraint à la démission .

Les républicains français de la seconde moitié du XIXe siècle, bien que totalement différents, semblent avoir des pans entiers de mémoire en commun avec les Carbonari et les membres de la Charbonnerie française. Après 1830, nombreux furent ceux qui se retrouvèrent dans le saint-simonisme.

Le socle maçonnique et républicain de la Charbonnerie française
La loge des Amis de la Vérité

Au-delà des liens déjà mis en évidence entre les Carbonari italiens avec le rite de Misraïm, liens qui s’étendirent naturellement en France après la chute de l’empire, il est impossible de ne pas évoquer le rôle insurrectionnel et républicain que joua la loge des Amis de la Vérité de Paris. Cette loge fut en fait la base logistique de départ de la Charbonnerie française et c’est bien là que le projet en fut formé par Bazard, Flottard et Duguied en 1821.

Cette loge doit être considérée comme une exception tant au niveau de ses effectifs - on parle de mille membres en 1821 - que dans sa manière de prendre des distances vis à vis du formalisme des rituels maçonniques. On y initiait parfois trente profanes d’un seul coup!

Alors que dans les rangs des régiments adhérant au mouvement charbonnier, nous trouvons une majorité d’anti-Bourbons bonapartistes, dans le mouvement maçonnique des Amis de la Vérité, nous identifions une jeunesse universitaire fortement attachée aux valeurs progressistes sociales et républicaines, et tout aussi radicalement opposée au rétablissement des Bourbons ou des Orléans.

En matière de sociétés secrètes, rien ne venant de nulle part, il est nécessaire d’aborder l’Union de Jean Rey (1816-1820) pour comprendre la naissance des Amis de la Vérité. Entre le conspiration de Babeuf (1796) et la période des Cent-Jours (1815), aucun mouvement insurrectionnel ne put s’exprimer.

La Charte constitutionnelle de Louis XVIII du 4 juin 1814 faisait un compromis entre certaines valeurs de l’Ancien Régime et d’autres issues de la Révolution. Sa tiédeur provoqua tout autant l’opposition des ultra que des libéraux, personne n’étant content. Après la période des Cent-Jours, les ultra firent pression et une réaction eut lieu qui aboutit, le 31 octobre 1815, à une loi de sûreté générale suspendant la liberté individuelle. Les bonapartistes sont pourchassés, l’opposition libérale est désorganisée et ne retrouvera un certain équilibre qu’en 1817 où sera créé le « parti des indépendants », futur parti libéral. C’est ainsi que nous comprenons mieux comment les nostalgiques de l’empire et les libéraux, sans avoir pour autant les mêmes vues politiques, loin s’en faut, firent cause commune dans les mouvements à venir. Lafayette, Manuel et Benjamin Constant prirent le tête de ce mouvement dès 1818.

L’Union de Jean Rey apparaît en 1816 comme une tentative de rassembler cette élite libérale et nombreux furent ses membres qui complotèrent hardiment, et sans succès, jusqu’en 1820. François Gros, le peintre Simon Triolle, Champollion le jeune, Charles Teste, l’avocat Duplan, Victor Cousin, Corcelle père, le « héros des deux mondes » Lafayette, Voyer d’Argenson, Dupont de l’Eure, le général Tarayre, des hommes de presse comme Chatelain, Comte, Dunoyer, Marcelin Desloges, des magistrats comme Mérilhou, Odilon, Barrot, et bien d’autres, firent partie de l’Union de Jean Rey. Le critère d’admission était en premier lieu une vision républicaine de l’avenir et un ardent activisme politique pouvant aller jusqu’à l’insurrection.
Le 14 février, le duc de Berry est assassiné par Louvel. Le ministre de la Police, Decazes, jugé trop laxiste, est remplacé par le duc de Richelieu qui s’empresse, de mars à juin, d’émettre les lois de la réaction:


- le 28 mars, loi sur la liberté individuelle
- le 31 mars, loi limitant la liberté de la presse
- le 12 juin, loi dite du « double vote » qui redonnait une majorité écrasante aux ultras.


La loge des Amis de la Vérité est créée en juin 1820 et le 19 août 1820, la conspiration devant soulever les régiments de province et prendre le château de Vincennes échoua. Elle avait été montée par Lafayette, Voyer d’Argenson, Manuel, Jean Rey, parmi d’autres, tous des membres de l’Union. Nous pouvons considérer cette suite d’événements comme les bases et le début de la Charbonnerie française non encore déclarée.


L’Union de Jean Rey alors se dissout et ne reste que la loge des Amis de la Vérité créée sous l’égide du Grand Orient de France. La maçonnerie française, prise dans son ensemble dans les vingt premières années du XIXe siècle, avait été très légitimiste, bonapartiste, puis royaliste. Les Amis de la Vérité, eux, plongèrent dans le libéralisme en fédérant les demi-soldes de l’empire et les républicains. Leur noyau « dur » fut composé par les étudiants sous l’impulsion de Bazard, Duguied, Flottard et Buchez.

Prenant très vite de grandes distances avec le formalisme rituel maçonnique, elle devient immédiatement ce qu’il est convenable d’appeler un « séminaire patriotique ». Tous les anciens membres de l’Union s’y retrouvent et y assument souvent le rôle d’un encadrement politique, du moins ceux qui ne sont pas en exil comme Jean Rey (Londres) après l’affaire du 19 août.
Deux autres avaient fui à Naples où il s’engagèrent dans l’insurrection, grâce à quoi ils furent admis dans la Carboneria napolitaine; il s’agissait de Pierre Duguied et de Nicolas Joubert. Après la répression autrichienne, ils revinrent discrètement en France en février 1821 avec leurs grades carbonari et les statuts de la société secrète. Il convinrent rapidement avec l’avocat Rouen aîné, les étudiants Limpérani, Guinard, Sautelet, Cariol, Sigaud, Bazard et Flottard, de franciser la Carboneria italienne et de l’implanter secrètement en France en tant que mouvement insurrectionnel. Nous venons de retrouver ici les fondateurs des Amis de la Vérité.

Les politiques vinrent très vite les rejoindre dans la Charbonnerie: Lafayette père et fils, Dupont de l’Eure, Voyer d’Argenson, Manuel, Beauséjour, Corcelle père, Mérilhou, le colonel Fabvier, Rouen aîné, Cauchois-Lemaire, Arnold Scheffer, le général Berton, etc.

Notons pour mémoire qu’une loge maçonnique de l’Ouest, les Amis de l’Armorique, joua un rôle analogue et se fédéra au mouvement des Charbonniers. Il y eut aussi les Chevaliers de la Liberté à Saumur, anti-aristocrates acharnés en opposition avec les ultras réactionnaires Chevaliers de la Foi, qui vinrent aussi se fédérer très vite aux actions de la Charbonnerie sur le terrain dans les pays de Loire.

L’insurrection militaire des Carbonari entre 1821 et 1823

La stratégie insurrectionnelle que la Charbonnerie française, paradoxalement, ne fut jamais élaborée comme un soulèvement populaire. Elle semble l’avoir espérer, mais il n’eut jamais lieu. D’entrée, la Charbonnerie ne reposa que sur une manipulation des régiments en garnison dans les provinces en pénétrant les éléments subalternes desdits régiments. Dans leur grande majorité, ces derniers étaient tous des nostalgiques de la « grande armée » napoléonienne et avaient tous de bonnes raisons pour s’opposer au rétablissement des Bourbons en France. La purge que les ultras firent après l’aventure des Cent-Jours les confirmèrent dans ce malaise. Si la direction du mouvement était bien libérale et républicaine, les forces en jeu sur le terrain furent plutôt bonapartistes. Il s’agissait de soulever des régiments en province et de les faire marcher contre certaines places fortes afin de les investir, puis de les défendre contre la réaction.

Après le complot avorté du 19 août 1820, qui tenta de prendre le château de Vincennes, des actions analogues furent lancées sur tout le territoire français:


- l’affaire de l’école de cavalerie de Saumur en décembre 1821
- la Conspiration de Belfort en janvier 1822
- le soulèvement de Toulon, avec l’affaire du capitaine Vallé en janvier 1822
- le soulèvement de Nantes en février 1822
- la campagne de Thouars et de Saumur avec l’aide des Chevaliers de la Liberté en février 1822
- l’affaire des « quatre sergents » de La Rochelle en mars 1822
- le soulèvement de Strasbourg en avril 1822
- l’affaire de Colmar en juillet 1822.

Toutes ces actions, militairement, échouèrent pour les raisons que nous avons déjà évoquées: mauvaise préparation, indécision sur le terrain, pénétration de la police dans les milieux de la Charbonnerie, délations. Elles eurent néanmoins un impact politique de première grandeur.
Au début de 1823, les Carbonari français savent que leur insurrection a échoué. Alors, comme dans un dernier soubresaut, elle s’opposa presque symboliquement à l’expédition française contre le gouvernement constitutionnel espagnol de l’époque. Jean Rey en dit quelques mots dans ses mémoires: « Il s’agissait de former, pour le compte de l’Espagne constitutionnelle, quelques corps auxiliaires composés principalement des membres les plus dévoués de la Charbonnerie française, de ceux-là surtout qui avaient déjà figuré dans des conspirations, réunis à des proscrits libéraux d’autres pays ».

Les troupes françaises étaient déjà massées à la frontière espagnole. La Charbonnerie tenta vainement d’en soulever quelques régiments. Seul, le colonel Fabvier, réfugié en Espagne où il avait entraîné au combat une petite troupe, passant la frontière, tenta une attaque surprise qui, elle aussi échoua.

Cette campagne d’Espagne apporta au gouvernement français l’assurance d’une meilleure emprise sur ses régiments et, de ce fait, réduisit d’autant les capacités insurrectionnelles de la Charbonnerie française qui, à partir de ce moment, semblaient avoir été réduites à néant. Ce fut le dernier acte à caractère militaire de la Charbonnerie française.

L’éclatement et la transformation de la Charbonnerie française

L’éclatement de Charbonnerie française vient bien sûr des échecs militaires successifs sur le terrain dans l’année 1822. Les divergences politiques jusque-là fédérées - bonapartisme et républicanisme - s’affrontèrent devant l’adversité.

D’un côté nous trouvions Lafayette à la tête d’un projet de fédéralisme républicain à « l’américaine », d’un autre côté une totale démotivation des bonapartistes qui baissaient les bras. L’effondrement le la Charbonnerie telle qu’elle fut constituée en 1821 fut immédiat et les tendances politiques jusque-là fédérées partirent rejoindre d’autres groupes constitués par ailleurs sur leurs seules spécificités.

Un peu avant 1832, il y eut bien une tentative de restauration d’une Charbonnerie réformée, mais sans succès. Il faut attendre 1833 pour voir apparaître la Charbonnerie démocratique universelle sous l’impulsion de Charles Teste et de Buonarotti. Bien qu’opérant un franc retour aux méthodes et au symbolisme traditionnels maçonniques, elle fera partie des nombreux mouvements d’opposition entre 1833 et 1840 (Société gauloise, Société d’Action, Légions révolutionnaires, Phalanges démocratiques, les Familles et les Saisons de Blanqui et de Barbès, etc.) et aura avec eux de nombreuses affinités en hommes et en idées.

Citons longuement, pour finir, l’Histoire de dix ans de Louis Blanc dans laquelle ce dernier s’exprime positivement sur la Charbonnerie française et donne de bien intéressants détails au moment même de la parution de l’ouvrage de Saint-Edme ici présenté:

« Le 1er mai 1821, trois jeunes gens, messieurs Bazard, Flottard et Buchez, se trouvaient assis devant une table ronde, rue Copeau. Ce fut des méditations de ces trois hommes inconnus, et dans ce quartier, l’un des plus pauvres de la capitale, que naquit cette Charbonnerie qui, quelques mois après, embrasait la France.

« Les troubles de juin 1820 avaient eu pour aboutissement la conspiration militaire du 19 août, conspiration étouffée la veille même du combat. Le coup frappé sur les conspirateurs avait retenti dans la loge des Amis de la Vérité dont les principaux membres se dispersèrent. Messieurs Joubert et Duguied partirent pour l’Italie. Naples était en pleine révolution. Les deux jeunes Français offrirent leurs services et ne durent qu’à la protection de cinq membres du gouvernement napolitain l’honneur de jouer leur tête dans cette entreprise. On sait de quelle sorte avorta cette révolution, et avec quelle triste rapidité l’armée autrichienne démentit les brillantes prédictions du général Foy. Duguied revint à Paris, portant sous son habit le ruban tricolore, insigne du grade qu’il avait reçu dans la Charbonnerie italienne. Monsieur Flottard apprit de son ami les détails de cette initiation à des pratiques jusqu’alors ignorées en France. Il en parla au conseil maçonnique des Amis de la Vérité, et les sept membres dont le conseil se composait résolurent de fonder la Charbonnerie française, après s’être juré l’un à l’autre de garder inviolablement ce redoutable secret.

« Messieurs Limpérani et Duguied furent chargés de traduire les règlements que ce dernier avait rapportés de son voyage [ouvrage présent de Saint-Edme-Briot, ndr]. Ils étaient merveilleusement appropriés au caractère italien, mais peu propres à devenir en France un code à l’usage des conspirateurs. La pensée qu’ils exprimaient était essentiellement religieuse, mystique même. Les carbonari n’y étaient considérés que comme la partie militante de la Franc-Maçonnerie, que comme une armée dévouée au Christ, le patriote par excellence. On dut songer à des modifications; et messieurs Buchez, Bazard et Flottard furent choisis pour préparer les bases d’une organisation plus savante.

« La pensée dominante de l’association n’avait rien de précis, de déterminé: les considérants, tels que messieurs Buchez, Bazard et Flottard les rédigèrent, se réduisaient à ceci: Attendu que force n’est pas droit, et que les Bourbons ont été ramenés par l’étranger, les Charbonniers s’associent pour rendre à la nation française le libre exercice du droit qu’elle a de choisir le gouvernement qui lui convient. C’était décréter la souveraineté nationale sans la définir. Mais plus la formule était vague, mieux elle répondait à la diversité de la haine et des ressentiments. On allait donc conspirer sur une échelle immense, avec une immense ardeur, et cela sans idée d’avenir, sans études préalables, au gré de toutes les passions capricieuses.
« Il fut convenu qu’autour d’une association « mère », appelée la Haute Vente, on formerait sous le nom de Ventes centrales, d’autres associations, au-dessous desquelles agiraient des Ventes particulières. On fixa le nombre des membres à vingt par association, pour échapper au code pénal. La Haute Vente fut originairement composée des sept fondateurs de la Charbonnerie: Bazard, Flottard, Buchez, Duguied, Carriol, Joubert et Limpérani. Elle se recrutait elle-même.


« Pour former les Ventes centrales, on adopta le mode suivant: deux membres de la Haute Vente s’adjoignaient un tiers sans lui faire confidence de leur qualité et ils le nommaient président de la Vente future, en y prenant eux-mêmes, l’un le titre de député, l’autre celui de censeur. La mission du député était de correspondre avec l’association supérieure, et celle du censeur de contrôler la marche de l’association secondaire. La Haute Vente devenait par ce moyen, comme le cerveau de chacune des Ventes qu’elle créait, tout en restant, vis-à-vis d’elles, maîtresse de son secret et de ses actes.
« Les Ventes particulières n’étaient qu’une subdivision administrative, ayant pour but d’éviter la complication que les progrès de la Charbonnerie pourraient amener dans les rapports entre la Haute Vente et les députés des Ventes centrales. Du reste, de même que celles-ci procédaient de la société mère, de même les sociétés inférieures procédaient des sociétés secondaires. Il y avait dans ces combinaisons une admirable élasticité. Bientôt les Ventes se multiplièrent à l’infini.

« On avait bien prévu l’impossibilité de déjouer complètement les efforts de la police: pour en diminuer l’importance, on convint que les Ventes agiraient en commun, sans cependant se connaître les unes les autres, et de manière à ce que la police ne pût, en pénétrant dans la Haute Vente, saisir tout l’ensemble de l’organisation. Il fut conséquemment interdit à tout Charbonnier appartenant à une Vente de chercher à s’introduire dans une autre. Cette interdiction était sanctionnée par la peine de mort.


« Les fondateurs de la Charbonnerie avaient compté sur l’appui des troupes. De là l’organisation double donnée à la Charbonnerie. Chaque Vente fut soumise à une hiérarchie militaire, parallèle à la hiérarchie civile. À côté de la Charbonnerie de la Haute Vente, des Ventes centrales, des Ventes particulières, il y eut la légion, les cohortes, les centuries, les manipules. Quand la Charbonnerie agissait civilement, la hiérarchie militaire était comme non avenue; quand elle agissait militairement, la hiérarchie civile disparaissait. Indépendamment de la force qui résultait du jeu de ces deux pouvoirs et de leur gouvernement alternatif, il y avait, dans les dénominations qu’ils nécessitaient, un moyen de faire perdre à la police les traces de la conspiration.


« Les devoirs des Charbonniers étaient d’avoir un fusil et cinquante cartouches, d’être prêt à se dévouer, d’obéir aveuglément aux ordres des chefs inconnus.


« Ainsi constituée, la Charbonnerie s’étendit en fort peu de temps dans tous les quartiers de la capitale. Elle envahit toutes les écoles. Je ne sais quel feu pénétrant circula dans les veines de la jeunesse. Les membres de chaque Vente se reconnaissaient à des signes particuliers, et l’on passait des revues mystérieuses. Des inspecteurs furent chargés dans plusieurs Ventes de veiller à ce que nul ne se dispensât d’avoir des cartouches et un fusil. Les affiliés s’exerçaient dans leur demeure au maniement des armes; plus d’une fois l’on fit l’exercice sur un parquet recouvert de paille. Et pendant que cette singulière conspiration s’étendait, protégée par une discrétion sans exemple, et nouant autour de la société mille insensibles liens, le gouvernement s’endormait dans l’ombre!


« Les fondateurs de la Charbonnerie, on l’a vu, étaient des jeunes gens obscurs, sans position officielle, sans influence reconnue. Quand il fut question pour eux d’agrandir leur oeuvre et de jeter sur la France entière le réseau dont ils avaient enveloppé tout Paris, ils se recueillirent et se défièrent d’eux-mêmes. Il existait alors un comité parlementaire dont monsieur de Lafayette faisait partie. Lié intimement avec le général, Bazard demanda un jour à ses amis l’autorisation de lui confier le secret de leurs efforts. Les objections ne pouvaient manquer: pourquoi cette confidence que le caractère facile de Lafayette rendait pleine d’inconvénients et de périls? S’il consentait à entrer dans la Charbonnerie, et à y porter, ainsi que tous, sa tête comme enjeu, à la bonne heure! Lafayette, averti, n’hésita pas; il entra dans la Haute Vente, et parmi ses collègues de la Chambre, les plus hardis le suivirent. Les directeurs de la Charbonnerie se trompaient s’ils jugeaient cette adjonction indispensable. Les Charbonniers, ayant toujours ignoré de quelle main partait l’impulsion qui leur était donnée, n’avaient jamais cru qu’obéir qu’à ces mêmes notabilités libérales, tardivement appelées au partage d’un ténébreux pouvoir. La présence effective de ces hauts personnages dans la Haute Vente n’ajoutait rien à l’effet moral qu’avait jusqu’alors produit leur présence supposée. Quand à la portée de ce qu’ils pourraient ou oseraient, c’était le secret de l’avenir.

« Quoi qu’il en soit, leur intervention fut d’abord utile aux progrès de la Charbonnerie par les rapports qu’ils entretinrent avec les provinces. Munis de lettres de recommandation, plusieurs jeunes gens allèrent dans les départements organiser la Charbonnerie. Monsieur Flottard fut envoyé dans l’Ouest, monsieur Duguied partit pour la Bourgogne, monsieur Rouen aîné pour la Bretagne, monsieur Joubert pour l’Alsace. Considérée dans ses relations avec les départements, la Haute Vente de Paris reçut le nom de Vente Suprême; et la Charbonnerie fut organisée partout comme elle l’était dans la capitale. L’entraînement fut général, irrésistible; sur presque toute la surface de la France, il y eut des complots et des conspirateurs.
« Les choses en vinrent au point que, dans les derniers jours de l’année 1821, tout était prêt pour un soulèvement, à La Rochelle, à Poitiers, à Niort, à Colmar, à Neuf-Brisach, à Nantes, à Belfort, à Bordeaux, à Toulouse. Des Ventes avaient été créées dans un grand nombre de régiments, et les changements même de garnison étaient, pour la Charbonnerie, un moyen rapide de propagande. Le président de la Vente militaire, forcé de quitter une ville, recevait la moitié d’une pièce de métal dont l’autre moitié était envoyée dans la ville où se rendait le régiment, à un membre de la Haute Vente, ou de Vente centrale. Grâce à ce mode de communication et de reconnaissance, insaisissable pour la police, les soldats, admis dans la Charbonnerie, en devenaient les commis voyageurs, et emportaient, pour ainsi dire, la conspiration dans leurs gibernes.


« Cependant l’heure d’éclater était venue: on le pensait du moins. Le personnel de la Vente Suprême s’étant accru plus qu’il ne convenait, on y créa un comité d’action spécialement chargé de tous les préparatifs du combat, mais auquel il fut interdit de prendre, sans l’assentiment de la Vente Suprême, une résolution définitive. Ce comité déploya une activité extraordinaire. Trente-six jeunes reçurent l’ordre de partir pour Belfort, où devait être donné le signal de l’insurrection. Ils partirent sans hésitation, quoique convaincus qu’ils marchaient à la mort. »

Ainsi, cette longue introduction aurait atteint son but si elle avait pu mettre en évidence que les locataires des traditions du « bois », depuis le XVIe siècle jusqu’à notre modernité, ont travaillé plus que d’autres à l’établissement des valeurs progressistes de notre monde occidental: droits des peuples, droits des individus, liberté de conscience, principes démocratiques, solidarité sociale et pluralité politique.


L’intérêt de ce sujet est d’en identifier le fond; les formes qu’il prit et les méthodes employées furent le plus souvent le reflet des répressions qu’ils eurent à affronter.

Charbonniers et Carbonari n’ont fait rien d’autre que de travailler à la mise en place de gouvernements constitutionnels ou républicains et, à ce titre, il serait bon que notre modernité européenne se souvienne de ces fondateurs qui n’ont pas hésité une seconde à donner leur vie pourvu que les anciens régimes ne reprennent pas les territoires politiques conquis. Ils le firent courageusement et sans salaire au nom de la Liberté, de l’Égalité et de la Fraternité.

