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21 janvier 2013 1 21 /01 /janvier /2013 06:43

Préliminaires

 

D'après un spécialiste du mysticisme de la Qabalah, Gershom Sholem, le monothéisme ne peut trouver sa véritable raison d'être que dans une tension et un va-et-vient entre les deux pôles extrêmes du tout ou rien. "Tout" est l'adhésion totale au divin ou la recherche du divin en toute chose, entraînant de ce fait les avatars de l'idolâtrie et du polythéisme. "Rien" est la vacuité de toute spiritualité, la négation de toute transcendance, la matière étant origine et fin.  Liés à la recherche d'absolu, ces deux pôles extrêmes engendrent les intégrismes et la violence. La spiritualité du monothéisme est une recherche du divin, à travers ses deux aspects transcendant et immanent, excluant de se fixer à l'un ou l'autre des pôles extrêmes. Elle implique le mouvement et la mobilité de l'être, à la recherche de la zone d'équilibre et d'apaisement personnel entre les extrêmes, tout en évitant de s'en approcher.

La Tradition de la Qabalah qui n'est qu'une tendance de "la stricte voie tracée", offre précisément à chacun la possibilité d'évoluer dans le sens de l'équilibre, par la construction d'une arborescence appelée "Arbre de Vie" et par le cheminement dans ses sentiers, dans le but de sentir et de repérer la voie du milieu. Elle offre la possibilité de discerner entre les dualités qui nous habitent, tant sur le plan pratique que sur le plan éthique. L'être humain baigne dans le mélange du bien et du mal, agit avec intuition et  jugement, réagit par la rigueur et la miséricorde, vit à travers des comportements actifs et passifs, masculin et féminin... Encore faut-il en être conscient.

La connaissance du divin passe par la connaissance de soi, mais on peut aussi inverser la proposition. La démarche de réflexion et de cheminement liée à l'Arbre de Vie pose un acte et crée des repères, facilitant de ce fait la relation avec le divin. Celle-ci est une vibration autorisant une approche, un simple effleurement.

 

On peut appréhender l'Arbre de Vie comme un modèle de l'esprit se reflétant dans tous les actes de la vie matérielle ou comme une transposition des archétypes humains dans un univers aux limites du cerveau humain, allant jusqu'aux frontières du divin. Appelé monde intermédiaire, cet espacement est le résultat de séparations successives résultant du processus de la création et de l'éloignement progressif du divin. Comparable à un sas entre le monde spirituel et le monde matériel, ce monde est inaccessible au profane. Mais un individu préparé peut le sentir, le percevoir ou s'en rapprocher.

 

L'infini "ayn sof" est une "unité sans limite" qui règne dans l'éternité. Cette unité est aussi une volonté sans finalité, sans besoin et sans détermination. De cette volonté naît la pensée ou le projet de créer l'univers: l'origine du déclic est la Cause des Causes, le secret absolu et insondable, la grande interrogation qui sépare la foi de l'incrédulité. Le résultat de cette pensée est ce double mouvement simultané de retrait et d'émanation, qui équivaut en fait à une immobilité sur le plan ontologique. Le mouvement de retrait aboutit à faire le vide, à obtenir le "néant" et à laisser une place à la création. Le mouvement inverse est celui de l'émanation qui aboutit à remplir ce néant de lumière, une "lumière sans limite". C'est la "Sagesse du Commencement".

Globalement l'"unité sans limite" s'est déjà retirée dans son immobilité, en ne laissant qu'une "trace", presque un souvenir que l'homme fait revivre par son action et par sa propre pensée. D'où le schéma d'un Arbre de Vie, agencement spécifique des "attributs" du divin, de cette trace du "sans limite", pour la saisir ne serait ce qu'un instant, une fraction de seconde avant qu'elle ne s'évanouisse dans la nuit du temps. L'être humain cherche à conserver cette petite parcelle de lumière, cette étincelle qui lui est parvenue. Il cherche à la faire vivre à travers les branches et les noeuds de cet "Arbre de Vie", appelés lettres et séfirot.

Sur le plan matériel, l'être humain est un être fini qui ne peut réaliser cette sauvegarde qu'avec ses limites. Il est ainsi amené à illustrer le fond de sa pensée par des images et des schémas. Mais comment représenter l'idée que l'on se fait d'émanations, de flux de lumière, d'écoulement de rosée, d'attributs émanant d'un être infini, à la fois lointain et proche, sans tomber dans l'anthropomorphisme? Et il est encore plus difficile d'exprimer en langage humain compréhensible l'idée que l'on se fait de la pensée de D. eu égard au monde créé.

 

La Tradition a essayé de combler ce fossé en proposant cette notion de "séphirah" qui a reçu les désignations les plus étranges et les plus poétiques: parole, lumière, force, source, saphir, mesure, couronne…. Ce mot dérive de la racine s/p/r qui a plusieurs sens: numération (nombre, recensement), narration (récit, livre), transparence (saphir, sphère). Pour se fixer les idées on peut dire que les séfirot sont les vases créés par l'épanchement de la lumière originelle, celle qui provient du mouvement de retrait et d'émanation de l'unité "sans limite". Ces vases sont aussi bien des récepteurs que des transmetteurs, aussi bien des récipients que des outils de la création.

Tant les lettres de l'alphabet peuvent être aisément appréhendées comme les briques élémentaires du langage, de la création et de l'action, dans la construction de l'univers, tant les séfirot apparaissent comme des entités abstraites, difficiles à concevoir. Plus l'être humain parvient à élever son âme et à tendre vers son côté infini, plus il est capable de les sentir ou de les comprendre. En fait, il faut savoir ici que le monde intermédiaire des forces-séfirot et des signes-lettres coïncide avec le monde des anges et des âmes, qui sont deux aspects d'une même unité, à l'image de la lumière qui est à la fois ondes et particules.

 

L'Arbre de Vie est la construction centrale de la Qabalah. Il est une image universelle de l'unité fracturée dans le décimal. Pour se fixer les idées, le nombre dix peut être représenté par des choses aussi concrètes que des oiseaux ou des fruits; ici il s'agit de notions abstraites comme la sagesse, la compassion ou le discernement.

Malgré ou grâce à son anthropomorphisme, l'Arbre de Vie est une image qui plaît. Elle est comme une empreinte subtile que le monde spirituel a laissé dans le subconscient de l'homme, ou dans sa mémoire profonde. Des approches différentes sont pourtant nécessaires pour en préciser le contour, même si on est amené à se répéter. Nous abordons ci-dessous une approche à travers les premières occurrences des mots dans la Bible, ainsi qu'une approche sémiologique qui la complète.

 

Kéter

 

"Kéter", la couronne, n'est citée que trois fois dans la Bible. Ces trois citations proviennent du livre d'Esther et à chaque fois le mot Kéter est associé à Malkhout, le Royaume. Dans ces trois et seules citations de la couronne, la première et la dernière séfirah sont ainsi unies. "Kéter Malkhout" est la couronne royale avec laquelle la reine Vashty devait se présenter devant le roi Assuérus, quand elle était invitée au banquet des hommes (Esther 1/11).

Esther 1/11: (le roi ordonna) "d'amener devant le roi la reine Vashti, ceinte de la couronne royale, dans le but de faire voir sa beauté au peuple et aux grands, car elle était remarquablement belle".

Après son refus de venir nue devant le roi, Vashty fut répudiée et sa couronne fut transmise à la belle Esther, après de nombreuses péripéties (Esther 2/17). Enfin, malgré la haine de Haman contre le peuple hébreu en général et contre Mordekhay en particulier, et malgré ses projets funestes d'extermination, Mordekhay a été honoré par le roi pour avoir su déjouer un complot contre lui. En récompense, Mordekhay devait faire le tour de la ville sur un cheval royal, avec la Couronne Royale et conduit par son ennemi Haman (Esther 6/8).

La couronne royale est ainsi liée à la célébration de Pourim, pour fêter "le changement du sort (pour)", le renversement d'une situation. Ces occurrences et le lien étroit entre les deux séfirot Kéter et Malkhout ne sont pas fortuits. Malkhout est considérée parfois comme la couronne du bas et elle est ainsi appelée "a'théret". Ces associations signifient que de Kéter à Malkhout, on se trouve devant la même unité. La descente de Kéter à Malkhout entraîne aussi la remontée de Malkhout vers Kéter; il ne s'agit pas d'un aller simple mais d'un aller et retour. Ceci est confirmé par l'équivalent guématrique de "Kéter" qui vaut 620, soit le mot "e'srim" ou 20. Vingt est le nombre de séfirot dans le voyage aller et retour.

Sur le plan sémiologique, Kéter est le "signe dans l'arrondi", le couvre chef qui protège et qui sépare, formant la haie du Roi, entre un monde à part et secret et le début de l'univers divin. Kéter est l'attribut suprême, resplendissant dans son silence, à la fois pressant vers le bas et limitant le champ de l'ascension. La Couronne Kéter délimite le monde intermédiaire et protège l'accès à l'univers d'en Haut. Cette protection pourrait être une explication du renversement de situation, le sens profond de la transformation du sort ou "pour" de Pourim.

 

H'okhmah

 

H'okhmah, la Sagesse, est citée plus de 150 fois dans la Bible-Tanakh, mais seulement dix fois dans le Pentateuque. La première occurrence de H'okhmah se trouve dans Exode 28/3: "Tu enjoindras donc à tous les artistes habiles, que j'ai doués du génie de l'art, qu'ils exécutent le costume d'Aaron, afin de le consacrer à mon sacerdoce"

Il s'agit des recommandations données à Moïse pour confectionner l'habit du grand prêtre Aharon. Cet habit doit être réalisé par des artistes inspirés dont le cœur aura été rempli de l'"esprit de sagesse".

Les autres citations de l'Exode concernent la conception et la construction de la tente du Rendez Vous et des différents objets et ustensiles pour le culte. Les qualités ou attributs de "Sagesse – Intelligence (discernement) - Connaissance" sont liés dans ces citations. Ces qualités sont attribuées en particulier à deux hommes Oholiav et Betsal-el, mais aussi à tout artiste, homme ou femme, dont le cœur aura été rempli de l'esprit divin.

Le premier verset du Deutéronome contenant la H'okhmah concerne l'observance et la pratique des lois et des statuts; celles-ci confèrent au peuple hébreu à la fois la Sagesse et le Discernement (Deutér 4/6). Dans le second verset (Deutér 34/9), Josué fils de Noun est investi comme héritier de la tradition mosaïque, car il est plein de l'esprit de sagesse.

Dans les autres parties de la Bible, les trois attributs cités ci-dessus sont repris pour qualifier les artisans du Temple de Jérusalem, Salomon et Hiram, mais aussi la reine de Saba. La plupart des autres citations se trouvent dans les deux livres attribués au roi Salomon, l'Ecclésiaste et les Proverbes, ainsi que dans le livre de Job.

Sur le plan sémiologique, H'okhmah est un questionnement sur l'existence, le point de départ de la création et la chaleur du début. Les qabalistes y ont vu le Père "aba", le point yod, germe créateur.

Ainsi l'attribut Sagesse est étroitement lié au cœur qui se remplit de l'esprit divin. Il est conféré aussi bien à des hommes qu'à des femmes. Cette Sagesse préside à la conception et à la construction de la Tente du Rendez Vous et du Temple de Jérusalem, microcosmes à l'image du macrocosme. L'observance des commandements par le commun des mortels mène à cette Sagesse, et aussi au Discernement, séfirah suivante.

D'après la tradition, la Sagesse s'acquiert par la crainte de D., mais comme toutes les qualités il ne faut pas en abuser. L'exagération dans la Sagesse mène à la vanité et au chagrin. Parfois un peu de folie a plus de poids qu'un excès de Sagesse.

Mais la Sagesse reste néanmoins du côté de la miséricorde.

 

Binah

 

Binah est le Discernement et cette séfirah apparaît pour la première fois dans le Deutéronome 4/6 cité ci-dessus. La Sagesse et le Discernement sont les deux attributs auxquels peuvent accéder ceux qui observent et pratiquent les commandements. C'est la seule occurrence dans le Pentateuque.

Deutéronome 4/6: "Observez les et pratiquez les! Ce sera là votre sagesse et votre intelligence aux yeux des peuples, car lorsqu'ils auront connaissance de toutes ces lois, ils diront: "Elle ne peut être que sage et intelligente cette nation!"

Il y a une quarantaine de références bibliques surtout dans Job et les Proverbes, toutes liées à la compréhension des choses avec les limites du cerveau.

L'autre désignation rencontrée est Tvounah, l'intelligence, terminologie très voisine de Binah.

Le discernement suggère une "pensée construite": comme on édifie une maison à partir d'une fondation, comme on élève son enfant, on construit un raisonnement. Pour comprendre le sens intime des choses, on commence par un ordre logique, on y ajoute du bon sens, avec comme but suprême la connaissance du divin. La connaissance de Soi en découle. On discerne une parole à partir d'une autre parole à travers sa propre intériorité et le concept prend alors naissance progressivement. Binah implique la rigueur du raisonnement et du jugement.

Sur le plan sémiologique Binah est l'intériorité dans la connaissance du divin.

Les qabalistes y ont vu la mère "ima", la matrice des sept attributs suivants, le souffle créateur et le signe du féminin. Elle est la porte de passage vers le monde supérieur, interdit au commun des mortels.

 

Daa't

 

Daa't , la connaissance n'est pas un attribut en soi et n'est pas décompté parmi les dix séfirot. Il résulte d'une synthèse entre les deux séfirot précédentes H'okhmah et Binah. Dans certaines constructions de la Qabalah, Daa't est mis en avant à la place de Kéter. La "connaissance du divin" résulte d'une fusion harmonieuse de la Sagesse et du Discernement.

La première occurrence du mot "Daa't" est précoce puisqu'elle apparaît au début de la Genèse. Genèse 2/9: "L'Eternel fit surgir du sol toute espèce d'arbres, beaux à voir et propres à la nourriture; et l'arbre de vie au milieu du jardin, avec l'arbre de la connaissance du bien et du mal"

Elle désigne un arbre à l'intérieur du jardin d'Eden. Cette citation est suivie de l'interdiction de manger du fruit de l'Arbre de la connaissance du Bien et du Mal, sous peine de mourir (Gen 2/17). Puis Adam contrevient à cette interdiction et acquiert ainsi la même connaissance que le divin. Puis il s'apprête à manger de l'Arbre de Vie qui lui confère l'immortalité (Gen 3/22). Comme en Eden la connaissance et l'immortalité sont antinomiques, Adam a été amené à choisir la finitude de la vie avec le mélange du bien dans le mal.

Les autres citations bibliques confirment que Daa't désigne la connaissance du divin, conférée à certains êtres pour qu'ils puissent réaliser sur terre des œuvres symboliques et significatives à l'image d'un monde supérieur (Tente du désert, Temple de Salomon).

Sur le plan sémiologique, Daa't est la porte qui s'ouvre sur les origines et la source du signe, ou vers le temps "hors du temps", l'infini. Daa't est le delta ou le triangle lumineux, le passage de la lumière descendante ou de celle qui remonte quand elle est amplifiée par l'action humaine.

 

H'essed

 

La miséricorde H'essed est citée près de 250 fois dans la Bible mais la première citation se trouve dans la Genèse et concerne les relations entre le patriarche Abraham et sa femme Sarah. Quand il entre à Gerar, au royaume philistin d'Abimelekh, pour y demeurer, Abraham demande à Sarah, comme une faveur, de le présenter aux autorités locales comme étant son frère et non comme son mari. En effet, il était d'usage à cette époque qu'un roi local s'empare d'une belle femme et tue son époux; par contre, si l'homme qui l'accompagne n'est que son frère, il est épargné. Abraham demande ainsi la miséricorde à sa femme, la vie sauve. De plus ce n'était pas un mensonge, car Sarah était la fille de son père (et non de sa mère) et à cette époque, l'union était autorisée dans cette configuration.

Genèse 20/13: "Or lorsque D. me fit errer loin de la maison de mon père, je lui dis (à Sarah): voici la grâce que tu me feras. Dans tous les lieux où nous irons, dis que je suis ton frère!"

 

La citation qui suit se situe dans le même contexte du trio Abraham - Sarah - Abimelekh mais cette fois-ci, Abimelekh, dont la cour est atteinte d'une grave épidémie et qui est lui-même menacé de mort par l'Ange divin, renonce de ce fait à ravir Sarah à son époux. Souhaitant s'installer dans la région, Abraham creuse un puits dont les Philistins s'emparent. Il se plaint auprès d'Abimelekh. Pensant avoir agi correctement à son égard, puisqu'il ne lui a pas ravi Sarah, Abimelekh exige d'abord d'Abraham un serment de fidélité, avant d'intervenir pour le puits. Abraham lui offre alors sept brebis comme gage du serment, mais aussi comme preuve qu'il a creusé un puits et que celui-ci lui appartient; c'est le "serment au puits" de Beer Shewaa'.

La miséricorde de la première occurrence est en fait la grâce. Celle de la seconde est la "faveur du ciel", puisque grâce à l'ange divin qui a menacé de mort Abimelekh, le couple patriarcal a été épargné. Abimelekh a accaparé la grâce divine pour la mettre en avant et obtenir le serment d'Abraham (Genèse 21/23).

Dans les autres parties de la Bible, H'essed est la grâce qui fait suite à une injustice ou qui précède un voeu, une prière, une supplication. Elle est liée à la piété, la bonté, la charité, la bienveillance, l'affection, la reconnaissance, la faveur, la pitié… Il s'agit toujours d'une action ou d'un défaut d'action liés à un événement ou à une relation. Il y a toujours une réciprocité ou un échange, et souvent la miséricorde est liée à la recherche de la vérité "émet".

Sur le plan sémiologique, il s'agit d'un sentiment qui "coule du sein, du cœur", du sein maternel ou du cœur paternel. La cigogne qui est réputée avoir beaucoup d'affection et de charité pour ses petits s'appelle "h'assidah". Un homme pieux et bon s'appelle "h'assid".

Une mot voisin est employé au lieu de "h'essed", "rah'amim", la compassion. Ici l'image est celle du vautour protégeant ses petits ou la matrice donnant la vie. Ici aussi les premières occurrences du mot dans la Genèse se trouvent dans des situations de relations tendues et fortes, dans les rapports entre Joseph et son père Jacob et ses frères (Gen 43/14-30). Rah'amim est liée à l'indulgence, au pardon, à la pitié, à la clémence.

 

Gvourah

 

Ce mot apparaît une soixantaine de fois dans la Bible et la première fois dans l'épisode du Veau d'Or. Moïse descend de la montagne où il vient de recevoir les Tables de la Loi. Il entend les clameurs des Hébreux et leurs chants. Il essaye de les interpréter, en écartant l'hypothèse de cris ou de chants de la victoire. En fait, ce sont les hurlements affligeants d'une décadence, du retour à l'adoration idolâtre. Les Hébreux viennent d'ériger un veau d'or...

Exode 32/18: "Moïse répondit: ce n'est point le bruit d'un camp de la gloire, ce n'est point le cri annonçant une défaite, c'est une clameur affligeante que j'entend"

Ici "gvourah" exprime l'inverse du laisser aller, de l'indulgence, de la défaite. Il s'agit de la rigueur de la force victorieuse.

La deuxième occurrence se trouve dans Deutéronome 3/24 où la rigueur est liée ici à l'action, et elle exprime la force et la puissance divine: "Seigneur Eternel! Déjà tu as rendu ton serviteur témoin de la grandeur et de la force de ton bras; et quelle est la puissance dans le ciel ou sur la terre qui pourrait imiter tes œuvres et tes merveilles!"

 

La plupart des mentions de Gvourah, la Rigueur, se trouvent dans les Prophètes et les Psaumes et ont signification la force, la vigueur, la gloire, la puissance, notamment celles de D.

Cet attribut est également lié à la grandeur "gdoulah". Sur le plan sémiologique "gvourah" est la force masculine du jeune adulte sortant de l'adolescence et du milieu familial et allant affronter les forces sauvages extérieures, le lion venu boire à la source d'eau. Sur le plan symbolique, la rigueur de gvourah est de couleur brune.

Gvourah et gdoulah apparaissent avec les trois séfirot suivantes dans 1Chroniques 29/11 où David parle de D. devant l'assemblée d'Israël. Il semble ainsi de ce fait que les séfirot ou attributs divins aient pris forme à l'époque de la rédaction des Chroniques, soit 4/5 siècles avant l'ère courante.

 

Tifeéret

 

Les deux premières occurrences de Tifeéret, la Beauté se trouvent dans l'Exode pour qualifier le vêtement sacré du grand prêtre Aharon et de ses fils. Tifeéret est le symbole de la majesté de la fonction de prêtres, car, à travers le sacerdoce, ces hommes sont consacrés à D. Ils doivent être le reflet de la beauté et de la majesté divine.

