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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 06:53

Quand la fiction rejoint la réalité. Nous allons vous relater une discussion qui pourrait se dérouler sur le parvis de notre Temple.

Tout d’abord, dressons le décor ! Après un petit détour en salle humide(1) et de nombreuses accolades, deux frères apprentis se préparent.

Avant d’entrer dans le Temple pour la tenue, un échange s’engage à propos de l'exposé de ce soir : « la Fraternité ».

Tu as vu le sujet des apprentis de ce soir ? La Fraternité ! Plus banal tu meurs ; c’est le triptyque de la devise nationale ! Sujet bateau par excellence ; si tu ne veux pas te fatiguer, le thème est tout trouvé !

Justement, pour avoir réfléchi sur le terme, il me semble plus complexe qu’il n’y parait ! Tu me dis devise française : Liberté, Egalité, Fraternité. Je te réponds : quel est l’intrus ? Pour deux revendications, un concept. La Liberté a ses limites, l’Egalité ses paradoxes, la Fraternité ne semble pas avoir de frontières.

Tu aimes bien te torturer l’esprit ; Fraternité vient de fratrie, c'est-à-dire relation entre deux frères ! Pourquoi chercher midi à quatorze heures !

Justement, que vient faire le mot Fraternité dans notre devise républicaine ? Les politiques ont toujours utilisé Liberté et Egalité en galvaudant souvent leurs sens.

En démocratie, le paradoxe va si loin que même les antirépublicains revendiquent une égalité de traitement et la liberté de répandre le populisme, l’inimitié et la division dans les consciences parfois inconscientes de leurs actes.

Et qui se soucie de la Fraternité ? Les lâchetés et facilités du politique permettent de l’occulter. Vox populi, vox Dei. As-tu déjà entendu un homme politique parler de fraternité ?

A bien chercher, j’avoue que non ! Alors en effet que vient faire ce terme dans notre devise ?

Si tu prends le sens originel du mot, il vient de « fraternitas », en référence à la relation entre frères ou encore entre peuples ! La fraternité désigne alors le sentiment profond de ce lien et comporte une dimension affective. La fraternité peut avoir un sens plus ou moins large, on peut parler de fraternité pour une fratrie, ou encore de la fraternité d’armes qui unit des combattants, pour aller jusqu’au sens le plus large de fraternité universelle. Au sens commun, cette notion désigne un lien de solidarité et d’amitié entre les humains.

Oui d’accord, mais en politique, la notion de fraternité est citée dans le premier article de la déclaration universelle des droits de l'homme de 1848 : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ».

OK ; mais si cette devise est républicaine, elle n’apparait qu’en 1848 ! Pourtant, dès 1789, la fraternité était un terme clé de la Révolution française : « Salut et fraternité ! » était le salut des révolutionnaires de 1789 ! C’était une forme de reconnaissance et de communion entre les Hommes !

Frère la révolte, tu n’es pas sans savoir qu’à cette époque, la Fraternité n’était pas vraiment associée à une notion d’amour ! Sous la terreur, la devise était : « La fraternité ou la mort ! » ; selon l’adage « Sois mon frère ou je te tue », la politique se résumait pour l'Assemblée nationale à entériner toutes les lois que les Montagnards proposaient. Nous sommes loin des notions de partage, de tolérance voire d’amour que peut générer le terme Fraternité ! Michelet affirmait : « Fraternité ! Fraternité ! Ce n’est pas assez de redire le mot… il faut, pour que le monde nous vienne, comme il le fit d’abord, qu’il nous voit un cœur fraternel… c’est la fraternité de l’amour qui le gagnera, non celle de la guillotine ! ». Culturellement, la Fraternité est liée à la Genèse : tous les hommes descendraient d’Adam et Eve ; ils formeraient ainsi une même famille !

