Overblog Tous les blogs Top blogs Lifestyle
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité
Loge de Recherche Laurence Dermott

Rassembler ce qui est épars, rechercher par thème.

Choix du nom Royal York

Publié le 3 Mai 2013 par T.D

Voici le document que j’ai envoyé à la GLNF en novembre 2005 pour expliquer mon choix :

« Le choix de ce nom pour notre loge fait directement référence au rôle et aux devoirs du Vénérable Maître qui est le représentant du Roi Salomon et qui guide les travaux de la loge.

Il est Roi et en possède les pouvoirs, mais il a avant tout des devoirs tant au niveau de la loge que vis-à –vis de la Grande Loge Nationale Française. Au Rite York cela est particulièrement vrai . En effet lors de la remise du chapeau au Vénérable Maître il est dit : « As King Solomon wore a crown, as an emblem of Royal Dignity ».. La symbolique de ce chapeau, est celle de la couronne, attribut par excellence du pouvoir Royal.

Au Pouvoir Royal est lié le Pouvoir Sacerdotal ; de tous temps les rois ont tiré leur légitimité de Dieu. Cette alliance du divin et de la royauté est très présente dans notre rite au travers des prières et des lectures de la Bible à l’Orient à côté du siège du Roi Salomon.

La loge qui pratique l’Art Royal sous la conduite de son Roi, le Vénérable Maître, le fait sous la protection des deux saint Jean, symboles de l’Ancienne et de la Nouvelle Alliance ce qui nous fait penser à un autre royaume, celui du Prêtre Jean, royaume de perfection et de vérité.

Au Rite York nous avons donc, lors de nos tenues, un Roi, le Vénérable Maître, « Prêtre-Roi » secondé dans sa mission sacerdotale par un chapelain et un royaume, la loge où se pratique l’Art Royal, sous la protection du Grand Architecte de l’Univers. Il nous est donc apparu que la dénomination « Royal York » était un symbole fort représentant la spiritualité et la tradition de notre rite venu d’Irlande et introduit aux Etats-Unis par les soldats irlandais pendant la guerre d’Indépendance. » D'où le blason qui est celui d'un régiment irlandais venu se battre en France en 1779 et qui porte la magnifique devise "In Hoc Signo Vinces".

La réponse de la GLNF étant positive, j’ai reçu la patente le 14 janvier 2006 signée par le Grand Maître de l’époque JC F…..

Cette Respectable Loge a travaillé régulièrement depuis sa consécration, sous l’impulsion de Frères motivés et travailleurs, elle a été jumelée avec la RL Washington 21 ennovembre 2008 de la Grande Loge de New-York.

Je pense que la jalousie devant ce jumelage, la qualité de nos travaux et l’importance de notre développement ont été à l’origine de nos surnoms locaux tel que « Loge de l’ISF »...

Moi-même chômeur puis dirigeant d’une TPE, j’ai été choqué de voir combien la « haine de la réussite » a pu donner à cette Loge des qualificatifs aussi peu fraternels.

Puis il y a eu l’affaire FS, l’explosion de la GLNF, le départ de beaucoup de loges bretonnes vers d’autres horizons (GL-AMF, GLTSO, GLDF, GLTF) et la scission de Royal York qui a suivie son leader naturel vers la GLTF.

L’article d’aujourd’hui ne montre pas la réalité de l’esprit qui règne dans cette nouvelle Loge Royal York de la GLTF. Les critiques venant majoritairement de membres de la GLNF ne doivent pas faire oublier que l’Esprit de la RL Royal York d’origine subsiste, que les travaux sont justes et parfaits et que les membres de cette Loge ne sont pas des « affairistes ».

Le meilleur exemple est le mien : créateur, fondateur, j’ai un Chiffre d’Affaires modeste et si je suivais le raisonnement des détracteurs de Royal York, mon CA aurait du exploser !

En voyant la Bannière de Royal York exposée au regard des profanes dans un article dont le titre est « Quand les réseaux s’entremêlent », je me dis que celui qui a laissé prendre cette photo est un faux frère indigne d’être un Franc-Maçon.

Je n’ai aucune inquiétude sur l’avenir de Royal York à la GLTF, j’aurais aimé que sa cousine Royal York N°1538 GLNF continue ses travaux dans la sérénité, C’est tout ! (au York, normalement on n’utilise pas l’expression « j’ai dit »)

et j'aimerais que sa cousine Royal York N°1538 GLNF continue ses travaux dans la sérénité, ce qui va sûrement arriver compte tenu de la qualité des membres qui la composent.

PS : l’article sur la maçonnerie rennaise est paru ce jour.

 

commentaires
Publicité

Les rituels

Publié le 3 Mai 2013 par X dans Rites et rituels

Les rituels désignent les cahiers qui sont utilisés par les loges pour conduire les travaux des cérémonies maçonniques. Les rituels se distinguent du Rite, ou Régime, qui est lui, un ensemble de grades ainsi qu'une certaine manière de pratiquer le rituel. Lorsqu'il atteint ses objectifs, le rituel est l'outil fondamental de la méthode maçonnique. Le premier objectif du rituel est de délimiter l'activité maçonnique, en la distinguant du monde profane. Superficiellement, la délimitation est spatiale : c'est le temple, (qui n'est pas une église). En profondeur, la délimitation est temporelle (entre le début et la fin des travaux). La Loge désigne à la fois le lieu où se réunit rituellement le groupe ainsi que le groupe lui-même. Il suffit de "tracer" les symboles du grade sur le sol pour qu'une cérémonie puisse se tenir. Le lieu est donc transitoirement consacré dès lors que le groupe est réuni pour y travailler rituellement. Le second objectif du rituel est d'organiser le travail de la Loge en le rattachant aux valeurs de l'Ordre. Superficiellement, le rituel est contraignant. En profondeur, la règle acceptée par tous permet l'expression de la liberté et de l'égalité de chacun, condition de l'épanouissement de la fraternité. Le rituel nous rattache à la Tradition. Le troisième objectif du rituel est de donner vie au symbolisme maçonnique, en centrant le travail maçonnique sur l'Homme, préoccupation primordiale des francs-maçons. Superficiellement, le rituel gère la forme des travaux de la Loge de manière purement organisationnelle et opératoire. En profondeur, le rituel a un sens, une richesse fondamentale, car il est symbolique et invite chacun à découvrir et à méditer l'enseignement dont il est porteur. Le rituel est ainsi un élément constitutif de la vie de la Loge. Il faut donc respecter les rituels afin de pouvoir atteindre les objectifs qui viennent d'être définis et de donner de la substance au travail maçonnique, sans toutefois perdre de vue que les rituels sont un moyen et non une fin. Ainsi, le rituel est-il un élément nécessaire mais non suffisant pour le travail maçonnique et pour la vie harmonieuse de la Loge. Car nous ne sommes pas une secte et la franc-maçonnerie n'est pas un culte. Notre but est à la fois le travail spéculatif, (écoute, réflexion, discours) et l'action, vers l'idéal individuel de perfection vers lequel nous tendons et que nous sommes pourtant certains de ne jamais atteindre. Certains francs-maçons ont vis à vis du rituel une attitude étrange, en considérant, parfois même avec une certaine véhémence, que toute idée de modification des rituels serait proprement "sacrilège". Une telle attitude est porteuse d'une certaine intolérance et pourrait rappeler celle des fidèles d'une fraternité intégriste qui a investi une église de Paris où bat le cœur des dévots de la tradition et du latin, clercs en soutane et militants d'extrême droite. Or, l'étude de la franc-maçonnerie et particulièrement celle des rituels et des grades, nous apprend qu'ils constituent un jardin immense et touffu, riche des essences les plus exotiques et les plus étranges. On y découvre également que les rituels ont été rédigés par des hommes, certes sensibles aux modes intellectuelles, mais aussi parfois à la vanité. Et même si elle peut sembler difficile à entendre, il faut bien reconnaître cette évidence, "en restant toutefois indulgents pour tout ce qui vient au secours de la faiblesse humaine", comme le dit Albert Lantoine, (le plus grand historien de la franc-maçonnerie française). Les rituels maçonniques peuvent d'autant moins être considérés comme porteurs d'une vérité intangible, que La Vérité ne peut pas être écrite une fois pour toutes dans "UN LIVRE" (ou un rituel). Car la Vérité, pour les francs-maçons, est comme un horizon et sa quête est celle de l'inaccessible. C'est afin de ne pas mettre de limite à cette recherche que la référence obligatoire au Grand Architecte de l'Univers a été supprimée des rituels du Grand Orient de France depuis 1877. A cette époque, à la fin de la cérémonie de réception au premier degré, le Vénérable s'adressait alors au nouveau récipiendaire en ces termes : "Frère nouvellement initié, les formes que nous venons d'employer pour votre initiation diffèrent notablement de celles dont nous usions jadis et que vous pourrez encore voir employer dans certaines loges de France ou des pays étrangers. L'initiation se faisait fort simplement dans les loges françaises au dix-huitième siècle. On l'a beaucoup compliquée, au commencement du dix-neuvième, en y mêlant des particularités que l'on croyait empruntées aux initiations de l'ancienne Egypte. On cherchait à éprouver le courage du récipiendaire par des moyens terrifiants. On simulait la quadruple purification par les quatre éléments des anciens, c'est à dire par la terre, l'air, l'eau et le feu. Le récipiendaire était à moitié dévêtu. Parfois, il était introduit dans le temple, couché dans un cercueil; parfois, on le faisait passer au travers d'un diaphragme en papier, pour symboliser son passage à une vie nouvelle. Dans le temple, il entendait des clameurs sourdes, des chocs violents, des bruits imitant la grêle et le tonnerre, des cliquetis d'épées. Il rencontrait des obstacles sous ses pieds. Il était précipité d'un lieu élevé, mais retenu par des mains secourables. On lui trempait les mains dans l'eau, quelquefois le bras jusqu'au coude. On lui faisait vider un calice d'amertume. On le faisait passer au milieu des flammes. On lui demandait de se soumettre à l'application d'un fer rouge. On réclamait de lui une obligation écrite et signée de son sang. Parfois, on le soumettait à des épreuves plus pénibles encore et plus effrayantes. Vous ne devrez donc pas vous étonner, s'il vous arrive de vous trouver en présence de quelque pratique de ce genre. Vous n'en serez pas troublé, non plus, sachant que le progrès est lent et que l'évolution humaine est complexe". - Rituel de réception au premier degré du Grand Orient De France de 1887. Cent vingt ans plus tard, on constate combien ce propos reste d'une étonnante actualité ... A l'origine, les fondateurs de la franc-maçonnerie ont choisi la Bible comme référence, car il était indispensable de donner à l'institution maçonnique des origines très anciennes. Ce qui permettait accessoirement de ne pas effaroucher les candidats et de se protéger contre les persécutions. Un siècle plus tard, le génie des fondateurs du Rite Ecossais Ancien Accepté fut de briser l'antagonisme millénaire entre le judaïsme et le christianisme, entre l'église et la synagogue, en consacrant, dans tout l'itinéraire qu'il propose, la complémentarité de l'ancien et du nouveau testament : Amour de la Vérité, pour les grades vétéro-testamentaires et Amour de l'Humanité pour les grades "dits" de Chevalerie. Une réflexion, qui proposerait aujourd'hui aux athées, aux agnostiques et aux musulmans, un symbolisme maçonnique dégagé des références catholico-hébraïsantes peut paraître sacrilège pour certains. Elle n'en serait pas moins innovante et prospective pour la grande famille des compagnons du Temple Invisible, voyageurs de l'absolu, qui est soudée par tout ce qu'elle a vécu, ce qu'elle vit, mais davantage encore parce qui lui reste à découvrir et à dire, même autrement ...

Source : http://www.troispoints.info/article-18131847.html

commentaires

Le Rite

Publié le 2 Mai 2013 par PVI dans Planches

Nous allons essayer ensemble de comprendre ce qu'est le rite, quelle est sa fonction et ce qu'il opère. Nous allons donc d'abord le définir, c'est-à-dire savoir ce qu'il est et ce qu'il n'est pas. Ensuite, nous allons l'illustrer. Nous allons illustrer des rites exotériques puis ésotériques. Cela veut dire que nous allons vivre, ou essayer de vivre, ensemble des rites exotériques (rites communs à tous, pratiqués chez tout le monde) et nous essaie­rons ensuite de comprendre, sans trahir le secret, ce que sont des rites ésotériques (rites réservés à certains membres d'une société initiatique comme la Franc-Maçonnerie).