R. B.

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24 août 2009 1 24 /08 /août /2009 08:16

Roger Dachez 1992

 

Préambule: Cet article, écrit en 1992, fait état de la situation des Loges de Prince Hall jusqu'à cette date. Les choses ont sensiblement évolué depuis, notamment en ce qui concerne la "reconnaissance" des Loges de Prince Hall par les Grandes Loges blanches anglo-saxonnes. Dans la plupart des états Américains, une "inter-reconnaissnce" mutuelle Grande Loge "blanche" / Grande Loge Prince Hall "noire" est désormais établie. Certaines Grande Loges "blanches" des états du sud continuent malgré tout à refuser de "reconnaître" les Grande Loges de Prince Hall "noires". La Grande Loge Unie d'Angleterre, après une période de flottement, a suivi le mouvement en reconnaissant à son tour les Grandes Loges de Prince Hall au fur et à mesure ou elles en faisaient la demande. La Grande Loge Unie d'Angleterre a donc été obligée de contrevenir à sa règle "d'une seule Grand Loge par état". Un événement pour le moins intéressant qui souligne à nouveau, de facto, qu'une Grande Loge peut être "régulière"  sans être "reconnue" ...

1) Présentation générale.

Il existe aux Etats-Unis une maçonnerie extrêmement développée qui s'appelle "Prince Hall Masonry". C'est une maçonnerie qui ne reçoit que des noirs, par opposition à ce qu'il est convenu d'appeler "les G.L. caucasiennes" c'est à dire les G.L. blanches. Depuis les origines aux Etats-Unis, et sauf exception, les noirs et les blancs sont reçus dans des loges séparées. (* Les choses sont souvent plus complexes qu'il n'y paraît: la G.L. d'Afrique du Sud reçoit depuis de très nombreuses années les noirs à égalité avec les blancs bien que l'on y trouve depuis toujours l'"establishment" politique du pays).

Ces grandes Loges de Prince Hall sont organisées de la même façon que la maçonnerie blanche. Il y des G.L. dans chaque état, des organisations pour l'Arc Royal, pour le rite d'York, les Knights Templars. Il y a aussi des organisations para-maçonniques comme les "Shrines". C'est vraiment un décalque parfait de la maçonnerie blanche et il n'y a aucune divergence de caractère doctrinal ou idéologique entre les deux. Ce sont deux maçonneries côte à côte.

Cela crée un certain nombre de problèmes. On peut porter contre les G.L. américaines l'accusation de racisme. Sans être totalement dépourvue de fondements, nous allons voir que la séparation de ces deux maçonneries a aussi d'autres causes. C'est ainsi que la G.L.U.A. (qui se présente comme puissance régulatrice de la tradition maçonnique mondiale ou plus exactement de la régularité, ce qui est différent) ne reconnaît pas les G.L. de Prince Hall pour une raison totalement distincte de toute considération raciale. Du reste, dans toutes les loges qui dépendent de la G.L.U.A., aucun critère racial n'est jamais opposé à qui que ce soit.

Mais si ce refus de reconnaissance a des fondements historiques, il a aussi des répercussions actuelles et cela pose finalement un problème fondamental relatif à la tradition maçonnique.

2) Histoire de Prince Hall .

Elle commence à Boston en 1767. Boston est une ville importante dans l'histoire américaine puisque c'est là qu'a eu lieu la fameuse "Tea Party" (* En 1773, pour aider la Compagnie des Indes orientales, le gouvernement anglais avantagea le thé qu'elle vendait. Contre cette concurrence déloyale, la Nouvelle-Angleterre s'unit aux autres grands ports. A Boston, un groupe déguisé en Indiens se glissa la nuit sur les bateaux chargés de thé et jetèrent à la mer la précieuse cargaison. La réaction de Londres fut très violente). La "Tea Party" a été un des moments essentiels de la rébellion et de l'indépendance américaine. Boston rassemblait 15000 habitants, ce qui était beaucoup pour l'époque, dont 750 noirs. Il y avait des loges maçonniques. C'est en 1733 qu'avait été fondée la première loge américaine à Boston et la maçonnerie y prospérait. En 1772, on avait créé une G.L. provinciale de Boston dans le futur Massachusetts. Elle dépendait de la G.L. des Modernes. Il y avait déjà des organismes de l'Arc Royal, des Knights Templar qui fonctionnaient.

C'est dans ce contexte qu'apparaît Prince Hall, énigmatique personnage fondateur de la maçonnerie noire aux Etats-Unis. On ne sait pas exactement quand et où il est né. La légende que ses proches ont propagée dit qu'il serait né en 1735 ou en 1738 ou en 1748 à Bridgetown <Barbade> (* c'est une île des Antilles). Son père était un Anglais exerçant le métier de tanneur et sa mère une métisse d'origine française. C'était donc un noir peu coloré, un "quarteron". Mais cette légende semble tout à fait fausse. Aujourd'hui on pense que Prince Hall était un esclave au service d'un tanneur qui possédait un entreprise relativement importante et prospère; celui-ci était un maître débonnaire et libéral qui, après un certain nombre d'années, l'a affranchi. Cet esclave s'appelait Prince.(* On aimait donner aux esclaves des noms de héros de l'Antiquité, César, Caton, mais aussi Prince, King, Count. Les esclaves n'avaient pas de nom de famille ni d'état civil). Le propriétaire de cet esclave s'appelait William Hall. L'esclave, une fois affranchi, a pris le nom de son ancien maître, qui d'ailleurs est resté son patron car Prince Hall a continué à travailler dans la tannerie avant de passer à son propre compte. Il meurt en décembre 1807, artisan relativement prospère, citoyen respecté jouissant d'une aisance matérielle certaine. Il représente une partie de ces noirs affranchis qui avait déjà atteint une certaine évolution sociale au début du XIXème siècle dans quelques états (* mais bien sûr, pas ceux du Sud).

3) La maçonnerie de Prince Hall.

Indépendamment des questions purement sociales, il n'y avait pas à cette époque de noirs dans les loges américaines parce que l'une des prescriptions fondamentales de la maçonnerie pour y entrer est qu'il faut être né libre. La grande majorité des noirs étaient des esclaves mais même les affranchis avaient des difficultés à être admis. Il finit cependant par y avoir quelques exceptions.

La légende voudrait que Prince Hall et 14 autres noirs aient été initiés en mars 1775 par une loge militaire britannique, peut-être irlandaise, qui stationnait près de Boston. C'était le début de la Guerre d'Indépendance. Il y avait des régiments britanniques et des loges militaires qui, là comme ailleurs, étaient un puissant moyen de répandre la maçonnerie. Prince Hall et ses compagnons auraient été reçus aux 3 grades de 1775 à 1778. On ne sait si le V.M. agissait régulièrement avec une autorisation de sa loge ou de son propre chef et on ne connaît pas non plus les circonstances exactes de ces réceptions. Toujours est-il que dès septembre 1778, les maçons de race noire de Boston se constituent en une loge appelée "African Lodge n°1" qui était indépendante de l'autorité de la G.L. provinciale du Massachusetts.

En septembre 1783 le traité de Versailles reconnaît officiellement l'indépendance des Etats-Unis. A l'indépendance politique va correspondre l'indépendance maçonnique. Jusque là les loges américaines dépendaient soit de la G.L. des Anciens soit des Modernes c'est à dire de l'Angleterre. Bien que ce soit maintenant des G.L. indépendantes qui se constituent, la G.L. des Anciens va continuer pendant quelques années à créer des loges aux Etats-Unis.

En juin 1784, Prince Hall et ses amis adressent à Londres une demande de patente à la G.L. des Modernes qui répond favorablement en leur décernant une patente officielle et le numéro 459 sur leur registre. Pour des raisons inconnues, les droits afférant à cette patente n'ont été acquittés à Londres qu'en 1787 et c'est en avril 1787 que la patente a été reçue à Boston et que l'"African lodge n°459" a été officiellement installée.

En 1791, mais cette date a été allèguée beaucoup plus tard, l'"African lodge" aurait pris son indépendance en constituant une prétendue G.L. des maçons noirs indépendants. Aucun document ne confirme cette affirmation. On touche ici un point essentiel: on ne connaît actuellement aucune minute, aucun procès-verbal de l'"African Lodge" de 1787 à 1807, date de la mort de Prince Hall.

4) Position de la maçonnerie de Prince Hall.

En 1792 se produit un événement très important dans le Massachusetts. Les loges américaines dépendantes des deux grandes loges rivales anglaises font leur unité considérant que les querelles anglaises ne les concernaient pas. (* l'unité maçonnique anglaise ne date que de 1813).

C'est alors que le drame se noue. En effet, la G.L. des Modernes avait pour habitude, tout au long du XVIIIème siècle de renuméroter régulièrement ces loges. Au fil du temps des loges cessaient leurs activités. On éliminait alors toutes celles qui n'existaient plus et on remontait les numéros. Les loges changeaient ainsi de numéro. En 1792, la G.L. des Modernes procède à un renumérotage et l'"African lodge n°459" devient n°370. Mais bien que figurant toujours sur le registre de la G.L. des Modernes, il faut supposer que les relations avec Londres étaient interrompues puisque les FF. de l'"African Lodge" n'en ont apparemment jamais rien su. En 1807 ils se qualifiaient encore d' "African Lodge n°459". Le problème se pose une dernière fois lors de l'union de 1813 où l'on procède à un renumérotage définitif. On en profite pour se délester des loges qui ne donnaient plus de leurs nouvelles. A cette époque, il y avait 641 loges sur le registre des Modernes et 359 sur celui des Anciens (en tout 1000). On n'en a conservé que 636 (385 pour les Modernes et 251 pour les Anciens). Ainsi ce sont 400 loges environ qui ont été éliminées et parmi celles-ci, l'"African Lodge": non seulement elle n'avait plus de relations directes avec Londres (bien qu'elle devait probablement continuer d'exister) mais surtout elle n'avait plus payé de droits depuis 1797! C'est ainsi que l'"African Lodge n°370" n'a pas figuré dans le registre de la G.L.U.A. en 1813. Et c'est pour cette seule raison que depuis lors les Anglais se refusent à reconnaître la maçonnerie de Prince Hall, arguant qu'elle n'était plus régulièrement en activité en 1813.

Or en 1827, les maçons de Prince Hall se réveillent et adressent une nouvelle demande de patente à Londres en leur rappelant qu'ils avaient déjà été constitués par eux en 1787 et en leur expliquant leurs difficultés depuis lors. Mais les Anglais ont répondu que c'était impossible, que depuis 1792 il existe dans le Massachusetts une G.L. d'état, que cette G.L. est reconnue par eux-mêmes et que par conséquent ils ne peuvent pas reconnaître une autre puissance maçonnique en vertu du principe de juridiction territoriale exclusive. C'est un des grands principes sur lequel la maçonnerie anglaise fonde aujourd'hui encore toute sa politique internationale, jusqu'à devenir un des critères de ce que l'on appelle la régularité d'une obédience.

5) Le principe de Juridiction territoriale exclusive.

En réalité, ce principe, qui permet aux Anglais de se libérer d'un problème délicat en ayant une raison administrative parfaitement honorable, et de repousser ainsi toute accusation de racisme, n'a jamais existé en Angleterre. C'est une invention américaine.

Rappelons d'abord que les Etats-Unis, reconnus officiellement en 1783, ne sont pas un état unitaire mais une fédération d'états autonomes. L'organisation de la maçonnerie américaine s'est calquée sur l'organisation politique du pays. C'est dire qu'il n'y a pas de G.L. américaine mais une G.L. par état (* d'autant que les états se sont agrégés successivement).

En 1783, une G.L. avait été instituée dans l'état de New-York à partir de loges issues des Modernes. Or cette G.L. connut très vite des difficultés, parce qu'à la différence de ce qui se passait dans le Massachusetts, les relations avec les Anciens étaient très mauvaises. Pour essayer d'asseoir son autorité d'abord vis-à-vis des Anciens puis sur l'ensemble de l'état de New-York dont les frontières n'étaient pas encore bien établies, la G.L. a édicté un texte proclamant qu' "aucune loge ne pourra exister dans cet état si ce n'est sous la juridiction de la G.L." C'est le principe de la Juridiction territoriale exclusive.

Ainsi, édicté en 1787 pour régler un problème particulier, ce principe jugé commode et pratique a été repris par les autres G.L. d'états américains puisqu'il leur permettait de délimiter leur domaine d'action et de se protéger des G.L. des états voisins et il s'est progressivement répandu dans les dernières années du XVIIIème siècle aux Etats-Unis.

6) Principe de reconnaissance des G.L.

A cette époque, il n' avait jamais été question de ce principe en Angleterre. D'ailleurs il y a eu jusqu'à 6 G.L. au XVIIIème siècle dont les deux principales s'entre-déchiraient! Pourtant lorsque la G.L.U.A. se constitue en 1813 et qu'il lui a fallu définir ces relations avec les autres obédiences, elle a pris conscience de tout l'intérêt pratique du principe de juridiction territoriale exclusive et elle a fini par l'adopter comme une loi maçonnique. Mais du point de vue traditionnel et même historique ceci est totalement indéfendable. Progressivement, la G.L.U.A. s'est donc mise à appliquer ce principe pour ne reconnaître dans chaque pays qu'un seule obédience. Et c'est en 1929 seulement qu'elle l'a officiellement intégré dans une déclaration intitulée: "Principes de reconnaissance des G.L." Bien qu'elle l'appliquât depuis de nombreuses années, cela représentait tout de même une sorte de pétrification, de rigidité, de raideur qui est finalement à l'origine de grands malheurs en substituant à la notion de régularité traditionnelle et initiatique la notion de régularité administrative et territoriale, alors que ce sont évidemment deux problèmes complètement distincts.

7) Actualité du problème.

Aujourd'hui, l'Angleterre est victime de sa propre rigueur. La G.L.U.A avait adopté une attitude tout à fait différente à l'égard de la France au XIXème siècle. De 1877 à 1913, lorsqu' un maçon français voulait visiter une loge en Angleterre, il n'était pas rejeté sous prétexte qu'il appartenait au G.O.D.F., au Suprême Conseil ou à la G.L.D.F. On lui demandait simplement des preuves de régularité personnelle, c'est à dire qu'on lui exposait les principes sur lesquels repose la Franc-Maçonnerie anglaise et on lui demandait d'affirmer solennellement et librement qu'il y adhérait. En cas de réponse positive on le laissait entrer. Ce n'est qu'à partir de 1913, lorsque la G.L.U.A a reconnu la Grande Loge Indépendante et Régulière pour la France et les colonies Françaises (la future G.L.N.F.) que, prise à son propre piège, elle s'est interdite d'avoir des relations avec les autres obédiences en France comme dans d'autres pays.

En Suisse, quand la G.L. Alpina a décidé officiellement de régler sa politique comme elle l'entendait avec les autres obédiences, la G.L.U.A. a essayé de retirer sa reconnaissance mais comme cela posait beaucoup de problèmes (Genève est une place financière importante pour la cité de Londres...) on a redonné rapidement la reconnaissance sans qu'Alpina ait modifié en quoi que ce soit ses positions.

Plus récemment, une affaire du même genre s'est produite en Allemagne; son règlement semble avoir été plus favorable aux Anglais.

Mais c'est surtout depuis quelques mois que la situation relative à la question de Prince Hall évolue considérablement aux Etats-Unis . En effet, un très grand nombre de maçons américains contestent absolument la position de la G.L.U.A. Dans la revue d'érudition maçonnique américaine " Les Philalèthes " en août 1991, le F. Allan Roberts écrit:

" C'est le moment d'être soucieux. Aujourd'hui sept Grandes Loges: Connecticut, Wisconsin, Washington, Nebraska, Colorado, North Dakota et Minnesota, ont reconnu la Maçonnerie de Prince Hall comme une égale. Chacun poursuit son existence de son côté, mais est libre de se rencontrer et de travailler avec l'autre. Alors pourquoi être soucieux? La Grande Loge Unie d'Angleterre interdit à ses membres de visiter les Loges des Grandes Loges qui ont reconnu la Maçonnerie de Prince Hall. Les menaces ne serviront de rien. Elles ne seront jamais prises en considération. Il faut que les idéaux et les principes de la Franc-Maçonnerie nous rapprochent. Même si cela doit mettre longtemps à se réaliser."

Sous la plume d'un maçon américain autorisé et respecté, ce sont des propos véritablement révolutionnaires. En octobre 1991 dans la même revue il revient sur ce sujet:

"Le samedi 8 juin 1991, presque un siècle après qu'il ait persuadé sa Grande Loge de reconnaître la Maçonnerie de Prince Hall, une stèle funéraire, ornée de symboles maçonniques, a été placée sur la tombe de William Upton. Plus de 400 maçons, noirs et blancs, étaient présents au cimetière Montainview à Walla Walla, Washington, pour cette circonstance historique. Ils rendaient hommage à la volonté de William Upton sur son lit de mort. En 1898, il avait convaincu la grande Loge de Washington de reconnaître la régularité de la Maçonnerie de Prince Hall. L'année suivante, sa Grande Loge revint sur sa décision pour calmer l'indignation qui s'était élevée dans tout le pays. Upton demanda qu'aucune stèle ne soit placée sur sa tombe tant que ses Frères, de quelque couleur qu'ils soient, ne pourraient marcher côte à côte.

En 1990, la Grande Loge de Washington et la Grande Loge de Prince Hall conclurent un accord de reconnaissance fraternelle. De cette "Demeure qui n'a pas été faite de mains humaines", Upton dut sourire de plaisir. Comme le dit la Sainte Bible, "qu'il est bon et agréable pour des frères de vivre ensemble dans l'union".

Mais les choses vont encore plus loin.

Dans une lettre au Grand Secrétaire de la Grande Loge Unie d'Angleterre, Kenneth W. Aldridge, Grand Secrétaire de la Grande Loge du Québec, met en cause la sagesse de la décision de la G.L.U.A interdisant à ses membres de visiter les Grandes Loges qui reconnaissent la Maçonnerie de Prince Hall comme régulière. Il souligne:

"Il n'y aucune règle unique de reconnaissance maçonnique dans le monde et même il n'y a pas une seule Grande Loge en Amérique du Nord dont on puisse dire qu'elle reconnaît toutes les Grandes Loges reconnues par une autre Grande Loge et avec laquelle elle est en relation fraternelle.

Pour être correct, votre comité aurait dû étendre sa décision à toutes les Grandes Loges d'Amérique du Nord parce que toutes reconnaissent beaucoup de Grandes Loges qui ne sont pas reconnues par la Grande Loge Unie d'Angleterre.

Cette décision de la G.L.U.A ne peut invoquer le partage d'un territoire parce que votre Grande Loge a des Loges en beaucoup de parties du monde où existe déjà une puissance maçonnique reconnue. Le Québec est l'un de ses territoires.

De toutes façons la notion de territorialité exclusive est une doctrine américaine qui ne devrait avoir aucune influence sur une décision de la G.L.U.A."

Aldridge termine sa lettre, qui a été envoyée à toutes les Grandes Loges canadiennes, et à un certain nombre d'autres, par cette vérité qui devrait demeurer sous les yeux de tous les gens qui essaient de penser correctement:

"Les Maçons doivent faire ce qui est juste parce que cela est juste et ne pas se laisser influencer par ceux qui ont de moins nobles programmes."

En octobre 1991, Kenneth W. Aldridge n'avait encore reçu aucune réponse de la Grande Loge Unie d'Angleterre.

(Cf R.T . n°87-88 "A propos de la Maçonnerie de Prince Hall" par René Désaguliers)

8) Conclusion.

C'est en arguant du principe de juridiction territoriale exclusive que la G.L.U.A refuse de reconnaître la Maçonnerie de Prince Hall. Ce principe, d'origine américaine, a été étendu à l'ensemble des puissances maçonniques mondiales mais par un curieux retour des choses il est aujourd'hui contesté à l'endroit même où il a pris naissance. La G.L.U.A, de son côté, est prise à son propre piège car elle est amenée parfois à entretenir des relations avec des obédiences avec lesquelles elle n'est guère en sympathie.

Aujourd'hui les Maçons américains et d'autres en Europe notamment, pensent qu'il faut substituer à la notion de reconnaissance territoriale et administrative la notion de régularité traditionnelle et initiatique, c'est à dire limiter le problème de la reconnaissance à des questions purement maçonniques. Autrement dit ces Maçons ne voient pas pourquoi il n'y aurait pas plusieurs organisations maçonniques régulières et reconnues dans un certain nombre de pays.

Il faut remarquer que, jusqu'à un passé récent, ce problème de la régularité était totalement bloqué et qu'il y a donc là de la part des Maçons américains, et même s'ils ont de très bonne relations avec Londres, une volonté de régler un passé historique difficile en posant un problème traditionnel fondamental.

9) Discussion.

- Est-ce que la Maçonnerie américaine a des contacts avec les obédiences maçonniques qui ne dépendent pas de Londres?

- Le V.M.: Les Américains ont de bonnes relations avec les Anglais mais ils ont toujours voulu entretenir aussi de bonnes relations avec des Maçonneries continentales dites non reconnues en particulier la G.L.D.F. et d'autres obédiences européennes. Cela provoque à chaque fois des remous en Angleterre, ce dont les Américains ne se sont guère émus. Il ne faut pas oublier que les Américains se veulent indépendants vis-à-vis des Anglais et qu'ils souhaitent entretenir des relations avec des Maçonneries sérieuses c'est à dire des Maçonneries qui partagent leurs conceptions sans tenir compte de l'étiquette administrative. L'affaire de Prince Hall montre qu'ils peuvent s'affranchir de l'autorisation anglaise. On peut même se demander si cette affaire n'aurait pas été réglée depuis longtemps par les Américains si l'Angleterre ne s'y était opposée de tout son poids.

- Charles J.: Certaines Grandes Loges d'Etat américaines, toutes reconnues par Londres, entretiennent des relations directes avec des Grandes Loges d'Amérique du Sud non reconnues. C'est le cas au Brésil notamment.

La Grande Loge de France, qui a des relations au sein de la conférence maçonnique inter-américaine, constate que les G.L. des états américains établissent leurs relations maçonniques comme elles l'entendent et Londres a de plus en plus de difficultés à faire admettre sa volonté.

Au Canada la situation est un peu différente. L'influence anglaise semble s'établir plus fermement au niveau des hiérarchies. Notre F. l'a constaté lui même à l'occasion de visites qu'il a pu faire ou ne pas faire en fonction des situations locales.

- Le V.M.: Il faudra encore beaucoup de temps et de prudence pour que tous les Maçons qui le souhaitent puissent avoir de bonnes relations entre eux, sans que cela crée trop de problèmes.

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20 août 2009 4 20 /08 /août /2009 17:07

Toute société, animale ou humaine, naturelle ou volontaire, doit se hierarchiser pour survivre et progresser. Il est donc logique que la Franc-Maçonnerie - considérée sous l'angle de sa représentation sociale ou, si l'on préfère, de son corpus institutionnel - ait développé une, puis des hierarchies, articulées autour de systèmes de degrés ou grades plus ou moins complexes.

Ces degrés ou grades n'ont pourtant qu'un rapport lointain et ténu avec ceux du monde profane.

