L’origine plurinationale de la péninsule, sa multiplicité ethnique, l’isolement re- latif résultant de la barrière alpine, la domination répressive des divers gouverne- ments laïcs et ecclésiastiques, tous ces facteurs ont contribué à rendre l’histoire maçonnique italienne passablement complexe.
LES DÉBUTS
Les premières Loges connues émanent des colonies britanniques établies dans les grands centres urbains. Charles Sackville, duc de Middlesex, fonda la première Loge à Florence en 1733. La philosophie des Lumières se répandait dans les autres villes dès 1735: Rome, Milan, Vérone, Sienne, Padoue, Vicence, Venise et surtout
le royaume de Naples. On connaît dans ce royaume l’existence, dès 1734, de Loges militaires formées de mercenaires bourbons levés par le roi Charles VII de Naples, le futur Charles III d’Espagne. La preuve nous est rapportée par des confessions ultérieures arrachées par l’Inquisition espagnole.
L’INTERDICTION
Ce fut le grand-duc Jean Gaston de Médicis qui publia la première interdiction de la Maçonnerie en 1737; mais à la suite de l’ouverture d’une Loge à Livourne, à laquelle adhérèrent catholiques, protestants, et juifs, la papauté réagit énergique- ment. Clément XII fulmina la bulle apostolique «In eminenti» en 1738, se confor- mant ainsi à la politique de certains Etats européens (et de quelques cantons suisses), qui avaient proscrit et banni les Loges maçonniques comme étant contraires aux lois en vigueur. En effet, la Maçonnerie accueillait parmi ses membres des hommes de toutes les croyances, raison pour laquelle le Pape était préoccupé: ... l’union des hommes de différentes religions,... l’apparence de per- sonnes honnêtes et prudentes, ... les maux que de telles unions peuvent avoir pour la sauvegarde des âmes.
L’interdiction papale exerça un impact différencié selon les régions. En Espagne l’Inquisition s’en saisit et envoya les Maçons sur le bûcher. Mais en Italie son impact se limita essentiellement à la fermeture de certaines Loges et au ralentissement du mouvement.
La condamnation de l’Eglise est toujours en vigueur aujourd’hui et semble à beau- coup d’observateurs – mêmes catholiques – injustifiée et inactuelle. Il est défendu d’adhérer à des Loges maçonniques sans encourir de graves mesures, comme le décrète la déclaration de la Congrégation pour la doctrine de la foi du 26 novembre
1983. Mais depuis lors, la sévérité vaticane s’est quelque peu atténuée.
VERS UNE GRANDE LOGE
Dans le royaume de Naples les Loges militaires, formées à raison de 90 % de cadets et d’officiers subalternes et d’environ 10 % de commerçants et d’ecclé- siastiques, acceptèrent progressivement des personnes de rang. Ces quelques Loges napolitaines tentèrent de créer en 1750 une Grande Loge Nationale sous
l’égide du Prince de Saint Sévère, alchimiste. Mais le roi Charles l’interdit l’an- née suivante.
Dès 1763 cependant, apparaissait la «Grande Loge Provinciale Hollandaise» dont
la simplicité habituelle se transforma bien vite en élitisme à la napolitaine puisque ses effectifs comptaient 50 % d’aristocrates et de hauts prélats.
Vers 1769 une Grand Loge Provinciale Anglaise rivale fut créée, composée par
14 % de nobles, de nombreux officiers subalternes, des intellectuels et des ecclé-
siastiques.
En 1773 les Loges napolitaines formèrent à nouveau une Grande Loge Nationale sous la protection de la reine Marie-Caroline. Mais cette émanation viennoise por- tait ombrage au roi Ferdinand IV qui suscita – sous l’inspiration de Charles III d’Espagne – un procès retentissant mais sans suite en 1775.
La Grande Loge Nationale passa par une adhésion à la Stricte Observance puis, dès 1778, au Régime Rectifié de Willermoz. Le Directoire lombard du RER fut contraint à l’inaction en 1788.
Sous l’impulsion du GO de France un GO d’Italie éphémère apparaissait en 1784. D’autres tentatives de regroupement sans lendemain se signalaient à Turin, Rome, Naples et en Sardaigne.
LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
Plus d’un trône devait trembler sous le butoir de la Révolution de 1789. A Naples
un édit royal suspendit toutes les Loges et la GL Provinciale fut dissoute.
Néanmoins bien des FF des Loges «anglaises» poursuivirent leur action en faveur
de la liberté sous le couvert des Clubs des Jacobins. D’autres durent fuir à l’étran-
ger. Naples connut l’arrivée des troupes françaises en 1799. Le roi Ferdinand, ré-
fugié à Palerme, réintégra son fief et d’un seul coup, par 119 exécutions, priva
son royaume de son élite intellectuelle.
En cette fin de siècle, les autres Loges de la péninsule connurent une vie moins intense, mais pas pour autant moins confuse. On signale la présence de Loges à Turin, Gènes, Milan, Crémone, Livourne, Venise, Padoue, Vicence et Vérone. Toutes durent cesser leur activité en raison des mesures répressives des autorités d’une part, de la papauté d’autre part.
L’ÈRE NAPOLÉONIENNE
Comme dans tous les pays où s’exerça le pouvoir bonapartiste, la Maçonnerie italienne fut mise avec fourberie au service de la raison d’Etat. Il en résulta une domination des Rites sur la Maçonnerie pure [bleue], anomalie qui devait se perpétuer jusqu’au XXème siècle. (Stolper, p. 80).
Le Piémont, la Ligurie et l’Etat Pontifical furent incorporés au territoire métro- politain français. Les Loges de ces régions passèrent sous l’autorité directe du GO
de France qui à l’époque pratiquait le Rite Français ou Moderne, formé de 7 de- grés. Au total 35 Loges fonctionnaient, dont une, à Alexandrie, sous le nom de «Les Amis de Napoléon le Grand».
Les territoires restants de l’Italie septentrionale étaient réunis sous le règne de Napoléon. A Milan, dès 1805, les 28 Loges de ce nouveau royaume, s’affiliaient en apparence au REAA – littéralement «revêtaient l’habit du REAA»– sous l’autorité du GM Eugène de Beauharnais, Vice-Roi et gendre de Napoléon, mais qui ne manifestait aucun intérêt pour la Maçonnerie. Ce fut la première tentative de constituer une autorité maçonnique centrale pour tout le pays.
Au royaume de Naples, où Joachim Murat cherchait à se distancer de son parent Napoléon, on vit apparaître le GO de Naples doté d’une structure identique à celle du GO de France, consistant en 7 degrés sous l’appellation de Rite Réformé. Parallèlement, un Suprême Conseil du REAA se créait en 1809; en 1813, il administrait 30 % des 112 Loges du royaume. De toute évidence, le GM et le Grand Commandeur étaient tous deux ... Murat.
Enfin la Toscane, avec ses 4 Loges, se soumit à l’autorité de la Maçonnerie fran- çaise. Celle de Livourne, «Napoléon», se distingua par une activité particulière- ment brillante. Les Loges italiennes comptaient parmi leurs membres, à part les officiers français et des fonctionnaires issus de tous les niveaux, les incontour- nables opportunistes, mais surtout les idéalistes qui voyaient en Napoléon un moyen de secouer le joug de la domination étrangère et de la monarchie absolue. La défaite de Napoléon à Waterloo en 1815 provoqua une triste volte-face des Maçons et un assoupissement des Ateliers.
LE RISORGIMENTO (RÉSURRECTION)
L’Italie sortait du Congrès de Vienne (1815) aussi divisée qu’avant la Révolution. Le rétablissement de l’Ancien Régime provoqua la création de sociétés secrètes dont la principale était le Carbonarisme, auquel adhérèrent de nombreux Maçons patriotes, désireux de libérer le pays de l’oppression. En conséquence les Loges s’assoupirent pendant quelque 40 années. Période assez confuse pendant laquelle les différents Rites disposaient de leurs propres Loges symboliques. Ainsi plu- sieurs GO nationaux rivalisaient entre eux à Rome, Turin, Palerme, Naples, Bari
et Milan.
A l’image de Garibaldi et Mazzini, beaucoup d’initiés voyaient en la Maçonnerie la base d’une politique nationale. Avec beaucoup d’idéalisme, mais aussi une grande confusion structurelle et idéologique.