Exode 28/2-40: "Tu feras confectionner pour ton frère Aharon des vêtements sacrés, insignes d'honneur et de majesté" - "Pour les fils d'Aharon également tu feras des tuniques, et pour eux aussi des écharpes, puis tu leur feras des turbans, signes d'honneur et de dignité"

Aharon et ses fils portent ces vêtements, décrits et confectionnés avec beaucoup de précision, avant d'entrer dans la Tente du Rendez Vous ou lorsqu'ils s'approchent de l'autel.

On rencontre une cinquantaine d'autres citations essentiellement dans les Prophètes, les Proverbes et les Chroniques pour signifier la parure, le décor, l'ornement, la gloire, la beauté, la lumière, la magnificence.

Au centre de l'Arbre de Vie, "Tifeéret" est souvent liée à la couronne d'en Bas "Malkhout" représentée par l'expression "athéret". Elle est parfois aussi associée aux deux séfirot du niveau prophétique "Netsah'" et "Hod", quand on parle du roi David.

Sur le plan sémiologique, Tifeéret est le signe de la lumière qui traverse, incidente ou réfléchie par le miroir d'en Bas, Malkhout. Attribut central, la Beauté est le lien entre le haut et le bas de l'Arbre de Vie. Tifeéret amplifie la lumière qui la traverse et cette lumière est aussi le verbe, la parole, la prière…

Les qabalistes y ont vu l'aspect immanent et masculin du divin, le Prince, et aussi le lien central Waw du tétragramme "yod-hé-waw-hé".

 

 

Netsah'

 

La première occurrence de cet attribut est tardive puisqu'on ne la trouve que dans le livre de 1Samuel 15/29: "du reste le protecteur d'Israël n'est ni trompeur ni versatile, ce n'est pas un mortel pour qu'il se rétracte…"

Cet attribut est "le protecteur d'Israël". Les circonstances de l'occurrence de Netsah', la Victoire, sont liées au péché du premier roi d'Israël, Saül. Le roi regrette déjà sa transgression et la confesse à son protecteur, le juge Samuel. Celui-ci lui annonce alors que D. lui arrache la royauté qu'il lui avait accordée, non par versatilité, mais pour "protéger Israël". Saül venait d'épargner Agag, roi d'A'maleq, ennemi implacable d'Israël (ennemi intérieur ou extérieur). Samuel accomplit l'acte que Saül, par peur ou par faiblesse, ne réussit pas accomplir, "tuer A'maleq", obtenir la "Victoire" sur lui! A'maleq représente le mal absolu extérieur ou en soi. Si A'maleq est épargné, Israël est en danger. D. apparaît ici comme le protecteur d'Israël.

Or Netsah' signifie Victoire, ou la durée, l'éternité. Quels en sont les rapports avec cette protection? D. est la victoire contre l'Autre Côté, le Mal, et ceci dans la durée, éternelle, infinie et dans le but de protéger Israël. Netsah' est la victoire sur l'impureté de la mort. Netsah' est un attribut du côté de la miséricorde, il est aussi la victoire durable de l'innocence.

Sur le plan sémiologique, Netsah' est la lumière qui brille d'une façon claire et limpide, la lumière primordiale et éternelle. Sur le plan symbolique, on a l'image du faucon (nets) sur la muraille (h'et), celle de la Victoire et de l'Eminence.

Les qabalistes y ont vu les lèvres qui s'entrouvrent pour prier, le début de l'esprit prophétique, la victoire sur ses propres instincts maléfiques.

 

Hod

 

La première occurrence de Hod, la réverbération se trouve dans Nombres 27/20: "Tu lui communiqueras une partie de ta majesté, afin que toute l'assemblée des enfants d'Israël lui obéisse", au moment où D. recommande à Moïse, avant sa mort, de transmettre à Josué une partie de sa splendeur.

La vingtaine d'autres citations se trouvent dans les Prophètes, les Psaumes et les Chroniques et ont pour sens la majesté, la gloire, l'éclat, la magnificence et la splendeur.

Le mot "hod" a pour sens commun la résonance, la réverbération avec un lien avec la parole prophétique qui se transmet grâce au charisme ou à l'exaltation ou par un être dont l'âme est élevée. Hod est aussi le halo de l'action humaine, qu'elle soit prière, étude ou générosité envers l'autre; il est aussi l'écho attendu de cette action.

Sur le plan sémiologique "hod" est à la fois une fenêtre et une porte, une fenêtre laissant passer le souffle de l'esprit ou une porte ouverte vers l'extérieur. La qabalah a vu dans hod le niveau de la voyance, l'esprit saint, l'attribut lié à l'archange Michaël, celui qui protège Israël.

Hod est du côté de la rigueur et des honneurs, c'est aussi un écho pesant de la gloire ou la lourde résonance d'une majesté.

 

Yésod

 

La première occurrence parmi la vingtaine de citations bibliques se trouve dans Exode 29/12: "tu prendras de son sang, que tu appliqueras sur les cornes de l'autel avec ton doigt: et le reste du sang tu le répandras dans la réceptacle de l'autel". Yésod désigne le réceptacle du sang du sacrifice, le fondement de l'autel.

Les autres citations ont pour sens le fondement ou la restauration de ce fondement.

Sur le plan sémiologique, Yésod a pour sens la "réalisation du secret" , c'est à dire sa transformation concrète par la révélation. La centralité de cet attribut divin le désigne comme un passage vers le monde humain, à travers la dernière séfirah Malkhout, le Royaume.

Les qabalistes y ont vu le Yod d'en Bas, l'immanence du divin par sa divulgation, mais aussi, le niveau du Juste, fondement du monde créé. Yésod est l'exutoire des épanchements supérieurs avant leur déversement dans la dernière séfirah Malkhout.

 

Malkhout

 

Le royaume Malkhout est cité plus de cent fois dans la Bible. La seule citation du Pentateuque est dans Nombres 24/7: "La sève ruisselle de ses branches (Bilaa'm prophétisant et parlant d'Israël), et sa graine est abondamment arrosée, son roi est plus grand que n'est Agag (roi d'A'maleq), sa royauté est souveraine!…".

Bilaa'm est un prophète étranger chargé par le roi Balaq de maudire Israël. Or, de ses lèvres sortent des paroles de bénédiction. Comme pour la première séfirah Kéter, on assiste ici aussi à "un renversement du sort", du destin d'Israël.

La plupart des autres citations sont dans les Psaumes pour désigner le Royaume de D., mais aussi dans Esther, comme on l'a vu ci-dessus avec Kéter, dans Daniel et les Chroniques. Le sens commun de Malkhout est aussi bien la royauté que le royaume.

Sur le plan sémiologique Malkhout est l'élévation de la matière par le signe, c'est à dire que le monde matériel s'élève par l'étude des symboles et des signes cachés.

Les qabalistes y ont vu l'aspect féminin de l'immanence divine ou Shékhinah, le "hé" du bas, l'exutoire de tous les flux de l'Arbre de Vie, la Communauté d'Israël…

Cette séfirah est aussi appelée "a'théret" ou diadème, la couronne d'en Bas. Elle entoure la Présence divine ou Shékhinah comme d'un lit de fleurs. A ce niveau se situe l'âme vitale "néfesh", l'âme animale, premier niveau de prise de conscience dans le processus d'élévation. 

Au terme de ce parcours, on peut noter la différence numérique entre les valeurs de Kéter (620) et de Malkhout (496) qui est de 124, soit la définition même de la structure de l'Arbre de Vie: l'unité du concept divin, la dualité des pôles entre lesquels on se meut dans les différents sens (bas-haut, gauche-droite), le ternaire des trois colonnes dont celle de l'équilibre central (1+2), le quaternaire par le nombre des univers successifs parcourus, de la conception à l'action en passant par la création et par la formation. La valeur numérique 124 est aussi celle de deux mots significatifs: "e'den", le jardin qui coïncide avec le monde intermédiaire que nous venons de parcourir et qui est le refuge des qabalistes et de ceux qui entreprennent l'ascension de l'Arbre; et "lapid", la torche ou la lumière nécessaire pour éclairer l'ascension mais aussi celle qui est reflétée par ces êtres hors du commun, les Justes, dont le visage resplendit comme une torche.

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Published by X - dans Kabbale
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19 janvier 2013 6 19 /01 /janvier /2013 07:53