En effet, et cela semble parfois oublié, les grades maçonniques correspondent - ou devraient correspondre - moins à des pouvoirs allant en s'élargissant au fur et à mesure qu'est gravie l'échelle hierarchique qu'à une succession de portes, qui s'entrouvrent au cours du parcours initiatique.

Les grades maçonniques correspondent - ou devraient correspondre - moins à des prérogatives qu'à des devoirs. Et si des droits particuliers sont légitimement attachés à chaque grade, ces mêmes droits n'ont de valeur que pour autant qu'ils permettent l'exercice des charges correspondantes.

Les grades maçonniques peuvent donc se définir comme symboliques et obligataires.

Ajoutons qu'ils sont nécessairement transmissibles - faute de quoi la structure maçonnique elle-même ne pourrait perdurer - et règlementés - faute de quoi ils perdraient toute signification : on dirait aujourd'hui toute lisibilité ou visibilité.

Cette nécessaire règlementation des grades maçonniques a subi des évolutions plus ou moins heureuses, évolutions liées tant à la sociabilité du moment ou de l'époque qu'à l'enracinement géographique des Rites et des Obédiences.

(...) Il y a plusieurs siècle, les systèmes dits des "hauts grades" en Europe continentale - ou des "grades collatéraux" (side degrees) dans les îles britanniques - n'existaient pas. Et même les premiers grades différaient de ceux que nous connaissons aujourd'hui.

Au XIII° siècle, le seul grade connu de la maçonnerie opérative était celui de Compagnon, en anglais Fellow Craft, et il fallut attendre plus d'un siècle pour voir apparaître en Écosse celui d'Apprenti, en anglais Entered Apprentice. Les Compagnons n'étaient cependant pas nécessairement du même "rang", pourrait-on dire, et l'on pouvait distinguer les Compagnons installés à leur compte de ceux qui gardaient le statut de salariés. C'est dans la première catégorie que l'on choisira le Maître de Loge, mais ici le Maître n'est point un grade : il désigne une fonction de direction qui deviendra plus tard celle du Vénéralat.

À noter qu'au sein de la Loge, les deux classes de Compagnons ne faisaient l'objet d'aucune distinction sociale. Il convient donc de se garder de toute confusion entre grade et fonction, du moins jusqu'à la fin du XVII° siècle. Le Maître de Loge était un Compagnon choisi parmi ses pairs installés à leur compte. Ces derniers prendront progressivement l'appellation maçonnique de "Compagnons Confirmés" ou de "Compagnons Finis".

Se dessinera alors un système articulé autour de deux grades dont le deuxième est à son tour subdivisé en deux, et d'une fonction :

- Apprenti
- Compagnon et Compagnon Confirmé

et Maître de Loge.

Au début du XVIII° siècle, le Maître de Loge n'est toujours pas un grade au sens propre du terme, et la Grande Loge des Moderns confirma en 1717 la seule existence des grades d'Apprenti et de Compagnon. Il est cependant vrai qu'un manuscrit du Trinity College de Dublin semblerait indiquer comme date de naissance du troisième grade l'année 1711. C'est du moins ce que rappelle Jean Ferré dans son "Dictionnaire symbolique et pratique de la Franc-Maçonnerie" (...).

Si l'apparition de la Maîtrise comme troisième degré hierarchique ne parait pas pouvoir être datée avec précision, il est généralement admis qu'elle se situerait entre 1718 (peut-être 1711) et 1729. En 1726, la célèbre Loge Dumbarton Kilwining, décrit son installation en mentionnant la qualité des Frères présents, à savoir : le Grand-Maître (Maître de Loge), sept Maîtres, six Compagnons et trois Apprentis. Mais la présence de ces sept Maîtres ne constitue cependant pas la preuve définitive de l'existence du troisième grade à cette date car, comme le souligne opportunément Christian Guigue "il reste très probable que les sept Maîtres évoqués soient en fait sept dirigeants de loges venus en visiteurs". (in "La Formation Maçonnique", page 179).

Les premières "Constitutions" dites d'Anderson (1723) ne font pas mention du grade de Maître en tant que tel mais, remarque Jean-François Blondeau "d'un système en de degrés comprenant un grade d'Apprenti Entré et un de Compagnon ou Maître", les deux derniers termes correspondant à un seul et même grade. (in "Encyclopédie de la Franc-Maçonnerie", page 534).

Ce n'est qu'avec la deuxième édition des mêmes "Constitutions", publiées en 1738, que la maîtrise sera enfin formellement intégrée dans le système hierarchique maçonnique.

Vers 1745 apparaît un quatrième grade, le plus souvent connu comme celui de "Maître Parfait" ou selon les Rites, comme celui de "Maître Secret". La Maçonnerie spéculative a pris le pas sur la Maçonnerie opérative et, dès lors, des systèmes de plus en plus complexes vont se développer en particulier sur le continent européen, tant au sein de ce qu'il est convenu de désigner par "l'Écossisme" qu'au sein de Rites plus "périphériques".

Des "Hauts grades" viennent compléter une hiérarchie déjà passée de deux à trois puis à quatre degrés. Ce développement n'est pas homogène, tant s'en faut. Chaque Rite, Obédience ou Grande Loge revendique le droit souverain d'établir ou de corriger l'ordonnancement de sa propre hiérarchie. Seule semble échapper à cette effervescence la Maçonnerie jacobite introduite en France dès 1688 à Saint-Germain-en-Laye par les Loges militaires des régiments écossais et irlandais ayant suivi le Roi Jacques II Stuart en exil, Maçonnerie demeurée peu ou prou fidèle à ce qui sera désigné par Early Grand Scottish Rite ou Rite Écossais Primitif.

En 1778, une tentative de remise en ordre intervient avec l'adoption du "Code Maçonnique des Loges Réunies et Rectifiées" dit "Code de Lyon". Ce Code, qui régira depuis lors le Rite Écossais Rectifié, ne reconnaît que quatre grades symboliques : ceux d'Apprenti, de Compagnon, et de Maître pour les loges bleues et celui et de Maître Écossais pour les loges vertes. Mais à ces quatre grades symboliques s'ajoutent les degrés chevaleresques de l'Ordre Intérieur qui utilise l'ancien Ordre du Temple comme "moyen de transcendance", pour reprendre l'expression de Hugues d'Aumont (in "Templiers et Chevalerie spirituelle des Hauts Grades maçonniques" page 16): Ecuyer-Novice et Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte. On est donc ici en présence d'un système à six degrés auxquels s'ajoutent encore les deux degrés d'une classe secrète, dite de "Profession" : Profès et Grand-Profès.

Le Code de Lyon décrit avec précision les intervalles devant être respectées pour les passage de grade : "cinq mois d'assistance régulière aux travaux du grade d'Apprenti à celui de Compagnon; sept mois de présence régulière de celui-ci au grade de Maître; une année de présence régulière du grade de Maître à celui de Maître Écossais". En deux ans on pouvait donc atteindre le quatrième grade, étant entendu que le même Code précise que ces intervalles peuvent être abrégés sur dispense particulière. En réalité, ainsi que le note Christian Guigue, "on était souvent Maître-Maçon dès le jour de sa réception" (in "Rite Écossais Rectifié - Manuel pour le Travail en Loge de Compagnon" page 153).

En 1786, Frédéric II est supposé avoir édicté à son tour de "Grandes Constitutions" qui serviront de "charte historique" au Rite Écossais Ancien et Accepté lequel comprend (...) 33 degrés se répartissant comme suit : du 1er au 3ème pour les loges bleues, du 4° au 18° pour les Loges de Perfection, du 19° au 30° pour le Chapitre, le 31° pour le Tribunal, le 32° pour le Consistoire et le 33° pour le Conseil Suprême.

Cette hierarchie en trente-trois grades ne tardera pas à servir de référence mondiale et la plupart des Rites tenteront de fixer des équivalences entre leurs propres systèmes et celui du Rite Écossais Ancien et Accepté. Exercice parfois périlleux et discutable, car tendant à être oublieux des spécificités propres à chaque parcours initiatique.

Toujours est-il que l'usage veut que le 4° du R.E.R. corresponde au 18° du R.E.A.A., l'Écuyer Novice au 30° et le CBCS au 33°. On notera que la correspondance entre les derniers grades de CBCS et 33° semble d'autant plus artificielle que le premier est un grade à caractère chevaleresque alors que le second est un grade administratif.

Les intervalles pour les passages du grade d'Apprenti à celui de Compagnon et de Compagnon à Maître sont identiques à celles du R.E.R. soit respectivement cinq et sept mois mais l'Art 343 des "Les Règlements Généraux de la Maçonnerie Écossaise" adoptés en 1880 confirment en outre que ces intervalles peuvent s'exprimer également en nombre de Tenues. La Maîtrise est ainsi accessible à l'Apprenti qui aura participé à quinze Tenues. Nous sommes fort loin des pratiques contemporaines, est-il besoin de le souligner. (voir "Règlements Généraux de la Maçonnerie Écossaise pour la France et ses Dépendances" Éd. Lacour, 1993).

(...) Quant au Rite Écossais Primitif. Il semblerait qu'il connut des destinées diverses selon son enracinement géographique. En Écosse, il apparaît que le Early Grand Scottish Rite ne résista pas au mouvement général qui marqua la Maçonnerie des XVIII° et XIX° Siècles. Un témoignage intéressant nous est donné par A.E. Waite dans son Journal, à la date du 8 février 1903. En effet, Waite raconte les conditions dans lesquelles il fut reçu au 44ème degré du Early Grand Scottish Rite qui aurait compris 47 degrés au total (cité par R.A. Gilbert: "Ars Quatuor Coronatorum", volume 99 Pour l'année 1986).

En France, tout porte à croire que le Rite Écossais Primitif, peut-être parce que peu pratiqué, demeura plus proche de ses origines et qu'il parvint à maintenir assez longtemps une hierarchie de grades rappelant celle du XVII° siècle. Mais c'est avec notre ancien Grand-Maître Robert Ambelain et les recherches qu'il effectua, que la situation allait se clarifier pour aboutir à la mise en ordre que nous connaissons aujourd'hui.

(...) Schématiquement, et sans rentrer dans le détail, on peut distinguer deux temps ou deux périodes dont 1991 sera l'année charnière.

Dans un premier temps, et après quelques variations probablement consécutives à l'avancée de ses recherches, Robert Ambelain arrête la hiérarchie des grades du Rite Écossais Primitif à son cinquième grade, celui de Maître Écossais et/ou Chevalier de Saint-André. L'échelle hierarchique du R.: E.: P.: comprend alors les grades de :

I. Apprenti
II. Compagnon
III. Maître (ou "Compagnon Confirmé")
IV. Maître Installé (ou encore Maître de Saint Jean ou Maître de Loge)
V. Maître Écossais et/ou Chevalier de Saint-André du Chardon

Ce schéma ressort assez clairement de deux documents ou courriers par lesquels notre ancien Grand-Maître explique que Le Rite Écossais Primitif arrête sa hierarchie au 18ème degré de l'Écossisme et du Rite de Perfection et donc à son grade de Chevalier de St-André (...) et que le quatrième grade est celui de Maître Installé < I>(...). Pour les Frères qui désireraient poursuivre leur avancée hiérarchique au delà du grade de Chevalier de Saint-André, Robert Ambelain offre la possibilité de les acquérir au sein d'un autre Rite dont il détient une patente : le Rite de Cernau, similaire au Rite Écossais Ancien et Accepté et comportant donc 33 degrés.

Quelques mois plus tard, notre Grand-Maître décide d'enrichir la hiérarchie du R.: E.: P.: en lui adjoignant les grades d'Ecuyer Novice du Temple et de Chevalier du Temple, semblables à ceux du Rite Écossais Rectifié. Dès lors il n'est plus nécessaire de faire appel à ce que l'on pourrait appeler la "filière Cerneau", le Rite Écossais Primitif se trouvant doté d'un système complet en sept degrés. (...)

À première vue, la hiérarchie des grades du Rite Écossais Primitif ne semble pas présenter de particularités notables, si ce n'est le rappel d'anciennes dénominations antérieures aux XVIII° siècle et une certaine similitude avec celle du R.: E.: R.:

Pourtant, deux grades méritent d'être quelque peu explicités, sans divulguer le moindre secret bien sûr, ceux de Maître Installé et de Chevalier de Saint-André.

Dans le système propre au Rite Écossais Primitif, le degré de Maître Installé est non seulement une "qualité" comme dans d'autres Rites mais bien un grade au sens strict du terme. Grade particulier car, bien que placé en quatrième position il ne peut être conféré que si l'on possède le cinquième degré, celui de Chevalier de Saint-André. Les raisons de ce particularisme - que l'on retrouve pour partie au Rite Écossais Rectifié - sont données par Robert Ambelain dans son introduction au "Rituel des Maîtres de Loge".

Autre particularités du grade, celui-ci est conféré au sein d'une "Loge de Maîtres Installés" ou, à défaut, dans tout Temple mis à la disposition des trois Installateurs. Il n'y a aucun lien direct avec "l'allumage des feux" d'une nouvelle Loge et le grade qui est donné ad vitam. Il permet à son titulaire de disposer de l'outil nécessaire pour créer une Loge, puis la diriger, mais l'Installation elle-même constitue une cérémonie per se.

Pas plus que pour les autres grades, aucune intervalle minimale n'est fixée pour le passage au quatrième degré. De même, aucun délai n'est fixé entre l'Installation et la prise en charge d'une Loge. Est éligible au grade, écrit Robert Ambelain, "un Compagnon Confirmé, ancienne dénomination de Maître Maçon, susceptible de diriger une Loge et d'y transmettre les trois degrés de l'initiation maçonnique : Apprenti, Compagnon et Compagnon Confirmé". (R. Ambelain :"Rituel des Maîtres de Loge" page 5).

Il ne semble pas que, dans l'esprit de Robert Ambelain, la réception au degré de Maître Installé ou de Maître de Loge ou encore de Maître de Saint-Jean constituât une étape obligatoire pour accéder aux plus Hauts Grades du Rite et, dès lors, rien n'empêche fondamentalement un Chevalier de Saint-André de passer aux degrés d'Ecuyer-Novice puis de Chevalier du Temple sans être pour autant titulaire du quatrième grade.

En revanche, un Chevalier du Temple qui serait appelé à diriger une Loge devrait obtenir préalablement le grade de Maître Installé. On pourrait donc qualifier ce dernier de grade "fonctionnel".

Le grade de Chevalier de Saint-André mérite également une mention spéciale car il résulte d'un "syncrétisme" original entre degré purement maçonnique et filiation chevaleresque traditionnelle. Le sujet est extrêmement vaste et il m'est naturellement impossible de le développer ici sous tous ses aspects.

Quelques extraits d'une fort intéressante note de Robert Ambelain intitulée Les Maîtres Écossais peuvent donner quelques indications essentielles. Il faut savoir que le degré de Maître Écossais de Saint-André est demeuré longtemps secret.

"Le 24 juin 1314, explique Robert Ambelain, Robert Bruce, Roi d'Écosse, constitua l'Ordre de Saint-André du Chardon. (...) En 1593, Jacques VI d'Écosse constitue la Rose-Croix Royale avec trente-deux chevaliers de Saint-André du Chardon. Il est alors Grand-Maître des Maçons opératifs d'Écosse. Tombé dans l'oubli, faute de recrutement valable, ou raréfié dans le secret, l'Ordre de Saint-André du Chardon est rouvert en 1687, avant son exil en France, par le Roi Jacques II. Et là on voit apparaître au grand jour cet ordre maçonnique (...) qui a pour nom "Ordre des Maîtres Écossais de Saint-André", nom qu'il ne quittera plus. Le Rituel, à double sens, évoque (...) le retour en Grande-Bretagne, après l'exil en France, avec la restauration des Stuarts." (Robert Ambelain : "Les Maîtres Écossais" ).

D'autres sources donnent l'an 810 comme date de fondation de l'Ordre de Saint-André du Chardon (...) (Pierre Girard-Augry : "Rituels secrets de la Franc-Maçonnerie templière et chevaleresque" page 27). (...). En tout état de cause, le cinquième grade du Rite Écossais Primitif est d'une exceptionnelle richesse et ne saurait être comparé aux grades - peut-être similaires dans l'apparence - d'autres Rites qui se parent de titres à connotation chevaleresque dans une perspective exclusivement symbolique et sans lien avec l'Ordre de chevalerie, subsistant ou éteint, dont il empruntent la dénomination (Chevaliers de la Toison d'Or, Chevaliers de Malte, etc).

(...) Un dernier mot sur la question de la validité des grades et titres maçonniques.

Assez curieusement, c'est un aspect du sujet qui est très rarement sinon jamais traité dans les Constitutions, Règlements et autres textes maçonniques. Ou alors de manière indirecte.

(...) Une précaution liminaire s'impose : la validité d'un grade ou d'un titre maçonnique ne saurait être jugée avec des critères juridiques purement profanes. Cela n'aurait pas de sens et conduirait inévitablement à considérer nombre de grades maçonniques comme illicites ou usurpés : exemple des dénomination chevaleresques évoquées plus haut.

La validité d'un grade maçonnique ne peut se déterminer qu'à travers la "culture" maçonnique elle-même : ses règles et son esprit. Ainsi, on pourra sans doute affirmer qu'un grade maçonnique sera réputé règulièrement reçu - et donc incontestablement valide - si trois conditions minimales sont réunies :

a) Régularité de l'Initiation maçonnique de l'Impétrant (on ne saurait donner d'autre grade à un Profane que celui d'Apprenti) et de ses élévations successives;

b) Pouvoir de celui ou de ceux qui confèrent le grade : ce pouvoir doit s'analyser par référence au grade détenu par ceux-ci et, le cas échéant par référence à la fonction règlementaire qu'ils assument au moment où le grade est conféré;

c) Stricte observance des Rituels de Réception tels qu'approuvés et en vigueur dans le cadre du Rite au sein duquel le grade est conféré.

Dans certains cas extrèmes ou d'urgence (...) les critères de validité - en particulier les critères de forme - pourront être assouplis pour tenir compte du contexte particulier.

Enfin, il ne faut pas confondre validité et reconnaissance du grade : la validité repose sur des critères objectifs alors que la reconnaissance ne relève que de celui de l'opportunité, critère subjectif s'il en est, ou d'accords inter-obédientiels, révisables à tout moment.

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19 août 2009 3 19 /08 /août /2009 08:59

L’histoire de la Franc-Maçonnerie en Espagne est particulièrement dramatique. Elle reflète celle d’un pays qui, au XVIIIe siècle, a occupé une place tout-à-fait particulière.

L’Espagne a en effet constitué un cas marginal dans l’histoire générale des tentatives de modernisation politique et sociale qui ont  fait le dynamisme de l’Europe au XVIIIe siècle, et dans l’histoire de la diffusion de l’idéologie des Lumières qui a accompagné et inspiré ces efforts de rajeunissement.

Un certain héritage historique, une certaine structure sociale ont opposé une résistance farouche à la politique réformatrice des dirigeants, le “despotisme éclairé” (despostismo ilustrado). Cette situation particulière a eu pour effet de produire une forte imperméabilité aux modèles de pensée et d’action offerts de l’extérieur par les différentes avancées politiques et philosophiques.

Du fait de l’échec de l’expérience de “despotisme éclairé” (tentée par Charles III -1759-1788, et ses ministres), ce retard ne sera comblé que très partiellement. L’Espagne de la fin du XVIIIe siècle, et surtout du XIXe siècle, sera de ce fait un anachronisme en Europe.

La Franc-Maçonnerie n’aura pas échappé à cette opposition de la société espagnole à tout ce qui, venu de l’extérieur, avait pour objet l’émancipation de la société civile et de l’esprit humain. Dans ce pays, on peut dire que la Franc-Maçonnerie n’a cessé d’être persécutée, avec divers degrés de violence, en dehors de courtes périodes de répit, pendant deux cent cinquante ans, jusqu’au retour de la démocratie en 1975. La nouvelle constitution de 1978 a légalisé l’Ordre maçonnique et sa place dans la société espagnole.

Le contexte historique

Les deux premiers règnes des Bourbons, celui de Philippe V (1700-1746) et de Ferdinand VI (1746-1759) ne furent en rien des règnes réformateurs.

Celui de Philippe V offrit, de ses premières années, l’image d’un prince dévôt (… et néanmoins sensuel ! A partir de 1714, il s’effaça  pratiquement derrière la forte personnalité de sa seconde femme, Elisabeth Farnèse,  dont les liens familiaux avec les petits états de l’Italie centrale expliquent la politique ambitieuse de l’Espagne en Méditerranée occidentale La fin de son règne fut marquée par de longues crises au cours desquelles le roi sombrait dans la prostration et la sénilité.

Quoique son successeur, Ferdinand VI, ait été un personnage d’une paisible médiocrité, son règne est caractérisé cependant  par une certaine volonté, non traduite dans les faits, d’évolution réformatrice. Autour de 1750, son ministre, le marquis de La Enseñada conçut la nécessité de réformes d’ensemble radicales. Les textes rédigés sous son autorité constitueront une mine de travaux dans laquelle viendront puiser les ministres en fonction le règne suivant.

De 1759 à 1788, s’ouvre, avec Charles III, frère de Ferdinand VI mort sans héritier, la période des espérances. Le nouveau souverain, que l’histoire reconnaîtra comme un grand roi, avait fait son apprentissage dans les vingt années de son règne en tant que roi de Naples et de Sicile (possessions de la branche cadette des Bourbons). Il avait eu un contact personnel avec l’esprit des Lumières. Une grande offensive se dessina, sous son impulsion, contre l’Eglise, ce qui était, pour l’Espagne, s’attaquer à la racine de la faiblesse du pouvoir royal sur la conduite des affaires de l’Etat.

Déjà, au nom du “régalisme”, c’est-à-dire de la  théorie juridique du droit de l’Etat sur l’ensemble des sujets, corps constitués et ressources matérielles du royaume, le règne précédent avait obtenu du pape Benoît XIV, pape conciliant, une extension du droit de patronage royal.

Cette fois, c’est aux aspects purement spirituels de la domination ecclésiastique que Charles III s’attaqua, avec l’aide du comte d’Aranda (1766-1773) et de Campomanes. Ainsi, à la faveur de l’échec d’un complot (?) visant à déclencher une insurrection populaire contre le gouvernement, les jésuites furent expulsés (1766-1767). Charles III insista en 1773 auprès de Clément XII pour que l’Ordre soit dissout. L’Inquisition se vit imposer un assouplissement de la censure des livres. Campomanes projeta en 1766 de confisquer certains biens détenus par les communautés ecclésiastiques, ce qui aurait permis enfin de réaliser une véritable réforme agraire, et d’assurer ainsi le développement de la petite et moyenne propriété, tandis qu’Aranda envisagea d’affecter à des usages charitables, les biens des confréries, et de réduire ainsi quelque peu la pauvreté dans les villes et les campagnes.

