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5 mars 2014 3 05 /03 /mars /2014 07:35

Théophile :

Certainement, et pas plus qu'il ne s'agit pour moi d'enfermer l'idée de Grand Architecte dans celle du Dieu des religions révélées, il ne s'agit pas non plus de le réduire au Dieu, « cause finaliser, de certains philosophes du XVIII' siècle. On peut penser que cette idée de Grand Architecte de l'Univers déborde largement toute conception particulière de Dieu.

Philon :

Oui, et j'ajouterai que si nous ne pouvons plus dans la perspective scientifique du XX° siècle donner de l'idée du Grand Architecte de l'Univers le sens que lui donnaient un Newton et un Voltaire, nous pouvons essayer de lui en donner un tout de même. Il apparaît en effet que le XIX° siècle a représenté dans l'histoire des idées une période où l'idée de l'Univers a subi une éclipse. La science du XIX° semblait imposer la vision d'un univers sans forme, ensemble illimité de phénomènes non totalisables, avec comme seul dépositaire de signification l'homme et son Histoire. Ajoutons qu'à cette vision sont restés attachés encore beaucoup d'esprits qui se disent scientifiques. De là vient le positivisme d'A. Comte et son idée d'une religion de l'Humanité, considérée comme le « Grand Etre «. Le matérialisme du XIX° siècle est largement dépassé. Je ne veux pas dire par là que la science soit devenue depuis idéaliste ou spiritualiste ; on peut même dire que cela n'a d'ailleurs aucun sens : car la science en tant que science n'est ni spiritualiste, ni matérialiste. Ce qui est vrai c'est qu'elle a mis au premier plan (en physique, en biologie, dans les Sciences humaines) l'idée de Forme et de Structure : autrement dit elle est plus « formiste « que « matérialiste ». En physique par exemple, la réalité fondamentale est attribuée à des configurations descriptibles en termes mathématiques : l'esprit de la physique moderne retrouve en un sens, l'esprit du -rimée de Platon dans lequel, raconte- t-il, le démiurge (l'Architecte de l'Univers) fabrique les éléments de la matière (eau, air, terre, feu et cosmos lui-même) avec les 5 solides réguliers de la géométrie. En biologie, on s'est avisé que la vie consiste essentiellement en une autonomie de la structure, de la forme, relativement à la matière qu'elle contrôle. Un être vivant, c'est une structure capable de se reproduire, que l'on peut décrire en utilisant des concepts comme information, communication, code, contrôle... Il faut ajouter à cela que le XX` siècle a vu renaître avec Einstein les spéculations portant sur le cosmos, sa structure et son histoire : l'Univers cesse d'être un ensemble indéfini de phénomènes, comme au XIX` siècle, et de nouveau il ressemble dans une certaine mesure à une architecture. Aussi ne me semble-t-il pas absurde de la part d'un homme du XX` siècle, non ignorant de la science, de prononcer des mots comme « A la Gloire du Grand Architecte de l'Univers ». Car il peut avoir en tête, tout à fait d'accord avec ce que la science enseigne, qu'il y a dans l'Univers, à l'œuvre, dans la vie (biologique), dans l'esprit humain, un principe d'organisation, d'ordre, ou comme le dit Eddington, un anti hasard. Ce Principe est abstrait (comme tous les principes) et c'est le caractère abstrait qui fait qu'il n'est pas contestable comme le serait par définition toute idée plus précise d'une divinité ou de l'être suprême. Il est bien certain que personne ne peut nier qu'en accomplissant un travail quel qu'il soit dans quelque ordre de valeur que ce soit, on travaille dans le sens d'un accroissement de l'ordre, de la forme, de la structure et d'une diminution du hasard, de l'informe, de ce que la physique appelle entropie (11).

Théophile :

Certes, mon cher Philo, l'interprétation que je donne du Grand Architecte de l'Univers est certainement inspirée par les rationalistes du XVII` et du XVIII` siècle, époque qui voit naître et se développer la Franc-Maçonnerie moderne. L'évolution des idées peut nous permettre d'élargir encore cette idée. Mais que l'on conçoive le Grand Architecte de l'Univers en transcendance ou en immanence, qu'il soit comme le Dieu de Descartes transcendant à la nature ou comme le Dieu de Spinoza immanent à la nature, nous serons, je crois, d'accord pour dire qu'il exclut radicalement de son concept, toute idée de désordre, de non-sens, d'absurde pour parler comme certains penseurs de notre temps. Et invoquer le Grand Architecte de l'Univers comme nous le faisons au début et à la fin de nos travaux c'est implicitement affirmer que le fondement de l'Univers, de l'Univers Cosmique comme de l'Univers humain ne peut être que l'ordre et non le désordre, le rationnel et non l'irrationnel, le sens et non l'absurde (12). Le Grand Architecte de l'Univers représente pour nous Francs-Maçons du Rite Ecossais le Principe d'ordre qui donne à la nature forme et organisation, inspire et justifie les efforts de l'homme en lutte contre les puissances aveugles de la matière, du hasard et du destin. Et j'ajouterai qu'en travaillant à la « Gloire du Grand Architecte de l'Univers », le Franc-Maçon écossais manifeste son attachement à l'idée d'un Univers où le sens l'emporte sur le non-sens et où la pensée et l'action de l'homme doivent être un accord avec la signification ultime de la réalité.

Philon :

Je suis entièrement d'accord pour penser que la tradition maçonnique, que manifeste l'idée de Grand Architecte de l'Univers, n'est pas compatible avec n'importe quelle vision du monde. Donner un sens au Grand Architecte de l'Univers, c'est admettre implicitement une « métaphysique minimale », que dans le monde, l'ordre ne peut pas être un produit du hasard, que la signification n'est pas engendrée par un non-sens, ou une absurdité fondamentale. Je crois pourtant qu'il faut se garder de prendre l'idée d'une source de signification, d'un antihasard à l'œuvre dans l'Univers pour une idée « vraie » au sens où une théorie scientifique est « vraie » ; une telle idée peut être compatible ou incompatible avec telle représentation objective. Mais il faut comprendre qu'elle est d'un autre ordre. Kant dans « la critique de la raison pure » a opposé les idées comme celles de Dieu ou de l'âme aux idées comme celles d'espace, de temps... qui nous servent à connaître les phénomènes observables. De telles idées (Dieu, l'âme...) qu'il appelle « Idées de la raison » ne peuvent pas être considérées comme des concepts scientifiques parce que leur signification dépasse les limites de toute expérience possible. Elles ont cependant une fonction dans l'ensemble du savoir ; elles introduisent dans les phénomènes l'unité faute de laquelle il n'y aurait aucune compréhension du monde. Il ne nous suffit pas, en effet, de connaître scientifiquement les phénomènes multiples et les lois de la nature ; nous avons besoin, même intellectuellement, de pouvoir contempler le monde dans son unité, comme un tableau, comme une œuvre, et par suite d'y voir une « création », œuvre d'un Grand Architecte.

Théophile :

Autrement dit, est-ce que la méthode symbolique chère aux Francs-Maçons ne serait pas la méthode idéale qui nous permettrait d'appréhender le Grand Architecte de l'Univers ?

Philon :

Justement notre propre méthode symbolique va précisément dans ce sens : un symbole, n'a pas de signification proprement dite, au sens de réalité, qui lui corresponde et qu'il désignerait. Quelle réalité au juste désigne le triangle, le pavé mosaïque, l'étoile flamboyante ? N'en est-il pas de même pour le Grand Architecte de l'Univers ? Mais cela ne veut pas dire que la formule soit un simple assemblage de mots, un « flattus vocis » sans signification ; encore une fois un symbole exprime quelque chose qui ne peut être connu autrement que par symbole, qui ne peut être représenté. Au fond, l'invocation au Grand Architecte de l'Univers n'est liée à aucune croyance au sens où l'on dit « croire que ». Tout Franc-Maçon aspire à atteindre l'état d'initié ; or cet état semble exclure la croyance. Etre initié c'est savoir ou savoir qu'on ne sait pas. Le Grand Architecte serait à ce titre l'objet évident d'un savoir, et en même temps l'objet d'une ignorance définitive. On ne peut le penser que dans l'ordre d'une anthologie négative : le Grand Architecte de l'Univers c'est essentiellement le « Souverain Inconnu », le « Dieu absent... »

Théophile :

Sans doute l'état d'initié semble exclure la croyance, au sens de crédulité primaire. Mais peut-il, croyez-vous, exclure la foi ? Cette « foi pratique de la raison » dont parle Kant dans « La Critique de la Raison Pratique ». En ce sens l'idée de Grand Architecte ne serait liée à aucune croyance mais à une foi, à la foi maçonnique qui serait une foi morale ; qui consisterait à dire que la Vérité vaut mieux que le mensonge et l'ignorance, que le Beau vaut mieux que le Laid, le Bien que le Mal, et la Sagesse que l'aveuglement et la folie (13). Le Grand Architecte deviendrait en quelque sorte le « Souverain Bien », Réalité absolue ou plutôt Valeur absolue, Idéal, qui inspire le franc-maçon dans sa pensée et dans son action, Idéal que nous nous efforçons d'atteindre et de réaliser. Or, mon frère, n'est-ce pas là peut-être la signification de l'initiation, de cette voie initiatique que nous avons choisi de suivre, pour aller vers la Connaissance, vers ce que nos rituels appellent « la Lumière » ?

Philon :

Oui, mon cher Théophile, mais... Il est évident que le franc-maçon peut se définir par sa foi en la Vérité, en un Bien Souverain, symbolisé par le Grand Architecte de l'Univers. Mais le franc-maçon se définit aussi comme un homme libre, il se définit par son attachement à la liberté de conscience. Dès lors est-ce qu'il n'y aurait pas contradiction entre ces deux affirmations, entre sa « foi » en la liberté de conscience et sa « foi » au « Grand Architecte de l'Univers » ?

Théophile :

Non seulement, mon cher Philon, il n'y a pas de contradiction entre ces deux affirmations, mais il faut dire que l'affirmation du Grand Architecte de l'Univers et celle de la liberté de conscience sont nécessairement liées ; pour qui pense selon la raison, il ne saurait y avoir de liberté de conscience, s'il n'y a pas de Grand Architecte de l'Univers, ou si vous préférez, nous dirons que le Grand Architecte de l'Univers est le fondement théorique de la liberté de pensée, de la liberté de conscience. Comme on l'a dit très justement (14) : « L'acte de penser n'est pas un acte comme les autres, il a une fin universelle ; il est inséparable d'une intention de vérité. Penser c'est s'efforcer de juger selon la vérité. » Si, dans l'histoire, des hommes et en particulier des francs-maçons ont demandé la liberté de pensée ce n'était pas pour avoir le droit de dire n'importe quoi mais le droit de dire la vérité, ou ce qu'ils croyaient être la vérité. Si ces hommes ne reconnaissaient à aucun autre homme, à aucun groupement quel qu'il soit le droit de leur imposer de l'extérieur leur vérité, ils ne refusaient pas cependant de se soumettre à la Vérité. Le jugement en effet s'il refuse toute soumission à des forces extérieures accepte la soumission à la Vérité et à une nécessité intérieure qui est celle de la raison, jugeant selon la norme du Vrai.

Philon :

Certainement, mais ces groupes sociaux, qui veulent exercer une contrainte sur les hommes ne l'ont jamais présentée et ne la présentent pas pour ce qu'elle est en réalité, c'est-à-dire le résultat de la force, de la violence ; mais ils exerceront cette contrainte au nom de la vérité. C'est toujours au nom de cette vérité, qu'ils prétendent détenir, qu'ils exercent leur contrainte : tel fut le cas de l'inquisition catholique ; tel est le cas aujourd'hui encore de ce qu'on pourrait appeler l'inquisition marxiste. Le dogmatisme que nous rencontrons dans certaines religions révélées, nous le trouvons aussi dans certaines idéologies.

Théophile :

Sans aucun doute. Aussi aujourd'hui encore comme hier, il nous faut proclamer à la face du monde qu'aucune église, aucune secte religieuse, politique, idéologique ne détient la vérité et n'a de ce fait pas le droit de l'imposer au monde. Nous devons proclamer contre vents et marées la liberté de la pensée. Encore faut-il ajouter que la pensée doit être considérée comme un principe et non comme un simple fait de nature. Il est en effet évident que si la pensée n'est que le résultat, le produit de conditions matérielles, soit biologiques, soit économiques et sociales, si elle est entièrement, totalement déterminée par ces forces, elle n'est plus libre. M.de la Palice ne dirait pas autre chose. Et dans ce cas il est inutile et contradictoire d'invoquer la liberté de la pensée... La liberté de la pensée ne peut être affirmée que si l'on accorde que la pensée apte à juger tout fait n'est pas elle-même un fait parmi les autres et comme les autres. Tout jugement — a-t-on dit — est axiologique (15) ; c'est-à-dire que toute pensée en se posant affirme en même temps la vérité ou ce qu'elle croit être la vérité. Elle affirme ainsi, un ordre qui ne saurait se réduire à l'ordre de l'expérience et de l'histoire mais qui dépasse l'expérience et l'histoire, et qui serait l'ordre de l'Etre ou de la Valeur (comme on voudra dire). Le Grand Architecte de l'Univers serait, si vous me permettez ce langage métaphysique, le fondement ontologique (16) de cet ordre de la pensée et par là même de la liberté. Affirmer la liberté de la pensée, affirmer l'existence de la vérité, c'est en même temps pour le Franc-Maçon affirmer le Grand Architecte de l'Univers.
Un éminent philosophe de notre temps, que vous connaissez peut-être, M. Raymond RUYER, a pu écrire ceci : « que l'homme croie ou non consciemment en Dieu n'a métaphysiquement pas d'importance parce que en deçà de cette conscience seconde il y a une conscience première qui pose Dieu sans avoir besoin de se poser elle-même ». C'est dans le même sens, semble-t-il, qu'au siècle dernier, Jules Lagneau dans son célèbre « Cours sur Dieu » écrivait « que les athées seraient des hommes qui se refusent à reconnaître Dieu dans l'image mutilée qu'on leur en présente ». Et Alain — y a-t-il esprit plus libre ? — prolongeant la pensée de son maître a pu dire à son tour : « Toute morale suppose de faux dieux démasqués et un vrai Dieu ». Au fond, mon cher Philon, pourquoi le Grand Architecte de l'Univers, tel que j'ai essayé de le définir, ne serait-il pas ce « vrai Dieu » que nous opposerions à tous les autres dieux de l'histoire, ceux des religions comme ceux de la science, sans oublier les nouveaux dieux de nos modernes idéologies ?

Philon :

Mais Théophile nous voilà revenus encore à ce Dieu des philosophes et des savants...

Théophile :

Peut-être, Philon. Je vous dirais encore que ce Dieu des philosophes et des savants, je ne sais pas s'il existe comme je sais que 2 -I- 2 font 4 et que la chaleur dilate les métaux. Mais il me semble avoir des vertus irremplaçables. Ecoutez ce que dit encore M. Raymond RUYER dans son livre « Dieu des Religions, Dieu de la Science » (17) : « Le Dieu des religions particulières favorise la mégalomanie ; de même l'athéisme en tant que religion particulière. Celui qui croit que Dieu favorise son église et celui qui croit que son parti a le pouvoir de décréter la vérité se ressemblent en ceci qu'ils sont également menacés de paranoïa ». Et M. R. RUYER ajoute : « Le Dieu des Philosophes parce qu'il est abstrait et qu'il n'est inféodé à rien est efficace contre ce genre de démence, sans risquer de faire tomber dans la folie inverse de l'homme qui se sent écrasé par un Dieu personnel et arbitraire ». Eh bien, Philon, même s'il déborde largement le Dieu des Philosophes, le Grand Architecte de l'Univers conserve pour moi les mêmes vertus, aussi rares que profondes. En travaillant à la Gloire du Grand Architecte de l'Univers, le franc-maçon écossais affirme la valeur intemporelle de l'esprit et de la liberté. Et en même temps il affirme fa valeur de l'homme lui-même par qui s'expriment cet esprit et cette liberté. Si bien que le seul humanisme cohérent et véritable, ce serait celui de la Franc-Maçonnerie Ecossaise qui travaille à la Gloire du Grand Architecte de l'Univers.

Philon :

Il y a un point sur lequel nous sommes tous d'accord : quelles que soient les divergences d'interprétation (et il est normal qu'entre maçons il n'y ait pas identité totale des façons de penser), le Symbole du Grand Architecte de l'Univers est fondamental, comme la clef de voûte de notre édifice initiatique. En tant que clef de voûte, il est plus indéterminé que les autres symboles : c'est sa fonction qui est essentielle (sa fonction étant la Direction qu'il donne à nos pensées). Il est ce sans quoi les autres symboles n'auraient pas de sens, comme le point à l'infini qu'ils indiquent.

Philon :

Il fut un temps où l'on croyait que la science pouvait résoudre les problèmes de Sens comme elle résout les problèmes de Fait : c'est l'époque où un médecin célèbre déclarait « n'avoir jamais trouvé l'âme au bout de son scalpel ». Bien sûr ! Mais il faut avoir de ce qu'on appelle « âme » une idée bien naïve pour se la représenter comme quelque chose que l'on trouve ou ne trouve pas, quelque part dans les tissus qui constituent un organisme... C'est exactement la même naïveté que commettraient ceux qui objecteraient à la notion du Grand Architecte de l'Univers que ni l'espace de l'astronomie ni le temps de l'Histoire et de la paléontologie ne révèlent une réalité correspondant à la description que le symbole serait censé donner. Ce n'est pas — on ne saurait trop y insister — décrire une réalité qui est la fonction d'un symbole : cette fonction consiste plutôt à définir une direction pour la pensée, et surtout pour le sentiment.

Théophile

Ne pourrait-on pas dire du symbole en général, et de celui-ci en particulier, ce qu'Héraclite disait du « dieu dont l'oracle est à Delphes » : « il ne parle pas, il ne dissimule pas, il indique ».

Philon :

C'est bien cela, en effet ; et puisque nous citons, encore une fois, les philosophes grecs, je citerai aussi Platon, lorsqu'il disait qu'il faut aller au vrai avec l'âme tout entière : c'est-à-dire avec le désir et la volonté autant qu'avec l'intelligence et le jugement. Un symbole est un objet qui a la vertu d'opérer un tel regroupement des multiples pouvoirs de l'âme. Cette vertu, sans doute, s'userait rapidement si, tels des dévots, nous faisions du Grand Architecte l'objet de nos constantes préoccupations. Ce n'est pas le cas, puisqu'en fait la seule mention que nous en faisons est la sobre invocation qui ouvre et clôt nos travaux. Et c'est bien ainsi. Car cela suffit à donner aux participants le sentiment qu'ils participent, justement, à quelque chose de plus qu'à une assemblée humaine, trop humaine « ; et en cela la Franc-Maçonnerie accomplit sa vocation, qui est de faire retrouver par chacun de ses membres la plénitude du sens de la vie, que le monde profane ne nous livre, bien souvent, que dispersé, fragmentaire et aliéné.

(1) Cf. Points de Vue Initiatiques » N. 21 : nouvelle série, N. 1, pp. 19-20.
(2(Cosmogonie : description de la manière dont l'Univers a été formé.
(3) Théogonie : génération des Dieux.
(4) Thalès : 624-548 av. J.-C. Philosophe ionien.
(5) En grec : NOUS.
(6) Voltaire : « Dialogues Philosophiques » (Ed. Garnier). Cf.. Points de Vue Initiatiques = N. 21.
(7) Isaïe : ° J'ai appelé le Ciel et la Terre et ils se sont présentés..
Judith : « Vous avez dit Seigneur et tout a été fait ; vous avez soufflé et tout a été créé »
(8) Cf.: « Points de Vue Initiatiques » : N. 21, pages 21-22 : « Au commencement que Dieu créa le ciel et la terre, la terre était tohu-bohu... »
(9) Rapprocher du Dieu de la Bible : = Je suis ce que je suis
(10) F. Alquié : « La Nostalgie de l'Etre = (P.U.F.).
(11) Entropie : fonction mathématique exprimant le principe de la dégradation de l'énergie.
(12) Points de Vue Initiatiques No 21.
(13) « Que la sagesse préside à la construction de notre temple, que la force l'accomplisse, que la beauté l'orne ....
(14) Cf. : Conférence de M. Ferdinand Alquié : « Théologie, Scepticisme et Liberté de Pensée faite à la Grande Loge de France le 17 mars 1969.
(15) Axiologique : qui concerne les valeurs. L'axiologie est la Théorie des Valeurs.
(16) Ontologique : qui se rapporte à l'ontologie, c'est-à-dire à la Théorie de l'Etre.
(17) Flammarion.

 

Publié dans le PVI N° 5

Source : www.ledifice.net

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Published by PVI - dans Planches
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5 mars 2014 3 05 /03 /mars /2014 07:24

Il a semblé aux auteurs de ce texte que le meilleur moyen d'éviter le dog­matisme était de ne pas effacer les traces d'une dualité de points de vues ; ceux- ci seront représentés par les interlocuteurs imaginaires, Théophile et Philon, tous deux bien entendu francs-maçons du Rite Ecossais Ancien et Accepté. Ainsi, conformément à notre méthode maçonnique, le lecteur sera incité à trouver par sa propre réflexion, la voie qui peut le mener, non pas à « la » vérité mais à « sa » vérité. Les francs-maçons de la Grande Loge de France ouvrent et ferment leurs travaux à la Gloire du Grand Architecte de l'Univers. Ils affirment et manifestent ainsi leur attachement à un Principe dont nous essayerons de dégager la signification. Ilne s'agit pas, à propos du Grand Architecte de l'Univers de vous apporter une vérité toute faite, mais de vous proposer d'effectuer avec nous une démarche intellectuelle et de vous inviter à une réflexion.

Théophile :

Puisqu'il s'agit aujourd'hui d'élucider une notion, celle du Grand Architecte de l'Univers, ne pensez-vous pas, mon cher Philon, qu'il faudrait commencer tout simplement par nous demander ce qu'est un architecte et pour cela, aller vers nos bibliothèques, et ouvrir quelques dictionnaires. Consultons, d'abord, le vénérable Littré. flue nous dit-il ? Ceci, que le mot architecte viendrait du grec AR K H I T EKTO N, mot qui peut se décomposer en ARKHO qui signifie commander et en TEKTON qui signifie artisan. L'architecte ce serait donc celui qui exerce en qualité de maître, l'art de bâtir, qui trace les plans et surveille l'exécution des constructions. Et si délaissant le « Littré « nous ouvrons le « Robert» nous trouverons un texte précieux de Fénelon qui écrit dans le Télémaque : « Celui qui taille des colonnes ou qui élève un côté d'un bâtiment n'est qu'un maçon... mais celui qui a pensé tout l'édifice et qui en a toutes les proportions dans la tête est le seul architecte ».

Philon :

Je ne vous démentirai point, mon cher Théophile, et j'ajouterai que ce Principe est essentiel dans la Franc-Maçonnerie : il en est même la clef de voûte (1). Mais s'il est essentiel, il est, vous en conviendrez, difficile à saisir, à comprendre, à définir. En lui viennent se rejoindre et se mêler des courants multiples et divers, les uns venant de la tradition religieuse, et d'autres de la tradition philosophique, sans oublier les courants alchimiques et hermétistes.

Théophile :

J'en conviens bien volontiers, mon frère. Si délaissant nôs dictionnaires, nous essayons de cerner les premiers balbutiements de la pensée humaine, nous constatons justement que lorsque cette humanité s'éveille à la réflexion elle se pose ces questions. D'où vient l'Univers ? D'où vient l'homme ? Et à ces questions l'humanité répond par des cosmogonies (2) et des théogonies (3). En effet, le monde, la nature, les êtres particuliers ne semblent pas tenir d'eux- mêmes leur existence et en remontant de cause en cause, la pensée en arrive à poser une existence absolue un être absolu qui se suffit à lui-même et qui est « cause de soi ». Cet être est considéré comme l'auteur, l'ordonnateur du monde, de la nature, des êtres particuliers. Cette idée nous la trouverions déjà chez des philosophes que l'on appelle Présocratiques. Diogène Laêrce prête à Thalès (4) cette sentence : « De tous les êtres le plus ancien c'est Dieu, car il n'a pas été engendré ; le plus beau c'est le monde car il est l'ouvrage de Dieu... » Certes nous sommes là peut-être en face d'un naturalisme panthéiste, d'une cosmologie peut-être naturaliste. Et l'idée d'un esprit qui présiderait à l'organisation de toutes les choses, qui serait l'organisateur des « séparations et des mélanges » apparaîtrait plus nettement chez Anaxagore de Clazomenes (500 av. J.-C.). « Tout ce qui possède une âme, pouvons-nous lire dans un de ses fragments qui nous a été conservé, tout est sous la domination de l'esprit (5). C'est également l'esprit qui ordonne la rotation de l'ensemble, de sorte qu'il est aussi la cause de cette rotation... Et Anaxagore ajoute, et je le cite, Philon, car je sais que vous êtes sensible à une certaine poésie cosmique : « Il arrangea aussi cette ronde qu'accomplissent actuellement les étoiles, le soleil, la lune, ainsi que l'air et l'éther qui sont en train de naître par séparation ». Certes on pourrait encore se demander ici si cet esprit d'Anaxagore est une force de la nature ou un être spirituel distinct de cette nature elle-même. Mais nous interroger sur la pensée d'Anaxagore, c'est déjà nous interroger sur la signification de notre propre pensée et sur le sens que nous donnons au Grand Architecte de l'Univers.

Philon :

Certainement, Théophile, mais nous sommes là comme vous le remarquiez vous-même, à l'aurore de la pensée grecque. En sera-t-il de même quand cette pensée aura atteint, si je puis dire, sa majorité ?

Théophile :

Justement, cette idée d'un esprit architecte qui s'exprime peut-être avec quelque obscurité chez des penseurs présocratiques, va trouver toute sa force chez Platon lui-même. C'est en effet dans le « Timée » que nous trouvons l'idée d'un être existant de toute éternité et qui réalise l'harmonie de l'Univers. « Le Dieu prit toute la masse des choses visibles qui n'était pas en repos, mais se mouvait sans règle et sans ordre et la fit passer du désordre à l'ordre estimant que l'ordre était préférable à tous égards ». (Timée : 29 a. Trad.: Chambry. Ed. : Garnier.) Et nombreux sont les textes des philosophes antiques qui reprendront la même idée, en l'enrichissant, en la modulant selon leur tempérament propre. Par exemple chez Aristote (Métaphysique : Texte A 7. Trad. : Tricot ; Ed.: Vrin). Le Premier moteur est un être nécessaire et en tant que nécessaire son être est le bien et c'est de cette façon qu'il est principe... ...A un tel principe sont suspendus le Ciel et la nature... » Citons encore et non pas dans un vain souci d'érudition, mais pour montrer la permanence d'une même pensée ce texte significatif que nous trouvons dans le recueil du philosophe Sextus Empiricus : « Il est nécessaire que le monde possède une nature intelligente qui le meuve d'une façon ordonnée et cette nature intelligente est finalement Dieu ».

Philon :

Je vous entends très bien, Théophile. Mais cette idée d'Architecte divin ne serait-elle pas liée à une certaine civilisation, ici la civilisation grecque ? Ne serait-elle pas l'expression d'une certaine époque de la pensée humaine et qui nous semble bien lointaine ? Et avec le progrès des sciences, cette idée d'architecte divin, ne va-t-elle pas disparaître ? ne risque-t-elle pas d'être « dépassée » ?

Théophile :

Il ne le semble pas, Philon. Certes le XVII° siècle et le XVIII' siècle voient renaître les mathématiques, naître et se développer considérablement les Sciences Physiques et pourtant nous retrouvons cette idée de l'Architecte divin dans les textes de quelques grands philosophes de ce temps. Oui, nous retrouverions non seulement l'idée mais l'expression elle-même chez Leibniz dans sa Monadologie (Art. 87) : « Nous devons remarquer une autre harmonie entre Dieu considéré comme Architecte de la machine de l'Univers et Dieu considéré comme monarque de la Cité divine des esprits » ou bien : Monadologie (Art. 90) : « Nous sommes attachés comme il faut à l'auteur de tout non seulement comme à l'Architecte et à la cause efficiente de notre être mais encore comme à notre maître et à la cause finale ». Et il ne vous déplairait pas de me voir citer Voltaire dans ses Dialogues d'Evhémère (6) : « Il n'y a point de nature... tout est art dans l'Univers et l'art annonce un ouvrier. Il faut qu'il y ait un artiste infiniment habile et c'est ce que les sages appellent Dieu. « Cet Architecte de l'Univers si visible à notre esprit et en même temps si incompréhensible quel est son séjour ? De quel ciel, de que soleil envoie-t-il ses éternels décrets à toute la nature ? Je n'en sais rien ; mais je sais que toute la nature lui obéit D. Nous remarquons chez tous ces philosophes de Platon à Voltaire que l'Architecte divin est chaque fois posé, affirmé au nom d'exigences purement rationnelles. La raison constate qu'il y a dans l'univers un certain ordre : elle s'étonne de cet ordre et en cherche l'explication. Celle-ci, elle la trouve dans le Principe même de l'Architecte. Celui-ci apparaît comme un organisateur, ou ordonnateur, ou géomètre ; comme une force d'ordre qui lutte contre le chaos, et substitue à celui-ci une harmonie. Ne serions-nous pas ici au cœur d'une idée chère à la Franc-Maçonnerie, qui veut réunir ce qui est épars, organiser et construire, mettre l'harmonie à la place du chaos.