Très vénérables Pères, j'ai lu dans les écrits des Arabes que le Sarrasin Abdallah, comme on lui demandait quel spectacle lui paraissait le plus digne d'admiration sur cette sorte de scène qu'est le monde, répondit qu'il n'y avait à ses yeux rien de plus admirable que l'homme. Pareille opinion est en plein accord avec l'exclamation de Mercure: «O Asclepius, c'est une grande merveille que l'être humain».
Réfléchissant au bien-fondé de ces assertions, je n'ai pas trouvé suffisante la foule de raisons qu'avancent, en faveur d'une supériorité de la nature humaine, une foule de penseurs: l'homme, disent-ils, est un intermédiaire entre les créatures, familier des êtres supérieurs, souverain des inférieurs, interprète de la nature - grâce à l'acuité de ses sens, à la perspicacité de sa raison, à la lumière de son intelligence -, situé entre l'éternel immobile et le flux du temps, copule ou plutôt hymen du monde selon les Perses, à peine inférieur aux anges selon le témoignage de David. De tels arguments sont certes de taille, mais ce ne sont pas les arguments fondamentaux, je veux dire ceux qui réclament à bon droit le privilège de la plus haute admiration. Car pourquoi ne pas admirer davantage les anges eux-mêmes et les bienheureux choeurs du ciel ?
Finalement, j'ai cru comprendre pourquoi l'homme est le mieux loti des êtres animés, digne par conséquent de toute admiration, et quelle est en fin de compte cette noble condition qui lui est échue dans l'ordre de l'univers, où non seulement les bêtes pourraient l'envier, mais les astres, ainsi que les esprits de l'au-delà. Chose incroyable et merveilleuse! Comment ne le serait-elle pas, puisque de ce fait l'homme est à juste titre proclamé et réputé une grande grande merveille, un être décidément admirable? Mais ce qu'est cette condition, Pères, veuillez l'entendre de ma bouche; prêtez-moi une oreille bienveillante et ayez la bonté de me pardonner ce discours.
Déjà Dieu, Père et architecte suprême, avait construit avec les lois d'une sagesse secrète cette demeure du monde que nous voyons, auguste temple de sa divinité: il avait orné d'esprits la région supra-céleste, il avait vivifié d'âmes éternelles les globes éthérés, il avait empli d'une foule d'êtres de tout genre les parties excrémentielles et bourbeuses du monde inférieur. Mais, son oeuvre achevée, l'architecte désirait qu'il y eût quelqu'un pour peser la raison d'une telle oeuvre, pour en aimer la beauté, pour en admirer la grandeur. Aussi, quand tout fut terminé (comme l'attestent Moïse et Timée), pensa-t-il en dernier lieu à créer l'homme. Or il n'y avait pas dans les archétypes de quoi façonner une nouvelle lignée, ni dans les trésors de quoi offrir au nouveau fils un héritage, ni sur les bancs du monde entier la moindre place où le contemplateur de l'univers pût s'asseoir. Tout était déjà rempli: tout avait été distribué aux ordres supérieurs, intermédiaires et inférieurs. Mais il n'eût pas été digne de la Puissance du Père de faire défaut, comme épuisée dans la dernière phase de l'enfantement; il n'eût pas été digne de la Sagesse de tergiverser, faute de résolution, dans une affaire nécessaire; il n'eût pas été digne de l'Amour bienfaisant que l'être appelé à louer la libéralité divine dans les autres créatures fût contraint de la condamner en ce qui le concernait lui-même. En fin de compte, le parfait ouvrier décida qu'à celui qui ne pouvait rien recevoir en propre serait commun tout ce qui avait été donné de particulier à chaque être isolément. Il prit donc l'homme, cette oeuvre indistinctement imagée, et l'ayant placé au milieu du monde, il lui adressa la parole en ces termes : «Si nous ne t'avons donné, Adam, ni une place déterminée, ni un aspect qui te soit propre, ni aucun don particulier, c'est afin que la place, l'aspect, les dons que toi-même aurais souhaités, tu les aies et les possèdes selon ton voeu, à ton idée. Pour les autres, leur nature définie est tenue en bride par des lois que nous avons prescrites : toi, aucune restriction ne te bride, c'est ton propre jugement, auquel je t'ai confié, qui te permettra de définir ta nature. Si je t'ai mis dans le monde en position intermédiaire, c'est pour que de là tu examines plus à ton aise tout ce qui se trouve dans le monde alentour. Si nous ne t'avons fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, c'est afin que, doté pour ainsi dire du pouvoir arbitral et honorifique de te modeler et de te façonner toi-même, tu te donnes la forme qui aurait eu ta préférence. Tu pourras dégénérer en formes inférieures, qui sont bestiales; tu pourras, par décision de ton esprit, te régénérer en formes supérieures, qui sont divines.»
O suprême bonté de Dieu le Père, suprême et admirable félicité de l'homme! Il lui est donné d'avoir ce qu'il souhaite, d'être ce qu'il veut. Les bêtes, au moment de leur naissance, apportent avec elles «du ventre de leur mère» (comme dit Lucilius) ce qu'elles posséderont. Les esprits supérieurs furent d'emblée, ou peu après, ce qu'ils sont destinés à être éternellement. Mais à l'homme naissant, le Père a donné des semences de toute sorte et les germes de toute espèce de vie. Ceux que chacun aura cultivés se développeront et fructifieront en lui: végétatifs, il le feront devenir plante; sensibles, ils feront de lui une bête; rationnels, ils le hisseront au rang d'être céleste; intellectifs, ils feront de lui un ange et un fils de Dieu. Et si, sans se contenter du sort d'aucune créature, il se recueille au centre de son unité, formant avec Dieu un seul esprit, dans la solitaire opacité du Père dressé au-dessus de toutes choses, il aura sur toutes la préséance.
Qui n'admirerait notre caméléon? Ou, d'une manière plus générale, qui aurait pour quoi que ce soit d'autre davantage d'admiration? Asclépios d'Athènes n'a pas eu tort de dire que dans les mystères, en raison de sa nature changeante et susceptible de se transformer elle-même, on désigne cet être par Protée. De là les métamorphoses célébrées chez les Hébreux et les pythagoriciens.
D'une part, en effet, la plus secrète théologie des Hébreux transforme tantôt Hénoch en un saint messager de la divinité, appelé malakh ha-Shekhinah, tantôt d'autres personnages en d'autres divinités. Les pythagoriciens, d'autre part, font des hommes criminels des bêtes et, si l'on en croit Empédocle, des plantes; à leur imitation, Mahomet aimait à répéter qu'à s'éloigner de la loi divine, on tombe dans la bestialité. Et il avait raison. Car ce n'est pas l'écorce qui fait la plante, mais sa nature stupide et insensible; ce n'est pas le cuir qui fait les bêtes de somme, mais leur âme bestiale et sensible; ce n'est pas son corps arrondi qui fait le ciel, mais la rectitude d'un plan; et ce n'est pas la séparation du corps, mais l'intelligence spirituelle qui fait l'ange. Si donc vous voyez ramper sur le sol un homme livré à son ventre, ce n'est pas un homme que vous avez sous les yeux, mais une bûche; si vous voyez un homme qui, la vue troublée par les vaines fantasmagories de son imagination, comme par Calypso, et séduit par un charme sournois, est l'esclave de ses sens, c'est une bête que vous avez sous les yeux et non un homme. Si vous voyez un philosophe discerner toutes choses selon la droite raison, vénérez-le: c'est un être céleste et non terrestre; si vous voyez un pur contemplateur se retirer, sans souci de son corps, dans le sanctuaire de son esprit, il ne s'agit plus d'un être terrestre ni d'un être céleste, mais d'une divinité plus auguste enveloppée de chair humaine.
Qui donc s'abstiendra d'admirer l'homme? L'homme qui se trouve à juste titre désigné, dans les textes sacrés de Moïse et des chrétiens, tantôt par l'expression «toute chair», tantôt par l'expression «toute créature», puisque lui-même se figure, se façonne, se transforme en prenant l'aspect de n'importe quelle chair, les qualités de n'importe quelle créature. Aussi le Persan Evantes peut-il écrire, lorsqu'il expose la théologie chaldaïque, que l'homme n'a en propre aucune image innée, mais qu'il en a beaucoup d'étrangères et d'adventices. D'où la formule des Chaldéens: Enosh hou shinnouyim vekammah tebaoth baal hay, «l'homme est un être de nature variable, multiforme et voltigeante».
Mais à quoi tend tout cela? A nous faire comprendre qu'il nous appartient, puisque notre condition native nous permet d'être ce que nous voulons, de veiller par-dessus tout à ce qu'on ne nous accuse pas d'avoir ignoré notre haute charge, pour devenir semblables aux bêtes de somme et aux animaux privés de raison. Que l'on dise plutôt, avec le prophète Asaph: «Vous êtes tous des dieux et des enfants du Très-Haut»; gardons-nous d'abuser de l'extrême bienveillance du Père, en faisant un funeste usage du libre choix qu'il nous a donné pour notre salut. Qu'une sorte d'ambition sacrée envahisse notre esprit et fasse qu'insatisfaits de la médiocrité, nous aspirions aux sommets et travaillions de toutes nos forces à les atteindre (puisque nous le pouvons, si nous le voulons). Dédaignons les choses de la terre, ne nous soucions pas de celles du ciel et, pour finir, reléguant au second rang tout ce qui est du monde, volons à la cour qui se tient au-delà du monde, près de la suréminente Divinité. C'est là, comme le rapportent les mystères sacrés, que les Séraphins, les Chérubins et les Trônes tiennent le premier rang; quant à nous, désormais incapables de battre en retraite et de supporter la seconde place, efforçons-nous d'égaler leur dignité et leur gloire. Pour peu que nous le veuillons, nous ne leur serons en rien inférieurs.
Mais de quel moyen disposons-nous, que nous faut-il faire enfin? Voyons ce qu'ils font eux-mêmes, quelle vie ils vivent. Si nous menons cette vie, nous aussi (car nous le pouvons), nous aurons déjà mis notre sort au niveau du leur. Le Séraphin brûle du feu de la charité; le Chérubin brille de la splendeur de l'intelligence; le Trône se dresse dans la fermeté du jugement. Si donc, adonnés à la vie active, nous avons pris soin des choses inférieures en tenant droite la balance, nous serons affermis dans l'immuable solidité des Trônes. Si nous nous sommes mis en congé d'action pour méditer l'ouvrier dans l'oeuvre, l'oeuvre dans l'ouvrier, et si notre activité prend la forme d'un loisir contemplatif, nous resplendirons de toutes parts de l'éclat des Chérubins. Si nous brûlons d'amour pour l'ouvrier lui-même et pour lui seul, c'est de son feu, qui est vorace, qu'à l'image des Séraphins nous serons embrasés soudain. Sur le Trône, c'est-à-dire le «juste juge», Dieu s'assied, juge des siècles. Sur le Chérubin, c'est-à-dire le «contemplateur», il vole; et comme s'il le couvait, il le réchauffe. Car l'esprit du Seigneur se meut sur les eaux, j'entends celles qui sont au-dessus des cieux et qui, selon Job, louent le Seigneur dans leurs hymnes matutinaux. Celui qui est Séraphin, c'est-à-dire «aimant», est en Dieu comme Dieu est en lui, ou plutôt Dieu et lui ne font qu'un. Grande est la puissance des Trônes, à laquelle nous atteignons par le jugement, suprême la sublimité des Séraphins, à laquelle nous atteignons par l'amour. Mais comment faire porter son jugement ou son amour sur ce qu'on ne connaît pas? C'est le Dieu qu'il avait vu que Moïse a aimé; c'est de ce qu'il avait vu dans sa contemplation sur la montagne qu'il a fait, en qualité de juge, une règle pour son peuple. Intermédiaire donc, le Chérubin nous prépare par sa lumière au feu séraphique, tout comme il nous oriente par son éclat vers le jugement des Trônes. Tel est le noeud des premiers esprits, l'ordre palladien, qui préside à la philosophie contemplative: c'est celui que nous devons d'abord briguer et nous efforcer d'atteindre, celui que nous devons comprendre au point d'être ravis au faîte de l'amour, pour en redescendre bien équipés et préparés aux obligations de la vie active. En vérité, si notre vie doit se régler sur le modèle de la vie des Chérubins, il vaut la peine de garder sous les yeux et présentes à l'esprit la nature et la qualité de leur vie, ainsi que leurs actions et leurs oeuvres. Puisqu'il ne nous est pas permis d'y atteindre par nous-mêmes, à nous qui sommes de chair et qui avons le goût des choses terrestres, adressons-nous aux anciens Pères: sur ces questions qui leur sont familières et bien connues, ils peuvent nous donner une foi très riche et assurée.
Consultons l'apôtre Paul, vase d'élection, pour lui demander ce qu'il vit faire aux armées des Chérubins lorsqu'il fut ravi au troisième ciel. Il ne manquera pas de répondre, par la voix de Denys, qu'ils se purifient, puis s'illuminent et enfin deviennent parfaits. Ainsi donc, imitant nous aussi sur terre la vie des Chérubins, bridant l'impétuosité des passions par la science morale, dissipant les brouillards de la raison par la dialectique, éliminant pour ainsi dire la crasse de l'ignorance et des vices, nettoyons notre âme, de crainte que nos passions ne se déchaînent à l'improviste ou que notre raison sans méfiance ne se mette parfois à délirer. Alors, dans notre âme convenablement disposée et purifiée, nous verserons la lumière de la philosophie naturelle, pour finalement la rendre parfaite par la connaissance des choses divines.
Et pour ne pas nous contenter de nos propres auteurs, consultons le patriarche Jacob, dont le portrait sculpté brille au siège de la gloire. Il nous instruira, le très sage Père, qui dormait dans le monde d'en bas et veille dans celui d'en haut. Mais c'est d'une manière figurée (car tout leur était donné par figures) qu'il nous enseignera qu'une échelle, prenant appui sur le sol tout en bas, se dresse jusqu'au faîte du ciel, divisée en une série de multiples échelons; au sommet se tient le Seigneur, et les anges contemplateurs la parcourent en montant et en descendant tour à tour, alternativement.
Si nous devons nous appliquer à faire de même, nous qui aspirons à la vie angélique, irons-nous, je vous le demande, poser sur les échelles du Seigneur un pied souillé ou des mains malpropres? Il est sacrilège, selon les mystères, que l'impur entre en contact avec le pur. Mais de quels pieds s'agit-il? de quelles mains? Il s'agit bien sûr du pied de l'âme: c'est-à-dire de cette partie très méprisée qui s'appuie sur la matière comme sur la surface du sol, autrement dit de la faculté nutritive et alimentaire, foyer de la sensualité et principe de la mollesse voluptueuse. Quant aux mains de l'âme, pourquoi ne pas voir en elles la fureur qui, alliée aux appétits, combat pour eux et s'empare avec rapacité, sous la poussière et le soleil, des proies dont ils se repaîtront en sommeillant à l'ombre? Ces mains, ces pieds, autrement dit toute cette partie sensuelle en quoi réside l'attrait du corps et qui immobilise l'âme en lui serrant le cou (comme on dit), lavons-les dans la philosophie morale comme dans l'eau vive, de crainte d'être chassés de l'échelle pour cause d'impiété et de souillure.
Mais cela ne sera pas encore suffisant, si nous voulons être les compagnons des anges qui parcourent l'échelle de Jacob: encore faut-il au préalable l'aptitude et la disposition nécessaires pour avancer selon les règles de degré en degré, pour ne jamais nous écarter de la voie qu'indique l'échelle et pour effectuer des parcours dans les deux sens. Lorsque nous y serons parvenus par l'art du discours ou du calcul, animés désormais de l'esprit des Chérubins, philosophant le long des degrés de l'échelle, c'est-à-dire de la nature, pénétrant toutes choses depuis le centre jusqu'au centre, alors nous pourrons tantôt descendre en démembrant avec une force titanesque l'un dans le multiple, tel Osiris, tantôt monter en rassemblant avec une force apollinienne le multiple dans l'un, comme s'il s'agissait des membres d'Osiris - jusqu'au moment où, nous reposant enfin dans le sein du Père, nous atteindrons à la perfection grâce à la félicité de la connaissance divine.
Interrogeons aussi Job, le juste, qui conclut une alliance avec le Dieu de vie avant de recevoir lui-même la vie; demandons-lui quelle est, parmi les dizaines de centaines de milliers de vertus qui se tiennent auprès de lui, la vertu que le Dieu suprême désire le plus. Il ne manquera pas de répondre que c'est la paix, conformément à ce qui est écrit dans son livre: «Lui qui fait la paix au plus haut des cieux». Et puisque l'ordre intermédiaire traduit pour les êtres inférieurs les avertissements de l'ordre supérieur, le philosophe Empédocle traduira pour nous les paroles du théologien Job. Il nous donne à entendre qu'en notre âme se trouvent deux natures, dont l'une nous permet d'être élevés vers les choses célestes, tandis que l'autre nous précipite vers les régions infernales, suivant une procédure litigieuse ou amicale, belliqueuse ou pacifique - comme l'attestent ses poèmes, où il se plaint d'être en proie aux litiges et à la discorde, pareil au fou fuyant les dieux et ballotté en haute mer.
Nul doute, Pères, que des discordes multiples ne nous habitent et que nous n'abritions des luttes intestines plus graves encore que des guerres civiles: si nous voulons en venir à bout, si nous aspirons à cette paix qui peut nous entraîner assez haut pour nous établir parmi les plus nobles créatures de Dieu, seule la philosophie les réprimera en nous et les calmera tout à fait. En premier lieu, si c'est une simple trêve que notre homme demande à ses ennemis, la philosophie morale abattra les élans effrénés de la multiple brute, ainsi que violences, les fureurs et les audaces du lion. Si ensuite, prenant de plus rigoureuses résolutions, nous désirons la sécurité d'une paix perpétuelle, cette philosophie sera à nos côtés et comblera généreusement nos voeux: car une fois abattues l'une et l'autre bêtes, comme par le sacrifice des truies, elle garantira l'inviolabilité d'un traité de paix sacrée entre la chair et l'esprit. Il reviendra à la dialectique de calmer les troubles de la raison qui s'agite, anxieusement, entre les contradictions des discours et les pièges des syllogismes. La philosophie naturelle calmera les conflits d'opinion et les dissensions qui tirent l'âme à hue et à dia, qui la déchirent et la lacèrent. Mais si elle doit les apaiser, c'est en nous invitant à garder en mémoire que la nature, selon Héraclite, est née de la guerre: raison pour laquelle Homère l'appelle «combat». Aussi ne peut-elle, par elle-même, nous apporter le vrai repos, ni une paix solide: cette charge-là et ce privilège reviennent à sa maîtresse, je veux dire à la très sainte théologie. Celle-ci montrera la voie qui mène à celle-là et lui servira de guide, s'écriant de loin à notre approche: «Venez à moi, vous qui avez peiné; venez et je vous rendrai des forces; venez à moi et je vous donnerai la paix que ne peuvent vous donner le monde ni la nature».
Hélés d'une manière si flatteuse, invités avec tant de bienveillance, emportés par nos pieds ailés, tels des Mercures terrestres, vers l'étreinte de cette bienheureuse mère, nous jouirons de la paix désirée: paix très sainte, union indivisible, amitié unanime, grâce à quoi tous les esprits non seulement concordent en une seule intelligence au-dessus de toute intelligence, mais finissent même par aboutir, d'une certaine manière ineffable, au plus profond de l'un. Telle est cette amitié dont les pythagoriciens disent qu'elle est le but de toute la philosophie. Telle est cette paix que Dieu a établie au plus haut des cieux et que les anges, descendant sur terre, sont venus annoncer aux hommes de bonne volonté, pour qu'elle permette aux hommes eux-mêmes de monter au ciel et de devenir des anges. Cette paix, souhaitons-la à nos amis, à notre siècle, souhaitons-la à toute maison où nous entrons, souhaitons-la à notre âme pour lui permettre de devenir ainsi la maison de Dieu, afin qu'une fois débarrassée de ses souillures par la morale et la dialectique, une fois parée de la philosophie aux multiples plis comme d'un faste princier, une fois qu'elle aura couronné le dessus des portes de guirlandes théologiques, elle voie descendre le Roi de gloire et, accompagnant le Père, puisse devenir sa demeure. Si elle se montre digne d'un pareil hôte, dont la clémence est sans limite, enveloppée dans un vêtement d'or comme dans une toge nuptiale par la multiplicité des diverses sciences, elle accueillera cet hôte magnifique non plus comme un hôte, mais comme un époux; pour ne jamais se détacher de lui, elle voudra se détacher de son peuple et, oubliant la maison de son père - que dis-je: s'oubliant elle-même -, elle voudra mourir à soi pour vivre en son époux, dont la contemplation est la récompense qui à leur mort attend les saints. J'entends par là, s'il faut appeler mort la plénitude de la vie, cette mort dont les sages ont affirmé que la philosophie s'applique à la méditer. Appelons-en aussi à Moïse lui-même, si peu éloigné de la jaillissante plénitude de la sacro-sainte et ineffable intelligence, dont le nectar enivre les anges.
Nous qui habitons la solitude désolée du corps terrestre, nous entendrons le vénérable juge nous dicter sa loi en ces termes: «Ceux qui sont souillés et encore amoraux, qu'ils aillent vivre avec le peuple, en plein air et non sous la tente, pour se purifier quelque temps à la manière des prêtres thessaliens. Ceux qui ont déjà des moeurs réglées et sont admis dans le sanctuaire, que sans toucher encore aux objets du culte ils s'assujettissent d'abord à la dialectique, en zélés lévites, pour se vouer aux fonctions sacrées de la philosophie. Une fois admis eux aussi à ces fonctions, que dans leur sacerdoce philosophique ils contemplent tantôt le palais multicolore du Dieu suprême, c'est-à-dire la parure d'astres qui orne sa cour, tantôt le candélabre céleste divisé en sept flambeaux, tantôt les couvertures de peau, pour qu'enfin la sublimité théologique nous permette, une fois admis dans la partie la plus secrète du temple, de jouir pleinement de la gloire divine sans qu'aucune représentation intermédiaire ne la voile.» Tels sont certainement les ordres de Moïse; et ces ordres nous appellent, nous incitent, nous exhortent à nous frayer par la philosophie, tant que nous le pouvons, un chemin vers la gloire céleste à venir.
Mais en vérité, ce ne sont pas seulement les mystères mosaïques ou chrétiens, ce sont aussi les théologies des premiers âges qui nous font voir les avantages et la dignité de ces arts libéraux dont j'ai entrepris la discussion et l'approche. Que signifient d'autre, en effet, les degrés d'initiation suivis dans les cérémonies secrètes des Grecs? Aux initiés préalablement rendus purs grâce aux arts en quelque sorte purificateurs dont nous avons parlé, la morale et la dialectique, il était donné d'affronter les mystères. En quoi cela peut-il consister, sinon en une interprétation par la philosophie des secrets de la nature? C'est à ce stade, et à ce stade seulement, que leur advenait la fameuse épopteía, c'est-à-dire la vision interne des choses divines par la lumière de la théologie. Qui ne désirerait être initié à des mystères si sacrés? Qui ne souhaiterait, reléguant toutes choses humaines au second rang, méprisant les biens de la fortune, tenant le corps pour négligeable, devenir le commensal des Dieux dès son séjour sur terre et, gorgé du nectar de l'éternité, recevoir, quoique mortel, le don de l'immortalité? Qui ne voudrait être inspiré de ces fureurs socratiques que chante Platon dans le Phèdre, au point de fuir en toute hâte ce monde-ci, qui est plongé dans le mal, pour s'élever à vive allure, en actionnant ses ailes et ses pieds, vers la Jérusalem céleste? Laissons-nous entraîner, Pères, laissons-nous entraîner par les fureurs socratiques, qui nous mènent hors de la pensée au point de mener la pensée et nous-mêmes jusqu'en Dieu. Elles nous entraîneront d'autant plus, ces fureurs, que nous aurons d'abord accompli ce qui est en nous. Car si grâce à la morale, d'une part, une juste convenance ramène vers la mesure la force des passions, de manière qu'elles s'accordent mutuellement dans une stable harmonie, et si grâce à la dialectique, d'autre part, le progrès de la raison la conduit jusqu'au nombre, emportés par la fureur des Muses nous ferons couler dans nos oreilles internes la céleste harmonie. Aux philosophes que nous serons, Bacchus, le guide des Muses, montrera alors dans ses mystères, c'est-à-dire dans les signes visibles de la nature, les signes invisibles de Dieu; il nous plongera dans l'enivrante abondance de la divine demeure - où viendra s'installer, si comme Moïse nous sommes fidèles, la très sainte Théologie qui nous animera d'une double fureur. Hissés en effet jusqu'à ses très hauts sommets, mesurant de là-haut les événements présents, futurs et passés à l'aune d'une durée insécable, saisissant la beauté originelle, nous serons les prophètes apolliniens de ceux-là, les amants ailés de celle-ci; entraînés enfin comme de l'extérieur par l'amour ineffable, mis hors de nous-mêmes tels d'ardents Séraphins, remplis de divinité, nous ne serons plus nous-mêmes, mais celui qui nous a créés.
Les noms sacrés d'Apollon, si l'on cherche à percer leurs significations et les mystères qu'ils recèlent, montrent assez que ce Dieu n'est pas moins philosophe que prophète. Comme Ammonios a suffisamment traité la question, je n'ai aucune raison d'en donner ici un autre exposé; mais ayons bien à l'esprit, Pères, les trois préceptes delphiques, absolument nécessaires à qui va pénétrer dans le saint et auguste temple, non point de l'Apollon des fables, mais du vrai, qui illumine toute âme venant en ce monde: vous verrez qu'ils ne nous invitent à rien d'autre qu'à embrasser de toutes nos forces la philosophie tripartite, objet de la présente discussion.
Car le fameux medèn ágan, autrement dit «rien de trop», prescrit justement la norme et la règle de toutes les vertus par le calcul du juste milieu, dont traite la morale. Puis le gnôthi seautón, autrement dit «connais-toi toi-même», nous incite et nous exhorte à l'étude de la nature entière, dans laquelle la nature de l'homme occupe une position intermédiaire et pour ainsi dire mixte; se connaître, c'est en effet tout connaître en soi, comme l'ont écrit d'abord Zoroastre, puis Platon dans l'Alcibiade. Enfin, éclairés par cette connaissance grâce à la philosophie naturelle, désormais proches de Dieu, c'est par la salutation théologique Ei, autrement dit «tu es», que nous nous adresserons avec familiarité - et donc avec bonheur - au véritable Apollon.
Consultons aussi le très sage Pythagore, sage surtout parce qu'il ne s'est jamais jugé digne du nom de sage. Il nous conseillera tout d'abord de ne pas nous asseoir sur le boisseau, autrement dit de ne pas renoncer, en restant paresseusement assis sans rien faire, à la partie raisonnable de l'âme qui lui permet de tout mesurer, juger et examiner - mais au contraire de la diriger assidûment et de la mettre en branle par l'entraînement et la régulation dialectiques. Puis il nous signalera deux pratiques à éviter tout particulièrement: uriner contre le soleil et se couper les ongles pendant les sacrifices. Mais quand nous aurons, grâce à la morale, évacué le flux désirant des jouissances débordantes, quand nous aurons coupé le bout de nos ongles qui sont comme les saillies aiguës de la colère et les aiguillons de la passion, alors seulement nous commencerons à participer aux mystères sacrés de Bacchus - j'entends ceux dont il a été fait mention - et nous aurons tout loisir de contempler celui qui porte à bon droit le titre de père et de guide, le Soleil. Enfin, il nous conseillera de nourrir le coq, autrement dit de repaître la partie divine de notre âme de la connaissance du divin, comme d'un aliment consistant et d'une céleste ambroisie. Ce coq, c'est celui dont la vue suscite chez le lion - autrement dit, en toute puissance terrestre - terreur et révérence. C'est ce coq qui a reçu, lisons-nous dans Job, le don de l'intelligence. C'est au chant de ce coq que l'homme égaré revient à lui. Au point du jour, c'est ce coq qui s'unit aux astres du jour pour entonner quotidiennement le Deum laudamus. Au moment de mourir, espérant lier la divinité de son âme à la divinité du monde supérieur et désormais à l'abri de tout risque de maladie, c'est ce coq que Socrate a assuré devoir à Esculape, autrement dit au médecin des âmes.
Examinons aussi les textes des Chaldéens: nous verrons, à les en croire, les mêmes sciences ouvrir aux mortels la voie de la félicité. C'est Zoroastre, d'après les écrits des interprètes chaldéens, qui a qualifié l'âme d'«ailée», ajoutant que lorsque les ailes tombent l'âme est précipitée dans le corps, pour s'envoler derechef vers ceux d'en haut quand elles repoussent. Comme ses disciples lui demandaient le moyen d'obtenir une âme d'oiseau, bien couverte de plumes: «Arrosez les ailes, leur dit-il, avec les eaux de la vie». Et comme ils voulaient à toute force savoir où chercher ces eaux, il leur répondit par une parabole, selon son habitude: «Quatre fleuves purifient et irriguent le Paradis de Dieu. C'est là que vous devez puiser les eaux de votre salut. Celui qui coule du nord s'appelle Pischon, autrement dit rectitude; celui de l'occident, Dichon, qui veut dire expiation; celui de l'orient, Chiddekel, qui signifie lumière; celui du midi Perath, que l'on peut traduire par piété». Prêtez attention, Pères, à ces enseignements de Zoroastre, et considérez avec soin leur sens: ils ne nous invitent à rien d'autre, assurément, qu'à utiliser la science morale comme une onde ibérienne pour nettoyer les souillures de nos yeux, la dialectique comme un cordeau boréal pour orienter leur regard droit vers le bien, puis la contemplation de la nature pour nous habituer à supporter la lueur de la vérité, aussi faible encore que les premiers rayons du soleil naissant, enfin la piété théologique et le très saint culte de Dieu pour résister vaillamment et jusqu'au bout, comme des aigles célestes, à l'éclatante splendeur du soleil de midi. Telles sont peut-être les connaissances matinales, méridiennes et vespérales d'abord chantées par David, puis développées plus amplement par Augustin. Telle est la lumière du midi qui va frapper tout droit les Séraphins, qu'elle enflamme tout comme elle fait resplendir les Chérubins. Telle est la région vers laquelle le patriarche Abraham se remettait toujours en route. Tel est le lieu qui, selon les dogmes des kabbalistes et des Arabes, ne laisse aucune place aux esprits immondes. Et s'il est permis de porter en public, au moins sous le voile de l'énigme, quelque chose des plus sacrés mystères: maintenant que notre chute soudaine hors du ciel a condamné la tête de l'homme au vertige, maintenant que la mort entrée par les fenêtres - comme dit Jérémie - nous a frappés au foie et au coeur, faisons appel à Raphaël, le médecin céleste, pour qu'il nous libère par la morale et la dialectique comme par des remèdes salutaires. Retrouvant alors notre bonne santé, nous abriterons désormais Gabriel, la force de Dieu, qui nous guidera à travers les merveilles de la nature pour nous montrer partout l'énergie et la puissance divines; il nous confiera enfin à Michel, le souverain prêtre qui, au terme de notre carrière militante au service de la philosophie, nous remettra les insignes du sacerdoce théologique, comme une couronne de pierres précieuses.
Voilà, très vénérables Pères, les raisons qui m'ont non seulement incité, mais contraint à l'étude de la philosophie. Je ne les aurais certainement pas exposées, s'il ne m'avait fallu répondre à ceux qui ont coutume de réprouver cette étude, surtout quand des hommes du rang le plus élevé s'y adonnent, mais même lorsqu'il s'agit d'individus moyennement fortunés. Tant il est vrai que de nos jours - c'est un malheur de l'époque -, toute cette activité philosophique conduit au mépris et aux outrages, plutôt qu'aux honneurs et à la gloire. Ainsi est-on persuadé, et cette conviction aussi funeste que monstrueuse a envahi presque tous les esprits, que l'activité philosophique devrait être réduite à rien ou réservée à un petit nombre. Comme si le fait d'avoir devant les yeux et sous la main, grâce à une connaissance approfondie, les causes des choses, les voies de la nature, la raison de l'univers, les desseins de Dieu, les mystères des cieux et de la terre ne devait servir absolument à rien, sinon à faire la chasse aux faveurs et à se ménager quelque bénéfice. Pis encore, hélas, on en est désormais venu à n'estimer sages que les mercenaires de la sagesse, au point que la chaste Pallas, qui par une grâce des dieux avait élu domicile chez les hommes, on la voit bannie, huée, sifflée; il n'y a personne pour l'aimer et pour lui témoigner de l'intérêt, à moins qu'elle ne se prostitue en quelque sorte et qu'ayant perçu le chétif salaire de sa virginité déflorée, elle ne verse dans la cassette d'un amant cet argent mal acquis. Tout cela, ce n'est pas sans une douleur et une indignation extrêmes que je l'impute, non pas aux princes de notre temps, mais aux philosophes qui croient et déclarent qu'il ne faut pas philosopher, sous prétexte que les philosophes n'ont à attendre aucun salaire, aucune récompense - comme s'ils ne prouvaient pas eux-mêmes, par ces seuls propos, qu'ils ne sont pas philosophes. Toute leur vie étant suspendue au profit et à l'ambition, ce n'est pas pour elle-même qu'ils s'attachent à connaître la vérité. Je m'accorderai, sans rougir de faire sur ce point mon propre éloge, que je n'ai jamais philosophé à d'autre fin que de philosopher, et que de mes études, de mes réflexions, je n'ai attendu et recherché d'autre salaire ou d'autre fruit que la culture de mon esprit et la connaissance de la vérité, objet de mes plus ardents désirs. Je l'ai aimée passionnément, cette vérité, au point d'abandonner tout souci des affaires tant privées que publiques pour avoir le loisir de me consacrer entièrement à la contemplation; ni les critiques des envieux, ni les injures des ennemis de la sagesse n'ont pu à ce jour et ne pourront à l'avenir m'en détourner. C'est la philosophie, précisément, qui m'a appris à dépendre de ma conscience plutôt que des jugements du dehors, et à toujours me soucier moins des mauvaises opinions sur mon compte que de la nécessité de ne rien dire ou faire de mal moi-même.
De fait, très vénérables Pères, je n'ignorais pas qu'autant vous recevriez avec faveur et plaisir ma présente dissertation, vous tous qui favorisez les arts libéraux et qui avez bien voulu honorer cette discussion de votre très auguste présence, autant elle serait pénible et désagréable à beaucoup d'autres; et ils ne manquent pas, je le sais, ceux qui ont dans le passé déjà condamné mon projet et qui, pour bien des raisons, le condamnent encore à présent. Car c'est devenu une habitude que d'aboyer autant, sinon plus, contre les entreprises justement et scrupuleusement orientées vers la vertu que contre les entreprises injustes et mauvaises, dont la finalité est vicieuse. Certains désapprouvent entièrement ce genre de discussion et cette manière de débattre en public de questions culturelles, sous prétexte qu'il s'agirait de faire montre d'intelligence et d'étaler son savoir plutôt que de dispenser un enseignement. Il en est aussi qui, sans rejeter ce genre d'exercice, ne l'admettent en aucune façon dans mon cas, parce qu'à mon âge, c'est-à-dire à vingt-quatre ans seulement, j'ai osé - dans la ville la plus fameuse, devant une foule d'éminents savants réunis en assemblée, devant le sénat apostolique - proposer une discussion sur les sublimes mystères de la théologie chrétienne, sur les questions les plus profondes de la philosophie, sur des doctrines inconnues. D'autres, tout en m'autorisant à discuter, ne veulent pas que je le fasse sur neuf cents questions; ils insinuent qu'un tel travail, excessif et prétentieux, serait aussi au-dessus de mes forces. Je me serais immédiatement rendu à leurs objections, si tel avait été l'enseignement de la philosophie que je professe; et, suivant son enseignement, je ne répondrais pas davantage à présent, si je croyais que la discussion se fût instaurée entre nous dans une intention polémique et querelleuse. Chassons alors de notre esprit toute intention de dénigrement ou de provocation, de même que cette jalousie dont Platon écrit qu'elle est toujours absente du choeur des dieux; demandons-nous plutôt, en toute amitié, s'il m'appartenait d'entreprendre cette discussion, et sur des questions aussi nombreuses.
A ceux, tout d'abord, qui s'élèvent contre l'usage actuel de la discussion en public, je ne répondrai pas grand-chose: car cette faute, si on la répute telle, je ne la partage pas seulement avec vous tous, mes excellents maîtres, qui vous êtes si souvent acquittés de cette tâche avec beaucoup de mérite et de gloire, mais avec Platon aussi, avec Aristote, avec les philosophes les plus estimés de tous les temps. A leurs yeux, il ne faisait aucun doute que pour atteindre à la connaissance de la vérité, objet de leurs recherches, rien ne valait l'exercice répété de la discussion. Car de même que la gymnastique permet d'accroître les forces du corps, de même cette palestre culturelle, si je puis dire, est le lieu où les forces spirituelles se consolident et se vivifient au plus haut point. Quant à moi, je ne puis croire que les poètes, en célébrant les armes de Pallas, ou les Juifs, lorsqu'ils affirment que le fer (barzel) est le symbole des sages, nous aient signifié autre chose que l'excellence de ce genre de joutes, indispensables à l'acquisition de la sagesse. D'où, peut-être, le voeu des Chaldéens de voir un futur philosophe naître au moment où Mars est en trigone avec Mercure: comme si, faute de rencontres et d'affrontements, toute philosophie devait s'engourdir et somnoler.
Contre ceux qui me disent inférieur à ma mission, une ligne de défense est plus difficile à trouver: car en me déclarant à la hauteur, je risque d'être taxé d'immodestie et de présomption; dans le cas contraire, de témérité et d'irréflexion. Vous voyez dans quel embarras je me suis mis, dans quelle situation je me trouve, ne pouvant impunément m'offrir à faire ce qu'ensuite je ne pourrai impunément décliner. Peut-être pourrais-je alléguer ce passage de Job, selon lequel l'esprit est en tous, et écouter ce qui est dit à Timothée : «Que personne ne méprise ta jeunesse». Mais avec plus de vérité, je dirai selon ma conscience qu'il n'y a en nous rien de grand ni de singulier. Il se trouve, je ne le nie pas, que j'ai du goût pour l'étude et de l'amour pour les arts libéraux, mais je ne me donne ni ne m'arroge le nom de docte. Si donc je me suis chargé d'une tâche si lourde pour mes épaules, ce n'était pas faute de connaître notre faiblesse, mais parce que je savais que ce genre de combat - le combat intellectuel, veux-je dire - a ceci de particulier que la défaite même est profitable. De là résultent à bon droit, même pour les plus faibles, la possibilité et le devoir non seulement de ne pas refuser de se battre, mais bien de le souhaiter. Car celui qui succombe reçoit du vainqueur un bienfait, loin de subir un dommage, puisque grâce à lui il s'en retourne plus riche, c'est-à-dire plus savant, et mieux préparé aux futurs combats. Tel est l'espoir qui m'animait, faible soldat, quand je n'ai pas craint le moins du monde de livrer une si rude bataille aux plus braves et aux plus énergiques de tous. Quant à savoir si j'ai agi ou non à la légère, on en pourra mieux juger, en tout état de cause, par l'issue du combat que par le nombre de nos années.
Il me reste, en troisième lieu, à répondre à ceux que choque le grand nombre des sujets proposés, comme si cette charge pesait sur leurs épaules et comme si la tâche, quelle qu'en soit la difficulté, ne m'incombait pas à moi seul. Je trouve inconvenante et pénible cette prétention d'imposer des bornes au travail d'autrui, en souhaitant la médiocrité en un domaine, comme dit Cicéron, où l'on fait d'autant mieux que l'on fait davantage. Pour tout dire, dans une entreprise aussi hardie je ne pouvais que succomber ou réussir. Si je réussis, je ne vois pas pourquoi on estimerait blâmable d'avoir soutenu en neuf cents questions ce qu'il est louable de soutenir en dix. Si je succombe, on aura un bon motif de m'accuser, si l'on me hait, ou de m'excuser, si l'on m'aime. Car dans une affaire aussi grave, aussi importante, l'échec d'un jeune homme sans trop de talent, à la culture étroite, appelle plutôt le pardon que le blâme. Après tout, comme dit le poète:

