L’initiation mithriaque était donnée dans des grottes naturelles ou artificielles, semblables à celle que Zoroastre, le premier, écrit Porphyre, « consacra en l’honneur de Mithra, créateur et père de toutes choses. » Ses mystères, comme d’ailleurs tous les mystères, avaient pour objet d’expliquer aux hommes le sens de la vie présente, de calmer les appréhensions de la mort, de rassurer l’âme sur ses destinées d’outre-tombe et, par la purification du péché, de l’affranchir de la fatalité de la génération et du cycle des existences expiatoires.
Cet enseignement suppose un ensemble de doctrines sur l’origine spirituelle et immortelle de l’âme, sa déchéance, son rachat par les mérites et avec l’aide d’un dieu psychopompe et sauveur. Il serait intéressant d’en rechercher la genèse et de remonter à leur source. Elles sont absolument étrangères à la religion d’Homère ; les Grecs eux-mêmes en reconnaissaient la provenance orientale. Ils en attribuaient l’importation à Pythagore, qui lui-même les tenait, directement ou par l’intermédiaire de son maître Phérécyde, d’Egypte et de Chaldée.
Le dogme mithriaque de la catabase et de l’anabase des âmes s’explique en combinant les renseignemens que nous tenons de Celse, de Porphyre et de Macrobe. Les symboles astronomiques de la grotte représentaient la voûte du ciel et la double révolution céleste, celle des étoiles fixes et celle des planètes ; les premières, séjours de lumière et de splendeur ; les secondes, réservées à l’évolution des âmes.
Aux deux extrémités du ciel sont placés les deux Tropiques, celui du Cancer et celui du Capricorne. Ce sont les deux portes, l’une des dieux, l’autre des hommes, ainsi nommées, parce que de l’une descendent les âmes éprises des corps mortels, et que par l’autre elles remontent à leur lieu d’origine. Le Cancer est affecté à la Lune, source de génération et conservatoire de vie pour tous les théologiens de l’antiquité ; le Capricorne à Saturne, la plus éloignée et la plus lointaine des planètes. Du Cancer au Capricorne, et du Capricorne au Cancer, se répartissent et s’échelonnent les douze signes ou constellations. Quant à Mithra, il siège entre les deux équinoxes. « Il porte le glaive du Bélier, signe de Mars, et il est porté par le Taureau, signe de Vénus. »
L’âme, essence divine, libre de toute contagion matérielle, descend ou tombe d’elle-même, par l’appétence des corps, par un désir latent de volupté, et par le poids seul de sa pensée terrestre, enivrée d’un miel, qui lui verse l’oubli de la lumière éternelle. Mais ce n’est pas d’un coup et brusquement que, de son incorporabilité parfaite, elle arrive à revêtir un corps de boue périssable. La chute est graduée. Celse la figurait par une échelle ou un escalier, avec sept points d’arrêt, où s’ouvrent autant de portes.
Ces portes sont celles des planètes. A mesure que l’âme descend de l’une à l’autre, elle perd de sa pureté première et ressent des altérations successives de sa perfection. Elle se gonfle et se sature de la substance sidérale ; chaque sphère la revêt d’une enveloppe éthérée, de plus en plus sensible ; elle éprouve autant de morts qu’elle traverse de mondes, jusqu’à ce qu’enfin, de chute en chute, elle parvienne à celui qu’on appelle « le monde de la vie. » En même temps chaque planète la dote des facultés nécessaires à son existence terrestre : Saturne lui donne le raisonnement et le calcul ; Jupiter l’énergie active ; Mars l’ardeur passionnée ; le Soleil l’imagination et le sentiment ; Vénus le désir ; Mercure l’herméneutique ou la faculté de s’exprimer ; lu Lune celle de croître et de grandir. « Car la dernière des qualités divines est la première des nôtres. »
Dans l’anabase, l’âme suit une route inverse, et de planète en planète, s’allégeant de la substance prêtée par chacune d’elles, se dépouille successivement de tous les élémens de sa corporalité, jusqu’à redevenir semblable à ce qu’elle était dans sa condition première et spirituelle.
Ce symbole astronomique, cette septuple vêture et ce dépouillement correspondant, nous ramènent directement aux rites de la Chaldée.
Là, sous l’influence de la religion, qui domine toutes les manifestations de la vie, le nombre sept et quelquefois le nombre douze, règnent en souverains. Sept est le chiffre sacré. Le temple, qui reproduit l’ordre du monde et spécialement celui du ciel, est la haute tour à sept étages, en retrait l’un sur l’autre, reliés par de larges rampes d’escaliers extérieurs, où se déroule à l’aise la pompe des processions.