Philon :

Sans doute, Théophile. Mais ne croyez-vous pas qu'il y ait dans cette notion de Grand Architecte de l'Univers, une autre idée que celle du géomètre, de l'ordonnateur, de ce que nous appelons le Dieu démiurge ? Ne peut-on y trouver aussi l'idée d'un Dieu créateur tel que nous le trouvons dans la Bible ? d'un Dieu qui n'est plus seulement principe d'intelligibilité et principe d'ordre, mais principe d'existence ? C'est ainsi que dans le tout premier chapitre de la Genèse il est écrit : « Elohim dit, qu'il y ait de la lumière et il y eut de la lumière. et dans le deuxième chapitre, il est écrit : « Telle fut la genèse des cieux et de la terre quand ils furent créés ». Et surtout dans les « Macchabée »: « Regarde le ciel et la terre, vois tout ce qu'ils contiennent et sache que Dieu les a créés de rien » (7). Ce principe du Grand Architecte de l'Univers a pour nous, francs-maçons, valeur d'analogie. Dans la mesure où l'univers peut être comparé à un édifice, c'est-à-dire à un ensemble ordonné, ayant forme et finalité, il y aurait à l'origine de cet ordre, un principe qui serait à l'Univers, ce que l'Architecte est à l'édifice. Et si nous prolongeons cette analogie, nous dirons ceci : de même que l'Architecte a ordonné l'Univers, et qu'Hiram a construit le Temple, de même tout franc-maçon doit comme Hiram et l'Architecte construire à son tour le temple extérieur et intérieur, selon la règle de la sagesse, de la force, et de la beauté.

Théophile :

Je ne vous savais pas, Philon, cette érudition. Il est bien vrai que cette idée de cause première, de cause absolue est essentielle à la pensée biblique. Dieu est ici considéré comme créateur « ex-nihilo ». Mais nous trouverions aussi dans cette pensée la même idée, déjà retenue dans la pensée grecque, celle d'un Dieu architecte, qui ordonne et organise le chaos (8).

Théophile :

Or ce sont toutes ces idées, les unes issues de la Bible, les autres issues de la tradition philosophique qui au XVIII° siècle viennent se rejoindre dans le Concept de Grand Architecte de l'Univers. C'est ainsi que les Premières Obligations feront référence à ce Dieu, Architecte et Créateur et qu'elles proclameront, Article I : « Un maçon est obligé par sa Tenure d'obéir à la loi morale et s'il comprend bien l'Art, il ne sera jamais un athée stupide, ni un libertin irréligieux ». Et comme un écho, nous retrouverions cette pensée dans le Rituel d'Initiation du 1er degré. Là sur l'invitation solennelle du Vénérable, l'Orateur rappelle le principe fondamental du Rite Ecossais Ancien et Accepté : « La Franc- Maçonnerie proclame comme elle a proclamé dès son origine, l'existence d'un Principe Créateur, sous le nom du Grand Architecte de l'Univers ».

Philon :

Théophile, vous m'effrayez. Ne craignez-vous pas de ressusciter ainsi dans nos Temples, le Dieu de l'intolérance et du fanatisme de certaines religions révélées ?

Théophile :

Rassurez-vous, mon frère. Nul plus que moi n'est l'adversaire de l'intolérance et du fanatisme. Oui, rassurez-vous et expliquons-nous. Le Grand Architecte de l'Univers peut, pour certains francs-maçons, être assimilé au Dieu de telle ou telle religion révélée ; mais il peut aussi pour d'autres francs-maçons être le Dieu des philosophes et des savants. Tel nous apparaîtrait par exemple le Dieu des grands rationalistes du XVII° siècle : par exemple de Malebranche, et de Leibniz. Tel aussi le Dieu de Newton, de Voltaire, de Rousseau.

Théophile :

Ainsi ces philosophes, et tout homme est philosophe qui conduit par ordre ses pensées, en arrivent à poser un être, ou un principe, source et cause de l'univers. Et pour le Franc-Maçon de la Grande Loge de France, cet être ou ce principe, il le nomme le Grand Architecte de l'Univers.

Philon :

Certes, Théophile : mais cet être, ce principe, quel est sa nature ? Comment le concevoir et le comprendre ? Peut-être à l'aide du symbole ?

Théophile :

Pourquoi pas ? Mais avant d'en venir à ce point, fidèle à notre méthode, force nous est de constater, entre les religions, et entre les philosophies, comme entre la tradition religieuse et la tradition philosophique, de remarquables convergences. S'il est vrai comme l'écrit Platon dans « le Sophiste » que le philosophe s'attache dans toutes ses raisons à l'idée d'être » il ajoute aussitôt « que si l'embarras est grand quand il s'agit de définir le non-être... Il est plus grand encore quand il s'agit de définir l'être lui-même » (250-e) (9). Aussi bien dans un autre dialogue, « le Parmenide » (167 b) nous dit-il que « quel que soit l'être qu'on saisira par la pensée, il est forcé qu'il se brise en menus morceaux, car on ne saisit jamais une masse sans unité » aussi « il n'y a pas de nom pour le désigner et l'on ne peut ni le définir, ni le connaître, ni le sentir, ni le juger. Il n'est donc ni nommé, ni exprimé, ni jugé, ni connu et aucun être n'en a la sensation » (142 a.). Or c'est encore ce que nous enseignent les métaphysiciens rationalistes du XVII° siècle : c'est Descartes qui écrit dans sa Méditation (troisième) (Edition Alquié : Garnier) « qu'il se rencontre en Dieu une infinité de choses que je ne puis comprendre ni atteindre, car il est de la nature de l'infini, que ma nature qui est fermée et bornée ne la puisse comprendre ». Et Malebranche reprenant la leçon de Descartes écrit dans ses Entretiens Métaphysiques [VIII] : « Je ne prétends pas vous faire clairement comprendre l'immensité de Dieu et la manière dont il est partout, cela me parait incompréhensible aussi bien qu'à vous ». Il ajoute quelques lignes plus loin : « L'Etre infiniment parfait, c'est l'Etre incompréhensible en toutes manières ». Et au XVIII° siècle Voltaire à travers les personnages de Lucrèce et de Posidorius exprimera une idée semblable.

Lucrèce :

« De quelque côté que je tourne mon esprit, je ne vois que l'incompréhensible. »

Posidonius :

« C'est précisément parce que cet Etre suprême existe que sa nature doit être incompréhensible ; car s'il existe il doit y avoir l'infini entre lui et nous. Nous devons admettre qu'il est sans savoir ce qu'il est et comment il opère ». Enfin J.-J. Rousseau dans « l'Emile « Profession de foi du Vicaire Savoyard » écrit à propos de Dieu « j'élève et fatigue en vain mon esprit à concevoir sort essence » et quelques lignes plus loin « l'idée de création me confond et passe ma portée ». Ainsi ce Dieu, cet Etre, pour nous ce Grand Architecte de l'Univers, notre esprit ne peut pas ne pas le poser et en même temps il est incapable de le définir, de le comprendre (en prenant ce mot dans son sens étymologique). Comme l'écrit si profondément F. Alquié « l'être ne serait connu que dans l'expérience d'une absence. Il y aurait à la fois évidence de l'être et absence de l'être ».

Philon :

De tout ce que vous avez dit, mon frère Théophile, il résulte m'a-t-il semblé que le Grand Architecte de l'Univers serait précisément ce « Dieu des philosophes et des savants » que Pascal opposait au Dieu d'Isaac et de Jacob, pour en écarter la notion d'ailleurs. Il ne m'est pas désagréable de penser, au demeurant, que le Dieu des philosophes et des savants a lui aussi droit à des Temples, qui seraient nos Temples Maçonniques. Mais la question que je me pose est celle-ci : Au XX' siècle les philosophes et les savants ont-ils encore un Dieu ? Il est bien difficile, me semble-t-il, d'être déiste, comme on pouvait l'être au XVII° et au XVIII' siècle. A cette époque beaucoup de savants, de philosophes, de gens cultivés, comme Locke, Newton, Clarke en Angleterre, Voltaire en France pensaient que l'existence et les attributs de Dieu, ou du Grand Architecte, puisque Newton emploie l'expression, pouvaient être établis par des arguments rationnels, toute révélation mise à part, et que par conséquent il y a une « Religion naturelle » qui est une sorte de dénominateur commun de toutes les croyances religieuses, une sorte de noyau rationnel qui apparaîtrait, une fois les religions débarrassées de leur gangue de superstition. Or dès le XVIII' siècle, David Hume dans ses « Dialogues sur la Religion nouvelle » a montré que le déisme ne repose, pas plus que les religions traditionnelles, sur la raison mais sur la croyance. Le principal argument déiste (chez Voltaire, Clarke, Newton) semble être très fragile. L'Univers serait analogue à une machine, à une structure ordonnée et organisée ; par analogie, on conclut qu'il y a une cause intelligente. Mais il est bien aventureux, remarque Hume, d'étendre à l'Univers tout entier la liaison entre ordre et intelligence que nous observons dans une petite région de l'Univers, étant donné aussi que la nature de l'intelligence et son mode d'efficacité sur les choses nous est obscure à nous-mêmes. Finalement, conclut Hume : « l'ensemble de la théologie naturelle se résout en une seule proposition simple, quoiqu'un peu ambiguë, ou du moins indéfinie, savoir : que la loi ou les causes de l'Ordre dans l'Univers présentent probablement quelque lointaine analogie avec l'intelligence humaine. ...Quelque étonnement en vérité, naîtra naturellement de la grandeur de l'objet, quelque mélancolie de son obscurité, quelque mépris de la raison humaine, de ce qu'elle ne puisse donner de solution plus satisfaisante en ce qui regarde une si extraordinaire et si magnifique question ». Ainsi au XVIII° siècle même l'argument voltairien du Dieu horloger ne convainquait pas tout le monde. De plus depuis le XVIII' siècle la science a évolué. Je pense que l'événement le plus important, du point de vue qui nous occupe est la théorie de Darwin. D'abord l'évolutionnisme en général constitue, comme l'a dit Freud, une deuxième humiliation pour l'homme, déjà débouté par Copernic de sa prétention à occuper une position centrale dans le Cosmos (la troisième humiliation étant celle que lui inflige cette découverte de la psychanalyse que sa conscience et sa raison ne sont qu'une petite région de la « psyché « au service de l'inconscient). Ensuite et surtout la théorie proprement dite de Darwin„ celle de sélection naturelle consiste à expliquer par de pures causes, sans faire intervenir de finalité, toutes les « merveilles de la vie ° qui constituaient pour les déistes du XVIII° siècle la principale preuve de l'existence d'un ouvrier suprême de la nature. Certes tous les biologistes (loin de là) ne pensent pas, comme Jacques Monod, que hasard et nécessité combinés constituent le fondement ultime de l'ordre biologique.

Théophile :

Et il semble bien, mon cher Philon, qu'il y a entre la pensée philosophique de Jacques Monod et celle de la tradition maçonnique une distance assez grande. De plus, me permettez-vous une remarque ? Pensiez-vous que l'on puisse et que l'on doive ordonner la pensée maçonnique à l'évolution des idées scientifiques ? Vous savez, mieux que moi, combien change et progresse la vérité scientifique. Dès lors vouloir ordonner une certaine conception du Grand Architecte de l'Univers à l'état de nos connaissances scientifiques du présent, ne risque-t-il pas d'entraîner nécessairement un vieillissement, un dépérissement de ce concept lui-même.

Philon :

Sans doute, mon cher Théophile. Cependant il est non moins évident que la Franc-Maçonnerie qui a pour vocation d'être une sagesse pour l'homme occidental, pour l'homme qui a inventé la science et la technique, ne peut pas négliger et reconnaître cette science et cette technique.

Théophile :

Nous en sommes d'accord.

Philon :

Aussi la Franc-Maçonnerie ne saurait imposer à ses membres une métaphysique particulière dont la convenance, l'adéquation à l'état présent de la science est à tout le moins contestable. Et pour en revenir au déisme, on pouvait voir dans celui-ci au XVIII' une philosophie apte à unir, comme une religion réduite à l'essentiel, des hommes de diverses croyances. Un juif, un chrétien, catholique ou protestant, un musulman pouvaient en se retrouvant en loge voir dans l'idée de Grand Architecte de l'Univers, identifié au Dieu de la religion naturelle l'expression adéquate de leur vision spirituelle du monde. Mais à notre époque si la Franc-Maçonnerie veut remplir son rôle qui est d'être le « Centre d'Union «, de rassembler les hommes « libres et de bonnes mœurs «, d'opinions différentes mais unis par la recherche de la vérité, alors il faut que l'idée de Grand Architecte de l'Univers puisse être interprétée d'une façon telle qu'un agnostique puisse accepter, sans avoir l'impression de renoncer à la liberté de conscience, l'idée qu'il travaille à la Gloire du Grand Architecte de l'Univers.

Publié dans le PVI N° 5

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3 mars 2014 1 03 /03 /mars /2014 06:42

« De tous les Etres, le plus ancien
« c'est DIEU, car il n'a pas été engendré.
« Le plus beau c'est le MONDE, car
« il est l'ouvrage de DIEU ».
THALES (Vle siècle avant J.-C.).

Dès sa création la Franc-Maçonnerie spéculative anglaise a fixé des landmarks, c'est-à-dire des bornes, des règles à observer au-delà desquelles n'y a plus de maçons, mais seulement des membres d'une société profane, non initiatique. Toute obédience se situant en dehors de ces landmarks est considérée comme irrégulière par les puissances maçonniques anglo-saxonnes. En pratique, la clé de voûte de l'édifice initiatique maçonnique, le symbole fondamental de la Maçonnerie est le Grand Architecte de l'Univers. Son invocation au début et à lia fin des travaux maçonniques donne aux adeptes le sentiment de participer à une assemblée placée au-delà de l'humain et les aide à trouver la plénitude du sens de la vie. Signalons que cette expression de « Grand Architecte de l'Univers » est aussi ancienne que la Franc-Maçon­nerie. Incontestablement, la maçonnerie opérative était d'essence religieuse et un certain caractère religieux a été conservé dans la maçonnerie spéculative, lors de son organisation par Anderson en 1723. A cet égard il apparaît nécessaire d'examiner l'évolution subie par le symbole du Grand Architecte de l'Univers depuis cette date. Tel est l'objet de notre propos. Au préalable, nous jugeons utile de définir les deux concepts du déisme et du théisme, de façon à nous faire mieux entendre.

Le déisme est un système reconnaissant l'existence de Dieu. C'est une croyance basée sur la raison, mais rejetant toute révélation et partant, tout dogme, et observant la religion naturelle. En un mot, le déiste croit en un être supérieur incognescible.

Le théisme, par contre, est la croyance en seul dieu person­nel transcendant et en sa volonté révélée. Le Dieu, créateur de l'Univers, le régit et est immanent dans cet Univers.

En fait, le déiste, tout en admettant que la raison peut saisir d'existence d'une puissance supra-humaine, d'un Absolu, d'un Principe, se refuse à en analyser les caractères qui échappent aux facultés humaines, tandis que le théiste s'estime capable de les étudier. Ces différences étant établies, est évident que le problème essentiel et indiscutable pour tout Franc-Maçon est la croyance dans le Grand Architecte de l'Univers. Nous ne traiterons pas dans ces conditions des Obédiences, telle le Grand Orient de France, qui rejette toute allusion à ce symbole sans toujours l'avoir exactement compris. Pour nous, ce symbole doit, en principe, être aussi bien admis et entendu par les déistes que par les théistes. Mais qu'en est-il, en réalité, dans la pratique ?

L'article ler des Constitutions dont la rédaction est due aux Pasteurs Anderson et Desaguliers et qui constituent la carte universellement reconnue de la Maçonnerie spéculative dans sa formulation de la première édition de 1723, précise : « un maçon est tenu par son obligation d'obéir à la loi morale et, s'il entend bien l'art, il ne sera jamais un athée stupide, ni un libertin irréligieux ».

Ce texte, bien qu'il soit interprété par certains commentateurs comme constituant une condamnation de l'athéisme, constitue un progrès considérable par rapport aux Landmark des anciens Devoirs (les Old Charges), des maçons opératifs. En effet, ces Devoirs s'adressaient à une confrérie catholique, constructrice d'édifices sacrés, composée de loges opératives dispersées, tandis que les constitutions concernent des loges spéculatives groupées, organisées, déistes, au sein desquelles se côtoient des catholiques, des protestants, des juifs, des musulmans, etc. Certains auteurs estiment que cette évolution est la conséquence, sinon le fait, des membres des églises réformées qui aspiraient à entrer en Maçonnerie et peut-être même à la diriger. En tout état de cause, avec le symbolisme du Grand Architecte de l'Univers apparaît une des premières manifestations de la liberté de conscience : des hommes de religion différentes peuvent officiellement se réunir et participer à une œuvre initiatique commune. li s'agit bien d'une manifestation de tolérance, aussi large que l'état d'esprit de l'époque le permettait. Sous diverses pressions, le Grand Maître Dervenwater dans ses règlements du 27 octobre 1736 a cru devoir modifier cette conception libérale en imposant de façon formelle la croyance en un Dieu personnel, créateur de l'Univers, père de tous les hommes. Il précise : « un maçon ne sera jamais un athée, ni un libertin sans religion ». Cette position, en régression par rapport à celle d'An­derson, restera, hélas, comme nous allons le voir, celle de lia Maçonnerie anglaise. C'est ainsi que l'obligation I des constitutions de la Grande Loge Unie d'Angleterre, publiées en 1813, à la date de la constitution de cette nouvelle obédience par fusion de deux autres puissances maçonniques, est ainsi rédigée : « Quelle que soit la religion d'un homme, ou sa manière d'adorer Dieu, il n'est pas exclu de l'ordre, pourvu qu'il croie au Glorieux Architecte du ciel et de la terre ». Le dogme de la croyance en Dieu, Grand Architecte de l'Univers, restera un landmark de la Maçonnerie anglaise, qui n'a jamais cessé d'accentuer sa tendance conservatrice et rétrograde. Pour la Grande Loge Unie d'Angleterre « la Maçonnerie est un culte pour conserver et répandre la croyance en l'existence de Dieu, pour aider les Maçons à régler leur vie et leur conduite sur les principes de leur propre religion quelle qu'elle soit, à condition que ce soit une religion monothéiste, qui exige la croyance en Dieu comme .Etre Suprême, et que cette religion ait un Livre Sacré, considéré comme contenant la volonté révélée de Dieu, et sur lequel l'initié puisse prêter serment à l'Ordre. » Donc, le Maçon anglais doit avoir UN DIEU PERSONNEL, il doit être théiste et croire à des dogmes. Cette position est évidemment en net retrait sur celle, plus tolérante, d'Anderson. Le célèbre écrivain maçonnique, A. Mackey, estime que le landmark essentiel est la croyance en l'existence de Dieu comme Grand Architecte de l'Univers et en la résurrection en une vie future. Il s'agit d'une interprétation encore plus étroite des Constitutions d'Anderson. Dans le même sens, le Credo Maçonnique, rédigé en 1924 par la Grande Loge de New York, proclame : Il existe un Dieu unique, père de tous les Hommes ». La Grande Loge Unie d'Angleterre se dit la Grande Loge mère du Monde, en raison de l'antériorité de sa fondation. Elle se dit la gardienne des us et coutumes traditionnels de la Maçonnerie dite régulière. Elle décidait, le 4 septembre 1929, dans un mémoire en huit points, relatif aux critères de régularité des obédiences : « que la croyance au Grand Architecte de l'Univers et en sa volonté révélée soit une condition essentielle pour l'admission de ses membres ». Cette même grande Loge confirmait ainsi sa pensée dans une lettre adressée le 18 octobre 1950 à la Grande Loge d'Uruguay : « La vraie maçonnerie doit conserver et répandre la croyance en l'existence de Dieu... mais ce doit être une religion mono­théiste... ayant un Livre Sacré ». Aussi explicite est la Constitution de la Grande Loge de la Caroline du Sud : « Quiconque... désire devenir Franc-Maçon doit être informé qu'il doit croire fermement dans l'existence de la Divinité, qu'il doit l'adorer et lui obéir, en tant que Grand Architecte et Gouverneur de l'Univers ». En France même, la Grande Loge Nationale Française, fondée en 1913 par des dissidents du Grand Orient, se dit la seule obé­dience régulière française, en fonction des landmarks anglo­ saxons qu'elle respecte, et se trouve être la seule puissance maçonnique française reconnue par la Grande Loge d'Angleterre. Dans un manifeste adressé à la presse en septembre 1960, les dirigeants de la G.L.N.F. précisaient : « la première condition pour être admis dans l'Ordre et pour faire partie de la G.L.N.F. est la' croyance en l'Etre Suprême et en sa volonté révélée. Cette règle est essentielle et n'admet aucun compromis ». Cette même obédience, dans une communication datant de 1961, écrivait : « Il ne peut y avoir de maçonnerie régulière en dehors des principes de varietur suivants : croyance en Dieu, Grand Architecte de l'Univers - croyance en sa volonté révélée et exprimée dans le Livre de la Sainte Loi - croyance en l'immortalité de l'âme ». Enfin, la G.L.N.F. dans une règle en 12 'points, datant de 1967, déclare : « La Franc-Maçonnerie est une fraternité Initiatique qui a pour fondement traditionnel la Foi en Dieu Grand Architecte de l'Univers ». Aussi l'un de ses membres, J. Tourniac, estime-t-il que « 'la Croyance en Dieu, Grand Architecte de l'Univers, est la base et le fondement primordial de notre édifice ». Force est donc de constater, à la lecture de ces citations, volontairement limitées, que les maçons anglo-saxons, suivis en cela par ceux de la G.L.N.F., ont fait une démarche spirituelle régressive, revenant aux anciens Devoirs des opératifs et négligeant toute l'évolution de la pensée humaine depuis la création de la maçonnerie spéculative, mieux encore, en étant en retrait par rapport à Anderson. Aussi ces maçons croient, de bonne foi, semble-t-il, que seules les obédiences auxquelles 'ils appartiennent sont régulières. « Chaque rite, a dit Papus, a la singulière prétention d'être seul régulier ». C'est pourquoi les obédiences anglo-saxonnes « excommunient » volontiers les puissances maçonniques qui n'admettent pas leur conception des landmarks, autrement dit celles qui ne reconnaissent pas l'obligation, pour leurs membres, d'être des théistes, ayant un dieu personnel, créateur rigoureusement affirmé par sa volonté révélée. L'Ecossisme, ordre initiatique traditionnel, quant à lui, ne prétend pas détenir la vérité révélée et n'aspire pas à un monopole de régularité maçonnique. Il n'a pas non plus la prétention d'imposer son point de vue aux autres rites maçonniques, car il pratique un large esprit de tolérance mutuelle. L'Ecossisme, dans la ligne de l'esprit libéral qui le caractérise, désigne le Dieu allégué par Anderson par un symbole : celui du Grand Architecte de 'l'Univers. Et 'l'ordre travaille à le glorifier et non à le définir. Conformément au Code élaboré par la conférence du Luxem­bourg du 15 mai 1954, les maçons écossais prêtent le serment d'admission sur 'les Trois Grandes Lumières. Pour eux l'interprétation des symboles, et notamment celui du Grand Architecte de l'Univers, relève exclusivement de la conscience de chaque adepte, la pratique scrupuleuse du rituel, 'l'étude du symbolisme et le tra­vail personnel demeurant les seuls moyens d'accès au contenu initiatique de l'ordre. A plusieurs reprises la position de la Grande Loge de France a été définie à la radio. Retenons deux citations. La première date de 1959 : « Croyance en un principe de Vie, créateur et ordonnateur transcendant et immanent. Sagesse infinie, Connaissance 'parfaite, Amour, Perfection, c'est notre Grand Architecte de l'Univers qui conditionne notre initiation du premier au dernier jour de notre existence maçonnique. » La deuxième, particulièrement explicite, fut énoncée le 18 octobre 1959 par le Grand Maître, dans les termes suivants : « chacun choisit son sentier personnel dans le vaste jardin initiatique, mais toutes ces voies 'individuelles conduisent vers la Connaissance de et vers l'identification finale de l'initié avec Elle. Comment ce cheminement initiatique pourrait-il s'accomplir si le voyageur ne croyait pas en l'existence du havre vers lequel il 'progresse ? ». Pour le maçon écossais, le Grand Architecte de l'Univers est un principe créateur, dynamique par excellence, organisateur de l'Univers. Mais aucun dogme ne s'y rattache. Il lui est loisible de la concevoir comme la loi qui régit la matière, dont les hommes ne peuvent percevoir que les manifestations sensibles ; dans ce cas, l'univers visible dont il est le principe conducteur et conservateur est la divinité à l'état de manifestation. Il peut l'entendre comme l'organisateur, l'ordonnateur, le géomètre, la force d'ordre qui lutte contre le chaos et lui substitue une harmonie, c'est-à-dire comme un principe d'Ordre. Il peut aussi l'admettre comme un Dieu créateur, Principe d'existence, ce peut être le dieu des philosophes du XVIII° siècle, aussi bien que le Dieu des Religions révélées. Il justifie toujours la lutte de l'homme contre la matière, le hasard ou le destin. Le symbole du Grand Architecte de l'Univers n'étant lié à aucune croyance exprime donc la foi du maçon écossais dans la totale liberté de conscience. Il se place tout naturellement dans le cadre de l'initiation sur un plan idéal transcendant le chaos, exaltant les valeurs spirituelles les plus hautes, donnant de goût du sacré et conduisant au voyage vers l'invisible. Ainsi, pour l'Ecossisme, ale Grand Architecte de 'l'Univers, c'est le Dieu de Platon, tel qu'il le définit dans « Timée » : « le Dieu prit toute la masse des choses visibles qui n'étaient pas en repos, mais se mouvait sans règle et sans ordre et le fit passer du désordre à l'Ordre, estimant que l'ordre 'était supérieur à tous égards ». C'est aussi la divinité dont parle Voltaire dans ses « Dialogues philosophiques » : « cet 'architecte de l'Univers si visible à notre esprit et en même temps incompréhensible, quel est son séjour ? De quel ciel, de quel séjour envoie-t-il ses éternels décrets à toute la nature ? Je n'en sais rien, 'mais je sais que toute la nature lui obéit ». Il est donc certain que pour le maçon écossais, le Grand Architecte de l'Univers n'est pas nécessairement une personne divine, dont la volonté révélée est visible en Loge et s'est exprimée une fois pour toutes par 'le texte immuable d'une Loi écrite. C'est un principe supérieur et idéal qui n'exige aucun Credo. Au Convent de Lausanne de 1875, les Suprêmes Conseils Euro­péens du Rite Ecossais ont adopté divers textes à ce sujet, qu'il nous paraît opportun de rappeler. Dans un document intitulé « Définitions », ils ont précisé : « La Franc-Maçonnerie a pour doctrine la reconnaissance d'une Force supérieure dont elle proclame l'existence sous le nom de Grand Architecte de l'Univers ». Dans une « déclaration de principes », il a été arrêté : « La Franc-Maçonnerie proclame l'existence d'un Principe Créateur sous le nom de Grand Architecte de l'Univers ». Enfin, dans une ultime déclaration, les Suprêmes Conseils concernés ont précisé : « Aux Hommes dont la religion est la suprême consolation, la Maçonnerie a dit : cultivez votre religion sans obstacles, suivez les aspirations de votre conscience. La Franc-Maçonnerie n'est pas une religion, elle n'a pas de culte. » La devise du Suprême Conseil « Deus meumque jus » (Dieu et mon Droit) montre la relation reconnue par le Rite Ecossais Ancien et Accepté entre Dieu et l'Homme, ce dernier 'ne se voyant impo­ser, en sa qualité de maçon, aucune autre voie que celle choisie par sa conscience. La position officielle de l'Ecossisme a donc été clairement définie. Elle n'a pas varié. Elle montre que la notion de Grand Architecte de l'Univers est à la fois plus ample et plus restreinte que celle du Dieu des différentes religions. En ce qui concerne le Volume de la Loi Sacrée, l'attitude de l'Ecossisme est semblable. Ce Livre est, en effet, l'une des Trois Grandes Lumières de l'Ecossisme, non pas en tant qu'expression de la volonté révélée de Dieu, mais comme symbole de la plus haute spiritualité humaine. Répétons-le : le symbole du Grand Architecte de l'Univers est le plus important de la Maçonnerie. Malheureusement, son interprétation sépare et divise les Obédiences. Celles qui se disent « traditionnelles » sont devenues, au fil des années, théistes, orthodoxes et conformistes. Elles exigent la croyance en un Dieu personnel. Par contre, l'Ecossisme est indubitablement déiste et libéral.

En cela, l'Ordre Ecossais est resté fidèle à la Tradition, H a su appliquer le principe de tolérance implicitement formulé par les Constitutions d'Anderson, en tenant compte de l'évolution spirituelle de l'humanité au cours de ces deux derniers siècles. A la conception anglo-saxonne rigide des landmarks, le Rite Ecossais Ancien et Accepté a su opposer la compréhension vivante et enrichissante du concept fondamental de l'Ordre, témoignant par-là même de sa haute valeur initiatique. Pour ses adeptes, l'interprétation du prestigieux symbole du Grand Architecte de l'Univers, les aide à poursuivre leur cheminement sur la voie de l'initiation, qui est libération à 'l'égard des dogmes. C'est le meilleur témoignage de la capacité du Rite de faire pratiquer une réelle tolérance active, contrairement au regrettable usage en vigueur dans d'autres obédiences qui glorifient de façon purement formelle cette vertu, sans la mettre en pratique dans le domaine métaphysique. L'Ecossisme met ainsi en œuvre un efficace retour aux sources, fondement de la régularité de ses adeptes, tandis que les obédiences qui se disent « traditionnelles » restent figées dans leur dogmatisme et leur intolérance. Déistes, les maçons écossais le sont. Certains d'entre eux peut-être la majorité, sont également — mais à titre personnel — anticléricaux. C'est sans doute cette dernière position — qui n'est pas celle officielle du Rite — qui a pu provoquer un malentendu dans l'esprit des Anglo-saxons. En effet, compte tenu de leur état d'esprit propre, anticléricalisme et athéisme peuvent être plus ou moins assimilés l'un à l'autre. De cette confusion que nous voulons croire involontaire, a pu découler leur attitude envers l'Ecossisme, qui se situe à mi-chemin de l'ignorance 'dédaigneuse et de l'hostilité avouée. est certain que le Rite Ecossais Ancien et Accepté ne peut que partager l'opinion de la Maçonnerie anglaise sur le postulat qu'une société initiatique doit respecter un minimum de principes intangibles, si elle ne veut pas dégénérer peu à peu et se transformer en un groupement de clubs plus ou moins fermés, mais devenus profanes par la nature même de leurs motivations, de leurs travaux et de leurs interventions publiques. Par le fait même que les Anglais dénient toute valeur symbolique au Grand Architecte 'de l'Univers et le définissent étroitement, il semble bien qu'ils ne voient dans la Maçonnerie qu'une pratique plus élargie de leur religion. Ils en font, en quelque sorte, un culte complémentaire. Pour les maçons écossais, cette attitude ne paraît pas compatible avec la tradition et la nécessaire évolution de l'ordre. En ce domaine, plus encore qu'en d'autres, la recherche de la vérité nécessite une absolue liberté de pensée et de conscience, conjuguée avec son indispensable corollaire : LE RES­PECT DE L'HOMME. Aussi, l'Ecossisme est contraint — quoi qu'il lui en coûte sur le plan de la fraternité — de rejeter le landmark imposé par la Grande Loge Unie d'Angleterre : la croyance en un dieu personnel et à sa volonté révélée. Il reste ainsi fidèle à 'la conception libérale des premiers créateurs des obédiences maçonniques. Néanmoins, les maçons écossais souhaitent, ardemment, qu'au-delà des divisions inter obédiences à ce sujet, puisse enfin voir le jour une confédération d'obédiences, liées par une charte commune basée sur les points d'accord. « Rassembler ce qui est épars », n'est-ce point là le travail de tout Maître Maçon ? Dans cette perspective, l'universalisme maçonnique, tant désirable et tant désiré, passerait enfin dans les faits. Il s'épanouirait pour la plus grande gloire et pour la prospérité de la Maçonnerie et permettrait une plus large exaltation de son message spirituel.