Mais l’offensive tourna bientôt court. Qu’il s’agisse des biens de l’Eglise ou des tribunaux inquisitoriaux, le gouvernement hésita à s’attaquer à des institutions traditionnelles par crainte de soulever l’opposition des couches populaires, fortement sous l’influence des ecclésiastiques. Même un certain nombre d’ilustrados, nobles et bourgeois éclairés, ne suivirent guère ces idées nouvelles dans la mesure où elles touchaient à la religion.

Le “despotisme éclairé” en Espagne avait donc échoué.

Dès la fin du règne de Charles III, sous le ministère de Floridablanca, une réaction se dessina. L’Inquisition s’enhardit à nouveau, le grand prédicateur Diego de Cadix tonna contre les Lumières ; un clan réactionnaire se forma autour du Prince des Asturies, le futur Charles IV ; lire des ouvrages traduits du français redevint pure hérésie, et punissable comme telle.

Le règne de Charles IV (1788-1808), la Révolution en France, donnèrent le signal de la rupture entre les milieux gouvernementaux et tout ce qui est considéré comme issu de l’esprit des Lumières, désormais ouvertement accusé de saper les autorités légales. L’élite éclairée se trouva placée devant un choix radical : renier les Lumières dont les idées révolutionnaires françaises étaient évidemment présentées comme le prolongement, ou risquer d’être accusée désormais à la fois de trahison et d’hétérodoxie, et d’encourir les sanctions des autorités civiles et ecclésiastiques.

A la mort de Charles III, en 1788, l’Espagne entra rapidement en état de crise économique et morale aiguës.

Sous le médiocre règne de Charles IV, de 1788 à 1808, un conflit  social majeur mûrit : les classes moyennes commencèrent à regretter l’abandon des réformes du règne précédent qui leur semblaient porteuses d’une évolution souhaitée de la société, tandis que la noblesse et le clergé exigèrent que l’on en revienne plus nettement et plus rapidement au conservatisme de la monarchie d’avant Charles III, et que l’on effaçât toute trace de libéralisme.

Il importe de noter que, si réactionnaire qu’il fût, le roi Charles IV avait dès 1795 repris avec la France révolutionnaire l’alliance franco-espagnole en vigueur depuis 1701 (arrivée des Bourbons en Espagne). C’est Napoléon qui mettra fin à cette alliance en 1808.

L’entrée des armées impériales, à l’origine dans le seul projet de traverser le pays pour se rendre au Portugal dans le cadre d’une stratégie militaire contre les puissances coalisées (ce qui avait été relativement bien accepté par les autorités et la population espagnoles), évolua en fait, dans l’hiver 1807-1808, vers une pénétration profonde en Espagne. Dans le domaine politique, Napoléon nomma Joseph, son frère, roi d’Espagne, tandis que le Maréchal Murat se voyait attribuer le trône de Naples.

On connaît la suite. L’insurrection populaire d’Aranjuez contre les troupes françaises et le gouvernement qu’il rendait responsable de l’occupation étrangère du pays, provoqua la chute du gouvernement et l’abdication du roi Charles IV au profit de son fils Ferdinand VII.

Exploitant la crise espagnole, Napoléon obtint la renonciation au trône des deux Bourbons qu’il retint à Bayonne, ce qui déclencha la mobilisation spontanée des Espagnols au service du sentiment national, autour du symbole dynastique.

Une fois encore, aux yeux du peuple, tenu en main par ses seigneurs et ses prêtres, se trouvaient vérifiées les accusations contre les Lumières, et particulièrement contre les Français. Athées et propagateurs des idées nouvelles, ils étaient un nouvel antéchrist, qu’il fallait  repousser, dans un sentiment “ibéro-chrétien”, comme les rois catholiques avaient chassé les Maures, six cents ans plus tôt.

Finalement, affaibli par les campagnes européennes, à partir de 1812, Napoléon libéra Ferdinand VII qui rentra en Espagne et fut restauré en avril 1814.

Le pays se trouva ainsi dans une construction politique curieuse, celle des “trois Espagnes” : l’Espagne “bonapartiste” du frère de Napoléon, Joseph, devenu pour la circonstance “José Ier”, celle de la “junte centrale” de Cadix (…et des juntes locales), réunie autour de la constitution (libérale) de 1812, en lutte contre la domination française, et les royaumes de Naples et de Sicile, du prince Murat.

Désormais l’histoire intérieure de l’Espagne ne sera guère que celle d’une lutte entre absolutistes et libéraux.

En 1820, un mouvement populaire fomenté par le Colonel Riego, contraint le roi Ferdinand VII à faire des concessions : les jésuites furent expulsés, l’Inquisition abolie, et la constitution libérale de 1812, remise en vigueur. Mais le mouvement ayant fini par échouer en 1823, grâce à l’aide de l’armée française (la France étant devenue une monarchie, avec la Restauration, Louis XVIII, régnant), les anciennes prérogatives royales de Ferdinand VII furent restaurées, Riego fut arrêté et pendu et l’absolutisme rétabli dans toute sa violence arbitraire.

C’est dans ce contexte particulièrement défavorable et dramatique que la Franc-Maçonnerie s’introduit en Espagne au XVIIIe siècle, et qu’elle eut à s’y développer.


Histoire maçonnique de l’Espagne

On peut distinguer deux périodes de cette histoire au XVIIIe siècle. Mais pour une bonne connaissance de la Franc-Maçonnerie dans ce pays, il est intéressant de prolonger l’étude jusqu’au début du XIXe siècle, pour tenir compte de l’influence française, déterminante, sur la suite du développement de la Franc-Maçonnerie espagnole.

  • Un développement rapide (?) dans un contexte très hostile (1728-1758)

La première Loge d’Espagne fut constituée en 1728 (25 février), à Madrid, par le Duc de Wharton, ex-Grand Maître de la Grande Loge de Londres, et cinq autres Anglais résidents à Madrid. Elle est curieusement connue sous deux titres distinctifs : French’s Arms in St Bernard’s Street et The Flowers of Luces. Elle serait donc une des toutes premières loges, sinon peut-être la première, à avoir été fondée sur le continent

La Franc-Maçonnerie semble s’être répandue d’emblée rapidement puisqu’en 1750, on comptait, dit-on, déjà 200 loges, d’obédience soit anglaise, soit écossaise, soit irlandaise, surtout en Andalousie, où dès 1739 la Grande Loge de Londres avait désigné un Grand Maître Provincial. Exemples : les loges Lodge of St John of Jerusalem N° 53, à Gibraltar (une trentaine de membres, tous militaires), Lodge of Inhabitants N° 285 etc.

Mais il semble de plus en plus clair que les activités maçonniques, prouvées à Barcelone en 1748, à Cadix en 1756,  furent le fait de Maçons d’origine étrangère, français le plus souvent, parfois protestants, tous initiés hors d’Espagne, et qui d’après l’étude des procès de l’Inquisition, ne firent jamais allusion, dans leurs interrogatoires à l’existence de loges espagnoles, et encore moins d’obédience organisée.

Les “200 loges en 1750” que la tradition historique a rapportées, pourrait bien relever de la légende, ou être plutôt des loges de Maçons étrangers ; leur nombre paraît en fait très exagéré.

En effet, les persécutions avaient commencé dès 1740 quand le roi Philippe V, obéissant à la bulle de Clément XII de 1738, lança un édit contre le Métier et interdit la Franc-Maçonnerie. De nombreux Maçons, espagnols ou étrangers, furent bannis, emprisonnés ou condamnés aux galères.

La Maçonnerie continua pourtant à se développer, comprenant un nombre important de Frères anglais et français.

La situation devint encore plus terrible en 1751 quand le pape Benoît XIV confirma la condamnation, par sa bulle Providas.

Le roi Ferdinand VI, dans un décret, condamna les Francs-Maçons à mort, sans autre forme de procès. Il  laissa l’Inquisition sévir avec une rigueur extrême contre les Frères déclarés criminels d’état au premier chef, et jugés comme tels.

Le calme revint sous le règne de Charles III. En 1766 se serait constituée une Grande Loge Provinciale d’Espagne, sous l’obédience de Londres, qui se serait déclarée indépendante en 1780, et aurait prit le nom de Grand Orient d‘Espagne. Le premier Grand Maître en aurait été le comte d’Aranda, alors ministre, auquel aurait succédé le comte de Montijo. Mais l’existence réelle de cette obédience et la paternité du comte d’Aranda sont de plus en plus mises en cause. L’examen de sa correspondance n’apporte aucun élément permettant de confirmer cette création, d’autant que l’appartenance du comte à la Franc-Maçonnerie … n’a elle-même jamais pu encore être prouvée

Il semble en fait que la première loge authentiquement espagnole ne fut pas fondée en Espagne, mais … à Brest. Dans le cadre de l’alliance franco-espagnole l’escadre de Cadix fut envoyée à Brest en septembre 1799. Certains officiers furent initiés à la loge brestoise L’Heureuse Rencontre, d’autres à la loge, Les Elus de Sully. Quelques mois plus tard, ces officiers, désireux de travailler dans leur propre langue, sollicitèrent l’autorisation de constituer une loge sous le titre distinctif Reunión Española.

  • La Maçonnerie espagnole sous l’invasion française (1807-1814)

L’entrée des troupes françaises en 1807 provoqua la naissance et l’essor de la Franc-Maçonnerie espagnole.

De nombreuses loges militaires furent créées dans plusieurs villes. A titre d’exemple : Les Amis Fidèles de Napoléon (1808), à Barcelone, Napoléon le Grand (1811), à Madrid, Le Gibraltar Français (1814), à Santoña, Les Amis Réunis de Saint Joseph (1810) à Vitoria, etc. Elles comprenaient, semble-t-il, exclusivement des Frères militaires français.

Pendant la même période furent constituées des loges civiles par des Français de l’entourage de Joseph Bonaparte, et par des Espagnols partisans du nouveau régime; Peu nombreuses, elles n’en furent pas moins essentielles pour la suite de l’implantation de la Franc-Maçonnerie en Espagne.

C’est d’elles que sortit la Gran Logia Nacional, à partir de la loge San José, dont le principal animateur était le Frère Joachin Ferreira. Cette Grande Loge, assez active, regroupa des loges qui fonctionnèrent jusqu’en 1812. D’après les minutes de cette obédience, il apparaît que l’essentiel de l’activité maçonnique semble avoir été la bienfaisance, tant vers les Frères que les profanes.

Le comte de Grasse-Tilly, fondateur du Suprême Conseil de France et le baron de Tinan, membre de cette juridiction jouèrent un rôle très actif dans cette expansion. Il en fut de même du frère du comte de Grasse, qui sous le nom de guerre de Guzman, combattait lui, de son côté, avec les Anglais dans les rangs espagnols. Franc-Maçon également, il établit en 1808, à Aranjuez, un Consejo Supremo irrégulier, groupant des loges militaires. Cette obédience ne fut qu’épisodique. En 1809, trois loges du Rite Ecossais Ancien et Accepté se constituèrent à Madrid sous l’égide du baron de Tinan, et s’unirent en une Grande Loge Nationale, qui fonda de nombreux autres ateliers “écossais” dans le pays. En 1811, Grasse-Tilly institua un Suprême Conseil du Rite Ecossais Ancien et Accepté, coiffant la Grande Loge Nationale, qui prit le nom de Grand Orient des Espagnes et des Indes.En 1811, il y avait donc en Espagne deux Grands Orients et deux Suprêmes Conseils.

  • La Maçonnerie espagnole sous la persécution (1814-1868)

Le retour du roi Ferdinand VII fut fatal à la Franc-Maçonnerie.

Elle fut totalement interdite, et l’Inquisition la persécuta avec une ardeur et une cruauté redoublées. Les Maçons tentèrent de s’unir et de résister, avec l’appui du mouvement libéral. Grâce à celui-ci, le Suprême Conseil fut réveillé en 1818 et, en 1820, le Grand Orient des Espagnes reprit son activité sous la direction du comte de Montijo, parent de la (si pieuse) future impératrice Eugénie.

Pendant les quatre années de libéralisme apporté par la révolution déclenchée par la patriote Riego, de 1820 à 1823, le Métier repris de la force. Mais une nouvelle insurrection, réactionnaire éclata en 1823, et mis fin à la période de gouvernement libéral de Riego. La Franc-Maçonnerie fut supprimée, et les persécutions reprirent. Nombre de Maçons réputés furent pendus ou décapités. La Maçonnerie, presqu’entièrement exterminée, fut réduite à la clandestinité. En 1825, à Grenade, une loge fut envahie par la force armée, les sept Maîtres maçons présents furent pendus, et un profane, qui venait d’être reçu Apprenti, se vit condamné à sept ans de galère.

L’aveuglement haineux était tel que le roi Ferdinand VII fut même accusé par la populace d’être lui-même un Franc-Maçon, parce qu’il n’avait pas rétabli l’Inquisition dans tous ses droits et prérogatives antérieurs.

La Franc-Maçonnerie continua  à survivre en Espagne au XIXe siècle, dans un contexte dramatique d’instabilité, de persécution, de divisions et de luttes internes et de dérive vers l’irrégularité, auquel le renouveau politique espagnol de la fin du XXe siècle vint mettre un terme.


 

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19 août 2009 3 19 /08 /août /2009 08:13

Les relations entre l’Eglise catholique et la Franc-maçonnerie ont toujours été tendues et tourmentées, pratiquement depuis le début de la Franc-maçonnerie spéculative, et plus particulièrement à partir de 1738, date à laquelle les Francs-maçons furent frappés d’excommunication.

Jugés par le uns comme justifiées, pas d’autres comme inappropriées, les condamnations émises par Rome n’ont laissé personne indifférent.

De franchement antagonistes, puis tumultueuses, les relations entre ces « deux forces morales » se sont peu à peu dédramatisées, puis apaisées. Des efforts de meilleure connaissance réciproque ont été déployés de part et d’autres, notamment de la part de personnalités catholiques éminentes, au premier rang desquelles il convient de citer le Révérend Père Michel Riquet pour le rôle majeur de conciliation qu’il s’est toujours efforcé de jouer pour parvenir, au-delà d’une meilleure compréhension mutuelle, à un certain rapprochement.

Aujourd’hui les Frères catholiques ne se sentent plus en faute à l’égard de Rome d’appartenir à la Franc-maçonnerie régulière, de Tradition.

Des interrogations, des ambiguïtés et des zones de flou demeurent, même si la Franc-maçonnerie ne fait plus l’objet d’une condamnation explicite.

 

L’Eglise et la Franc-maçonnerie opérative.

La Franc-maçonnerie s’est efforcée, dès avant sa création sous forme de Grande Loge, le 24 juin 1717, d’affirmer et de formaliser juridiquement sa filiation historique avec la Maçonnerie opérative.

On sait que déjà, bien plus tôt dans l’histoire de la confrérie, des Anciens Devoirs (« Old Charges »), manifestement « spéculatifs » (tels que le manuscrit Sloane, vers 1700),  affirmaient cette filiation (cf Module n°1).

Le point culminant sera atteint en 1723, lorsque paraîtront les Constitutions d’Anderson qui, à la manière des Anciens Devoirs et très exactement sous leur forme et structure interne, présente la Franc-maçonnerie comme héritière des us et coutumes et spiritualité de « l’antique métier de Maçonnerie ».

Et ce faisant, Anderson et Désaguliers, dont il est connu qu’il a puissamment contribué à créer la Franc-maçonnerie sur les fondements spirituels de la Maçonnerie opérative, se sont appropriés et nous ont ainsi rendus héritiers, jusqu’à la fin des temps de la Franc-maçonnerie régulière, ou de Tradition,  de la spiritualité de nos ancêtres, les Maçons opératifs.

Or cette Maçonnerie opérative était très religieuse, profondément catholique, avant de « se faire anglicane », par la force de l’histoire de la Grande Bretagne.

Mais cette spiritualité judéo-chrétienne pour aussi profonde et incontestable qu’elle fut, rencontra l’esprit des Lumières lors des années qui précédèrent et surtout suivirent la création de la Grande Loge de Londres, Mère Loge de toute la Franc-maçonnerie de Tradition, donc régulière, de par le monde. La Franc-maçonnerie naissante en subit quelque influence, non sur le fond mais sur le développement de sa finalité humaine.

Aussi loin que la connaissance de cette confrérie de métier se porte, c’est-à-dire, d’une manière rigoureusement documentée, à la fin du XIVe siècle, il est incontestable que la Maçonnerie opérative fut ouvertement et profondément religieuse, et comme il se doit avant la Réforme en général et la réforme anglicane en particulier, catholique. Nous le savons par les Old Charges, et notamment par le plus anciens d’entre eux qui nous soit parvenu, le manuscrit (Ms) anglais dit « Régius », daté de 1390.

Or près d’un demi-siècle avant la rédaction de ce fameux manuscrit Régius, une corporation de Maçons, dite Compagnie des Maçons de Londres dont on trouve la première trace en 1356 (à l’occasion d’un différend professionnel) avait pour devise « Dieu est notre guide » ; nous le savons parce qu’en 1 870, à l’occasion du renouvellement de sa charte, elle changea sa devise en « Dieu est notre espérance » . Dans un de ses inventaires datés de 1665, il est relevé un passage qui se réfère explicitement à la Bible. Cela ne saurait surprendre puisque toutes les corporations (ou guildes), au-delà de leurs activités normatives dans leur métier et les englobant, avaient un  essentiellement caractère religieux. Des communautés ou groupes de personnes parmi leurs membres (ou confréries) prenaient en effet soin des membres de la corporation en cas de maladie, leur assuraient une sépulture décente, priaient pour le salut de leurs âmes après leur mort et prenaient soin de leurs proches.

Le Frère Cyril N. Batham notait, dans son intéressant article consacré à la Compagnie des Maçons de Londres (Villard de Honnecourt N°2, 1981), que « les premières guildes furent souvent dirigées par un Comité de 13 membres, représentant le Christ et ses douze apôtres, et dans le cas de l’une d’entre elles, il est précisé que son président était une femme en hommage à la Vierge. »

Le Ms Régius,  après avoir appelé l’attention des Maçons, sur l’exigence de piété exhorte à « honorer ton Seigneur Dieu, tant le jour que la nuit, de tout esprit, de toute ta force. » (vers 628-­629). Il reflète ainsi son enracinement dans la Bible vétéro-testamentaire (Dt 6,5) et s’achève par une invocation toute chrétienne : « Que le Christ alors, dans sa haute grâce, vous donne tout ensemble le temps et l’esprit pour bien lire et comprendre de livre, afin de gagner le Ciel en récompense. Amen, amen [encore un hébraïsme], ainsi soit-il ! disons tous à l’unisson par charité. » (vers 820-825).

Près d’une centaine de manuscrits qui nous sont parvenus commencent par une prière de ce type, ou en contiennent une dans le cours de leur texte ou en conclusion. Autre exemple courant, au point d’être devenu un « standard », telle que cette invocation, toute paulinienne : « Que la force du Père du Ciel avec la sagesse du glorieux Fils ainsi que la grâce et la bonté du Saint Esprit, ces trois personnes réunies sous une seule divine tête [ou en seul Dieu], soient avec nous au début de nos travaux et nous donnent la grâce de nous conduire nous-mêmes pour que nous puissions vivre avec cette bénédiction [ou béatitude] qui ne prendra jamais fin. »

Peu à peu les invocations glissent de l’orthodoxie catholique (invocation de la Sainte Eglise, prière à la Sainte Vierge ; invocation de tous les Saints) vers une dogmatique plus proche de la Réforme et de l’anglicanisme , du type de celles citées ci-dessus.

Ce caractère religieux s’explique par le fait que le travail en lui-même, et celui des tailleurs de pierre, maçons architectes peut-être encore plus, compte tenu du caractère édificateurs de ces « logeurs du Bon Dieu » (R. F. Jean-François Blondel, n’était pas dissocié de son caractère sacré.

Le travail était, pour reprendre la belle expression de notre F. Paul Naudon, « l’ascèse de la vie chrétienne qui menait à Dieu ». L’association ne pouvait être dans cette perspective strictement professionnelle ; une confrérie religieuse venait doubler la communauté.

Le prêtre, en Angleterre le chapelain, en faisait partie, obligatoirement et au premier chef. Sa présence était requise à la fois pour les lectures bibliques requises en loge et prononciation des invocations rituelles.

Il semble que plus tard, à la veille de la création de la première Grande Loge, la Worshipful Society, nom sous lequel les Maçons opératifs continuaient à subsister, (et cela jusqu’à nos jours), professait la foi catholique, ou du moins un anglicanisme peu officiel, en raison de la présence de la forte personnalité qui la dirigeait, Sir Christopher Wren, officiellement anglican mais en fait de tendance catholique romaine et très pratiquant.

Quoi qu’il en soit, catholique, anglicane ou réformée, la Maçonnerie opérative fut très profondément chrétienne. L’on ne sait rien d’une quelconque condamnation que la Maçonnerie opérative aurait eu à subir de la part des autorités religieuses, en Angleterre ou ailleurs dans la chrétienté. Et cela, contrairement aux autres corporations qui, elles, furent à des moments divers de leur existence condamnées pour telle ou telle raison.

On citera à titre d’illustration quelques condamnations d’origine religieuse décrétées en France à l’encontre de certaines corporations, ou plus exactement, à l’encontre de certaines confréries, confraternités ou encore charité professionnelles : le décret de Bamberg, pris en 1451, par le Cardinal Nicolas de Cues qui déclare que « certaines compagnies ne conviennent pas à l’unité chrétienne . » On ne croit pas savoir que les confréries de tailleurs de pierre étaient visées. Ici c’est le soupçon de conspirations et de conjurations ou autres collusions qui pourraient bien se constituer sous « ombre de confrérie, messe, service divin ou autre cause. [1]», d’autant plus redoutables qu’elles sont scellées sous le sceau du serment, ce qui comporte, qu’on le respecte  ou qu’on le trahisse, un risque de parjure, donc de péché grave.

On pourra citer les récriminations de Guillaume Durand, évêque de Mende, en 1311, à l’encontre des clercs et laïcs « qui se goinfrent et se mettent en état d’ébriété au cours de réunions confraternelles. »

Ou encore,  le texte du concile provincial de Sens de 1522 interdisant sans appel « les banquets d’associations qui pourraient être faits les jours de fête des confréries... »

Là il semble que soit l’utilisation dispendieuse des deniers de la confrérie qui soit condamnée, alors que l’argent pourrait être mieux utilisé à des fins caritative...  ou cultuelles.

Enfin on citera la célèbre condamnation des Compagnons par la Sorbonne, le 14 mars 1655, à l’instigation d’une société dévote dite « Confrérie du Saint Sacrement » pour « leur pratiques sacrilèges et superstitieuses. » La condamnation visait uniquement les Compagnons Cordonniers, Tailleurs d’habits, Chapeliers et Selliers (du Devoir). Et de plus, la Sorbonne était une faculté de théologie, amenée certes depuis 1554 à se prononcer sur des questions de morale et des solutions de cas de conscience ; mais ses sentences n’étaient en aucun cas revêtues de l’autorité de l’Eglise, et ne l’engageaient pas.