Tout d'abord, et c'est là une chose très importante, posons- nous la question de savoir ce qu'est le rite et, par là même, ce qu'est le symbole ; car on ne peut pas dissocier rite et symbole ils constituent un couple inséparable. Quelle est la fonction de ce couple ? C'est de transmettre. De transmettre quoi ? De trans­mettre la tradition, une tradition initiatique. Arrêtons-nous un instant pour savoir ce qu'est une tradition. Une tradition n'est pas un usage ni une coutume : ne mérite le nom de tradition que ce qui se relie au principe du monde, à l'Architecte, aux principes qui gouvernent la vie. Ne mérite le nom de tradition initiatique que ce qui se relie à l'ordre du monde, aux lois de la vie, aux arché­types, aux lois de l'univers. C'est là une choses fondamentale qu'il nous Faut bien comprendre et nous ne comprendrons rien au rite si nous mélangeons tradition, d'une part, us et coutumes, de l'autre. La tradition, c'est ce qui relie au plan de la vie, à l'ordre du monde, aux lois de la vie parce que toutes les tradi­tions nous disent que le monde a un ordre, qu'il n'est pas le fait du hasard, que la vie a des lois, tout comme l'univers, que l'homme est soumis à des lois.

Ces lois nous sont transmises par la tradition initiatique, par les traditions initiatiques, et ce, au moyen des rites et des symboles. Il faut bien saisir que rites et symboles sont là pour transmettre ces lois, pour nous relier à l'archétecte, à l'archée. Ces lois sont identiques dans toutes les traditions initiatiques de l'humanité parce qu'il est une tradition fondamentale, primor­diale. Cette tradition va se manifester dans des temps différents et dans des lieux différents. Elle va prendre des formes diffé­rentes selon qu'elle se manifeste en Afrique ou en Asie, au XVII' siècle ou il y a trois mille ans, mais elle est fondamentalement une et je maintiens que finalement cette tradition est une science. Je sais bien ce que ce nom peut avoir de provoquant mais elle est une science. Si nous observons le monde avec nos moyens de connaissance, si nous sommes capables d'aller sur la lune, de fabriquer des machines et des voitures sans arrêt, ce n'est pas pour autant que nous avons l'exclusivité du savoir. D'autres hommes, il y a 3 000, 10 000, 100 000 ans, ont su le monde aussi bien que nous, différemment, mais aussi bien. Personne, aujour­d'hui, n'est capable de retrouver le pourquoi d'un méridien d'acupuncture et pourtant ils l'ont perçu... Cela veut dire que ces êtres ont su le monde différemment ; ils avaient des moyens d'approche différents, des outils de connaissance différents mais ils savaient le monde au moins aussi bien que nous. Ce savoir, cette science, cet autre regard, ces outils leur étaient transmis par une tradition initiatique, par la tradition initiatique.

Nous pouvons ainsi commencer à comprendre ce que sont les rites et les symboles : ce sont les outils, les moyens, les agents qui nous transmettent cet ordre du monde, ces lois de l'univers, cette science de la vie. Quelle différence y a-t-il entre symbole et rite ? Elle est simple. Les symboles nous disent ces lois et les rites nous les font vivre. Vous pouvez saisir maintenant ce qu'est un rite et ce qu'il n'est pas. Le rite n'est pas une pièce de théâtre ou un jeu, il n'est pas une cérémonie. Il nous fait vivre les lois de la vie, du cosmos, de l'homme. Chaque rite initiatique, quel qu'il soit (cela est à mon avis fondamental et c'est ce que nous allons essayer d'illustrer ensuite) nous fait vivre une loi particu­lière, la loi qui opère dans tel moment ou dans telle circonstance. Chaque rite permet de vivre la loi cosmique, l'archétype qui opère à un moment donné ou dans une circonstance donnée de notre vie. Ainsi, des rites font vivre les lois qui opèrent à la naissance, à la pberté et à la mort. Des rites font vivre les lois qui opèrent lors d'une initiation. Mais, toujours et partout, le rite a pour fonction de nous faire vivre la loi cosmique, archétypielle, qui opère dans un moment ou une circonstance donnée de la vie. En fait, il a pour fonction d'actualiser, de réaliser la fonction physio­logique qui est en jeu à ce moment. Le rite n'est donc pas une abstraction ; on a trop tendance à le comprendre comme un jeu sans support, sans réalité. Fondamentalement, il est en prise directe sur le réel. Il est ce qu'il y a de plus réel. Nous verrons tout à l'heure comment, plus que tout autre chose, il permet de rendre réel, d'actualiser des fonctions physiologiques archéty­pielles et capitales.

Nous allons maintenant illustrer cette fonction, successive­ment à travers des rites exotériques puis maçonniques. Pourquoi commencer par les rites exotériques ? D'abord, parce qu'ils me permettront de faire saisir la fonction du rite sans violer le secret maçonnique. Ensuite, parce que ces rites sont communs à tous, réservés à tous les hommes, sans distinction. Enfin, parce qu'ils nous concernent tous et qu'ils se réfèrent à des moments impor­tants de notre vie. Comment les rites exotériques au moment de la naissance, de la puberté, du mariage, de la mort, rendent-ils réelles en nous, actuelles en nous, certaines fonctions physiolo­giques fondamentales ? C'est à cette question qu'il nous faut répondre. Pour chaque rite, nous suivrons le plan suivant : je décris le rite, en général chinois ou africain, parce qu'il se trouve que ce sont les deux traditions que j'ai le mieux étudiées, ou plu­tôt le moins mal ; ensuite, nous l'analysons et, enfin, nous défi­nissons quelle est la loi que ce rite actualise.

Commençons par un rite de naissance, chinois : c'est le rite de présentation de l'enfant au père, au troisième mois de sa vie. Que se passe-t-il dès la naissance ? Il y a un certain nombre de rites d'approche. D'abord, l'enfant est posé au sol, tout nu, à l'abri des éléments, du froid et du vent mais posé au sol tout nu, pendant trois jours, sans être nourri. Au bout de trois jours, le vassal vient, il prend l'enfant, le pose sur un lit. Tout de suite après (ne souriez pas parce que vous verrez tout à l'heure pour­quoi), il tire des flèches dans toutes les directions de l'espace. Ensuite, l'enfant est baigné et remis au gynécée où il est nourri. Tout ceci se passe pendant les trois premiers jours. Au troisième mois, il est présenté au père qui ne l'a pas vu jusqu'alors. L'en­fant est amené par la mère. Le père et la mère ne se sont pas vus depuis six mois puisqu'ils ont interrompu tout contact (même visuel) à partir du sixième mois de la grossesse. Ils ont fait leurs ablutions, ont revêtu les habits de mariage et, tout à l'heure, ils prendront ensemble un repas de mariage. La mère arrive avec son enfant, face au père et la gouvernante (c'est elle qui parle et non pas la mère) lui dit : « Monsieur, Madame... vous présente votre enfant ». Que fait le père ? Il lui touche la paume de la main droite et lui donne dans l'oreille un nom, son nom..., le nom secret, le nom véritable que pratiquement personne ne saura jamais. Ce rite de présentation étant fini, l'enfant repart au gyné­cée dont il ne sortira qu'à l'âge de sept ans. Cependant, il verra son père tous les dix jours, une minute, le temps qu'il lui serre la main, c'est-à-dire qu'il lui touche la paume de la main droite.

Analysons ce rite. Je comprends que cela puisse vous paraître étrange. Ce qui est important, c'est d'essayer de comprendre ensemble comment, derrière ces gestes qui étonnent les . occi­dentaux d'aujourd'hui, ce rite réalise des fonctions physiolo­giques fondamentales qui nous manquent. Que s'est-il passé ? Voyons d'abord les rites d'approche qui nous révèlent trois fonc­tions essentielles : on vitalise cet enfant, on le purifie et on le nourrit. Comment le vitalise-t-on ? L'enfant qui arrive après un accouchement, après neuf mois de grossesse, a besoin d'énergie. Où trouver de l'énergie si ce n'est en terre ? On le pose sur la terre, pendant trois jours, sans le nourrir, pour le vitaliser. Il est, bien sûr, à l'abri des éléments. Au bout de ces trois jours, il faut le purifier. Que fait l'homme ? Que fait le vassal qui le sou­lève pour le purifier ? Pourquoi tire-t-il des flèches dans toutes les directions ? Parce qu'il disperse au loin toutes les souillures de la naissance. Ce n'est pas un geste artificiel, c'est un geste réel inhérent au rite. En tirant au loin des flèches dans toutes les directions, vraiment, réellement, il le purifie. Pour achever cette purification, on baigne l'enfant. Enfin, il est nourri. Il a donc été vitalisé, purifié et nourri au troisième jour. Pourquoi trois jours ? Trois, c'est la création, c'est le chiffre même de la création.

Voyons maintenant la présentation au père qui lui touche la paume de la main droite et qui lui donne son nom. Trois remar­ques s'imposent : la première concerne le père qui est dans une situation très particulière ; il est comme l'empereur, au centre du cercle. Il n'agit pas, il ne pense pas, il est transparent. En Chine l'empereur n'agit pas, il est celui qui, au centre de l'empire, au centre du monde, est transparent aux lois de l'univers, aux lois de la vie. C'est le médiateur entre le monde, la,terre, l'empire et le ciel, avec ses lois et son ordre. L'empereur a une position cen­trale qui est celle du prophète, des prophètes. Il est au milieu, immobile, pur, transparent. Le père, à ce moment-là, a cette posi­tion impériale, seigneuriale. Il ne décide pas mentalement, intel­lectuellement quel est le nom à donner à cet enfant. Cet homme en position d'empereur, transparent au monde et à ses lois, est inspiré et, à ce moment-là, il donne à son enfant le nom qui lui est prédestiné. Que fait-il avant ? Il touche la mère. Que signifie toucher la mère, toucher la paume de la main droite ? Etablir une alliance (nous avons oublié que serrer la main de quelqu'un c'était établir une alliance). Le père établit donc une alliance avec son fils. Il est à ce moment précis le représentant du ciel, de ses lois et de son ordre, il établit une alliance avec cet être. Après, il peut lui donner son nom, son nom secret, le « Min ». Il y a trois sortes de nom. Le premier est le nom secret qui correspond à votre destin, à votre fonction physiologique. Cela signifie que dans un monde sans hasard, nous sommes tous les éléments d'une mosaïque cosmique et, dans cette mosaïque, chacun a sa place et son rôle. Imaginez-vous avec vos cellules, vos organes, imaginez qu'à l'intérieur de vous vous avez les cellules du foie, du rein, du cerveau et que chaque cellule a sa fonction, chaque cellule a sa place, son rôle. Il en est de même au sein de l'univers. Chaque homme, chaque être a une fonction et un rôle possibles, même s'il ne le sait pas. Ce rôle est défini par le nom secret. Le deuxième nom sera donné au garçon à la majorité, à la fille lors de sa puberté. Celui-ci est le nom public, celui que tout le monde saura ; il définira son rôle social. Le troisième nom sera donné à certains êtres parvenus à un certain état d'initiation. Ce nom-là définira leur fonction, j'allais dire sacerdotale, leur fonction ini­tiatique. C'est Abram qui est devenu Abraham, c'est Saraï qui est devenu Sarah, c'est Jacob qui est devenu Israël. Il en est ainsi du troisième nom.

Pour ce qui est de notre rite, le père va lui donner, va lui dire son destin, sa fonction dans la mosaïque. Constatez l'impor­tance de cette attitude. Regardez le déroulement logique qui fait que cet enfant, après qu'il ait été dans le troisième jour vitalisé, purifié, nourri, est présenté au père, représentant du ciel, qui fait alliance avec lui. Imaginez ce que peut être une alliance avec le ciel et son ordre. Il lui dit son nom et, par là même, sa fonction dans la vie cosmique. Quelqu'un vous a-t-il jamais dit quelle serait votre fonction ? Lui le saura ! Nous, nous sommes perdus. Cet enfant, par ces deux gestes tout simples qui sont le symbole même du rite, a fait alliance avec le ciel et sait désormais quelle est sa fonction, sa situation et son rôle dans la mosaïque cosmi­que et dans l'univers. Allons plus loin. La deuxième étape impor­tante, c'est la puberté. Que se passe-t-il à la puberté ? Observons un rite africain que nous essaierons d'analyser et de comprendre.