« Si les forces manquent, du moins l'audace
Sera ta gloire: dans une grande entreprise,
Il suffit d'avoir voulu.»

Si de nos jours nombre de savants, à l'imitation de Gorgias de Leontium, s'honorent de proposer à la discussion non seulement neuf cents questions, mais toutes les questions dans tous les domaines du savoir, pourquoi ne me serait-il pas permis - du moins sans encourir le blâme - de discuter des questions certes nombreuses, mais bien établies et déterminées? C'est, disent mes adversaires, excessif et présomptueux. Or je soutiens qu'il n'y a là nul excès de ma part, mais une nécessité; une nécessité absolue, dont ils devront convenir malgré eux s'ils considèrent la méthode philosophique qui est la mienne. De fait, ceux qui se sont affiliés à l'une quelconque des écoles philosophiques aujourd'hui les mieux reçues, j'entends bien sûr celles de Thomas ou de Scot, peuvent mettre leur doctrine à l'épreuve en ne discutant qu'un petit nombre de questions; pour ma part, au contraire, sans faire allégeance à personne, j'ai eu pour principe de me répandre entre tous les maîtres de philosophie, d'éplucher toutes leurs pages, de connaître toutes leurs écoles. Comme il me fallait ainsi parler de tous - pour éviter de défendre une seule doctrine et de paraître m'y asservir en négligeant les autres - mes thèses ont nécessairement été nombreuses dans leur ensemble, même si sur chaque sujet particulier je n'en ai proposé qu'un petit nombre. Qu'on n'aille pas non plus me blâmer de «me laisser porter, en hôte passager, partout où m'entraîne l'état du ciel». Car tous les anciens ont veillé, lorsqu'ils expliquaient un texte de quelque genre que ce fût, à en lire avec soin tous les commentaires possibles: surtout Aristote, que de ce fait Platon a surnommé anagnôstès, c'est-à-dire «le lecteur». Et c'est assurément le fait d'un esprit étroit que de s'enfermer dans une seule école, Portique ou Académie. Impossible de bien choisir parmi toutes les doctrines la sienne propre, si l'on ne s'est au préalable familiarisé avec toutes.
Ajoutez que chacune a une marque particulière, qu'elle ne partage pas avec les autres. Et pour commencer par les nôtres, à qui la philosophie est parvenue en dernier, je dirai qu'il y a quelque chose de vif et de délié chez Jean Scot, de solide et de pondéré chez Thomas, de soigné et de précis chez Egide, de pénétrant et d'aigu chez François, d'ample et d'imposant chez Albert; et chez Henri, me semble-t-il, toujours quelque chose de sublime qui force le respect. Parmi les Arabes, on trouve quelque chose de ferme et d'inébranlable chez Averroès, de puissant et de médité chez Avempace et al-Fârâbi, de divin et de platonicien chez Avicenne. Les Grecs dans leur ensemble ont une philosophie lumineuse, et surtout pure: riche et abondante chez Simplicius, élégante et dense chez Themistius, savante et bien ordonnée chez Alexandre, élaborée avec gravité chez Théophraste, agile et gracieuse chez Ammonios. Et si l'on se tourne vers les platoniciens, pour n'en passer en revue qu'un petit nombre, chez Porphyre on appréciera fort l'abondance des thèmes, ainsi qu'un sentiment religieux multiforme; chez Jamblique, on vénérera la plus occulte philosophie et les mystères des barbares; chez Plotin, il n'y a rien qu'on puisse admirer plus que le reste, car il se montre partout admirable en parlant des choses divines divinement, dans son langage savamment oblique, et des choses humaines d'une manière bien supérieure à l'humain - que les platoniciens, à la sueur de leur front, comprennent à peine. Je laisse de côté les plus récents: Proclus, débordant d'exubérance asiatique, et ceux dont il fut la source, Hermias, Damascius, Olympiodore et tant d'autres chez qui resplendit toujours le to theîon (c'est-à-dire le divin), signe particulier des platoniciens. De surcroît, une école qui s'en prendrait aux théories les plus vraies, tournant calomnieusement en dérision les meilleurs arguments de l'intelligence, confirmerait la vérité au lieu de l'infirmer; comme le mouvement agite la flamme, elle l'exciterait au lieu de l'éteindre.
Voilà ce qui m'a incité à exposer les principes non pas d'une doctrine unique (comme certains le souhaitaient), mais de doctrines de toute sorte: en confrontant ainsi de nombreuses écoles, en mettant les diverses philosophies en discussion, j'ai voulu que l'éclair de la vérité - comme dit Platon dans ses Lettres - brille d'un plus grand éclat dans nos âmes, tel le soleil sortant de la mer. A quoi bon traiter de la seule philosophie des Latins, j'entends celle d'Albert, de Thomas, de Scot, d'Egide, de François, d'Henri, sans tenir compte des philosophes grecs et arabes, alors que toutes les connaissances ont filtré des barbares jusqu'aux Grecs, des Grecs jusqu'à nous? Du coup, nos compatriotes se sont toujours contentés, sur le plan philosophique, d'adopter les découvertes étrangères et de cultiver les idées d'autrui. A quoi bon avoir débattu de questions naturelles avec les péripatéticiens, si l'on omet de convoquer aussi l'Académie platonicienne, dont la doctrine sur le divin a toujours été considérée (témoin Augustin) comme la plus sainte entre toutes les philosophies, et dont je suis le premier depuis des siècles (soit dit sans malveillance) à présenter publiquement les thèses, pour les soumettre à un débat critique? A quoi bon avoir discuté les opinions de tous les autres, si c'est sans payer notre écot - pour ainsi dire - que nous nous serons joints au banquet des savants, et si nous n'avions rien apporté de nôtre, rien qui fût conçu et élaboré par notre intelligence? De fait, comme dit Sénèque, c'est la marque d'un petit esprit que de connaître d'après les seuls commentaires et de ne rien tirer de soi qui, sans montrer expressément la vérité, l'indique au moins de loin: c'est comme si les découvertes des hommes supérieurs avaient barré la voie à notre zèle, comme si la force de la nature s'était épuisée en nous. Si le cultivateur hait la stérilité de son champ, ou le mari celle de sa femme, nul doute que l'esprit divin, uni et associé à une âme inféconde, ne la haïsse d'autant plus qu'il attend d'elle de plus nobles productions.
Voilà pourquoi, non content d'avoir ajouté aux doctrines communes quantité de remarques sur la théologie primitive de Mercure Trismégiste, sur les enseignements des Chaldéens et de Pythagore, sur les plus secrets mystères des Juifs, nous avons aussi proposé à la discussion un certain nombre de découvertes et de conceptions qui nous sont propres dans les domaines physique et théologique. Nous avons d'abord fait valoir que Platon et Aristote s'accordent: beaucoup l'ont pensé avant nous, personne ne l'a prouvé suffisamment. Parmi les Latins, Boèce s'était promis de le faire, mais rien n'indique qu'il ait jamais réalisé ce qui fut toujours son projet. Chez les Grecs, Simplicius s'était donné le même programme: plût au ciel qu'il se fût montré à la hauteur de ses intentions! Augustin lui-même, dans son ouvrage Contre les Académiciens, écrit que nombre d'auteurs ont conçu, avec beaucoup de finesse dans l'argumentation, le projet d'établir ce même point, à savoir que les philosophies de Platon et d'Aristote n'en font qu'une. Ainsi Jean le Grammairien: il affirme bien que seuls ceux qui n'entendent pas les paroles de Platon le croient en désaccord avec Aristote, mais c'est à des successeurs qu'il a laissé le soin de la démonstration. Nous avons ajouté aussi divers développements où s'affirme la concordance entre les opinions - réputées discordantes - de Scot et de Thomas d'une part, d'Averroès et d'Avicenne d'autre part.
En second lieu, nos considérations sur la philosophie tant aristotélicienne que platonicienne ont été enrichies de soixante-douze nouvelles propositions physiques et métaphysiques: en les faisant siennes, si je ne m'abuse (et je serai bientôt fixé sur ce point), on pourra résoudre n'importe quel problème d'ordre naturel ou théologique, suivant une méthode philosophique bien différente de celle qui nous est enseignée oralement dans les écoles et qui est en honneur parmi les docteurs de notre temps. Il ne faut pas trop s'étonner, Pères, si dans mes jeunes années, à un âge tendre auquel il est à peine permis, prétend-on, de lire les traités des autres, je veux apporter une nouvelle philosophie: qu'on la loue plutôt, si elle est bien défendue, ou qu'on la rejette, si elle encourt la réprobation; enfin, puisqu'il s'agit de juger nos découvertes et nos écrits, que l'on compte les mérites et démérites de l'oeuvre, plutôt que les années de l'auteur.
En plus de ce système, nous avons proposé une nouvelle manière de philosopher, qui se fonde sur les nombres: remontant en fait à l'Antiquité, elle a été suivie par les premiers théologiens, par Pythagore surtout, par Aglaophemos, par Philolaos, par Platon et les premiers platoniciens; mais à notre époque, comme bien d'autres choses illustres, la négligence des successeurs l'a tellement laissée dépérir qu'on en trouve à peine des traces. Dans l'Epinomis, Platon écrit que de tous les arts libéraux et de toutes les sciences contemplatives, la principale et la plus divine est la science du nombre. Et à la question de savoir pourquoi l'homme est le plus savant des animaux, il répond de même: parce qu'il sait compter. Opinion dont Aristote se souvient, lui aussi, dans ses Problèmes. Abumasar écrit que, selon Avenzoar de Babylone, celui-là sait tout qui a appris à compter. Cela ne peut être vrai en aucune façon si, par art des nombres, on entend cet art dans lequel, aujourd'hui, excellent surtout les marchands; témoin Platon lui-même, qui d'une voix forte nous engage à ne pas prendre pour l'arithmétique marchande notre arithmétique divine. Eh bien, cette arithmétique si élevée, je crois après bien des veilles la posséder à fond; et, pour me soumettre à l'épreuve, je me suis engagé publiquement à répondre par la méthode des nombres à soixante-quatorze questions, considérées comme les plus importantes parmi celles qui touchent à la nature et au divin.
Nous avons également proposé des théorèmes magiques, où nous avons montré que la magie est double: la première relève entièrement de l'action et de l'autorité des démons - ce qui est, par ma foi, exécrable et monstrueux; la seconde, à y regarder de près, n'est que le parfait accomplissement de la philosophie naturelle. Quand ils les mentionnent toutes deux, les Grecs appellent celle-là goeteian (goétie), ne l'estimant pas digne du nom de magie; ils désignent celle-ci par le terme propre et particulier de mageian (magie), comme la parfaite et suprême sapience. De fait, selon Porphyre, «mage» signifie dans la langue des Perses ce qui est chez nous un interprète et un adorateur du divin. Entre ces deux pratiques, Pères, la disparité et la différence sont bel et bien considérables, ou pour mieux dire immenses. L'une est condamnée et maudite non seulement par la religion chrétienne, mais par toutes les lois, par tout Etat bien ordonné; c'est l'autre qu'approuvent et embrassent tous les savants, tous les peuples soucieux des choses célestes et divines. La première est la plus trompeuse des pratiques, la seconde est la plus profonde et la plus sainte philosophie. La première est stérile et vaine, la seconde ferme, digne de foi et inébranlable. Les adeptes de la première ont toujours agi en cachette, parce qu'elle tourne toujours à la honte et à la confusion des responsables; c'est dans l'autre que, depuis l'antiquité et presque toujours, on a cherché à s'illustrer et à obtenir la plus grande gloire dans le domaine des belles-lettres. A la première ne s'est jamais adonné personne qui fût versé en philosophie et désireux d'apprendre les arts nobles; pour apprendre la seconde, Pythagore, Empédocle, Démocrite, Platon ont traversé les mers et c'est elle qu'ils ont enseignée à leur retour, la tenant pour la principale des doctrines secrètes. Pas plus que sur des arguments rationnels, la première ne s'appuie sur des auteurs indiscutables; la seconde, comme anoblie par d'illustres parents, a deux auteurs principaux: Zalmoxis, qu'imita Abbaris l'Hyperboréen, et Zoroastre (non pas celui auquel vous songez peut-être, mais le fils d'Oromase). Si nous demandons à Platon ce qu'est leur magie à tous deux, il nous répondra dans l'Alcibiade : la magie de Zoroastre n'est rien d'autre que la science des choses divines, que les rois des Perses faisaient apprendre à leurs fils pour leur enseigner à gouverner leur Etat sur le modèle de l'Etat du monde. Dans le Charmide, il nous répondra que la magie de Zalmoxis est la médecine de l'âme, en ce sens qu'elle donne à l'âme la tempérance comme elle donne au corps la santé. Leurs traces ont été suivies ensuite par Charondas, Damigéron, Apollonius, Hostanès et Dardanus. Par Homère également, qui sous les voyages de son Ulysse a dissimulé cette sapience-là comme toutes les autres, ainsi que nous le démontrerons un jour dans notre Théologie poétique. Ont encore suivi ces traces Eudoxe et Hermippe, et presque tous ceux qui ont exploré les mystères pythagoriciens et platoniciens. Parmi les auteurs plus récents qui ont tâté de la magie, j'en retiens trois: l'Arabe al-Kindî, Roger Bacon et Guillaume de Paris. Plotin aussi la mentionne, quand il démontre que le mage est le serviteur et non l'artisan de la nature: en homme de très grand savoir, c'est à la seconde magie qu'il donne son approbation et son appui, l'autre lui paraissant tellement abominable qu'invité un jour à sacrifier aux mauvais démons, il déclara préférable de les voir venir à lui plutôt que d'aller lui-même à eux; en quoi il avait raison. Car de même que la première assujettit l'homme et l'aliène aux puissances mauvaises, de même la seconde le rend souverain et maître de ces puissances. Enfin, la première ne peut se faire passer ni pour un art, ni pour une science; la seconde, pleine de mystères sublimes, s'attache à la contemplation la plus profonde des choses les plus secrètes et, en fin de compte, à la connaissance de la nature entière. Tirant pour ainsi dire de leurs retraites, pour les amener à la lumière, les vertus éparpillées et disséminées dans le monde par la faveur divine, elle opère moins des miracles qu'elle ne sert avec empressement la nature qui les accomplit. Après avoir sondé en profondeur l'harmonie de l'univers (que les Grecs appellent de manière plus expressive sympatheian), après avoir médité la connaissance mutuelle des natures, conférant à chaque chose ses charmes naturels ainsi que les siens propres (qu'on appelle les iynges magiques, ou incantations), elle met au grand jour, comme si elle en était l'auteur, les merveilles cachées dans les recoins du monde, dans le sein de la nature, dans les resserres et les cachettes de Dieu; et de même que l'agriculteur marie les vignes aux ormeaux, de même le mage marie la terre au ciel, c'est-à-dire les éléments inférieurs aux qualités et aux vertus des éléments supérieurs. De sorte que la première magie s'avère monstrueuse et nocive, autant que la seconde s'avère divine et salutaire. La raison principale en est que l'une, vendant l'homme aux ennemis de Dieu, le détourne de Dieu, tandis que l'autre l'incite à cette admiration des oeuvres divines qui est le résultat si assuré de la foi, de l'espérance et de la charité. Rien, en effet, ne pousse plus à la religion, au culte de Dieu, que la constante contemplation des merveilles divines; lorsque, grâce à cette magie naturelle dont il est ici question, nous les aurons bien passées en revue, mettant davantage d'ardeur à en vénérer et à en aimer l'artisan, nous serons forcés de chanter: «Les cieux sont emplis, toute la terre est pleine de la majesté de ta gloire».
En voilà assez sur la magie: si j'en ai tant parlé, c'est qu'il ne manque pas de gens, je le sais, pour condamner et détester ce qu'ils ne comprennent pas, de même que les chiens aboient toujours contre les inconnus.
A présent, j'en viens aux questions que j'ai tirées des anciens mystères des Hébreux et présentées à l'appui de la sacro-sainte foi catholique: de crainte qu'elles ne passent, aux yeux de qui les ignore, pour des sornettes de mon cru ou pour des fables de colporteurs, je veux que tout le monde comprenne ce qu'elles sont, leur importance, leur origine, le nom et la gloire des auteurs qui les attestent et qui les ont remises à l'honneur; je veux qu'on mesure à quel point elles sont divines et nécessaires aux hommes de notre époque pour défendre la religion contre les rudes calomnies des Juifs. D'après ce qu'ont écrit de célèbres docteurs juifs, mais également Esdras, Hilaire et Origène parmi les nôtres, Moïse ne reçut pas seulement sur la montagne la loi qu'il devait laisser à la postérité, écrite en cinq livres, mais aussi le véritable et plus secret commentaire de cette loi; or, si Dieu lui ordonna de la faire effectivement connaître au peuple, il lui interdit d'en consigner l'interprétation dans les livres et de la divulguer, sauf à Josué - à charge pour ce dernier de la révéler ensuite aux autres grands prêtres ses successeurs, en respectant scrupuleusement le silence. Un simple récit permettait, et c'était suffisant, de connaître tant la puissance de Dieu que sa colère contre les impies, sa clémence envers les justes, sa justice envers chacun; les préceptes divins et salutaires permettaient de vivre dans le bien et le bonheur, en instituant le culte de la vraie religion. Mais mettre sur la place publique les mystères plus secrets et les arcanes de la divinité suprême, cachés sous l'écorce de la loi et le vêtement gro