L’UNIFICATION
L’objectif de l’unification était double: sur le plan politique, évincer les Autrichiens et créer une nation; sur le plan maçonnique, unifier l’Ordre.
Le 28 août 1861 Giuseppe Garibaldi, héros des deux Mondes, est élu Souverain
Grand Commandeur et Grand Maître du Centre maçonnique de Palerme.
Première organisation maçonnique d’origine italienne, le GO de Turin fut créé en décembre 1861 pour être dissous en mars 1864. Une Assemblée constituante à Florence, le 21 mai de la même année, réunissant 72 Loges et Corps maçonniques, constituait un GO dont Garibaldi devint GM. Le GO organisa par la suite de nom- breuses assises, toutes marquées par un ardent anticléricalisme. Le pouvoir tem- porel du Pape prit fin le 20 septembre 1870. Aussitôt le GO fut transféré de Florence à Rome. C’est là que le 23 mai 1874 l’assemblée approuvait la Constitution. Mais les problèmes ne manquèrent pas.
L’engagement politique des Maçons italiens poussa les cléricaux, avec la béné- diction papale, à organiser un Congrès International antimaçonnique à Trento, du 26 au 30 septembre 1896. Environ 3000 délégués de plusieurs pays participèrent à ce congrès, parmi lesquels quelques suisses, avec à leur tête Gioacchino Respini,
ancien conseiller d’Etat tessinois, pour étudier ... la façon de s’opposer efficacement à l’œuvre néfaste de cette secte satanique qu’est la Maçonnerie.
LE XXème SIÈCLE
La Maçonnerie italienne exerçait, à travers ses Loges, une forte activité politique et la Chambre des Députés comptait de nombreux Maçons; certains furent chefs de gouvernement et ministres. Mais la politique ne servit pas la Maçonnerie.
En 1908, le Maçon Bissolati déposait à la Chambre des Députés une motion vi- sant à interdire l’enseignement religieux dans les écoles. Malgré la recommanda- tion du GM Ferrari, nombre de Maçons participèrent au vote négatif de la Chambre, qui rejeta la motion à une forte majorité.
Le Grand Maître proposa alors de censurer ceux qui avaient ignoré sa consigne. Saverio Fera, Souverain Grand Commandeur du REAA à l’époque, intervint pour leur défense, mais se trouva mis en minorité. Il quitta alors le GO – après avoir fait main basse sur des fonds et certains documents du Rite – pour fonder la Maçonnerie de «Piazza del Gesù» qui existe encore aujourd’hui et qui est consi- dérée comme une obédience irrégulière, soit en raison de ses origines, soit du fait de son ouverture à la Maçonnerie irrégulière.
La situation ainsi créée devint passablement ambiguë, surtout lorsque le SC du REAA américain décidait de reconnaître le GO dit «Piazza del Gesù» alors que les GL des USA continuaient à reconnaître le GO du Palais Giustiniani (Justinien). En décembre 1921 la GL d’Alabama retirait sa reconnaissance au GO, car non indépendant du REAA. En conséquence, dès 1922 le GO décidait de sé- parer sa destinée de celle du Rite.
LE FASCISME
La Marche sur Rome des Chemises noires du 27 octobre 1922 conduisit Mussolini au pouvoir. Très vite (dès 1923), la Maçonnerie fut prise pour cible. La chasse à l’homme contre les Maçons fut à son apogée le 25 septembre 1925 à Florence avec le massacre de nombreux Frères, l’internement d’autres, et la destruction des
Loges. Le GM, considérant la gravité de la situation et en vertu de ses pouvoirs,
décréta la dissolution de toutes les Loges de «Palazzo Giustinia». Comme nombre
d’antifascistes, le GM Torrigiani fut, lui aussi, enfermé à Lipari.
Durant la guerre, alors que le GM Palermi de «Piazza del Gesù» soumettait sa Maçonnerie au fascisme (cf. Michele Moramarco dans La Maçonnerie hier et aujourd’hui), d’autres Maçons s’unirent aux combattants pour la liberté.