A la puberté, l'enfant est séparé du gynécée, du groupe des femmes où il était jusqu'alors. Il est séparé durement. On l'enlève les femmes pleurent comme s'il était mort et on l'enferme dans une grotte. Puis, il est baigné. Ses vêtements sont détruits. On lui donne un autre nom : le nom public. Cela fait, on va l'emme­ner dans le bois sacré qui est un espace sacré comme peut l'être un temple. Là, on va l'instruire, on va lui dire les légendes, les mythes, les rites de la tribu. On lui apprendra les mystères de la vie, les lois de la vie, du monde. Puis, on le confirmera dans son sexe par la circoncision ou par l'excision (ne bondissez pas ! Nous nous expliquerons dans cinq minutes sur l'excision). Après tout cela, il est ramené au village. A ce moment, nous avons une situa­tion très particulière. Il a tout oublié, il ne sait plus marcher, il ne sait plus parler, il ne sait plus rire. Il marche courbé, il ne reconnaît plus personne, ni son père, ni sa mère. C'est étrange. Quelqu'un le reconnaît, qui le guide, l'amène chez lui où il est accueilli par des danses et par des chants, c'est-à-dire par l'amour. Que signifie tout cela ? On l'a enlevé violemment, ses parents pleuraient comme s'il était mort, ce qui veut dire que cet être est en train de mourir pour renaître à un autre état. Revenons un instant sur la confirmation du sexe. S'il est vrai que dans l'Afrique archaïque, traditionnelle, il fallait circoncire le garçon, il n'est pas vrai qu'il fallait exciser la fille et nous allons voir pourquoi.

Il est normal qu'à la puberté l'enfant soit confirmé dans son sexe ; il va devoir se marier, il va devoir s'unir à l'autre, procréer. Cet enfant, qui jusque là était androgyne, va devoir perdre cet androgynat pour le retrouver plus tard avec une autre conscience. Le problème est toujours le même : nous avons connu un état d'unité, nous le perdons et nous devons le retrouver avec une autre conscience. Par exemple, nous avons connu un état d'unité au moment où spermatozoïde et ovule se sont unis pendant une seconde, un éclair durant lequel nous avons été UN. Ensuite, la vie a repris son cours et nous avons vécu dans un état de multi­plicité. Nous avons perdu cette unité et nous avons à la retrou­ver. Avant la puberté, androgynat, après confirmation dans son sexe, il devient mâle ou femelle. Nous verrons, tout à l'heure, comment après la ménopause ou l'andropause il doit retrouver l'androgynat avec une autre conscience et c'est parce qu'on doit confirmer cet enfant dans son sexe qu'on enlève au garçon ce qui est le symbole du sexe féminin, c'est-à-dire le prépuce et qu'on enlève à la fille ce qui est le symbole du sexe masculin, c'est-à- dire le clitoris, mais, parce qu'il y a un « mais », alors que chez le garçon la circoncision, c'est-à-dire l'ablation du prépuce se fait matériellement comme il est dit dès les premiers chapitres de la genèse, chez la fille ce geste n'était que symbolique ! Cela veut dire que dans les temps archaïques de l'Afrique, l'initiateur enlevait symboliquement le clitoris pour confirmer cette fille dans son sexe.

Que s'est-il passé ? Il s'est passé que, sous l'influence du matérialisme que nous connaissons bien, un jour ils se sont dit : « Mais ce n'est pas possible, ce n'est pas un geste symbolique qui suffit, il n'est pas possible que je confirme cette enfant dans son sexe, que je lui fasse perdre son androgynat par un simple geste symbolique, sans aucun support matériel, ce n'est pas vrai ! ». Ils ont douté de l'opérativité du rite, ils ont cru que, parce que ce geste n'était pas matériel, qu'il n'était pas physique, il n'était pas opératif ; ils ont cru que, parce que ce geste ne comportait pas d'éléments anatomiques, il n'était pas opératif, et, de ce jour-là, ils ont commencé à enlever le clitoris et à faire des mutilées au lieu de faire des initiées.

Il est indispensable de comprendre, même pour nous, occi­dentaux, qu'à partir du moment où l'on doute de l'opérativité du rite, de ce geste symbolique, on fait un geste matériel. Non seule­ment nous n'avons plus l'opérativité d'un même geste rituel mais plus encore nous faisons des mutilés au lieu de faire des initiés. C'est essentiel pour nous, occidentaux, car nous verrons tout à l'heure comment, en l'absence de rites, nous aussi nous faisons des mutilés, mais des mutilés de l'esprit.

Revenons à l'enfant. C'est un nouveau-né. Il est mort, il revit. C'est ce que le rite nous dit, c'est ce qu'il opère et c'est ce qu'il nous faut comprendre. Il y a vraiment eu mort et renaissance. Qu'a réalisé ce rite fondamentalement ? Il a réalisé trois choses : mort d'un être, naissance d'un nouvel être, d'un être adulte et plus que cela, il lui a donné la connaissance des lois de l'univers. Imaginez ce gamin à sa puberté. On lui a donné la connaissance des lois cosmiques. Tout d'un coup, il est intégré dans le cosmos parce qu'il sait les lois de l'univers et puis, on lui a fait perdre son androgynat pour qu'il puisse encore assurer la survie de l'espèce et se marier. Imaginez bien que tous ces gestes symbo­liques ont une efficacité réelle ; un être est mort et un autre est né. Cet enfant devient un adulte vrai. Que n'avons nous pas perdu ! En l'absence de rites pubertaires, nous ne sommes plus, à cet âge difficile, en mesure de mourir et de renaître ; nous ne sommes plus intégrés dans le cosmos dont nous ne savons plus les lois puisque personne ne nous les a dites ; nous n'avons pas perdu notre androgynat. Je n'insisterai pas sur tous les problèmes sexuels évoqués par Freud et tous les psychanalistes de la terre. Dans cette période difficile, nous sommes restés identiques alors que nous avions à mourir et à renaître. Nous allons mettre des années et des années pour le faire parce que nous n'avons pas de rite. Alors que nous devions savoir les lois du cosmos qui auraient dû nous être dictées par un ancêtre, un initiateur, qui nous l'aurait enseigné à travers les rites, les légendes, les mythes (nous ne savons rien), nous allons mettre vingt ans, trente ans, quarante ou cinquante ans à les apprendre, ces lois. Alors que nous devions perdre notre androgynat, tout de suite, par un geste symbolique, nous ne l'avons pas perdu et, là aussi, nous allons perdre un temps considérable pour résoudre ces pro­blèmes. Le rite est opératif ; c'est tellement vrai que vous ne soupçonnez pas le nombre de mutilés de l'esprit que nous avons fait par l'absence de rites. Nous ne sommes pas responsables ; nous arrivons et nous n'avons plus de rites pubertaires ! Avons- nous conscience du nombre de garçons et de filles qui sont en hôpital psychiatrique parce qu'ils n'ont pas eu de rites puber­taires pour les faire renaître, pour les intégrer dans le cosmos et pour leur faire perdre leur androgynat ? Vous ne pouvez pas savoir le nombre de personnes, après la ménopause ou à l'andro­pause, qui sont complètement perdues parce qu'elles n'ont pas vécu ce rite de puberté avec son efficacité réelle.

Souvenons-nous de l'excision et à quoi mène la perte de la notion de l'opérativité. Les Maçons doivent comprendre que le rite est opératif même s'il n'est pas un geste matériel. Ne faisons pas comme ces prêtres africains qui, à un moment donné, ont douté. Ils se sont mis à exciser parce qu'ils étaient sûrs ainsi de réaliser un acte sans se rendre compte qu'ils perdaient du même coup l'efficacité du rite.

Nous allons maintenant repartir en Chine pour voir comment vit un couple. L'enfant est né, l'enfant a été initié à la puberté. Comment vit le couple ? Vous allez voir comment le mari et la femme, les deux éléments du couple, sont les deux moitiés d'un même corps mais séparées. Tous les rites vous disent cela et il en est ainsi jusqu'à la ménopause et l'andropause. Après, ils se réuniront. Souvenez-vous de ce que je vous disais tout à l'heure : à la puberté, nous perdons notre état d'unité et nous devons le retrouver après avec une autre conscience. Pour l'instant, nous sommes dans la dualité et mari et femme sont face à face, côte à côte, deux moitiés d'un corps vivant séparées. Comment cela se passe-t-il dans la vie quotidienne ? Il faut que le rite opère, qu'il rende cette loi efficace. Commençons par le repas. Chacun est assis sur sa natte, dans la même pièce. Observons. Deux moi­tiés d'un même corps ; ils prennent le même repas dans deux plats différents ; il s'agit de la même chose, le même repas avec deux plats différents, les deux moitiés. Ils ont accompli chacun séparément leurs ablutions et ils boivent dans deux coupes. Les deux coupes sont faites chacune avec la moitié d'une même cale­basse (les deux moitiés séparées d'un même corps...). Après le repas du soir, ils se saluent cérémonieusement, ils se déshabillent chacun dans leur pièce et ils dorment chacun sur sa natte mais dans la même pièce. Plus encore, ils ne s'appellent pas par leur nom secret ; ils ne se donnent rien de la main à la main ; ils évitent tout contact, même indirect ; il n'y a aucun contact entre leurs effets qui ne sont pas suspendus au même support et qui ne sont pas mis dans les mêmes corbeilles. Remarquez bien comment les choses sont séparées et combien c'est important de confirmer la perte de cet androgynat. Nous comprendrons l'im­portance de tout cela au moment où ils vont se retrouver. Bien entendu, ils ne se baignent pas ensemble. Dans la Chine tradi­tionnelle, il n'est pas question qu'un époux et une épouse se baignent ensemble. La seule union est sexuelle, réglementée par des rites. Les deux êtres sont unis puisqu'ils sont les deux élé­ments d'un même corps mais ils sont séparés pour bien perdre leur androgynat. A 49 ans (7 x 7), notez le symbolisme des nom­bres, pour elle, et à 64 ans (8 X 8), pour lui, tout se réunit, les interdits sont levés. Ces deux êtres qui étaient séparés au niveau des repas, du linge, qui ne pouvaient pas dire leur nom, se toucher la main, qui ne pouvaient pas avoir leurs effets dans la même corbeille, mettent tout en commun et cela, tout à coup. Imaginez ce que c'est ! Imaginons-nous à 50 ans avec l'être avec lequel nous vivons, réalisant brutalement cette vie commune. Mangez sur la même natte, dormir sur la même natte, boire dans la même coupe, manger dans le même plat, se toucher la main. Cela signi­fie réaliser cet androgynat à travers le couple et, par là même, en nous. Nous retrouvons l'unité primordiale. C'est cela que le rite opère. Désormais, ces deux vieux seront unis jusqu'à la mort.

Ils seront ensemble dans la même tombe et leurs tablettes funé­raires seront mises dans la même salle. Ainsi, ils deviendront, suprême honneur, un vrai couple d'ancêtres. Vous avez là ce que réalise un rite de ce type.

Je sais bien ce qu'on peut me dire en se plaçant sur un plan social ou psychologique, mais nous nous plaçons sur un plan métaphysique qui est finalement le seul vrai, celui des lois sur la vie, de la réalité de la vie. La vie est métaphysique, elle est archétypielle. C'est sur ce plan là que nous nous sommes séparés pour réaliser chacun la perte androgynale. Puis, tout d'un coup, à 49 et 64 ans, nous nous réunissons, nous mettons tout en com­mun. C'est la vraie fusion. D'ailleurs, la femme, dans la Chine ancienne, ne fait vraiment partie de la famille de son mari qu'à partir de cet âge là. Il faut bien comprendre que dans un premier temps nous avons vécu la dualité, la perte de l'androgynat, la survie de l'espèce (il fallait faire des enfants).

Dans un deuxième temps, nous retrouvons l'unité avec une autre conscience et nous allons vivre notre survie spirituelle. Nous allons vivre la vie de l'esprit. Cela doit se faire obligatoi­rement ; un jour ou l'autre, nous allons vivre cette vie de l'esprit mais, là encore, alors qu'en Occident (ne croyez pas que je cri­tique l'Occident, je constate, parce que je suis aussi occidental que vous et cela me manque autant qu'à vous), cela se fait dans l'anarchie, là, le rite nous aide, nous oblige à vivre cette dualité, à perdre cet androgynat, à être mari et femme assurant la survie de l'espèce. Le rite nous oblige ensuite à retrouver l'unité, la vie de l'esprit en nous préparant à la mort. Je crois que cela nous manque et que, si l'on parle tant du troisième âge, si on est obligé d'inventer une spécialité qui s'appelle la gérontologie, c'est peut- être parce que nous n'avons plus de rites. Nous ne savons plus quelle fonction nous avons à réaliser, quel rôle nous avons à jouer.