En l’occurrence, le motif principal de la condamnation était effectivement religieux. Les rituels saisis laissaient apparaître une cérémonie de réception montée comme une parodie des sacrements de la religion chrétienne comme d’ailleurs les légendes compagnonniques, partie intégrante du travail ésotérique en cayenne, pouvaient apparaître parodier l’Evangile ou l’Ancien Testament. Ils ne nous appartient pas ici de juger si ces cérémonies et travaux conduisaient réellement à des parodies ou étaient des modes « primitifs » d’appropriation du contenu évangélique ou du plan de salut, nécessaire pour « faire passer le message » dans un milieu où la lecture de la Bible (par ailleurs interdite hors la présence d’un prêtre, interdiction que la Réforme supprima avec le succès et la fructueuse émancipation religieuse, culturelle et intellectuelle que cette suppression permit). Il est encore possible que la présence de chapelain en loge, chez les Maçons opératifs (et peut-être aussi chez toutes les confréries médiévales) ait eu pour but ... de cathéchiser ces milieux professionnels, dans la plus incontestable orthodoxie.

Les fondateurs de la Franc-maçonnerie non opérative qui œuvrèrent laborieusement pour en assurer la filiation régulière, ininterrompue, avec la Maçonnerie opérative, étaient eux-mêmes des chrétiens sincères (ce qui ne les empêchaient pas de fréquenter toutes sortes de cercles philosophiques, métaphysiques et ésotériques).

Ils reprirent à leur compte cet héritage...et ils l'ont légué à chaque Franc-maçon de Tradition qui s’en rend héritier par son serment d’appartenance à l’Ordre, prêté aux trois grades, librement et volontairement, et qui, pris dans ces conditions, leur confère la Régularité maçonnique.

 

La Franc-maçonnerie spéculative : l’esprit des Lumières.

 Lorsqu’elle crée en 1717 la première Grande Loge, la Franc-maçonnerie non opérative, si elle se rend héritière de l’esprit religieux de sa devancière, n’en est pas moins pétrie de l’esprit de les Lumières qui, en Angleterre, atteint à cette période son apogée (elle l’atteindra plus tard sur le continent, mais avec des évolutions et déviations notables par rapport à la ligne de « l’Enlightenment » anglais).

Sans renoncer à quoi que soit de la spiritualité de la Maçonnerie opérative, la nouvelle société spéculative, se servira de la symbolique, de l’esprit et des pratiques de l’ancienne Maçonnerie, dans son généreux dessein de projeter la fraternité humaine à l’échelle du monde entier, pour en faire un centre d’union, un lien fédérateur entre tous les hommes « de bonne renommée, de bonnes mœurs et d’honnête conversation », comme cela figurait autrefois dans les statuts des confréries continentales et anglaises.

La nouvelle société maçonnique faisait ainsi preuve, au grand dam des Maaçons opératifs confinés dans le périmètre étroit de la corporation professionnelle, des caractéristiques les plus nobles de l’esprit des Lumières, à savoir de sociabilité ouverte et large, de cosmopolitisme sincère et d’universalité culturelle

Cet esprit d’ouverture était directement inspiré par la philosophie des Lumières qui rayonnait en Grande Bretagne et plus particulièrement du latitudinarisme qui se traduira dans le théisme  « noachite »  des célèbres Constitutions d’Anderson et tout particulièrement de celles de la seconde édition de 1738.

Elle se conjuguait à la « New Philosphy », courant de fond réformé, qui prônait une « religion universelle » dans laquelle, au-delà des particularismes des diverses confessions, la rechercher de la vérité devait se faire conjointement dans les deux Livres de Dieu, Sa Parole et Ses œuvres.

Il suffit d’écouter l’une et de contempler les autres pour devenir sensible à sa divine présence. Car elle est directement accessible par la raison, soit « d’après notre jugement » (allusion à l’inspiration du Saint Esprit, très caractéristique de la Réforme), et soit d’après l’enseignement d’hommes sensés et sages (autre caractéristique de la Réforme).

En 1722, dans le numéro de la revue londonienne « The Postman and Historical Account », daté du 31 juillet-2 août, ainsi que dans les quatre numéros suivants, parurent des textes à caractère très nettement marqué de « constitutions » ou de « old charge », à la fois par la forme que par le fond (elles portent la marque très nette d’un Old Charge opératif), et donc destinés au grand public, par le support sur lequel il furent publiés.

Ils furent plus tard rassemblés sous le titre : « Les Anciennes Constitutions appartenant à l’Ancienne et Honorable Société des Maçons Francs et Acceptés. Tirés d’un Manuscrit  écrit il y a plus de Cinq Cents Ans, Londres : Imprimé, et Vendu par J. Roberts, dans Warwick Lane, 1722 »

Ces textes donc, connus par la suite sous le nom de leur éditeur, J. Roberts, furent publiés dans un journal.

Ils le furent, dit-on, pour répondre à une lettre attaquant les Francs-maçons

Certes il y eut bien cet article qui fustige les Francs-maçons (on se reportera à l’article cité pour prendre connaissance des reproches adressés aux Francs-maçons), mais la recherche maçonnique pense que le but principal de ces « Constitutions Roberts » furent publiées surtout pour tenter de contrer la main mise sur les loges opératives de la part des non opératifs, que l’on sentait venir, après leur entreprise qui avait abouti à la création de la Franc-maçonnerie spéculative en la présentant comme la continuation « librement consentie » de la Maçonnerie opérative. En effet de nouvelles pratiques commençaient à émerger  dans la nouvelle société, en particulier en ce qui concernait la nomination des dirigeants, les attributions  des Loges  en matière de réception de nouveaux membres, etc.

Il semble bien qu’elles étaient destinées à la fois :

A devancer la parution annoncée des Constitutions d’Anderson, pour bien affirmer et « publiciser » l’antériorité de l’Honorable société des Maçons Francs et Acceptés sur la nouvelle société, à caractère universel

A satisfaire le besoin exprimé par de nombreux Maçons opératifs de disposer, contrairement à la tradition orale ancestrale de la confrérie, d’un texte faisant foi de leur ancienneté et honorabilité

A réaffirmer le caractère incontestable de leur orthodoxie religieuse.

Sur ce dernier point, outre l’invocation trinitaire  traditionnelle en ouverture du texte, on remarquera l’exhortation à  « l’Ami et Frère », à lire à tout candidat à l’admission dans une Loge: «  [Article 1] Je dois vous exhorter à honorer Dieu dans sa sainte Eglise ; à n’avoir recours à aucune Hérésie, Schisme ou Erreur en votre Entendement... »

Il est aisé de reconnaître le caractère catholique de ces Constitutions, caractère précisément qu’Anderson et Désaguliers souhaitaient dépasser pour ouvrir la fraternité aux autres confessions d’abord, puis au monde entier ensuite, comme le texte des deux éditions des Constitutions le mettent clairement en évidence, tout empreints de l’esprit des Lumières qu’ils étaient, mais sans que cela ne remettent en cause, le moins du monde leur foi chrétienne.

 

Les condamnations civiles

Les premières condamnations de la Franc-maçonnerie non-opérative émanèrent, non pas de l’Eglise catholique et romaine, comme le pense parfois, mais de gouvernements civils. Elles se produisirent très tôt dans son  histoire.

La Franc-maçonnerie fit l’objet d’attaques, quelquefois violentes, en Angleterre même.

Nous l’avons vu, les Constitutions Roberts, par exemple, furent publiées en réponse à une attaque sévère sous la forme d’un article anonyme dans la revue « The Postman and Historical Account ». Mais de nombreuses autres attaques avaient bdéjà frappé la nouvelle Franc-maçonnerie quand cet article parut. A chaque fois, c’était le secret, le serment, mais aussi la présence, incompréhensible pour le grand public, de personnalités éminentes de la haute noblesse, des arts et des sciences dans ses rangs, qui faisait jaser les pamphlétaires inquiets et agressifs.

Il faut dire que les Maçons eux-mêmes ne faisaient pas grand chose pour éviter d’exciter la foule des folliculaires. A preuve, les défilés à répétition, en  grande tenue, dans les rues de Londres, les frasques du duc de Wharton, Grand Maître de la première Grande Loge en 1722, personnage trouble, tour à tour catholique, ou anglican, hanovrien ou jacobite, qui contribuèrent à faire monter la suspicion par ses agissements politiques. Il fonda d’abord en 1719 le « Hell Fire Club », (qui fut interdit en 1721 par édit royal), assemblée de libertins aux mœurs dissolues, puis en 1724 une parodie chinoise de la Franc-maçonnerie « L’Ancien et Noble Ordre des Gorgomons », de toute évidence d’esprit jacobite.

Cette attaque, de l’intérieur, attisa davantage l’hostilité des milieux antagonistes de la Franc-maçonnerie, et s’ajouta à celles qui l’attaquaient constamment. Elles eurent pour effet d’éloigner d’elle un certain nombre de Frères, effrayés par la réputation que la rue faisait à la société à laquelle ils venaient de se joindre.

La Cité de Londres alla même jusqu’à interdire, pendant quelques années, les défilés publics des Francs-maçons.

Le coup suivant fut porté par le gouvernement des Provinces Unies (aujourd’hui les Pays-Bas), en 1735. Il s’inquiétait du risque (et non de faits avérés) « pouvant conduire les fraternités ou associations à devenir des pépinières de factions ou d’alliances. » En fait, comme le rapporte le duc de Luynes, citant l’ambassadeur de France à La Haye, cette interdiction, renouvelée en 1737, mettait en exergue « le serment et le secret « impénétrable »... [mais surtout] était motivée par le fait que l’on avait fait la découverte d’une faction de M. le prince de Nassau pour se faire élire stathouder, et que l’on trouva que la plupart de ceux qui composaient cette faction étaient des frimassons [sic]. »

Le conseil de la ville de Genève lui releva surtout le secret et le serment, et interdit la Franc-maçonnerie en 1736.

En France, le cardinal de Fleury, premier ministre de Louis XV, informé par des rapports de police de plus en plus nombreux, de l’existence d’assemblées « d’un ordre appelé des Framassons [sic], à l’exemple de l’Angleterre [dans lequel] sont enrôlés quelques-uns de nos secrétaires d’état et plusieurs ducs et seigneurs... Ils s’assembloient, recevoient les nouveaux chevaliers, et la première règle étoit un secret inviolable pour tout ce qui se passoit. »

Comme il considère que de telles assemblées sont «  très dangereuses dans un Etat », le cardinal de Fleury va s’efforcer d’étouffer dans l’œuf cette nouvelle société.  D’avril à septembre 1737, la police, sous les ordres du lieutenant Héraut,  va traquer, sans  grand succès il faut dire, les tenues maçonniques, et le 14 septembre  1737, le commissaire du Châtelet, Jean Delépinay, arrête l’hôte d’une assemblée maçonnique et fait fermer son cabaret. Mais la sentence édictée à cette occasion va toucher l’ordre dans son entier en interdisant aux cabaretiers du royaume de recevoir de telles assemblées frappées elles aussi d’interdiction.

D’autres états européens frapperont d’interdiction les assemblées maçonniques : le Palatinat en 1737, la Magistrature d’Hambourg, en 1738...

Dans tous les cas, l’interdiction était prise toujours pour les mêmes motifs : ordre public, secret, serment...

 

Les condamnations de l’Eglise catholique

Dans un tel contexte, l’Eglise pour motiver ses condamnations, n’eut guère de mal à faire état de « parfaite connaissance de cause» et surtout de « rumeur publique ».

La condamnation de la Franc-maçonnerie fit l’objet de deux documents (ou bulles) d’excommunication : la lettre encyclique In eminenti du 28 avril 1738, fulminée par le pape Clément XII (1730-1740), et la Constitution Providas du 18 mai 1751, fulminée par le pape Benoît XIV (1740-1758) Trois sources avaient dû apporter au pape Clément XII les informations nécessaires à sa prise de décision : les nonces dans les états où des condamnations civiles avaient été prononcées, les inquisitions locales et la présence à Rome des Stuarts, à partir de 1717.

Pourtant à la veille de fulminer sa bulle, Clément XII paraît ne pas en savoir assez sur la Franc-maçonnerie puisqu’il demanda à l’inquisiteur de Florence, et fit demander aux autres, et notamment au cardinal Da Cunha, inquisiteur général au Portugal d’obtenir des informations « ... sur la nature et la fin cachée de la compagnie ou institut [des Francs-maçons], afin que, de cette façon, Sa Sainteté puisse être informée exactement. »

Aucune des eux bulles ne fut reçue en France. Plus exactement elles ne furent pas soumises à la formalité d’enregistrement par le parlement de Paris, qui en la matière, aurait donné force exécutoire à la sentence.

On s’interroge encore sur cette décision du ministère. Des historiens pense que le cardinal de Fleury, avait déjà fort à faire avec les effets de la bulle Unigenitus qui frappait les jansénistes, et ne désirait pas avoir encore une autre affaire à régler autrement que par voie de police. Il faut dire aussi, comme déjà signalé, que la participation, massive, de « grands de la cour », et peut-être...du roi Louis XV lui-même dont il est dit qu’il est très probable qu’il se fût fait recevoir dans l’Ordre (tout comme le feront le futur roi Louis XVI et ses frères de sang, le duc Philippe d’Orléans et le futur Louis XVIII ... puis Charles X), ne facilitait pas la tâche de répression du vieux cardinal.

 In eminenti (1738)

La première bulle à l’encontre de la Franc-maçonnerie et qui la rendait interdite aux catholiques, laïques ou clercs séculiers ou réguliers, « sous peine d’excommunication qui sera encourue et par le seul fait et sans autre déclaration ... de laquelle ils ne pourront être absous que par Nous ou par le Souverain Pontife  pour lors régnant, si ce n’est à l’article de la mort » comprenait six motifs de condamnation dites « causes très graves »:

 

O        l’interconfessionnalité des assemblées maçonniques

O        « le pacte étroit et impénétrable du secret »

O        le serment qui en garantit l’inviolabilité

O        l’illégalité des sociétés maçonniques au regard des lois civiles ou ecclésiastiques

O        la proscription des ces sociétés  par « les lois des princes séculiers »

O        leur mauvaise réputation

Comme le fait remarquer Jérôme Rousse-Lacordaire, dans sa remarquable étude sur la question, ces six motifs peuvent être regroupés en trois catégories :

 

O        d’ordre moral

Cette première catégorie comprend le secret et son serment ainsi que la « mauvaise réputation ».

Même s’il est vrai que certains Francs-maçons, par leur comportement et prise de positions publiques, tels nous l’avons vu le duc de Wharton, le duc d’Antin, le comte de Clermont et le duc de Chartres, duc d’Orléans dit « Philippe Egalité » tous quatre Grands Maîtres de la Franc-maçonnerie française, utilisèrent des assemblées maçonniques à d’autres fins (libertines et épicuriennes) que celles prescrites par les rituels, et prêtèrent le flanc à ces accusations, il était exagéré d’affirmer que l’Ordre, dans son ensemble, avait« la mauvaise réputation ».

Le secret et le droit de garder le secret par serment n’était pas en soi condamnable par l’Eglise catholique Celle-ci le considérait même comme un droit naturel. Mais aux yeux de Rome la droit naturel du secret devait toujours être limité par l’ordre public et aussi par l’obligation faite aux catholiques de confesser tous les péchés mortels « sans un celer aucun ».

On comprend alors que le serment maçonnique ne posait pas en tant que telle de problème en terme de nature d’agissements ou d’immoralité qu’il pouvait recouvrir. Il devenait un facteur de suspicion légitime dans la mesure où il risquait de soustraire les catholiques francs-maçons à tout contrôle sacramentel, ecclésiastique ou civil.

Cette question était en effet d’importance. A preuve cette interrogation faite à lui-même par le très catholique (ultramontaniste), le Frère Joseph de Maistre, dans son célèbre Mémoire au duc de Brunswick écrit juste avant l’ouverture du Convent de Wilhelmsbad : « Cette question [du secret] qu’on ne doit point déguiser consiste à sçavoir si nous [Francs-maçons] pouvons licitement jurer de cacher quelque chose, même à la puissance civile qui nus interrogeroit en jugement. ».

Non seulement le principe même du serment de secret posait un problème à des Francs-maçons catholiques, dans la perspective énoncée, mais « les sanctions qui l’accompagnaient [en cas de divulgation], étaient pour certains profanes lors de leur admission dans l’ordre une gêne indéniable », pour reprendre les termes d’un autre Franc-maçon catholique, le bénédictain mauriste Marc-Antoine de Courdemanche, cité par Jérôme Rousse-Lacordaire car « la barbare formule »du serment et la terreur qu’elle inspirait ne se justifiait plus « dans le siècle des lumières, sous l’empire de la délicatesse où le point d’honneur est le plus puissant mobile de notre âme. » De plus In eminenti avait relevé que le serment se prêtait sur la Bible. Aussi pour ne pas enfreindre le deuxième commandement du décalogue « Tu ne prendras en vain le nom de l’Eternel », le serment pris sous l’invocation du Nom Très Saint devait être « vrai, prudent et juste ».

C’est pourquoi le serment du secret « inviolable et impénétrable » apparaissait au XVIIIe siècle un point délicat et controversé, même de l’intérieur de la Franc-maçonnerie.

 

O        d’ordre  juridique

Ce point sera davantage souligné et approfondi par la seconde bulle, la Constitution Providas.

In eminenti se contente de mentionner que, par suspicion que les assemblées de Francs-maçons, « toujours nuisibles à la tranquillité de l’Etat », soient une sources de perversion au regard de l’ordre public (« S’ils ne faisaient rien de mal, il n’auraient pas cette haine de la lumière »), « ces sociétés ont été ont été sagement proscrites par nombre de princes dans leurs Etats. Ils ont regardé ces sortes de gens comme ennemis de la sûreté publique. »

 

O        d’ordre religieux

Le motif de tolérantisme, c’est-à-dire, en fait d’interconfessionalité dans les loges, fut, sans conteste, le point le plus délicat qui poussa la papauté à condamner la franc-maçonnerie. Nous le savons d’après le commentaire qu’en fera le successeur de Clément XII, le pape Benoît XIV, dans sa bulle Providas.

In eminenti affirmait déjà « toute notre application à [...] conserver spécialement l’intégrité de la religion orthodoxe [c’est-à-dire ici, la religion catholique], et à éloigner de l’Univers catholique, en ces temps très difficiles, tout ce qui pourrait être une danger de trouble. »

Les loges en effet recevaient évidemment, car c’était-là le but de la transformation de la Maçonnerie opérative en franc-maçonnerie non opérative ou spéculative, des hommes de foi autres que les catholiques ou les anglicans, des protestants, des juifs et aussi des musulmans. Mais déjà dans l’univers chrétien, la galaxie des diversités confessionnelles présentes en loges, notamment par des personnalités de renom, était grande : latitudinaristes professant un théisme certes chrétien mais noachite, unitariens reniant le dogme de la Trinité, etc.

Cette proximité interconfessionnelle et les échanges auxquels elle pouvait donner lieu constituait pour Rome un risque majeur de « contamination » de l’orthodoxie catholique.

Et cela, à une époque où, de plus, la séparation des affaires d’ordre privée (dont le domaine spirituel) et celles d’ordre civil (dont les engagements citoyens et autres « divertissements » temporels), n’était pas encore de , ou en tout cas admis par l’Eglise.

A ces trois catégories morale, juridique et religieuse, Clément XII ajoutait

« d’autres causes justes et raisonnables à Nous connues ». On s’est interrogé sur ces causes mystérieuses. Il apparaît que, vers 1737, Rome était préoccupée par deux questions de nature toute politique.

Premièrement, la situation politique de l’Angleterre et le sort réservé aux catholiques dans ce pays.

Même si depuis le début du siècle, la situation s’était apaisée, les catholiques anglais ou irlandais résidant en Angleterre (ces derniers très méprisés par les Anglais), vivaient leur foi très difficilement ; ils n’étaient d’ailleurs pas couverts explicitement par l’Act of Toleration de 1689 qui les frappaient d’incapacité juridique.

Rome n’avait pas perdu espoir de reconquérir l’Angleterre par une action missionnaire déclenchée au bon moment. Cela les Anglais le savaient et se méfiaient tout à la fois de la papauté et de leurs concitoyens catholiques.

De plus l’accession au trône de la dynastie hanovrienne (George I, George II, qui ne furent jamais Francs-maçons) avait porté un rude coup aux espoirs des catholiques  qui avaient de ce fait investi leurs espoir dans la restauration des Stuarts (Jacques II, réfugié en France, mort en 1701, Jacques III, dit le Prétendant ou le Chevalier de Saint George, mort en 1766, qui, à défaut d’avoir été eux-mêmes  semble-t-il, Francs-maçons, rien ne l’a jusqu’à présent prouvé, étaient fort entourés de Maçons). Elle aurait signifié ipso facto la restauration des catholiques dans leurs droits et celle de Rome dans sa capacité d’influence politico-religieuse.

Dans cette période toute la politique anglaise de Rome et sa position à l’égard de la Franc-maçonnerie est à comprendre dans le sens de la restauration des Stuarts et du rôle que l’Ordre aurait pu jouer pour aider dans ce projet.

Ce n’est pas ici le lieu de reprendre dans le détail cette histoire tourmentée.

On se contentera de rappeler que ce projet ne réussit pas. Contraint d’accepter le traité de Ryswick de 1697 qui consacrait la victoire de la dynastie hanovrienne,  et mettait ainsi fin à la situation particulière d’un pays avec deux rois, Louis XIV fut forcé de reconnaître Guillaume III d’Orange pour roi d’Angleterre. Jacques III Stuart fut obligé de renoncer à l’hospitalité française, et alla s’établir d’abord à Avignon puis à Rome avec sa famille, sa cour ses services où il apparaît qu’il employa dans son important service diplomatique de fidèles serviteurs tant catholiques que protestant dans un esprit d’équité et de tolérance, et dont beaucoup furent Francs-maçons.

En effet là où passa la cour stuartiste des loges se constituèrent, de Saint Germain en Laye (semble-t-il) en 1688 à Rome où se créa une loge jacobite, en passant par Paris (en 1725 ou 1726) et Avignon (en 1727 ?)

Rome accueillit avec empressement ce roi qui « sacrifiait la couronne à la religion. »

Même s’il n’est pas approprié de parler de deux Maçonneries différentes, l’une catholique, écossaise et jacobite, l’autre anglaise, protestante et hanovrienne, il est possible de parler de deux courants maçonniques différents sur le continent. Elles servirent certainement de courroie de transmission aux divisions politico-religieuses britanniques. Ce rôle obscur dura jusqu’à ce que la situation dynastique se clarifie, comme on l’a dit au profit des hanovriens. Aussi peut-on dire que, dès avant 1737 date où se produisit des événements à Florence relatés ci-après, les Maçons hanovriens l’avaient définitivement emporté sur leurs Frères stuartistes, de sorte que le pape put condamner la Franc-maçonnerie, sans craindre de nuire aux intérêts des stuartistes, en 1738.