Publié dans le PVI N° 29 - 2éme trimestre 1978

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28 février 2014 5 28 /02 /février /2014 14:58

A la Gloire du G\A\D\L\U\, V\M\ et vous tous mes FF\ en vos G\ et Q\, notre Vén\M\ nous invite à un Banquet d’Ordre.
C’est donc de « Manger et Boire ensemble » que je vous entretiendrai. Molière a dit : « Il faut manger pour vivre et non vivre pour manger », et pourtant, mes FF\, est-ce toujours vrai aujourd’hui ? Nous vivons dangereusement. Se nourrir est devenu une réelle prise de risques quotidienne à l’époque où,
- la vache folle hante nos assiettes et les frites Mac-Cain sont transgéniques
- la maladie de Creutzfeld-jakob nous guette,
- les pollutions successives de nos mers et de nos rivières nous invitent à éviter les crustacés pollués aux bacilles fécaux et les poissons aromatisés au mazout,
- les saumons et les poulets sont gavés avec des farines animales,
- les rillettes et les fromages sont livrés avec salmonelles et listériose et ceci sans supplément,
- les cuisses de canards avariées vont remplir nos assiettes,
- les moutons ont la tremblante
- les antibiotiques farcissent la viande de porc et
- les crabes phosphorescents pêchés dans la Hague illumineront nos repas,
j’avais envie d’inviter, ce midi, José BOVE ou Jean Pierre KOFF pour nous parler de mal bouff. Mais sont-ils F\M\ ? Rassurez-vous mes FF\, je ne vous entretiendrai pas de cela ce midi. Pour l’oublier et nous donner du cœur à l’ouvrage, je vous propose d’ouvrir une « Sacrée Bouteille » en guise d’apéritif. Ecoute de « Sacrée bouteille » Graeme ALLWRIGHT.
Il existe, vous le savez, d’autres façons d’utiliser notre organe, -je parle évidemment de la bouche…-. Ainsi, je cite Jésus, dans Matthieu : « Ecoutez et soyez intelligents ! Ce qui entre dans la bouche ne souille pas l’Homme, mais ce qui sort de la bouche c’est ce qui souille l’Homme. Ce qui sort de la bouche vient du cœur et c’est cela qui souille l’Homme. Car du cœur viennent les mauvais calculs, les meurtres, les adultères, les vols, les faux témoignages, les blasphèmes. Voilà ce qui souille l’Homme alors que de manger les mains sales ne souille pas l’Homme. » Je vous propose donc d’évoquer ensemble la nourriture spirituelle et plus particulièrement, la nourriture partagée à l’occasion du Banquet d’Ordre. Le banquet a, de toute époque et pour beaucoup de raisons, toujours eu une signification forte. Jadis, il était de coutume de terminer chaque tenue par un banquet, mais pour que les travaux de mastication ne prennent pas plus d’importance que nos travaux philosophiques et spéculatifs, - même si ces derniers ne remplissent pas le ventre d’un honnête F\ M\-, il a été convenu de le réserver à certaines occasions. Deux termes sont utilisés : le Banquet d’Ordre et les Agapes. Au menu, ce midi, après cette introduction en guise d’apéritif, je vous servirai en premier plat une présentation du Banquet sur un plan historique et rituel. Il est agrémenté à la sauce symbolique. Les Agapes suivront. Enfin, la Cène, repas important dans notre culture judo chrétienne, terminera ce travail. Rappelons en avant propos que, jadis, le banquet était constitué par des offrandes. Il exprime un rite communiel et en particulier, pour les occidentaux, celui de l’Eucharistie. De façon plus général, il est un symbole de participation à une société, à un projet, à une fête. La notion de « bonne chère » apparaît, d'ailleurs, comme tout à fait subjective. Si, se nourrir n'est que la satisfaction d'un besoin physique et psychique, ce contentement viscéral devient une démarche intellectuelle lorsque la gourmandise apparaît, forte aberration de la faim, qu'elle finit souvent par gouverner.
Déjà la commensalité (1) était très importante pour le citoyen grec. Il ne s'agissait pas seulement de « vivre ensemble » dans la cité, pour une mise en commun, dans l'intérêt général mais plutôt de « bien vivre ensemble ».
Si l'amitié (philia) forme la base du tissu social, convenons qu’il n'est pas de meilleur moment pour l'amitié que le repas, où l'on partage les mêmes émotions pour des mets et des vins choisis.
Et n'est-ce pas dans cette euphorie que l'on peut échanger les meilleures considérations sur de vastes problèmes ?
L’importance pour ces moments privilégiés est mise en exergue à la fin du Vème siècle avant notre ère. Des gastronomes, gens riches et joyeux fêtards, fondèrent une société pour l'encouragement à l'art culinaire et à son développement. On ouvrit alors des concours et des prix furent décernés aux vainqueurs, couronnes de laurier, certes, mais aussi de jolies sommes.
Eu égard à leurs longues études et à leurs nombreux stages, les chefs cuisiniers athéniens étaient de hauts personnages, désignés comme « archi-cuisiniers » (archimageiros) et donc archi-payés. Parmi eux, Archestrate, l'« inventeur » de la gastronomie, illustra l’Art culinaire par la cuisson d'un poisson au four (une petite bonite), seulement enroulé dans une feuille de figuier. Cette exquise simplicité restera, à travers les millénaires, le symbole de la gastronomie. Un sacré Maître Queue, s’il en est…
Là, nous sommes alors, loin des banquets gargantuesques des Rois et Seigneurs du Moyen-Age et n’ayons pas peur de le dire, de nos ancêtres F\M\. Le banquet est l’une des plus solides et des plus anciennes traditions maçonniques. Ainsi, les objets de tables, décorés aux armes des loges avec des symboles maçonniques sont nombreux et démontrent, chez nous, l’importance de la convivialité. Les Constitutions d’Anderson de 1773 prescrivent ces moments privilégiés. En effet, la tradition du banquet explique les nombreuses assemblées dans les restaurants et le fait que l’opinion publique au XVIIIème siècle assimilait souvent la Maçonnerie aux sociétés bachiques, nombreuses à l’époque. L’usage du banquet varie avec le rite pratiqué. Au Rite Ecossais Ancien et Accepté, le Banquet d’Ordre a lieu une fois par an. Les fêtes solsticiales sont aussi l’occasion de se réunir pour un banquet, en compagnie de la famille et des amis profanes. Le rituel du Banquet d’Ordre est emprunté aux traditions des loges militaires sous l’Ancien Régime. Appelé également « travaux de mastication » ou « travaux de table », les aliments et les ustensiles adoptent des dénominations particulières :

L’eau est « la poudre faible » ; le vin : « la poudre forte ou poudre rouge » ; le champagne est « la poudre pétillante » et les alcools et liqueurs sont « la poudre fulminante ».
Le pain est « le mortier » ou « pierre brute »
Le verre est « le canon ». Il est d’ailleurs amusant de rappeler une expression typique de la région : prendre un canon, signifie boire un verre de vin entre copains.
Les serviettes de table sont « les drapeaux », les fourchettes sont « les pioches » et les couteaux sont « les glaives ».
La nappe est « le voile », l’assiette, « la Tuile » ; la cuillère est la « Truelle », la bouteille, « la Barrique ». Enfin, manger, c’est « mastiquer », boire, c’est « tirer une canonnée ou faire feu » et découper, « c’est dégrossir ».

Signalons, mes FF\ que ce langage reste très militaire.
Quant aux aliments, ils représentent les « quatre matériaux »
Le sel, est « le sable » et le poivre, est « le sable jaune ».

Et maintenant, mes FF\, passons au Rituel.
Au cours du repas, les FF\ trinquent à la santé de personnes illustres ou méritantes, c’est alors l’occasion de « charger » le verre. Il faut alors se mettre à l’Ordre d’Appr\ et poser la main gauche sur le bord de la table, les doigts réunis et étendus, le pouce longeant le bord pour former une équerre. Les banquets se tiennent presque toujours au grade d’Appr\, afin que tous les Maçons puissent y être admis, quelque soit leurs grades et qualités. Il ne doit y avoir qu’une seule table, disposée en fer à cheval ce qui rappelle le Triclinium (2) des Anciens. Elle s’apparenterait, du reste, à la forme de la Table de la Sainte Cène. Les FF\ se placent en dehors, excepté le M\ de Cér\ qui se place parfois dans le fer à cheval en face du Vén\ M\. Ce dernier occupe le milieu de la table, ayant à ses côtés les Off\. Les FF\ Surv \ prennent place aux deux extrémités. Quant au F\ Expert, il lui est conseillé de porter de bonnes chaussures car il doit s’assurer régulièrement que la loge est bien Couverte.
Cette dernière prend le titre d’Atelier. Elle est donc conduite par le Vén\ qui ordonne les santés, exceptée la sienne.
Tout ce qui est placé sur la table doit être rangé sur une ligne matérialisée par un cordon. Il y a 7 santés d’Obligation et on intercale entre la 6ème et la 7ème, toutes celles que l’on juge à propos d’ajouter. Il est d’usage, si les Honneurs sont portés à un personnage présent qu’il remercie par une courte réponse, suivie d’une batterie. Dans certains rites, la somme des battements de mains composant toutes les batteries successives atteint 180, c’est à dire la mesure en degrés d’une demi- circonférence. J’imagine le rapprochement avec le symbolisme de la Table Ronde autour de laquelle les Chevaliers prenaient place en stricte égalité, comme à l’occasion de notre Banquet d’Ordre. Notons cependant que, si la Loge de Table est en demi cercle, elle symbolise également le Paradis Terrestre, c’est à dire le début du cycle ; alors que notre table se rapproche du Carré Long symbolisera l’attente de la Jérusalem Céleste et donc la fin du Cycle. J’ajoute enfin, qu’au XVIIIème siècle, les Maçons se réunissaient dans les salles d’auberges, lieux propices à organiser des festins. Ils traçaient les symboles à la craie sur le plancher puis les effaçaient à la fin de la tenue avant de souper, moment privilégié pour développer la convivialité. Cette convivialité, en plus du plaisir qu’elle procure, joue un rôle social. Ainsi souvenons-nous des dîners des philosophes des Lumières.
De nombreux traités et contrats commerciaux ont été et sont toujours établis autour d’une table.
Des repas de travail permettent d’aborder des sujets épineux, d’autres comme le Banquet de Platon sont prétextes à des joutes rhétoriques. En règle générale, les repas sont l’occasion d’échanger des idées. On s’y étonne, on s’émerveille, on s’indigne et surtout on rit. Enfin, pour les Maçons, le calme, la sérénité et la qualité des travaux sont assurés dans la mesure où il existe un temps pour se détendre et se libérer. Quel lieu plus propice que la Salle Humide, même si « tous les F\ semblent aspirer au repos » en fin de tenue… ? Outre le banquet d’ordre, un autre terme désigne ces moments forts pendant lesquels les FF\ se réunissent dans la convivialité, ce sont les Agapes. Ce mot grec signifie « tendresse ». La tendresse est proche de l’affection, de l’amour, du dévouement, autant de qualités du vrai Maçon. L’équivalent latin d’Agape est « caritas », c’est à dire « charité », cette vertu qu’il faut pratiquer toute l’année. En effet, la Charité « est comme l’Amour, on n’en parle le moins possible mais il faut le pratiquer le plus souvent ». Cette charité est exacerbée en hiver alors que les Restos du Cœur, chers à Coluche, nous le rappelle, tout comme la soupe populaire servie par l’Armée du Salut.
De ce point de vue, comment ne pas dire combien il est aberrant, à l’aube du XXIème siècle, que de tels besoins fondamentaux constituent encore un problème dans ce monde profane trop inégalitaire. Mais du reste, les Agapes ne se soldent pas uniquement par la satisfaction de besoins physiologiques. Elles traduisent surtout un « plus », quelque peu magique, qui amène progressivement les convives à transformer leur comportement en devenant moins agressifs, plus expansifs et plus authentiques. Partager en commun vins et nourriture est susceptible de créer un courant de communication et de compréhension sous l’effet d’une libération de l’être et de ses pensées. Les agapes s’apparentent alors à une sorte de rituel de nature à entretenir ou renforcer des liens privilégiés, amicaux et fraternels. Il n’est donc pas étonnant qu’elles aient été historiquement et restent de nos jours, par le partage d’un même repas, un moyen recherché pour constater, favoriser ou développer une même identité, un même but ou des sentiments communs. Aussi, est-il encore habituel d’organiser un repas familial ou amical en guise de témoignage d’affection. L’inverse est tout aussi vrai et pour contribuer à aplanir des difficultés, des divergences de points de vue, des situations conflictuelles ou tendues, un bon repas est très utile. Autant de raisons qui démontrent que les Agapes s’inscrivent dans notre mode de vie quotidien. Sous couvert de mettre en exergue ou fêter un événement, elles visent à faire prendre conscience ou favoriser une certaine communauté d’idées, de valeurs, d’intérêts. Elles servent à développer une certaine Solidarité ou Fraternité dans la mesure où ce partage contribue à une transformation affective et intellectuelle, permettant réellement de se rapprocher les uns des autres. Parfois, on oppose Agape à « Eros », dieu de l’Amour. Agape est un amour de bienveillance et de prévenance tandis qu’Eros correspond à l’amour des amants.
Notre amour est celui de la Fraternité, l’amour pur. Les Agapes sont ainsi le moment du partage de la nourriture, du corps, du cœur et de l’esprit. Ce moment est toujours pratiqué avec plaisir. Ce repas est aussi l’occasion, pour les Appr\, de servir et desservir tous les FF\, symbole d’apprentissage mais aussi signe de respect.
Dans le même esprit, les premiers chrétiens pratiquaient la coutume de laver les pieds de leurs hôtes. Rassurez-vous F\ Appr\, je ne vous l’imposerai pas. C’est aussi l’occasion de rappeler que les Agapes étaient également le repas pris en commun par les premiers chrétiens. Dans le Nouveau Testament, il devient synonyme d’Amour Fraternel. Ainsi, dans ce contexte, Agapè est soit l’amour gratifiant de Dieu pour les Hommes, soit l’amour inconditionné, le dévouement des Chrétiens pour autrui. En effet, tous les Hommes sont frères puisque fils d’un même Dieu. Ce dévouement existe également pour tous les FF\ Maçons. Et notre Banquet d’Ordre ainsi que les Agapes procèdent du même esprit de fraternité.
Jésus et ses disciples formaient une « communauté » qui se réunissait régulièrement autour d’un repas traditionnel. Lors de ces repas, qui représentaient un aspect important de la vie en communauté, à Qumrân notamment, on bénissait le pain et le vin conformément à la coutume juive. De nombreux récits de l’Ancien et du Nouveau Testament commencent ou finissent par des repas. Jésus lui-même ne dédaignait pas la bonne chère et le bon vin.
Un de ces repas traditionnels est le Repas Pascal. Il comprend d’ordinaire le pain sans le levain et le vin, les herbes amères, le persil que l’on trempe dans le vinaigre ou l’eau salée et qui représentent l’amertume des jours passés en exil ; un œuf dur, un mélange de fruits et de noix pilées, un tibia d’agneau plus ou moins garni de viande. Les convives sont allongés sur des banquettes comme le veut le rituel car il s’agit de montrer que depuis la sortie de l’Egypte, le peuple élu est libre. J’en averti une nouvelle fois nos FF\ Appr\, nous n’en ferons pas de même ce midi. Un autre repas important de la tradition chrétienne est la Cène.
Selon un usage juif, Jésus a partagé un repas avec ses disciples avant de mourir, rompant avec eux, le pain « qui était son corps » et les a invités à « faire cela en mémoire de lui ». Le Talmud prescrit de fracturer le pain car en le séparant, on suggère l’autonomie de chacun et d’en donner les morceaux aux convives qui reçoivent ainsi le gage de l’autonomie et la nourriture qui les unit.
Manger, c’est à la fois affirmer son autonomie et se relier à ceux qui vous ont nourris et qui vous ont donné les moyens de devenir autonomes. Ce repas est donc lié au mémorial mais aussi à l’action de grâce et au sacrifice du Christ. Dans le Deutéronome, verset 8, il est dit « Pour que tu saches que ce n’est pas par le pain seul que l’Homme vivra, mais par tout ce qui sort de la bouche du Seigneur, l’Homme vivra. » En effet, la bouche de l’Homme a plusieurs fonctions. Des plus utilisées, celle de manger et celle de parler, celle d’ingérer de la nourriture physique et spirituelle. C’est aussi celle de porter au dehors une parole nourrissante pour les autres. L’œuvre de Jésus repose sur cet objectif prioritaire, c’est à dire, la Bonne Parole encore dénommée : « Evangile ». Au 6ème jour de la création, Dieu donne la nourriture physique à Adam, ce sont les plantes créées au 3ème jour. Ce n’est qu’après le Déluge que Dieu a permis à l’Homme de manger de la viande, hormis celle d’un animal vivant.
Est-ce un progrès pour l’Homme de pouvoir manger de tout ? En tout cas, je suis convaincu que manger n’importe quoi n’en est pas un… Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es. Déjà le livre du Lévitique donnait de nombreuses restrictions et limitations. Je gage qu’il serait judicieux de les méditer. Mes FF\ comme je vous l’ai déjà dit, la nourriture symbolique ne nourrit totalement l’Homme. Ceci s’applique également au F\ M\, alors concluons rapidement avant d’aller nous restaurer. Les travaux de mastication s’inscrivent, selon moi, dans une dynamique de développement de la Fraternité, de la convivialité avant d’être travaux rituels et symboliques. Ils scellent l’amitié née des travaux collectifs et des affinités diverses. Admettons, dans le meilleur des cas, que la Fraternité engendrée par les Agapes et les Banquets, se révèle toujours circonstancielle, la plupart du temps, superficielle et le plus souvent, limitée à la seule durée de la rencontre. D’une manière générale, ce type de Fraternité s’appuie sur l’aspect quantitatif des choses et trouve sa racine dans l’affectivité.
Au contraire, la Fraternité que nous vivons en F\ M\ s’appuie plutôt sur l’aspect qualitatif des choses, axé sur une certaine spiritualité avec des buts et des idées procédant d’un ordre initiatique et sacramentel.
Ils se différencient des autres repas banals de tous les jours. Ils ne sont donc plus les repas qui satisfont la loi physique du corps humain mais ils ouvrent la porte à une relation fraternelle profonde. Enfin, mes FF\, apprécions, ces moments de liberté joyeuse et remercions notre Vén\ M\ de nous permettre d’y goûter régulièrement. Permettez que je termine en formulant cinq vœux qui rappellent la Tradition et auxquels, j’espère, vous serez « presque tous » sensibles :

premièrement, que le service soit entièrement à la charge des Appr\
deuxièmement, que les menus soient très copieux
troisièmement, que chaque FF\ soit suffisamment pourvu en poudre rouge
quatrièmement, que l’on ne lésine pas sur le nombre de santés
et cinquièmement, qu’à la clôture de la Loge de Table soit remise en application la formule habituelle et donc rituelle, élaborée par nos FF\ des Loges de Metz : « et maintenant, allons voir les filles ».

J’ai dit V\ M\ et vous comprendrez qu’« il faut que je m’en aille ». Ecoute de « Il faut que je m’en aille » de Graeme ALLWRIGHT.

 (1) Manger à la même table qu’une autre personne
(2) salle à manger où se trouvaient 3 lits sur lesquels on s’allongeait pour prendre les repas

Source : www.ledifice.net

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Published by S\ H\ - dans Planches
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24 février 2014 1 24 /02 /février /2014 08:05

I - La Dualité dans le langage De façon tout à fait évidente et profane, force est de constater que le nombre « deux » est omniprésent dans la vie humaine. Dieu a presque tout créé en double. Les quelques exemples ci-après illustrent la chose :

  • Dieu créa le ciel et la terre ;
  • Dieu créa l’homme et la femme ;
  • L’Homme a deux yeux, deux oreilles, deux mains, deux pieds, deux mâchoires, deux poumons…etc. (presque tout est en double en l’homme) ;
  • Le socle de la famille est double (un père et une mère).
  • La lumière et l’obscurité.
  • Le jour et la nuit ;
  • La vie et la mort ;
  • Etc…

Cette notion de dualité est tout aussi présente dans l’organisation de la société. La société ne se dualise-t-elle pas aussi du fait des inégalités sociales ? Les opposés du monde ci-dessous illustrent bien cette dualité.

  • Le riche et le pauvre ;
  • Le bon et le méchant ;
  • Action et réaction ;
  • le juste et le faux ;
  • le positif et le négatif ;
  • le vice et la vertu ;
  • la beauté et la laideur ;
  • vérité et mensonge ;
  • etc.

Elle joue également un rôle important sur le plan technologique. En effet, la révolution numérique qui est en train de bouleverser notre société est née de l’exploitation judicieuse dela notion de dualité plus précisément du binaire. Grâce au symbole 0 et 1 tout peut être représenté. Car toute chose sur la terre a une nature double. Autrement dire toute chose a toujours deux états importants l’un et l’autre.

  • L’homme est vivant ou mort ;
  • Une lampe est allumée ou éteinte ; etc.

A partir de ces constats il est aisé de comprendre que la dualité est très importante et joue un rôle important dans la vie profane, à tel point qu’elle se retrouve dans le fondement même de ce qui caractérise l’être humain : le langage. Quel rapport entre langage et dualité ? Si nous définissons le langage comme la faculté d’exprimer verbalement sa pensée, comme pouvoir d’expression verbale de la pensée, alors, de fait, la dualité est intrinsèque de la notion même de langage. Affirmer cela semble de prime abord antinomique. Néanmoins, en repartant des évidences énoncées précédemment nous constaterons immédiatement que l’exemple de l’Egypte est édifiant. En effet, le concept de dualité est permanent et primordial dans la pensée égyptienne, à tel point qu’il y occupait une place si importante qu'il existait un nombre grammatical particulier pour le représenter : le « duel » (qui s'ajoute au singulier et au pluriel). Ce nombre, ayant des caractéristiques distinctes du pluriel, est utilisé pour tous les mots ou notions allant par paires : les bras, les yeux, les obélisques, etc. Le duel était signifié par l'ajout d'un suffixe particulier au nom. A l’exemple du langage et de l’écriture donc, chez les égyptiens, tout allait par paire, soit complémentaire, soit antithétique : les « Deux Terres » de la Haute-Égypte et la Basse-Égypte représentant le double-pays, le lotus et le papyrus, les plantes héraldiques de Haute et de Basse-Égypte, les « Jumeaux royaux », les dieux Shou et Tefnout, les «Deux Maîtres », Horus et Seth, les « Deux Maîtresses », les deux déesses protectrices, le vautour blanc de Haute-Égypte et Ouadjet le cobra de Basse-Égypte ; le jonc et l'abeille, la « double couronne » qui associe la couronne blanche oblongue de l'ancien royaume du Sud (Haute-Égypte) et la couronne rouge, plate à fond relevé de l'ancien royaume du Nord (Basse-Égypte), l'Orient et l'Occident, le bien et le mal, l'harmonie et le désordre… De même, pratiquement toutes les divinités étaient associées par paires et fréquemment de même racine nominale : Amon et Amonet, Heh et Hehet, Kekou et Kekout, Noun et Nounet. L’exemple de conception du monde des égyptiens est édifiant et nous permet peut-être d’appréhender au plus près le concept de dualité d’autant que, revenant à la notion même de langage, la dualité était également marquée par le doublement du hiéroglyphe déterminatif. Dès lors il apparaît que le symbole lui-même, l’écriture elle-même était porteuse du « duel ». Mais la conception duale égyptienne n’est pas isolée. Le langage est en soi dual par deux côtés : la notion de signifiant/signifié d’une part et celle de signe et symbole d’autre part qui sont indissociables du concept même de langage. Le signe linguistique diffère du symbole. Quand j’emploie le mot « chien », il n’est nullement certain d’une part que le signifiant, le son « chien » comporte une relation intrinsèque avec le signifié, le concept de chien, d’autre part qu’il existe un rapport naturel entre l’image acoustique, l’ensemble sonore, le signifiant et le concept, le signifié. Tout au contraire, dans le symbole, cette relation entre la représentation sensible et le concept est tout à fait évidente comme le montre Hegel dans son Esthétique : « le symbole est d’abord un signe. Mais dans le signe proprement dit, le rapport qui unit le signe à la chose signifiée est arbitraire… Il en est tout autrement du signe particulier qui constitue le symbole. Le lion, par exemple, sera employé comme symbole de la magnanimité ; le renard, de la ruse, le cercle, symbole de l’éternité. Mais le lion, le renard possèdent en eux-mêmes les qualités dont ils doivent exprimer le sens… Ainsi, dans ces sortes de symboles, l’objet extérieur renferme déjà en lui-même le sens à la représentation duquel il est employé ». Ainsi donc, si l’unité de sens issue de la dualité de la forme et du contenu est évidente dans le symbole, elle l’est bien moins en ce qui concerne le signe linguistique. Et pourtant, si le langage, invention du signe, capacité de création indéfinie semble indissociable de la pensée qui se forme dans les mots et par l’expression verbale certains philosophes, comme Bergson insiste sur la notion même de dualité dans le concept même de langage et dans son essence même en dissociant pensée et langage. Les mots et le langage, instruments de la pratique et de l’action dans le monde ne traduisent qu’imparfaitement la vraie vie de l’âme. Le langage, adapté à la pratique, ne peut exprimer la vie intérieure, pensée pure, réalité concrète et fluide. Il existe donc une dualité supérieure aux yeux de Bergson dans ce qu’est le langage lui-même, un au-delà du langage, un ineffable objet d’intuition. Cependant, ce que nous saisissons en dehors de tout langage est extrêmement indéterminé et peut-nous sembler, à première vue, très riche. Mais cette indétermination même est une marque de faiblesse. L’ineffable est flou, imprécis et obscur comme le qualifie Hegel dans la Phénoménologie de l’Esprit : « ce qu’on nomme l’ineffable n’est autre chose que le non-vrai, l’irrationnel, ce que simplement l’on s’imagine ». Seul le mot détermine, structure et forme la pensée. On retrouve ici le fameux dualisme de Descartes. Dans ses méditations métaphysiques, Descartes se lance dans une quête au cours de laquelle il s’engage à douter de tout ce en quoi il croit, afin de découvrir ce dont il peut être certain. En faisant cela, il découvre qu’il peut douter du fait qu’il ait ou non un corps (il se peut qu’il soit simplement en train de rêver de son corps, ou que ce ne soit qu’une illusion créée par un « malin génie »), mais il ne peut pas douter de l’existence de son esprit. Ceci constitue pour Descartes le premier indice montrant que le corps et l’esprit sont deux choses réellement différentes. L’esprit, selon Descartes, est « res cogitans », une chose pensante et une substance immatérielle. Cette chose est l’essence de sa personne, celle qui doute, croit, espère et pense. Cette distinction entre le corps et l’esprit est ainsi étayée dans les méditations VI : « j'ai une claire et distincte idée de moi-même, en tant que je suis seulement une chose qui pense et non étendue, et [...] j'ai une idée distincte du corps, en tant qu'il est seulement une chose étendue et qui ne pense point. […] Toutes les choses que je conçois clairement et distinctement, peuvent être produites par Dieu telles que je les conçois ». Ainsi, explique Descartes, la dualité corps/esprit : l’esprit est une chose pensante qui peut exister indépendamment de son corps étendu. Et par conséquent, l’esprit est une substance distincte du corps, une substance dont l’essence est la pensée. L’affirmation centrale du dualisme cartésien est donc que l’esprit immatériel et le corps matériel interagissent de façon causale, une idée qui continue d’apparaître de manière privilégiée dans de nombreuses philosophies non européennes. Les événements mentaux causent des évènements physiques, et inversement. Cela conduit à un problème très profond concernant le dualisme cartésien : Comment un esprit immatériel peut-il causer quoi que ce soit dans un corps matériel, et inversement ? Descartes lui-même a peiné pour obtenir une réponse cohérente à ce problème. Dans sa lettre à la princesse Elisabeth de Bohême, il suggéra que les esprits des êtres animés interagissaient avec le corps à travers la glande pinéale, une petite glande au centre du cerveau, entre les deux hémisphères. Cependant, cette explication n’était pas satisfaisante : comment un esprit immatériel peut-il interagir avec la glande pinéale matérielle ? Étant donnée la difficulté qu’il y avait à défendre la théorie de Descartes, certains de ses disciples, tel Nicolas Malebranche, proposèrent une explication différente : toutes les interactions corps-esprit demandaient l’intervention directe de Dieu. Selon ces philosophes, les différents états de l’esprit et du corps consistaient seulement l’occasion d’une telle intervention, et non sa cause. Leibniz a reconnu la faiblesse de la prise en compte par Descartes des interactions causales intervenant en un lieu défini dans le cerveau. Malebranche a décidé que l'invocation d'un support matériel tel que la glande pinéale pour expliquer les interactions entre le matériel et l’immatériel était impossible, et il a par la suite formulé sa doctrine supposant que les interactions étaient en réalité causées par l’intervention de Dieu lors de chacune des occasions individuelles. A ce point de vue, sa position rejoint l’idée de Leibniz selon laquelle Dieu a créé, une fois pour toute, une harmonie préétablie de telle manière que tout se passe comme si les évènements physiques et mentaux étaient la cause, et étaient causées l’un par l’autre mutuellement. En réalité, les causes mentales n’ont que des effets mentaux et les causes physiques n’ont que des effets physiques. C’est la raison pour laquelle ce point de vue a été appelé parallélisme. Reprenons, notre étude concernant la dualité intrinsèque au langage, la grammaire elle-même de notre langue est empreinte de dualité. L’étude des formes de l’énoncé est éminemment révélatrice de cette dualité. En effet, elle s’effectue commodément à partir de la notion d’énonciateur, définie comme l’instance qui prend en charge l’énonciation de l’énoncé et donc l’énoncé. A partir de là, l’usage terminologique tend à distinguer :

  • les modalités d’énonciation qui « renvoient au sujet de l’énonciation en marquant l’attitude énonciatrice de celui-ci dans sa relation à son allocutaire ».
  • les modalités d’énoncé qui « renvoient au sujet de l’énonciation en marquant son attitude vis-à-vis du contenu de l’énoncé ».