Pendant cette période, nous ne savons plus quoi faire, quelle vie mener.

Nous allons aborder maintenant le rite mortuaire qui est un rite africain. Cet homme ou cette femme vient de mourir. On va fixer un endroit au milieu d'un cours d'eau et on va détourner le cours d'eau un instant. On dresse une hutte puis on met le mort sur cette hutte mais pas n'importe comment : soit en position fœtale, c'est-à-dire recroquevillé, soit en triangle ; les jambes sont disposées de telle façon que cet homme fait face à un trian­gle. Ensuite, on le retourne, on le met à plat ventre et on refait prendre au cour d'eau sa direction originelle. Il passe ainsi sous la hutte pendant trois jours. Au bout de trois jours, on le prend et on l'enterre. Vous avez là les premières funérailles parce que, plus tard, quand il ne lui restera que les os, on prendra ses os, j'allais dire les os de l'ancêtre (nous verrons pourquoi tout à l'heure), et on les enterrera ailleurs, dans un endroit pur. Pour comprendre le rite, il nous faut comprendre ce qu'est la mort. Dans une civilisation traditionnelle, la mort n'est pas la fin, c'est un passage. Après la mort, tout n'est pas fini, nous passons d'un plan à un autre ; les chinois disent que nous passons d'une forme à une autre, d'un monde où nous avons cette forme dans un monde où nous avons une autre forme. C'est un double passage Nous changeons de plan et de monde. Comme il y a mort, il y a renaissance inévitablement. C'est la loi cosmique, ce sont les loi de la vie ; il n'y a pas de mort sans renaissance, cela n'existe pas. La vie n'est que mort et renaissance. Les Chinois disent que le monde, les hommes, les animaux se recréent à chaque seconde de la vie. A chaque seconde, vous mourez et vous renaissez diffé­rent. Les Chinois décrivent les mécanismes qui permettent d'assu­rer cette mort et cette renaissance perpétuelles. Nous avons tout cristallisé sur la mort comme si elle était la seule et nous verrons comment, plus tard, dans une société initiatique, dans un chemin initiatique, nous avons à mourir pour renaître. Ce n'est pas une illusion, c'est une réalité. Dans une société traditionnelle, nous passons du statut de mort au statut d'ancêtre. Après avoir été un homme mort avec tout ce que cela comporte, nous allons deve­nir un ancêtre.

Interrogeons-nous sur l'ancêtre. Dans toutes les sociétés tra­ditionnelles c'est le garant de l'ordre social parce qu'il est le médiateur avec l'ordre cosmique. L'ancêtre, c'est celui qui est présent, j’allais dire au ciel. C'est celui qui va garantir (ce qui n'est plus le cas) l'ordre social. L'ordre social de la tribu, du pays de l'empire est conforme à l'ordre cosmique. C'est le vrai rôle de l'ancêtre et c'est pour cela qu'il est important de passer du statut de mort au statut d'ancêtre, ce qui explique que vous avez deux funérailles. Vous serez enterré dans un endroit impur parce que vous avez à vous purifier. Quand vous serez purifié, que vos os auront blanchi, vous serez enterré dans un deuxième endroit où vous aurez votre statut d'ancêtre. Là, vous accomplirez votre rôle, j'allais dire céleste, mais il n'est pas au ciel, le ciel est sur terre. On a trop tendance en Occident à croire que le ciel est ailleurs. Le ciel est ici et maintenant, le ciel est sur terre. Cet ancêtre sera l'intermédiaire entre l'ordre cosmique et l'ordre de la terre, il sera le médiateur. Remarquez, nous pourrions presque dire ce jeu, entre cet homme qui est sous terre et son rôle qui est céleste et observez comment en même temps à la naissance, alors que l'en­fant s'offre à la vie, on enterre le placenta sous terre, au même endroit, comme s'il fallait toujours qu'il y ait quelque chose sur terre et quelque chose sous terre pour établir la liaison entre eux.

Le rite permet que ce mort renaisse, et ce n'est pas un arti­fice, un jeu ; vraiment, réellement, concrètement, complètement, en mettant cet être dans cette position foetale ou triangulaire, on lui permet de renaître après sa mort. Voyez ce qu'est un rite mor­tuaire. C'est un rite qui permettra à cet être qui vient de mourir de réaliser ce passage difficile, douloureux, pendant trois jours puisqu'il doit renaître et se recréer.

Remarquez bien l'opérativité du rite. En le retournant, on lui permet de quitter ce monde formel pour accéder à un autre monde. Réalisons ce qui se passe en ce moment. Qui les aide à passer ? Comment se fait ce passage qui est nécessairement diffi­cile et douloureux ? Comment change-t-on de monde alors que nous n'avons plus de rite. N'est-il pas urgent que nous retrouvions nos rites pour que, le jour venu, quelqu'un soit là, en conscience, pour nous aider par le rite à passer, à changer de monde et à renaître ?

Abordons le rite de l'homme malade. Je vais vous en conter un qui est un rite africain du Zaïre. La maladie fait partie de la vie comme l'orage et le tremblement de terre font partie de la vie.

Imaginez que dans ce temple entre un fou furieux. Quelle sera notre réaction ? Les plus courageux vont se jeter sur lui, on va lui mettre une camisole de force et puis, on va le bourrer de drogues de façon à ce qu'il soit anéanti, mourant.

Imaginez maintenant que nous soyons toujours dans un temple mais dans une tribu du Zaïre. Comment cela se passe-t-il ? Cet homme arrive fou furieux. Bien entendu, des hommes le maî­trisent pour ne pas qu'il nuise, mais ils n'emploient ni camisole de force, ni drogue, pas même une plante. Que se passe-t-il ? Tout le village arrive. Au centre de la place, il y a le prêtre, l'initié, qui s'installe comme l'empereur, en prière, en état de prière. Cet homme, tout d'un coup, est tout amour, tranparent au monde, transparent comme un cristal entre cette place, avec cet homme fou furieux, avec les gens de sa tribu, et cet univers avec ses lois et avec son ordre. Imaginez que ce fou entre et que l'un d'entre nous se mette au milieu, pur comme du cristal, transparent comme du cristal, tout amour (c'est la condition sine qua non) et que, par là même, il soit le médiateur, l'intermédiaire entre nous et le ciel et son ordre, le monde et son ordre, et la vie et son ordre. Qu'arrive-t-il dans la tribu maintenant que chacun est à sa place ? Tout à coup, vous avez dans un coin les tam-tams qui commencent, gentiment, calmement, régulièrement, j'allais dire de manière ordonnée, et alors que cet être est là, au centre, toute transparence et tout amour, les tam-tams commencent à s'agiter, à se désordonner, à s'accélérer. Vous voyez les tam-tams qui s'agi­tent, qui sont de plus en plus dans le désordre. Jusqu'où vont-ils comme cela ? Ils vont jusqu'au désordre de l'homme fou furieux et ils vont avec l'amour et la transparence du « cheikh » qui est au milieu, ils vont rejoindre cet être dans son désordre, sa folie, et quand ils l'auront rejoint grâce à cet amour et à cette transpa­rence, vous verrez les tam-tams qui redescendent peu à peu, len­tement, doucement, qui calment le désordre, qui s'agitent de moins en moins et qui, peu à peu, finissent à l'état de départ où tout était calme, ordonné.

Chose fantastique ! Au fur et à mesure que les tam-tams redescendent vous voyez cet être qui se calme tout seul. Quand ils sont redevenus paisibles et quand le silence est revenu sur la tribu avec cet être au centre, amour et transparence, cet homme n'est plus fou furieux, sa crise est vide. Voilà un rite ! Il faut être médecin pour imaginer ce qu'est un rite thérapeutique. Comparez un homme fou furieux à qui l'on met une camisole (ou à qui l'on administre des médicaments) et un autre fou furieux qui a devant lui un être au centre, tous les autres membres du village autour, avec les tam-tams qui vont le chercher dans son désordre et qui le ramènent doucement à l'ordre. Qu'ont-ils fait ? Ils ont réintégré cet être dans l'ordre cosmique, dans l'ordre du monde. Ils l'ont remis en relation avec l'ordre cosmique et, par là, ils ont réalisé en lui cet ordre. C'est fondamental de comprendre, pour abstrait que ce soit, que ce n'est pas une utopie, c'est définitif, c'est-à-dire, pour prendre un langage scientifique, c'est un fait expérimental reconductible.

Ils ont relié cet être à l'ordre du monde, aux lois de la vie, de l'univers et ils lui ont permis de rendre réel en lui cet ordre qui était perturbé : c'est cela la ligne de traitement de la maladie ! Vous noterez la solidarité du groupe. Cet homme n'a pas été rejeté. Nos fous, nous les rejetons, nous ne savons plus quoi en faire. Ce n'est pas de notre faute, personne ne nous a expliqué ce que nous devions faire alors, nous les parquons dans des asiles. Dans ce village, au contraire, le groupe s'est senti responsable. Il a été autour de cet être, au milieu, amour et transparence. Le groupe est allé le chercher et est revenu avec lui. Il faut dire que dans une société traditionnelle vraie, l'ordre social et l'ordre cosmique étaient plus près qu'aujourd'hui. Par ailleurs, vous observerez que ce n'est qu'un traitement : ramener l'homme dans son ordre en le reliant à l'ordre cosmique. C'est le seul traitement vrai de la maladie. Faire en sorte que l'homme qui est devant vous, ou la femme, revienne en ordre en étant relié à l'ordre idéal de la vie. Les chinois diraient à l'ordre du ciel.

Il ne faut pas oublier ce qui est, à mon avis, le plus impor­tant : tout l'amour et la transparence qu'il a fallu pour que le traitement puisse se faire. Il faut être tous les jours devant des malades, et pas seulement des malades, pour savoir combien c'est difficile d'aimer l'autre, quel qu'il soit. Aimer l'autre parce qu'au bout du compte il a toujours en lui un trésor caché, une étincelle divine. Ce rite thérapeutique nous rappelle qu'il n'y a pas de guérison vraie sans amour et transparence.

Nous venons de vivre quelques rites exotériques, communs à tous. Comprenons bien comment à la naissance nous devions avoir notre nom secret de prédestination et faire alliance avec le ciel ; comment à la puberté nous devions mourir et renaître, per­dre l'androgyne et comment nous devions être intégrés dans le cosmos.

Nous avons compris comment les rites, j'espère que nous avons compris, comment les rites, après la ménopause et l'andro­pause, nous permettent de retrouver cet androgynat, de retrouver cette voie de l'esprit, cette unité perdue, avec notre conscience.

Nous avons compris comment les rites nous permettaient de passer à un autre monde et de devenir un ancêtre.

Nous avons compris comment le rite permettait de guérir réellement un homme en le réintégrant dans l'ordre cosmique, en rendant réel en lui l'ordre de la vie par l'amour et par la trans­parence.

Abordons maintenant les rites ésotériques qui sont réservés à des membres d'une société initiatique qui sont censés avoir des capacités que d'autres n'ont pas (remarquez le conditionnel). Le but des rites ésotériques est le même que celui des rites exoté­riques. Il est de réaliser, de rendre réelles, actuelles, les lois qui vont être opératives pendant notre vie initiatique. Nous entrons en Franc-Maçonnerie dans un but. Nous allons avoir à subir des transformations, des mutations. Nous allons les subir de deux manières. D'abord, par l'influence spirituelle que transmet la Franc-Maçonnerie parce qu'il est vrai que la Franc-Maçonnerie transmet une influence spirituelle. Nous allons subir, accélérer, favoriser ces transformations et ces mutations par le rite. Nous avons un rite de constructeur : Franc-Maçon. Nous sommes dans un monde sans h Isard, cela veut dire que ce n'est pas par hasard que la Franc-Maçonnerie a un rite de constructeur. Si nous possé­dons la symbolique de constructeur, c'est que nous avons à bâtir, à construire. Nous sommes au début du chemin. Nous avons à construire un temple en nous, collectivement, et nous avons à construire un être chaque fois qu'il y en a un qui se présente à la porte du temple et qui a les qualifications requises. C'est pour cela que nous avons une symbolique de constructeur : nous avons une fonction de construction. Il nous faut édifier des êtres, des temples. Faire que cet être puisse arriver au terme qui est de mourir à lui-même pour naître au divin. Je sais que vous réa­gissez sur le mot « divin » mais vous savez qu'il y a une réalité physiologique et que les mots ne changent rien.