ssier des mots, qu'eût-ce été d'autre que jeter le sacré en pâture aux chiens et donner des perles aux pourceaux? Aussi n'est-ce pas par une décision humaine, mais sur ordre de Dieu que tout cela fut dissimulé au vulgaire pour n'être communiqué qu'aux parfaits - les seuls, dit Paul, auxquels il adresse ses paroles de sagesse. Cette règle, les philosophes antiques l'ont très scrupuleusement observée. Pythagore n'a rien écrit, sinon quelques phrases qu'il a confiées en mourant à sa fille Damo. Sculptés devant les temples des Egyptiens, les sphinx rappelaient qu'il faut, par le noeud des énigmes, mettre les enseignements mystiques hors d'atteinte de la multitude profane. «Je dois m'exprimer par énigmes,» dit Platon dans une lettre à Denys (à propos des substances suprêmes), «de crainte que d'autres ne comprennent ce que je t'écris, au cas où cette lettre tomberait entre des mains étrangères». Aristote disait que les livres de la Métaphysique, où il traite des choses divines, étaient publiés sans l'être. Faut-il poursuivre? Origène assure que Jésus-Christ, notre maître de vie, a fait à ses disciples de nombreuses révélations qu'ils ne voulurent pas consigner par écrit, de crainte de les communiquer au vulgaire. C'est ce que confirme parfaitement Denys l'Aréopagite, selon qui les mystères les plus secrets furent transmis par les fondateurs de notre religion ek noû eis noûn dià méson logon : d'esprit à esprit, sans écriture, par l'intermédiaire de la parole. Telle est exactement la manière dont fut révélée à Moïse, sur ordre divin, la véritable interprétation de la loi que Dieu lui avait transmise: aussi l'a-t-on appelée kabbale, d'un mot qui signifie la même chose chez les Juifs que receptio en latin - la raison en étant, de toute évidence, que cet enseignement ne se communiquait pas de l'un à l'autre par des textes écrits, mais par une succession réglée de révélations et comme par droit héréditaire.
Or, une fois libérés par Cyrus de leur captivité à Babylone, et après la reconstruction du Temple sous Zorobabel, les Hébreux s'appliquèrent à restaurer la loi: c'est alors qu'Esdras, qui dirigeait à l'époque leur communauté religieuse, corrigea le livre de Moïse; mais voyant bien que les exils, les massacres, les fuites, la captivité du peuple d'Israël rendaient impossible de maintenir la coutume, établie par les anciens, de transmettre de mains en mains la doctrine, voyant aussi que les secrets de cette doctrine céleste, à lui confiés, allaient disparaître et que sans constitution d'archives le souvenir n'en durerait pas longtemps, il décida, après avoir réuni les savants encore en vie, que chacun exposerait ce que sa mémoire conservait des mystères de la loi, et qu'on ferait appel à des secrétaires pour rédiger ces souvenirs en soixante-dix volumes (car tel était à peu près le nombre des savants du Sanhédrin). Sans prêter foi sur ce point à mon seul témoignage, écoutez, Pères, les propres mots d'Esdras: «Au bout de quarante jours, le Très-Haut parla et dit: Ce que tu as écrit d'abord, rends-le public, pour que les dignes et les indignes le lisent; mais tu conserveras les soixante-dix livres écrits en dernier, pour les remettre aux sages de ton peuple. Car c'est en eux que se trouvent la veine de l'intelligence, la source de la sagesse et le fleuve de la science. - Et c'est ce que j'ai fait». Tel est mot pour mot le récit d'Esdras. Tels sont les livres de la science kabbalistique; Esdras n'avait pas tort de proclamer clairement et d'emblée qu'on y trouve la veine de l'intelligence, autrement dit l'ineffable théologie de la divinité suprasubstantielle; la source de la sagesse, autrement dit la métaphysique précise des formes intelligibles et angéliques; le fleuve de la science, autrement dit une très solide philosophie des choses de la nature.
Le pape Sixte IV, prédécesseur immédiat de cet Innocent viii sous le règne duquel nous vivons heureusement, a fait entreprendre avec beaucoup de soin et d'empressement, dans l'intérêt public de notre foi, une traduction latine de ces ouvrages; de sorte qu'à sa mort, trois d'entre eux avaient déjà été traduits. Chez les Juifs de notre temps, ces livres sont vénérés avec tant de piété qu'il n'est permis à personne d'y toucher avant l'âge de quarante ans. Les ayant acquis à grands frais, je les ai lus de bout en bout avec la plus grande attention, sans relâcher mon effort, et j'y ai trouvé - Dieu m'est témoin - non point tant la religion mosaïque que la religion chrétienne. Il y a là le mystère de la Trinité, il y a là l'incarnation du Verbe et la divinité du Messie; sur le péché originel, sur son expiation par le Christ, sur la Jérusalem céleste, sur la chute des démons, sur les hiérarchies angéliques, sur les peines du purgatoire et de l'enfer, j'ai lu dans ces pages cela même que nous lisons chaque jour dans Paul et Denys, dans Jérôme et Augustin. Mais en ce qui concerne la philosophie, on croirait vraiment entendre Pythagore et Platon, dont les principes sont si proches de la foi chrétienne: au point que notre Augustin rend infiniment grâces à Dieu de ce que les livres de l'école platonicienne lui soient tombés entre les mains.
Pour tout dire, il n'existe entre les Juifs et nous aucun point de controverse sur lequel les ouvrages des kabbalistes ne permettent de les réfuter et de les confondre, sans leur laisser le moindre recoin où se réfugier. Le très savant Antonio Cronico m'apporte à cet égard un témoignage décisif: au cours d'une réunion de convives, dont j'étais, il a bel et bien entendu le juif Dattilo, qui est très versé dans cette science, admettre peu à peu toute l'interprétation chrétienne de la Trinité.
Mais, pour en revenir à l'examen des divers points discutés ici, nous avons également donné notre avis sur la manière d'interpréter les poèmes d'Orphée et de Zoroastre. En grec, on peut lire Orphée presque en entier; Zoroastre est mutilé, mais en chaldéen on peut le lire plus complètement. Tous deux passent pour les pères et les fondateurs de la sagesse des premiers temps. Je ne dirai rien de Zoroastre, que les platoniciens mentionnent souvent avec une constante et extrême vénération; mais la théologie orphique, écrit Jamblique de Chalcis, était aux yeux de Pythagore un modèle sur lequel lui-même devait façonner et former sa propre philosophie. Les paroles de Pythagore sont dites sacrées, assure-t-on, pour la seule raison qu'elles dérivent des enseignements orphiques; c'est de là qu'ont découlé, comme d'une source première, la doctrine secrète des nombres et tout ce que la philosophie grecque eut de grand et de sublime. Mais (selon la coutume des anciens théologiens), Orphée a tellement enveloppé les mystères de son enseignement dans les replis de la fable, il les a tellement dissimulés sous un voile poétique, qu'à lire ses hymnes on s'imagine qu'ils ne recouvrent rien d'autre que des historiettes ou de simples bagatelles. Si j'ai voulu rappeler ce fait, c'est pour qu'on sache quelle peine j'ai prise, quelles difficultés j'ai rencontrées à extraire le sens de la philosophie secrète qui se dissimule dans les logogriphes apprêtés des énigmes et dans les cachettes des fables; d'autant que je ne pouvais compter, pour mener à bien cette tâche si lourde, si pleine de secrets et si neuve, sur le travail attentif d'aucun autre interprète. Ce qui n'a pas empêché les chiens d'aboyer à mes trousses: selon eux, j'aurais accumulé des vétilles et des bagatelles pour produire un effet de nombre, comme s'il ne s'agissait pas de questions extrêmement incertaines et controversées opposant violemment les principales écoles; comme si je n'avais pas fourni, à ceux-là même qui mettent mon travail en pièces en se prenant pour les princes des philosophes, un apport inédit et quantité d'idées jamais encore soumises à examen!
Or, je me suis si bien gardé de cette faute que j'ai veillé à restreindre, dans toute la mesure du possible, le nombre des points en discussion. Si j'avais voulu, comme tant d'autres, marquer toutes les divisions et articulations, le nombre des thèses serait à coup sûr devenu incalculable. Et sans parler du reste, comment ne pas voir que j'aurais pu, sans me faire soupçonner le moins du monde de multiplication artificielle, diviser une seule des neuf cents thèses - celle qui porte sur le nécessaire accord entre les philosophies de Platon et d'Aristote - en six cents points, pour ne pas dire davantage, par la simple énumération de tous les passages où les autres croient ces auteurs en désaccord et où j'estime, quant à moi, qu'ils concordent? Mais je l'affirmerai, bien que ce ne soit guère modeste ni conforme à mon tempérament, je l'affirmerai puisque les envieux me contraignent de parler, puisque les détracteurs m'y forcent: au cours de notre rencontre, mon propos n'était pas de montrer que je sais beaucoup de choses, mais plutôt de convaincre que je sais des choses que beaucoup ignorent. Afin que les faits eux-mêmes, vénérables Pères, vous le fassent apparaître en pleine lumière, et afin que mon discours ne diffère pas davantage votre désir, éminents docteurs qu'avec un vif plaisir je vois armés et équipés dans l'attente du combat, venons-en aux mains sous de bons et heureux auspices, comme si la trompette donnait le signal.

Source : http://www.lyber-eclat.net/lyber/mirandola/pictrad.html

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Published by Jean Pic de La Mirandole - dans Kabbale
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19 janvier 2013 6 19 /01 /janvier /2013 07:50

Inclus parfois dans certaines éditions du Sepher Yetzirah on trouve un tableau de classification kabbalistique de la connaissance émanant à partir de Seconde Sephirah Binah, Intelligence, & descendant par étapes du royaume des anges, à celui des cieux, de l’humanité, des animaux & de la végétation & des minéraux vers l’Hylé et le Chaos. Les Kabbalistes disent que l’on doit entrer et passer par ces Portes afin d’atteindre aux 32 Sentiers de la Sagesse; et que même Moïse n’a pu passer qu’au travers de 49 Portes et n’a jamais pu pénétrer la Cinquantième. L’on se référera à l’Oedipus Aegyptiacus d’Athanasius Kircher, vol. ii. p. 319.

Premier Ordre : Élémentaire

1. Le Chaos, l’Hylé, la Prima Materia.

2. Sans forme, Vide, Sans Vie.

3. Les Abysses.

4. L’Origine des Éléments.

5. La Terre (stérile).

6. L’Eau.

7. L’Air.

8. Le Feu

9. Le Différenciation des Qualités.

10. Le Mélange et la Combinaison.

Second Ordre : La Décade de l’Évolution

11. Les Minéraux sont différenciés.

12. Le Principe végétal apparaît.

13. Les Graines germent en Moisissures.

14. L’Herbe & les Arbres.

15. Fructification dans le Vie Végétale.

16. Origine des Formes de Vie Animales Primaires.

17. Les Insectes et les Reptiles apparaissent.

18. Les Poissons, les Vertébrés apparaissent dans les Eaux.

19. Les Oiseaux et les Vertébrés apparaissent dans les Airs.

20. Les Quadrupèdes et les Vertébrés apparaissent sur la Terre.

Troisième Ordre : La Décade de l’Humanité

21. Apparition de l’Homme.

22. Corps Humain Matériel.

23. L’Âme Humaine est conférée.

24. Le Mystère d’Adam et d’Eve.

25. Homme Complet en tant que Microcosme.

26. Don des Cinq Faces Humaines agissant à l’extérieur.

27. Don des Cinq Puissances à l’Âme.

28. Adam Kadmon, l’Homme Céleste.

29. Les Êtres Angéliques.

30. L’Homme à l’Image de Dieu.

Quatrième Ordre : Le Monde des Sphères

31. La Lune.

32. Mercure.

33. Venus.

34. Sol.

35. Mars.

36. Jupiter.

37. Saturne.

38. Le Firmament.

39. Le Primium Mobile.

40. L’Empyrée des Cieux.

Cinquième Ordre : Le Monde Angélique

41. Ishim — Fils du Feu.

42. Auphanim–Cherubim.

43. Aralim — Trônes.

44. Chashmalim — Dominations.

45. Seraphim — Vertus.

46. Malakim — Puissances.

47. Elohim — Principautés.

48. Beni Elohim — Anges.

49. Cherubim — Archanges.

Sixième Ordre : L’Archétype

50. Dieu. Ain Soph. Celui que nul œil mortel n’a vu.

NOTE: Les Anges du Cinquième Monde, Monde Angélique sont disposés de manière totalement différente selon les tel ou tel rabbi kabbaliste.

Selon Robert Ambelaindans sa Kabbale Pratique :

« Les Cinquante Portes de l’Intelligence naissent des cinq Sephirothmédianes, encadrant Tiphereth et s’adjoignant à celle-ci.

Elles naissent donc de Netzah, de Hod, de Gebourah, de Chesed et de Tiphereth, pour aboutir à Binah.

Chacune d’elle voit se refléter en elle l’Arbre tout entier. Il y a donc cinquante combinaisons, formées de l’une des cinq avec chacune des dix autres.

Une autre série séphirotique génère les Cinquante Porte. Ce sont les sept premières, en partant du bas de l’Arbre. Elle est formée de la combinaison des sept sephiroth en question avec elles-mêmes. Cette seconde série part de Malkuth pour aboutir encore à Binah, à travers : Yesod-etzah, Hod-Tiphereth-Gebourah-chesed.

C’est ainsi que ces 7 x 7 sephiroth = 49 Portes, la 50e étant Binah.

Chacune de ces sept correspond à chacun des sept arts libéraux (voir l’Echelle symbolique des Chevaliers Kadosh de la Franc-Maçonnerie). »

Source : http://www.kabbale.eu/les-50-portes-de-lintelligence/

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Published by Spartakus FreeMann, - dans Kabbale
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18 janvier 2013 5 18 /01 /janvier /2013 06:18

Toutefois, ils se trompent grossièrement ceux qui croient que les caractères hébraïques actuels diffèrent des anciens parce qu’Origène, le prêtre Adamantius et saint Jérôme racontent que, de leur temps, le Thau avait la forme d’une croix. Ces Pères n’ont jamais prétendu que la lettre Thau exprimait spécifiquement la croix. Ils ont constaté tout simplement que cette lettre affectait la forme d’une croix, d’un gibet, d’une potence, forme que présente encore le Thau actuel.

 

Sont également dans l’erreur ceux qui prétendent qu’après l’occupation romaine, les Massorètes ou les Rabbins, par haine de la croix, modifièrent la forme du Thau.

 

Si c’était exact, quelque historien des choses d’Israël eut fait mention d’un fait de cette importance. D’autre part si les Rabbins avaient modifié la forme du Thau, parce que celle-ci rappelait celle de la croix, pourquoi n’auraient-ils pas changé les autres lettres hébraïques, qui aujourd’hui encore, affectent la même forme.

 

Tels Tsadé, Gimel renversé, Zain, Tsadé final, Noun final, etc., sur la forme desquelles un homme pourrait être suspendu, les bras en croix ?

 

Pourquoi auraient-ils attendu l’an 500 de l’ère chrétienne, pour changer la forme du Thau en haine de la croix ? Qui les aurait empêchés de procéder plus tôt à cette transformation ?

 

Concluons tous qu’à l’époque d’Origène et de saint Jérôme, le Thau n’offrait pas une autre forme cruciale que celle qu’il affecte encore de nos jours.

 

On lit, en effet dans Lipsius, liv. 3 de la Croix, c. 5, annot. c. 5, que le gibet des anciens, la fourche patibulaire présentait la forme de la lettre thau, ainsi qu’on le voit dans la figure ci-dessous :

 

 

 

Les condamnés à mort, avant de subir leur peine, portaient cette croix sur leur dos à travers la ville. Arrivés au lieu du supplice, ils étaient attachés sur cette croix étendue sur le sol, après quoi on la redressait de cette façon.

 

 

 

Ajoutons, pour établir nettement que les caractères hébraïques actuels sont les mêmes que ceux d’autrefois, ajoutons, dis-je, que la forme même des lettres est significative. En effet, Beth veut dire : Maison et affecte la forme d’un toit, d’un abri ; Vav, signifie crochet et en présente l’aspect ; Zain se traduit par bâton ; Caf, par courbure ; Schin, par dent, etc.

 

Mais, je dois répondre aux deux auteurs principaux, qui, dans les Temps modernes, ont écrit contre la Cabale. J’ai réfuté les arguments du premier ; passons aux calomnies du second, et la tâche que je m’étais imposée sera terminée.

 

La plupart des critiques de Mersenne, sur les problèmes du très savant et très profond Georgius Venetus, nous venons de les réfuter, car elles sont les mêmes que celles de Raguseius.

 

Nous ne nous attarderons pas à y répondre de nouveau. Nous nous bornerons à examiner rapidement quelques-uns des arguments personnels de ce détracteur de la Cabale, ce qui ne nous coûtera pas grande peine.

 

Relevons d’abord, en le parcourant hâtivement, les absurdités qui pullulent dans son Commentaire sur la Genèse. Il y confond, ch. 1. v. 2, art. 3, la doctrine occulte d’Agrippa, justement condamnée, avec la Cabale. Il s’efforce de démontrer, à l’aide d’arguments vides de sens, de raisonnements stupides, qu’il n’y a aucune différence entre les onomanciens, les magiciens et les cabalistes, si ce n’est celle du nom. Cette différence, au contraire, est colossale ! elle saute aux yeux, si l’on compare les définitions mêmes de ces sciences.

 

L’onomancie, d’après son nom, est l’art de prédire diaboliquement l’avenir au moyen des noms.

 

La Magie est également un art diabolique ; grâce au concours des esprits infernaux, elle opère ou semble opérer des merveilles.

 

La Cabale au contraire est nettement opposée à ces pratiques. C’est un commentaire de l’Écriture Sainte.