Les modalités d’énonciation se traduisent linguistiquement par les types phrastiques : déclaratif, injonctif et interrogatif. Les modalités d’énoncé mettent en jeu tous les mécanismes linguistiques visant à traduire l’évaluation par l’énonciateur du contenu d’énoncé : évaluation affective mais aussi axiologique (bon ou mauvais) ou épistémique (vrai, faux) ou encore dans une certaine mesure incertain. Il y aurait grand illusion à considérer qu’il y a une absolue hétérogénéité entre les deux groupes de modalités. Ainsi, l’évaluation affective a une étroite affinité avec l’exclamation ; de même la modalité déclarative est pour une bonne part liée à la prise en charge de la vérité (ou de la fausseté) d’un contenu d’énoncé. Dans ce cadre, se pose le problème de la négation, interprétable, selon les cas, comme négation de phrase ou négation de constituant. Au plan logique, la négation de phrase place le mécanisme de négatif sur le même plan que les modalités assertive, injonctive ou interrogative : autrement dit, en fait un acte de parole autonome ; à l’inverse, la négation de constituant n’est qu’une forme prise par une modalité : assertion négative (défense), interro-négation, défense (= injonction négative). Pour qu’il y ait négation de phrase, il faut que le morphème négatif serve non seulement à décrire une entité, une qualité ou un procès négatif, mais surtout à traduire le souci de l’énonciateur de s’opposer à son interlocuteur. La négation de phrase est fondamentalement réfutatoire.
Pourquoi ce bref développement sur la négation ? Parce qu’elle est profondément représentative de la dualité. En effet, distinguons NON de NE. La distinction entre négation prédicative, c’est-à-dire dont le caractère linguistique s’attache dans le plan de la langue, à certaines parties de celle-ci et qui les rend aptes à la fonction, en discours, de prédicat, celui-ci étant ce que le discours dit du sujet, et la négation non-prédicative, c’est-à-dire qui n’a aucune autonomie syntaxique (ou pour simplifier, par une définition incomplète mais opératoire, qui ne peut faire phrase à soi-seul), est fortement inscrite dans la morphologie, et ce, dès l’ancien français.

  • prédicatif : non
  •  non-prédicatif : ne.

Il y a donc une complète opposition entre NON et NE. Au plan sémantique, dans une perspective guillaumienne, cette distinction signifie que la matière négative de NON est empruntée à l’expérience que le locuteur a de la négativité en tant qu’expérience d’univers extralinguistique, alors que la matière négative de NE est empruntée à l’expérience que le locuteur a du mécanisme linguistique que l’on appelle négation et qui, en tout état de cause, est un mécanisme soustractif par rapport au positif initial. Une conséquence essentielle de cet état de chose : NON implique une négativité indiscutable, ce qui explique que dans l’histoire du français, il ait presque toujours été réfractaire à l’emploi dit explétif, à l’inverse de NE qui couvrait aussi bien l’emploi explétif que l’emploi strictement négatif. Fonctionnellement, NON est négation de tout ce qui n’est pas le procès conjugué, tandis que NE, est au contraire pertinent pour nier le procès conjugué. Pour aller plus loin, il est aisé de démontrer que le mécanisme de négation non-prédicatif porter par l’utilisation de NE est lui-même emprunt de dualité. Examinons rapidement l’alternance entre négation pleine simple et négation pleine composée. Nous nous arrêterons ici aux deux emplois non strictement négatifs de NE : NE explétif et NE en contexte exceptif. En théorie guillaumienne, NE explétif est une saisie très précoce du mécanisme constructeur du mot ; il renvoie à une négativité sous-jacente, implicite, liée à un rapport sémantico-logique entre ce qui est et ce qui pourrait être (différent de ce qui aurait pu être). On comprend donc qu’il se rencontre derrière des verbes de crainte ou d’empêchement. Un bref passage par l’ancien français nous montre qu’on le rencontre également souvent dans les comparatives d’inégalité (ex. : qui plus estoit blance a devise / que n’est la nois quis ciet sor branche). Dans les temporelles d’antériorité, la situation est contrastée en ancien français : tantôt NE est exprimé, tantôt NON, ce qui nous rappelle qu’en aucun moment de notre langue le NE n’a été obligatoire. Par différence avec le NE explétif étudié ci-dessus, le NE en situation exceptive marque un engagement plus avancé dans le mouvement de la négativation, mais suffisamment modeste néanmoins pour que ce mouvement puisse être inversé. Ce rôle d’inverseur, très largement tenu par « que » aujourd’hui, l’était déjà en ancien français à côté de « fors » et de « fors que » qui signifiait « à ceci près que ». A noter pour finir la double tension de la négation pleine syntaxiquement représentée par la construction NE + forclusif. Une des originalités de la négation non prédicative est, en effet, d’être une négation composée, ou, plus exactement, d’être devenue tout au long de l’histoire de la langue une négation composée. Sémantiquement, cela signifie que l’opération de négativation du positif s’effectue en deux temps :

  • premier temps : on enclenche un mouvement de soustraction sur le positif. A cette opération correspond le morphème adverbial NE, encore appelé discordantiel.
  • deuxième temps : on confirme ce mouvement négativant en le rendant irréversible ; à cette opération correspond le morphème appartenant à une classe, celle des forclusifs eux-mêmes emprunts de dualité (ceux qui sont de purs opérateurs abstraits : pas, point, mie effectuant strictement l’opération décrite ci-dessus), ceux qui sont dotés en plus d’une valeur lexicale particulière (jamais, goutte etc.).

Nous nous arrêterons là concernant la dualité intrinsèque à notre langage et à notre grammaire sachant que les mêmes démonstrations seraient faisables temps au niveau des modalités temporelles (indicatif / subjonctif) ou de la représentation des événements (présent et les différentes formes de passé). Que la grammaire même, le langage donc, et par conséquent le signe rejoigne la façon d’appréhender le monde de façon duale nous amène à supposer que la plus grande partie des concepts dont se sert le mental fonctionnent dans la dualité. Il n’existe pas d’ordre d’expérience humaine dans lequel la représentation n’est pas pensée en terme de concepts duels : capitalisme/communisme, fait/droit, bien/mal, vertu/vice, dieu/diable, vrai/faux, beau/laid, théorie/pratique, chaud/froid, joie/tristesse, force/faiblesse, absolu/relatif, transcendant/immanent, abstrait/concret, idéal/réel, objectif/subjectif... Finalement, le caractère quasi systématique et formel de ces types d’opposition pose la question de savoir si ce n’est pas notre intellect qui taillerait nos constructions mentales de façon duale. Cette conception du double, de l’opposition par deux n’est-elle pas alors une source constante de faux problèmes ? N’est-elle pas sur le fond fictif ? Sans véritable portée ontologique ? Car si c’était le cas, l’accès à l’ontologie devrait être nécessairement non-duel, obligeant par là à transcender la dualité du mental ordinaire. Cependant, toutes les dualités ne viennent pas nécessairement des constructions de la pensée. En effet, ce n’est pas la pensée qui fabrique la dualité droite/gauche dans la symétrie du corps, la dualité mâle/femelle chez les animaux, ou encore celle homme/femme, pôle +/pôle – sur la pile électrique…en clair, toutes les dualités existant dans la nature par essence antérieure à toute pensée humaine. Cela revient ici à affirmer que la dualité, la pensée duelle qui nous caractérise n’est pas une fiction mais étant déjà et par essence présente dans la nature elle nous pousse à reproduire notre représentation du monde et la façon dont nous l’exprimons sous la forme de concepts duels, de pensée duelle et conférant à cette dernière une réelle portée ontologique. Cette question est très complexe et, depuis Parménide et Héraclite ne cesse de resurgir dans la philosophie occidentale à l’exception de celle de Hegel fondée sur une logique non duelle visant à démontrer que la contradiction est à l’œuvre dans les choses. A ce titre Hegel dans sa dialectique thèse-antithèse-synthèse s’oppose aux antinomies formulées par Kant dansla Critique de la Raison pure. D'un point de vue très général, la philosophie hégélienne, ou Phénoménologie de l’esprit, tel qu’il la nomme lui-même, est donc une pensée qui veut concilier les opposés qui apparaissent, par la conciliation des philosophies de l'Être et des philosophies du devenir. En effet, avec la dialectique, ces oppositions cessent d'être figées puisque le mouvement d'une chose est d'être posée, puis de passer dans son contraire, et ensuite de réconcilier ces deux états. Ainsi, l'être n'est-il pas le contraire du néant ; l'être passe dans le néant, le néant dans l'être, et le devenir en est le résultat, je cite : « Le néant, en tant que ce néant immédiat, égal à soi-même, est de même, inversement, la même chose que l'être. La vérité de l'être, ainsi que du néant, est par suite l'unité des deux ; cette unité est le devenir ». Cela étant, le caractère très systématique et formel de la dialectique hégélienne finit aussi par éveiller la méfiance, d’autant que le concept de « dialectique » lui-même est pris en deux sens par Hegel selon que l'on parle du dialectique ou de la dialectique, le dialectique désignant un moment intermédiaire entre l'abstrait et le spéculatif, qui correspond en gros au scepticisme (l'art de dissoudre les opinions dans le néant), tandis que la dialectique désigne le mouvement de dissolution du fini lui-même. Hegel, souhaitant s’en éloigné, revient inexorablement et contre sa volonté, sans doute inconsciemment même, vers une certaine conception duale : les deux sens de dialectique issue de sa pensée en témoignent. Ce paradoxe dans la philosophie hégélienne partant d’une méthode duelle pour finalement aboutir à un concept niant cette dualité intrinsèque à la nature même nous ramène inévitablement à la question de savoir quel statut nous devons reconnaître à la dualité ? Cette dernière est-elle dans la nature des choses ou est-elle seulement dans la représentation de la nature des choses ? Comment discerner une dualité fictive, qui n’est que l’ombre engendrée par les complications de l’intellect, d’une dualité réelle, présente dans le réel ? En bref, nous ne savons pas aborder la complexité autrement que par des simplifications duelles abusives. Revenons-en aux fondamentaux, et notamment les Pensées de Pascal. Pascal a une intuition fulgurante de la non-séparation dans la Nature, dont la compréhension est mortelle pour la pensée duelle : « Les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement l’une avec l’autre, que je crois impossible de connaître l’une sans l’autre et sans le tout ». Ce qui veut dire que connaître, c’est toujours relier et non pas séparer, décomposer, opposer, ce qui est le propre de l’intellect ordinaire. Distinguer certes, mais ne pas disjoindre. Une chose n’existe que dans sa relation avec les autres et dans sa configuration dans un tout qui l’englobe. La relation a un sens à la fois statique, ce qui veut dire que toute situation réelle est complexe de fait, et dynamique, ce qui veut dire encore que les processus qui œuvrent dans le réel sont causalement inter-reliés. Cette interrelation n’est pas le fait de l’homme, elle est tissée dans l’intelligibilité même de la Nature, dans son fonctionnement le plus intime. D’où le passage qui suit, quelques lignes plus bas : « Toutes choses étant causée et causantes, aidées et aidantes, médiatement et immédiatement, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties ». La conscience d’unité est indispensable dans le domaine de la connaissance. Elle est aussi d’une exceptionnelle urgence sur le plan de l’action de l’homme dans le monde. Si la Nature forme un tout, il n’est pas possible d’isoler quoi que ce soi, il n’y a pas de petite action et aucune action n’est sans conséquence, immédiatement et à long terme. Pascal le dit aussi très bien dans les Pensées : « Le moindre mouvement importe à toute la nature ; la mer change pour une pierre. Ainsi, dans la grâce, la moindre action importe par ses suites à tout. Donc tout est important. En chaque action, il faut regarder, outre l’action, notre état présent, passé, futur et les autres à qui elle importe, et voir les liaisons de toutes ces choses ». Nous ferions d’immenses progrès, si nous pouvions immédiatement comprendre qu’il n’y a pas d’existence séparée. Tout est lié dans le champ de la connaissance, comme tout est étroitement lié dans la Nature. Or le propre de la pensée duelle, c’est justement d’aller en sens inverse, de penser dans la séparation, la disjonction, là où les choses ne sont ni séparables, ni disjointes. L’opération de la pensée duelle consiste à diviser, opposer, fragmenter, séparer ce qui dans le réel est en fait intimement lié et qui aussi par ailleurs recrée aussi de fausses unités qui n’existent pas dans le réel, mais seulement dans les concepts. Ainsi donc, pour simplifier, nous pouvons ici partiellement conclure que si nous identifions la dualité à la caverne de Platon, tant que la représentation duelle n’est pas mise en cause, comprise et dépassée, c’est-à-dire hors de la caverne, on ne peut pas en sortir, on est tout simplement dedans. Nous n’avons tout bonnement jamais quitté la caverne… Qui que nous soyons, quoique nous soyons, le monde de la caverne est le monde de la dualité. La demeure de la caverne, celle du monde sensible, est celle du relatif, et dans le relatif, aucun concept ne saurait subsister sans son contraire. La plus grande partie de notre expérience quotidienne, se situe dans le domaine relatif des relations élémentaires. Notre expérience empirique se situe dans le champ du relatif, dans le champ de la dualité tracé dans les sillons de l’attitude naturelle. Maintenant, à supposer que brusquement nous sortions de la dualité, que nous entrions dans un éveil plus élevé, nous aurions dès lors un nouveau point de vue. La pensée ferait un saut d’intelligibilité. Or, pour parler comme Platon, dans le monde intelligible, dans le domaine des relations sublimes, dans l’absolu, rien de ce qui existe n’a de contraire. Si l’appréhension de la dualité est coextensive à la pensée, il est indispensable, pour entrer dans le champ des relations sublimes, que l’intelligence transcende son fonctionnement ordinaire. Et quoiqu’il en soit, « Et tenebrae eam non comprehenderunt ». L’accès à la non-dualité est une sorte de saut quantique de la pensée et un changement radical de perspective.

II – Langage / Signe / Symbole Franc-Maçon de la dualité De même que nous venons de le démontrer de façon profane, la dualité est omniprésente dans le langage, d’aussi loin que notre connaissance nous le prouve. D’un point de vue maçonnique, il en est de même. Dualité, nous l’avons vu, renvoie au chiffre deux qui exprime le principe féminin, qui symbolise l’ambivalence, le conflit, un antagonisme qui, de latent, devient manifeste, une rivalité, une réciprocité, qui, peut être de haine autant que d’amour. En bref, une opposition qui peut être contraire et incompatible aussi bien que complémentaire et féconde. On retrouve ces diverses significations dans le premier des dualismes : créateur et créature, vie et mort, blanc et noir, masculin et féminin, bien et mal, jour et nuit, gauche et droite. Deux signifie l’équilibre réalisé ou des menaces latentes et il peut être le germe d’une évolution créatrice aussi bien que d’une involution désastreuse. Chez les anciens, où ce chiffre était attribué à « la Mère », le deux, ou la dyade, était l’emblème de la matière susceptible de toutes sortes de formes. Pythagore ne considérait pas moins ce chiffre comme représentant le mauvais principe tandis que Platon le comparait à Diane toujours stérile et partant peu honorée. Les Romains tenaient également le deux pour néfaste, c’est pour cela que le deuxième mois de l’année et le deuxième jour du mois furent consacrés à Pluton le Dieu des morts. Les constatations faites ci-dessus dans l’environnement profane semblent se confirmer dans la Franc-maçonnerie. Cette ambivalence, nous la retrouvons de façon évidente dans notre temple. Je cite : « Il dressa les colonnes sur le devant du Temple, l’une à droite, l’autre à gauche : il nomma celle de droite Jakin, et celle de gauche Boaz… »(Les Chroniques, II – 3 – 17) Ces deux colonnes revêtent un rôle de première importance dans la symbolique maçonnique. Une idée centrale qui était fondamentale de la pensée de la Renaissance était l’unité du système et l’omniprésence conséquente de la Divinité. Pour moi, cette idée est représentée sur le Tapis de loge par un groupe de trois symboles « les Décors de la Loge ». Je vais tenter ici une analyse de ces symboles. Vous pardonnerez, par avance mes imperfections, et mes approximations d’apprenti…

Les Colonnes d’abord.

L’idée de la dualité est omniprésente dans les décors de loge – des carrés blancs et noirs en dessous jusqu’à la Lune et le Soleil, antiques symboles des opposés féminin et masculin, au-dessus. Dans la zone centrale, la dualité est représentée par les deux colonnes. Dans le symbolisme maçonnique, elles se voient données des noms. Notre objet sera donc d'essayer de redéfinir les colonnes symboliques du Temple de Salomon au travers des symboles généraux de la Tradition. Le mot symbole du grec – « sumbolon » signifie « signe qui fait reconnaitre ». Le symbole sous-entend donc : la connaissance originelle que nous avons perdue dans notre état d'exil. D'une manière générale nous pouvons dire que ces 2 colonnes expriment la dualité résultant de la Division apparente de l'unité. Tout le travail de L'initié étant de réconcilier les contraires avec l’aide de la providence : « Même les ténèbres ne sont ténébreuses pour toi et la nuit devient lumineuse comme le jour : les ténèbres sont comme la Lumière » Psaume 139.1. Pour résumer ce point, je me contenterai simplement de citer le Prologue de l’Evangile selon Saint Jean : « In principio erat Verbum, et Verbum erat apud Deum, et Deus erat Verbum. Hoc erat in principio apud Deum. Omnia per ipsum facta sunt, et sine ipso factum est nihil quod factum est. In ipso vita erat, et vita erat lux hominum: et lux in tenebris lucet, et tenebrae eam non comprehenderunt » - Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement avec Dieu. Tout fut par lui, et sans lui rien ne fut, tout fut par lui. En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes : et la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise. Le nombre 2 exprime la division mais aussi la fécondité. Voici les piliers fondamentaux de la Jérusalem Céleste, « Hiram dressa les colonnes dans le portique du Temple, il nomma la colonne de droite « Jakin » et puis il dressa la colonne de gauche et la nomma « Boaz » 1 Rois 7,21. 2. Les deux colonnes peuvent être interprétées comme symbolisant les 2 pôles de la création, Adam et Eve, le masculin et le féminin, le soleil et la lune, l'esprit et l'âme, mais aussi la dualité de l'âme et du corps, du feu et de l'eau, le jour et la nuit, le principe de force et de résistance, de Dieu et de la nature, d'Osiris et d’Isis, de Saint Jean l'évangéliste et de Saint Jean Baptiste, d'Abel et Caïn, de Jacob et Esaü. Cette liste, n'est pas, limitée. En hébreu Adam provient de la racine hébraïque : Adamath, la terre et le corps de l'homme et Eve est l'âme principe qui par le souffle anime le corps. Nous devons ici faire une parenthèse et préciser qu'Adam prit conscience qu'Eve était nue, autrement dit, en considérant qu'Eve est le cœur d'Adam, le Christ (en tant que Yod) est le cœur d'Eve et le père (en tant qu'Aleph), le cœur du Christ est donc cette noble « pierre » passage obligé pour rejoindre le père. De même, l'arbre de la connaissance n'est pas un pommier, invention que nous devons aux premiers pères de l'église chrétienne, soucieux de marier les mythes gréco-romains avec les mystères Chrétiens. Dans la tradition hébraïque, l'arbre de la connaissance du bien et du mal est le figuier et il peut être confondu avec les colonnes du binaire ainsi que l'atteste Jérémie 24.1 « L'éternel me fit voir deux paniers de figues posés devant le Temple de l'éternel après que Mebucadnetsar roi de Babylone eut emmené de Jérusalem et conduit Jéconia, fils de Joakim roi de Juda (...) l'un des paniers contenais de bonnes figues, comme les figues de la première récolte et l'autre panier de très mauvaises figues qu'on ne pouvait manger à cause de leur mauvaise qualité ». Un couple de colonnes a toujours marqué l’accès vers un autre espace. Par exemple, les Colonnes d’Hercule définissaient l’espace du monde réel, physique, des vivants, par rapport à la réalité inconnue du monde post-mortem, l’au-delà, le mystère. Les colonnes ont toujours marqué cette ligne fictive que nous appelons « limite » et au-delà de laquelle nous devons être capables de faire face à un état différent de celui d’où nous provenons. Les colonnes contiennent donc le sens de l’épreuve. Les colonnes ont donc également une symbolique de frontière, de délimitation de l’espace. Les deux colonnes à l’entrée du Temple maçonnique ne sont pas le fait du hasard. La description, des 2 colonnes du Temple de Salomon, dans la Bible, au livre des Rois chapitre V et VI, montre bien que le nombre « deux » répond à un besoin précis. La colonne de gauche a pour nom « JAKIN » et la colonne de droite, que je ne sais pas nommer a pour nom un mot hébreu qui peut se traduire par « en force ». Le nombre « deux » se voit également à travers le pavé mosaïque représenté par un damier peint en noir et blanc donc par « deux » couleurs. Ce pavé mosaïque étant un espace sacré sur lequel on ne marche presque jamais, ou en tout cas de façon codifié et qui semble maintenir enfoui un secret, le nombre « deux » peut être considéré comme le signe du silence et du secret. Le Pavé Mosaïque représente la Divinité comme elle est perçue par le pôle opposé de la conscience, ici, la Terre de la vie ordinaire. La lumière et les ténèbres du pavé représentent les paires opposées, un mélange de miséricorde et de justice, de récompense et de punition, de vengeance et d’amour. Elles représentent également l’expérience humaine de la vie, lumière et ténèbres, bien et mal, facilité et difficulté. Mais cela n’est que ce qui en est perçu. Les carrés ne sont pas le symbole ; le Pavé est le symbole. Les carrés blancs et noirs s’assemblent avec harmonie afin de former le Pavé, une chose une, une unité. L’ensemble est entouré par le Cordon à houppes dentelées qui relie l’ensemble en un symbole unique. Sous cette représentation sur le Tapis de Loge, la Corde relie non seulement les carrés, mais toute l’image en une unité parfaite. Ainsi, le fait que les Maçons, qui formulèrent ce symbolisme, rassemblèrent ces trois objets en un seul groupe semblent nous obliger à les considérer ensemble. Ces Décors de la Loge sont l’Étoile Flamboyante, le Pavé Mosaïque et le Cordon à houppes dentelées, et ils sont tous destinés à se référer à la Divinité. L’Étoile Flamboyante est une représentation héraldique de la Divinité. L’Étoile Flamboyante, disposée dans le ciel, représente la Divinité telle qu’elle est, dans toute sa gloire, comme se projetant elle-même dans l’existence. De même, qu’il y a deux colonnes de Frères dans une loge (celle du Septentrion et celle du midi), le Vénérable Maître, à l’Orient, est assisté de « deux » Surveillants, à l’Occident, pour éclairer la loge, et pour autant « et tenebrae eam non comprehenderunt ». D’ailleurs, dès lors que nous entrons en tenue, voici ce que dit le Vénérable Maître :

V\ M\ : Frère Premier Surveillant, où est placé le Vénérable Maître dans la Loge ?

Puis par un jeu de questions/réponses à l’ouverture comme à la fermeture, voici ce que nous entendons :

Ouverture :

V\ M\ : Où se place le Vénérable Maître dans la Loge ?

1er Surv\ : A l'Orient, Vénérable Maître.

V\ M\ : Pourquoi ?

1er Surv\ : Comme le soleil commence son cours à l'Orient et répand sa lumière dans le monde, de même le Vénérable Maître se place à l'Orient pour mettre les Frères à l'ouvrage et éclairer la Loge de ses lumières.

V.M. : Où se placent les Surveillants ?

1er Surv\ : A l'Occident.

[…]

V\ M\ : Puisqu'il est midi, que le Vénérable Maître est placé à l'Orient et les Surveillants à l'Occident, avertissez les Frères que je vais ouvrir la Loge.

Fermeture :

V\ M\ : Frère Premier Surveillant où est placé le Vénérable Maître dans la loge ?

1er Surv. : A l'Orient, Vénérable Maître.

[…]

V\ M\ : Frère Premier Surveillant, où sont placés les deux Surveillants ?

1er Surv\ : A l'Occident, Vénérable Maître.

V\ M\ : Pourquoi, Frère Premier Surveillant ?

1er Surv\ : Comme le soleil termine sa carrière à l'Occident, de même les Surveillants s'y tiennent pour fermer la Loge et les renvoyer contents.

V\ M\ : Puisqu'il est minuit, que le Vénérable Maître est placé à l'Orient et les deux Surveillants à l'Occident, avertissez les Frères que je vais fermer la Loge.

Le Vénérable Maître est donc assisté des deux surveillants, et il est intéressant de voir que le jeu des questions/réponses suit le mouvement du soleil : « Comme le soleil commence son cours à l'Orient, .../... de même le Vénérable Maître.../... » et : « Comme le soleil termine sa carrière à l'Occident.../... de même les Surveillants.../... ».

En me référant à La Pratique Journalière du Rite Ecossais Rectifié de Notre Bien Aimé Frère, passé à l’Orient Eternel, Henri BLANQUART, nous retrouvons ici notre similitude avec les anciens égyptiens auxquels nous faisions référence précédemment, notamment en ce qui concerne l’aspect mythologique et la création du Monde par Râ, qui, ouvrant les deux mains engendra notre univers. De l'Unité divine naît en tout premier lieu la Dualité fondamentale. L'Unité divine se trouve à l'originede toutes choses, à l'Orientdonc. La Dualité est créée et se situe à l'Occident là où se trouve la chute, la mort, donc le monde matériel. En fait, ce jeu de questions/réponses, de même que la place des surveillants dans la loge semble aboutir à un 1 (Le Vénérable Maître) + 2 (Les deux surveillants) ce qui ferait donc 3 comme les 3 côtés d’un triangle, la Sainte-Trinité, et le triangle de positionnement de ces trois protagonistes dans la Loge. Il convient cependant de faire remarquer que, par le fait qu’il résulte de la somme de deux unités, le nombre « deux » est par essence le symbole du couple. Il porte en lui, les notions d’attachements et même peut-être des notions de fusion pour rebâtir une nouvelle unité. La Sainte Bible dans La Genèse, le premier livre de Moïse, ne précise-t-elle pas que : « …l’homme quittera son père et sa mère, et s’attachera à sa femme, et ils seront une seule chair ». Sur le plan intellectuel, il faut toujours associer à la thèse et l’antithèse, la synthèse pour qu’un développement soit complet. Ainsi, pour atteindre la perfection dans notre univers qui repose sur la loi des contraires, il faut donc faire évoluer le nombre « deux » vers le nombre « trois » qui symbolise la stabilité. Je m’appuierai ici sur l’analyse de notre bien aimé frère Gaétan dans sa planche Le Pavé mosaïque, concilier les contraires, la voie de l’équilibre…, je cite : « L’alternance de blancs et de noirs ne doit pas nous faire oublier que la partie la plus élaborer du pavé mosaïque est le joint. De tout temps, pour tendre vers la perfection, les ouvriers ont cherché à le dissimuler pour ne laisser apparaître que la matière première : la pierre. Pour réussir cette opération, la taille de la pierre brute doit être parfaite pour s’assembler au mieux. Mais la plus grande difficulté de l’œuvre se retrouve dans le joint, dans l’invisible. Là, l’apprenti devait être à l’écoute de l’enseignement de son maître pour réussir l’opération que l’on appelle « faire le joint » c'est-à-dire réunir le pavé blanc et le pavé noir en un tout. Le pavé mosaïque est donc porteur en lui même d’une troisième voie invisible aux yeux du profane ». C’est cette voie, accessible uniquement à l’initié, et source de travail permanent sur soi pour vaincre notre dualité et échapper à l’Arlequin qui est en chacun de nous qu’il nous faut trouver en souffrant et persévérant… Peut-être également afin que les ténèbres comprennent enfin la Lumière… De même, lors de notre intégration, nous avons été de plein fouet jeté dans la dualité constituée intrinsèquement par les 3 éléments :

Lors du Premier Voyage :

Introducteur : Qu'est ceci ?

Le Candidat répond : « DU FEU »

Introducteur : Le Feu consume la corruption mais il dévore l'être corrompu.

Lors du Second Voyage

Introducteur : Qu'est ceci ?

Le Candidat répond : « DE L'EAU »

Introducteur : C'est par la dissolution des choses impures que l'eau lave et purifie, mais elle recèle des influences funestes et les principes de la putréfaction.

Lors du Troisième Voyage :

Introducteur : Qu'est ceci ?