La réalité physiologique est que nous avons deux êtres en nous : un être spécifique, public, avec ses passions, ses buts, ses besoins, ses envies de posséder, ses désirs, ses problèmes psycho­logiques, son paraître et puis, nous en avons un autre, au fond, caché comme un trésor et qui demande à vivre. Entrer en Franc- Maçonnerie c'est, qu'on le sache ou non, fondamentalement, vou­loir que vive cet homme qui est caché au fond, que vive ce trésor, cet être que vous pouvez appeler spirituel, transcendant, embryon taoïste, être divin, être immanent, tous les noms de la terre, cela ne change rien à sa réalité : cet être est en nous et il demande à vivre. C'est pour cela que nous avons un rite de constructeur ; nous sommes, en tant que Franc-Maçon, au début du chemin. Nous devons édifier un mythe et nous allons le faire par le rite parce que le rite va le permettre, parce qu'il est opérant. Il y a des rites d'ouverture de Loge, de fermeture et d'initiation. Je ne vais pas vous les décrire mais je peux quand même vous dire ce que ça fait. Le rite d'initiation consiste à initier celui qui se pré­sente à la porte du temple, c'est-à-dire le profane qui demande à être admis en Franc-Maçonnerie. D'abord, nous ouvrons la Loge. Imaginez que nous soyons tous Francs-Maçons, nous avons un Vénérable, des Officiers, nous allons ouvrir la Loge. Qu'allons- nous faire ? Nous allons reproduire, revivre l'acte éternel de créa­tion. Nous avons à revivre à chaque ouverture les lois qui ont présidé à la construction du monde, les lois qui ont présidé à la création de toute vie, quelle qu'elle soit. Que faire ? Nous nous relions à l'Architecte. Nous nous donnons l'ordre de créer les hommes qui sont là juste pour mener à terme cette création. Il nous faut nous relier à la source de vie qui est la Lumière. Il nous faut donc installer l'espace puis le temple et alors, tout est prêt, nous pouvons donner vie à ce temple : ce temple qui est en nous et ce temple politique qu'est la Loge. Ce n'est pas important de savoir leur nom, l'important est de savoir ce qu'ils opèrent et de savoir qu'un rite d'ouverture de Loge nous fait revivre les lois qui président à la création de toute vie, que ce soit la vie de l'homme, de l'univers ou la vie de la plante, de l'animal ou du cristal. Les lois sont les mêmes et le rite vous les fait revivre.

Ainsi, à chaque ouverture de Loge, Tenue après Tenue, nous revivons ces lois qui, patiemment, nous permettent de créer le temple qui est en nous et le temple qu'est la Loge. Venons-en à la fermeture de la Loge. Qu'allons-nous faire ? Nous allons la des­tructurer, la renvoyer au chaos (le chaos n'est pas la pagaille, c'est l'indistinction parce que les forces ont changé de sens sou­vent, et à la fermeture de Loge, nous allons renvoyer cet univers au chaos).

Dans certaines occasions, nous avons des profanes qui se présentent et nous devons les initier. Il va falloir qu'ils meurent et qu'ils renaissent et ce, par un rite qui est, croyez-le bien, opé­ratif. Il est vrai. La construction de cet être sera réelle, aussi réelle que si nous avions construit cet édifice ou la cathédrale de Paris. Quand on dit que par le rituel d'initiation on construit un être ce n'est pas un jeu, on ne fait pas semblant, on n'a pas donné un coup de maillet en disant des formules et en jetant tout par terre ; ce n'est pas vrai ! Ce jour-là, si le rite est fait en conscience et ce qui me désespère c'est de le voir faire n'importe comment, si le rite est fait en conscience, un être commence à mourir et un autre commence à naître, réellement. C'est une trahison que de ne pas le faire en conscience parce que cet être est venu pour mourir et pour renaître et il est venu, qu'il le sache ou pas, sous tous les prétextes de la terre (et ceux qui sont en Maçonnerie depuis quinze ou vingt ans en ont vu suffisamment pour savoir que nous arrivons ici sous tous les prétextes de la terre). Fonda­mentalement, nous avons une demande qui est de faire vivre en nous cet être fantastique qui est caché au plus profond, ce tré­ sor auquel nous devons accéder.. C'est une trahison, une mutila­tion que de ne pas lui permettre de vivre en ne réalisant pas un rite comme il devrait l'être.

Alors, que se passe-t-il ? D'abord, il meurt en terre ; puis il va renaître à travers des épreuves, on va le reconstruire à travers quatre éléments parce que la vie est faite de quatre éléments. Il va renaître à travers sept épreuves que je ne vous décompose pas parce que sept sont toujours les moyens qui sont donnés pour, mener une création à son terme. N'oubliez pas que les nombres sont la vérité du monde. Rien ne se fait sans les nombres dans la vie. Le nombre est le secret du nom ; c'est pour cela que le nom est le secret de la vie. Nous avons oublié tout cela, pas tout ; nous avons oublié que la réalité de la vie était sous-tendue par le nombre et qu'elle était vie par le nombre. Ce n'est pas pour rien que l'on fait des choses à trois, à neuf ; ce n'est pas pour rien qu'il y a sept épreuves (s'il y avait six épreuves et non sept, il n'y aurait pas la même opérativité du rite). Sept, c'est le temps qu'il faut pour mener une création à son terme. Cet être va donc commencer à renaître parce que la Franc-Maçonnerie, avec son symbolisme de constructeur, est un début de chemin. Ensuite, on va lui donner, par l'instruction, les moyens de vivre. Voilà ce que l'on réalise dans un rituel d'initiation. Il meurt, on le recons­truit à travers les éléments et les voyages et on permet à quel­qu'un qui est en lui de commencer à renaître. A ce moment là, on l'instruit comme on instruisait cet adolescent dans le bois sacré ; on l'instruit à d'autres lois de la vie, plus archaïques, plus fonda­mentales.

Ce qu'il est important de retenir, surtout pour les Maçons, les Maçonnes qui sont ici, c'est que tous vos gestes rituels opèrent quelque chose et qu'il est vrai que nous construisons vraiment, réellement, un temple à chaque rituel d'ouverture et qu'il est vrai également que nous construisons vraiment, concrètement, un être à chaque rituel d'initiation. Tous les gestes rituels que l'on vous demande de faire sont là pour opérer en nous des transfor­mations et des mutations. Quand on nous dit : « Rentrez à l'ordre dans le temple » , remarquez ce mot « ordre » qui revient sans arrêt et qui se réfère à cet ordre de la vie, à cet ordre cosmique.

Ce qui est sûr, c'est que si vous entrez dans n'importe quel ordre et si vous vous mettez dans n'importe quel ordre, vous ne ferez pas en sorte que cette mutation se produise. Tous les gestes rituels doivent être faits conformément au rite parce qu'un rite opère en nous, à chaque instant où nous le faisons, une transfor­mation et une mutation nécessaires. Il faut dire à ceux qui ne sont pas Maçons que s'ils ont envie de le devenir un jour, ils doivent savoir en tout cas, dès leur entrée, que le rite ne sera pas un jeu, une cérémonie, une pièce de théâtre, un artifice, que ce sera un acte opérant, réel, authentique, efficace.

J'espère que nous avons compris ensemble quel était le rôle fondamental du rite qui est d'actualiser, de réaliser (réaliser c'est rendre réel) en nous des lois cosmiques, archétypielles, les lois de la vie. Car, finalement, la vie n'est que l'incarnation des archétypes, des lois qui nous gouvernent. Elle n'est que l'incar­nation des attributs divins que, dans le même temps, elle nous révèle et elle nous masque. La vie n'est que l'incarnation d'attri­buts et d'archétypes et le rite est le moyen qui nous est donné pour vivre ces archétypes et attributs, pour réaliser ces lois qui sont à vivre à un temps ou dans une circonstance donné de notre vie. S'il fallait ne retenir qu'une chose, ce serait celle-ci : le rite nous permet de vivre la loi de la vie, la loi cosmique, la loi fonda­mentale archaïque que nous devions vivre à un tel moment de notre vie (comme la puberté, la ménopause) ou dans telle circons­tance (par exemple lors d'un rituel d'initiation).

Pour cela, nous devons saisir que tout est archétypiel, que la vie est archétypielle, que tout est métaphysique, que la vie fonda­mentalement est métaphysique. Pour comprendre un rite, il ne faut surtout pas se placer sur un plan psychologique ou social, placez-vous sur un plan métaphysique, archétypiel. Quand vous aurez accédé au plan archétypiel ou métaphysique, vous compren­drez facilement quelle est la réalité sociale ou psychologique qui en découlait.

Regardez avec un œil neuf tous les gestes rituels ; si vous voyez une femme musulmane voilée dans la rue, plutôt que de crier psychologiquement ou socialement à l'inégalité des sexes, demandez-vous quelle est la raison profonde, archétypielle, méta­physique qui fait que cette femme est voilée ; quel secret doit-elle cacher ? Si on vous parle d'anthropophagie, en plus que de crier à l'inhumanité, et vous aurez raison, demandez-vous quelle dégé­nérescence il y a eu pour en arriver là. Quelle opérativité du rite a-t-on oubliée pour en arriver là ?

Comment partant du fait que le Maître, arrivé au terme de sa vie, donne ses attributs à son héritier, on est arrivé au fait qu'un homme en mange un autre pour s'attribuer certains pou­voirs illusoires ?

Ainsi, quand vous êtes devant un rite, devant un geste rituel, n'oubliez pas que le monde est métaphysique et la réalité arché­typielle.

Il nous faut bien comprendre aussi ce que nous faisons en Franc-Maçonnerie. La Franc-Maçonnerie est un chemin de réali­sation. Ce chemin, nous ne pouvons le faire que par le vécu de nos rites, par la répétition de nos rites, par le fait que Tenue après Tenue, nous avons nos rites qui réalisent en nous des transforma­tions et des mutations qui vont permettre, d'une part, au vieil homme de mourir et, d'autre part, à cet être caché et divin qui est en nous de vivre.

Sachez que tout Franc-Maçon, qu'il le sache ou non, fonda­mentalement, entre en Franc-Maçonnerie pour cela. Enfin, il nous faut comprendre que le grand problème du monde actuel n'est pas social, politique ou économique. Il est que nous vivons la fin d'un cycle, le « kali-yuga », la fin d'un cycle temporel. C'est pour cela que nous sommes dans l'anarchie. Nous sommes en effet coupés de l'archée, des lois, des archétypes. C'est aujourd'hui le problème fondamental : le monde tout entier (et pas seulement l'Occident) est en train de vivre la fin d'un cycle et, par là même, nous vivons le début d'un autre, immatériel, subtil, c'est encore un embryon, une cellule. Pour vivre le début de cet autre cycle, le rite est nécessaire parce que si, dans l'anarchie actuelle, nous voulons nous relier aux lois de la vie et du cosmos, il nous faut d'abord vivre la réalité et l'opérativité du rite. Seul le rite nous permettra de devenir conformes à cet ordre du monde, de ré­pondre à cet ordre idéal de la vie. Comprenons que seul le rite nous permettra de retrouver cette perfection qui, en même temps première et dernière, est en nous.

Jean-Marc Kespi

(*) Conférence prononcée par Jean-Marc Kespi, le 5 décembre 1981, dans le cadre des conférences organisées par le Cercle Condorcet- Brossolette.

Source : www.ledifice.net

commentaires

Les Ordres religieux militaires

Publié le 1 Mai 2013 par X dans Chevalerie

Un ordre religieux militaire est une institution dépendant de l'Église latine, destinée principalement à la guerre - physique - contre les ennemis de la Chrétienté. Le premier de ces ordres est créé en 1120 à Jérusalem : l'ordre du Temple (la Chevalerie des Pauvres compagnons du combat du Christ, ou Templiers). Cette nouvelle forme de la vie religieuse (vita religiosa) tire son origine de l'Occident latin. Elle présente trois aspects novateurs.

