Le Rite Ecossais Ancien Accepté débute en 1801, mais prend racine dans la franc-maçonnerie française qui a éclos et fructifié au 18ème siècle
Le Rite Ecossais Ancien Accepté a été institué en 1801 par la constitution du Suprême Conseil de Charleston (Pennsylvanie USA). Mais seulement les 3 derniers degrés sur les 33 degrés que compte le REAA, ont été ajoutés à ce moment au Rite de Perfection importé par les exilés français de Saint-Domingue. En effet le plus gros de la structure était constituée du rite apporté aux USA par Francken, qui a lui-même adopté le rite de perfection de la Saint-Domingue où Étienne Morin avait peaufiné la structuration en 25 degrés du rite de perfection (« l’Art Royal dans toute sa perfection » comme Étienne Morin l’a lui-même défini) qu’il avait exporté de France (Paris et Bordeaux). Il est même assez remarquable que la quasi-totalité des degrés du 4 au 30 ait été élaborée en France entre 1735 et 1761, et puis ait migré d’abord aux Antilles puis après sur la côte Est des États-Unis, à New York via Francken qui y a trouvé refuge, ou à Baltimore ou Charleston via les réfugiés de Saint-Domingue, dont Grasse de Tilly.
Au passage, notons l’incidence de la présence des juifs hollandais dans les Antilles, expulsés une première fois des terres portugaises et espagnoles, puis des îles Françaises pour se réfugier dans les îles anglaises puis aux États-Unis, à Baltimore, Charleston, Philadelphie et New York. A l’origine du développement de la culture de canne à sucre et surtout de l’industrie sucrière construite autour de moulins à vent, leur passage est intimement lié au développement de la maçonnerie écossaise venue de France. Etienne Morin était-il de religion juive ? Certains historiens ont soulevé la question. En tout cas, Francken l’était ouvertement.
Quel rituel était pratiqué pour les degrés symboliques (1 à 3) en France au 18ème siècle (avant la révolution), puis dans les Antilles, puis dans les loges américaines où travaillaient les maçons appartenant aux loges de perfection qui adhéreront au Suprême Conseil, en adoptant la structuration en 33 degrés du Rite Ecossais Ancien Accepté au début du 19ème siècle ?
La plupart des historiens maçonniques (voir la bibliographie en annexe) s’accordent pour affirmer que les loges qu’elles soient clairement adhérentes à la Grande Loge de France puis au Grand Orient de France, ou qu’elles se revendiquent loges écossaises dépendant de loges mères qui n’ont pas adhéré aux Grandes Loges, pratiquent toutes pour les 3 premiers degrés un rituel très proche du rituel des moderns, correspondant à l’époque au rituel de la Grande Loge d’Angleterre, rituel qui a été formalisé par le Grand Orient de France en 1785 sous le nom de Rite Français. Ce rituel a été publié en 1801 dans le Régulateur du Maçon publié par le Grande Orient de France au sortir de la période révolutionnaire quand les loges rallumaient leurs feux.
La structuration de la maçonnerie, comme l’expose de façon détaillée Luis Trébuchet dans sa somme « De l’Écosse à l’écossisme », à partir de 4 filières de maçonnerie écossaise, (i) la filière parisienne et lyonnaise du Grand Écossais, (ii) la filière bordelaise Les élus Parfaits ou Grands Ecossais, (iii) la filière du comte de Clermont en usage à Paris, ou à Mirecourt et Metz, l’Écossais des trois JJJ, (iv) la filière des Écossais Trinitaires du Frère Pirlet apportée en 1756 par le frère Gantelme à Versailles et à Paris. Toutes ces loges écossaises sont surtout occupées à travailler au développement des degrés supérieurs (les hauts grades), les 3 premiers degrés étaient travaillés dans les loges dites symboliques, de façon clairement séparée des ateliers supérieurs dès 1743. Notons d’ailleurs au passage que l’interdiction aux maîtres (écossais) de faire état (décors, épée…) de leur appartenance aux degrés supérieurs lorsqu’ils sont en loge symbolique, correspond à l’interdiction faite aux loges de tenir leur réunion dans des cabarets et autres lieux publics. Cela mérite peut-être un approfondissement.
Tous les degrés écossais recrutent dans les loges symboliques des maîtres pour initier aux grades suivants. Les degrés supérieurs sont de fait, pratiqués dans des loges de maîtres, et plus précisément de maîtres dits « écossais », car elles ont été créées par les émigrés stuartistes, catholiques d’origine écossais, irlandaise et même anglaise.
Le mouvement de développement de la maçonnerie dite écossaise, qui est avant tout française, démarre en France pour migrer vers les Antilles puis la côte Est d’Amérique du Nord, d’un côté, et vers l’Irlande, l’Écosse, le Pays de Galle et l’Angleterre d’un autre côté. L’introduction du rituel des ancients pour les 3 premiers degrés ne concerne pas tout de suite les loges écossaises de France, mais seulement en 1790 avec la création du rite d’York à Saint-Domingue, lorsque la Révolution aura conduit la franc-maçonnerie française à se mettre en sommeil.