Le Candidat répond : « DE LA TERRE »

Introducteur : Le grain mis en terre y reçoit la vie, mais si son germe est altéré, la Terre même en accélère la putréfaction. Nous constatons aisément que chaque élément porte en lui, en son essence même la dualité de sa nature même. La dualité est ce qui, au final, les caractérise et ce qui caractérise leur qualité intrinsèque. Baudelaire est très proche de ce cheminement et la dualité est un thème essentiel et central de l’œuvre baudelairienne qui a une place prépondérante dans sa vie privée. Dans Les Fleurs du Mal, il chante :

« Tout enfant, j’ai senti dans mon cœur deux sentiments
Contradictoires l’horreur de la vie et l’extase de la vie
C’est bien le fait d’un paresseux nerveux ».

En fait, chez Baudelaire, la dualité peut être définie comme la coexistence de deux choses de différente nature mais impossible à séparer du fait de leur relation étroite. L’un des exemples les plus clairs est celui du Bien et du Mal, où chaque élément est compris souvent dans son opposition à l’autre. Sartre dit de Baudelaire : « C’est en faisant le mal et surtout le mal que Baudelaire arrive au Bien ». D’où vient l’idée de la dualité chez Baudelaire ? Le poète, dès son enfance, comprend qu’il existe une différence essentielle entre lui et les autres enfants puisque, déchu, il ne reçoit pas assez d’amour et de tendresse de la part de ses parents. Il essaie alors de se voir tel qu’il est, pour se connaître. Mais il ne peut pas voir ses yeux, et c’est pourquoi son cœur devient le miroir reflet de son âme :

« Tête-à-tête sombre et limpide
[Q]u’un cœur devenu son miroir ».

« L’Irrémédiable »

Et ainsi naît une dualité que l’on constate même dans les titres de ses recueils : Les Fleurs du Mal et Spleen et Idéal. Dans les Fleurs du Mal d’abord : la fleur en poésie baudelairienne est symbole de beauté, de pureté, ou symbolise la femme, le mal étant le symbole du malheur et de la misère, sociaux, physiques ou métaphysiques. Et le poète cherche à extraire la beauté du mal. Il le dit ainsi :

« Tu m’as donné ta boue j’en ai fait de l’or ».

Conclusion

Ainsi, parce que : un contraire éclaire l'autre, ce qui est à cerner, pose une question propédeutique : quel est le contraire de dualité ? C'est à tort que l'on proposera « unité », car unité renvoie à une dualité (= deux éléments) ou une pluralité réunies par une synthèse. Le contraire de dualité est selon nous, « unicité » qui désigne le caractère de ce qui est unique, pour ainsi dire la solitude d'un élément. Unicité peut désigner un seul principe auquel tout peut être réduit et, par exemple, la matière, l'Idée, Dieu. Ce déterminisme vital ne saurait se concevoir sans un tel monisme, puisqu'il n'admet qu'un seul principe constitutif. On mesure l'enjeu du choix entre le monisme et le dualisme ! Nous poserons donc comme principe de base cette définition universellement admise que dualité et dualisme sont des synonymes qui ne diffèrent que par le point de vue. Dualité désigne, au contraire de unicité, le caractère ou l'état de ce qui est double de ce qui comporte deux éléments, chacun ne pouvant être seul, mais étant pourtant différents pour ne pas dire antagonistes, et qui, réunit ou côte à côte peuvent aboutir à un troisième élément réunifiant les deux… De deux, on aboutit alors à 3 qui n’est en fait qu’un (ex. : le pavé mosaïque dalle noire (1) + blanche (1) = pavé mosaïque (3) qui pris comme tel, n’est qu’un élément… Tout problème posé par la dualité se ramène donc à cette question : la dualité est-elle provisoire ou définitive, accidentelle ou essentielle ? Ou encore : les deux éléments de la dualité sont-ils déductibles ou irréductibles l'un à l'autre ? Prenons un exemple pour illustrer cela. Si je dis, et cela est peu contestable, que l'homme est un être raisonnable sensiblement affecté, je pose en principe deux éléments indépendants, différents, qui semblent irréductibles l'un à l'autre (on ne peut être égoïste et aimer en même temps). Cela revient à dire qu'il y a en l'homme une dualité : la sensibilité et l'esprit. Ce dualisme de l'être de l'homme a pour conséquence un dualisme moral conflictuel : l'homme est l'unité de ce qui perpétuellement se fuit (l'eau et le feu, écrit Hegel), de ce qui se combat comme l'amour et l'égoïsme se font la guerre ou encore le réel et l'idéal, notamment parce que l’homme ne parvient à fuir les ténèbres pour aller vers la lumière…, sa richesse intérieure en somme… Ce qui laisse deviner un dualisme entre la vérité et la réalité, un déchirement entre ce qui est et ce qui doit être : avec pour conséquence que l'homme, ne pouvant jamais satisfaire en même temps les deux éléments que sont le devoir et la recherche du plaisir, ne pouvant jamais suivre sa nature en faisant son devoir, l'homme pourra bien rechercher le bonheur mais la réalisation (l'existence) du bonheur poursuivi ne sera jamais qu'une illusion, la satisfaction imaginaire d'un désir (et lux in tenebris lucet, et tenebrae eam non comprehenderunt). Cela m’amène à considérer un autre sujet : celui du Trois comme la manifestation du Un par le Deux c'est à dire par les deux forces vues auparavant. La génération des Deux par l'Un est identique à la parole qui crée simultanément le son et le souffle.

C'est aussi la Sainte Trinité :

  • le Père,
  • le Fils,
  • l'Esprit Saint.

L'Un inconnaissable contient potentiellement en lui les Deux. Les Deux exprimés par le Un, c'est à dire issus du Un, sont de même nature que le Un. L'Un et les Deux sont ainsi consubstantiels.

J’ai dit, Vénérable Maître.

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21 février 2014 5 21 /02 /février /2014 07:39

Après de nombreuses errances stériles et irrationnelles, je décidais de tout reprendre du début, le jour de mon passage au deuxième grade. Je fus, ce jour là, étonné par l’insistance du rituel quant à l’explication du tableau de L\. Je suppose que la lecture et la compréhension de la planche tracée doivent être indispensable pour progresser et pour ressentir ce qui me préoccupe maintenant, une présence presque anodine mais essentielle, une ancre de navire, un épi de blé auprès d’une chute d’eau. 

A l’inverse de la planche tracée du premier grade, qui ne présente qu’un assemblage de symbole dont l’apprenti est seulement spectateur et c’est un a priori, la planche tracée du second grade m’indique une amplitude et une direction.  Je me situe maintenant dans le temps, à midi, et dans l’espace, sur les parvis. Je vais du nord à l’est. Je me dirige vers ce  lieu secret, la C\ du M\. Je suis sur les parvis du Temple, après les col\ J\ et  B\. Je tourne le dos à l’extérieur, les yeux rivés au pied de l’escalier tournant. Je me dirige vers le sacré. Je vais donc effectuer une démarche rétrospective ou plutôt introspective quant à mon initiation et revenir sur mes pas, retourner au mouvement et au bruit dehors, hors du temple, près de l’épi, près de la chute d’eau. Je dois redescendre les trois marches entre J\ et B\ et retourner sur  terre, fouettée par les vents profanes et faire face à mes  désordres intérieurs,  pour réaliser la présence de cet épi de blé auprès d’une chute d’eau. Qui est-il, que me dit-il ? Cet épi, en amarrage au pied du temple, au début de mon parcours, au nord, à l’entrée des Parvis. 

Cet épi de blé, courbé mais vigoureux et cette chute d’eau violente, bruyante, désordonnée représenteraient la naissance, la création, la création frénétique, la soif de vie. C’est une démonstration de la nature, en force, en abondance. Le mot pour épi de blé ou pour chute d’eau, en Hébreux est le même. Je penserais donc que ce symbole est dédoublé pour renforcer l’idée de force et d’énergie. Ce sont deux éléments distincts qui ne forment plus qu’un pour un objectif commun, faire germer les graines. Il faut donc y voir un acte copulatoire, un symbole alchimique. Et là, le symbole est clair. Le principe féminin et le principe masculin sont représentés. La conception et la naissance sont suggérées par un épi de blé auprès d’une chute d’eau. Les deux principes se confondent dans ce symbole. La terre est  matrice,  mère nourricière. Elle reçoit la semence. Et l’épi apporte cette semence. Mais il est aussi le résultat, il donne de nouvelles graines. Et l’eau, symbole de vie, permet ce résultat. La chute d’eau apporte aussi, du haut vers le bas, un mouvement perpétuel. L’épi de blé suggère également un mouvement perpétuel, mais du bas vers le haut, la germination, l’élévation, la germination, l’élévation, etc. L’initié, est cette graine. Il a germé en terre, dans le cabinet de réflexion. A la lumière, il s’élèvera au second grade, plus tard le temps de la  moisson viendra. Le salut au premier grade prend un  sens supplémentaire. L’équerre, symbolisée par la main droite, est prête, comme une faux, à moissonner la tête de l’épi. De plus le verbe équarrir veut dire tailler une pierre avec des angles droits mais veut dire aussi traiter le cadavre des animaux, plus exactement en  retirer la chair des os. Le salut au premier grade est donc une offrande encore aveugle pour une mort initiatique. Celui du second grade inclurait plus une notion de détermination personnel à son propre sacrifice. Tout d’un coup ce symbole n’est plus seulement le symbole de la conception et de la naissance mais également un symbole de sacrifice et de mort et, afin de poursuivre le cycle, un symbole de résurrection. Bref, cet épi de blé auprès d’une chute d’eau  représente la jonction entre la naissance et la mort, le point de départ et d’arrivée qui va du  profane au sacré. 

De nombreux mythes et de nombreuses pratiques rituelles reviennent à mon esprit avec plus de clarté. Je ne peux qu’en faire mention et en aucun cas exposer chacune de ces légendes et de ces pratiques, qui m’éloignerais trop de mon sujet. Seulement ce symbole fait certainement référence aux  légendes sur la castration d’Attis, sur la mort et la résurrection d’Osiris et à des rituels primitifs ou premiers comme la circoncision, l’excision , et d’autres. Je précise d’ailleurs que nombre de ces légendes voit en cet épi, plutôt un épi de maïs, qu’un épi de blé. Le rituel seul enseigne aux maçons  la qualité de cet épi. Les premiers tableaux de Loges d’Harris, au rite émulation, ne contenaient  pas d’épi, mais seulement un plan d’eau, plutôt lacustre d’ailleurs. C’est le rituel qui apportent les réponses et les compléments. Grâce à cet épi de blé auprès d’une chute d’eau, le rituel prend encore une dimension primordiale, il apporte le sens. Il donne également la raison du mot de passe, Shibb\. L’étymologie hébraïque fait une distinction caractéristique entre Sibb\ et Shibb\. Sans approfondir, Sibb\ est constitué du substantif sebel ou siblah, qui veut dire une charge, une peine, un fardeau, la douleur même. Le mot arabe zabbal, signifie ramasseur d’ordure. Il en ressort deux sens, l’un comme mot de passe, sumbollon en grec, l’autre comme repas pris en commun. Quant à Shibb\ associé donc avec le substantif shin veut dire tirer, étirer, croître, se frayer un chemin. Avec la connaissance de ce mot, sans la connaissance du rituel, tout pousserait à penser qu’il faut prononcer Sibb\ et non Shibb\. Un profane se trahirait comme l’ont été les gens d’Ephraïm. 

L’App\ s’inscrit encore dans Sibb\, et, pour le clin d’œil, il doit accueillir ses tâches matérielles en salle humide avec joie car il commence déjà la sacralisation de son être par des actes anodins. Il se prépare à son insu, au déchargement de ses peines et de ces fardeaux, fait de rancœur et d’orgueil, pour croître et se frayer un chemin. Plus tard il sera C\ et, comme moi,  découvrira le chuintement au dépens du sifflement.  Doit-on y deviner l’anéantissement du serpent, son soi inférieur, ses passions et ses émotions humaines par le contrôle de ses sens ?  

Le choix de ce mot de passe n’est  pas simplement une allusion biblique, c’est une évidence. C’est encore moins pour le souvenir et la commémoration de l’ évènement sanglant du massacre de quarante deux milles gens d’Ephraïm, sous les ordres de Jephté. A moins bien-sûr, et c’est une parenthèse, que ce fut un massacre initiatique, un sacrifice  collectif pour de nouveaux initiés. Jephté serait d’une dimension nouvelle. Il ne serait plus ce fils de catin, ce guerrier totalitaire et infanticide, mais deviendrait effectivement un juge, la lumière d’un groupe. Sa mère ne serait plus une simple prostituée dans le sens communément  utilisé aujourd’hui, mais une initiée dont l’école péripatéticienne d’Aristote en serait la continuité. L’origine grecque du mot  péripatéticien, péripatétein, signifie se promener. Je me plais à croire, pour rire, que mon périple dans les allées de mon labyrinthe est seulement une promenade à multiples directions sur les sentiers de la vérité. Je me trouve moins pressé pour recueillir tous les petits cailloux que j’ai semé au hasard de ma vie profane. Mais je referme ici la parenthèse, et je reviens à mon épi de blé auprès d’une chute d’eau. 

J’ai constaté la mesure infime, microscopique, d’une planche tirée de l’arbre de la connaissance, quand mon intéret s’est posé plus précisément sur l’alphabet hébraique à propos de Shibb. En particulier la  vingt et unième consonne de son alphabet, Shin, représenté sous la forme d’une dent... Elle est une des trois lettres mères et règne sur l’élément feu. Sa valeur numérique est de 300. Et le 3 représente l’équilibre. Elle correspond au chakra du troisième oeil. Dans la symbolique hébraïque cette lettre représente trois piliers de l’arbre des séphiroth et plus précisément le pilier droit de la grâce. L’analogie avec nos trois colonnes maçonniques fut naturelle et le mot de passe devint, dans mes réflexions,  le mot de passage non pas au seconde grade mais pour bien au-delà, pour accéder à l’Orient, à la beauté. Si j’entrevoyais les raisons d’un temps et d’une situation initiatique inconfortable, je réalisais également que je n’avais pas les outils nécessaires pour poursuivre. Ce coup d’œil rapide sur l’alphabet hébreux, ses combinaisons et sa symbolique m’apporta finalement plus de questions que de réponses. 

En revanche, la compréhension et la pertinence de ce mot de passe par rapport à la référence biblique m’apporta peu. Mais la prudence m’a été enseignée, et je suppose du bout des lèvres, que nombre d’éléments symboliques de cet épisode biblique sont encore restés invisibles à mes yeux. Mais, il est certain qu’ au travers du rituel, l’explication du meurtre des gens d’Ephraïm apporte du sang au symbole. La mort, une mort rôde irrésistiblement autour de Shibb\, représenté par cet épi de blé auprès d’une chute d’ « os ». 

Pour conclure, ce symbole serait le début et la fin du  parcours initiatique, la conception et la mort, le vivier et le charnier. Je comprends mieux maintenant le mal du C., ma souffrance. C’est Shibb\, mon épreuve de vérité. Je m’écorche à chaque pas, je me lacère à  coup d’équerre. Je dois me sédentariser, me creuser, retourner à la terre. Mon esprit doit maîtriser mes sens et mes émotions. Il doit dominer mon corps. Mon idée de quitter les parvis en faisant marche arrière au début de ma planche était stupide. Au contraire, il me faut poursuivre en avant pour  rejoindre cet épi de blé auprès d’une chute d’eau et m’y reconnaître. Je dois devenir semence et parcourir un cycle. Je pense à un poème de Goethe au titre évocateur « meurs et deviens ». Je dois renaître au sacré pour offrir mes services au grand géomètre de l’Univers, pour bâtir et pour me bâtir.                      

Il me faudra devenir cet épi de blé auprès du chute d’eau. Il me faudra devenir symbole, mais ceci est une autre histoire. Pour l’heure, encore nomade, je ne suis qu’une taupe nyctalope qui cherche à poser sa pierre, tombale.           

J’ai dit\

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14 février 2014 5 14 /02 /février /2014 06:18

Lors de l'Initiation au grade d'Apprenti, l'Expert offre au Néophyte une coupe remplie d'un breuvage au goût amer : le Breuvage de Mémoire, l'Eau de Mnémosymée.

A ce stade précis du Rituel d'Initiation le Vénérable Maître prononce les paroles suivantes :

« Monsieur (Madame), puisque telle est votre volonté, quoi qu'il arrive, de devenir Maçon. Et que c'est librement que vous acceptez les conséquences de toute cette rituelie ésotérique, sur vous-même et en vous-même , il vous appartient donc de continuer votre lente assimilation à l'Âme de notre Fraternité. Tout à l'heure vous avez bu le Breuvage de l'Oubli , destiné à vous dépersonnaliser, à vous enlever tout volonté propre. Voici une seconde Coupe, celle du Breuvage de Mémoire , l'Eau de Mnémosymée… Quand vous l'aurez absorbée, votre possession sera totale, absolue. L'Âme occulte de la Maçonnerie tout entière sera passée en vous. En n'importe quelle région du Monde, vous ne ferez plus qu'un avec tous vos Frères et Sœurs. Leurs amitiés, leurs répugnances seront les vôtres. Alors que l'Eau d'Oubli faisait de vous un corps sans vie, sans volonté propre, l'Eau de Mémoire, fera de vous le Maçon militant, le véritable Enfant de la Veuve. En trois fois, buvez, Monsieur (Madame). »

Ce rituel n'est pas anodin et sans grande valeur ; au contraire, ce moment revêt un rôle fondamental dans la quête initiatique et ce simple geste contient trois symboles parmi les plus importants qu'un maçon doit retenir, afin de donner une pleine lumière à sa démarche.

Ces symboles sont : la coupe, la boisson amère et la couleur verte.

En commençant le Rituel d'Initiation l'Expert fait boire au Néophyte le breuvage de l'Oubli, d'un goût insipide, afin qu'en oubliant ses penchants passés puisse se dépersonnaliser et mourir à sa vie passée. Il ne s'agit pas de détruire les particularités de son caractère ou de modifier son destin, mais de maîtriser ses penchants afin de saisir la quintessence de son être et de le faire vivre conformément à son déterminisme. Il s'agit donc bien de renaître à une autre vie, plus consciente. Dans la mythologie grecque lorsque l'âme se présentait aux Enfers elle était confrontée à cinq fleuves, mais elle n'en traversait qu'un. Ces fleuves étaient l'Achéron (douleur) ; le Phlégéton (brûler) ; le Cocyte (lamentations) ; le Styx (horrible) ; le Léthé (oubli). Si l'âme traversait le Léthé, c'est qu'il lui était donné de se réincarner dans une autre vie. Or si le fleuve peut avoir différents aspects, c'est qu'il représente l'existence même et ses diverses manières d'être vécue. Descendant des montagnes, sinuant à travers les vallées, se perdant dans les lacs ou les mers, le fleuve symbolise l'existence humaine et son écoulement avec la succession des désirs, des sentiments, des intentions, et la variété de leurs détours. Au Rite Ancien et Primitif de Memphis-Misraïm nous ne faisons que reproduire cette tradition mythologique, consistant à marquer par ce geste le recommencement, auquel le néophyte est appelé.

Après les épreuves rituelles une autre coupe est offerte à l'impétrant et celle-ci avant de lui laisser prononcer le serment, c'est-à-dire avant qu'il devienne un Franc-maçon. Cette fois il s'agit d'un breuvage amer, celui de Mémoire : l'eau de Mnémosymée. Si le premier breuvage avait le goût insipide de la vie profane et matérielle dans laquelle l'Esprit n'est pas encore éveillé, le deuxième apporte l'amertume de la vie de l'Initié, de celui qui cherche, de celui qui est tourmenté par le désir de connaître, mais aussi par la profonde solitude qu'il devra accepter pour découvrir soi-même. Le choc de ce goût amer éveille en lui la mémoire d'un monde passé, d'une unité primordiale dont il ne reste que le souvenir dans les formes acquises par les vertus que l'Initiation lui propose de pratiquer. Cette pratique le fera renaître à une vie plus spirituelle, dans laquelle il sera amené à gravir une échelle de valeurs autres et bien plus solides que celles de la pure existence profane.

Un jour, lorsque l'initié pourra être considéré un Adepte, c'est-à-dire lorsqu'il sera parvenu à la sérénité, seulement alors il pourra goûter la douceur de l'Ambroisie.

Même si ces trois phases nous reconduisent aux trois degrés fondamentaux de l'Initiation, le symbole lié à cette boisson est contenu dans la coupe. La coupe qui nous est plus connue est certainement celle du Graal de la légende celtique. Cette Coupe creusée dans l'émeraude et contenant le sang du Christ, que Joseph d'Arimathie porta en Bretagne, afin que l'Initiation puisse survivre et se perpétrer dans la recherche de chacun des hommes à l'esprit éveillé.

A ce propos Fulcanelli disait : «Le Graal est le mystère le plus élevé de la chevalerie mystique et de la Maçonnerie qui en dégénère ; il est le voile du Feu Créateur , le Deus Absconditus dans le mot INRI, gravé au-dessus de la tête de Jésus en croix. Les Egyptiens possédaient aussi cet attribut : Sérapis est souvent figuré avec, sur sa tête, le même objet, nommé Gardal sur les bords du Nil. C'était dans ce Gardal que les prêtres conservaient le feu matériel, comme les prêtresses y conservaient le feu céleste de Phtah. Or, ce dieu Feu, ce dieu Amour s'incarne éternellement en chaque être, puisque tout, dans l'univers, a son étincelle vitale. C'est l'Agneau immolé depuis le commencement du monde, que l'Eglise catholique offre à ses fidèles sous les espèces de l'Eucharistie enclose dans le Ciboire, comme le Sacrement d'Amour. Le ciboire, aussi bien que le Graal et les cratères sacrés de toutes les religions, représente l'organe féminin de la génération, et correspond au vase cosmogonique de Platon, à la coupe d'Hermès et de Salomon, à l'urne des anciens mystères. Le Gardal des Egyptiens est donc la clef du Graal. C'est en somme le même mot. En effet, de déformation en déformation, Gardal est devenu Gradal , puis, avec une sorte d'aspiration, Graal . Le sang qui bouillonne dans le saint calice est la fermentation ignée de la vie ou de la mixtion génératrice. Nous ne pourrions que déplorer l'aveuglement de ceux qui s'obstineraient à ne voir dans ce symbole, dépouillé de ses voiles jusqu'à la nudité, qu'une profanation du divin. Le Pain et le Vin du Sacrifice mystique, c'est l'esprit ou le feu dans la matière, qui, par leur union, produisent la vie. »

Le rite de la Coupe est la dernière épreuve avant que le néophyte ne prononce le serment d'Initiation maçonnique et que la Lumière ne lui soit donnée. Ce moment est donc le plus important et son ésotérisme n'est pas assez étudié. La couleur verte est celle de l'émeraude et par conséquence celle du Graal. Elle est aussi celle du plan « astral », l'intermédiaire entre le plan physique et les plans supérieurs, spirituels. Dans la tradition orientale, du système énergétique régissant l'être humain, le vert est la couleur du 4 ème Chakra, celui du cœur. Ce dernier se situe entre le trois premières d'en bas et les trois d'en haut, il est le chakra de la fusion équilibrée entre la matière et l'esprit. Le vert est la couleur des corps en décomposition, mais aussi de la nature renaissante, d'ailleurs la disposition zodiacale du processus alchimique situe en Taureau le travail intérieur à la matière, juste avant la calcination . Nous savons que la planète Venus, à laquelle on attribue la couleur verte, est en domicile dans le signe du Taureau ; c'est alors que en ce signe de couleur verte le mouvement lent et constant commence à produire les prémices vitales. Le vert représente ainsi une phase transitoire de l'évolution ; la même transition est confiée à la Coupe d'amertume. Il est à noter que dans la liturgie catholique, le vert est employé pour les ornements sacerdotaux du deuxième au sixième dimanche après l'Epiphanie et à tous les dimanches après la Pentecôte ; c'est-à-dire dans l'attente, l'espérance des deux pivots du Catholicisme : Pâques et Noël.

Si, donc, la couleur verte représente le travail intérieur de la naissance et de la renaissance, comme transformation de la matière par l'esprit, c'est-à-dire par le feu créateur, il semble tout à fait logique et naturel, que la lumière centrale sur nos autel et sur le plateau du V\ M\ soit la flamme d'une bougie verte, symbolisant en même temps l'eau du fleuve de la vie, la naissance, la décomposition de la mort, et le plan intermédiaire de l'harmonie à laquelle tend l'Initié.

Source : www.ledidfice.net

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13 février 2014 4 13 /02 /février /2014 06:21

L’eau est un des quatre éléments symboliques. Elle fait référence à trois notions : elle est à la fois source de vie, purification, régénérescence (mort du profane et naissance de l’initié).
L’eau, matrice originelle
L’eau c’est la vie, l’origine du monde : eau de pluie, eau de mer, eau tranquille des lacs, eau tumultueuse des torrents. L’eau est Mère et matrice, source de toutes choses. La notion d’eaux primordiales, d’océan des origines, est quasi universelle. L’eau est partout, même dans les déserts, sous forme d’oasis. L’eau est l’origine et le véhicule de toute vie, le fluide vital, le sang de nos veines, la sueur de nos efforts, les larmes de nos yeux.
Ainsi que l’a dit
René Guénon dans son « aperçu sur l’initiation », l’eau a toujours été et est particulièrement le symbole de « la Substance universelle » qui, par la purification, ramène l’être humain à la materia prima, afin qu’il soit apte à recevoir la vibration du « Fiat Lux » initiatique, stade suprême de cette spiritualité toute particulière, que doit lui donner l’initiation maçonnique. L’épreuve de l’eau est donc subie au moment de l’initiation. Au cours de ce deuxième voyage, le récipiendaire entend moins de bruit et trouve moins d’obstacles que pendant le premier voyage. Cela signifie que l’homme qui persévère dans l’effort et dans la vertu peut aplanir peu à peu les difficultés rencontrées sur son chemin de vie. Cependant, la route est encore sinueuse et irrégulière, il n’est donc pas encore affranchi des combats qu’il lui faudra mener pour triompher de ses passions. L’épreuve de l’eau représente donc le milieu du gué, et montre que le chemin parcouru ne doit pas nous faire oublier la distance qu’il faut encore franchir.
S'immerger dans les eaux et en ré-émerger signifie passer par une phase de désintégration, de dissolution suivie d'une phase de ré-intégration et de ré-génération comme dans le baptême et les rites initiatiques. Il s'agit d'une mort dans un état, suivie d'une re-naissance dans un autre. Comme le feu, les eaux sont à la fois sources de mort et de vie, destructrices et créatrices. Le feu fait bouillir l’eau jusqu’à l’évaporer, mais l’eau peut calmer et éteindre le feu. Le feu est masculin et puissant. L’eau est féminine, sensuelle et maternelle.
L’eau est primordiale, c’est la mer originelle où tout a débuté, le liquide symbiotique où chacun de nous a baigné et où nous avons commencé à exister. C’est la source et le véhicule de toute vie.
Le cycle de l’eau
L'eau est fluide elle épouse toutes les formes qu'elle rencontre sans jamais les contrarier, l'eau suit son cours, elle semble faible alors qu'en réalité elle est la force. Des trois éléments terrestres, elle domine toujours. Que ce soit par la douceur lorsqu'elle érode les rochers au fil des siècles et dessine les côtes en forme de dentelles. Par ses colères, en torrent ou en pluie, elle soumet la terre à son courroux. Même le feu, qui possède lui aussi la vertu symbolique de purification, ne lui résiste pas. Si par hasard le feu devient vengeur, l'eau le ramène toujours à la raison.
L’eau est libre et sans attaches. Elle se laisse couler en suivant la pente du terrain ou en suivant le courant. L’eau s’abandonne. La force de l’eau est une force Yin, dite féminine. Elle a aussi ses côtés sombres. La force de l’eau, on peut la constater lors d’une inondation ou d’un tsunami. Elle s’insinue partout, elle va dans tous les sens. On peut arrêter un incendie, on ne peut contenir une inondation.
Les eaux descendent du flanc de la montagne dans la vallée et rejoignent la mer, où toutes se retrouvent pour retourner à un état indifférencié. De là, elles regagnent le ciel sous la forme de nuages. Poussées par le vent, elles terminent leur course en averses au-dessus des sommets et recommencent un nouveau cycle.
L’eau et les religions
De tout temps et partout, l’eau a été considérée comme un symbole de la propreté matérielle et morale, une source de vie, un centre de régénérescence.
C’est la raison pour laquelle l’eau est regardée aussi bien en maçonnerie que dans les religions comme un symbole de purification, qui lave l’être humain de ses souillures.
Cette notion est confirmée par toutes les traditions.
Dans toutes les religions, dans toutes les civilisations, dans tous les mythes, l’eau est source de vie, moyen de purification ou de régénérescence, promesse de développement. L’eau est aussi le symbole de la vie spirituelle : eaux du baptême, eaux de Pâques. Elle est un symbole universel de fécondité et de fertilité, de sagesse, de grâce et de vertu. La pluie et la rosée symbolisent une semence ou une bénédiction du ciel, qui fertilise la Terre.
Les religions du Livre (judaïsme, christianisme et islam) ont toutes pris naissance dans des zones désertiques, où l’eau est précieuse. C’est un “ don de Dieu ”.
L’eau, dans l’ancien Testament, apparaît comme « principe créateur, au travers des nuées et des brouillards ». C’est de l’eau et de la terre qu’a été façonné le premier homme.
L’épisode du déluge montre ensuite le caractère destructeur et purificateur de l’eau : les hommes qui ne respectent pas la loi divine sont noyés et seul Noé et son Arche survivront aux flots dévastateurs.
De nombreux travaux ont démontré l’existence d’un tel épisode dans les textes fondateurs des grandes civilisations, comme l’Amérique Latine, l’Egypte ou la civilisation mésopotamienne, où l’on retrouve des éléments de déluge liés à une notion de jugement et de sélection par les flots, à la fois dévastateurs et purificateurs.
L’eau, élément protecteur des bons et destructeur des méchants, se retrouve dans l’épisode du passage de la Mer Rouge par Moïse, lui même “sauvé des eaux” à sa naissance. Ce dernier fait également surgir une source en tapant sur un rocher avec son bâton : c’est cette eau, symbolisant la Loi, qui sera bue pour fonder la civilisation de Moïse. Il dut aussi laver son corps et ses vêtements pour recevoir la loi divine.
Le symbolisme de l’eau
Dans bien des pays, l’eau est une bénédiction. Dans la tradition asiatique, le coeur du sage est une maison où loge l’eau. On compare le coeur d’un sage à un puits, à une source, et la parole du sage à la puissance d’un torrent.
Le symbolisme de l'eau peut nous mener très loin, de la source à l'estuaire, puis de l’estuaire à la source. Le circuit de l'eau est riche de nombreux enseignements. C’est la fin qui engendre son commencement, car, par l’éternité de son cycle perpétuel, l’eau semble ne jamais finir ni commencer, et s’ouvre un passage vers l’infini.
Le Feu et l'Eau sont souvent associés dans les rites initiatiques de purification et de ré-génération. Ces éléments se complètent l'un l'autre, mais à différents niveaux. Si l'eau purifie l’âme jusqu’à la suprême spiritualité, le Feu rend la chose effective par la réalisation du plus haut degré de spiritualité : l'illumination. Avec l'Eau, l'être progresse lentement, tandis qu'il est complètement transformé avec le Feu.
Dans la nature, l’eau est partout. La sève des plantes, c’est de l’eau. Un arbre est un fleuve dressé vers le ciel : l'eau, par la sève, s'avance dans l'arbre à la rencontre de la lumière.
Les eaux douces reviennent dans de nombreuses histoires ou contes comme élixir de vie, de connaissance et de vérité. Les eaux calmes symbolisent la paix et l’ordre. L’eau fait partie de tous les rites initiatiques. Tout lieu de pèlerinage a son point d’eau, sa source sacrée ou sa fontaine de guérison.
Retourner à la source ou traverser la rivière d'une berge à l'autre signifie toujours surmonter un obstacle séparant deux états différents de l'être, passer d'un état inférieur à un état supérieur. Dans bien des mythes, il faut traverser un cours d’eau pour se purifier ou accéder à la connaissance. C’est l’origine du mot de passe du compagnon : SCHIBBOLETH, qui signifie « épi » ou « passage à gué », et qui provient d’un épisode de la Bible, dans le livre des Juges : les hommes d’Ephraïm, qui voulaient traverser le Jourdain pour sauver leurs vies, ne purent prononcer correctement ce mot, que leur demandaient les hommes de Galaad, et furent égorgés sur la rive.
Symboliquement, cet épisode signifie que ne pas savoir prononcer correctement SCHIBBOLETH, c’est ne pas avoir suffisamment dégrossi sa pierre, et donc ne pas pouvoir prétendre passer d’une rive à l’autre, d’un état inférieur à un état supérieur. L’apprenti qui peut donner le mot de passe est admis dans la chambre des compagnons, il est donc libre de franchir la rivière.
L’eau peut nous laver de tout. Un texte du poète indien Rigveda nous le rappelle :