On y est, Frère ecclésiastique, te voilà reparti sur tes fondements religieux ; ne met pas Dieu à toutes les sauces, ça peut les rendre amères ! Si « Dieu a établi la fraternité des hommes en les faisant tous naître d’un seul »… il faut y voir la notion des Tribus issues d’une même famille, telles les douze tribus d’Israël, les fraternités initiatiques (Esséniens), puis les fratries grecques, les curies romaines, etc… Par extension, la fraternité dépasse ainsi le « clan », qu’il soit d’ordre social, économique, militaire, politique ou religieux. Cet aspect fondamental se retrouve dans le corporatisme des bâtisseurs du Moyen-âge et le Compagnonnage, dans la Chevalerie et les armées, puis, au cours des époques, dans certaines confraternités ésotériques - telle la fama fraternitatis des Rose-Croix au XVII° siècle - ou dans des ordres religieux, voire même sectaires ; et d’une manière plus contemporaine, dans les différents métiers, les Grandes Ecoles, les Facultés, le syndicalisme, la Politique… Aimer l’autre comme son propre frère relève de l’ordre social ! La Fraternité est un but de civilisation et pas un état de nature !

Je veux bien essayer d’élargir mon horizon, mais toi, qu’est ce que tu connais de la fraternité ? As-tu un frère, un vrai ? Es-tu capable de ressentir ce qui souvent s’exprime sans les mots ? Pérorer est facile, mais la fraternité, ça se ressent et surtout ça se vit ! Tu n’as pas le monopole de la Fraternité !

OK, un point partout et balle au centre ! Alors revenons sur un terrain commun ! C’est quoi la fraternité quand on est Franc-Maçon ? Quand on entre dans le Temple, on t’envoie du frère à tour de bras, mais dans les faits, cela se traduit comment ?

Si je me base sur mon expérience, c’est une manière de faire comprendre aux frères qu’un lien spécifique et unique les relie entre eux ! Ce lien est invisible et indescriptible ; tu peux faire tout ce que tu veux, un frère, restera un frère ! Un frère n’est pas un camarade ni un ami, c’est une personne que tu respectes et à qui tu voues un amour désintéressé !

A mon tour, petite introspection.

Dans le monde profane, je reconnais l’amour, la fratrie, l’amitié, la camaraderie, mais la Fraternité n’était qu’un concept lointain, un mirage, un mot sans odeur, sans saveur.

Ayant fait le choix de la sincérité dans ma démarche maçonnique, j’ai tenté de laisser tout de suite au vestiaire la façade, l’armure profane, l’habit du professionnel, la bulle de protection et les apparats. D’ailleurs si quelqu’un les cherche, ils doivent être dans le cabinet de réflexion.

Durant mon initiation, j’ai pour la première fois de ma vie été inondé de Fraternité.

Un grand saut dans le vide, sans filet. Alors, nu face à moi même, nu face à mes nouveaux Frères et Sœurs, la vague fraternelle m’a envahi sans m’y attendre.

Et je retrouve à chaque tenue cette émotion dans la chaîne d’union quand on dit : « élevons nos cœurs en fraternité ! ».

Oh toi et ta chaîne d’union ! Comme si tous les hommes de la terre se donnaient la main !

Ma vision serait plus proche de celle que développe Fénelon dans les aventures de Télémaque : « tout le genre humain n’est qu’une famille dispersée sur la face de la terre. Tous les hommes sont frères et doivent s’aimer comme tels ».

C’est beau l’utopie, mais concrètement, quand on t’appelle « mon frère », qu’est ce que tu ressens ? Ces personnes si différentes de toi sur bien des points, les envisages-tu comme Tes Frères ?

Bizarrement, moi qui suis fils unique, quand je les regarde et qu’ils me regardent, je sens de l’amour ou tout au moins un sentiment empreint de beaucoup de chaleur et d’affection ; comme tu me le disais tout à l’heure, les mots sont difficile à trouver pour exprimer un sentiment aussi intime : La fraternité est d’abord expérience ! Je suis convaincu pour autant qu’ils sont bien mes frères !

Enfin, on se rejoint. Un frère, c’est une image de toi, mais également un miroir. Face à lui tu ne ressens pas le besoin de préserver ton égo, car tu ne crains ni l’attaque ni la critique ; ses propos ou ses attitudes ne sont qu’une forme d’amour qu’il te délivre. Ton envie et ton désir sont de le voir se baigner dans tout l’amour que tu peux lui donner ! Son bonheur est ton bonheur. Tu dépasses ta petite personne pour te mettre au service de ton frère. Point de compteur ou de calcul, seul le résultat compte ! Ton bien-être est proportionnel au plaisir qu’il a de ta présence et de tes actes !