Les ordres religieux militaires sont une création médiévale. Le plus connu du grand public est l'ordre des Templiers. Aux Templiers, l'on associe quantité de topoi (clichés) : leur richesse fabuleuse, leur savoir ésotérique... Demurger évoque, à propos de la vision actuelle des Templiers par une certaine culture populaire, un "sottisier templier". Il existe de nombreux autres ordres militaires, parmi lesquels les Hospitaliers et les Teutoniques, dont les faits d'armes sont moins repris par les média. L'ordre de Malte en est une survivance contemporaine.

Au Moyen Âge, ces structures appartiennent à un ensemble commun d'ordres religieux militaires. Un ordre militaire (ordo militaris) ne doit pas être confondu avec l'ordre équestre (ordo equester) de l'Empire romain : dix-huit centuries de cavalerie recrutées parmi les riches citoyens devenus, par l'attribution du cheval public (equus publicus), chevaliers romains (equestri romani equo publico). L'ordre équestre eut à son époque pour rôle de dégager une élite. Durant le Dominat (IVe-Ve siècles), ses membres se fondent dans l'aristocratie sénatoriale. Cet ordre n'a pas de postérité, bien que certains scribes médiévaux, férus de latinité, voient dans les Templiers un nouvel ordre équestre.

Le cavalier, à partir du IXe siècle, est appelé miles, la militia étant l'ensemble des chevaliers. Au tournant de l'An mil, ce mot est traduit par "chevalier". Pour autant, le portugais, l'espagnol et l'italien ne distinguent pas le chevalier du cavalier. Les chevaliers sont progressivement appelés l'"ordre des combattants" : ordo bellatorum.

Des ordres chevaliers laïcs apparaissent, par ailleurs, au XIVe siècle. Dans tout l'Occident, les princes ont besoin de la noblesse. Pour rendre confiance aux nobles, ils créent ces ordres accueillant les chevaliers les plus méritants. En 1326, naît l'ordre des Chevaliers de Saint Étienne de Hongrie, puis en 1330 l'ordre de l'Écharpe, en Castille. Ils sont les tout premiers ordres chevaliers laïcs. Leur succèdent la Jarretière (Angleterre), la Toison d'or (Bourgogne)... Certains écrits anglais de la période moderne établissent toutefois des filiations abusives entre ordres laïcs et religieux.

La Terre sainte, creuset des ordres religieux militaires

Le fait que les ordres religieux militaires imiteraient une construction militaire musulmane, le ribat, est désormais discuté. Jusque dans les années 1980, on y voit un couvent fortifié, où les fidèles se livrent au jihad (le "suprême effort"). Quelques témoignages en subsistent en Tunisie, à Sousse et à Monastir. Or, il existe des ribat beaucoup moins architecturaux : le ribat n'a pas forcément de tradition architecturale ou institutionnelle. C'est du monde féodal que les ordres religieux sont nés en réalité, pour répondre aux besoins des États latins d'Orient: le succès des croisades provoqua ce changement.

À cette époque, les trois puissances dominantes au Proche-Orient sont les Byzantins, les Abbassides et les Seldjoukides. Quatre États francs sont créés en Orient; le comté d'Édesse et la principauté d'Antioche le sont dès la Première croisade (1098), avant même l'arrivée des Francs à Jérusalem, qui devient un royaume latin (1099), précédant la mise en place du comté de Tripoli (1104). Selon Riley-Smith, il est attesté qu'une centaine de croisés se sont fixés en Orient une fois Jérusalem conquise sur sept cent cinquante partis du monde latin à l'origine pour l'Orient entre 1096 et 1110, soit une proportion d'un sur sept.

Jérusalem s'organise autour d'un patriarche. Une communauté d'une vingtaine de chanoines l'accompagne. Le système féodal oriental est plus parfait qu'en Occident, car construit ex nihilo. L'Orient latin se structure rapidement, cependant qu'il reste fragile : les Croisés sont minoritaires, même si, politiquement et militairement, l'islam est vaincu. Le premier des ordres militaires, le Temple, est issu d'une confrérie militaire.

Le Saint Sépulcre, après la conquête de Jérusalem, est le pôle politique majeur de la ville. Cette église, où sont organisés des pèlerinages, est détruite par le calife al-Hakim en 1009. Ce n'est pas un événement traumatique : en 1027, Fatimides et Byzantins s'accordent sur sa reconstruction, effective vingt et un ans plus tard. L'arrivée des Seldjoukides (1071) ralentit toutefois les pèlerinages. Ces difficultés constituent dès lors l'une des raisons invoquées par le pape Urbain II pour appeler à la Première croisade. Avec l'entrée des Latins dans la ville, le siège de l'ancien patriarche grec change de mains. À l'origine et jusqu'en 1114, les chanoines autour du patriarche sont séculiers, c'est-à-dire non astreints à une règle de vie particulière. Puis, ils demandent à suivre le rite régulier, et la règle de Saint Augustin (ou plutôt celle qui lui est attribuée). Conséquemment, la communauté canoniale du Saint Sépulcre est formée de réguliers, sans constituer un ordre religieux militaire. Cette confusion est la conséquence du statut actuel du Saint Sépulcre (ordre militaire) depuis le XIXe siècle. Des chevaliers armés n'y siègent qu'à partir de la seconde moitié du XIVe siècle.

Pourtant, du fait des besoins existant en Terre sainte, des hommes d'armes s'associent au Saint Sépulcre. Ils forment une confrérie laïque, un tiers-ordre. Cela apparaît dans une chronique d'un moine rhénan, Albert d'Aix. En 1101, selon lui, le patriarche de Jérusalem enrôle une trentaine de chevaliers pour défendre le Saint Sépulcre. Cette confrérie ne forme pas un ordre militaire. Il se pourrait bien que certains des futurs Templiers aient servi de la sorte. Parmi eux, peut-être, Hugues de Pains, seigneur champenois. Que sait-on de lui avant qu'il ne fonde l'ordre du Temple ? Peu de choses. C'est un seigneur moyen, dont on ne sait s'il a participé à la Première croisade. Il y prend part en revanche en 1104 avec son suzerain, le comte de Champagne. Hugues de Pains s'installe définitivement en Orient dix ans plus tard, après être revenu en Champagne. Il se sépare alors de sa femme, et sert les pèlerins, vraisemblablement auprès du Saint Sépulcre.

Une autre communauté semblable à un ordre militaire, car employant des gens d'armes, apparaît dans le même temps : l'Hôpital de Saint Jean de Jérusalem. Cet ordre est indépendant de l'Église latine et soumis à la papauté par la bulle Pie postulatio voluntatis du 15 février 1113, sous Pascal II. Le Temple procède toutefois d'une initiative vieille de plusieurs décennies, entamée vers 1065 par des commerçants d'Amalfi, à une époque où les Seldjoukides menacent. S'y associe le monastère bénédictin de Sainte Marie latine.

L'indépendance de l'Hôpital est-elle souhaitée dès Urbain II ? Cela est difficile à dire. Une mission de protection des pèlerins apparaît à cette époque. C'est de ces confréries que l'ordre du Temple naît en tant qu'institution autonome de l'Église, en 1112 (datation allemande de 1976, et non 1118-19). C'est le plus ancien des ordres religieux militaires issus de l'Occident. Initialement religieux, sa militarisation, progressive, s'achève au milieu du XIIe siècle, la date d'une militarisation décisive étant débattue par les historiens. Pour autant, les Templiers conçoivent leur tâche comme avant tout caritative.

Des chroniqueurs aux récits parfois contradictoires narrent l'histoire du Temple. Guillaume de Tyr (1130-1185), archevêque de Tyr, prélat, écrivain de l'Histoire d'outre-mer (Historia ultramarinis), est l'un d'eux. Il y présente la naissance de l'ordre du Temple. Son histoire est imitée et suivie par un prélat, Jacques de Vitry (v. 1165-1240), qui rédige l'Histoire orientale (Historia orientalis), inspirée directement de Guillaume de Tyr. Le troisième chroniqueur est un chevalier latin au service de Balian d'Ibelin : Ernioul. Attaché au service de Balian en tant qu'écuyer du défenseur de Jérusalem contre le sultan ayoubbide d'Égypte et de Syrie, Saladin, en 1187, il livre un récit vernaculaire en langue d'oïl. Dans les années 1230, Bernard le Trésorier se propose d'écrire la suite de l'Histoire d'outre-mer, intégrant le propre récit d'Ernoul. Ce texte est une continuation du récit de Guillaume de Tyr. Cependant, dès le deuxième chapitre est relatée l'origine de l'ordre du Temple. Elle diffère des autres développements empruntés à Ernioul. Ce récit est par ailleurs différent de ceux de Guillaume de Tyr et de Jacques de Vitry. Il est peut-être antérieur à l'écriture de l'Histoire de l'outremer, devenu un modèle de référence. Certains auteurs le font remonter aux années 1110, l'époque d'Hugues de Pains. Selon Ernioul, les Templiers seraient issus des chevaliers du Saint Sépulcre (milites Sancti Sepulcri) peut-être hébergés à l'hôpital Saint Jean de Jérusalem. L'Hôpital aurait donné au Temple l'oriflamme du Baucent, enseigne de blanc et de noir. De même, les Templiers auraient reçu un relief : les restes de la table commune de l'Hôpital.

Guillaume de Tyr donne une précision essentielle sur la date de création du Temple. En 1128, le Temple serait dans sa neuvième année. Il est approuvé par le concile de Troyes cette même année, le jour de la saint Hilaire (13 janvier). Cependant, l'année commence à l'époque au jour de l'Annonciation (25 mars). Cela repousse donc ce concile au 13 janvier 1129, et la création du Temple en 1120, entre le 14 janvier et le 14 septembre.

Au Temple, le roi Baudouin II de Jérusalem affecte un bâtiment, au sud du Dôme du Rocher, près de l'al-Aqsa. Le Temple est, dans un premier temps, une simple communauté de chevaliers, neuf selon Guillaume de Tyr. Mais celui-ci est partial à leur égard, leur étant opposé. Parmi ces premiers membres, on compte des princes, dont Hugues de Champagne, suzerain d'Hugues de Payns, en 1125. Le comte d'Anjou Foulques s'associe également au Temple, sans en être membre, et lui fait des donations. Il n'est pas envisageable que de telles figures de la noblesse aient fait confiance à une structure qui aurait comporté seulement neuf membres.

Michel le Syrien évoque, vers 1125, une trentaine de frères regroupés autour d'Hugues de Payns. Entendons bien, à ce titre, une communauté, non un ordre formel comme l'Hôpital. Cependant, Hugues de Payns entend obtenir la reconnaissance de l'Eglise en revenant en Occident en 1127. Dès avant son départ, ou sitôt après avoir débarqué à Marseille, il sollicite l'appui de saint Bernard, le plus haut docteur de l'Eglise de son temps, abbé de Clervaux, homme de Cîteaux. La famille de Payns et celle du saint sont de la noblesse champenoise et, peut-être, alliés. Bernard donne par la suite au Temple son texte fondateur, un Eloge de la chevalerie nouvelle (De Laude nove militie), quelques mois avant la réunion du concile de Troyes (Selwood, 1999). Ce dernier ne fait que ratifier cet état de fait. Cette règle du Temple, après sa mise en forme, semble davantage bénédictine qu'augustinienne.

Les Templiers prônent un ordre de vie nouveau, incluant la promesse d'une lutte contre tout ennemi de l'Eglise. En 1129, Hugues quitte l'Occident, pour regagner Jérusalem. Dans le même temps, le roi Baudouin II attaque Damas : des Templiers participent à cette entreprise contre les musulmans. L'ordre du Temple s'érige dès lors en modèle, rognant les marges de l'Hôpital, et se militarisant. Etant reconnu par l'Eglise, le Temple poursuit ses opérations militaires la décennie suivante, poussant les Hospitaliers, à leur contact, à se militariser eux-mêmes. Une militarisation entérinée successivement dans les statuts de l'Hôpital de 1182, 1203 et 1206. Comment s'opère cette mutation ? On a pu la situer dans un arc chronologique très vaste, couvrant toute la seconde moitié du XIIIe siècle :

  • Certains historiens pensent que l'Hôpital se militarise dès 1126, sous la conduite d'un connétable (terme éminemment martial). Or, le connétable est, à l'époque, le "comte d'estable", celui qui s'occupe des chevaux. En 1126, l'Hôpital ne peut être militaire, il serait alors avant le Temple.
  • D'autres évoquent la concession du château de Beth-Gibelin, en 1136, sur la frontière entre Jérusalem et l'Egypte. Mais sa défense put être assurée par des chevaliers. L'église de Lidda, près de Jaffa, est dans ce cas de figure.

