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12 mai 2013 7 12 /05 /mai /2013 07:12

La langue gaélique, hélas moribonde aujourd’hui, est véritablement fascinante. Jadis langue vernaculaire de l’Irlande, mais aussi langue véhiculaire grâce au zèle d’ecclésiastiques érudits qui l’exportèrent jusqu’en Écosse, son rayonnement fut exceptionnel. L’Irlande peut également se targuer d’avoir fixé, avant d’autres, sa langue, d’où la création d’ouvrages littéraires qui sont les plus anciens d’Europe de l’Ouest en langue vernaculaire.

Malheureusement, la langue gaélique n’est plus aujourd’hui que l’ombre d’elle-même en tant que langue «vivante», car le nombre de ses locuteurs est aujourd’hui très faible: à peine plus de 3% d’Irlandais parlant la langue quotidiennement, des locuteurs qui résident le plus souvent dans des régions côtières reculées à l’ouest de l’Irlande, comme on peut le voir sur cette carte.

Il est bien entendu très difficile d’établir des statistiques fiables sur le nombre de locuteurs réels de la langue, car nombreux sont ceux qui s’auto-proclament «locuteurs» par affection envers la langue de leurs ancêtres… ou tout simplement parce qu’ils surestiment pas mal leur connaissance de la langue, apprise en langue étrangère (pardon: «nationale»!) à l’école…

J’aurai l’occasion d’évoquer à plusieurs reprises le gaélique et les polémiques qui font rage en Irlande du Nord à son sujet, tant cette langue est aujourd’hui devenue un enjeu politique et un marqueur communautaire dans ce bout d’Irlande troublé.

Aujourd’hui, je vais simplement évoquer la langue en elle-même. Bien qu’ayant étudié un peu le gaélique, je suis loin d’être un pro et je ne vais donc pas entamer une docte dissertation sur le sujet! Mais cette langue mérite quand même qu’on s’y attarde un peu.

Son orthographe, tout d’abord, est au premier abord extrêmement déroutante, car elle n’est en rien phonétique. Ainsi, Taoiseach (le titre officiel du Premier ministre irlandais) se prononce «tichoc», le prénom Siobhán se prononce «chivonne» etc. Paradoxalement, malgré une orthographe complexe, le nombre de lettres est pas mal réduit: point de j, k, q, v, w, x, y ou z (sauf dans le cas de certains mots empruntés à l’anglais).

Ceci dit, on finit par découvrir que l’orthographe est, somme toute, logique et donc plutôt prévisible… Ainsi, le «aoi» de «Taoiseach» se prononce toujours «i» (un «i» long), et le «s» se prononce toujours «ch» devant un «e» ou un «i», d’où les prénoms irlandais Seán («chane») ou Sinéad («chinéde»), par exemple. Et certaines combinaisons de consonnes permettent de pallier le manque de lettres utilisées: par exemple «mh» ou «bh» se prononcent comme un «v», d’où Siobhán qui se prononce «chivonne» ou Naoimh qui se prononce «nive»… Vous me suivez ? (Ça dort, dans le fond…)

Autre caractéristique troublante: la grammaire de la langue veut qu’on ajoute, dans certains cas, un «h» après la première consonne! Exemple: «cistin» (prononcé «kistchine») signifie «cuisine»; mais comme le mot est féminin, on est tenu d’ajouter un «h» si le nom est précédé de l’article «an» (signifiant «le» ou «la»), ce qui nous donne alors «an chistin» (prononcé «chistchine», avec le «ch» de «ich» en allemand).

Il arrive également, là encore pour des raisons de grammaire, que l’on doive «adoucir» la première consonne. Du coup, on peut se retrouver avec «gcistin», le «g» étant une consonne plus douce que le «c» de «cistin»…

Les pluriels ne sont pas tristes non plus: «garda» (le singulier de «policier» s’orthographie «gardaí» au pluriel (prononcé alors «gardi»). Mais il existe d’autres pluriels autrement plus étranges, comme le pluriel de «cistin» qui est «cisteacha», ou le pluriel de «feis» («festival») qui est «feiseanna»…

Plus bizarre encore: l’ordre des mots. On commence par le verbe, sachant qu’il y a deux verbes «être», comme en espagnol, et pas de verbe avoir! L’un des deux verbes «être» décrit un état permanent: «Is Éireannach mé» (littéralement: «Est irlandais moi», autrement dit «je suis Irlandais»); l’autre décrit un état passager: «Tá mé déanach» («Est moi en retard»… vous en aurez deviné le sens).

Mais le pire, c’est qu’il n’y a pas de mots pour dire «oui» ou «non»! On est censé reprendre ce qui a été dit à la forme positive ou négative (d'où de graves soucis si on faisait semblant d’écouter!), ce qui donne des dialogues à la sauce «Astérix chez les Bretons»: «Beau temps, n’est-il pas?» «Il est». Ceci dit, les locuteurs du Donegal (et sans doute d’ailleurs) ont de plus en plus tendance à imposer une formule passe-partout, contractée de surcroît, pour pouvoir dire «oui» ou «non» en toutes circonstances (et les tirant d'un mauvais pas lorsqu'ils n'écoutaient pas)!