Même si des projets de reconquête du trône étaient encore évoquésla cause semblait bien entendue au profit de la dynastie hanovrienne.

Deuxièmement, en 1737, en effet, Florence passa avec toute la Toscane des mains des Médicis, soumis à Rome, à celles de François duc de Lorraine, Franc-maçon éminent mais indépendant de la papauté, futur empereur d’Autriche en 1745. Une lettre adressée par le saint Office à l’Inquisiteur de Florence pour soutenir Gaston de Médicis qui avait demandé de l’aide contre la Franc-maçonnerie, car il la soupçonnait de favoriser les entreprises de son rival autrichien, contient des termes et des griefs qui seront repris quasiment mot pour mot dans In eminenti.

Providas (1751)

 

En 1751 la situation politique avait bien changé. Florence et la Toscane étaient oubliées et les ambitions stuartistes réduites à néant depuis la déroute de Culloden Moors en 1746. Et pourtant Benoît XIV cru bon de renouveler la bulle de son prédécesseur fulminée quinze ans auparavant.

Il semble bien, en dépit des efforts fait par Benoît XIV pour expliquer la nouvelle condamnation par le fait qu’In eminenti lui paraissait être restée lettre morte « à tel point qu’on ne craignait pas d’assurer que l’excommunication était levée. »ce soit des événements poitiques similaires à ceux de Toscane qui provoquèrent « la goutte qui fit déborder le vase ».Ils se produisirent cette fois à Naples.

En effet des Maçons napolitains avaient réussi à persuader le confesseur de Charles VII, roi de Naples, l’archevêque Bolaños, de lever les censures pontificales. Informé de cette manœuvre, Benoît XIV fulmina en mai 1751 sa bulle Providas.

Quoi qu’il en soit, Benoît XIV reprend intégralement le texte d’In eminenti, énumère les six cuses « très graves » de condamnation et insiste à nouveau sur les griefs d’interconfessionnalité, le secret, le serment, l’illégalité et la proscription des sociétés maçonniques.

Il dénonce vigoureusement le tolérantismme qu’il perçoit comme un danger grave pour les catholiques : « la première cause de prohibition de la Maçonnerie est que, dans ces sortes de sociétés ou conventicules, des hommes de toute religion et de toute secte se réunissent ; d’où l’on voit assez quel grand mal il peut en résulter pour la pureté de la religion catholique. »

Les effets des deux bulles

Il est connu, et d’ailleurs on l’a vu Benoît XIV s’en plaignit amèrement, les résultats pratiques de la bulle de Clément XII furent nuls même dans les états de l’Eglise, et même si les peines encourues auraient été très graves (rien moins que la peine de mort et la démolition des maisons qui auraient abrité des assemblées maçonniques, par exemple à Rome). A Florence, dont on a vu le rôle qu’elle joua dans la décision de Clément XII, la bulle ne fut pas publiée ; Mais  la loge (anglaise) de la ville se mit prudemment en sommeil, pour des raisons diplomatiques un peu complexes pour être détaillées ici. Mais la bulle fut reçue en Espagne et au Portugal et donna lieu à des procédures inquisitoriales sévères sinon cruelles.

Le procès mené en 1742, par l’Inquisition de Lisbonne, contre le Frère John Coustos, Maçon suisse naturalisé anglais protestant, qui avait « maçonné » à Paris, est resté célèbre.  Nous le connaissons par la publication qu’il en fit à son retour en Angleterre, après sa libération de la torture et des galères grâce aux pressions diplomatiques anglaises.

Cinq autres maçons furent condamner civilement et religieusement.

En Espagne, les poursuites furent déclenchées à partir de 1744 ;

En France, il est piquant de constater que les persécutions policières contre les francs-maçons cessèrent à dater de la bulle In eminenti. Le cardinal de Fleury fit plaisamment expliquer au pape que sa bulle tombait quelque peu à plat car « cette société avoit aussi commencé à faire ici quelques progrès. Le Roy a témoigné qu’elle luy déplaisoit, et elle a cessé. »

Ailleurs en Europe, si on excepte l’Espagne, le Portugal et la Pologne, la bulle de Clément XII ne fut reçue dans aucun autre état catholique. Il arriva que la Franc-maçonnerie fut persécutée, mais jamais en vertu de l’application des condamnations pontificales.

La bulle de Benoît XIV n’eut guère plus d’effet que celle de son prédécesseur. Le pape en était même arrivé à recourir à la position du sultan de Constantinople pour le prendre à témoin ! La pape exhorta le cardinal Tancin, ministre d’état de Fleury en 1742,  à envoyer une lettre à l’ambassadeur de France dans l’empire ottoman afin de l’inciter à s’opposer à l’ouverture de nouvelles loges dans cette ville ...« le sultan s’en étant plaint. »

 

La défense de la Franc-maçonnerie

Il est à remarquer, qu’à part dans les Etats où les bulles furent reçues et où ils s’y soumirent généralement, les Francs-maçons ne réagirent guère ailleurs.

Mais il est intéressant de noter quelles furent ces rares réactions.

 

O        L’ignorance du pape

Pour beaucoup de catholiques de conviction, qui ne voyaient pas sincèrement pas en quoi leur pratique de l’Art Royal pouvait bien être répréhensible à l’égard de « l’orthodoxie catholique », la réaction la plus courante fut de considérer que le pape était mal informé, tant Clément XII que Benoît XIV, d’autat que le premier cité était à l’extrême fin de sa vie quand il fulmina In eminenti, et était déjà physiquement et intellectuellement très affaibli.

A preuve cette réflexion du marquis de Saulx-Tavannes (1738) : « Notre ordre a reçu un coup terrible de notre St. Père. Vous voirés qu’il faudra le recevoir pour le désabuser et luy apprendre à ne pas si mal juger de son prochain  et à ne pas condamner ce qu’il ne connoit pas. »

Nous avons déjà signalé combien, de fait, Clément XII paraissait mal informé de la Franc-maçonnerie. Il ne faisait, dans son encyclique, allusion à aucun texte de référence, qu’ils émanent de Francs-maçons, de la Grand Loge d’Angleterre ou de divulgation, mais s’en tenait, comme signalé « en parfaite connaissance de cause »  et « à la rumeur publique ».

 

O        La réaction de la Grande Loge d’Irlande

Dès 1738, le Grand Maître de la Grande Loge d’Irlande, publia une « Réponse à la bulle du pape ».Il affirmait notamment que les Maçons révéraient le Créateur et suivaient strictement la « religion naturelle ». Il est intéressant de remarquer, qu’à l’époque, religion naturelle, signifiait religion chrétienne, c’est-à-dire la religion qu’il est naturel pour un chrétien de révérer, et non religion de la nature, polythéisme, panthéisme ou autres variétés de dérives déisme, comme cela est devenu le cas au XIXe siècle.

 

O        La réponse du baron de Tschoudy...

Le baron Louis de Tschoudy, vénérable de la Loge ancienne de Metz, publia en 1752 « L’Etrenne au pape ou les Francs-maçons vengés », série de lettres où il réfutait les arguments de Providas, tant théologiques, canoniques qu’historiques. Il concluait que la Franc-maçonnerie n’était un danger ni pour l’Eglise, ni pour les princes, et que les Francs-maçons n’étaient ni hérétiques, ni schismatiques.

« Qu’ont donc fait les Francs-maçons qui puissent être attribué à crime , Les a-t-on entendu prêcher une nouvelle doctrine, les a-t-on vu renverser les autels et sont-ils les destructeurs du culte ?[...] quels sont les propos erronés, pour la condamnation desquels il a fallu fonder un concile ? De quel schisme sont-ils les auteurs ?

[...] Quels rois ont-ils détrônés ? Quels états ont-ils troublés Quel tort ont-ils fait en public ? »

Il est amusant de noter que dans cet ouvrage il prétend que le pape, Benoît XIV qu’il apostrophe, fut jadis Franc-maçon ... ce que le dit pape prendra très au sérieux et se croira obligé de démentir dans sa bulle en dénonçant la « diffamation » dont il fait l’objet.

Il renouvela son argumentation en 1766 dans « L’Etoile flamboyante ou la société des Francs-maçons considérée sous tous ses aspects ». Il y commente les différents griefs reprochés à l’Ordre et conclut qu’il était nécessaire que l’on juge les Francs-maçons sur ce qu’ils étaient vraiment et non sur des chimères ou sur l’accessoire.

 

O        ... et celle de Joseph de Maistre

Le catholique ultramontaniste Joseph de Maistre, fort peu suspect aux yeux de Rome, dans le « Mémoire au duc de Brunswick », déjà cité, s’efforça de répondre avec le recul du temps (elle fut écrite en 1782 à l’occasion du Convent de Wilhelmsbad) aux deux bulles.

Pour ce fidèle de Rome, la Maçonnerie authentique (ce qui pourrait laisser supposer que toute la Franc-maçonnerie ne le fût pas) était essentiellement chrétienne et au service du christianisme. La question du serment était certes délicate, c’est pourquoi il fallait que la Maçonnerie fût rectifiée en profondeur pour ne plus laisser planer de soupçon quant aux secrets couverts par ce serment.

 

O        Le Convent de Wilhelmsbad (1782)

Précisément le Convent Général de Wilhelmsbad dans le but de jouer un rôle régulateur sur l’extraordinaire diversité de la Franc-maçonnerie de la fin du XVIIIe siècle souligna fortement non seulement la compatibilité entre la Franc-maçonnerie et la religion chrétienne mais surtout les fondements et origines chrétienne de la Franc-maçonnerie régulière, de Tradition. Il souligna la nécessité de « rectifier » les errements de la Franc-maçonnerie ou de « ce qui lui ressemble », et donne corps à tout ce qui est critiqué par les bulles papales.

Mais pour autant la Franc-maçonnerie du XVIIIe siècle ne cessa guère de se doter d’origines autant mythologiques que fantaisistes, la vague de l’égyptomanie, du goût pour les « antiquités », et la dénaturation progressive mais brutales des caractéristiques de l’esprit des Lumières de sociabilité, de cosmopolitisme et d’universalité, aidant.

Cette tendance auto-destructrice contribua à alimenter la méfiance, la suspicion et les accusations de ses adversaires qui ne voyaient certes pas encore dans la Franc-maçonnerie, un foyer de satanisme ou de paganisme, voire une machine de guerre anti-chrétienne, comme ce sera le cas de la part de ses adversaires le plus irréfléchis au XIXe siècle, mais trouvaient là une justification inespérée de leur attaques contre une société qui risquait de contaminer l’orthodoxie de la foi.

Quoi qu’il en soit, la franc-maçonnerie continua l’accélération de son développement pendant tout le XVIIIe siècle.

 

La situation actuelle

Les relations entre l’Eglise catholique et la Franc-maçonnerie peuvent se lire à la lumière de trois repères :

O        L’article 2335 du Code de droit canonique de 1917

O        Le dialogue instauré par Vatican II

O        L’article 1374 du nouveau Code de droit canonique de 1983 et la déclaration du Cardinal Ratzinger qui l’accompagne.


L’article 2335 du Code de droit canonique de 1917

 

Dans ce Code, quatre articles (1240, 1399, 2335 et 2336) étaient consacrés à la Franc-maçonnerie. Tous ces articles qualifiaient la Franc-maçonnerie de secte et frappaient leurs membres de sanctions pénales.

L’article 1240 refusait la sépulture ecclésiastique aux Maçons, l’article 1399 interdisait les ouvrages qui défendaient la Maçonnerie en affirmant son utilité pour la société civile ou pour l’Église, l’article 2336 énumérait une série de sanctions contre mes clercs et religieux maçons et ordonnait qu’ils fussent dénoncés au Saint Office.

L’article 2335, le plus important pour les catholiques Francs-maçons laïques frappait d’excommunication réservée simplement au Saint Siège » ceux qui donnaient leur nom à la secte maçonnique ou à toute autre association du même genre qui conspiraient contre l’Eglise et les pouvoirs civils légitimes.

Par latæ sententiæ, il faut entendre une excommunication encourue ipso facto par la disposition du droit ; par réservée, il faut entendre que seul le Saint Siège peut lever l’excommunication à l’exclusion de toute autre hiérarchiquement égale ou subalterne à celui qui en est frappé.


Le dialogue de Vatican II

 

Depuis Vatican II, des efforts ont été entrepris par des ecclésiastiques de renom (le R. P. Michel Riquet, le R. P. Joseph Berteloot, le cardinal Kroll, le cardinal Seper, et d’autres) pour alléger la sévérité de l’article 2335 de 1917, et en tout premier lieu, lever l’application de l’excommunication promises aux francs-maçons catholiques.

Le dialogue commença à s’engager sur la base précisément de distinctions :

 

O        Distinctions canoniques : Cette question renvoie à la position de l’Eglise.

Des arguments variés furent avancés. On fit valoir, contre le principe même de latæ sententiæ, que seules les associations maçonniques qui complotaient étaient à viser par cet article, et qu’il était injustifié qu’il s’appliquât aux autres.

En particulier, il était malvenu de taxer le Franc-maçonnerie régulière de complot contre l’Eglise et les pouvoirs civils, alors que précisément elle réunit des hommes de foi, et uniquement ceux-là, que l’histoire de l’origine de la Franc-maçonnerie anglaise prouve que c’est bien dans un but de paix entre les hommes que la première Grande Loge fut constituée, et qu’ainsi Franc-maçonnerie régulière anglo-saxonne et Eglise catholique avaient un ennemi commun « essentiellement anti-chrétien, le matérialisme athée. »

Mais ces tentatives de conciliation furent perçues davantage comme une manipulation pour faire se rapprocher la Franc-maçonnerie de l’Eglise qu’elles ne relevaient d’un rapprochement réciproque et équilibré. Mais cette entreprise reste perçue favorablement par la Franc-maçonnerie régulière.

 

O        Distinctions doctrinales

Cette question renvoie à la position des différentes obédiences maçonniques.

Les positions du R. P.  Riquet et les ouvrages d’Alec Mellor, avant qu’il rejoigne la Grande Loge Nationale Française, pour rapprocher l’Eglise et la Franc-maçonnerie avaient été interprétées par les obédience « irrégulières » comme une pression pour les faire renier les « idéaux de 1877 », à savoir « la liberté absolue de conscience, la laïcité, les idéaux républicains ». Cette argumentation curieusement alimente l’accusation, dont la vacuité a été maintes fois prouvée, du  « complot maçonnique en faveur de la Révolution Française et de la république ».

Elle pose en effet la question de la doctrine maçonnique, ou au moins les questions sur la régularité et sur le relativisme.

Régularité : si les éléments fondamentaux de la régularité reposent sur la croyance en Dieu révélé dans la Bible, et ils sont tout à fait conciliables avec le credo chrétien. En effet si le Franc-maçon ne met ni en lui-même (pas de maïeutique rituelle lui promettant de parvenir par son ascèse à la révélation intérieure, sans le concours de Dieu), ni en l’Ordre maçonnique, l’espérance de l’illumination intérieure et de la réalisation de son salut, mais en Dieu seul, et pour les Maçons chrétiens, en Christ seul, il n’y a aucun motif d’incompatibilité avec son appartenance à l’Eglise. C’est d’ailleurs sur cette argumentation que le R. P. Riquet obtint de la Sacrée Congrégation pour la Doctrine de la Foi (SCDF) une interprétation stricte de l’article 2335.

Selon cette interprétation, l’excommunication ne peut être certes levée, mais elle ne s’applique plus latæ sententiæ mais seulement à ceux qui complotent (accord entre le Grand Maître de la GLNF, Vaneck et le pape Paul VI). Cet accord, qui mettaient à l’aise les Francs-maçons catholiques réguliers, mécontenta les Maçons « irréguliers », au point que le débat sur la régularité s’engagea en se complexifiant :

 Régularité = Landmarks+GADLU (foi théiste et personnelle), mais quid des Maçons croyants mais appartenant à une obédience réputée irrégulière ?

Régularité = Reconnaissance de la Grande Loge Unie d’Angleterre, sans autre forme de régularité que juridique, mais quid des Maçons qui, tout en appartenant à une obédience reconnue par la Grande Loge Unie d’Angleterre, ne professent pas la foi chrétienne, ou qui s’en éloignent par la doctrine de leurs rites ?

Régularité = Transmission  et filiation, mais dans ce dernier cas, la GLNF est issue du tronc irrégulier du GODF !

Cette complexité extrême conduisit la SCDF à refuser de statuer sur la question de savoir qui est régulier et qui ne l’est pas, en 1983, lors de la refonte du Code de droit canonique.

Relativisme : s’il est certain  « qu’une partie de la Maçonnerie se situe dans un projet de réalisation spirituel théologiquement acceptable par l’Eglise, la Franc-maçonnerie chrétienne n’en est qu’une toute petite fraction [... ] et ne se trouve nullement en dehors de l’organisation fondamentale franc-maçonne. »

 

O        Distinctions historiques :

Cette autre entrée dans le problème du rapprochement a été tentée par les acteurs persévérants, tels le R. P. Riquet et Alec Mellor. Elle consistait à examiner qui, du point de vue historique,  est resté fidèle à la spiritualité chrétienne des origines, en examinant le cours de l’histoire des obédiences, et en y  identifiant les accidents de l’histoire qui ont pu corrompre les origines chrétiennes de l’Ordre anglo-saxon, en le faisant dériver localement vers l’irrégularité, l’anticléricalisme et l’athéisme.

Mais il ne semble pas que cette entrée ait eu beaucoup d’écho auprès du Saint Siège.

L’article 1374 du nouveau Code de droit canonique

 

Dans ce nouveau Code, publié en janvier 1983, l’article 1374 la Franc-maçonnerie n’est plus citée au nombre des associations qui machine contre l’Eglise, et à ce titre justiciable « d’une juste peine ».

C’est donc à l’Ordinaire du lieu de décider si telle ou telle société maçonnique est dans ce cas, et cela seulement contre l’Eglise puisqu’il n’est plus question non plus de pouvoirs civils légitimes. On aura noté que l’appartenance à une association conspiratrice n’est plus punie d’excommunication latæ sententiæ, mais d’une juste peine à évaluer par l’Ordinaire.

On avait pu donc penser que les efforts déployés de part et d’autres par les ecclésiastiques et les Franc-maçons soucieux de pratiquer leur culte sans avoir à renoncer à leur appartenance à la Franc-maçonnerie avaient été couronnés de succès.

Mais dans sa déclaration du 26 novembre 1983, la SCDF, présidée par le cardinal Ratzinger, affirme interpréter cet article 1374 et le commente ainsi : « Les fidèles du Christ qui donnent leur nom aux associations maçonniques tombent dans un péché grave et ne peuvent accéder à la Sainte Communion. »

Le
statu quo post bellum

La situation est donc confuse. Pour certains Maçons catholiques, seule compte l’article 1374 car il est revêtu de l’autorité papale. Pour d’autres, la déclaration de la SCDF, bien que de hiérarchie inférieure à celle du saint Père, doit être prise en très sérieuse considération car elle ne peut avoir publiée sans son accord, compte tenu du sujet traité et de la proximité des dates de publication.

Les Francs-maçons catholiques se retrouvent ainsi dans une situation étrange où l’excommunication à leur encontre a certes été levée, mais sans que soient reconnues aux membres catholiques la liberté d’adhérer à la Franc-maçonnerie et aux autorités ecclésiastiques locales la faculté d se prononcer publiquement en faveur de l’appartenance de leurs ouailles à l’Ordre. Ceci n’exclut pas que ces autorités puissent, au cas par cas, autoriser tel ou tel fidèle, à s’inscrire dans une loge ou à y demeurer.

C’est bien cette imprécision qui a fait dire à de nombreux Maçons catholiques que les relations entre l’Eglise et la Franc-maçonnerie n’avaient cessé d’osciller entre espoir et désillusion.


 

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19 août 2009 3 19 /08 /août /2009 07:46

  • Deux Frères (G.O.D.F.) à l’origine de la refondation de la régularité

Camille Savoire  Édouard de Ribaucourt … qui deviennent quatre : Gustave Bastard et Paul Pottier

  • Le projet : deux étages

Faire revivre la régularité par le R.E.R. Commencer par les hauts grades pour ne pas provoquer de tension avec le G.O.D.F.  La solution : passer par l’intermédiaire d’une obédience régulière étrangère,  le Grand Prieuré Indépendant d’Helvétie (G.P.I.H.)

  • Le moyen : se faire armer C.B.C.S. (6e et dernier grade du R.E.R.) par équivalence

C. Savoire :  33e è C.B.C.S. (G.P.I.H., Genève) É. de Ribaucourt) : 31e reçu 33e (Suprême Conseil R.E.A.A.), Lausanne) è CBCS (G.P.I.H., Genève) Gustave Bastard : 30e reçu 33e (Suprême Conseil R.E.A.A.), Lausanne) è CBCS (G.P.I.H., Genève) Paul Pottier  : 18e è EN (G.P.I.H., Genève)

  • Remise de lettres – patentes par le G.P.I.H. (11 juin 1910)

ériger à Paris une Loge de Maîtres Écossais de Saint André (4e grade du R.E.R.) et une Commanderie (5e grade du RER) dépendant de la Préfecture de Genève Fondation d’une Loge bleue par réveil de la Loge Le Centre des Amis (20 juin 1910) : Loge à Directoire Créée hors G.O.D.F.

  • Menace d’exclusion et suspension de la création de la Loge 1er-6 octobre 1910

Agrégation au G.O.D.F. le 15 mars1911 Installation le 28 avril 1911 (Édouard de Ribaucourt, V.M.) Légalisation par le G.P.I.H. aux 3 grades « bleus »  Nouvelles lettres – patentes du G.P.I.H. autorisant les FF. fondateurs à créer des Loges symboliques aux quatre grades du R.E.R. au titre de la puissance du Directoire (29 septembre 1910) Protestation du G.O.D.F. : « principe de territorialité ! » Solution : traité de reconnaissance mutuelle entre  le G.O.D.F. et le G.P.I.H. (15 avril 1911 Paris et 18 avril 1911, Genève) G.O.D.F. = « puissance souveraine pour le R.E.R. en France  + principe de territorialité » G.P.I.H. = « puissance souveraine » reconnue par le G.O.D.F.