 

Elle élève l’Esprit jusqu’aux hauteurs les plus sublimes ; conduit l’homme des choses mortelles et passagères jusqu’à la perception des mystères divins, le rend vertueux, le guide sûrement dans la voie de la sagesse.

 

A l’appui de sa thèse, Mercennus exhibe l’alphabet d’un onomancien fameux (il l’avoue lui-même), alphabet qui n’avait pas encore été divulgué. Et, en agissant ainsi, il se fait l’artisan et le propagateur d’un mal qui sans lui, serait demeuré latent et inconnu. Il essaie bien, il est vrai, de démontrer l’inanité de pratiques, qu’il est le premier à déclarer sans valeur, mais il le fait avec tant de faiblesse qu’il semble plutôt leur apporter un regain de force et de vigueur.

 

Somme toute, il sert mal la cause qu’il entend défendre. Il désire évidemment qu’on mette de côté les ouvrages de ce savant onomancien, ainsi que ceux d’Agrippa, de Cattanus et autres magiciens insensés ; il le conseille à ses lecteurs ; et, en même temps, il leur enseigne tout ce qui y est contenu ! Il fait remarquer, en dissertant sur la valeur des nombres, en examinant pour quelle raison l’Unité l’emporte sur le quinaire et non sur le quaternaire ; pourquoi le même quaternaire est supérieur au senaire et non au quinaire, etc. Il fait remarquer, dis-je, que le dit auteur du traité onomancien ne s’inspire ni des Platoniciens, Chaldéens, Mages, Cabalistes, ni d’Averroès ou d’Aristote, mais de sa seule expérience !

 

Ne pense-t-on pas que toutes ces dissertations sont de nature à inciter les curieux à tenter l’épreuve de la magie diabolique, par l’onomancie, alors qu’ils ignoraient jusque-là l’A. B. C. de cette science maudite.

 

Mercenus cite, en outre, presque en entier, le traité de Thomas Campanella Du sens des choses et de la Magie.

 

De cette façon, ceux qui, auparavant n’avaient jamais entendu parler de cet ouvrage dangereux, peuvent le lire dans le Commentaire sur la Genèse de notre auteur.

 

Mais, chose plus surprenante encore, Mercenus ne se contente pas de citer les raisons qu’invoque Campanella pour attribuer une âme à toute chose, raisons qu’il traite pourtant d’absurdes, d’erronées, d’inexactes, de contraires au bon sens ; mais il les explique longuement, sans les réfuter comme il conviendrait. Et cela probablement parce qu’il ignorait l’argument topique à opposer. Son ignorance éclate d’ailleurs en divers autres passages : notamment ci-après, où il aborde la fameuse proposition : l’homme possède-t-il en soi le pouvoir de guérir certaines maladies ? et cette autre : qu’est-ce que l’Idiosyncrasie ?

 

S’étant donc proposé de résoudre cette double question et ne pouvant y parvenir, il s’écrie pompeusement : Qui peut se vanter de connaître l’âme humaine ? Qui peut dire par quelle propriété intrinsèque, intime, elle s’individualise, se différencie d’une autre ?

 

Il est facile au lecteur de constater que Mercenus n’a pas compris la question. Il suffira pour cela de considérer le titre qu’il a placé en tête de sa discussion : Que l’homme ne possède pas en soi le pouvoir de guérir toutes les maladies !

 

Contrairement aux auteurs qui ont traité de ce sujet, il n’écrit pas une ou quelques maladies ; mais toutes les maladies. Or, personne n’a jamais prétendu que l’homme avait le pouvoir latent de guérir toutes les maladies ; ceux, qui ont parlé de ce pouvoir, l’ont restreint à quelques-unes seulement.

 

Pomponatius qui s’est étendu tout particulièrement sur cette question, dans son traité : Des incantations, chap. 4. s’exprime ainsi : les uns, assure-t-on, guérissent la fièvre quarte, mais ne peuvent rien contre les coliques ou la fièvre tierce. D’autres enlèvent le mal de tête, d’autres les maux de jambes, d’autres, etc. Il en est de même des herbes, qui conviennent les unes à certaines maladies, les autres à d’autres !

 

Mercenus fait donc preuve soit d’ignorance, soit de mauvaise foi. Par exemple ch. 1. v. 26, col. 14, il se moque des cabalistes, parce que ceux-ci affirment que les lettres du nom d’Adam : A. D. M., symbolisent les trois noms hébreux

 

A. D. M. : Adam, David et le Messie ! Ce qui prouverait que l’âme du premier se serait successivement réincarnée dans les deux autres ; et il conclut que les Cabalistes, avec Pythagore, admettent la métempsychose !

 

Sur cette question encore, comme sur toutes les autres se rapportant aux mystères hébraïques, qu’il va chercher dans les ouvrages des anciens sages pour les discuter ; sur cette question encore, dis-je, il décèle la plus complète ignorance, à moins qu’il ne commette une grossière erreur de traduction, ce qui n’arriverait pas au plus modeste des hébraïsants.

 

Les Cabalistes n’ont jamais affirmé la transmigration des âmes : cela ressort, de toute évidence, du Talmud même. Pythagore n’a pas davantage émis cette opinion, s’il faut en croire Aristoxenus, écrivain remarquable et Porphyre. Le mystère que les cabalistes trouvent dans les lettres A. D. M, est celui-ci : Lorsque notre premier Père reçut son nom de l’ange Raziel, il put lire dans ce nom qu’il serait celui du Sauveur du genre humain.

 

Voici comment :

 

Adam put prévoir que le Messie naîtrait de David, dont la première lettre D, est la seconde de son nom, à lui, A D M. Il sut de même que la dernière lettre de son nom, M, préfigurait et désignait d’avance le Messie à venir.

 

Par cette lettre également, il lui fut révélé que le Christ s’incarnerait dans une Vierge, dont la lettre finale (Mem fermé) figurait le sein très pur et immaculé.

 

C’est pour la même raison qu’Isaïe, pressentant que cette lettre M, la dernière du nom d’Adam, annonçait la venue du Messie et signifiait en même temps que la Vierge, de laquelle il naîtrait, resterait pure, après comme avant son enfantement, c’est pour cette raison, dis-je, que le saint Prophète prophétisant au sujet de la Vierge sainte et du Messie, écrivît pour donner plus de force encore à sa parole : Le Marboh ha meschiroh (pour multiplier son royaume) voulant établir péremptoirement, en se servant de l’M fermé et non de la lettre ordinaire, que le sein très chaste de la Vierge est resté fermé, sans aucune souillure, aussi bien après qu’avant sa parturition.

 

Le nom d’Adam A. D. M. renferme d’autres mystères, qui ne permettent pas aux cabalistes de nier que ce Messie, pendant si longtemps attendu, ne soit déjà venu.

 

Mais, revenons à notre sujet.

 

C. 3, v. 21, Mercenus s’en prend violemment aux cabalistes. Il les traite de champions des athées, de protagonistes de leurs doctrines erronées, et cela, parce qu’ils admettent la Nomancie [10] et prétendent trouver dans les lettres de ridicules mystères.

 

Contre ces rhéteurs, contre ces inventeurs de sornettes, s’exclame-t-il, il convient que tous se dressent ; que les pouvoirs publics eux-mêmes prennent les mesures qui s’imposent pour parer aux dangers d’une doctrine, laquelle menace de contaminer un grand nombre de citoyens, les hommes simples et les chercheurs surtout !

 

Certes, en cette diatribe passionnée, Mercennus, sans qu’il s’en doute, prononce sa propre condamnation.

 

Le gouvernement devrait bien, effectivement lui demander compte non pas de répandre la Cabale, qu’il ignore, mais d’enseigner ouvertement, dans ses écrits, la Magie diabolique !

 

Cet incroyable moine expose, en effet, tous les genres de divination ; il indique clairement comment on y procède : par l’hydromancie, au moyen d’un anneau plongé dans l’eau ; par la pyromancie en jetant une victime dans les flammes ; par la géomancie, en traçant des figures sur le sable ; par la lécanomancie, à l’aide d’un bassin rempli d’eau ; par la capnomancie, en projetant des grains de pavot sur des charbons ardents ; par la cascinomancie, au moyen de tenailles, d’une hache, d’un crible ; par l’élanomantie, au moyen de farine et de gâteaux ; enfin par l’anthropomancie, en se servant de victimes humaines ! Toutes choses, et j’en omets volontairement, qui me font frissonner en écrivant, et même rien qu’en les lisant dans le livre de Mercennus.

 

Il alléguera, peut-être, qu’en établissant la réalité de ces divinations diaboliques, il a, du même coup, affirmé contre les Athées l’existence d’un Dieu unique ! Ignore-t-il donc ce que dit le saint Apôtre : Il ne faut pas commettre le mal, même dans l’espérance d’en faire sortir le bien !

 

Autre contradiction : Mercenus dit, plus haut, que les cabalistes sont les propagateurs des erreurs des Athées ; puis, quelques pages après, il déclare que la Cabale n’est qu’un tissu de sornettes !

 

Ce qui ne l’empêche pas, ch. I. rat. 3., d’émettre l’avis qu’on peut établir l’existence de Dieu, à l’aide de la Cabale.

 

D’où il résulte, de son propre aveu que la Cabale n’est pas entièrement condamnée.

 

Abordons, maintenant, les propositions de Venetus.

 

Au sujet de la première, Mercennus, avec Léon l’Hébreu, félicite les anciens auteurs de ce que, pour exposer et transmettre au peuple les choses sacrées, ils ont eu recours aux symboles, aux expressions obscures et voilées !

 

Or, lui-même, attaque, condamne et tourne en ridicule les arcanes cabalistiques, sous le prétexte qu’ils sont très obscurs !

 

En outre, dans sa critique passionnée du sepher Ietzirah, ou livre de la création, lequel est attribué au patriarche Abraham, il déclare que les livres de la Cabale doivent être pris exotériquement dans leur sens extérieur, et qu’il est inutile, en interprétant les allégories dans leurs moindres détails, d’y chercher un sens secret.

 

Je ne saurais assez m’étonner de voir Mercennus émettre et écrire de semblables absurdités.

 

Si, en effet, on ne doit pas prendre naïvement à la lettre les fictions poétiques, imaginées dans l’intérêt de l’humanité, à plus forte raison doit-on scruter, examiner avec soin, interpréter sans négligence, minutieusement, les livres mystérieux, symboliques des cabalistes, puisque ceux-ci, comme l’a très exactement établi Galatinus, peuvent projeter une lumière éclatante sur le sens caché de l’Écriture Sainte.

 

Cette façon d’enseigner des cabalistes offre de grands avantages.

 

D’abord, elle se sert d’images sensibles, que les ignorants peuvent saisir aussi bien que les sages. Exemple, cette parabole : Un homme sortit pour ensemencer son champ ; tout le monde comprend quelle est cette semence et ce qu’elle produira, etc.

 

Secundo : les récits s’en retiennent aisément ; une parabole se fixe dans la mémoire la plus rebelle.

 

Tertio : les idées ayant pour point de départ la sensation, une histoire qui frappe notre imagination imprime plus facilement un symbole dans notre cerveau.

 

Quarto : c’est un procédé très précieux pour l’esprit à cause du rapport secret, conforme aux lois de l’esprit, qui unit la parabole à la chose spirituelle qu’elle symbolise.

 

Saint Paul, dont la doctrine est conforme à celle des cabalistes, dit : Les mystères de Dieu, depuis la création du monde, peuvent se lire intellectuellement dans les choses créées.

 

3e proposition. — Dans son inexpérience de la langue hébraïque et son ignorance des mystères, Mercennus rejette les 32 vases de la sagesse des anciens philosophes hébreux. Cela semble résulter de ce qu’il n’a produit aucun argument à leur encontre.

 

Pour éviter ce sujet, inconnu de lui, il déclare qu’il le traite à la proposition 206. Or, j’ai lu moi- ême attentivement cette proposition, et je dois constater qu’il n’y souffle mot de la question. Il y débite, toutefois, quelques erreurs à propos du Sépher Ietzirah ou livre de la création, dans lequel il est longuement traité de ces 32 voies.

 

Mais il se borne, selon son habitude, à décocher de vaines attaques contre Guillaume Postel. Il procède de même, dans la plupart de ses controverses ; c’est ainsi qu’il traite Archangelus de Burgonovo de magicien, d’athée ; qu’il qualifie d’insensés Charron, Robert Fludd et tous les autres savants adeptes de la Cabale, les déclarant dignes, à son jugement féroce, du bûcher, de l’eau, de la roue, des tortures les plus incroyables ! Et, après l’avoir, à maintes reprises, traité d’idiot, d’athée, d’instaurateur d’une religion nouvelle, il pense accabler définitivement Postel sous cette véhémente apostrophe :

 

« Je me demande d’où te peut venir une semblable déformation de l’esprit ! C’est sans doute, qu’en ta qualité d’Européen, peu apte à supporter les ardeurs du soleil d’Orient, tu y as laissé là-bas le peu de cervelle qui te restait. Aussi, grâce à de nouvelles allégories, grossièrement ébauchées, maladroitement amalgamées avec les anciennes, as-tu pu facilement dans tes ouvrages entasser tes folies et élever en France un monument de sottises ! »

 

Telles sont les discrètes et bienveillantes observations de cette très discrète personne religieuse.

 

Il n’est pas surprenant que, dans son impuissance à répondre aux solides arguments de Postel, il se répande en insultes contre lui et termine sa discussion par cette conclusion aussi subtile qu’élégante : D’ailleurs, tout ce que j’ai cité de cet auteur, se réfute de lui-même.

 

Prob. 2. Mercennus déclare qu’il n’y a peut-être pas une seule des propositions de Venetus qu’il n’ait examinée et où il n’ait dû réfuter les erreurs des rabbins, des platoniciens et des magiciens dont elles fourmillent. Or, l’inexactitude de cette affirmation saute aux yeux, puisque, de la 1re à la 2e, c’est à peine s’il en critique quatre ou cinq.

 

Prob. 227. —Il se moque de Venetus, parlant de la stérilité de Rachel à propos de la lettre , Hé ; et il part en guerre contre les cabalistes, qu’il accuse de s’amuser à des sornettes.

 

Je conseille, dit-il en marge, à tout homme de bon sens de ne pas employer des heures précieuses à la lecture des cabalistes, s’il ne veut perdre son temps. Et, il ajoute aussitôt : « Je parle par expérience ! »

 

Pour moi, plus expérimenté encore que lui en cette matière, — qu’il me permette de le lui dire, — je constate, qu’il a perdu effectivement des heures utiles dans la lecture des ouvrages cabalistiques (s’il les a jamais lus ou étudiés), puisqu’il n’y a absolument rien compris !

 

Cela ressort de ses controverses avec un homme, qui de l’avis de l’Europe entière est considéré comme le plus savant des hébraïsants actuels, je veux dire le Dr Otton, de Fribourg, doyen des philosophes, et avec moi-même, controverses au cours desquelles il a fait preuve d’une ignorance de l’Écriture Sainte telle qu’il ne s’en est jamais révélée, de mémoire d’homme.

 

Prob. 223. —Mercennus qualifie Venetus de magicien : Il écrit, dans une note marginale : « Ce qu’on dit, ici, au sujet des esprits, est de la magie ou favorable à la magie !

 

Voilà, certes, une allégation imprudente. De plus, je le demande n’est-ce pas une véritable calomnie ?

 

Et, ce débordement d’injures ne pourrait-il fournir aux hérétiques une belle occasion de partir en guerre contre les moines, alors qu’il leur est donné de voir un moine se répandre en injures contre un autre moine !

 

Penses-tu, Mercennus, que ce soit te conduire en vrai moine correct, que d’accabler d’insultes un de tes frères ? Ne prends-tu donc le nom de Minime que pour abaisser jusqu’à toi, sous le poids des outrages, les plus grands hommes de notre temps ? Respecte donc, je te prie, l’honneur des gens, la religion, ton propre nom ! Juge plus équitablement tes frères ! Marche sagement, saintement sur les traces du Christ, notre Sauveur, cela vaudra mieux. Médite sa vie et prends-là pour modèle ! En un mot, apprends à mieux connaître la pureté sainte de Georges Venetus ; et, soit en public, soit dans le silence de ta cellule, juge plus respectueusement son caractère !

 

Certes, il m’est pénible, je suis même confus d’être obligé, contrairement à mon habitude, pour repousser des calomnies, pour réfuter des opinions erronées, je suis confus, dis-je, d’être contraint de me répandre en longues diatribes, qui renferment peu d’arguments, au lieu d’écrire, comme je le pourrais, tant de choses que j’estime solides et très profitables.

 

Aussi, pour mettre fin à cette apologie, examinons et réfutons encore cette dernière erreur de Mercenus. Il prétend, à diverses reprises, que la Cabale n’a aucun sens ! Il déclare que vouloir retrouver dans les astres, comme elle le fait, les formes hiéroglyphiques des lettres hébraïques est une rêverie sans valeur puisque les corps célestes sont, assurément, antérieurs aux lettres, qu’ils possédaient leurs forces, leurs influences propres avant que les caractères ne fussent inventés.

 

Et il se figure, par ce raisonnement, avoir détruit de fond en comble les bases mêmes de la Cabale.

 

Le seul exposé de cette opinion en démontre le ridicule ! De ce que les astres ont été créés avant les lettres, s’ensuit-il, nécessairement, que celles-ci n’aient pu être établies d’après la forme des dits astres !

 

Aucun homme sensé n’oserait le soutenir ! Mais puisque Mercennus n’a compris aucun des mystères hébraïques, ni cabalistiques dont il parle à propos des propositions de Venetus, ainsi que dans son propre commentaire de la Genèse, si Dieu nous en accorde le temps et les forces, nous examinerons longuement plus tard, les autres innombrables erreurs commises par lui.

 

En attendant, qu’ils nous laissent en paix, lui et tous ceux qui s’acharnent contre la science cabalistique. Qu’ils nous laissent en repos, dis-je, et qu’ils tâchent de revenir à une mentalité plus saine ! Mais, ce que je souhaite par-dessus tout, c’est qu’ils soient heureux, qu’ils jouissent de la lumière pour l’éternité ceux qui ont perçu la lumière au travers de la tradition : ceux-là approuveront et confirmeront mon jugement sur la Cabale.

 

FIN

 

Profonds mystères de la Cabale divine par Jacques Gaffarel (1625). Traduit pour la première fois du latin par Samuel Ben Chesed.

 

Source : http://www.esoblogs.net

 

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Published by Jacques Gaffarel (1625) - dans Kabbale
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18 janvier 2013 5 18 /01 /janvier /2013 06:14

De plus, s’il n’était pas permis de rechercher le sens caché des lettres, pourquoi Dieu lui-même, dans Isaïe, 21, vers 22, prescrit-il d’écrire, de transposer, d’employer les uns pour les autres, les lettres elles-mêmes et les caractères divins, lorsqu’il s’agit d’exprimer les choses divines !

Pourquoi, enfin, les anciens Pères, ont-ils affirmé que l’Écriture Sainte, tout entière, avait plusieurs sens, si le sens littéral suffisait ?

Saint Jérôme et saint Chrysostome ne déchirent-ils pas parfois le sens littéral, qui est, en quelque sorte, l’enveloppe de l’autre.

Saint Grégoire de Rome et saint Grégoire de Nazianze essaient, l’un et l’autre, de pénétrer jusqu’à l’âme du Sépher, dissimulé sous la forme comme sous un voile.

Damascène, puis saint Ambroise livrent le sens positif et le symbolique. Enfin, saint Augustin, saint Basile, dans leurs poésies mystiques, célèbrent sur le mode lyrique tous les mystères que les cabalistes se contentent de défendre simplement, d’une façon différente, suivant les individus, et les philosophes profanes les rejettent en bloc parce qu’ils sont incapables de les comprendre !

S’il semble, à première vue, que quelque absurdité puisse sortir de la transposition des autres noms divins, des maîtres d’une science profonde, d’une haute sagesse, cités par l’antique tradition hébraïque, affirment que ces absurdités ne sont qu’apparentes.

Exemple : la transposition du nom El, Dieu ; qui donne La : Rien !

Évidemment, cela cache quelque mystère. En effet, tout ce que de savants théologiens proclament au sujet de Dieu, est exprimé non par affirmation, mais par négation. Ainsi, Dieu n’est ni un ange, ni une âme, ni le ciel : il est au-desssus de tout cela. C’est ce qui a fait dire à saint Denis que Dieu n’est ni nombre, ni Ordre, ni Un, ni Unité.

Il convient de raisonner de même pour tous les autres noms. Shadaï, par exemple, manifeste la toute puissance absolue de Dieu ; et inversement, la faiblesse des créatures. Et, de fait, tout ce qui existe à part lui, Dieu, l’Etre par excellence, n’est que faiblesse, comparé à cet Être infini.

Rien d’étonnnant, de même, à ce que le nom Bara, créateur, donne, par inversion traître, insidieux. C’est ce qui permet au saint Prophète d’appeler Dieu l’auteur du mal : « Dieu, dit-il, fait le bien et crée le mal ».