Au sommet s’élève le sanctuaire du dieu, magnifique avec ses revêtemens de bois précieux et de lames d’or. Chacun de ces étages est consacré à une planète et peint de la couleur qui lui est propre ; elle y possède une chapelle particulière. C’est exactement l’échelle mithriaque, décrite par Celse. Les cérémonies religieuses obéissent au même rythme numérique. On connaît le poème d’Istar, veuve du « fils de la vie, » descendant pour le sauver « dans le pays immuable de la mort. »
Ce pays est divisé en sept cercles, sur le modèle des sphères célestes. Elle franchit les sept enceintes ; à chacune, le serviteur d’Allat, la déesse des ombres, la dépouille d’un de ses vêtemens, depuis la tiare jusqu’au voile de sa pudeur, pour qu’elle paraisse nue devant la sombre divinité. Au retour, dans le même ordre, ses vêtemens lui sont rendus. Dans une autre tablette de la collection ninivite, est décrite la fête de la purification d’une déesse-terre Elle monte les longues rampes des escaliers de la ziggurat.
A chacune des sept portes, un prêtre la fait entrer, qui la dépouille d’une pièce de son costume, jusqu’à ce qu’elle pénètre nue dans le sanctuaire supérieur, qui est l’Empyrée. Là, d’autres déesses s’empressent autour d’elle, la purifient par des lustrations et des exorcismes ; puis, leur office terminé, elles la laissent redescendre et compléter d’étage en étage rajustement qu’elle a quitté. C’est évidemment du souvenir de ces cérémonies symboliques que s’est inspiré le dogme mithriaque
Dans tous les mystères, l’initiation était précédée d’épreuves, qui avaient pour objet de s’assurer de la foi du candidat et de la solidité de sa vocation. On lui imposait une attente de quelques jours ou de quelques mois, qui était occupée par la prière, le jeûne et diverses abstinences. Les épreuves des mystères de Mithra passaient pour les plus longues et les plus rudes. La secte ne voulait admettre que des hommes trempés par la souffrance, et parvenus à cet état d’insensibilité qu’on appelait l’apathie.
On disait que ces épreuves pouvaient aller dans certains cas jusqu’au sacrifice de la vie ; mais Lampride nous assure que, de son temps du moins, l’homicide se bornait à une simulation, et qu’on regarda comme un crime le meurtre dont se souilla Commode, au cours de son initiation. Par leurs rigueurs peu communes, les mithriastes ne craignaient pas de décourager l’empressement et le dévouement des fidèles ; ils savaient qu’il est dans la nature de l’homme de n’attacher de prix qu’à ce qui lui a coûté peine et douleur.
Les épreuves étaient au nombre de douze et duraient parfois quatre-vingts jours. Ce chiffre se rapportait aux signes du Zodiaque et aux travaux de l’Hercule assyrien. Ses douze victoires sur les monstres gardiens des stations célestes lui avaient mérité la tunique astrale et valu l’immortalité. Aussi, dans tous les mystères, Hercule était donné comme modèle aux initiés : il était le myste parfait.
De ces épreuves graduées, d’abord légères, puis de plus en plus pénibles, — Grégoire de Nazianze les appelle des supplices, — on ne connaît pas le détail exact. Elles comportaient des jeûnes prolongés, quelquefois de cinquante jours, l’abandon dans la solitude, l’épreuve du feu, de l’eau, du fouet ; le patient était enfoui dans la neige, d’autres fois traîné par les cheveux dans un cloaque. Les injures et les dérisions s’ajoutaient à ces souffrances physiques.
Les épreuves de l’initié sont représentées sur un grand nombre de monumens mithriaques, malheureusement effacés presque tous ou mutilés. Celui d’Heddernhain nous montre, en trois médaillons séparés par des pins, le myste vainqueur du taureau ; le myste ceint de la couronne héliaque, c’est-à-dire d’une auréole radiée ; le myste introduit par la main de Mithra dans le ciel du bienheureux. C’est là comme la synthèse de l’épreuve, avec la récompense qui la couronne. Le monument de Mauls (Tyrol) nous présente, des deux côtés de l’image du tauroctone, douze compartimens superposés, où sont figurées distinctement l’épreuve du feu, celle de l’eau (un homme luttant à la nage contre le courant d’un fleuve) ; celle du jeûne ou de la solitude (un homme couché nu dans un désert semé de rochers) ; celle du fouet, à moins que ce ne soit un poignard que brandisse la main du tortionnaire. Les compartimens de droite semblent consacrés à l’anabase.