  • Ostracisation : Convent de septembre 1911

« Introduction dans l’Ordre d’un rite nouveau avec ses règlements nouveaux et inaccoutumés »
Reconnaissance explicite de l’extinction du RER en France. Perturbations et sabotages de Travaux : 1912 – 1913 Mise de la Loge de Maîtres Écossais de Saint André sous l’autorité du Suprême Conseil du R.E.A.A. Imposition de rituels dénaturés du 4e grade par le G.O.D.F. Boycott , pressions et « black-boulage » de candidats à la R.L. Le Centre des Amis Refus du G.O.D.F. de laisser la Loge travailler avec les rituels de Genève

  • Convent de septembre 1913

Affrontements et oppositions Interdiction  formelle d’utiliser les rituels suisses Interdiction de travailler « A la Gloire du Grand Architecte de l’Univers » Suites du Convent de 1913 Ultimatum du G.O.D.F. aux FF. Savoire et Ribaucourt de se retirer « sous huit jours » de la Loge Le Centre des Amis sous peine de se voir déclarées en état d’irrégularité (17 septembre 1913) Vote par la Loge Le Centre des Amis du départ du G.O.D.F. 8 octobre 1913

  • Démarche auprès de la Grande Loge Unie d’Angleterre (G.L.U.A.) en vue de la  reconnaissance Appui de la G.L.U.A.

Appui de la Loge L’Anglaise (fondée en 1732, Bordeaux) Acceptation de la G.L.U.A. de créer la nouvelle obédience régulière avec deux Loges Lord Ampthill, 5 novembre 1913 Érection de la R.L. Le Centre des Amis et de la R.L. L’Anglaise en « G.L.N.I.&R. pour la France et les colonies françaises » Mise en sommeil de la Loge de Maître Écossais de Saint André  5 novembre 1913 (Fête du Renouvellement de l’Ordre R.E.R.)

  • Première réunion du Souverain Grand Comitéde la G.L.N.I.&R. 12-15 novembre 1913

Constitution rituelle de la G.L.N.I.&R. ; élection du F. E.  Ribaucourt, G.M.  Retrait du F. Camille Savoire ; reste membre du G.O.D.F. 15 novembre 1913 Reconnaissance officielle de la G.L.N.I.&R. par la G.L.U.A. 20 novembre 1913 Proclamation officielle à la F.M. régulière internationale  de la reconnaissance de la G.L.N.I.&R. 3 décembre 1913 Première assemblée générale de la G.L.N.I.&R. 6 décembre 1913

  • La première guerre mondiale (1914 – 1918) Neuf premières Loges

1 Loge Rite Écossais Rectifié (fondatrice) L’Anglaise  7 Loges Rite Emulation Promulgation d’une constitution 4 novembre 1915 Durera jusqu’en 1997 Démission du 1er Grand Maître, le T.R.F. Édouard de Ribaucourt 18 décembre 1918 Remplacé par le F. Charles Barrois

  • A la veille de la deuxième guerre mondiale 33 Loges dont :

 4 Loges de Rite Écossais Rectifié 27 Loges de Rite Émulation,
dont 22 anglophones 1 Loge de Recherche (Saint Claudius n° 21) L’Anglaise n° 2

  • Changement de nom : 29 octobre 1948

La G.L.N.F. : structure d’accueil des FF. anglo-saxons résidents en France Dix-neuf nouvelles Loges

Création de trois nouvelles Provinces

Austrasie (Alsace – Lorraine) Flandres Septimanie (Provence)

Début du développement international
District d’Iran

Tentative d’union de la Franc-maçonnerie française
projet de rapprochement avec la Grande Loge de France
Échec au dernier moment du fait de la G.L.D.F. (1956)

  • La scission de la G.L.N.F. en deux obédiences : 22 février 1958

G.L.N.F.

G.L.N.F. – Opéra (Pierre de Ribaucourt, fils du fondateur)

 Sept Loges dont Le Centre des Amis n° 1, Saint Claudius n° 21  trente Frères

 Motifs : « R.E.R., rite fondateur, minoritaire »« fin des années ’50, 1/3 FF. seulement francophones »

  • Jubilé de la G.L.N.F. (1964)
  • Tensions internes à la G.L.D.F.

Tropisme de nombreux FF. vers la régularité Tropisme d’autres FF. vers le resserrement des liens avec le G.O.D.F. Jeu personnel du G.M. (ambitions politiques) ; besoin du G.O.D.F. Signature d’un traité d’amitié avec le G.O.D.F. (17 septembre 1964)Rupture des relations entre le Suprême Conseil et la GLDF (18 sept.) Retrait de la délégation d’administration des 3 grades « bleus » Retrait du droit de se dire « R.E.A.A. » Réception uniquement de Maîtres réguliers Scission au sein de la GLDF Démissions massives de FF. de la G.L.D.F. 3 000 FF. Consécration par le GM de la GLNF des Loges venues de la G.L.D.F. 6 mars 1965

  • Consécration de la 100ème Loge
  • Accord avec le G.P.D.G.

Seuls des Maîtres réguliers peuvent être reçus M.E.S.A., EN et C.B.C.S. 21 octobre 1965...

Source : document de formation de la GLNF

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18 août 2009 2 18 /08 /août /2009 09:35


 

Au début du XVIII siècle, les Francs-Maçons étaient généralement de confession chrétienne trinitarienne,

mais les Constitutions de 1723 et de 1738 ouvraient la porte à "tout homme sincère et loyal" quelles que

soient ses convictions religieuses, à l'exception des athées. Ceci concernait donc les Catholiques Romains comme les Protestants, l'urne de vote de la loge procurant le remède adéquat . La Bulle papale, "ln Eminenti

Apostolatu" Specula" fulminée en 1738, excommunia tous les Francs-Maçons, ainsi que ceux qui leur

prêteraient le concours, à compter de sa promulgation et de son enregistrement par les Autorités civiles dans

les différents diocèses. Ceci produisit une réaction immédiate et, vers 1740, un certain nombre de grades à

substrat chrétien apparut en France et se répandit graduellement à travers l'Europe.

Les plus importants de ceux-ci furent un Rite maçonnique Templier et un grade de Rose-Croix,

aucun des deux n'ayant de lien historique ou rituel avec les anciens Ordres Militaires ou les Rosicruciens du

Moyen-Age. On ne sait ni comment, ni précisément quand, le Rite Temple-Malte fut introduit dans les Iles britanniques, mais on en retrouve des traces dès les années 1760, et la grande variété des rituels alors en usage qui nous sont parvenus, suggère diverses provenances. Dans tous les cas, ces grades furent adoptés par les

Chapitres de l'Arc Royal et dès l'origine, ils y furent conférés en vertu de leur Charte capitulaire.


Après l'avortement d'une tentative par le Camp de Baudoin (Baidwyn Encampment) de Bristol d'organiser

l'ensemble sur une base nationale, des approches faites auprès de Thomas DUNCKERLEY reçurent un

assentiment tel à travers le pays qu'il fut possible de constituer un Grand Camp (GRAND ENCAMPMENT) En 1791, Dunkerley présida à la première réunion du Grand Conclave constitué par sept Camps (Encampments) indépendants. Un Conservatisme inné, des doutes quant aux effets de la Loi de 1799 sur les Sociétés Secrètes et divers autres facteurs, firent toutefois que ce mouvement ne fut pas généralement bien accepté avant plusieurs années. Pendant la grande maîtrise du Duc de Sussex ( 1812-1843), une large majorité de la Grande Loge Unie fut, un temps, vivement opposée à toute activité maçonnique extérieure aux grades symboliques et à

l'Arc Royal, malgré la tolérance fallacieuse concernant les "Grades des Ordres de Chevalerie", inscrite à

l'Article II de l'Acte d'Union des Grandes Loges. Pour éviter de jeter de l'huile sur le feu, le Duc de

Sussex ne fit plus convoquer le Grand Conclave, qui était alors l'instance octroyant les Chartes; laissant

toutefois des instructions permanentes aux officiers du siège pour accorder les dispenses nécessaires aux

réunions et à la réception de Chevaliers, jusqu'à l'expédition des Chartes officielles. Vers 1830, la tension ayant diminué, le Duc, sous sa signature et sans en référer au Grand Conclave, octroya quelques Chartes à des "Encampments" (Camps) et constitua une Province templière pour le Comté de Dorset. Après sa mort en 1843, la situation était devenue telle que le Député du Duc, John Christian BURCKHARDT, fut à même de rétablir les réunions du Grand Conclave, que le C" CK KEMEYS- TYNTE fut installé comme Grand Maître et les conditions

normales de fonctionnement rétablies, à l'exception des Chartes, dont l'octroi, demeura la prérogative du seul

Grand Maître.

Lorsque Thomas DUNCKERLEV prit le contrôle du Rite, il ne chercha pas à contrôler les rituels pratiqués par les Encampments particuliers; mais dans les années 1850 il apparut judicieux de parvenir à une certaine uniformisation. Tous les anciens rituels furent alors collationnés et le rituel Templier encore en usage fut

mis en forme sur la base d'un rituel datant du XVIII' siècle. Quelques années plus tard la même chose fut

faite pour les grades de la Passe de la Méditerranée (ou Chevalier de Saint-Paul) et de l'Ordre de Malte. Dans les années 1870, on tenta vigoureusement d'étendre ce principe, en vigueur en Angleterre et au Pays de Galles, à l'Ecosse et à l'Irlande, par l'établissement d'un Convent Général, laissant à chacun le contrôle de ses affaires intérieures, mais instituant un rituel commun à tous. Seules l'Angleterre et l'Irlande mirent cela en pratique, l'Ecosse s'étant très tôt retirée des négociations. Mais les modifications apportées rencontrèrent une vive opposition à travers l'Angleterre et les projets originaux durent être revus. Toutefois, malgré l'adhésion ultérieure du Grand Prieuré Souverain du Canada, le Convent Général s'essouffla jusqu'à disparaître sans regrets en 1896, quand chaque pays retrouva l'entière souveraineté sur son administration et ses rituels.

Episodiquement, les trois Grands Prieurés d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande se concertent, par la réunion de

leurs Grands Maîtres ou Pro Grand Maître et des Grands Chanceliers ou Vice-Grands Chanceliers, sur

les questions fondamentales qui pourraient influencer le développement de l'Ordre.

(Grand Prieuré des Ordres Religieux, Militaires et Maçonniques Unis du Temple et de Saint Jean de Jérusalem, Palestine, Rhodes et Malte pour la  France.)

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11 août 2009 2 11 /08 /août /2009 20:13

Tout en demeurant indissociable de ses origines plus lointaines, l’histoire de la Franc-maçonnerie telle que nous la connaissons aujourd’hui commence à l’aube du 18e siècle, plus précisément le 24 juin 1717, à Londres. Ce jour-là, jour de la Saint Jean-Baptiste, patron des Francs-maçons, quatre Loges de Londres décident de s’unir sous la direction d’un Grand Maître et se constituent en Grande Loge, sous le titre de "Grande Loge de Londres". La jeune Grande Loge acquiert rapidement de la considération, au point que six ans plus tard, en 1723, date de la ratification de ses premières Constitutions, elle ne compte pas moins de 45 Loges sous sa juridiction. Dès 1730, on en trouve 106 à Londres et plus de 40 en province. Vers la fin du siècle, en 1787, on dénombrait 529 Loges, sans compter, bien sûr, les Loges d’Irlande et d’Ecosse où la Franc-maçonnerie était déjà présente bien avant 1717.

A partir de 1751, se produisit un schisme qui allait diviser les Francs-maçons anglais en "Anciens" et en "Modernes". Les Anciens, qui n’avaient pas voulu adhérer à la Constitution de 1723, se référaient pour la plupart aux "landmarks" (règles, obligations) de la Loge d’York, laquelle prétendait remonter au 10e siècle. Ils créèrent donc une deuxième Grande Loge, celle des Anciens, composée en majorité d’Irlandais, pour s’opposer aux Maçons Modernes regroupés autour de la Grande Loge de Londres qui avait pris en 1738 le titre de Grande Loge d’Angleterre.

Une autre opposition se manifesta encore avec la constitution en France de degrés maçonniques, dits grades chevaleresques ou hauts grades. Cette opposition aboutit en Angleterre à la création, entre autres, de l’Ordre de Royal Arch. La naissance de ces "hauts grades" et leur diversité introduisit bientôt de nouveaux rites, dont l’application ne pouvait que contribuer à renforcer encore les divisions au sein de cette Franc-maçonnerie naissante.

La scission entre Anciens et Modernes dura jusqu’en 1813, date à laquelle l’acte de fusion des deux Grandes Loges devint officiel et la nouvelle Grande Loge se donna le titre de Grande Loge Unie des Anciens Francs-maçons d’Angleterre (aujourd’hui, Grande Loge Unie d’Angleterre). Il fut alors décidé qu’il n’y aurait que trois grades dans "l’ancienne et pure maçonnerie" (apprenti, compagnon, maître). L’Ordre de Royal Arch fut reconnu et les tenues de Chapitres pour les grades chevaleresques autorisées, mais sans qu’elles influent d’une quelconque façon sur les tenues des Loges, dites bleues, des trois premiers grades de la Franc-maçonnerie traditionnelle. Enfin, une année plus tard, en 1814, les trois Grandes Loges d’Angleterre, d’Irlande et d’Ecosse signèrent un acte d’alliance pour la pratique des trois premiers grades.

 

L’expansion

 

Dès sa naissance, la franc-maçonnerie spéculative avait trouvé dans l’ensemble de l’Europe et en Suisse, pays qui nous concerne plus particulièrement, un terrain d’expansion tout aussi favorable qu’en Angleterre. Et, une vingtaine d’années plus tard, elle se répandit comme une traînée de poudre partout dans le monde où les puissances européennes d’alors avaient des implantations militaires ou commerciales. Après avoir subi ses maladies de jeunesse, la Franc-maçonnerie moderne a réussi à se structurer un peu partout dans le monde sous forme d’obédiences nationales diverses, indépendantes les unes des autres et regroupant chacune plusieurs Loges, elles aussi indépendantes les unes des autres. Cette diversité et cet aspect mosaïque des Loges sont caractéristiques de l’esprit maçonnique qui refuse toute ingérence dogmatique et lutte depuis toujours en faveur de la liberté de pensée. Répartie dans une soixantaine de pays (d’une manière générale, les dictatures, qu’elles soient de droite ou de gauche, condamnent la Franc-maçonnerie dont les idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité, par trop démocratiques, sont jugés subversifs), la Franc-maçonnerie compte actuellement, toutes obédiences confondues, plus de six millions de membres.

 

La Constitution de 1723

 

De même que toute association a ses règles et ses statuts, la Franc-maçonnerie s’est dotée depuis ses origines les plus lointaines des règlements appelés "Charges", "Devoirs" ou "Landmarks" (ces derniers n’étant transmissibles que par tradition orale) pour préserver ses adeptes de toute déviation par rapport à l’antique filiation traditionnelle dont elle procède. Les règlements et constitutions des Loges sont d’ordre administratif et règlent la conduite morale du Franc-maçon en Loge, conduite qui rejaillit bien sûr sur sa vie profane. En revanche, le Livre de la Loi sacrée (généralement la Bible) qui figure avec l’équerre et le compas sur l’autel du Vénérable, est d’ordre initiatique et symbolise la lumière vers laquelle tend la quête spirituelle du Franc-maçon. Les premiers règlements ou constitutions auxquels se réfère aujourd’hui la Franc-maçonnerie moderne sont les Constitutions dites d’Anderson, rédigées en 1721 par le théologien James Anderson et le physicien Théophile Désaguliers, tous deux cofondateurs de la Grande Loge de Londres en 1717. Elles furent ratifiées le 17 janvier 1723 par le duc de Wharton, alors Grand Maître de la Grande Loge de Londres. S’il paraît évident qu’à la lecture certains passages de ces Constitutions peuvent aujourd’hui prêter à sourire par leur côté vieillot, reflet d’une époque ou régnaient encore en Europe des relents d’absolutisme et d’Inquisition, il faut reconnaître que leur teneur reste très "progressiste" pour l’époque et traduit assez bien les idées fondamentales de la Franc-maçonnerie. Il faut en les lisant s’attacher à l’esprit et non à la lettre. C’est d’ailleurs pour cette raison que ces Constitutions font aujourd’hui encore référence dans les Loges du monde entier, bien que chaque obédience réactualise régulièrement ses propres règlements et constitutions. A titre de comparaison et pour illustrer ce qui précède, nous faisons suivre le texte original des Constitutions de 1723 par celui des Principes maçonniques généraux de la Constitution de la Grande Loge Suisse Alpina, édition de 1999. Les obligations d’un Franc-maçon, extraites des anciennes archives des Loges, au-delà des mers, et celles d’Angleterre, d’Ecosse et d’Irlande, à l’usage de Loges de Londres , pour être lues en faisant de nouveaux Frères ou quand le Maître l’ordonnera.

Concernant Dieu et la religion
Du Magistrat civil, suprême et subordonné
Des Loges
Des Maîtres, Surveillants, Compagnons et Apprentis
De la Direction du métier pendant le travail
De la Conduite, à savoir :

 

1. Dans la Loge quand elle est constituée.

2. Après la fermeture de la Loge et avant le départ des Frères.

3. Quand les Frères se rencontrent sans présence étrangère mais hors d’une Loge constituée.

4. En présence d’étrangers non maçons.

5. Chez vous et dans votre entourage.

6. Envers un Frère étranger.

 

Concernant Dieu et la Religion

 

Un Maçon est obligé de par sa tenure d’obéir à la loi morale et s’il comprend bien l’Art, il ne sera jamais un athée stupide ni un libertin irréligieux. Mais quoique dans les temps anciens les Maçons fussent tenus dans chaque pays d’être de la religion, quelle qu’elle fût, de ce pays ou de cette nation, néanmoins il est maintenant considéré plus expédient de seulement les astreindre à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord, laissant à chacun ses propres opinions ; c’est-à-dire d’être hommes de bien et loyaux ou hommes d’honneur et de probité, quelles que soient les dénominations ou confessions qui aident à les distinguer ; par suite de quoi, la Maçonnerie devient le centre d’union et le moyen de nouer une véritable amitié sincère entre des personnes qui n’auraient pu que rester perpétuellement étrangères. (Traduction de Maurice Paillard)

 

Du magistrat civil suprême et subordonné

 

Un Maçon est un paisible sujet à l’égard des pouvoirs civils, en quelque lieu qu’il réside ou travaille, et ne doit jamais être mêlé aux complots et conspirations contre la paix et le bien-être de la nation, ni manquer à ses devoirs envers les magistrats inférieurs ; car la Maçonnerie a toujours pâti de la guerre, de l’effusion de sang et du désordre ; aussi les anciens rois et princes ont toujours été fort disposés à encourager les Frères, en raison de leur caractère pacifique et de leur loyauté par lesquels ils répondaient en fait aux chicanes de leurs adversaires et défendaient l’honneur de la Fraternité qui fut toujours florissante dans les périodes de paix. Aussi, si un Frère devenait rebelle envers l’Etat, il ne devrait pas être soutenu dans sa rébellion, quelle que soit la pitié que puisse inspirer son infortune ; et s’il n’est convaincu d’aucun autre crime, bien que la loyale Confrérie ait le devoir et l’obligation de désavouer sa rébellion, pour ne provoquer aucune inquiétude ni suspicion politique de la part du gouvernement au pouvoir, il ne peut pas être chassé de la Loge et ses relations avec elle demeurent indissolubles.

 

Des Loges

 

Une Loge est un lieu où les Maçons s’assemblent pour travailler : d’où le nom de Loge qui est donné à l’assemblée ou à la société de Maçons régulièrement organisée, et l’obligation pour chaque Frère d’appartenir à l’une d’elles et de se soumettre à ses règlements particuliers ainsi qu’aux règlement généraux. La Loge est soit particulière, soit générale ou Grande Loge. Dans les temps anciens, aucun Maître ou Compagnon ne pouvait s’en absenter, spécialement lorsqu’il y avait été convoqué, sans encourir une sévère censure, à moins que le Maître ou les Surveillants n’aient constaté qu’il en avait été empêché par une impérieuse nécessité. Les personnes admises comme membres d’une Loge doivent être des hommes bons et loyaux, nés libres, ayant l’âge de la maturité d’esprit et de la prudence, ni serfs, ni femmes, ni hommes immoraux ou scandaleux, mais de bonne réputation.

 

Des Maîtres, Surveillants, Compagnons et Apprentis

 

Toute promotion parmi les Maîtres Maçons est fondée uniquement sur la valeur réelle et sur le mérite personnel ; afin que les seigneurs puissent être bien servis, que les Frères ne soient pas exposés à l’humiliation et que l’Art royal ne soit point décrié : pour cela aucun Maître ou Surveillant n’est choisi à l’ancienneté, mais bien pour son mérite. Il est impossible de dépeindre ces choses par écrit, chaque Frère doit rester à sa propre place et les étudier selon les méthodes particulières de cette Confrérie. Tout ce que les candidats peuvent savoir c’est qu’aucun Maître n’a le droit de prendre un Apprenti s’il n’a pas un travail suffisant à lui fournir et s’il n’est pas un jeune homme parfait ne souffrant d’aucune mutilation ou tare physique qui puisse l’empêcher d’apprendre l’Art et de servir le seigneur de son Maître et de devenir un Frère, puis un Compagnon en temps voulu après avoir durant le nombre d’années fixé par la coutume du pays ; et s’il n’est issu de parents honnêtes ; ceci afin qu’après avoir acquis les qualités requises il puisse parvenir à l’honneur d’être le Surveillant, puis le Maître de la Loge, le Grand Surveillant et enfin, selon son Mérite, le Grand Maître de toutes les Loges. Nul Frère ne peut être Surveillant avant d’avoir passé le degré de Compagnon ; ni Maître avant d’avoir occupé les fonctions de Surveillant ; ni Grand Surveillant avant d’avoir été Maître d’une Loge, ni Grand Maître s’il n’a pas été Compagnon avant son élection. Celui-ci doit être, en outre, de noble naissance ou gentilhomme de bonnes manières ou quelque savant éminent ou quelque architecte distingué ou quelque autre homme de l’Art d’une honnête ascendance et jouissant d’une grande estime personnelle dans l’opinion des Loges. Et afin de pouvoir s’acquitter le plus utilement, le plus aisément et le plus honorablement de son office, le Grand Maître détient le pouvoir de choisir son propre Député Grand Maître qui doit être alors ou avoir été précédemment le Maître d’une Loge particulière et qui a le privilège d’agir comme le ferait le Grand Maître lui-même, son Commettant, sauf quand le dit Commettant est présent ou qu’il manifeste son autorité par une lettre.

Ces administrateurs et gouverneurs, supérieurs et subalternes de la Loge ancienne, doivent être obéis dans leurs fonctions respectives par tous les Frères, conformément aux Anciennes Obligations et Règlements, en toute humilité, révérence, amour et diligence.

 

De la direction du métier pendant le travail

 

Tous les Maçons travailleront honnêtement pendant les jours ouvrables afin de profiter honorablement des jours de fête ; et l’horaire prescrit par la loi du pays ou fixé par la coutume sera respecté.

Le Compagnon Maçon le plus expert sera choisi ou délégué en qualité de Maître ou Surintendant des travaux du seigneur ; ceux qui travaillent sous ses ordres l’appelleront Maître. Les ouvriers doivent éviter tout langage déplacé, et ne point se donner entre eux de sobriquets désobligeants, mais s’appeler Frère ou Compagnon ; et se conduire avec courtoisie à l’intérieur de la Loge.