Ainsi la franc-maçonnerie écossaise qui deviendra le REAA s’est construite au 18ème siècle avec des maîtres qui travaillaient dans leurs loges symboliques au rite des moderns. Le manuscrit de Francken ne le précise pas puisqu’il ne concerne que les degrés de 4 à 25 du rite de perfection, qui faisaient suite sans doute à un rituel des 3 premiers degrés des moderns comme l’indique certains éléments du rituel. Citons notamment qu’au 4ème degré, le 1er surveillant se place au midi et le 2nd surveillant au septentrion, au pied des colonnes, tout comme dans le rituel des moderns.
En ce qui concerne le Suprême Conseil de France créé en 1804, la question se pose un peu différemment. Une première réalité à prendre en considération est le réveil des loges maçonniques après la Révolution, dans un contexte économique et social particulier qui est celui de la constitution de l’empire napoléonien. L’arrivée au pouvoir de Napoléon permet une réhabilitation de la noblesse qui peut revenir d’exil tout en consacrant l’accession au pouvoir des bourgeois, ou tout le moins des bourgeois éclairés et fortunés. Une deuxième réalité qui découle en fait de la première est le concordat avec l’Église catholique, mais aussi la réaffirmation du respect de la religion juive et du protestantisme. Une troisième réalité peut-être également éclairante est le reniement de l’abolition de l’esclavage et la lutte armée des colons blancs contre l’émancipation des esclaves en Haïti et Saint-Domingue.
Aussi lorsque le Suprême Conseil de France est créé en 1804 en ralliant les loges écossaises qui étaient en dissidence avec le Grand Orient de France, les maçons américains ont pu proposer aux loges écossaises en réveil elle aussi après la période révolutionnaire, le rituel d’York pour les 3 premiers degrés. Soulignons qu’en 1804, les exilés fraîchement revenus d’Amérique ont réanimé pas moins de 7 loges crées entre 1790 et 1800 à Saint-Domingue, supposées avoir travaillé au rite d’York. C’était pour ces maçons écossais une bonne occasion de se démarquer des loges ralliées au Grand Orient de France qui devaient adopter le Rite Français, selon les prescriptions du Régulateur imprimé en 1802.
Les loges écossaises réunies au sein du Rite Ecossais Ancien Accepté régi par le nouveau Suprême Conseil de France vont créer une (très) éphémère Grande Loge Générale Ecossaise (1804-1805) pour rallier, sous la pression du nouvel empereur Napoléon 1er, le Grand Orient de France. Il est vraisemblable que des loges écossaises, bien qu’affiliées au GODF, aient conservé peu ou prou le rituel des ancients pour les premiers degrés alors que l’essentiel des loges françaises continuait à pratiquer le rituel des moderns formalisé dans le Rite Français.
En 1829 avec la publication du Guide des Maçons Écossais par les loges écossaises encore dépendantes du GODF, le rituel du Rite Ecossais Ancien Accepté pour les 3 premiers degrés, inspiré des ancients, devient la norme pour les loges écossaises. C’est à ce moment que le Suprême Conseil de France s’arroge la gestion des grades bleus ce qui permet à ces loges écossaises de s’affranchir du GODF. Est-ce que les loges symboliques écossaises qui vont se rallier au Suprême Conseil de France, vont toutes adopter le rituel du Guide des maçons ? Cela n’est pas certain. Ce n’est pas parce que les maîtres pratiquent le REAA au sein des loges de perfection et autres ateliers des grades supérieurs, qu’ils arrivent à imposer à leurs loges symboliques d’adopter un nouveau rituel, surtout si celui-ci introduit des changements radicaux. Les maîtres écossais ne font pas la loi dans les loges symboliques, et surtout, n’oublions pas que les loges de perfection (degrés supérieurs du 4 au 14ème) doivent recruter large dans toutes les loges symboliques de leur territoire, quels que soient leurs rituels.
Autre phénomène très important pour la franc-maçonnerie française (non sans interaction avec les autres pays européens et américains du Nord et du Sud), le 19ème siècle est très bouleversé d’un point de vue social et politique avec l’alternance entre empire, royauté et république, ce qui impacte nécessairement la vie des grandes loges comme celle des loges. A cela s’ajoute le développement du positivisme et la remise en question de la religion, phénomène largement commencé à la Révolution, qui bien entendu affecte la vie des grandes loges et surtout celle des loges qui auront de plus en plus de mal à pratiquer le rituel des 3 premiers degrés dans sa dimension religieuse et par essence chrétienne. Le rituel français inspiré du rituel des moderns est remis en question, mais aussi de façon encore plus nette, le rituel écossais inspiré du rituel des ancients. L’apothéose de ce mouvement sera la décennie de 1870, avec comme éléments phares pour la France, la Commune de Paris, la mise en place de la 3ème république et, pour ce qui concerne la franc-maçonnerie, le Convent de Lausanne qui a réuni les Suprêmes Conseils du REAA de tous les pays à l’initiative du SCDF. La franc-maçonnerie française (mais aussi belge, allemande…) devient laïque, ce qui provoque la rupture avec la franc-maçonnerie anglo-saxonne qui n’a pas vécu les mêmes séismes sociopolitiques, et s’accroche à une franc-maçonnerie fondamentalement chrétienne.