« Vous les eaux, qui réconfortez,
Apportez- nous la force,
La grandeur, la joie, la vision !
Souveraines des merveilles,
Régentes des peuples,
Vous les eaux, donnez sa plénitude aux remèdes
Afin qu’ils soient une cuirasse pour mon corps,
Et qu’ainsi je vois longtemps le soleil !
Et vous les eaux, emportez tout ceci :
Ce péché quel qu’il soit, si je l’ai commis,
Ce tort, si à qui que ce soit, j’ai pu le causer
Et ce serment mensonger, si je l’ai prêté »

L’eau enfin, c’est le liquide amniotique, le début de la vie, le ventre de ma mère. J’y ai passé 9 mois dans un monde chaud, obscur et confortable. Puis je fus expulsé dans un monde froid, lumineux, vaste et métallique. J’ai vécu des années dans ce monde, qui petit à petit, m’a rendu aveugle de nouveau. L’obscurité m’enveloppait peu à peu et j’ai ressenti un besoin de lumière.
Puis un soir, un frère est venu me chercher dans le cabinet de réflexion, pour me déposer, le cœur nu et les yeux bandés, dans un nouveau ventre, une nouvelle matrice, chaude, chaleureuse et nourricière, dépourvue de métaux. J’ai donc vécu une seconde naissance, sans sage femme, mais avec des hommes sages, mes frères désormais.
Je ne retournerai jamais dans le ventre de ma mère, mais je retrouve, de semaine en semaine, ma loge mère, ce ventre bienveillant et accueillant. Puis je retourne dans le monde profane, froid, métallique, parfois cruel, mais moins effrayant, depuis que je sais que je peux, à la mesure de mes moyens, le réchauffer et l’adoucir.
source :
www.ledifice.net

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7 février 2014 5 07 /02 /février /2014 07:07

Dans le « Livret du Compagnon » rédigé à l’époque par notre F\ F\ U\, nous trouvons la phrase suivante : « Sch…- qui signifie : l’union fait la force. En hébreu, Sch…signifie épi ». Et plus loin, au même paragraphe : « Le nom et sa signification ne se prêtent guère à l’exégèse ».

Le terme : « Union fait la force » ne correspond pas au sens littéral du mot ; en revanche celle d’épi est tout à fait recevable. Et F\ U\ de ne pas mentionner que Schibboleth se traduit aussi par « cours d’eau », « rivière ». Michel de Saint Gall dans son « Dictionnaire des Hébraïsmes dans le Rite Ecossais Ancien et Accepté » précise que Schibboleth a une double signification : « épi de blé » et aussi « courant d’une rivière ». De la même manière, le « Dictionnaire de la Bible » d’A\ M\. Gérard nous donne la traduction suivante : « fleuve ou épi ». On comprend alors facilement pourquoi l’iconographie maçonnique représente un épi de blé au bord d’un cours d’eau. L’exégèse devient possible au risque de contredire le Livret du Compagnon précité. Tout d’abord on interprétera ici la relation : « cours d’eau » en imaginant l’Élément Eau non dans un sens profane, mais dans une vision initiatique et alchimique, c'est-à-dire comme une entité indéfinie et subtile présente dans l’homme, trait d’union entre le monde matériel, visible et le monde spirituel, non visible. Le terme Eau, dans son sens ésotérique, se retrouve dans le nom de l’outil du grade, le niveau ou « niv-eau » (selon la kabbale phonétique chère à l’alchimiste Fulcanelli). L’eau a aussi été associée au mot sacré Boaz ou Booz en relation aussi avec la colonne de nuées ou d’eau. Elle s’oppose à la colonne Jakin, ou colonne de feu. Deux colonnes accompagnaient aussi les Juifs lors de la sortie d’Egypte. Avant d’aborder l’analyse du sens de Schibboleth, un constat : ce mot de passe, incontesté et unique au 2ème grade - alors que la confusion règne pour ceux des 1ers et 3èmes grades - semble le moins bien compris de tous, à tel point que l’on nie souvent toute exégèse possible à son sujet. Son sens peu évident rend-il de prime abord sa compréhension difficile d’accès ? Et l’on se contente de répéter en chœur la leçon du Livret de Compagnon : « Epi fait songer à la moisson et, de là, à l’œuvre du Compagnon qui doit se couronner d’une ample récolte ». Tout au plus évoque-t-on la lente transmutation du germe de blé en épi, le comparant à celle de l’Initié. Le terme Schibboleth  (cette écriture a été choisie mais d’autres sont possibles en français : Siboleth, Chibboleth etc.) est présent dans le Livre des Juges XII - 6. Aucune analyse de ce mot n’est possible sans une étude préalable du contexte biblique. Relisons le texte : Jephté et le Jourdain. Jephté, originaire de Galaad (se souvenir des héros de la Table Ronde), est juge en Israël. C’est le fils d’une courtisane et d’un vaillant guerrier appelé Galaad (du même nom que la ville). Les demi-frères de Jephté, nés de la femme légitime de Galaad le chassent en disant : « tu n’auras pas de part à l’héritage de notre père, car tu es le fils d’une femme étrangère » (Juges XI - 2/3) [2]. Jephté s’enfuit dans le pays de Tob et rassemble une bande « de gens de rien » qui font des incursions avec lui, du brigandage en quelque sorte. Les chefs de Galaad ne trouvant pas d’autre général capable s’adressent à lui pour combattre les Ammonites : ils seront battus par Jephté. Quelque temps plus tard Jephté est à nouveau en guerre, cette fois contre les Ephraïmites. Après les avoir battus, il leur coupe la retraite dans le gué du Jourdain : « Puis Galaad s’empara des gués du Jourdain avant que ceux d’Ephraïm y fussent arrivés. Et quand un des fugitifs d’Ephraïm disait : - Laissez-moi passer- les gens de Galaad lui disaient : - Es-tu Ephraïmite ? -. Il répondait : - Non - alors ils lui disaient – Et bien, dis le mot Schibboleth ! - et il disait : « Sibboleth » sans parvenir à bien le prononcer. Alors on le saisissait et on l’égorgeait près des gués du Jourdain. Il tomba en ce temps-là quarante-deux mille hommes d’Ephraïm [3] ». (Bible de Jérusalem Juges XII - 6).

RÉALITÉ MAÇONNIQUE.

Numéro hors série de Masonica. Le fleuve diviseur, la rivière fatale. Schibboleth joue ici le rôle de mot de passe lors du « passage d’un cours d’eau » par les Ephraïmites en retraite et, comme par hasard, ce mot fatal, Schibboleth, signifie en hébreu justement : « cours d’eau ». Nous pourrions presque parler de pléonasme, mais la répétition du terme peut signifier qu’il y a un sens caché à découvrir, lié en particulier à la différence de prononciation. On ne peut maîtriser que ce que l’on est capable d’appréhender avec justesse, de nommer. Il y a un lien direct entre ce mot (ou sa prononciation) et le fait de « passer », de « pouvoir passer » un cours d’eau, en l’occurrence le Jourdain. Car, dans une perspective initiatique, hermétique ou alchimique, quelle est la signification du passage d’un fleuve ou d’une rivière ? On a quelque peu oublié dans nos temps modernes, où le génie civil fait merveille, le caractère infranchissable et dangereux des cours d’eau : leur tracé épousait et épouse toujours de nombreuses frontières. Le passage d’un cours d’eau est perçu comme une épreuve, en particulier celle de la mort, mais aussi de la Mort initiatique. D’autre part en alchimie la Matière première de toute chose est symbolisée souvent par l’eau, un « cours d’eau », une « eau permanente ». Chez les Grecs de l’Antiquité, la Terre émergée est entourée par un océan primordial, Okéanos, dont un fleuve donne naissance au Ciel et à la Terre. Passer le cours d’eau signifie en alchimie prendre possession de la Matière première, l’ouvrir afin d’en extraire les deux principes spirituels, le Soufre et le Mercure. Ce concept est aussi présent dans une légende chrétienne ; c’est l’image du géant St Christophe (le Mercure) portant sur ses épaules le Christ enfant (le Soufre) afin de l’aider à traverser une rivière. Le Mercure est appelé aussi Mercure double : il est à la fois celui qui transporte hors de l’Eau, hors de la rivière et l’Eau elle-même en tant que véhicule de l’Esprit. Les deux rives d’un fleuve représentent aussi les L'eau et l'épimondes matériel et spirituel. Ils sont séparés mais forment un tout. Le monde spirituel est dit séparé, car il n’est pas perçu par l’homme en général. L’homme profane n’est pas conscient de l’autre rive. Et pourtant ce monde est en nous. Passer la rivière, faire l’effort d’aller de l’autre côté, signifie dans le domaine initiatique accéder au monde spirituel au péril de sa vie. C’est l’épreuve de l’Eau qui peut dissoudre à jamais notre Etre. Les exemples sont nombreux dans la mythologie (le passage du Styx, la barque d’Amon, etc.) : il faut traverser un fleuve pour atteindre le royaume des Morts ou celui des Esprits. Goethe propose le même thème dans son conte « Le serpent vert ». En guise de dénouement, le serpent vert, symbolisant à la fois la Matière première et l’Initié lui-même, se transforme en un pont solide reliant définitivement les deux rives et jouant le rôle de pontife. L’Initié vivra alors dans les deux mondes à la fois, le matériel et le spirituel, et les réunira en un seul Etre. La traduction alchimique de ce « pont » est celle de la fixation ou solidification du Mercure, qui est le plus souvent symbolisé par un serpent. Il s’agit de la matérialisation de notre Esprit, jusque-là invisible et insaisissable. Ainsi le cours d’eau (qui peut serpenter) possède des affinités symboliques avec le serpent, car ce dernier est aussi l’agent de la séparation et de la division, tout en procurant la connaissance du Bien et du Mal. Jephté juge et libérateur de la pierre. Dans le récit biblique la traversée est interdite à ceux qui ne savent pas prononcer juste le mot de passe Schibboleth. Pourquoi ? Le sens des noms utilisés nous donne-t-il des indices ? Jephté signifie : « il ouvrira », « il libérera » ou « Dieu libère ». Galaad signifie « dur, rugueux » ; Ephraïmite vient d’Ephraim, « fécond ». Dans le récit biblique, Jephté délivre les Galaadites de leurs ennemis; dans une vision ésotérique, il est celui qui libère l’homme du joug du matérialisme exclusif en le faisant accéder à l’autre rive, au monde spirituel, à condition qu’il prononce juste un mot, « Schibboleth ». En fait c’est davantage la connaissance de Schibboleth qui libère ; Jephté n’en est que le contrôleur, le passeur. On retrouve ici le symbolisme du gardien du seuil. Dans son acception alchimique, Galaad (dur, rugueux), fait allusion à la Pierre des Philosophes. Jephté de Galaad est le « libérateur de la Pierre », celui qui fait accéder à la Pierre, qui l’ouvre, l’Initié lui-même. Galaad est aussi le chevalier du cycle arthurien, celui qui a la vision du Graal, vase justement identifié à la Pierre philosophale. Par ailleurs, le rôle de la pierre dans l’oralité se trouve dans la mythologie : c’est l’ingestion par Saturne d’une pierre, qui épargne la vie à Jupiter. L’on dit en alchimie que Saturne est le père de la Pierre et qu’il doit la rejeter (la libérer) après l’avoir avalée. Il symbolise la Matière première brute de laquelle doivent être extraits les Eléments spirituels. Une prononciation qui tue ou qui sauve. La première lettre de Schibboleth est Schin. C’est elle qui sauve et fait passer. Schin c’est le Feu, le Feu salvateur, le Feu philosophique des alchimistes. Le Feu et l’Eau sont donc les Eléments primordiaux réunis dans le mot Schibboleth. Quel est leur lien? L’alchimie nous donne une réponse : la Matière première n’est qu’un Feu contenu dans l’Eau, un « Feu aqueux » (se souvenir de l’océan primordial Okéanos dont tout procède). Le Grand Œuvre s’accomplit grâce à ce Feu philosophique. Ignis sufficit ou bien Ignis et Azot tibi sufficiunt écrivaient les alchimistes du Moyen Age, sous-entendant : le Feu te suffit, ou encore le Feu et l’Eau mercurielle te suffisent (pour accomplir le Grand Œuvre). Si ce Feu est contenu dans l’Eau, le feu du Schin est aussi contenu dans Schibboleth qui, rappelons-le, signifie cours d’eau. Et c’est bien la prononciation de cette première lettre, Schin, qui fait toute la différence: celle qui permet de passer (Schibboleth) et celle qui tue (Siboleth). Or, en Alchimie, le Grand Œuvre n’est maîtrisé que par la connaissance et une juste utilisation du Feu philosophique. L’on peut affirmer que Schibboleth représente la Matière première et contient le secret du Grand Œuvre ! Les trois lettres mères de la Kabbale. Le Sefer Yetsirah ou Livre de la formation, un des livres clés de la kabbale séfirotique, décrit le rapport Schin - Feu. Schin est l'une des trois lettres mères de l’alphabet hébraïque. Les deux autres sont : Aleph, qui correspond à l’Air, et Mem, qui correspond à l’Eau (Sefer Yetsirah ch. 3-2 version GRA-ARI) : « Trois mères Aleph, Mem, Schin : un grand merveilleux secret, dissimulé, scellé par six anneaux (formes). D’elles émanent l’Air, l’Eau et le Feu... Plus loin : Il fabriqua la lettre Schin afin qu’elle règne sur le feu. Il la couronna. Il la combina avec toutes les autres. Avec elle, il forma le feu dans l’univers, le chaud dans l’année et la tête dans le mâle avec ShAM et la femelle avec ShMa. (Sefer Yetsirah ch. 3-9 v. GRA -ARI). Le Sefer Yetsirah confirme la relation Feu-Schin. Il fait aussi entrevoir les similitudes de la Kabbale et de l’Alchimie en évoquant les quatre Eléments, clés de l’Initiation au premier grade de la Franc-Maçonnerie ». Les quatre Eléments, l’alchimie et la kabbale du Sefer Yetsira. Les apports alchimiques sont essentiels pour comprendre cette cérémonie maçonnique : le Cabinet de réflexion et les symboles du Temple comme la coupe, les deux Lumières (Lune ou Argent, Soleil ou Or), les voyages et les quatre Eléments. Ceux-ci étaient déjà connus bien avant Aristote, notamment chez le présocratique Héraclite d’Ephèse. Comme en alchimie, la prééminence parmi les quatre Eléments, dans le Sefer Yetsirah, est donnée au Feu et à l’Eau, notamment dans le texte suivant : Trois mères (cf. supra) : Aleph, Mem, Schin, dans l’univers sont l’Air, le Feu et l’Eau. Les cieux sont créés à partir du Feu. La terre est créée à partir des Eaux et l’Air se place ainsi entre les deux. (Sefer Yetsirah 3-4 v. GRA - ARI). Seuls le Feu et l’Eau sont créateurs. La similitude avec les textes alchimiques gréco alexandrins est troublante, mais on sait que la Kabbale a été influencée par le néoplatonisme égyptien. Le Sefer Yetsirah permet de faire correspondre les trois lettres mères aux trois Principes alchimiques Soufre, Mercure et Sel : Trois mères AMSh air, eau et feu. Le feu est au-dessus, l’eau est en dessous et le souffle de l’air légifère entre eux. Il y a un signe à cela, le feu soutient l’eau. Mem est bourdonnante, Schin est sifflant et Aleph est le souffle de l’air qui les départage (Sefer Yetsirah GRA ARI 6-2). L’Alchimie dispose de trois Principes ou Pères (à faire correspondre aux trois Mères du Sefer Yesirah). Le Soufre est au-dessus et c’est un Feu. Le Mercure est au-dessous et c’est une Eau ; le Sel les unit en les départageant. Il les maintient ainsi prisonniers. Il y a un signe à cela dit le Sefer Yetsirah. Ce signe est retrouvé dans l’Alchimie : le Feu (Soufre) soutient l’Eau (Mercure) ; il lui donne la Lumière qui vient d’en haut. Le Feu vient du haut et descend animer « notre » Eau. C’est le feu soutient l’eau du Sefer Yetsirah. Le Sel, comme l’Air du Sefer Yetsirah, unit et en même temps sépare le Soufre-Feu du Mercure-Eau. En s’unissant à eux il empêche leur réunion, comme le fleuve sépare deux rives. Si les deux Principes sont séparés du Sel, ils peuvent alors interagir et donner une union véritable. Le Soufre, Sel et Mercure sont des symboles de l’âme, du corps et de l’Esprit. Le Soufre et le Mercure, c'est-à-dire l’âme et l’Esprit, sont prisonniers du corps et doivent être libérés. Le Sefer Yetsirah traite aussi de la génération des quatre Eléments. Trois mères : Aleph, Mem, Schin, dans l’univers sont l’Air, le Feu, l’Eau. Les cieux sont créés du Feu. La terre est créée des Eaux et l’Air se place entre les deux. Le Feu et l’Eau, éléments générateurs, créent respectivement les cieux et la terre. L’Air ne crée rien et se place entre eux deux. C’est une ligne séparatrice. C’est ce qu’affirme l’alchimie à propos du Sel. Le Sel n’a pas d’existence propre. Il n’est qu’un assemblage, une précipitation, l’union terrestre des deux autres Principes qui apparaît sous la forme de Matière ou Corps visible. Un autre passage du Sefer Yetsirah est à mettre en rapport avec l’absence d’existence propre du Sel en tant « qu’illusion d’une réalité matérielle unique et absolue » : trois mères : Aleph, Mem, Schin ; dans l’année ce sont le Chaud, le Froid, le Tempéré. Le Chaud est créé à partir du Feu. Le Froid est créé à partir des Eaux et le Tempéré deL'eau et l'épi l’Air se place entre les deux. (Sefer Yetsirah 3-5 v.GRA ARI) Le tempéré est à l’image du Sel : il n’existe que par assemblage de chaud (Feu) et de froid (Eau). La Terre n’a, en Alchimie et dans le Sefer Yetsirah, qu’une importance relative ; elle représente l’Elément le plus matériel des quatre, voué à la désintégration (ou au renversement pour utiliser un terme qui nous est familier !) Pourtant, elle est aussi le réceptacle d’éléments subtils qui ne pourraient sans elle s’incarner et agir. C’est dans les entrailles de la Terre que gisent les Eléments actifs du Grand Œuvre. C’est là qu’ils doivent d’abord être recherchés, dans le Cabinet de réflexion pour l’Initiation maçonnique. Et c’est là aussi le sens de l’épi de Schibboleth : le grain de blé va mourir dans la terre pour renaître sous forme d’épi, grâce au feu et à l’eau. Vu sous cet angle le mot Ephraïmite, qui signifie fécond, trouve un sens dans le récit. Les Ephraïmites tués symbolisent la Mort initiatique nécessaire pour que l’Initié se « féconde » et que germe l’homme nouveau. Le premier chapitre du Sepher Yetsirah décrit la formation proprement dite de l’univers : du « Souffle d’Elohim Vivant » est issu le Souffle. Les Eaux émanent ensuite du Souffle, puis le Feu émerge des Eaux. Cette vision de la « création » est superposable à celle des textes alchimiques. En alchimie il est fait référence au Souffle divin, descendu sur terre sous forme d’une Eau mais qui devra après être sorti de cette Eau, commencer son ascension sous forme de Feu. Le travail de l’Initié consiste à extraire le Feu de cette Eau ou Matière, extraire le Schin de Schibboleth. Le Schin, le yod et le serpent d’airain. Le Schin, comme Elément Feu enfoui dans la profondeur des eaux, que l’on doit extraire, est décrit par Annick de Souzenelle dans son ouvrage « La lettre, chemin de vie ». Elle y affirme que le Schin, notre pierre des profondeurs, contient grâce à sa forme le secret du Yod. Or le Yod est la première lettre du tétragramme YHWH. Par extension, le Schin est aussi détenteur du nom secret de chacun de nous, puisque l’Homme est fait à l’image de la divinité. Il est ainsi inséparable du « sem », le NOM. Il est le « sem » caché dans la profondeur des Eaux et du « non accompli »… [4] Dans un autre passage, Annick de Souzenelle commente le terme de « nahas », le serpent qui se termine par un Schin. Le serpent peut ainsi être perçu comme celui qui conduit au Schin. Il permet à l’Homme de conquérir son identité profonde, son noyau. La parenté symbolique du serpent et du cours d’eau a déjà été évoquée. Reprenons dès lors le texte de l’Exode. « Et Moïse fit un serpent d’airain et quiconque mordu par un serpent, regardait le serpent d’airain, vivait ». Lorsque les Hébreux sont mordus par les serpents et en meurent, Moïse supplie Dieu d’intervenir. Yahvé lui ordonne de faire un « séraphin ». Etymologiquement, un « Séraphin » est un « brûlant » (saraph, qui contient la lettre Shin signifie brûler). Le serpent est ici un « séraphin » (les deux mots français sont de même racine) une créature clé du monde angélique, proche de Dieu - celle qui « enveloppe, recouvre » (suph) le principe (Yod) et diffuse son influence sous forme d’Amour divin. On retrouve ici la fonction protectrice du Schin, mais, de manière symétrique, au plus haut des cieux. Le serpent d’airain est aussi celui qui « guérit » grâce au Schin. Le séraphin reçoit par ailleurs le feu divin, le transmet aux hiérarchies angéliques inférieures qui, à leur tour, le distribuent à l’Homme. Le séraphin est donc la version hautement bénéfique du serpent qui, s’il amène Dieu à mettre ses distances par rapport au reste de la Création, est un symbole de vie. Ce serpent qui guérit, ce seraphin qui « brûle » c’est le Feu philosophique, principal artisan du Grand Œuvre. L’ambivalence symbolique du serpent, perverti et séparateur dans la Génèse, salvateur avec Moïse, n’est qu’apparente. Le serpent, comme la rivière, est certes agent de séparation, de mort. Mais si on arrive à le vaincre (traverser la rivière-Schibboleth) c'est-à-dire extraire l’élément positif caché en lui (le Schin) on atteindra l’autre rive et la Vie éternelle. L’image du héros ou de Saint Georges tuant le dragon n’exprime en alchimie que l’action de l’Initié ouvrant la Matière première afin d’en extraire la Quintessence. Et souvent dans les légendes ce dragon cache et protège jalousement des trésors… Cette notion de serpent en tant que « barrière ou épreuve à dépasser » est signifiée par la lettre Tet de Satan. « Le serpent de la Genèse est satan, l’Adversaire ». Dans son nom le Tet est un bouclier symbolisé par un serpent qui se mord la queue… Le serpent forme un rempart, une entité fermée, compacte. Cette dernière barrière éprouvera l’Homme avant sa naissance au Yod, soigneusement caché dans la pierre des profondeurs. Ontologiquement, l’adversaire assume ici une fonction nécessaire. Le Schin Sauveur. La Pierre des profondeurs est donc bien une Eau primordiale, un Feu aqueux représenté parfois symboliquement par un serpent ou une rivière qui serpente. Annick de Souzenelle confirme ainsi les enseignements de l’Alchimie et du Sefer Yetsirah : le Schin est un Feu, caché dans la profondeur des eaux, qu’il faut extraire de notre Pierre. D’autres noms contenant un Schin sont significatifs. Le soleil se dit « Semes », mot qui contient le Nom (sem) du Schin. En effet il est formé de Schin, Mem, Schin. Le soleil n’est-il pas le feu par excellence ? « Es » est le feu. « Is » (le yod au cœur du feu) est l’époux. « Issah » est l’épouse. « Seh » est l’agneau. « Masiah » est l’oint, donc le Messie. Dans le passé, avant que la distillation de l’alcool soit connue, les parfums et huiles essentielles étaient extraites par et stockées dans l’huile. Or les huiles essentielles des plantes forment le Soufre du règne végétal. « Masiah » sans le Schin est « moah », la mœlle (voir le terme moahbon(e) du Maître Maçon). Enfin, le nom de Dieu : Jod He Vav He : Yahvé auquel on ajoute un Schin devient, selon Athanasius Kircher et d’autres auteurs, Yod He Schin Vav He soit Jehoshua : le Sauveur. Le Christ est ainsi le Feu philosophique, cosmique et spirituel, qui gît en nous tous tel un mort. Si nous savons le ressusciter, il pourra nous sauver. En conclusion, le Schin est notre pierre des profondeurs, dont les 3 branches verticales forment les 3 Principes de la Pierre : le Soufre, le Mercure et le Sel. Il est à la fois Pierre, Eau primordiale, Feu aqueux.