Ils nous font voir le myste reçu en grâce et pardonné, puis couronné par la main de Mithra du diadème héliaque, monté enfin sur le char du Soleil et accueilli dans le ciel. A la base de la colonne de gauche, est figuré le taureau seul et debout, représentant le principe matériel dont l’initié doit se libérer pour mériter le salut ; dans le compartiment qui lui répond, à droite, le taureau est vaincu, traîné par les pattes de derrière, dans l’attitude familière qui symbolise la défaite sur les cylindres chaldéens. Du monument de Zollfeld, il ne reste que les scènes de l’apothéose.
Les épreuves surmontées permettaient l’accès aux grades. Il existait en effet parmi les initiés une hiérarchie rigoureuse, calculée d’après le degré d’instruction ou d’intelligence de chacun, les services rendus, ou le dévouement à la communauté, et qui avait pour but d’inculquer l’obéissance et de susciter l’émulation. On n’est d’accord ni sur le nombre de ces grades, ni sur leur ordre, ni même sur leurs noms. Le passage de saint Jérôme, où ils sont énumérés, est un des plus mutilés des manuscrits. Une saine critique commande de n’admettre que ceux que mentionnent expressément les textes et les inscriptions.
Il se trouve qu’ils sont au nombre de sept, répondant à celui des planètes et aux degrés de l’échelle mystérieuse de Celse. Ce sont le Miles, le Léo, le Corax, le Gryphius, le Persès, l’Helius, le Pater. Les anciens ignoraient eux-mêmes le sens symbolique et secret de ces dénominations. Si nous nous référons au texte de Pallas, rapporté par Porphyre, elles désigneraient ces enveloppes successives, dont doit se dépouiller le myste pour atteindre l’état de pureté, et les personnages divers par lesquels il doit passer, avant d’arriver à la perfection. L’initiation à chacun de ces grades était l’occasion d’autant de fêtes, dont les inscriptions gardaient le souvenir, les léontiques, les coraciques, les héliaques, etc.
Nous devons à Tertullien quelques renseignemens sur la réception du Miles. Le myste, vainqueur des épreuves, doit refuser la couronne qui lui est tendue au bout d’une épée, la faire glisser sur son épaule, et répondre : « Mithra est ma seule couronne. » Il est alors marqué d’un signe au front et fait partie de la milice sacrée. Le Lion n’est plus un simple initié, il participe déjà au culte ; c’est le grade auquel la plupart se tenaient. Les femmes elles-mêmes y étaient admises et recevaient le nom de Lionnes. La réception donnait lieu à d’étranges cérémonies, dont le sens nous échappe.
Le récipiendaire revêtait successivement les formes de divers animaux, dont il imitait les cris et les mouvemens. On l’enveloppait du manteau bariolé des figures des constellations, semblable au voile olympique des Eleusinies et des Isiaques, à l’astrochiton d’Hercule. On lui purifiait avec du miel les mains, la bouche et la langue. Le Corbeau était déjà un ministre inférieur du culte ; son nom venait de la constellation dont le lever héliaque annonce le solstice d’été. Le Griffon est, dans toutes les religions antiques, consacré aux dieux solaires. Il sert de monture à Apollon, quand le dieu revient des pays hyperboréens. Il est le gardien des trésors cachés. Plus mystérieuse est l’origine du Perses. Hésiode fait du Persée grec le fils d’Hypérion. Phérécyde rattache son mythe à la Phénicie, et l’on connaît un temple qui lui était consacré à Joppé. Il paraît avoir été, en Grèce, le premier exemplaire du dieu solaire persan, vainqueur du dragon et du serpent, comme le prototype de Mithra. Saint Justin semble voir en lui le Sauveur des derniers jours de la légende avestéenne. Le grade d’Hélius s’explique de lui-même.
Quant aux Patres, ils constituaient le clergé proprement dit ; on leur donnait les noms d’Éperviers et d’Aigles. Porphyre distingue parmi eux trois degrés de prêtrise, que les inscriptions reconnaissent également ; les Pères, les Pères du culte (patres sacrorum) et le Père des pères (pater patrum), qui était le chef suprême de la religion. Il est curieux que les mêmes degrés se retrouvent encore de nos jours chez les Parsis ; le Hobed, qui a la connaissance des écritures sacrées, le Mobed, l’ancien mage et le ministre du culte, le Mobeddestour, le maître des coutumes, chargé d’interpréter la loi et dont les décisions sont souveraines.
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