C'est le roi Alphonse II de Portugal qui, notamment, évoque la militarisation de l'Hôpital dans des statuts émis en 1203. Depuis les années 1160, les bulles du pape Alexandre III insistent en priorité sur la nécessité pour les Hospitaliers de se focaliser sur leurs missions caritatives. Ce rappel à l'ordre implique qu'ils en aient déjà eu d'autres à l'époque, bien sûr éminemment militaires. C'est là, sans doute, le signe premier de la véritable transformation de l'Hôpital en ordre militaire. Cette militarisation affecte de même l'ordre de Saint Lazare, basé près de la porte Saint-Etienne, à Jérusalem. Cet ordre naît dans une léproserie ouverte aux chevaliers hospitaliers et templiers ; il aurait fait œuvre de prosélytisme. Là encore, la date de cette transformation est difficile à évaluer. Peut-être vers 1244, conséquemment à la bataille de la Forbie, ou celle de Mansina, en 1250, opposant les croisés aux ayyoubides menés par Baïbars. Toujours est-il qu'en 1252, les frères de Saint Lazare se battent à Ramallah, près de Jérusalem.

La 'Maison de Sainte-Marie-des-Teutoniques, fondée à Acre en octobre 1189, durant la Troisième croisade, est un autre exemple de militarisation d'un ordre. Les Teutoniques s'installent porte Saint Nicolas, dans la Ville sainte. Cette communauté nouvelle est reconnue comme un ordre autonome de l'Eglise en 1196, et comme ordre religieux militaire en 1198, par le pape Innocent III. C'est ensuite sous le magistère germanique de Hermann von Salsa, entre 1220 et 1233, que se développe l'ordre, notamment en Hongrie et dans les territoires baltiques.

De son côté, l'ordre de Saint-Thomas d'Acre, fondé durant les années 1170, s'adresse aux Anglais. C'est un ordre de chanoines réguliers. Pierre des Roches, évêque de Westminster et participant à la croisade, le militarise rapidement. En 1127, cela est officiel, mais cet ordre n'agit pas en dehors de l'Angleterre (notamment aux environs de Cantorbéry). C'est un ordre mineur au final. D'ailleurs, le modèle des ordres religieux militaires essaime dorénavant davantage en péninsule ibérique. Pourquoi, au reste, la papauté a-t-elle avalisé telle militarisation ? Certainement par pragmatisme, croulant sous l'urgence des besoins militaires. La papauté saura à ce sujet faire taire les critiques, ténues.

En péninsule ibérique, des institutions spécifiques

C'est en Terre sainte qu'apparaissent les ordres militaires religieux. Dès avant le XIIIe siècle, ils jouent un rôle essentiel. La Terre sainte n'est pour autant pas le seul espace où doive lutter l'Occident, au titre de la dilatatio christianitatis, l'expansion de la chrétienté. C'est en effet l'époque de la Reconquête (Reconquista) dans les domaines espagnols, encore qu'il ne s'agisse que d'un terme historiographique du XIXe siècle. Le terme médiéval est plutôt celui de Restauration de l'Espagne (Restauratio hispanie), c'est-à-dire celle romaine, chrétienne, et non musulmane.

Autour de l'an 900, sous le règne d'Alphonse III le Grand, souverain des Asturies, les progrès face à al-Andalous tendent à devenir définitifs. Jusqu'au début du XIe siècle, les musulmans dominent pour autant. Mais l'éclatement, entre 1009 et 1031, du califat de Cordoue fragilise la présence musulmane en Occident, au profit des taïfas, principautés régionales nouvelles. Ce rééquilibrage est progressif. Les taïfas, malgré leur désunion, demeurent très puissantes. Les villes de Coïmbre, en 1064, puis Tolède, en 1085, sont définitivement recouvrées par la Chrétienté. Une dynastie berbère, les Almoravides, est appelée dans le même temps à l'aide par les musulmans d'al-Andalous. Elle bat les chrétiens coalisés à Zalaqa (1087) et Uclès (1090) où Sancho Alfonsez, fils unique du roi Alphonse VI de Leon, vainqueur de Tolède, est tué. Pour autant, cette présence almoravide est précaire : les Almoravides sont repoussés par les Aragonnais à Saragosse (1118), puis à Cutanda (1120).

En Espagne chrétienne aussi, l'idée se fait jour d'ordres religieux militaires. Il y existe une longue tradition de contacts entre Islam et Chrétienté, et une bonne connaissance l'un de l'autre, au long de la Frontera (frontière entre les deux territoires) où circulent biens, hommes et idées. Une opinion fait depuis sens. Elle touche au ribat. C'est une thèse des années 1820, liant à ce dernier l'origine des ordres religieux militaires. Or, la péninsule ibérique n'est plus au XIIe siècle une terre de ribat aussi marquée qu'avant. Reste de plus à définir le ribat : moudjahidin des temps médiévaux ? Cela est maintenant contesté, le ribat étant avant tout perçu selon un angle spirituel. Le ribat diffère des ordres religieux quant à la durée d'engagement, non à vie comme l'engagement monastique, mais le temps d'une année ou deux.

Plus proche des ordres religieux militaires que le ribat, mais sans être le "berceau" de ces ordres, les confréries armées se réunissent en divers lieux pour lutter contre l'islam, à Tolède notamment, zones frontalières. Les sources à leur sujet sont rares. Leurs liens sont patents avec les ordres de Carthage et de Santiago, confréries urbaines du XIIe siècle. A leurs côtés se manifestent des confréries de chevaliers, notamment en Aragonnais, Belchite (1122) et Monreal (1124). La confrérie de Belchite sort de terre après la prise par les chrétiens de Saragosse. Tout laïc ou clerc voulant défendre le peuple chrétien pendant un an, ou sa vie durant, peut la rejoindre. Ceux qui sont engagés à vie doivent se confesser comme s'ils voulaient mener la vie du moine ou de l'ermite. L'engagement religieux fonctionne avec la pratique militaire. Mais Belchite se différencie du Temple par son aspect confraternel. Des ordres religieux de Terre sainte, on a trace en péninsule ibérique dès les premières années du XIIe siècle. N'imaginons pas cependant que la péninsule ibérique soit étrangère aux croisades. Le Temple essaime en 1127 - année du voyage d'Hugues de Payns - en Espagne. L'année suivante, la forteresse libanaise de Sour est donnée aux Templiers. En 1131, Raymond-Béranger III, comte de Barcelone, donne au Temple le château frontalier de Granyena, face aux terres musulmanes, puis se fait Templier ad succurenorum - au moment de mourir - pour garantir son salut. Cela témoigne bien de l'aura naissante de l'ordre. Son successeur, Raymond-Béranger IV, poursuit son action contre l'islam.

Le roi d'Aragon Alphonse Ier remet aux Templiers le château de Monreal, en 1131. Il souscrit un testament singulier, prévoyant le don de son royaume aux ordres de Terre sainte qui le gouverneraient ensemble : le Saint Sépulcre, l'Hôpital de Saint Jean de Jérusalem, et l'ordre du Temple lui-même. Pourquoi ce geste ? Par symbole, sans doute. Alphonse Ier craint en effet son absorption par la Castille, d'où ces choix internationaux. Il meurt en 1134, après sa défaite à Fraga. Au nom d'une parenté réelle, Alphonse VII, roi de Leon, fait valoir son droit à l'héritage de la couronne d'Aragon. Est alors décidée l'union de l'Aragon à la Catalogne par les nobles aragonais, lesquels avancent Ramire II, frère cadet d'Alphonse Ier, moine marié de force à la fille du comte de Barcelone, Agnès de Poitiers. Ramire meurt en 1154, en laissant une fille de dix-neuf ans, Pétronille d'Aragon, prémices d'une union dynastique réussie entre Catalogne et Aragon. Raymond-Béranger IV est par la suite proclamé seigneur - non roi - de Catalogne, et se concilie les Templiers. En 1140, est négocié le renoncement de l'Hôpital et du Saint Sépulcre, en échange de châteaux. Puis, en 1143, celui du Temple. Ce dernier combat toutefois pour recouvrer Santerém et Lisbonne (1147), Tortosa (1147) et Lérida (1149). Peut-être s'engage-t-il également en Castille.

Mais pour ces ordres, l'essentiel reste en Terre sainte, qui constitue leur engagement premier. Les souverains hispaniques entreprennent en conséquence d'organiser des milices exclusivement attachées à la défense de la souveraineté ibérique. Calatrava notamment est, pour sa part, de modèle cistercien. Ce type d'ordre est rattaché à Cîteaux. Il est fondé autour de la forteresse de Calatrava, sur un ancienne route de passage entre Cordoue et Tolède, dans la région de la Marche. Sa création remonte à 1158, par l'abbé Raimundo, proche des cisterciens navarrais de Fitero. Selon un chroniqueur quelque peu partial, les Templiers auraient abandonné Calatrava, qu'Alphonse de Castille leur avait attribué. C'est pour pallier les manquements du Temple que Raimundo aurait agi. Une offensive des Almohades, successeurs des Almoravides, est alors redoutée. Cela est sans doute abusif, eu égard à la menace qu'ils représentent vraiment. Mais la communauté de Calatrava s'organise toutefois, autour de chevaliers et de moines. Dans cette communauté atypique, les chevaliers mènent une vie conventuelle et militaire proche de celle du Temple. Le 26 septembre 1164, le Chapitre général de Cîteaux admet les chevaliers de Calatrava non ut familiares sed ut uere fratres, c'est-à-dire "non pas en tant que familiers, mais en tant que véritables frères", avec l'aval de la Papauté.

Cependant, les autorités monastiques sont parfois réticentes. L'intégration achoppe. En 1187, les Calatravans sont finalement affiliés à la juridiction de Morimond - pouvoir confirmé par le pape - soit une création de Cîteaux en Champagne. Mais le monastère cistercien de Gumel, soutenu par la Castille, fait front. A la fin du siècle, différents ordres militaires s'affilient eux aussi à Cîteaux, par le biais de Calatrava : El Pereiro et Evora. Dans les deux cas, il s'agit d'anciennes confréries militaires. Leur développement est globalement parallèle. El Pereiro devient l'ordre d'Alcantara, milice de chevaliers situés entre Leon et Portugal, sur le Côta. Dans la localité léonaise de San Julian del Pereiro - future conquête portugaise - est confirmée cette structure par le roi de Leon Ferdinand II, en janvier 1176.

Une adaptation du modèle en Baltique face aux païens

Le terme de Drang nach Osten ("Marche vers l'est"), historiographique, fait désormais place au Ostbewegung. Tous deux indiquent l'extension orientale des populations slaves, lettones et finno-ougriennes : Sorabes, Obodrites, Wendes, Prutènes, Lettons, Semgalliens, Lives, Coures et Estes. Au Moyen Âge, des principautés russes orthodoxes essaiment autour de Pskov et Novgorod. La Lituanie constitue le dernier Etat païen. Le royaume de Pologne se partage en petites principautés durant le Haut Moyen Âge : Mazurie, Silésie... Malgré les effets des missions, l'effort de colonisation progresse lentement.

On tâche de prêcher, par l'entremise de princes germaniques, une croisade en pays Wende, en 1147. Les résultats sont plutôt médiocres. Entre Elbe et Oder, globalement, le christianisme ne l'emporte que le siècle suivant, grâce aux colons et aux religieux. Des ordres religieux militaires apparaissent dans ces régions. En même temps que l'on attend des frères qu'ils fassent progresser la foi, ils doivent mettre en valeur des terres nouvelles. Comme en péninsule ibérique, Temple et Hôpital sont sollicités, avant que des "créations locales", à partir du XIIIe siècle, n'aient la préférence des Eglises : l'ordre de la Maison de Sainte-Marie-des-Teutoniques.

Le premier ordre militaire baltique est créé en Livonie (actuelle Lettonie). Des marchands germaniques et scandinaves s'y approvisionnent en bois, fourrures et ambre. Des missionnaires cisterciens leur emboîtent le pas. Un premier évêché est installé à Üxküll, en 1184. Mais nombre de Lives restent néanmoins païens. Le troisième évêque d'Üxküll, Albert de Buxhövden (1160-1229), se résout à la croisade, prêchée en 1200. L'année suivante, il fonde Riga (actuelle capitale lettone), et y transfère son duché. Pour défendre cette ville, Albert recrute avec l'aide du moine Théodoric, futur abbé de Dunamünde, des chevaliers germaniques. Dès 1204, Innocent III reconnaît cette nouvelle confrérie ainsi constituée, placée sous la bienveillance du Saint-Siège. Elle devient l'ordre du Christ de Livonie, ce que l'on appelle les chevaliers Porte-glaive ou les Frères de l'Epée (Fratres militiae Christi). Ses membres portent un manteau blanc avec deux glaives rouges croisés sur leur poitrine. Ils peuvent prétendre à un tiers des terres conquises.