Mais, la lettre tue et l’Esprit vivifie ! On doit donc admettre que ces paroles renferment un sens secret. En effet, Dieu faisant le bien, signifie Dieu créant en puissance l’idée contenant le germe du bien ; Dieu faisant le mal, veut dire Dieu créant la matière, qui figure le mal, puisqu’elle est faite de rien.

Rien est nécessairement le mal, et les philosophes ne l’ignorent point. Donc, en réalité, faire le bien veut dire créer la forme ; faire le mal signifie créer la matière. Ainsi, Dieu est, à la fois, créateur et destructeur ! créateur du Monde, assurément ; mais, aussi, seul maître de le détruire, de le rendre au néant, selon son bon plaisir.

Et de fait, il engloutit dans un cataclysme universel toute créature vivant sur la terre ; effaçant de l’élément adamique toute substance corporelle, depuis l’homme jusqu’aux animaux : terrestres aquatiques et volatiles (Gen. 7) : Tout ce qui avait un souffle de vie périt.

Il en sera de nouveau ainsi, lorsqu’il viendra juger le monde par le feu. Car, de même qu’il a fait toute chose par une simple volition de sa libre volonté, de même, détruira-t-il tout en le plongeant dans une fournaise effroyable !

Le même raisonnement peut être appliqué au nom מלך Meleck, Roi, qui, inversé, donne כלםcontempteur acerbe.

Quant au troisième argument de Raguseius, nous concédons que les mots hébraïques, considérés dans leur propre puissance, n’ont par eux-mêmes, aucune vertu. Mais, en tant que formés du Verbe de Dieu, il n’est pas contestable qu’ils possèdent quelque efficacité.

Ne voyons-nous pas les possédés, lorsqu’on prononce sur eux ou qu’on leur impose, d’une façon quelconque le très saint de nom de Jésus, qui n’est autre que le nom Tetragrammaton, ne les voyons- nous pas, dis-je, tourmentés avec la plus grande violence par le Démon !

Mais, Raguseius déploie toutes ses forces contre les cabalistes ; il fait même preuve de peu de jugement, lorsqu’il les poursuit de ses imputations calomnieuses, les accusant de prétendre que le premier venu, en prononçant comme il convient les mots hébraïques, peut prédire l’avenir, guérir les maladies, commander aux bêtes fauves.

Nous allons prouver que ses calomnies, les prétendues monstruosités qu’il évoque seraient facilement réduites à néant par tout homme de bonne foi, même d’un savoir médiocre, pourvu qu’il fût instruit des mystères des lettres.

Nous montrerons également que les attaques grossières qu’il dirige contre la Cabale, avec autant de mauvaise foi que d’ignorance, ne reposent sur aucune base sérieuse. Et nous invitons les lecteurs bienveillants et avisés, à remarquer les propres contradictions de ce critique sans vergogne.

Dans sa lettre 5, qui traite de la Cabale, il déclare que les recherches sur les nombres, auxquelles se livrent les cabalistes, peuvent être utiles pour l’onomancie ; et, dans sa lettre 4, consacrée à la dite onomancie, il affirme que cette science ne repose sur aucun fondement : « Leurs écrits, dit-il, cette science elle-même (l’onomancie) tout cela est faux ; et les cabalistes qui la professent, sont des imposteurs ! Ils utilisent bien la valeur numérique des lettres ; mais, c’est pour dévoiler, çà et là, les mystères de la sainte Écriture et non pour prédire l’avenir ! »

Telle est l’argumentation littérale de notre contradicteur.

Eh bien ! Je le demande : un homme d’esprit sain, peut-il pousser l’audace et la sottise jusqu’à nier le lendemain ce qu’il affirmait la veille !

Quatrième argument. Sur ce point ; Raguseius est en contradiction évidente avec tous les anciens théologiens et philosophes hébreux, qui attribuent aux mots hébraïques une sorte de vertu emphatique qui les rend efficaces !

Origène, dans son ouvrage Contre Celse, dit qu’une puissance admirable est cachée dans certains noms sacrés. Pour cette raison, ces noms ne peuvent être traduits dans aucune autre langue ; ils doivent être conservés dans leurs caractères hébraïques eux-mêmes, sous peine de perdre leur vertu.

Tel est l’avis de Zoroastre, d’Orphée, d’Hermès, du divin Platon, de Plotin, de Jamblique, en un mot de tous ces chercheurs éminents, qui se sont efforcés de scruter les choses divines.

Mais, écoutons, je vous prie, Eusèbe de Césarée, commenter la doctrine sublime de ces Philosophes : « Ne négligeons pas, dit-il (liv. II, chap. 4), le témoignage de Platon, déclarant que certains noms de Dieu recèlent en eux, une véritable force divine. »

Les anciens sages avaient donc raison d’interdire la traduction, dans une autre langue, des noms hébraïques attribués à Dieu.

Pour le même motif, — Platon en témoigne également dans son Cratile, — il était prescrit dans la loi, d’employer toujours, pour la prière, les noms convenant le mieux aux Dieux, ceux qui leur sont le plus agréable, sans jamais y apporter la moindre modification.

De même encore, aujourd’hui, l’Église, qui a conservé tout ce qui est utile à notre salut, a gardé intacts certains mots hébraïques, tels : Osannah, Alleluia, Amen, etc.

D’après Raguseius, elle ne les aurait conservés que pour mieux frapper l’imagination des fidèles !

Est-ce bien certain ?

Pourquoi l’Église aurait-elle, en effet, conservé ces mots plutôt que les autres ?

Que nos sophistes et autres sévères censeurs répondent, s’ils le peuvent !

S’ils déclarent que cela n’a pas d’importance, c’est donc sans raison aussi, que les évangélistes ont gardé ces mots étrangers et que l’Église après eux les a conservés tels ! Nul chrétien ne saurait penser ainsi, sachant que, dans l’Évangile, il n’est pas un Iota qui n’ait été inspiré par le Saint-Esprit ! De plus, s’il suffit d’un mot seul pour frapper l’imagination, que serait-ce de dix, de cent ! Il conviendrait donc de réciter l’Évangile tout entier, soit en Hébreu, soit en grec, pour qu’il fît plus d’effet sur les esprits !

L’absurdité d’aussi ridicules affirmations saute aux yeux ! Que Raguseius nous dise donc, sans ambage, pour quelle raison les Evangélistes ont rapporté en Hébreu, ces paroles du Christ : eli, eli, lama azaphtani ! et non celles-ci : In manus tuas commendo spiritum meum ! alors que l’une et l’autre exclamation sont consignées, en hébreu, dans les Psaumes ?

Prétendra-t-il également que les paroles dont le Christ se servit pour ressusciter la fille de Jaïre, n’ont pas un sens mystérieux ?

Saisissant la main de la jeune fille, qui gisait sur le lit funèbre, Il prononça ces deux mots : Thabita Kumi : Vois et lève-toi !

Si, en racontant ce grand miracle, saint Marc cite en hébreu, uniquement pour frapper l’imagination des lecteurs, les paroles mêmes du Christ qui rendirent la morte à la lumière et à la vie ; pourquoi, saint Jean, relatant la résurrection de Lazare, ne se sert-il pas des mêmes mots, alors que Lazare était déjà depuis quatre jours dans le tombeau, et qu’il commençait déjà à se putréfier. Ce serait plus utile encore !

La même question se pose au sujet du mot que le Christ employa, pour rendre l’ouïe au sourd de l’Évangile. Ils lui amenèrent, dit l’évangéliste, un sourd-muet, en le priant de lui imposer les mains. Le faisant sortir de la foule, Jésus lui mit les doigts dans chaque oreille ; puis, il prit de sa salive, lui en toucha la langue et levant les yeux au ciel, en priant, il prononça en hébreu : Hiphata : ouvre-toi !

On peut donc affirmer sans crainte que ces mots étrangers, c’est-à-dire hébraïques (si tant est qu’on puisse qualifier d’étrangers des mots qui appartiennent à la langue véritable, primitive, mystique et très sainte) n’ont pas été choisis par les saints évangélistes, de leur propre chef, mais bien pieusement conservés par eux. Ils ne les ont pas inventés, mais reçus ; et ils ont une signification bien plus profonde qu’il me paraît tout d’abord. Exemple : eli, eli, lama azaphtani ! Le mot Eloï n’est pas usité en hébreu, comme l’a fort bien fait remarquer Reuchlin. On pourrait peut-être, dit ce savant linguiste, employer elohaï, mon Dieu ! Mais, il ne convient pas de dénaturer les paroles du prophète, dont l’Homme-Dieu, sur le point d’expirer, se souvint, je pense, et qu’il récita depuis le commencement de sa Passion jusqu’au moment où il rendit l’âme.

Touchant au terme de sa cruelle agonie, il en vint au Psaume 30e (d’après le classement des Septante) et cela pour que le commencement et la fin de sa passion fussent marqués par un même nombre.

De même, en effet, que les Princes des Prêtres offrirent 30 deniers au traître Judas, pour qu’il leur livrât son maître ; de même, le Christ offrit à son père la récitation de 30 psaumes avant de mourir !

Méditez, je vous prie, hommes sages, amis de la vérité et de la justice, si ce ne fut pas à bon escient qu’au cours de sa Passion, de son supplice, alors qu’il accomplissait l’œuvre de notre Rédemption, le Christ récita ces 30 Psaumes.

Il les commença au delà du Torrent de Cédron, dans le Jardin des Oliviers, alors que, saisi d’angoisse, il subit les affres d’une sueur de sang.

C’est de cet instant douloureux qu’il est parlé dans le Psaume 54, où il est écrit prophétiquement : J’invoquerai le seigneur et il viendra à mon aide, le matin et le soir ; j’élèverai la voix au milieu du jour, et je publierai ses louanges !

Ainsi, s’entretint-il avec Dieu pendant tout le cours de sa Passion, le soir, le matin et au milieu du jour.

Le plus souvent, il priait secrètement, de cœur plutôt que des lèvres. Le roi Prophète l’avait annoncé : Je méditerai dans le secret de mon cœur !

Mais quelquefois aussi, il prononça à haute voix certains versets des psaumes. Une partie de ses disciples, qui se tenaient auprès de la croix, l’entendirent et le racontèrent ensuite ; les autres, absents sans doute, n’en furent pas témoins !

Au nombre des paroles ainsi recueillies, se trouvaient, — il est permis de le penser, celles-ci : eli, eli, lama azaphtani, et : In manus tuas commendo spiritum meum !

Quelques-uns estiment que ces paroles ont acquis par là une vertu spéciale pour favoriser l’extase et la délivrance chez les agonisants. Mais, les auteurs hébreux sont muets à ce sujet.

Constatons un fait, qui cache évidemment un profond mystère : Immédiatement après ce Psaume 30e — non avant — se trouve le titre Maskil, c’est-à-dire Intelligence, Connaissance ou Savoir.

Or, après la mort du Christ, dont la dernière prière fut justement ce trentième Psaume, les Juifs commencèrent à comprendre, à estimer à sa valeur Celui qu’ils avaient méprisé et crucifié. Telles sont les observations de Reuchlin.

Ajoutons que ces paroles du Christ : Eli, Eli, etc., donnent le nombre 75, comme on le voit ci-contre :

On voit là, indiqué par la septième dizaine, que le Christ a accompli la peine totale ! Le nombre 70 indique en effet, la fin du châtiment. Saint Jérôme partage cette opinion, dans ses commentaires d’Isaïe, 23 : « Les nombres 7 et 70, dit-il, qui sont formés soit de sept jours, soit de sept décades, expriment l’accomplissement de la peine intégrale. » C’est pourquoi il est dit : Tyr, ayant accompli le temps de sa pénitence, sera rétablie dans son état primitif.

Le Christ a donc accompli le temps de la pénitence non pour lui, mais bien pour l’homme, dont la vie moyenne est de 70 ans selon le saint Psalmiste.

Quant au nombre cinq, il démontre que le corps de Jésus n’était pas un corps fantomatique, un corps fluidique, comme le prétendait l’impie Valentin ; mais un corps bien réel et matériel, soumis à la douleur, à l’accablement ; flagellé depuis la plante des pieds jusqu’au sommet de la tête et percé de cinq plaies principales, les plus cruelles.

Il répandit également, par cinq sources vives, ce sang précieux qui nous a lavés de nos œuvres de mort et nous a ouvert l’accès des félicités éternelles !

Enfin, par le nombre 75, le Christ indiquait d’avance son ascension du monde sensible, préfigurée par le nombre 75, vers le monde spirituel et glorieux.

Mais, ne révélons pas, à des demi-savants, ces saints mystères, d’une rigoureuse réalité, et passons à un sujet d’un intérêt moins capital.

Le cinquième argument de Raguseius ne réfute nullement la Cabale. Cet argument consiste à prétendre que la langue hébraïque n’est pas la langue originelle de l’homme. Cela importe peu aux cabalistes ! Toutefois, pour ne pas laisser le lecteur sous le coup de cent allégations, il paraît utile d’y répondre brièvement.

Disons tout d’abord que la première langue humaine, quelle qu’ait été celle-ci, a été nécessairement hiéroglyphique ; c’est-à-dire la plus apte à représenter par des signes les objets qu’elle voulait indiquer. Cette langue très pure fut donnée à Adam par Dieu lui-même. Elle était en rapport avec la pureté de notre premier Père. C’est d’elle qu’il se servit pour attribuer leurs noms aux animaux, qui se trouvaient dans le Paradis terrestre. C’est par elle qu’il détermina leur nature, leurs qualités essentielles, lesquelles lui étaient connues, selon toute vraisemblance.

Or, les Israëlites ont constamment affirmé, — non sans raison, d’ailleurs — que cette langue admirable, sainte entre toutes, était l’hébreu !

Et, de fait, si l’on considère avec un peu d’attention soit les lettres, soit l’ordre des mots hébraïques, cette vérité apparaît, inattaquable !

Livrons-nous un peu à cet examen : Chaque lettre y est formée d’un triple Iod ; et cela, afin de permettre de discerner, dans quelque lettre que ce soit, la Trinité des personnes divines et l’Unité de leur Essence.

Cette vérité est également confirmée par l’étude des racines hébraïques. En effet, de même que les autres lettres sont formées de trois Iod, de même les radicaux ou racines sont constitués par trois lettres.

N’est-il pas admirable aussi que, d’un triple alphabet disposé cabalistiquement, on puisse immédiatement construire tous les radicaux !

Cela ne se voit, croyons-nous, dans aucune autre langue. Et chose incroyable, il est possible, par cette méthode d’arriver à la connaissance parfaite de l’hébreu dans l’espace d’un mois !

Mais réservons cette étude pour un autre ouvrage, s’il plaît à Dieu.

Aussi me bornerai-je, ici, à apprendre au lecteur que la langue hébraïque fut celle même que parla Adam.

Après la tentative faite pour construire la tour de Babel, tentative au cours de laquelle se produisirent la ruine, la confusion et la division des langues, quelques saints patriarches conservèrent la langue originelle pure de tout mélange. Ils la transmirent intacte, de siècle en siècle, à quelques-uns de leurs descendants, choisis à cet effet par la sainteté de leur vie, et constitués en assemblée secrète.

Si l’on s’accorde, unanimement, pour faire remonter cette langue à notre premier père, il n’en est pas de même pour la fixation de son nom et de son étymologie. Les uns l’attribuent au patriarche Héber, fils de Salé, dont le nom d’après les hébreux signifie : passage où, d’après les auteurs syriaques : blé, froment ; les autres en font remonter la paternité à Abraham, en raison du mot Héber, lequel veut dire au delà, en avant. Ils s’appuient sur ce fait qu’Abraham franchit, le premier, l’Euphrate, d’après l’ordre de Dieu, pour s’établir avec ses fils dans la terre de Chanaan.

Rabbi Salomon se range à cette opinion (sup. 10. Genèse) : Les Hébreux, déclarait-il, furent ainsi nommés parce qu’ils habitaient en nomades, en étrangers, le pays de Chanaan et l’Égypte. Partagent le même avis : Lud, Luait, Lyranus, évêque de Bruges, et hébraïsant très distingué.

Quoi qu’il en soit, il n’est pas contestable, l’histoire en fait foi, que ce fut à l’époque du patriarche Héber fils de Salé (Rabbi Joseph le qualifie de très sage prophète, parce qu’il donna à son fils le nom de Phaleg, lequel signifie Division), qu’arrivèrent la division des langues et la dispersion des peuples. Et ce fut ce saint Patriarche qui conserva pure, intacte, la langue originelle, c’est-à-dire la langue hébraïque, car son nom ne figure pas parmi ceux des hommes qui ont travaillé à l’édification de la Tour.

Après le déluge, la famille de Sem la garda dans toute sa pureté ; d’où elle parvint, aux dires des Hébreux, jusqu’au Sanhédrin, dans sa forme primitive sans aucune altération. Mais revenons à notre sujet.

Puisque la langue hébraïque est la première de toutes les langues, nous l’avons établi, il faut bien admettre qu’elle a été donnée à l’homme par la Nature. Pour qu’on ne soit pas tenté de m’accuser de me perdre dans des rêveries rabbiniques, qu’on veuille bien faire attention à ce que l’expérience quotidienne nous montre chez les enfants.

Ne les entendons-nous pas, alors que sortis à peine du sein de leur mère, ils sont déjà soumis aux calamités, aux souffrances de cette vallée de misères, ne les entendons-nous pas traduire leur douleur par des mots hébraïques, quand ils ne l’expriment pas par des larmes !

Plus tard, lorsqu’ils ont un peu grandi, ne les entendons-nous pas réclamer le sein maternel, en balbutiant des sons qui se rapprochent beaucoup des mots hébraïques. Ils semblent interpeller leur mère, lui parler Da, Da, ten, ten, répètent-ils : Or, en hébreu, Da signifie : mamelle, Then, signifie : donne : et ils ajoutent em, qui veut dire mère ; comme s’ils disaient : Mère, donne-moi ton sein ! Mais, n’insistons pas davantage sur ce sujet, pour le moment !

Le sixième argument de Raguseius est celui-ci : Adam n’a pas donné leurs noms aux animaux d’après leur nature propre ; mais plutôt d’après les particularités de leur forme extérieure.

Je m’étonne qu’il n’ait pas tenu compte, sur ce point, de l’opinion contraire, professée par la presque unanimité des Pères.

Voici ce que dit, à ce sujet, l’Écriture Sainte : Adam donna à chaque être vivant un nom, qui devint le nom définitif de cet être.

Les Pères ajoutent que ce nom était celui qui se rapportait le mieux à la nature de l’être qu’il spécifiait. Cette opinion est celle d’Eusèbe de Césarée, (lib., II, c. 4, Preparat. evang.). « Examinons dit-il, de quelle façon Moïse, homme avisé et sage, a traduit dans la Genèse, ce qui avait été dit verbalement par Adam, longtemps auparavant : Dieu, écrit le législateur des Hébreux, forma avec de la terre les animaux terrestres et les oiseaux du ciel ; et il les conduisit vers Adam, afin que celui-ci examinât quel nom il leur donnerait ; et ce nom qu’il imposa à l’âme de vie de chaque animal, devint le nom propre de cet animal.

Moïse, en déclarant que le nom, donné par Adam, fut le nom propre de l’être auquel il s’appliquait, Moïse n’a certainement pas voulu dire autre chose que ce nom était celui qui s’appropriait le mieux à la nature de l’être qu’il désignait. Ce qui est nommé, ajoute-t-il, c’est la nature même de l’être.

Et, de fait, le nom d’Adam, lui-même peut se traduire par Fils de la terre, ou formé de la terre ; en hébreu, Adam signifie terre ; et, en transposant : nature rouge, corporelle. C’est pour cela que cette expression désigne le fils de la terre, c’est-à-dire l’homme corporel.

L’être humain est également appelé enos ; et ce mot désigne l’homme raisonnable, non l’être corporel ; nouvelle désignation selon la nature de l’être. Les Hébreux donnent encore à l’homme le nom d’Isch, qui vient du mot esch, lequel signifie : feu. Ils expriment ainsi les qualités ignées chaudes de la nature mâle ; les qualités femelles, au contraire, sont désignées par le mot Ischa, parce qu’elles procèdent de l’homme. Il ajoute un peu plus loin : chez les Hébreux, en effet, tous les noms sont adaptés, d’une façon merveilleuse, aux choses qu’ils expriment et cela jusqu’aux éléments constitutifs des lettres elles-mêmes.

Et, après avoir établi que tous les noms furent donnés par Adam, d’après la nature même des êtres auxquels ils s’appliquaient, Eusèbe ajoute : A quoi bon insister et entasser preuves sur preuves, puisqu’il est prouvé que, chez les Hébreux, chaque chose a reçu la dénomination qui lui convenait le mieux, celle qui se rapportait le mieux à sa nature propre. Ainsi s’exprime ce savant Père de l’Église.