Les premiers à affirmer la laïcisation de la franc-maçonnerie ont été les Belges dont le Grand Orient de Belgique supprime en 1854 l’article de ses règlements généraux qui interdit toute discussion en loge de sujets politiques ou religieux. Dix-huit ans plus tard, en 1872, après des discussions de plusieurs années, à l’instar du GDOF, le GOB modifie ses statuts et règlements généraux et supprime la référence au Grand Architecte de l’Univers et l’obligation d’invocation. Le GOB inscrit alors la lutte pour le progrès social au programme de l’obédience.
Cette évolution du travail en loge qui devient humaniste et non religieux, affecte aussi les loges en France. Cette laïcisation qui avait commencé en fait dès la période révolutionnaire, sera officialisée avec la publication par le Grand Orient de France en 1870 d’un nouveau rituel du Rite Français expurgé de toute référence religieuse.
Les loges symboliques écossaises relevant du Suprême Conseil de France ne sont pas épargnées. L’audience des « novateurs » partisans de supprimer l’invocation du Grand Architecte de l’Univers au nom de la liberté de conscience va croissante.
C’est dans ce contexte que seront réunis en Convent Universel à Lausanne du 6 au 22 septembre 1875, onze Suprêmes Conseils du REAA du monde entier. Une Déclaration des Principes du Convent de Lausanne en 1875 qui concilie l’affirmation d’un Principe créateur et le respect de la liberté de conscience (i.e. le franc-maçon n’est pas obligé de croire en Dieu). Elle maintient la devise universelle des Suprêmes Conseils Deus Meumque Jus avec la possibilité d’y adjoindre une devise nationale de son choix (le SCDF choisira « Liberté-Egalité-Fraternité »). C’est le fondement du REAA pour les années à venir qui fait loi jusqu’à aujourd’hui.
C’est sur ces nouveaux principes d’une relative, mais certaine laïcisation du rite que les rituels des 3 premiers degrés seront remaniés et publiés par le SCDF en 1877. Lorsque sera créée la Grande Loge de France en 1895 avec comme objet de réunir toutes les loges symboliques jusqu’à présent régies par le SCDF, le rituel qui sera adopté sera sans modification substantielle le rituel de 1877.
8. Construction du REAA et marche de l’Histoire
Le rituel évolue et il s’est considérablement enrichi avec des temps forts de mutation. L’évolution du rituel correspond à l’évolution de la société et de la pensée philosophique qui anime la société. Cette évolution des rituels traduit à la fois un changement de la société, mais aussi un changement dans la pratique de la franc-maçonnerie, dans la progression initiatique des frères qui pratiquent les rituels.
On ne peut en aucun cas affirmer qu’il y a un rituel princeps à partir duquel il y aurait eu des ajouts plus ou moins malheureux, princeps qu’il faudrait retrouver dans sa pureté originelle pour préserver une spiritualité initiatique originelle.
C’est un non-sens, car la spiritualité initiatique de la franc-maçonnerie a évolué, s’est enrichie au fur et à mesure de son développement. Elle a pu intégrer dans son fondement l’universalisme qui permet, précisément, aux francs-maçons qui pratiquent le rituel, de progresser collectivement, en vérité et en harmonie dans le monde où ils vivent.
Le rituel princeps s’il en est un, ne peut être antérieur aux adaptations qui ont été faites pour intégrer l’universalisme du principe du Grand Architecte de l’Univers adopté par le Suprême Conseil de France en 1875 lors du Convent universel de Lausanne. Et pour la Grande Loge de France, un rituel princeps ne saurait être antérieur au rituel qui a été adopté à sa création en 1895, c’est-à-dire le rituel publié par le SCDF en 1877.
C’est ainsi qu’en 1878, Jean-Emile Daruty en avant-propos de son étude historique de la franc-maçonnerie, pourra définir la franc-maçonnerie, dans des termes que les francs-maçons du 21ème siècle ne renieraient pas, et même pourront reprendre à leur compte sans réserve :
« La franc-maçonnerie est une alliance humanitaire, philanthropique et progressive qui a pour bases et pour principes l’amour de la vérité et de la justice, la loi du progrès de l’humanité et les idées philosophiques de liberté, d’égalité, de fraternité, de respect et de solidarité. C’est une association volontaire qui unit, par les liens de la fraternité, des hommes libres dans leur vie matérielle comme dans leur vie intellectuelle, dans l’exercice de leur profession comme dans la direction de leur pensée. »
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