Le roi du Danemark Valdemar II le Victorieux et la résistance des populations locales secouent le joug de l'ordre en 1223. L'ordre des Porte-glaive pénètre toutefois en Courlande et Sémigalie. La Lituanie, protégée des influences scandinaves et germaniques, vainc les Porte-glaive près de la frontière actuelle lituano-lettone, le 22 septembre 1236 à Saule. L'ordre est condamné, pour survivre, à intégrer celui des Teutoniques dès l'année suivante. Les Porte-glaive ne sont cependant pas la seule tentative d'un ordre militaire local : que l'on pense à l'ordre polonais des Frères de Dobrin (Bracia Dobrzyńscy).

Fondé en 1228, il s'inspire des Porte-glaive. Il est surnommé l'ordre du Christ de Prusse. Cette structure prône la soumission et la conversion des Prutènes (Prusses). En juin de cette année, le duc de Mazovie Conrad Ier et l'évêque de Plock apportent leur soutien à cette initiative. Ces hommes reçoivent le château de Dobrin et une bande de terre de cinq cents kilomètres carrés près de la Vistule. Les Frères de Dobrin prennent pour habit le manteau blanc orné d'une étoile rouge. La fondation de cet ordre répond aux attaques prutènes contre la Mazovie et ses chrétiens. Le duc Conrad et l'ordre se partagent équitablement les terres conquises. D'après Pierre de Duisbourg, les Teutoniques sont fondés par seulement quatorze hommes d'armes, or les Frères de Dobrin ne sont pas beaucoup plus nombreux. Les activités de l'ordre de Dobrin ne sont guère soutenues par les pouvoirs locaux. Le duc de Mazovie profite de la mort de son frère Ladislas III aux Jambes grêles en 1229 pour revendiquer le duché de Pologne. L'évêque prusse Christian, capturé par les païens en 1233, affaiblit par son absence l'ordre de Dobrin. Après l'abandon de l'évêque de Plock, les Frères de Dobrin se fondent dans l'ordre des Teutoniques. En mars 1238, en luttant contre les Russes, Brunon, un homme d'Eglise, est capturé, puis l'ordre rémanent dissous. Le château de Starograd, sur la Vistule, près de Dobrin, devient le lieu d'implantation de l'Hôpital, en 1198.

Le monastère de Thymau, implanté dans les années 1230, reprend les initiatives de l'ordre de Calatrava, en créant l'ordre de Thymau. C'est une vaine tentative. Les collaborations avec les universités locales, baltes ou slaves, et des historiens germanophones, notamment, nous en disent beaucoup : jusque très récemment, les études sur le sujet spécifique des Porte-glaive furent allemandes.

L'ordre teutonique ne possède pas aux origines un prestige de premier plan. Le Temple leur refuse l'usage du manteau blanc. Hermann von Salza (1179-1239), quatrième grand maître de l'ordre, multiplie les acquisitions en Occident. Grâce à lui, l'institution s'étend partout. Son indépendance est reconnue en 1221 par le pape Honorius III. Dix ans plus tôt, André II Arpad, roi de Hongrie, remet aux Teutoniques une zone montagneuse très étendue, au sud-est de son Etat, le Buizenland (Transylvanie). Cette région est peuplée depuis un demi-siècle par des colons germaniques peu nombreux, que menacent les Turcs Coumans, d'origine kiptchak. Les Teutoniques sont en conséquence chargés de défendre cette région. Ils édifient cinq châteaux. Les plus grands, le Kreuzbourg et le Marienbourg, sont les premiers châteaux en pierre de la région. Ces châteaux de "la Croix" et de "la Vierge" ont évidemment teneur de programme. L'appui militaire satisfait André II. Mais en 1225, l'ordre est expulsé. Entre temps, les attaques des Coumans sont arrêtées par leur propre domination par les Mongols (1222). De plus, les Teutoniques accaparent des terres et frappent désormais monnaie.

Expulsés du royaume de Hongrie, les Teutoniques sont sollicités en Prusse. Von Salza aurait hésité, suite à l'appel du duc de Mazovie, Conrad Ier. Cela est exagéré, car la date de cet appel et sa forme sont méconnues. Conrad veut vaincre les Prusses, peut-être les instrumentaliser. Le texte de la requête de Conrad est inconnu, on ne possède en fait que les documents des Teutoniques consécutifs aux contacts établis avec le pape. La bulle impériale de Rimini de Frédéric II seule renvoie à la fondation de l'Etat monastique des frères teutoniques, à partir de 1224. Elle accorde aux frères, avec droits régaliens coutumiers, en mars 1226, les terres conquisses en Prusse. Toutefois, il semble que cette bulle date en fait de la fin des années 1230. Vraisemblablement antidatée d'une douzaine d'années, elle veut prévenir de tout retournement Conrad, comme l'avait fait le roi de Hongrie. Grégoire IX autorise par la bulle de Rieti, en 1234, les territoires conquis en Prusse à devenir terre de Saint-Pierre. Cette implantation teutonique existe donc déjà à l'époque.

Le maître régional, apparenté à de Salza, Hermann Balk, est chargé de conquérir la Prusse avec des contingents polonais et germaniques, jusqu'en 1242. Des châteaux sortent de terre : Marienwerder et Elbrig notamment, construits comme centres de colonisation. Pour autant, les populations indigènes se révoltent. En 1242, la puissance teutonique est secouée par les Prutènes, aidés par un duc polonais, Świętopełk II de Poméranie. Les Teutoniques cèdent alors l'essentiel de leurs nouvelles possessions, ne conservant que leurs villes fortifiées. Ils mettent six ans à vaincre Świętopełk. En 1249, le traité de Christburg rétablit la paix. Les Teutoniques peuvent maintenant converger vers la Prusse orientale.

Ils doivent alors vaincre de nouvelles résistances païennes, à commencer par l'Etat lituanien. L'aide des Croisés impériaux, à commencer par celle du roi de Bohême Ottokar II (v. 1230-1278), aboutit à la fondation de Königsberg (le "mont du roi"). Mais la progression des frères est lente, entachée de défaites. A Durben (1260), puis Pocarwist (1261), les Teutoniques refluent sous la pression lettone. Même la Prusse occidentale est menacée. Il faut encore vingt ans pour pacifier l'ensemble de la Prusse. Dès avant cette date, les frères tâchent de bâtir une puissance régionale et pérenne, aux confins nord-orientaux de la Chrétienté, et qui durera trois siècles : l'Ordenstaat.

Ce terme signifie "Etat fondé par un ordre", l'Etat d'Ordre. Il s'agit d'une construction politique indépendante de toute souveraineté supérieure, et capable de jouir de sa propre politique étrangère. Dès 1237, de Salza nomme maître de Livonie Balk, déjà maître de Prusse. En l'autorisant à cumuler, de Salza révèle le destin unificateur d'un territoire fort et nouveau en Baltique. Les évêchés de Dorpat, Ösel et Courlande, avec l'archevêché de Riga, constituent les principaux pouvoirs lives. Les Teutoniques doivent également composer avec le roi danois Valdemar II, qui recouvre la partie septentrionale de l'Estonie. Avec des troupes danoises, les Teutoniques combattent les Russes le 5 avril 1242 au Lac des Glaces. Ces princes de Novgorod repoussent la coalition. En Lituanie, la Baltique est atteinte. Etat païen, la Lituanie est unifiée sous le sceptre de Mindaugas, en 1253. Devenu chrétien deux ans plus tôt, le souverain ouvre la Lituanie aux missions, rencontre les Teutoniques. Le soulèvement des Prusses relance toutefois une réaction païenne en Lituanie. La victoire des frères est longue à se dessiner : la Lituanie reste en définitive païenne après l'assassinat de Mindaugas Ier en 1263, par ceux restés fidèles au paganisme. L'"interminable croisade" (Christensen) illustre cet état de fait, peut-être volontaire, à fin de propagande, pour attirer à l'ordre teutonique les soutiens et les cœurs. Cependant, cette politique brouille les frères avec leurs plus proches voisins, à commencer par les Polonais. Au XVe siècle, le chroniqueur polonais Van Dlugosz, bien qu'hostile aux Teutoniques, reconnaît qu'ils luttèrent avec les Polonais. Il est reproché aux Teutoniques de ne plus convertir les Polonais. Un évêché autonome est constitué en Prusse, autour de Culm (Chelmno), indépendant de la métropole religieuse de Gmiezno.

Seul duché polonais en contact avec la Baltique via Dantzig (Gdansk), la Pomérélie est convoitée par les Teutoniques. Les fils de Świętopełk II étant morts, le Brandebourg est intéressé à l'héritage du fait de liens maritaux. Polonais et Allemands combattent, les Teutoniques s'alliant à la Pomérélie, et récupérant Dantzig. Cette alliance est cependant caduque après l'annexion de 1309, privant la Pologne de tout accès à la mer Baltique. Dantzig devient alors une pomme de discorde menaçant le pouvoir teutonique, haï et jalousé de beaucoup, suscitant des coalitions nouvelles contre lui.

Pour l'ordre des Teutoniques, comme pour le Temple et l'Hôpital, la chute d'Acre, en 1291, est très rude. Mais les Teutoniques, bien que s'investissant à Acre par le biais de Heinrich de Boulard, qui y laisse la vie, partent pour Venise. Ce choix manifeste bien la scission entre les frères sur les lieux d'implantation nouveaux de l'ordre déchu, car c'est finalement la Baltique qui est choisie, après l'éviction de Gottfried, en 1309. Les frères bâtissent un Ordenstatt (Etat d'ordre) inédit autour de Marienburg, en Prusse. Ses qualités de centralité au cœur de l'espace prusse sont évidentes. Par l'entremise de cet Etat, les Teutoniques, frères d'armes, deviennent alors de véritables princes territoriaux.

Au moment de quitter la Terre sainte, les Teutoniques se portent bien. Selon les lieux de son implantation, l'ordre revêt des visages distincts. En Occident, dans l'Empire, loin des combats, l'ordre se dote d'une puissance économique considérable : domaines fonciers, commanderies, maisons urbaines, hôpitaux... Son maître est le Deutschsmeister ("Maître allemand"), charge créée dans la première moitié du XIIIe siècle par Hermann von Salza. L'Alsace et l'Autriche lui sont enlevées, au profit du Grand maître, contre des avantages en Méditerranée. Dans les Pouilles, et plus encore en Sicile, les domaines teutoniques surpassent ceux de l'Hôpital et du Temple, dégagent du numéraire pour lutter en Livonie.

En guerre, la Livonie lutte contre les Lituaniens, devenus païens après la soumission de la Prusse. Memel est fondée à cette époque. L'Etat lituanien est régi par la dynastie gédiminide, héritière du père fondateur Gédiminas (v. 1275-1341). Cependant, les Teutoniques sont accusés par la papauté de bellicisme, les Lituaniens pouvant constituer des alliés contre les Mongols. La paix de Kaliz consacre diplomatiquement, en 1343, la perte de la Pomérélie par la Pologne, chrétienne, mais vaincue par les Teutoniques.

Sur la légende d'un shiling teutonique de 1380, est figuré le visage de Weinrich de Kniprode, sous le nom de "Weinrich Ier". De même, Konrad de Jungingen (v. 1355-1407) fait l'objet d'une numérotation sous le titre de Konrad III sur une pièce de monnaie plus tardive. La richesse de l'ordre est assurée par le trafic des grains, des minerais rares, de l'ambre et du bois. Mais la paysannerie est très encadrée. Les colons allemands, petits aristocrates, et jusqu'au patriciat urbain des villes hanséatiques, profitent peu des fruits de la richesse teutonique. L'union polono-lituanienne de la bataille de Grunwald (15 juillet 1410) met fin aux progrès teutoniques. Entre temps, la religion devient un simple prétexte pour de véritables conquêtes : les païens récemment convertis sont ainsi de "faux chrétiens".

Source : http://fr.metapedia.org/wiki/Ordres_religieux_militaires

commentaires
Publicité
<< < 1 2 3