L’APRÈS-GUERRE
A la fin du conflit mondial le GO d’Italie et ses Loges reprirent leur activité. Après deux schismes heureusement résorbés, en 1947 et 1951, il rétablissait ses relatons avec la plupart des obédiences régulières et obtenait, en 1972, la reconnaissance officielle de la GLU d’Angleterre. Cette reconnaissance entraîna celle des autres puissances maçonniques si bien que le GO d’Italie était reconnu par la presque totalité des obédiences régulières du monde. La position de l’Eglise ne fut pas aussi favorable. Alors même qu’en 1974 l’Eglise de Rome adoucissait son atti- tude traditionnellement hostile, une série d’attaques menées par la presse en 1976-77 remettait tout en question, provoquant même le retrait provisoire de recon- naissance de certaines GL d’Amérique. L’affaire P2 allait encore durcir la positiondu Vatican.
LA LOGE P2
Les années 1980 connurent le coup le plus dur porté à la Maçonnerie italienne et mondiale. Le scandale provoqua même la chute du gouvernement d’alors. Afin
de permettre aux Maçons appartenant à l’administration romaine de se soustraire aux sollicitations de leurs Frères, le GM Mazzoni avait créé en 1877 une Loge bien régulière, dénommée «Propaganda Massonica» (P1), dont la liste des membres n’était connue que des autorités maçonniques suprêmes. Le fascisme la
fit disparaître comme toutes les autres Loges Italiennes. Elle renaquit sous le nom de «P2» après la fin de la seconde guerre.
Licio Gelli, initié en 1965 dans la Loge «Romagnosi», se distingua par ses capa- cités de prosélytisme à l’égard de personnages importants dans la vie publique italienne. En 1967 il put adhérer à la Loge P2 avec l’accord des hautes autorités de la Maçonnerie. Il en devint Maître en chaire et la Loge travailla régulièrement jusqu’en 1976, année de sa suspension par le GO Le nombre de ses membres s’élevait alors à 62. Mais Gelli savait ce qu’il voulait et réussit à rouvrir la P2 en la transformant en une organisation qui n’avait plus rien de maçonnique.
Une interview imprudente accordée à la presse en 1980, qui aurait dû le consa- crer en tant que médiateur occulte de certaines affaires de la vie italienne (quelques-unes louches), révéla la vraie nature de la P2 et entraîna une série d’en- quêtes judiciaires, de procès, de condamnations qui poussèrent Gelli à la clan- destinité et entraînèrent la fermeture de la Loge. Arrêté une première fois en Suisse, il réussit à s’évader. Il fut de nouveau arrêté, condamné, extradé en Italie où, après avoir passé une brève période en prison, il fut libéré.
Le GO d’Italie l’expulsa définitivement de l’Ordre le 4 septembre 1982. Dès l’éclatement du scandale, les médias, d’une façon pas du tout désintéressée, ten- tèrent de rendre la Maçonnerie responsable des méfaits de Gelli et de son organisation.
Les GG MM Armando Corona et Di Bernardo réussirent néanmoins à redonner à leur Obédience la crédibilité qui lui était due: la réputation de l’Ordre ne doit pas continuer à être entachée par les vices et les abus de certains Frères sans scrupules.
LA MAÇONNERIE ITALIENNE ACTUELLE
Débarrassée de ses scories (Loge P 2), la Maçonnerie italienne connaissait à la fin des années 1980 un regain de vigueur et de crédibilité. En 1993, le GO d’Italie comptait 611 Loges (dont 47 à Rome, autant à Florence, 39 à Turin) et environ 13’000 Frères. Cinq Loges travaillaient en anglais et utilisaient le rituel améri- cain, la plupart de leurs membres étant des militaires stationnés dans le pays. 26 Loges travaillaient au rite Emulation dont une en langue anglaise.
Mais la corruption, la Mafia, la crise économique et politique qui s’installèrent dès 1993 dans le monde profane déstabilisèrent le GO d’Italie et provoquèrent des ruptures irrémédiables. La plus grande confusion régnait sur la régularité d’une nouvelle obédience créée d’un coup de baguette magique. Les GL régulières se distancèrent prudemment de ces querelles intestines et attendent la restauration
de l’Ordre dans sa régularité et sa sincérité.
Source GLSA
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