Ton coté mystique refait surface ! C’est toi qui deviens utopique ! Comment réagirais-tu en cas de trahison fraternelle ? Ne sommes nous pas les successeurs d’Hiram ? Nous détenons également dans nos mémoires le souvenir du crime de Caïn. A l’instar de ce grand ancêtre, par qui les violences de l’Histoire ont commencé, c’est bien souvent que nous voudrions nous aussi ne pas savoir, ne pas avoir à « rendre compte », ne pas être tenus pour responsables des malheurs dont nos frères humains sont accablés ; la responsabilité, collective, est en un sens devenue si diffuse, si diluée, qu’elle en paraît insaisissable et nous fait croire à notre innocence.

Dans presque tous les mythes fondateurs, personne n’a de pire ennemi que son frère, si ce n’est son père qui, craignant une alliance des frères contre lui, prend parfois les devants et les tue. L’universalité de la fraternité est loin d'être un long fleuve tranquille.

Quand ça n’est pas l’inverse, souviens toi de César et Brutus : « Tu quoque mi fili ».

Aucune guerre n’est plus terrible que les guerres fratricides. Elles ne font qu’obéir à la pente naturelle qui nous fait considérer dans les frères, des rivaux potentiels ou des concurrents insupportables. La Franc Maçonnerie est-elle exempte de ces pratiques ?

C’est vrai que l’on peut se poser la question lorsque l’on observe les relations entre les obédiences ! Devons nous nous railler entre frères ? Devons-nous nous réjouir des malheurs et déboires d’une autre obédience ? Si nous arrivions à harmoniser les contraires pour devenir complémentaires, n’en serions nous pas grandis ?

Mon frère, tu débordes un peu du thème de l'exposé ! On parle de Fraternité, pas des guéguerres de clochers.

Au contraire nous sommes au cœur du sujet ! Qu’est ce qui distingue la fraternité maçonnique de tel groupe ésotérique plaçant ses membres sous influence ou de tel ordre religieux où l’on s’appelle frère aussi, voire de la fraternité d’armes ? Nous sommes les « fils de la lumière » ou les « enfants de la veuve ». Nous savons d’emblée ne pas devoir nous soumettre à un principe patriarcal, d’autorité, de souveraineté. Un « Vénérable Maître » n’est pas un père Abbé, un « Grand Maître » n’a rien d’un Pape ; tous deux restent des frères. C’est ce ferment de liberté que les tyrans ne supportent pas et que les régimes dogmatiques nous contestent. Nous sommes « Enfants de la Veuve », émancipés de la tutelle paternelle, c’est-à-dire : ne bénéficiant plus de la protection d’un « père » symbolique qui penserait à notre place, nous ne pouvons que revendiquer la pleine responsabilité de nos actes. Nous sommes bien restés aussi les fils des Lumières (j’emploie cette fois le pluriel) définies par Emmanuel Kant comme « la sortie de l’homme hors de l’état de minorité (ou de tutelle) dont il est lui-même responsable », par paresse, par lâcheté, par refus de voir en face les implications de sa foncière liberté. Aujourd’hui, lorsqu’animés par le ternaire Liberté, Egalité, Fraternité dont le troisième terme n’est devenue « républicain » qu’en 1848 à l’avènement de la Seconde République, lorsque nous transportons vraiment au dehors ce que nous avons appris dans le Temple, nous avons gardé la capacité de produire dans les consciences un impact « révolutionnaire ». J’entends « révolutionnaire » au sens premier du terme, qui est de faire revenir les choses à leur juste place. Il n’est pas douteux que la fraternité parvienne à contaminer le corps social, si à chaque instant de notre existence publique, nous parlons et agissons en témoins de la foi dans les valeurs de la Maçonnerie. C’est bien sûr par l’exemple que nous avons les plus grandes chances de répandre la contagion de notre éthique, en déjouant la prévention de nos contemporains, justement soupçonneux à l’encontre des affairistes qui corrompent la fraternité.