Le Schin et le Tarot d’Oswald Wirth. Dans le jeu des Tarots d’Oswald Wirth la lettre Schin est attribuée à la Lame du Fou. On notera la consonance de Fou et de Feu dans la kabbale phonétique. Le Fou est un voyageur ; la carte peut se placer n’importe où. Il est insaisissable. Il ne peut être détruit. Ce sont là des caractéristiques du feu vulgaire, de la flamme, mais aussi du Feu philosophique. Le Feu philosophique en alchimie agit à tous les niveaux du Grand Œuvre. Aussi la carte du Fou est-elle celle du Joker, celle qui n’a pas de numéro. Elle est le Principe omniprésent. Ceux qui le découvrent sont considérés comme fous par le monde profane, car leur comportement ne sera plus le même que celui de tout un chacun. Le sens caché de 42 mille. Le texte biblique où l’on voit apparaître Jephté, et auquel on se réfère au début, dit que 42'000 Ephraïmites furent tués. On doit s’interroger sur la signification du nombre 42 et sur sa relation avec l’alchimie et la Kabbale. On se souvient de la signification symbolique du nombre 40 : durée de purification, du processus de déstructuration qui précède une restructuration ou renaissance. Les exemples sont nombreux : la quarantaine médicale, la période de convalescence de notre corps, le temps de l’embaumement chez les Egyptiens ; le Carême ou période de purification et pénitence avant Pâques, les 40 jours du déluge, les 40 jours de jeune de Jésus dans le désert, les 40 ans de traversée du désert des hébreux avant d’atteindre la terre promise. En alchimie, l’œuvre au Noir ou Putréfaction dure 40 jours, symboliques bien entendu. Ainsi peut-on raisonnablement extrapoler le récit biblique et affirmer que les 42’000 Ephraïmites tués représentent une totalité de purification, hélas dans un bain de sang – à noter que l’alchimie connaît aussi le récit symbolique du massacre des innocents, relaté en particulier par Nicolas Flamel. 42 comme 40 représente ainsi la totalité des épreuves nécessaires avant d’être sauvé et atteindre l’autre rive qui symbolise le domaine spirituel, et ainsi achever le processus. 42 et l’Apocalypse. Comment différencier plus avant le nombre 42 de 40 (42’000 Ephraïmites tués) ? On retrouve à cet endroit la signification spécifique et particulière du nombre 42, qui se superpose au sens général du nombre 40. En Égypte, par exemple, avant de poursuivre leur chemin, les morts étaient jugés devant 42 juges à la tête desquels trônait Osiris. Dans l’Apocalypse de Jean, le nombre 42 est aussi lié à une durée d’action des éléments destructeurs et purificateurs. En effet, la Bête a une durée d’action de 42 mois. Or, cette durée est exprimée sous trois formes différentes : 1260 jours - 42 mois - un temps, des temps et la moitié d’un temps (trois ans et demi). Le sens y est donc le même que dans l’Ancien Testament, car les 42’000 Ephraïmites restent sur la rive « matérielle » et n’ont pas d’accès au monde spirituel représentant l’autre rive. Ils sont liés à jamais à ce qui est représenté dans l’Apocalypse par la Bête et aux épreuves qu’elle fait subir. L’Apocalypse est basée en partie sur le système septimal. Le chiffre 7, lié à l’Agneau, y représente l’homme qui accède au monde spirituel et à la perfection. Les trois ans et demi de durée d’action de la Bête n’en sont qu’une division (7 : 2), que l’on peut interpréter comme une division et une négation. L’utilisation du 42 est aussi en opposition au chiffre 7. 42 n’est pas seulement un nombre fragmentaire, il est aussi le produit de 6 x 7 ; si 7 est le chiffre parfait, 6 reste en deçà et leur produit marque l’imperfection, l’inachèvement et, pourquoi pas la pierre d’achoppement. L’on comprend pourquoi ces chiffres sont attribués à la Bête. L’on comprend dès lors aussi pourquoi le texte concernant le passage du Jourdain utilise le 42 pour signifier ceux qui n’ont pu passer. Un nom divin de 42 lettres. La tradition kabbalistique nous parle du nom divin en 72 lettres, mais aussi celui de 42 lettres. Il est formé par les 42 premières lettres de la Genèse, qui décrivent la création du Ciel et de la Terre. Ce dernier est associé à la rigueur. Par ailleurs, au début du Sefer Yetsirah figure une phrase : « Par trente-deux sentiers merveilleux de la Sagesse s’établit : YAH YHWH TSEVAOTH DIEU D’ISRAEL, ELOHIM VIVANT ROI DE L’UNIVERS EL SHADDAI ». Or cette phrase, englobant la totalité de la divinité, est aussi constituée en hébreu de 42 lettres. Les lettres Schin et Samek. Quelques auteurs maçonniques ont étudié le sens de Schibboleth. Selon Patrick Négrier [5], Schibboleth provient de la racine schin, bet, lamed que nous retrouvons dans les mots shoval, shevoul ou shevil et shovel. Le mot shevoul (ou shevil) signifie « chemin, passage » (Psaumes 77, 20 et Jer. 18, 15). Cette interprétation confirme de manière explicite le sens de « passage » du Jourdain. La cérémonie du IIème grade est dite de Passage et le rituel dit parfois : « Passe Schibboleth ». Le texte biblique est traduit ainsi par Patrick Négrier [6] : « Ils lui disent : - prononce : Schibboleth ! - S’il dit : Sibolet, ils le saisissent et l’égorgent sur les passes du Jourdain » (Jug.12, 6.). Patrick Négrier écrit aussi « Or nous savons que la lettre schin joue un rôle symbolique majeur dans la Genèse, car cette lettre se trouve dans les mots homme (Ish) et femme (Ishah). De plus, nous constatons en Gen. 2,23 que c’est l’homme (Ish) qui donne son nom à la femme (Ishah). En donnant son nom (Ishah) à la Femme, l’Homme a donc prononcé la lettre Sh (schin) qui constitue presque l’essentiel de ce nom et de son propre nom. Nous en déduisons que l’incapacité des gens d’Ephraïm à prononcer le Sh (schin) signifie en somme leur incapacité à prononcer tant le nom de l’Homme (Ish) que celui de la Femme (Ishah). Il y a là certainement un fait symbolique à méditer. En effet, le couple formé par l’Homme et la Femme (Androgyne) se superpose symboliquement à l’ensemble du récit biblique de la Création du monde (Gen. 1,1-2,4a) : il a donc un caractère globalisant. Et l’incapacité des gens d’Ephraïm à prononcer le nom de l’Homme (Ish) et de la Femme (Ishah) revient en somme à ne pouvoir assimiler le processus rédempteur symbolisé par le récit de la Création du monde : d’où leur égorgement. Cette interprétation peut être confirmée par le fait qu’en disant Sibolet, les Ephraïmites prononcent un mot extrêmement parent du mot Sivlot qui commence effectivement par un samek (S), signifie « corvées » et apparaît précisément en Exode 1,11 ; 2,11 ; 5,4 ; 6,6. Or les « corvées » subies par les Hébreux en Egypte avant leur Exode symbolisent l’état qui précède toute Création, c’est-à-dire en somme toute Rédemption ». Samek et la bête de l’Apocalypse. Les Ephraïmites auraient, selon Patrick Négrier, prononcé la lettre Samek (Sibolet) à la place du Schin (Schibbolet), ce qui causa leur perte. L’auteur insiste aussi sur le rapport entre la lettre Samek de valeur 60 et la lettre grecque « Xi » de valeur 60. Cette lettre est représentée 3 fois dans le chiffre apocalyptique de 666, mis en relation avec la Bête. 666 est le « chiffre de la Bête », car le Samek hébraïque (S), modèle phonétique du Xi grec présent dans (666), ne rentre pas dans la composition du mot (Ish) désignant l’Homme. Elle constitue même une défiguration du schin (Sh) qui symbolise cet Homme (Ish). On pourrait même dire que le Samek (S) défigure le schin (Sh) comme la Bête (symbolisée par les lettres Samek et Xi) défigure l’Homme (symbolisé par la lettre schin). Patrick Négrier affirme donc que la différence de prononciation est due à l’utilisation de deux lettres différentes : Schibboleth commence par Schin et Sibolet par Samek. Cette affirmation est contredite par J\ Y\ Legouas qui précise qu’il ne s’agit pas de deux lettres différentes mais de la même lettre Schin prononcée de manière différente : « En fait, le Schin hébraïque possède les deux prononciations. Les sages ont inventé un système diacritique de vocalisation de l’hébreu, afin, est-il dit, d’en conserver la prononciation originelle, ou pour le moins celle de l’époque de l’invention desdits signes, par les Massorètes (jusqu’au Xème siècle, Saadya Gaon). Il existe, de fait, la possibilité de mettre un point sur la jambe droite ou gauche du Schin, le rendant par Sh ou S. Il semble bien que ce furent en fait les Galaadites, qui prononçaient différemment des tribus à l’Ouest du Jourdain, et non pas les Ephraïmites qui aient eu un défaut ». Samek et la Pierre brute. L’interprétation de Patrick Négrier est symboliquement séduisante. En effet, si l’on suit son raisonnement dans une perspective alchimique, on constate que Schin est le Feu philosophique (« divin et humain ») ; Samek est le serpent se mordant la queue, la Bête, Satan, Saturne, mais aussi la Matière première à l’état brut, la Pierre brute, la Matière qui emprisonne le Feu philosophique. Ainsi peut-on différencier le Schin du Samek. Ceci se traduit en alchimie par : « ceux qui n’ont pas su extraire le Feu de la Matière première brute ne seront pas sauvés », c'est-à-dire n’accompliront pas le Grand Œuvre. Les Ephraïmites prononcent Siboleth, et restent ainsi attachés à Samek ; ils ne savent pas retrouver le Feu philosophique - Schin dans leur Matière. L’impossibilité d’atteindre l’état d’Ish ou Ishah - l’Androgyne primordial exprimé par Patrick Négrier - se traduit de surcroît en alchimie par l’impossibilité d’atteindre l’état de Pierre Philosophale. En effet la Pierre philosophale consiste en la fusion du Corps et de l’Esprit en un seul Etre et elle est représentée souvent par un androgyne ou un homme à deux têtes. La lettre Samek est attribuée par Oswald Wirth à la XVème lame des Tarots « Le diable » (O.Wirth - Le Tarot des imagiers du Moyen age) ou Baphomet des Templiers. Annick de Souzenelle, de son côté, interprète le graphisme de Samek en hébreu archaïque comme un arbre à 3 branches horizontales (en opposition aux trois branches verticales de Schin N.d.r.). Samek vient de la même racine que « soutien », « appui ». « Si le vav ce clou de la Création est l’Homme, le samek est l’Arbre, image directe de l’Archétype, colonne vertébrale de la Création sur laquelle s’appuie l’œuvre divine tout entière ». Ainsi, d’après Annick de Souzenelle le Samek est soutien de l’homme, c’est l’arbre de la Tradition, le buisson ardent… Ces aspects positifs contrastent avec l’aspect négatif de la lettre Samek, que j’ai décrit auparavant. On comprend dès lors la signification duelle de Samek, comme celle du serpent. Transformé en Schin il sera bénéfique. Dans sa forme de « cercle vicieux », celui de « serpent se mordant la queue », il voilera le Schin, d’origine cosmique soit notre nature spirituelle. Dans son aspect positif il représente néanmoins le soutien matériel du spirituel, son véhicule (et non le spirituel lui-même). Comme tel, son importance est grande : il est le substrat matériel du spirituel, sans lequel aucune Opération n’est possible. Il est la clef de l’Œuvre. Ainsi dit le Zohar : « Lorsque le Samek quitta sa place pour se présenter devant le Saint béni soit-il et obtenir de commencer la création du monde, il fut prié de reprendre et de conserver sans défaillance la fonction qui lui était assignée de toute éternité. Le Seigneur soutient ceux qui chancellent-, lui rappelle le Saint, béni soit-il, en clamant le verset du psalmiste, qui commence en hébreu par le verbe « soutien » et donc par le samek. C’est précisément à cause de ta destination que tu dois rester là, car si je t’enlevais de ta place pour opérer la création du monde, qu’adviendrait-il de ceux qui sont près de tomber puisqu’ils s’appuient sur toi ? » La Matière laide et vulgaire n’est pas à rejeter, disent les alchimistes. C’est d’elle que sortira l’or le plus pur. Schibboleth-Samek contient le Schin. Le but de l’Œuvre est d’extraire le Schin de Samek, afin q’il renouvelle toute notre Nature.

Source : www.ledifice.net

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23 janvier 2014 4 23 /01 /janvier /2014 06:32

Introduction

Et tenebrae eam non comprehenderunt… De façon purement scolaire et triviale, la dualité fait référence au nombre 2, qui selon la définition du dictionnaire est le nombre qui suit « un » dans la suite « N » des entiers naturels. De façon un peu plus spécifique, nous trouvons des concepts de dualité tant dans les sciences comme les mathématiques, que dans la physique quantique où la dualité onde-particule exprime le fait que la lumière et la matière présentent simultanément des propriétés d'ondes et de particules, ou encore en électrocinétique, dipôle dual ou circuit dual mais également en philosophie avec la dualité de Descartes et le concept de Dualisme. Néanmoins, la religion n’est pas en reste puisqu’elle convient également que la dualité se rapporte à diverses distinctions relativement valides, mais ultimement indifférenciées dès lors qu’elle s’interroge sur les notions de religion et de spiritualité. Dualisme vient du latin dualis qui signifie « composé de deux ». Il s’agit de la doctrine qui admet dans l’univers deux principes premiers irréductibles. Par extension, cela signifie tout système qui, dans un ordre d’idée quelconque, admet la coexistence de deux principes essentiellement irréductibles. C’est encore la doctrine qui admet dans l’univers deux principes actifs, le génie du Bien et celui du Mal en lutte perpétuelle l’un avec l’autre. La dualité serait donc le caractère ou état de ce qui est double en soi et par définition, signifierait donc la coexistence de deux éléments de nature différente. Pour simplifier, la dualité serait le caractère de ce qui réunit deux êtres distincts. Il y aurait donc une sorte d’antagonisme, de contradiction dans la notion de dualité : coexistence de deux éléments de nature différente : coexistence = cum exsistentia en bas latin… Être placé avec…deux choses de nature distincte placées ensemble et qui en soi n’en ferait plus qu’une seule…telle est sans doute, et tout état de cause, celle que nous proposons à votre réflexion sur la problématique de la dualité : le deux ne serait que la représentation particulière d’un TOUT, d’un « UN » et ne serait donc que l’expression d’une unité particulière, sans doute par certain côté en générale transcendante. Répondre par l’affirmative immédiatement à un tel postulat reviendrait à nier de facto toute l’ambiguïté du concept même de dualité dans ce qu’il a de plus intrinsèque, à savoir que deux éléments apparemment opposés ne peuvent en définitive n’en former qu’un seul et aboutir à l’unité. Il n’est pas nécessaire de donner d’emblée de la dualité une interprétation métaphysique d’autant qu’il est sans doute plus aisé d’en percevoir clairement la manifestation sur le plan psychologique et dans ses conséquences concrètes et pratiques. Or s’il est un vécu qui nous est très familier et qui a un rapport étroit avec la dualité, c’est bien l’état de contradiction dans lequel nous abordons en permanence la vie : j’aime/je n’aime pas, je désire/je déteste, je veux/je ne veux pas...qui sont des mouvements qui dépendent de jugements qui, une fois prononcés, nous précipitent dans les contrariétés, les contrastes, les déchirements, les sautes d’humeur et les drames de la vie ordinaire.

Là encore : Et tenebrae eam non comprehenderunt…

La plupart du temps, nous n’en avons guère conscience. Nous prenons la contradiction au niveau le plus tardif de sa manifestation, sans voir sa pensée racine. Nous avons appris à nous résigner par avance à penser que la vie est une lutte. Vivre dans la dualité et les contradictions semble normal. Ce n’est que lorsque cela commence à faire très mal que nous nous en soucions vraiment. Mais pourquoi ? Est-ce la dualité de l’être humain, l’incurable sottise du genre humain qui est responsable de cet état de fait ? C’est un fait qui ne tombe pas du ciel, mais qui est constitué de l’intérieur par le sujet. Cette dualité est notre propre fait. Elle ne va nullement de soi : je veux/je ne veux pas sont vécus en même temps, sur le même plan, sous le même rapport tel que tirer et pousser en même temps pour, au final, s’étonner de ne pas avancer, d’être mécontent, frustré et insatisfait. Je me mets dans une ambivalence et je me place délibérément dans un état de conflit sans voir ni prendre pleinement conscience de l’immobilisme dans lequel je me suis moi-même placé. La Vie n’est pas statique, mais intensément dynamique (Cf. Notre existence a-t-elle un sens ? De Jean Staune, Presse de la Renaissance - 2007). Si je pouvais couler avec le mouvement vivant de la manifestation, sans introduire la friction d’une opposition contradictoire, ma vie serait elle-même portée par le mouvement. Je n’aurais pas le sentiment qu’elle est une lutte. Mais ce n’est pas mon expérience habituelle. Ce n’est pas du tout le lot de l’expérience ordinaire. Dès l’entrée dans la vigilance quotidienne, je perçois le monde et l’expérience, comme celui d’objets qui d’emblée sont séparés de moi, et s’opposent à moi. Il y a moi et ces choses que je dois affronter, moi et ces résistances que je dois vaincre, moi, dans l’affrontement continuel de ma volonté et des événements. Il y a moi et les autres, il y a moi et le tourbillon des événements du monde. Je vis harcelé par cette réalité dans laquelle je suis tombé et je me débats contre elle pour essayer de devenir quelqu’un. La traction de toujours devoir être ce que je ne suis pas encore me précipite dans le temps psychologique. J’attends tout de demain, j’espère que le futur pourra me combler, je crains qu’il ne soit fait que d’épreuves et d’échecs. J’ai peur de rater ma vie en n’atteignant pas les buts que je me suis fixé. Je cultive le scepticisme et l’amertume quand l’idéal n’est jamais au rendez-vous et que la vie n’est jamais à la hauteur de ce que je voudrais qu’elle soit. Et par-dessus le marché, cette conscience qui dit « moi », « moi », ne cesse de proclamer sa sédition à l’égard de tout le reste, pour étendre son empire sur ce qu’elle voit immédiatement comme un non-moi. En résumé, la dualité de l’être humain ne serait que l’expression d’un conflit intérieur où je constaterai simultanément que : la conscience d’une séparation entre moi et le monde est une dualité, que l’opposition entre moi en souci de devenir et ce qui est, et, entre le devoir-être et l’être est une dualité et enfin que l’élément commun dans lequel la dualité prend naissance c’est le sujet moi. Dès lors, que tombe le sentiment de séparation entre moi et le monde et la dualité vole en éclat ; que prenne fin la projection du souci de devenir, et la dualité perd son fondement ; plus mystérieusement encore : que disparaisse le sens de l’ego, et la dualité n’a plus rien qui puisse l’alimenter. C’est l’une des interprétations que je perçois de cette devise « Et tenebrae eam non comprehenderunt ». La situation de conflit interne je veux/je ne veux pas, suppose nécessairement un choix, mais c’est un choix très particulier qui alimente la pensée duelle. Un choix qui exclut son contraire. Je veux le plaisir, sans la douleur. Je veux la joie, mais pas la tristesse. Je veux l’ordre, mais pas le désordre. Je veux la paix, mais pas le conflit. Je veux la liberté, mais pas la servitude. Je veux de la chance, sans la malchance. Je veux le bien sans le mal. Je veux de l’amour-passion, sans la haine passionnelle etc. Et c’est là que la question de dualité devient très subtile. La Vie, dans son processus vivant, dans son expansion dynamique est une et sans division. La pensée duelle introduit la division et implémente cette idée fausse, selon laquelle nous ne devrions avoir que le positif, sans le négatif ; alors précisément que ce qui est, c’est l’unité vivante qui les englobe tous les deux. Si bien que la contradiction ne se fait pas attendre. Le seul fait de rechercher d’avantage de plaisir invite aussi l’expérience de plus de douleur. En cherchant une joie sans tristesse, inévitablement j’invite la tension des hauts et des bas, du sommet de la vague et de son creux. L’ordre sans désordre devient autoritaire et obsessionnel, le désordre revenant comme confusion mentale. La paix imposée de force, sans la capacité de comprendre le conflit, réassure et perpétue le conflit. Le culte de la bonne fortune me met à la merci du destin et me prive des bénédictions que la vie m’apporte. Le rigorisme moral du bien que l’on veut « purifier » de tout mal, si on le laissait faire, nettoierait très vite la planète de tout ce qui est vivant. La question de fond est que si je choisis une des contradictions et ne comprends pas son opposé, je n’enveloppe pas la Vie dans sa totalité et je me trouve en fait paralysé, incapable d’intégrer les contraires que j’ai moi-même engendrés. Dans le monde relatif, une chose ne peut exister sans son contraire. Choisir dans ce qui est un pôle duel, sans son pôle complémentaire, c’est être incapable d’accepter ce qui est, c’est refuser la réalité. Nous savons bien qu’il est important de nourrir l’amour de soi, que c’est seulement dans la réconciliation avec soi que la vie peut prendre son essor, mais on nous a aussi appris que l’amour de soi, c’est mal, qu’il vaut mieux se soucier d’abord des autres et surtout ne pas s’accorder une importance. Ce ne serait que complaisance, égocentrisme et narcissisme. Pascal dit dans les Pensées qu’il « ne faut aimer que Dieu et ne haïr que soi ». La supériorité de la religion chrétienne, dit Pascal, vient de là, de ce qu’elle enseigne la haine de soi. Nous avons un peu honte de ce qui nous procure une gratification personnelle. Si une chose doit être faite, par pur devoir, contre notre propre sensibilité, alors c’est assurément qu’elle est bonne. Aller contre soi-même nous permet de mériter le bonheur, comme prix de notre sacrifice, comme prix d’une mortification de l’amour de soi. Ce qui veut dire qu’en fait nous nous servons de la culpabilité pour nous sentir mal...à l’égard de qui nous fait du bien ! Est-ce ici également ce que les ténèbres n’ont pas compris ? La liste est ouverte. Nous pourrions la prolonger en évoquant le soin accordé au corps, le désir en général, la connaissance de l’univers et même la relation entre l’homme et l’Absolu. Nous trouverions partout, l’ambivalence de la représentation duelle. Ainsi, le sexe, l’argent, le pouvoir, la gloire, la liberté, l’amour de soi, le désir, le corps, la sagesse, Dieu sont devenus des problèmes. Tous les débats qui mettent en jeu un objet quelconque de désir sont piégés par avance par la pensée duelle. La politique, c’est droite/gauche ! On nous a appris qu’il faut toujours tout trancher : on est pour/contre. Vous devez vous ranger en amis/ennemis, il y a nous/les autres, les proches/les étrangers, le capital/le prolétariat, etc. C’est-à-dire, qu’il est recommandé de faire abstraction de la complexité en opérant partout une simplification duelle. Ce qui bien sûr alimente les conflits. Nous sommes incapables d’affirmer la Vie dans son intégralité et de la reconnaître dans toutes ses manifestations parce que nous n’avons jamais appris à penser autrement que dans la dualité. Nous ne savons pas mettre chaque chose à sa juste place et repenser les contraires dans l’unité des complémentaires. Pourquoi cela ? Sans doute parce que la notion de dualité est intrinsèque à notre existence et est notre essence même, s’exprimant dans ce qui nous caractérise en tant qu’être humain : dans notre langage, dans notre représentation du monde, y compris dans ce temple, et dans notre relation au monde et à l’autre.

I - La Dualité dans le langage

De façon tout à fait évidente et profane, force est de constater que le nombre « deux » est omniprésent dans la vie humaine. Dieu a presque tout créé en double. Les quelques exemples ci-après illustrent la chose :

  • Dieu créa le ciel et la terre ;
  • Dieu créa l’homme et la femme ;
  • L’Homme a deux yeux, deux oreilles, deux mains, deux pieds, deux mâchoires, deux poumons…etc. (presque tout est en double en l’homme) ;
  • Le socle de la famille est double (un père et une mère).
  • La lumière et l’obscurité.
  • Le jour et la nuit ;
  • La vie et la mort ;
  • Etc…

Cette notion de dualité est tout aussi présente dans l’organisation de la société. La société ne se dualise-t-elle pas aussi du fait des inégalités sociales ? Les opposés du monde ci-dessous illustrent bien cette dualité.

  • Le riche et le pauvre ;
  • Le bon et le méchant ;
  • Action et réaction ;
  • le juste et le faux ;
  • le positif et le négatif ;
  • le vice et la vertu ;
  • la beauté et la laideur ;
  • vérité et mensonge ;
  • etc.

Elle joue également un rôle important sur le plan technologique. En effet, la révolution numérique qui est en train de bouleverser notre société est née de l’exploitation judicieuse dela notion de dualité plus précisément du binaire. Grâce au symbole 0 et 1 tout peut être représenté. Car toute chose sur la terre a une nature double. Autrement dire toute chose a toujours deux états importants l’un et l’autre.

  • L’homme est vivant ou mort ;
  • Une lampe est allumée ou éteinte ;
  • etc.

A partir de ces constats il est aisé de comprendre que la dualité est très importante et joue un rôle important dans la vie profane, à tel point qu’elle se retrouve dans le fondement même de ce qui caractérise l’être humain : le langage. Quel rapport entre langage et dualité ? Si nous définissons le langage comme la faculté d’exprimer verbalement sa pensée, comme pouvoir d’expression verbale de la pensée, alors, de fait, la dualité est intrinsèque de la notion même de langage. Affirmer cela semble de prime abord antinomique. Néanmoins, en repartant des évidences énoncées précédemment nous constaterons immédiatement que l’exemple de l’Egypte est édifiant. En effet, le concept de dualité est permanent et primordial dans la pensée égyptienne, à tel point qu’il y occupait une place si importante qu'il existait un nombre grammatical particulier pour le représenter : le « duel » (qui s'ajoute au singulier et au pluriel). Ce nombre, ayant des caractéristiques distinctes du pluriel, est utilisé pour tous les mots ou notions allant par paires : les bras, les yeux, les obélisques, etc. Le duel était signifié par l'ajout d'un suffixe particulier au nom. A l’exemple du langage et de l’écriture donc, chez les égyptiens, tout allait par paire, soit complémentaire, soit antithétique : les « Deux Terres » de la Haute-Égypte et la Basse-Égypte représentant le double-pays, le lotus et le papyrus, les plantes héraldiques de Haute et de Basse-Égypte, les « Jumeaux royaux », les dieux Shou et Tefnout, les « Deux Maîtres », Horus et Seth, les « Deux Maîtresses », les deux déesses protectrices, le vautour blanc de Haute-Égypte et Ouadjet le cobra de Basse-Égypte ; le jonc et l'abeille, la « double couronne » qui associe la couronne blanche oblongue de l'ancien royaume du Sud (Haute-Égypte) et la couronne rouge, plate à fond relevé de l'ancien royaume du Nord (Basse-Égypte), l'Orient et l'Occident, le bien et le mal, l'harmonie et le désordre… De même, pratiquement toutes les divinités étaient associées par paires et fréquemment de même racine nominale : Amon et Amonet, Heh et Hehet, Kekou et Kekout, Noun et Nounet. L’exemple de conception du monde des égyptiens est édifiant et nous permet peut-être d’appréhender au plus près le concept de dualité d’autant que, revenant à la notion même de langage, la dualité était également marquée par le doublement du hiéroglyphe déterminatif. Dès lors il apparaît que le symbole lui-même, l’écriture elle-même était porteuse du « duel ». Mais la conception duale égyptienne n’est pas isolée. Le langage est en soi dual par deux côtés : la notion de signifiant/signifié d’une part et celle de signe et symbole d’autre part qui sont indissociables du concept même de langage. Le signe linguistique diffère du symbole. Quand j’emploie le mot « chien », il n’est nullement certain d’une part que le signifiant, le son « chien » comporte une relation intrinsèque avec le signifié, le concept de chien, d’autre part qu’il existe un rapport naturel entre l’image acoustique, l’ensemble sonore, le signifiant et le concept, le signifié. Tout au contraire, dans le symbole, cette relation entre la représentation sensible et le concept est tout à fait évidente comme le montre Hegel dans son Esthétique : « le symbole est d’abord un signe. Mais dans le signe proprement dit, le rapport qui unit le signe à la chose signifiée est arbitraire… Il en est tout autrement du signe particulier qui constitue le symbole. Le lion, par exemple, sera employé comme symbole de la magnanimité ; le renard, de la ruse, le cercle, symbole de l’éternité. Mais le lion, le renard possèdent en eux-mêmes les qualités dont ils doivent exprimer le sens… Ainsi, dans ces sortes de symboles, l’objet extérieur renferme déjà en lui-même le sens à la représentation duquel il est employé ». Ainsi donc, si l’unité de sens issue de la dualité de la forme et du contenu est évidente dans le symbole, elle l’est bien moins en ce qui concerne le signe linguistique. Et pourtant, si le langage, invention du signe, capacité de création indéfinie semble indissociable de la pensée qui se forme dans les mots et par l’expression verbale certains philosophes, comme Bergson insiste sur la notion même de dualité dans le concept même de langage et dans son essence même en dissociant pensée et langage. Les mots et le langage, instruments de la pratique et de l’action dans le monde ne traduisent qu’imparfaitement la vraie vie de l’âme. Le langage, adapté à la pratique, ne peut exprimer la vie intérieure, pensée pure, réalité concrète et fluide. Il existe donc une dualité supérieure aux yeux de Bergson dans ce qu’est le langage lui-même, un au-delà du langage, un ineffable objet d’intuition. Cependant, ce que nous saisissons en dehors de tout langage est extrêmement indéterminé et peut-nous sembler, à première vue, très riche. Mais cette indétermination même est une marque de faiblesse. L’ineffable est flou, imprécis et obscur comme le qualifie Hegel dans la Phénoménologie de l’Esprit : « ce qu’on nomme l’ineffable n’est autre chose que le non-vrai, l’irrationnel, ce que simplement l’on s’imagine ». Seul le mot détermine, structure et forme la pensée. On retrouve ici le fameux dualisme de Descartes. Dans ses méditations métaphysiques, Descartes se lance dans une quête au cours de laquelle il s’engage à douter de tout ce en quoi il croit, afin de découvrir ce dont il peut être certain. En faisant cela, il découvre qu’il peut douter du fait qu’il ait ou non un corps (il se peut qu’il soit simplement en train de rêver de son corps, ou que ce ne soit qu’une illusion créée par un « malin génie »), mais il ne peut pas douter de l’existence de son esprit. Ceci constitue pour Descartes le premier indice montrant que le corps et l’esprit sont deux choses réellement différentes. L’esprit, selon Descartes, est « res cogitans », une chose pensante et une substance immatérielle. Cette chose est l’essence de sa personne, celle qui doute, croit, espère et pense. Cette distinction entre le corps et l’esprit est ainsi étayée dans les méditations VI : « j'ai une claire et distincte idée de moi-même, en tant que je suis seulement une chose qui pense et non étendue, et [...] j'ai une idée distincte du corps, en tant qu'il est seulement une chose étendue et qui ne pense point. […] Toutes les choses que je conçois clairement et distinctement, peuvent être produites par Dieu telles que je les conçois ». Ainsi, explique Descartes, la dualité corps/esprit : l’esprit est une chose pensante qui peut exister indépendamment de son corps étendu. Et par conséquent, l’esprit est une substance distincte du corps, une substance dont l’essence est la pensée. L’affirmation centrale du dualisme cartésien est donc que l’esprit immatériel et le corps matériel interagissent de façon causale, une idée qui continue d’apparaître de manière privilégiée dans de nombreuses philosophies non européennes. Les événements mentaux causent des évènements physiques, et inversement. Cela conduit à un problème très profond concernant le dualisme cartésien : Comment un esprit immatériel peut-il causer quoi que ce soit dans un corps matériel, et inversement ? Descartes lui-même a peiné pour obtenir une réponse cohérente à ce problème. Dans sa lettre à la princesse Elisabeth de Bohême, il suggéra que les esprits des êtres animés interagissaient avec le corps à travers la glande pinéale, une petite glande au centre du cerveau, entre les deux hémisphères. Cependant, cette explication n’était pas satisfaisante : comment un esprit immatériel peut-il interagir avec la glande pinéale matérielle ? Étant donnée la difficulté qu’il y avait à défendre la théorie de Descartes, certains de ses disciples, tel Nicolas Malebranche, proposèrent une explication différente : toutes les interactions corps-esprit demandaient l’intervention directe de Dieu. Selon ces philosophes, les différents états de l’esprit et du corps consistaient seulement l’occasion d’une telle intervention, et non sa cause. Leibniz a reconnu la faiblesse de la prise en compte par Descartes des interactions causales intervenant en un lieu défini dans le cerveau. Malebranche a décidé que l'invocation d'un support matériel tel que la glande pinéale pour expliquer les interactions entre le matériel et l’immatériel était impossible, et il a par la suite formulé sa doctrine supposant que les interactions étaient en réalité causées par l’intervention de Dieu lors de chacune des occasions individuelles. A ce point de vue, sa position rejoint l’idée de Leibniz selon laquelle Dieu a créé, une fois pour toute, une harmonie préétablie de telle manière que tout se passe comme si les évènements physiques et mentaux étaient la cause, et étaient causées l’un par l’autre mutuellement. En réalité, les causes mentales n’ont que des effets mentaux et les causes physiques n’ont que des effets physiques. C’est la raison pour laquelle ce point de vue a été appelé parallélisme. Reprenons, notre étude concernant la dualité intrinsèque au langage, la grammaire elle-même de notre langue est empreinte de dualité. L’étude des formes de l’énoncé est éminemment révélatrice de cette dualité. En effet, elle s’effectue commodément à partir de la notion d’énonciateur, définie comme l’instance qui prend en charge l’énonciation de l’énoncé et donc l’énoncé. A partir de là, l’usage terminologique tend à distinguer :

  • les modalités d’énonciation qui « renvoient au sujet de l’énonciation en marquant l’attitude énonciatrice de celui-ci dans sa relation à son allocutaire ».
  • les modalités d’énoncé qui « renvoient au sujet de l’énonciation en marquant son attitude vis-à-vis du contenu de l’énoncé ». 