Autant le reconnaître, donc, la langue gaélique n’est pas de la tarte, mais je vous jure qu’on finit par en comprendre sa logique! Ceci dit, il existe des manuels de langue irlandaise qui ne font rien pour en encourager l’apprentissage. Le tout premier manuel que j’avais acheté était particulièrement démotivant. Leçon 1: «Je suis satisfait. Es-tu satisfait? Je ne suis pas satisfait» etc. Traduisez: «Le prêtre est dans la maison», «le fermier est dans son champ»… Des exercices grotesques qui me rappelaient mes cours de latin: «La servante est dans l’atrium», «le maître parle à l’esclave»

Lassé, j’ai ensuite commandé un manuel scolaire pour collégien. Ce fut le jour et la nuit: j’avais enfin affaire à une langue vivante! Première leçon: «Salut! Comment ça va? Tu veux aller en ville avec moi?» Enfin de vrais dialogues et des situations sympa!

J’ai donc étudié le gaélique avec ce manuel, ainsi que le tome suivant, et fait les exercices qui allaient avec et c’est ce qui m’a donné les bases que j’ai aujourd’hui, même si j’ai pas mal perdu depuis. J’ai également effectué plusieurs stages (des vacances, en fait!) au collège irlandais «Oideas Gael», dans le magnifique village de Glencolmkille, au sud-ouest du Donegal. Je recommande vivement ce collège, même si l’intérêt des cours varie fortement d’un prof à l’autre… comme partout.

Le collège possède également un coin librairie où j’ai acheté mon dictionnaire anglais-gaélique de poche, le «Foclóir póca» («dictionnaire de poche»). Allez, je ne peux pas m’empêcher de polémiquer un peu… Mon édition (plutôt ancienne) propose, en fin d’ouvrage, une liste de pays et régions. Les îles britanniques y sont très représentées… Les îles «britanniques»? Non! Pour la communauté catholique indépendantiste, ces îles ne sont absolument pas britanniques! Et vous ne trouverez donc pas, dans cette liste de repères géographiques plutôt exhaustive, d’îles britanniques… Par contre vous y trouverez, sans problème, l’île de Man, les îles anglo-normandes ou les îles Shetland… Donc, si un Protestant unioniste d’Irlande du Nord, qui, pour le coup, considère l’Irlande et la Grande-Bretagne comme formant les «îles britanniques», souhaite traduire ce repère géographique, il n’a plus qu’à chercher dans un autre dictionnaire!

Au fait, le mot «Britannique» non plus ne figure pas dans mon édition du «Foclóir póca»… bizarre. Quant à «Irlande du Nord», ne cherchez pas non plus: vous ne trouverez pas. Il faut dire que les indépendandistes irlandais ne reconnaissent pas la partition entre Irlande du Nord et Éire et qu’ils préfèrent employer des euphémismes pour décrire l’Irlande du Nord, du style «le Nord», ou encore «les six comtés» (d’Irlande du Nord).

Vous trouverez bien «Irlande» sans problème, ou encore «Angleterre» (oui, il n’ont quand même pas osé supprimer ce terme), ou «Pays de Galles», ou «Écosse», mais d’«Irlande du Nord», point…

Vous pourriez être tenté de ruser et de consulter l’entrée en gaélique signifiant «Nord» ou «du Nord» («Tuaisceart»)... Mais même là, vous ne trouverez aucune allusion à l’Irlande du Nord! Et si vous consultez l’entrée pour l’équivalent anglais («Northern»), vous verrez que «Northern» n’est associé qu’à un seul exemple d’usage: «les villes du nord»!

Il est donc limpide que nous avons ici affaire à un dictionnaire conçu en fonction de la sensibilité politique de ses auteurs! Pourrait-on imaginer situation semblable dans le cas d’un dictionnaire français-anglais, par exemple? Comment s’étonner après cela que les Protestants d’Irlande du Nord se méfient tant du gaélique, qu’ils estiment instrumentalisé à des fins politiques…?

Bon, après la rubrique «polémique», sourions un peu quand même: un homme noir (de type africain) se dit «homme bleu» en gaélique irlandais! Quant aux Orangistes, on les taxe d’«hommes jaunes»! Et enfin, le clou: les Français sont des «rats» en gaélique… J'ai la pudeur de penser qu'il ne s'agit pas d'une insulte (?) mais que le «malentendu» a peut-être pour origine des marins français qui auraient débarqué en Irlande avec, à leur bord, certains «passagers clandestins» du genre rongeur!

Source : http://irlande.blogs.liberation.fr/ballyban/2010/09/le-ga%C3%A9lique-une-langue-%C3%A0-en-perdre-son-latin.html

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Published by X - dans Irlande
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