Tu t’enflammes mon frère ! Cependant, le monde de l’action n’étant pas entièrement celui du discours, nous devrions parfois déployer plus d’énergie pour arriver à concrétiser la bienfaisance que nos paroles professent. Partout où la dignité humaine est offensée, que ce soit en autrui ou en nous-mêmes, si nous pouvons intervenir nous le devons ! Notre fraternité s’étiolerait si elle vivait en vase clos. Il faut, selon une logique plus qu’humaine, que l’Amour règne parmi les hommes, ce qui est moins de l’ordre du sentiment (comment pourrais-je « aimer » de cœur tout un chacun ?) que du projet d’une construction commune, touchant l’essentiel des valeurs humaines partout reconnues. La fraternité est cette nécessité d’ordre universel dont il nous incombe, à nous Francs-Maçons - et dans les limites de nos forces - de démontrer l’effectivité et l’efficacité.

Tout à fait. De la philanthropie à la misanthropie, il n’y a qu’un pas, et, en refusant le monde tel qu’il est, faute de pouvoir le changer immédiatement, cette fuite peut constituer des fraternités illusoires, conduisant au sectarisme, au radicalisme, voire à l’intégrisme, dans la certitude d’avoir la mission de réaliser une « fratrie bienheureuse », alors qu’en fait, il n’y a qu’exacerbation des désillusions, force de toutes les intolérances, de tous les fanatismes et ambitions déréglées !

Effectivement, si la fraternité s’enracine d’abord dans la sensibilité naturelle de l’homme qui le porte à s’unir avec l’autre puis avec les autres, cette sensibilité ne se suffit pas à elle-même pour construire un véritable universalisme… La démarche maçonnique exprime une confiance, une foi, dans ce qu’est la nature humaine, et la perfectibilité de l’homme ne peut s’épanouir que si elle est éclairée, développée et construite. Parménide l’exprimait ainsi : « S’écarter du sentier battu des hommes, conduit d’errances en désespérances… ».

Cela pourrait commencer par l’éducation donnée par la Nation. En plus des sempiternels par cœur, l’école républicaine pourrait aussi propager et encourager la compréhension et l’application de la devise, et donc de la Fraternité. Notre pays c’est la Liberté des hommes, notre pays c’est l’égalité des chances, mais coté humanisme quand nous parle t’on de Fraternité ?

La France l’a placé sur le fronton de ses institutions, ça lui a justement permis de se passer de l’inculquer.

Il a même fallu faire une journée de la Fraternité, comme on a fait une journée de la femme, pour expier ses péchés, se donner bonne conscience.

Ne nous leurrons pas mon Frère, nos compatriotes préfèrent allez à la fête de la bière ou du ballon rond qu’à la fête de la Fraternité. Parce que le concept est vague, parce que le monde est rude, parce que la fraternité n’est pas la première valeur que propage le monde actuel.

Pourtant, la fraternité c’est affirmer que la singularité d’une personne, d’une culture, … est irréductible et donc qu’elle est porteuse d’universalité !

Effectivement ! Si la fraternité abstraite n’est qu’une illusion, voire une hypocrisie, la fraternité concrète, celle qui n’est pas donnée mais qui doit se construire, est une exigence et une nécessité pour notre modernité, voire notre survie… Une exigence dans la mesure de l’obligation morale et une nécessité parce qu’il n’y aurait de salut des uns en dehors du salut des autres…« Nous sommes tous solidaires », disait Paul Valéry ! Il rajoutait : « A force de construire, je crois bien que je me suis construit moi-même »

L’adage dit, c’est au pied du mur que l’on voit le maçon. Je pense que c’est dans la sincérité de nos actes que l’on ressent et que l’on construit la Fraternité.

Faisons en sorte que la Fraternité ne soit pas un vain mot.

Faisons en sorte que Fraternité ne soit pas inscrit que sur nos frontons !

Œuvrons pour qu’elle devienne un devoir et non un principe !

Elargissons le sentiment de Fraternité !

Que la Fraternité tende à unir, sans distinction, les peuples que la politique ou la religion sépare !

Faisons en sorte que la Fraternité ne soit pas le parent pauvre de notre devise.

Faisons en sorte que la Fraternité soit une réalité journalière.

Notre frère Martin Luther King avait fait un rêve.

Alors il est peut être grand temps que nos rêves se réalisent !

Chanson de Raymond Lévesque « Quand les hommes vivront d’amour ! »,

interprétée par Félix Leclerc, Gilles Vigneault et Robert Charlebois.

(1) la salle humide : le bar

 Source : http://frat.all.ecossaise.free.fr/Trav_04.htm

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Published by X - dans Planches
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