Le Maître, confiant en son habileté, entreprendra les travaux du seigneur aussi raisonnablement que possible et tirera parti des matériaux comme s’ils étaient à lui, ne donnant à aucun Frère ou Apprenti plus que le salaire qu’il mérite vraiment.

Les Maîtres et les Maçons recevant chacun leur juste salaire seront fidèles au seigneur et achèveront leur travail consciencieusement, qu’il soit à la tâche ou à la journée ; et ils n’effectueront pas à la tâche l’ouvrage qu’on a l’habitude de faire à temps. Nul ne se montrera envieux de la prospérité d’un Frère ni ne le supplantera, ni ne l’écartera de son travail s’il est capable de le mener à bien ; car personne ne peut achever le travail d’autrui, à l’avantage du seigneur, sans être parfaitement au courant des projets et conceptions de celui qui l’a commencé. Quand un Compagnon Maçon est désigné comme Surveillant des travaux sous la conduite du Maître, il sera équitable tant à l’égard du Maître que des Compagnons, surveillera avec soin le travail en l’absence du Maître dans l’intérêt du seigneur ; et ses Frères lui obéiront. Tous les Maçons employés recevront leur salaire uniment, sans murmure ni révolte, et ne quitteront pas le Maître avant l’achèvement du travail. On instruira un Frère plus jeune dans le travail pour que les matériaux ne soient point gâchés par manque d’expérience et pour accroître et consolider l’amour fraternel.

On n’utilisera dans le travail que les outils approuvés par la Grande Loge.

Aucun manœuvre ne sera employé aux travaux propres à la Maçonnerie ; et les Francs-maçons ne travailleront pas avec ceux qui ne sont pas francs, sauf nécessité impérieuse ; et ils n’instruiront ni les manœuvres ni les maçons non acceptés, comme ils instruiraient un Frère ou un Compagnon.

 

De la conduite, savoir :

Dans la Loge quand elle est constituée

Vous ne devez pas tenir de réunions privées, ni de conversations à part sans autorisation du Maître, ni parler de choses inopportunes ou inconvenantes ; ni interrompre le Maître, ou les Surveillants ni aucun Frère parlant au Maître : ne vous conduisez pas non plus de manière ridicule ou bouffonne quand la Loge traite de choses sérieuses et solennelles ; et sous aucun prétexte n’usez d’un langage malséant ; mais manifestez à votre Maître, à vos Surveillants et à vos Compagnons la déférence qui leur est due et entourez-les de respect.

Si quelque plainte est déposée, le Frère reconnu s’inclinera devant le jugement et la décision de la Loge, qui est le seul juge compétent pour tous ces différents (sous réserve d’appel devant la Grande Loge), et c’est à elle qu’il doit être déféré, à moins que le travail d’un seigneur ne risque d’en souffrir, dans lequel cas, il serait possible de recourir à une procédure particulière ; mais les affaires maçonniques ne doivent jamais être portées en justice, à moins d’absolue nécessité dûment constatée en Loge.

 

Après fermeture de la Loge et avant le départ des Frères

 

Vous pouvez jouir d’innocents plaisirs, vous traitant réciproquement selon vos moyens, mais en évitant tout excès et en n’incitant pas un Frère à manger ou à boire plus qu’il n’en a envie, en ne le retenant pas lorsque ses affaires l’appellent, en ne disant et en ne faisant rien d’offensant ou qui puisse interdire une conversation libre et aisée ; car cela détruirait notre harmonie, et ruinerait nos louables desseins. C’est pourquoi aucune brouille ni querelle privée ne doit passer le seuil de la Loge, et moins encore quelque querelle à propos de la religion, des nations ou de la politique car comme Maçons nous sommes seulement de la religion mentionnée ci-dessus ; nous sommes aussi de toutes nations, idiomes, races et langages et nous sommes résolument contre toute politique comme n’ayant jamais contribué et ne pouvant jamais contribuer au bien être de la Loge. Cette obligation a toujours été strictement prescrite et respectée ; surtout depuis la Réforme en Grande-Bretagne, ou la séparation ou la sécession de ces nations de la communion de Rome. Quand les Frères se rencontrent sans présence étrangère, mais hors d’une Loge constituée
Vous devez vous saluer réciproquement de manière courtoise, comme on vous l’enseignera, vous appelant mutuellement Frère, échangeant librement les instructions que vous jugerez utiles, sans être vus ni entendus, sans prendre de pas l’un sur l’autre, ni manquer aux marques de respect qui seraient dues à un Frère, s’il n’était pas Maçon : car quoique les Maçons en tant que Frères soient tous sur un pied d’égalité, la Maçonnerie ne prive pas un homme des honneurs auxquels il avait droit auparavant ; bien au contraire, elle ajoute à ces honneurs, spécialement lorsqu’il a bien mérité de la Fraternité qui se plaît à honorer ceux qui le méritent et à proscrire les mauvaises manières.

 

En présence d’étrangers non maçons

Vous serez circonspects dans vos propos et dans votre comportement, pour que l’étranger le plus perspicace ne puisse découvrir ni deviner ce qu’il ne doit pas connaître, et vous aurez parfois à détourner la conversation et à la conduire prudemment pour l’honneur de la véritable Fraternité.

 

Chez vous et dans votre entourage

Vous devez agir comme il convient à un homme sage et de bonnes mœurs ; en particulier n’entretenez pas votre famille, vos amis et voisins des affaires de la Loge, etc., mais soyez particulièrement soucieux de votre propre honneur, et de celui de l’ancienne Fraternité, ceci pour des raisons qui n’ont pas à être énoncées ici. Ménagez aussi votre santé en ne restant pas trop tard ensemble ou trop longtemps dehors, après les heures de réunion de la Loge ; et en évitant les excès de chair ou de boisson, afin que vos familles ne souffrent ni désaffection ni dommage, et que vous-même ne perdiez votre capacité de travail.

 

Envers un Frère étranger

Vous devez l’éprouver consciencieusement de la manière que la prudence vous inspirera, afin de ne pas vous en laisser imposer par un imposteur ignorant, que vous devez repousser avec mépris et dérision, en vous gardant de lui dévoiler la moindre connaissance.

Mais si vous le reconnaissez comme un Frère authentique et sincère, vous devez lui prodiguer le respect qu’il mérite ; et s’il est dans le besoin, vous devez le secourir si vous le pouvez, ou lui indiquer comment il peut être secouru : vous devez l’employer pendant quelques jours ou le recommander pour qu’on l’emploie.

Vous n’êtes pas obligé de faire plus que vos moyens ne vous le permettent mais seulement dans des circonstances identiques, de donner la préférence à un Frère pauvre, qui est un homme bon et honnête, avant toute autre personne dans le besoin. Enfin, toutes ces Obligations doivent être observées par vous, de même que celles qui vous seront communiquées d’autre manière ; cultivez l’amour fraternel, fondement et clé de voûte, ciment et gloire de cette ancienne Fraternité, repoussez toute dispute et querelle, toute calomnie et médisance, ne permettez pas qu’un Frère honnête soit calomnié, mais défendez sa réputation, et fournissez-lui tous les services que vous pourrez, pour autant que cela soit compatible avec votre honneur et votre sûreté, et pas au-delà. Et si l’un d’eux vous fait tort, vous devez recourir à votre propre Loge ou à la sienne, ensuite vous pouvez en appeler à la Grande loge en assemblée trimestrielle, et ensuite à la grande loge annuelle, selon l’ancienne et louable coutume de nos ancêtres dans chaque nation ; n’ayez jamais recours à un procès en justice avec des profanes ou vous inciter à mettre un terme rapide à toutes procédures, ceci afin que vous puissiez vous occuper des affaires de la Maçonnerie avec plus d’alacrité et de succès ; mais en ce qui concerne les Frères ou Compagnons en procès, le Maître et les Frères doivent offrir bénévolement leur médiation, à laquelle les Frères en opposition doivent se soumettre avec gratitude ; et si cet arbitrage s’avère impraticable, ils doivent alors poursuive leur procès ou procédure légale, sans aigreur ni rancune (contrairement à l’ordinaire) en ne disant et en ne faisant rien qui puisse altérer l’amour fraternel, et les bonnes relations doivent être renouées et poursuivies ; afin que tous puissent constater l’influence bienfaisante de la Maçonnerie, ainsi que tous les vrais Maçons l’ont fait depuis le commencement du monde et le feront jusqu’à la fin des temps.

Cette Constitution fut par la suite remaniée deux fois. La première se fit lors de la réédition de 1738, quand la Grande Loge de Londres, devenue Grande Loge d’Angleterre, se trouvait en bute à l’opposition des "Anciens" Maçons. Cette opposition ne s’organisera vraiment qu’en 1751, le 17 juillet, lorsque des Francs-maçons irlandais, refusés par la Grande Loge d’Angleterre, créèrent la Grande Loge des Anciens. Devant ces oppositions montantes, Anderson s’attacha à mieux préciser son texte, surtout en ce qui concerne l’article premier.

 

Article premier, remanié en 1738 :

 

Un Maçon est obligé, de par sa tenure, d’observer la Loi morale, en tant que vrai Noachite ; et s’il comprend bien le métier, il ne sera jamais athée stupide ni libertin irréligieux ni n’agira à l’encontre de sa conscience. Dans les temps anciens, les Maçons chrétiens étaient tenus de se conformer aux coutumes chrétiennes de chaque pays où ils voyageaient ou travaillaient. Mais la Maçonnerie existant dans toutes les nations, même de religions diverses, ils sont maintenant seulement tenus d’adhérer à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord (laissant à chaque Frère ses propres opinions) c’est-à-dire d’être hommes de bien et loyaux, hommes d’honneur et de probité, quels que soient les noms, religions ou confessions qui aident à les distinguer. Car tous s’accordent sur les trois grands articles de Noé, assez pour préserver le ciment de la Loge. Ainsi la Maçonnerie est leur Centre d’union, et l’heureux moyen de concilier des personnes qui autrement n’auraient pu que rester perpétuellement étrangères.

Entre 1723 et cette nouvelle rédaction de 1738, d’autres modifications étaient intervenues dans l’évolution de la Maçonnerie, notamment l’apparition du système à trois degrés. Auparavant, il n’était question que des deux degrés d’Apprenti entré et de Compagnon de métier. Il n’y avait de Maître que celui de la Loge (l’actuel Vénérable). Le degré de Maître, séparé de la fonction de Maître de la Loge, apparut en 1725. Par la suite, la légende de la mort d’Hiram, propre à ce troisième degré, prendra le pas dans les rituels sur celle de Noé qui disparaîtra progressivement. C’est d’ailleurs cette allusion à Noé et aux Noachites, que l’on retrouve dans la nouvelle édition de 1738 et qui ressemble assez bien à une concession faite aux Anciens par Anderson.

L’allusion à Noé est en effet très ancienne et on la rencontre déjà dans le manuscrit Regius daté de 1390, au passage relatif à la construction de la Tour de Babel. Noé et les Noachites ont également survécu, bien que sous influence prussienne, dans la légende du 21e degré, Noachite ou Chevalier Prussien, du Rite Ecossais Ancien et Accepté (REAA). Le troisième remaniement des Constitutions d’Anderson intervint en 1813, à la fin de la querelle des Anciens Maçons et des Modernes, qui se concrétisa par la fusion des deux Grandes Loges antagonistes sous l’appellation de Grande Loge Unie d’Angleterre. L’article premier de cette nouvelle Constitution fait une large concession aux Anciens en prenant une tournure nettement déiste, ce qui n’a pas été du goût de tous les Maçons à l’époque et qui reste d’ailleurs toujours sujet à controverses. C’est pourquoi, quand on parle de Constitution en Maçonnerie, on pense généralement 1723.

 

Article premier, remanié en 1813 :

 

Un Maçon est obligé, de par sa tenure, d’obéir à la loi morale et s’il comprend bien l’Art, il ne sera jamais un athée stupide ni un libertin irréligieux. De tous les hommes, il doit le mieux comprendre que Dieu voit autrement que l’homme, car l’homme voit l’apparence extérieure, alors que Dieu voit le cœur. Un Maçon est par conséquent particulièrement astreint à ne jamais agir à l’encontre des commandements de sa conscience. Quelle que soit la religion de l’homme ou sa manière d’adorer, il n’est pas exclu de l’Ordre, pourvu qu’il croie au glorieux Architecte du ciel et de la terre et qu’il pratique les devoirs sacrés de la morale. Les Maçons s’unissent aux hommes vertueux de toutes les croyances dans le lien solide et agréable de l’amour fraternel, on leur apprend à voir les erreurs de l’humanité avec compassion et à s’efforcer, par la pureté de leur propre conduite, de démontrer la haute supériorité de la foi particulière qu’ils professent

Pour revenir à l’esprit du texte de 1723 et mettre en évidence son caractère éminemment "progressiste" pour l’époque, nous vous invitons à le comparer avec les Principes généraux de l’actuelle Constitution (édition de 1999) de la Grande Loge Suisse Alpina.

 

Le manuscrit Regius

 

Les anciennes confréries de bâtisseurs du moyen âge, qui réunissaient les "francs-mestiers" du bâtiment, étaient constituées d’hommes libres, c’est-à-dire bénéficiant de franchises fiscales et exemptions de corvées accordées par le pouvoir royal, d’où le terme de francs-maçons qui signifie en réalité "maçons libres". Ce terme de maçon libre ou "freemason" est attesté en Angleterre dès 1376. On le retrouve également dans les manuscrits médiévaux appelés "Old Charges" ou "Anciens Devoirs", tels que le Regius et le Cooke.

Le Regius se présente sous la forme d’un long poème, rédigé en vieil anglais, probablement vers 1390, et mentionné pour la première fois en 1670, dans un inventaire de la bibliothèque John Theyer qui fut vendue à Robert Scott en 1678. Par la suite, le manuscrit devint la propriété de la Bibliothèque royale, d’où son nom de Regius, jusqu’en 1757, quand le roi George II d’Angleterre en fit don au British Museum.

Le manuscrit Cooke se présente comme une version parallèle du Regius écrite en prose. Il serait daté du début du 15e siècle, approximativement entre 1410 et 1425. Les textes de ces manuscrits traitent de l’art de la géométrie, science à la fois divine et terrestre, dont l’application par métier se nomme "franc-maçonnerie". Ils donnent également des règles de conduite et des devoirs à respecter par les gens de métier, les "francs-maçons", envers la confrérie, la société humaine, la religion et l’Etat.

La première partie du Regius traite de l’art de la géométrie et de l’origine de son métier, la Franc-maçonnerie, dont il attribue la fondation au mathématicien grec Euclide qui vivait à Alexandrie, en Egypte, au 3e siècle avant notre ère. En voici un extrait relatant justement cette fondation par Euclide:

On thys maner, throz good wytte of gemetry,
Bygan furst the craft of masonry :
The clerk Euclyde on thys wyse hyt fonde,
Thys craft of gemetry yn Egypte londe.
Yn Egypte he tawzhte hyt ful wyde,
Yn dyvers londe on every syde ;
Mony erys afterwarde, y understonde,
Zer that the craft com ynto thys londe

Ainsi, du noble art de géométrie,
Naquit le métier de maçonnerie:
L’a fondé de cette façon le clerc Euclide,
Cet art de géométrie au pays d’Egypte.
Il l’enseigna dans chaque contrée de l’Egypte
Et dans nombre de pays, loin des pyramides;
Des années durant, d’après ce que j’ai compris,
Avant que ce métier ne parvienne au pays*.

Le manuscrit se poursuit par le récit, toujours en vers, de l’introduction de la Franc-maçonnerie en Angleterre sous le règne du roi Athelstane, puis par une énumération des Devoirs du Franc-maçon en quinze articles et quinze points, qui reflètent déjà l’idéal de perfection morale de la Franc-maçonnerie moderne. Il passe ensuite au récit mythique des Quatre Couronnés (Quatuor Coronati) et à celui de la construction de la Tour de Babel ; il continue par la présentation des sept arts libéraux (grammaire, dialectique, rhétorique, musique, astronomie, arithmétique et géométrie) qui constituaient à l’époque les bases de la connaissance, puis se prolonge par des recommandations sur la messe et la manière de se comporter à l’église et se termine enfin par une instruction sur les bonnes manières.

 

 Les légendes maçonniques

 

La Tour de Babel

 

Le manuscrit Regius (1390) relate ainsi l’édification et la destruction de la Tour de Babel :

Ecoutez ce que j’ai lu,
Que beaucoup d’années après, à grand effroi
Le déluge de Noé eut déferlé,
La Tour de Babel fut commencée,
Le plus gros ouvrage de chaux et de pierre,
Que jamais homme ait pu voir ;
Si long et si large on l’entreprit,
Que sa hauteur faisait sept miles d’ombre,
Le roi Nabuchodonosor le fit construire
Aussi puissant pour la défense des hommes,
Que si un tel déluge survînt,
Il ne pourrait submerger l’ouvrage ;
Parce qu’ils avaient un orgueil si fier, avec grande vantardise
Tout ce travail fut ainsi perdu ;
Un ange les frappa en diversifiant leurs langues,
Si bien qu’ils ne se comprenaient plus jamais l’un l’autre.
(Traduction de Mme E.M. de Carlo)

Ce passage du Regius fait allusion à une lointaine tradition mythique qui ferait remonter la Maçonnerie à Noé, dont les descendants, oublieux de la promesse faite par Dieu au patriarche, pècheront par orgueil. Cette ancienne légende, qui semble avoir précédé celle de la mort d’Hiram dans l’ancienne tradition maçonnique, aurait été reprise vers le milieu du 18e siècle dans le grade de Noachite, 21e degré du Rite Ecossais Ancien et Accepté, dont voici la légende :

"Les descendants de Noé, malgré l’arc-en-ciel qui était le signe de réconciliation que Dieu avait donné aux hommes et par lequel il les assurait qu’il ne se vengerait plus d’eux, résolurent de construire une tour assez élevée pour se mettre à l’abri de la vengeance divine. Dix ans après qu’ils eurent jeté les bases de cet édifice, Dieu aperçut l’orgueil des hommes et descendit sur terre pour confondre leur projet en jetant la confusion dans les langues des ouvriers. C’est pour cette raison qu’on appelle cette Tour, Babel, qui signifie confusion mais dont le sens originel est Porte du Ciel et, en akkadien, Porte des dieux. Quelque temps plus tard, le roi Nemrod y fonda une ville qui fut appelée Babylone, c’est-à-dire enceinte de la confusion." (Récit tiré du "Mutus Liber Latomorum", Le Livre Muet des Francs-maçons, édité en 1993 par J.C. Bailly, Paris.) Le mot sacré de ce grade est assez significatif, puisqu’il se compose des trois initiales S.C.J. qui correspondent aux noms des trois fils de Noé, Sem, Cham et Japhet, considérés comme les ancêtres mythiques des races humaines actuelles.

 

Les Quatre Couronnés

 

La légende des quatre martyrs couronnés, ou Quatuor Coronati, repose sur une confusion, ce qui toutefois n’enlève rien à la qualité évocatrice de cette légende.

"Sous l’empereur Romain Dioclétien, cinq maçons tailleurs de pierre, qui avaient refusé d’exécuter la statue d’une divinité païenne, sont condamnés à mort. A peu de temps près, quatre soldats ayant refusé d’encenser l’autel d’Esculape, sont également condamnés à la peine capitale. Les neufs condamnés seront exécutés le même jour et inhumés dans la même sépulture. En 310, le pape Melchiade donne aux quatre soldats le titre de Quatuor Coronati. Ils seront plus tard confondus avec les tailleurs de pierre, leurs compagnons de supplice, et deviendront les protecteurs du métier de la construction." (Récit repris de "La Franc-maçonnerie", Paul Naudon, éditions PUF, coll. Que sais-je, Paris 1984.)

 

Quant au Regius (1390), voici ce qu’il en dit :

 

"… ces quatre saints martyrs,
Qui dans ce métier furent tenus en grand honneur,
Ils étaient aussi bons maçons qu’on puisse trouver sur terre,
Sculpteurs et imagiers, ils étaient aussi,
Car ils étaient des ouvriers d’élite,
L’empereur les tenait en grande estime ;
Il désira qu’ils fissent une statue
Qu’on vénérerait en son honneur ;
En son temps, il possédait de tels monuments,
Pour détourner le peuple de la loi du Christ.
Mais eux demeuraient fermes dans la loi du Christ,
Et dans leur métier sans compromis ;
Ils aimaient bien Dieu et tout son enseignement,
Et s’étaient voués à son service pour toujours.
En ce temps-là, ils furent des hommes de vérité,
Et vécurent droitement dans la loi de Dieu ;
Ils n’entendaient point fabriquer des idoles,
Quelque bénéfice qu’ils puissent en retirer,
Ni prendre cette idole pour leur Dieu,
Ils refusèrent de le faire, malgré sa colère ;
Car ils ne voulaient pas renier leur vraie foi,
Et croire à sa fausse loi,
L’empereur les fit arrêter sans délai,
Et les mit dans un profond cachot ;
Plus cruellement il les y punissait,
Plus ils se réjouissaient dans la grâce de Dieu,
Alors, quand il vit qu’il ne pouvait plus rien,
Il les laissa alors aller à la mort ;
Celui qui voudra, trouvera dans le livre
De la légende des saints,
Les noms des quatre couronnés.
Leur fête est bien connue,
Le huitième jour après la Toussaint."
(Traduction de Mme E.M. de Carlo.)

 

La légende de la mort d’Hiram

 

Cette légende étant directement liée au rite de passage à la maîtrise ou 3e degré de la Franc-maçonnerie, nous nous bornerons, et cela bien qu’elle ait été maintes fois publiée dans son intégralité, à n’en présenter que quelques données essentielles, pour éviter une banalisation de ce rite de passage pouvant nuire à sa force évocatrice.

 "Maître Hiram, architecte du Temple de Salomon, avait des milliers d’ouvriers sous ses ordres. Pour éviter toute confusion et pouvoir les distinguer entre eux selon leurs capacités et leur mérite, il les divisa en trois classes ou degrés : apprentis, compagnons et maîtres. Il donna à chacun d’eux les mots, signes et attouchements correspondant à leur degré, de manière que l’on puisse les reconnaître et qu’ils puissent eux-mêmes se reconnaître entre eux et faire valoir leur droit au salaire dû à leur rang. Trois Compagnons, désireux de connaître les signes et mots secrets des Maîtres pour accéder à un salaire supérieur, résolurent de l’obtenir d’Hiram par la menace, et au besoin par la force. Hiram refusa et mourut sous les coups successifs des trois renégats. Il fut retrouvé gisant sous un tertre sur lequel avait germé un acacia." L’acacia, qui reste toujours vert, est perçu comme le symbole de l’immortalité qui, dans le cas de la légende d’Hiram, peut s’interpréter de différentes manières, suivant les convictions religieuses ou philosophiques de chacun.

 

 

   GLSA  

 

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