Les modalités d’énonciation se traduisent linguistiquement par les types phrastiques : déclaratif, injonctif et interrogatif. Les modalités d’énoncé mettent en jeu tous les mécanismes linguistiques visant à traduire l’évaluation par l’énonciateur du contenu d’énoncé : évaluation affective mais aussi axiologique (bon ou mauvais) ou épistémique (vrai, faux) ou encore dans une certaine mesure incertain. Il y aurait grand illusion à considérer qu’il y a une absolue hétérogénéité entre les deux groupes de modalités. Ainsi, l’évaluation affective a une étroite affinité avec l’exclamation ; de même la modalité déclarative est pour une bonne part liée à la prise en charge de la vérité (ou de la fausseté) d’un contenu d’énoncé. Dans ce cadre, se pose le problème de la négation, interprétable, selon les cas, comme négation de phrase ou négation de constituant. Au plan logique, la négation de phrase place le mécanisme de négatif sur le même plan que les modalités assertive, injonctive ou interrogative : autrement dit, en fait un acte de parole autonome ; à l’inverse, la négation de constituant n’est qu’une forme prise par une modalité : assertion négative (défense), interro-négation, défense (= injonction négative). Pour qu’il y ait négation de phrase, il faut que le morphème négatif serve non seulement à décrire une entité, une qualité ou un procès négatif, mais surtout à traduire le souci de l’énonciateur de s’opposer à son interlocuteur. La négation de phrase est fondamentalement réfutatoire.
Pourquoi ce bref développement sur la négation ? Parce qu’elle est profondément représentative de la dualité.

En effet, distinguons NON de NE.

La distinction entre négation prédicative, c’est-à-dire dont le caractère linguistique s’attache dans le plan de la langue, à certaines parties de celle-ci et qui les rend aptes à la fonction, en discours, de prédicat, celui-ci étant ce que le discours dit du sujet, et la négation non-prédicative, c’est-à-dire qui n’a aucune autonomie syntaxique (ou pour simplifier, par une définition incomplète mais opératoire, qui ne peut faire phrase à soi-seul), est fortement inscrite dans la morphologie, et ce, dès l’ancien français.

  • prédicatif : non
  • non-prédicatif : ne. 

Il y a donc une complète opposition entre NON et NE. Au plan sémantique, dans une perspective guillaumienne, cette distinction signifie que la matière négative de NON est empruntée à l’expérience que le locuteur a de la négativité en tant qu’expérience d’univers extralinguistique, alors que la matière négative de NE est empruntée à l’expérience que le locuteur a du mécanisme linguistique que l’on appelle négation et qui, en tout état de cause, est un mécanisme soustractif par rapport au positif initial. Une conséquence essentielle de cet état de chose : NON implique une négativité indiscutable, ce qui explique que dans l’histoire du français, il ait presque toujours été réfractaire à l’emploi dit explétif, à l’inverse de NE qui couvrait aussi bien l’emploi explétif que l’emploi strictement négatif. Fonctionnellement, NON est négation de tout ce qui n’est pas le procès conjugué, tandis que NE, est au contraire pertinent pour nier le procès conjugué. Pour aller plus loin, il est aisé de démontrer que le mécanisme de négation non-prédicatif porter par l’utilisation de NE est lui-même emprunt de dualité. Examinons rapidement l’alternance entre négation pleine simple et négation pleine composée. Nous nous arrêterons ici aux deux emplois non strictement négatifs de NE : NE explétif et NE en contexte exceptif. En théorie guillaumienne, NE explétif est une saisie très précoce du mécanisme constructeur du mot ; il renvoie à une négativité sous-jacente, implicite, liée à un rapport sémantico-logique entre ce qui est et ce qui pourrait être (différent de ce qui aurait pu être). On comprend donc qu’il se rencontre derrière des verbes de crainte ou d’empêchement. Un bref passage par l’ancien français nous montre qu’on le rencontre également souvent dans les comparatives d’inégalité (ex. : qui plus estoit blance a devise / que n’est la nois quis ciet sor branche). Dans les temporelles d’antériorité, la situation est contrastée en ancien français : tantôt NE est exprimé, tantôt NON, ce qui nous rappelle qu’en aucun moment de notre langue le NE n’a été obligatoire. Par différence avec le NE explétif étudié ci-dessus, le NE en situation exceptive marque un engagement plus avancé dans le mouvement de la négativation, mais suffisamment modeste néanmoins pour que ce mouvement puisse être inversé. Ce rôle d’inverseur, très largement tenu par « que » aujourd’hui, l’était déjà en ancien français à côté de « fors » et de « fors que » qui signifiait « à ceci près que ». A noter pour finir la double tension de la négation pleine syntaxiquement représentée par la construction NE + forclusif. Une des originalités de la négation non prédicative est, en effet, d’être une négation composée, ou, plus exactement, d’être devenue tout au long de l’histoire de la langue une négation composée. Sémantiquement, cela signifie que l’opération de négativation du positif s’effectue en deux temps :

  • premier temps : on enclenche un mouvement de soustraction sur le positif. A cette opération correspond le morphème adverbial NE, encore appelé discordantiel.
  • deuxième temps : on confirme ce mouvement négativant en le rendant irréversible ; à cette opération correspond le morphème appartenant à une classe, celle des forclusifs eux-mêmes emprunts de dualité (ceux qui sont de purs opérateurs abstraits : pas, point, mie effectuant strictement l’opération décrite ci-dessus), ceux qui sont dotés en plus d’une valeur lexicale particulière (jamais, goutte etc.).

Nous nous arrêterons là concernant la dualité intrinsèque à notre langage et à notre grammaire sachant que les mêmes démonstrations seraient faisables temps au niveau des modalités temporelles (indicatif / subjonctif) ou de la représentation des événements (présent et les différentes formes de passé). Que la grammaire même, le langage donc, et par conséquent le signe rejoigne la façon d’appréhender le monde de façon duale nous amène à supposer que la plus grande partie des concepts dont se sert le mental fonctionnent dans la dualité. Il n’existe pas d’ordre d’expérience humaine dans lequel la représentation n’est pas pensée en terme de concepts duels : capitalisme/communisme, fait/droit, bien/mal, vertu/vice, dieu/diable, vrai/faux, beau/laid, théorie/pratique, chaud/froid, joie/tristesse, force/faiblesse, absolu/relatif, transcendant/immanent, abstrait/concret, idéal/réel, objectif/subjectif... Finalement, le caractère quasi systématique et formel de ces types d’opposition pose la question de savoir si ce n’est pas notre intellect qui taillerait nos constructions mentales de façon duale. Cette conception du double, de l’opposition par deux n’est-elle pas alors une source constante de faux problèmes ? N’est-elle pas sur le fond fictif ? Sans véritable portée ontologique ? Car si c’était le cas, l’accès à l’ontologie devrait être nécessairement non-duel, obligeant par là à transcender la dualité du mental ordinaire. Cependant, toutes les dualités ne viennent pas nécessairement des constructions de la pensée. En effet, ce n’est pas la pensée qui fabrique la dualité droite/gauche dans la symétrie du corps, la dualité mâle/femelle chez les animaux, ou encore celle homme/femme, pôle +/pôle – sur la pile électrique…en clair, toutes les dualités existant dans la nature par essence antérieure à toute pensée humaine. Cela revient ici à affirmer que la dualité, la pensée duelle qui nous caractérise n’est pas une fiction mais étant déjà et par essence présente dans la nature elle nous pousse à reproduire notre représentation du monde et la façon dont nous l’exprimons sous la forme de concepts duels, de pensée duelle et conférant à cette dernière une réelle portée ontologique. Cette question est très complexe et, depuis Parménide et Héraclite ne cesse de resurgir dans la philosophie occidentale à l’exception de celle de Hegel fondée sur une logique non duelle visant à démontrer que la contradiction est à l’œuvre dans les choses. A ce titre Hegel dans sa dialectique thèse-antithèse-synthèse s’oppose aux antinomies formulées par Kant dansla Critique de la Raison pure. D'un point de vue très général, la philosophie hégélienne, ou Phénoménologie de l’esprit, tel qu’il la nomme lui-même, est donc une pensée qui veut concilier les opposés qui apparaissent, par la conciliation des philosophies de l'Être et des philosophies du devenir. En effet, avec la dialectique, ces oppositions cessent d'être figées puisque le mouvement d'une chose est d'être posée, puis de passer dans son contraire, et ensuite de réconcilier ces deux états. Ainsi, l'être n'est-il pas le contraire du néant ; l'être passe dans le néant, le néant dans l'être, et le devenir en est le résultat, je cite : « Le néant, en tant que ce néant immédiat, égal à soi-même, est de même, inversement, la même chose que l'être. La vérité de l'être, ainsi que du néant, est par suite l'unité des deux ; cette unité est le devenir ». Cela étant, le caractère très systématique et formel de la dialectique hégélienne finit aussi par éveiller la méfiance, d’autant que le concept de « dialectique » lui-même est pris en deux sens par Hegel selon que l'on parle du dialectique ou de la dialectique, le dialectique désignant un moment intermédiaire entre l'abstrait et le spéculatif, qui correspond en gros au scepticisme (l'art de dissoudre les opinions dans le néant), tandis que la dialectique désigne le mouvement de dissolution du fini lui-même. Hegel, souhaitant s’en éloigné, revient inexorablement et contre sa volonté, sans doute inconsciemment même, vers une certaine conception duale : les deux sens de dialectique issue de sa pensée en témoignent. Ce paradoxe dans la philosophie hégélienne partant d’une méthode duelle pour finalement aboutir à un concept niant cette dualité intrinsèque à la nature même nous ramène inévitablement à la question de savoir quel statut nous devons reconnaître à la dualité ? Cette dernière est-elle dans la nature des choses ou est-elle seulement dans la représentation de la nature des choses ? Comment discerner une dualité fictive, qui n’est que l’ombre engendrée par les complications de l’intellect, d’une dualité réelle, présente dans le réel ? En bref, nous ne savons pas aborder la complexité autrement que par des simplifications duelles abusives. Revenons-en aux fondamentaux, et notamment les Pensées de Pascal. Pascal a une intuition fulgurante de la non-séparation dans la Nature, dont la compréhension est mortelle pour la pensée duelle : « Les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement l’une avec l’autre, que je crois impossible de connaître l’une sans l’autre et sans le tout ». Ce qui veut dire que connaître, c’est toujours relier et non pas séparer, décomposer, opposer, ce qui est le propre de l’intellect ordinaire. Distinguer certes, mais ne pas disjoindre. Une chose n’existe que dans sa relation avec les autres et dans sa configuration dans un tout qui l’englobe. La relation a un sens à la fois statique, ce qui veut dire que toute situation réelle est complexe de fait, et dynamique, ce qui veut dire encore que les processus qui œuvrent dans le réel sont causalement inter-reliés. Cette interrelation n’est pas le fait de l’homme, elle est tissée dans l’intelligibilité même de la Nature, dans son fonctionnement le plus intime. D’où le passage qui suit, quelques lignes plus bas : « Toutes choses étant causée et causantes, aidées et aidantes, médiatement et immédiatement, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties ». La conscience d’unité est indispensable dans le domaine de la connaissance. Elle est aussi d’une exceptionnelle urgence sur le plan de l’action de l’homme dans le monde. Si la Nature forme un tout, il n’est pas possible d’isoler quoi que ce soi, il n’y a pas de petite action et aucune action n’est sans conséquence, immédiatement et à long terme. Pascal le dit aussi très bien dans les Pensées : « Le moindre mouvement importe à toute la nature ; la mer change pour une pierre. Ainsi, dans la grâce, la moindre action importe par ses suites à tout. Donc tout est important. En chaque action, il faut regarder, outre l’action, notre état présent, passé, futur et les autres à qui elle importe, et voir les liaisons de toutes ces choses ». Nous ferions d’immenses progrès, si nous pouvions immédiatement comprendre qu’il n’y a pas d’existence séparée. Tout est lié dans le champ de la connaissance, comme tout est étroitement lié dans la Nature. Or le propre de la pensée duelle, c’est justement d’aller en sens inverse, de penser dans la séparation, la disjonction, là où les choses ne sont ni séparables, ni disjointes. L’opération de la pensée duelle consiste à diviser, opposer, fragmenter, séparer ce qui dans le réel est en fait intimement lié et qui aussi par ailleurs recrée aussi de fausses unités qui n’existent pas dans le réel, mais seulement dans les concepts. Ainsi donc, pour simplifier, nous pouvons ici partiellement conclure que si nous identifions la dualité à la caverne de Platon, tant que la représentation duelle n’est pas mise en cause, comprise et dépassée, c’est-à-dire hors de la caverne, on ne peut pas en sortir, on est tout simplement dedans. Nous n’avons tout bonnement jamais quitté la caverne… Qui que nous soyons, quoique nous soyons, le monde de la caverne est le monde de la dualité. La demeure de la caverne, celle du monde sensible, est celle du relatif, et dans le relatif, aucun concept ne saurait subsister sans son contraire. La plus grande partie de notre expérience quotidienne, se situe dans le domaine relatif des relations élémentaires. Notre expérience empirique se situe dans le champ du relatif, dans le champ de la dualité tracé dans les sillons de l’attitude naturelle. Maintenant, à supposer que brusquement nous sortions de la dualité, que nous entrions dans un éveil plus élevé, nous aurions dès lors un nouveau point de vue. La pensée ferait un saut d’intelligibilité. Or, pour parler comme Platon, dans le monde intelligible, dans le domaine des relations sublimes, dans l’absolu, rien de ce qui existe n’a de contraire. Si l’appréhension de la dualité est coextensive à la pensée, il est indispensable, pour entrer dans le champ des relations sublimes, que l’intelligence transcende son fonctionnement ordinaire. Et quoiqu’il en soit, « Et tenebrae eam non comprehenderunt ». L’accès à la non-dualité est une sorte de saut quantique de la pensée et un changement radical de perspective.

II – Langage / Signe / Symbole Franc-Maçon de la dualité

De même que nous venons de le démontrer de façon profane, la dualité est omniprésente dans le langage, d’aussi loin que notre connaissance nous le prouve. D’un point de vue maçonnique, il en est de même. Dualité, nous l’avons vu, renvoie au chiffre deux qui exprime le principe féminin, qui symbolise l’ambivalence, le conflit, un antagonisme qui, de latent, devient manifeste, une rivalité, une réciprocité, qui, peut être de haine autant que d’amour. En bref, une opposition qui peut être contraire et incompatible aussi bien que complémentaire et féconde. On retrouve ces diverses significations dans le premier des dualismes : créateur et créature, vie et mort, blanc et noir, masculin et féminin, bien et mal, jour et nuit, gauche et droite. Deux signifie l’équilibre réalisé ou des menaces latentes et il peut être le germe d’une évolution créatrice aussi bien que d’une involution désastreuse. Chez les anciens, où ce chiffre était attribué à « la Mère », le deux, ou la dyade, était l’emblème de la matière susceptible de toutes sortes de formes. Pythagore ne considérait pas moins ce chiffre comme représentant le mauvais principe tandis que Platon le comparait à Diane toujours stérile et partant peu honorée. Les Romains tenaient également le deux pour néfaste, c’est pour cela que le deuxième mois de l’année et le deuxième jour du mois furent consacrés à Pluton le Dieu des morts. Les constatations faites ci-dessus dans l’environnement profane semblent se confirmer dans la Franc-maçonnerie. Cette ambivalence, nous la retrouvons de façon évidente dans notre temple. Je cite : « Il dressa les colonnes sur le devant du Temple, l’une à droite, l’autre à gauche : il nomma celle de droite Jakin, et celle de gauche Boaz… »(Les Chroniques, II – 3 – 17) Ces deux colonnes revêtent un rôle de première importance dans la symbolique maçonnique. Une idée centrale qui était fondamentale de la pensée de la Renaissance était l’unité du système et l’omniprésence conséquente de la Divinité. Pour moi, cette idée est représentée sur le Tapis de loge par un groupe de trois symboles « les Décors de la Loge ». Je vais tenter ici une analyse de ces symboles. Vous pardonnerez, par avance mes imperfections, et mes approximations d’apprenti…

Les Colonnes d’abord.

L’idée de la dualité est omniprésente dans les décors de loge – des carrés blancs et noirs en dessous jusqu’à la Lune et le Soleil, antiques symboles des opposés féminin et masculin, au-dessus. Dans la zone centrale, la dualité est représentée par les deux colonnes. Dans le symbolisme maçonnique, elles se voient données des noms. Notre objet sera donc d'essayer de redéfinir les colonnes symboliques du Temple de Salomon au travers des symboles généraux de la Tradition. Le mot symbole du grec – « sumbolon » signifie « signe qui fait reconnaitre ». Le symbole sous-entend donc : la connaissance originelle que nous avons perdue dans notre état d'exil. D'une manière générale nous pouvons dire que ces 2 colonnes expriment la dualité résultant de la Division apparente de l'unité. Tout le travail de L'initié étant de réconcilier les contraires avec l’aide de la providence : « Même les ténèbres ne sont ténébreuses pour toi et la nuit devient lumineuse comme le jour : les ténèbres sont comme la Lumière » Psaume 139.1. Pour résumer ce point, je me contenterai simplement de citer le Prologue de l’Evangile selon Saint Jean : « In principio erat Verbum, et Verbum erat apud Deum, et Deus erat Verbum. Hoc erat in principio apud Deum. Omnia per ipsum facta sunt, et sine ipso factum est nihil quod factum est. In ipso vita erat, et vita erat lux hominum: et lux in tenebris lucet, et tenebrae eam non comprehenderunt » - Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement avec Dieu. Tout fut par lui, et sans lui rien ne fut, tout fut par lui. En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes : et la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise. Le nombre 2 exprime la division mais aussi la fécondité. Voici les piliers fondamentaux de la Jérusalem Céleste, « Hiram dressa les colonnes dans le portique du Temple, il nomma la colonne de droite « Jakin » et puis il dressa la colonne de gauche et la nomma « Boaz » 1 Rois 7,21. 2. Les deux colonnes peuvent être interprétées comme symbolisant les 2 pôles de la création, Adam et Eve, le masculin et le féminin, le soleil et la lune, l'esprit et l'âme, mais aussi la dualité de l'âme et du corps, du feu et de l'eau, le jour et la nuit, le principe de force et de résistance, de Dieu et de la nature, d'Osiris et d’Isis, de Saint Jean l'évangéliste et de Saint Jean Baptiste, d'Abel et Caïn, de Jacob et Esaü. Cette liste, n'est pas, limitée. En hébreu Adam provient de la racine hébraïque : Adamath, la terre et le corps de l'homme et Eve est l'âme principe qui par le souffle anime le corps. Nous devons ici faire une parenthèse et préciser qu'Adam prit conscience qu'Eve était nue, autrement dit, en considérant qu'Eve est le cœur d'Adam, le Christ (en tant que Yod) est le cœur d'Eve et le père (en tant qu'Aleph), le cœur du Christ est donc cette noble « pierre » passage obligé pour rejoindre le père. De même, l'arbre de la connaissance n'est pas un pommier, invention que nous devons aux premiers pères de l'église chrétienne, soucieux de marier les mythes gréco-romains avec les mystères Chrétiens. Dans la tradition hébraïque, l'arbre de la connaissance du bien et du mal est le figuier et il peut être confondu avec les colonnes du binaire ainsi que l'atteste Jérémie 24.1 « L'éternel me fit voir deux paniers de figues posés devant le Temple de l'éternel après que Mebucadnetsar roi de Babylone eut emmené de Jérusalem et conduit Jéconia, fils de Joakim roi de Juda (...) l'un des paniers contenais de bonnes figues, comme les figues de la première récolte et l'autre panier de très mauvaises figues qu'on ne pouvait manger à cause de leur mauvaise qualité ». Un couple de colonnes a toujours marqué l’accès vers un autre espace. Par exemple, les Colonnes d’Hercule définissaient l’espace du monde réel, physique, des vivants, par rapport à la réalité inconnue du monde post-mortem, l’au-delà, le mystère. Les colonnes ont toujours marqué cette ligne fictive que nous appelons « limite » et au-delà de laquelle nous devons être capables de faire face à un état différent de celui d’où nous provenons. Les colonnes contiennent donc le sens de l’épreuve. Les colonnes ont donc également une symbolique de frontière, de délimitation de l’espace. Les deux colonnes à l’entrée du Temple maçonnique ne sont pas le fait du hasard. La description, des 2 colonnes du Temple de Salomon, dans la Bible, au livre des Rois chapitre V et VI, montre bien que le nombre « deux » répond à un besoin précis. La colonne de gauche a pour nom « JAKIN » et la colonne de droite, que je ne sais pas nommer a pour nom un mot hébreu qui peut se traduire par « en force ». Le nombre « deux » se voit également à travers le pavé mosaïque représenté par un damier peint en noir et blanc donc par « deux » couleurs. Ce pavé mosaïque étant un espace sacré sur lequel on ne marche presque jamais, ou en tout cas de façon codifié et qui semble maintenir enfoui un secret, le nombre « deux » peut être considéré comme le signe du silence et du secret. Le Pavé Mosaïque représente la Divinité comme elle est perçue par le pôle opposé de la conscience, ici, la Terre de la vie ordinaire. La lumière et les ténèbres du pavé représentent les paires opposées, un mélange de miséricorde et de justice, de récompense et de punition, de vengeance et d’amour. Elles représentent également l’expérience humaine de la vie, lumière et ténèbres, bien et mal, facilité et difficulté. Mais cela n’est que ce qui en est perçu. Les carrés ne sont pas le symbole ; le Pavé est le symbole. Les carrés blancs et noirs s’assemblent avec harmonie afin de former le Pavé, une chose une, une unité. L’ensemble est entouré par le Cordon à houppes dentelées qui relie l’ensemble en un symbole unique. Sous cette représentation sur le Tapis de Loge, la Corde relie non seulement les carrés, mais toute l’image en une unité parfaite. Ainsi, le fait que les Maçons, qui formulèrent ce symbolisme, rassemblèrent ces trois objets en un seul groupe semblent nous obliger à les considérer ensemble. Ces Décors de la Loge sont l’Étoile Flamboyante, le Pavé Mosaïque et le Cordon à houppes dentelées, et ils sont tous destinés à se référer à la Divinité. L’Étoile Flamboyante est une représentation héraldique de la Divinité. L’Étoile Flamboyante, disposée dans le ciel, représente la Divinité telle qu’elle est, dans toute sa gloire, comme se projetant elle-même dans l’existence. De même, qu’il y a deux colonnes de Frères dans une loge (celle du Septentrion et celle du midi), le Vénérable Maître, à l’Orient, est assisté de « deux » Surveillants, à l’Occident, pour éclairer la loge, et pour autant « et tenebrae eam non comprehenderunt ». D’ailleurs, dès lors que nous entrons en tenue, voici ce que dit le Vénérable Maître :

V\ M\ : Frère Premier Surveillant, où est placé le Vénérable Maître dans la Loge ?

Puis par un jeu de questions/réponses à l’ouverture comme à la fermeture, voici ce que nous entendons :

Ouverture :

V\ M\ : Où se place le Vénérable Maître dans la Loge ?

1er Surv\ : A l'Orient, Vénérable Maître.

V\ M\ : Pourquoi ?

1er Surv\ : Comme le soleil commence son cours à l'Orient et répand sa lumière dans le monde, de même le Vénérable Maître se place à l'Orient pour mettre les Frères à l'ouvrage et éclairer la Loge de ses lumières.

V.M. : Où se placent les Surveillants ?

1er Surv\ : A l'Occident.

[…]V\ M\ : Puisqu'il est midi, que le Vénérable Maître est placé à l'Orient et les Surveillants à l'Occident, avertissez les Frères que je vais ouvrir la Loge.

Fermeture :

V\ M\ : Frère Premier Surveillant où est placé le Vénérable Maître dans la loge ?

1er Surv. : A l'Orient, Vénérable Maître.

[…]

V\ M\ : Frère Premier Surveillant, où sont placés les deux Surveillants ?

1er Surv\ : A l'Occident, Vénérable Maître.

V\ M\ : Pourquoi, Frère Premier Surveillant ?

1er Surv\ : Comme le soleil termine sa carrière à l'Occident, de même les Surveillants s'y tiennent pour fermer la Loge et les renvoyer contents.

V\ M\ : Puisqu'il est minuit, que le Vénérable Maître est placé à l'Orient et les deux Surveillants à l'Occident, avertissez les Frères que je vais fermer le Loge.

Le Vénérable Maître est donc assisté des deux surveillants, et il est intéressant de voir que le jeu des questions/réponses suit le mouvement du soleil : « Comme le soleil commence son cours à l'Orient, .../... de même le Vénérable Maître.../... » et : « Comme le soleil termine sa carrière à l'Occident.../... de même les Surveillants.../... ». En me référant à La Pratique Journalière du Rite Ecossais Rectifié de Notre Bien Aimé Frère, passé à l’Orient Eternel, Henri BLANQUART, nous retrouvons ici notre similitude avec les anciens égyptiens auxquels nous faisions référence précédemment, notamment en ce qui concerne l’aspect mythologique et la création du Monde par Râ, qui, ouvrant les deux mains engendra notre univers. De l'Unité divine naît en tout premier lieu la Dualité fondamentale. L'Unité divine se trouve à l'originede toutes choses, à l'Orientdonc. La Dualité est créée et se situe à l'Occident là où se trouve la chute, la mort, donc le monde matériel. En fait, ce jeu de questions/réponses, de même que la place des surveillants dans la loge semble aboutir à un 1 (Le Vénérable Maître) + 2 (Les deux surveillants) ce qui ferait donc 3 comme les 3 côtés d’un triangle, la Sainte-Trinité, et le triangle de positionnement de ces trois protagonistes dans la Loge. Il convient cependant de faire remarquer que, par le fait qu’il résulte de la somme de deux unités, le nombre « deux » est par essence le symbole du couple. Il porte en lui, les notions d’attachements et même peut-être des notions de fusion pour rebâtir une nouvelle unité. La Sainte Bible dans La Genèse, le premier livre de Moïse, ne précise-t-elle pas que : « …l’homme quittera son père et sa mère, et s’attachera à sa femme, et ils seront une seule chair ». Sur le plan intellectuel, il faut toujours associer à la thèse et l’antithèse, la synthèse pour qu’un développement soit complet. Ainsi, pour atteindre la perfection dans notre univers qui repose sur la loi des contraires, il faut donc faire évoluer le nombre « deux » vers le nombre « trois » qui symbolise la stabilité. Je m’appuierai ici sur l’analyse de notre bien aimé frère Gaétan dans sa planche Le Pavé mosaïque, concilier les contraires, la voie de l’équilibre…, je cite : « L’alternance de blancs et de noirs ne doit pas nous faire oublier que la partie la plus élaborer du pavé mosaïque est le joint. De tout temps, pour tendre vers la perfection, les ouvriers ont cherché à le dissimuler pour ne laisser apparaître que la matière première : la pierre. Pour réussir cette opération, la taille de la pierre brute doit être parfaite pour s’assembler au mieux. Mais la plus grande difficulté de l’œuvre se retrouve dans le joint, dans l’invisible. Là, l’apprenti devait être à l’écoute de l’enseignement de son maître pour réussir l’opération que l’on appelle « faire le joint » c'est-à-dire réunir le pavé blanc et le pavé noir en un tout. Le pavé mosaïque est donc porteur en lui même d’une troisième voie invisible aux yeux du profane ». C’est cette voie, accessible uniquement à l’initié, et source de travail permanent sur soi pour vaincre notre dualité et échapper à l’Arlequin qui est en chacun de nous qu’il nous faut trouver en souffrant et persévérant… Peut-être également afin que les ténèbres comprennent enfin la Lumière… De même, lors de notre intégration, nous avons été de plein fouet jeté dans la dualité constituée intrinsèquement par les 3 éléments :

Lors du Premier Voyage :

Introducteur : Qu'est ceci ?

Le Candidat répond : « DU FEU »

Introducteur : Le Feu consume la corruption mais il dévore l'être corrompu.

Lors du Second Voyage

Introducteur : Qu'est ceci ?

Le Candidat répond : « DE L'EAU »

Introducteur : C'est par la dissolution des choses impures que l'eau lave et purifie, mais elle recèle des influences funestes et les principes de la putréfaction.

Lors du Troisième Voyage :

Introducteur : Qu'est ceci ?

Le Candidat répond : « DE LA TERRE »

Introducteur : Le grain mis en terre y reçoit la vie, mais si son germe est altéré, la Terre même en accélère la putréfaction. Nous constatons aisément que chaque élément porte en lui, en son essence même la dualité de sa nature même. La dualité est ce qui, au final, les caractérise et ce qui caractérise leur qualité intrinsèque...

Source : www.ledifice.net

 

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