La plupart des anciens auteurs, tant hébreux que grecs, ont professé ouvertement une opinion identique ; on la retrouve dans le Zohar, cet ouvrage d’une insondable profondeur. Les Rabbins, Platon (dans son Cratyle), Plotin, Jamblique, Joseph, l’Auteur de la paraphrase chaldaïque, Origène l’ont partagé également. Enfin, après tous ces Pères et écrivains célèbres, le très érudit Génebrardus l’a faite sienne, à son tour, dans sa Chronologie, fol. 21 : Adam, dit-il, sur l’ordre de Dieu, imposa leur nom à toutes choses, non d’après leur forme extérieure, mais selon la nature de chacune d’elles.

J’ajouterai que, de même que la Parole nous a été donnée par Dieu, pour exprimer les sentiments, les conceptions de notre esprit ; de même, il est unanimement admis, et avec raison, que leurs noms ont été donnés aux choses non seulement pour les désigner, mais encore pour déterminer leur nature, pour préciser leur ipséité.

Nous avons longuement traité ce sujet, dans notre commentaire sur les Conclusions cabalistiques de Pic de la Mirandole.

Septième argument. — Nous nous inscrivons en faux contre cette assertion de Raguseius : qu’on ne possède plus, aujourd’hui, les caractères hébraïques, en usage avant la captivité de Babylone.

En effet, toute la loi traditionnelle se rapporte à un seul et même type de lettres ainsi que l’enseigne dans le Talmud, toute l’école au témoignage de Genebrardus [8].

Il résulte de ce fait qu’il n’est pas vraisemblable que les juifs aient transcrit la loi elle-même en caractères différents, l’aient conservée telle, dictée et transmise de leurs descendants, alors qu’ils se conformaient, avec un soin minutieux, aux règles concernant l’emploi des lettres, observant jusqu’aux points les plus futiles.

D’autre part, s’ils avaient jamais modifié la forme des caractères, il leur aurait fallu, également et nécessairement, changer les mystères qui se cachaient sous ceux-ci.

Peut-on modifier un triangle [9], sans changer, en même temps, sa nature de triangle ! On ne saurait nier, toutefois, que quelque modification ait pu être apportée dans la forme des lettres. Rabbi Mosès Gerundensis, s’il faut en croire Genebrardus, paraît incliner vers cette hypothèse. Il déclare que les Juifs, ne voulant avoir rien de commun, au point de vue du culte, avec les dix tribus dissidentes d’Israël, adoptèrent les caractères dont on se sert aujourd’hui, c’est-à-dire les caractères carrés, qui ne sont pas tout à fait identiques avec les caractères primitifs.

Saint Jérôme adopte cet avis, dans la préface de la Vulgate. Mais, demandera-t-on, de quelles lettres, de quels caractères se servaient donc autrefois les Juifs ?

Ils employaient deux sortes d’écriture, et se servaient de deux dialectes différents. L’un était à peu près semblable à l’hébreu rabbinique dont on fait usage de nos jours, ou s’en rapprochait sensiblement ; l’autre était le Samaritain. S’étant aperçus que les choses saintes étaient confondues parfois avec les profanes, ils firent choix, pour leur usage propre, d’un dialecte en quelque sorte sacré composé de caractères se rapprochant de l’hébreu rabbinique actuel, abandonnant du même coup l’araméen aux étrangers. Et par étrangers, dit Genebardus, Rabbi Hista entend les Samaritains.

Rabbi affirme qu’à l’origine, la loi fut donnée dans les caractères actuels, caractères désignés, dans le Talmud, sous le nom d’Assyriens. Ils furent modifiés, quelquefois, mais rétablis dans leur forme primitive.

Par contre, Rabbi Simon assure qu’à aucune époque, la façon d’écrire et de lire la loi n’aurait été modifiée.

Pour notre compte, nous partageons plutôt l’avis des auteurs précédents, ainsi que nous l’avons dit plus haut.

 

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18 janvier 2013 5 18 /01 /janvier /2013 06:12

Mais, tous ces grands penseurs, qui se sont fait les champions de la Cabale, se trouvent en butte aux railleries de sophistes verbaux. Ceux-ci, n’attachant d’importance qu’aux seuls faits qui tombent sous nos sens physiques et illusoires, s’acharnent à dénigrer ces vérités éternelles, soit qu’ils les ignorent ou soient incapables de les comprendre.

Ils peuvent japper à leur aise, comme des chiens furieux, chaque fois qu’ils se heurtent à quelque secret inaccessible à leur entendement. Ils peuvent exercer leur rage impuissante sur tout ce qu’ils ignorent, sur les vérités sublimes, profondes, divines, auxquelles ils s’attaquent. Ils ressemblent à ces chèvres, qui toujours fébriles, selon l’expression de Varron, corrompent tout ce qu’elles touchent de leur haleine pestifère.

Pour nous, repoussant tout ce venin, grâce à un antidote céleste, remède souverain, nous exposerons les Arcanes, tels que les sages nous les ont transmis, et nous parlerons des mystères, mais en langage mystique pour les sauvegarder.

A quelle tâche plus noble, plus juste, plus utile à notre foi pourrais-je bien consacrer mes efforts, qu’à celle ayant pour but de rendre accessibles à tous ces mystères relatifs au bois de vie, à la révélation qui, d’après les cabalistes, en fut directement faite par un ange !

En effet, l’ange Raziel, duquel il a déjà été parlé plus haut, descendit du ciel pour annoncer à Adam la venue d’un Sauveur.

D’autre part, l’ange Gabriel fut envoyé à la Très Sainte Vierge Marie ; pour lui faire part de la venue du Messie, attendu depuis si longtemps par nos Pères.

Adam fut profondément troublé, en apprenant qu’il avait perdu la grâce de Dieu ; de même, les paroles de l’Ange jetèrent la Vierge dans un grand trouble.

Raziel consola Adam par ces paroles : Ne t’afflige pas outre mesure ; il sortira de ta race un homme juste, ami de la paix, dont le nom contiendra ces quatre lettres יהוה.

Gabriel, de son côté, dit à la Vierge, pour lui rendre courage : « Ne craignez rien, Marie ! Vous avez trouvé grâce devant Dieu ? Voici que vous concevrez et enfanterez un fils, que vous appellerez Jésus (ce nom est identique au nom tetragrammaton, ainsi qu’on l’a vu plus haut) ; il sera grand devant l’Éternel et on l’appellera le Fils du Très-Haut ! »

Adam, après avoir été réconforté par l’ange, alla se fixer sur le mont Moria. La Vierge, après la salutation angélique, se retira promptement sur la montagne.

Adam sur le Moria, rendit grâces à la miséricorde de Dieu. La Vierge, sur la montagne, entonna un cantique d’action de grâces :

« Mon âme exalte le Seigneur, etc. »

Enfin, il fut annoncé à Adam que le salut sortirait du bois, pour tous ceux qui l’attendaient ; la même prophétie fut faite à la Bienheureuse Vierge Marie, au sujet de son fils, ce fruit béni de ses entrailles, qui donna sa vie sur la Croix et dont la mort a, véritablement, racheté le monde.

Ce fut donc bien le vrai juste annoncé à Adam ; préfiguré par le juste Abel et par le pacifique Isaac ; et, lorsque les temps furent accomplis, lorsque l’heure indiquée par les Prophètes fut arrivée, il vint, lui-même, résumer en lui toutes ces figures.

C’est pour cela qu’inspirée par le Ciel, l’épouse du Cantique s’adresse ainsi à l’époux : « Montre-moi celui après lequel mon cœur soupire ! Où est dressée la table du festin ? Où est la couche, où tu te reposes au milieu du jour ? »

En Jésus-Christ, à l’époque de l’Incarnation et de la Passion, plus d’ombres, ni de figures, la réalité même.

Ces révélations, et d’autres de même nature, du plus haut intérêt pour la Religion chrétienne, se trouvent dans la tradition, pieusement conservée, des Patriarches, c’est-à-dire dans la Cabale.

Si elles peuvent être proposées aux méditations attentives des véritables chrétiens, il n’est pas douteux, non plus, qu’elles peuvent également servir à réfuter efficacement les erreurs des Juifs, des sectateurs d’Arius et autres hérétiques de même sorte, ainsi qu’il appert des Conclusions cabalistiques du grand Pic de la Mirandole.

Aussi, pour l’honneur, pour la gloire de la Cabale, il me paraît utile de rapporter, ci-après, quelques- unes de ces conclusions :

« Le cabaliste hébreu est forcé, d’après les enseignements, les règles de la science cabalistique, d’admettre nécessairement la Trinité et la distinction de chacune des Personnes divines Père, Fils et Saint-Esprit.

La religion chrétienne impose précisément le même dogme, sans y rien ajouter, retrancher, ni changer. Si l’on admet les enseignements de la Cabale, on peut facilement réfuter : non seulement ceux qui nient la Trinité, mais encore ceux qui la conçoivent d’une façon différente de celle de l’Église catholique : tels les disciples d’Arius, de Sabellionus et autres hérésiarques du même genre.

Aucun cabaliste hébreu ne petit nier que le nom de Jésus, interprété d’après la méthode, d’après les règles de la Cabale, signifie clairement ceci et pas autre chose : Dieu, fils de Dieu et Sagesse du Père unissant étroitement la nature humaine à l’unité divine par l’intermédiaire de la troisième personne divine, qui est le feu ardent de l’Amour.

De même, si cette parole du Prophète : Ils ont vendu le Juste à prix d’argent est expliquée cabalistiquement, elle ne signifie pas autre chose que ceci : Dieu, notre Rédempteur, a été livré à prix d’argent.

Si l’on ajoute l’Astrologie à la Cabale, on comprendra que le dimanche convient mieux que le samedi, pour le repos septénaire et l’union pacifique en Christ. Il résulte clairement, des enseignements de la Cabale, que la venue du Messie rendit désormais la circoncision inutile.

On saisit de même, par les bases de la tradition cabalistique que Jésus a pu dire, à bon droit : J’étais déjà avant qu’Abraham ne fut né !

Par l’éclipse de soleil qui se produisit au moment où le Christ expirait sur la Croix, on peut connaître, toujours d’après la Cabale, que celui qui souffrait alors sur le bois de rédemption, était bien le Fils de Dieu, le véritable Messie.

La lettre Schin, qui se trouve placée au milieu du nom de Jésus, indique aux cababilistes que le monde fut alors en paix, comme au point culminant de sa perfection ; et l’union de la lettre Iod à la lettre Vav, qui se fit en Christ, affirme que le Sauveur était bien le Fils de Dieu, fait homme.

Outre les arguments, accumulés à chaque page de ses Conclusions cabalistiques, Pic de la Mirandole, ce philosophe illustre, en produit d’autres qui permettent d’établir cabalistiquement la réalité des mystères de la Sainte Trinité, de l’Incarnation, du Verbe divin dans l’humaine nature, de la divinité du Messie venu parmi nous.

Ils peuvent également servir à réfuter les monstrueuses doctrines de ce siècle sur la virginité de la Sainte-Vierge Marie, avant et après sa conception ; sur la Passion du Christ, sur sa mort, sur le prix de celle-ci et sur la présence réelle matérielle de son corps dans l’Eucharistie.

Pic traite aussi des ordres d’anges, de la cause du péché originel, de son expiation, de l’immortalité de l’âme, de la création du monde, de la chute des démons, des peines de l’enfer et de beaucoup d’autres choses de ce genre, qu’il avait offert de venir soutenir à Rome, d’après les véritables enseignements de la Sainte Cabale.

Qui donc, maintenant osera infirmer cette partie essentielle de la théologie sacrée relative aux mystères cachés ? Qui pourra, désormais, la qualifier de vaine et d’inutile ?

Quel est l’homme qui, sans s’indigner, sans le condamner, pourra écouter, à l’avenir le tapage absurde et violent de ces déclamateurs qui s’attaquent continuellement à notre science ?

Qu’ils nous laissent donc en paix ; qu’ils ne nous fatiguent pas plus longtemps les oreilles, tous ces colporteurs de sornettes, tous ces imposteurs, dis-je (pour ne pas les qualifier de fauteurs d’une fourberie diabolique) qui taxent de mensonge, de superstition tout ce qui touche à la Cabale ! Ces hommes qui, à l’exemple de l’impie Mahomet (lequel voulant interdire à sa nation l’usage du vin, du rouge surtout, affirma audacieusement, qu’il n’était pas un grain de raisin rouge qui ne fut le réceptacle du démon), pour persuader que notre Sainte Cabale doit être rejetée, ont l’impudence d’avancer qu’il ne s’y trouve pas un mot, qui ne trahisse l’abominable, l’infernale ruse des démons ! Qu’ils nous laissent en paix, je le répète, ces honteux détracteurs de la Cabale ! On doit les considérer comme le fléau de l’humanité, comme la ruine de la religion chrétienne, eux qui osent qualifier de superstition ce que les cabalistes rapportent pieusement, saintement au sujet du Christ ! Leur forfait est abominable, impie ; et, jamais jusqu’ici, mortel n’avait eu à en constater de semblable !

Mais, pour qu’ils ne me taxent pas d’imposteur, comme ayant rapporté les conclusions de Pic en faveur de la Cabale, sans les vérifier et sans m’informer si elles étaient admises par l’Église, je leur apprendrai que celle-ci les a officiellement acceptées et approuvées.

J’en tire la preuve d’une bulle du souverain pontife, Alexandre VI, qui prend Pic sous sa protection, le vengeant ainsi des calomnies répandues par des ignorants contre ses Conclusions cabalistiques et ses autres ouvrages…

Mais, pour établir solidement la réalité de la tradition cabalistique, il est temps d’exposer et de réfuter les arguments qu’on y oppose.

De tous les auteurs qui ont écrit contre la Cabale, s’efforçant d’en renverser la base plutôt par de fades plaisanteries que par de solides arguments, il en est deux, surtout, que j’estime devoir être particulièrement réfutés.

Le premier, parmi les modernes, est le médecin de Venise : Georges Raguseius ; le second, le F. Marinus Mercenus [6], de l’ordre des Frères Mineurs.

Raguseius, s’inspirant de Démocrite, a combattu presque toutes les sciences par la raillerie.

Mercenus, lui, ne s’en est pris qu’à la Cabale, s’attaquant furieusement et spécialement aux œuvres du pieux et très profond Georgius Venetus, des Frères Mineurs.

L’un et l’autre, toutefois, poussés par une haine ou une ignorance semblable, je ne sais, ont tenté contre elle le même effort, ainsi qu’on va le voir.

Voici les arguments de Raguseius.

1° Il est possible d’ajouter d’autres noms aux dix noms divins, appelés Séphiroth par les Hébreux. Ceux-ci ne renferment en eux aucun mystère. Si les Rabbins prétendent que tous les autres noms de Dieu peuvent être ramenées à ces dix, je prétends, moi, qu’on peut les ramener aussi à un seul, l’infini, Ain Soph.

De même, le mystère des cinquante portes de l’intelligence est une véritable fiction ; de sorte que tout ce qui est enseigné à ce sujet n’est qu’une suite de fables.

2° Il n’y a aucun mystère dans le nom Tétragrammaton, ni dans les transpositions qu’on fait subir aux lettres des autres noms divins. Tout ce qu’on peut débiter à ce propos ne se sera donc qu’absurdité. Exemple : Dieu, אלdevient Rienלא. Shadaï שדי, tout puissant, se transforme en ידש, Impuissant ; ברא créateur, en ארב trompeur ; מלך Roi, en כלםcritiqueur acerbe ;

3° Aucun mot hébreu n’a de puissance en soi ; les démons ne peuvent donc être mis en œuvre par le pouvoir de ces mots eux-mêmes, mais par l’ordre de Dieu ;

4° Les mots hébraïques n’ont pas plus de puissance que les mots latins ; Deus exercituum, Dieu des armées, a la même valeur que Alei Tsebaoth.

5° L’Église n’a conservé certains mots hébraïques dans son rituel, que pour frapper l’imagination des fidèles par des sons étrangers.

6° La langue hébraïque n’est pas la langue originelle de l’homme ;

7° Adam n’a pas donné leurs noms aux animaux d’après leurs propriétés spécifiques ; mais plutôt d’après quelques qualités extérieures ;

8° Enfin, les caractères hébraïques actuels ne sont pas les mêmes que ceux qui existaient avant la captivité de Babylone, ainsi qu’en témoigne Saint-Jérôme, dans la préface de sa Vulgate.

Voilà tous les arguments — je n’en ai pas trouvé d’autres — par lesquels Raguseius, dans sa jactance, se vante d’avoir renversé de fond en comble l’édifice cabalistique, d’avoir démontré surabondamment que la science des anciens sages est vaine et entachée de superstition.

Qu’il me permette de le lui dire, en lui rappelant un vieil adage : il me sera tout aussi facile de réduire à néant son argumentation, peu solide à la vérité et confinant à la démence, qu’à un lièvre de manger une poire !

Tout d’abord, je reconnais, sans difficulté, qu’on peut effectivement ajouter d’autres noms aux dix grands noms divins. Mais, Dieu n’a pas besoin d’un plus grand nombre de noms, puisque, d’après les théologiens, il est Un en lui-même. Je dirai plus : il n’est pas possible d’assigner un nom propre à Dieu, considéré dans son Unité. En lui, en effet, un seul les contient tous ; et tous se résument en un seul, selon cette affirmation du grand Hermès : Dieu n’a aucun nom !

C’est pourquoi nous lisons qu’Athlatus, auquel on demandait un jour quel était le nom de Dieu, répondit qu’aucun nom propre ne pouvait lui convenir.

Il n’est, toutefois, personne d’assez ignorant pour ne pas savoir que Dieu est désigné par certains noms. Ceux-ci le déterminent non dans son essence, mais le spécifient dans les principales œuvres par lesquelles il se manifeste surtout à nous.

Ainsi, on nomme, Amour : la faculté par laquelle il attire à lui ses fidèles ; Lumière, celle par laquelle il illumine tout homme venant en ce monde ! C’est pour cela que le Christ — comme le remarque Saint-Hilaire, dans son ouvrage sur l’unité du Père et du Fils, — est appelé Verbe, Force, Sagesse, Droite, Bras, Perle. Trésor, Filet, Charrue, Source, Roche, Pierre Angulaire, Agneau, Homme, Veau, Aigle, Lion, Voie, Vérité, Vie.

Mais pourquoi les Hébreux attribuent-ils à Dieu dix noms, plutôt que neuf ou onze ; pourquoi cinquante Portes de l’Intelligence, et non quarante-neuf ? Pourquoi le Mystère que les cabalistes qualifient de Saint, se cache-t-il dans les nombres dix et cinquante [7] ? Cela est bien simple. Le premier nombre 10, est considéré comme le plus noble, le plus parfait. En effet, il contient en soi, en principe, en puissance d’être, l’universalité des nombres pairs (comme deux), impairs (comme trois), et des nombres composés de pairs et d’impairs entre eux, comme cinq, etc.

Le second, 50, est le nombre du Pardon, de la Pitié.

Bien que nous devions exposer ailleurs les mystères, qui, d’après la Cabale, se cachent sous les nombres, ce ne sera point, pensons-nous, nous éloigner de notre sujet actuel que de dire, dès maintenant, quelque chose de leur valeur.

Donc, pour faire comprendre les diverses significations des Livres Saints, et pour bien établir les mystères des nombres, nous allons exposer, ici, ce que pensait et écrivait saint Hilaire, à ce sujet :

« On ne doit pas ignorer (dit-il dans son commentaire sur les Psaumes, où il recherche pourquoi l’ordre de ceux-ci n’est pas réglé d’après le sujet traité — car, il arrive fréquemment que des psaumes, composés antérieurement, sont classés après d’autres qui leur sont postérieurs) que chez les Hébreux, les psaumes n’occupent pas de rang distinct. Ils sont classés à la suite les uns des autres, sans numéro d’ordre, comme un, deux, trois, cinquante, cent, et comme formant un seul tout. »

Si l’on en croit une très ancienne tradition, Esdras les amassa sans ordre, les prenant de tous auteurs, et de toutes époques, et il les réunit en un seul volume.

Mais, lorsque les 70 Sages de la Synagogue qui, d’après la règle instituée par Moïse, veillaient, à la conservation de la Doctrine et de la loi, lorsque ces sages eurent reçu, du roi Ptolémée la mission de traduire, de l’hébreu en grec, tous les livres sacrés, connaissant par une révélation divine la vertu des Psaumes, ils classèrent ceux-ci par ordre et par numéros, attribuant à chacun selon sa vertu et sa secrète puissance, le nombre qui lui correspondait par sa signification et propriété particulière.

Ainsi s’exprime saint Hilaire. De ce qui précède résulte clairement, comme le fait justement remarquer Pic de la Mirandole, que le numéro du Psaume indique sa vertu, son efficacité ! Et, il en déduit que Dieu peut être prouvé par les Nombres.

Indépendamment de cela Pic traite encore ces questions, d’un si haut intérêt : Si Dieu est infini ; si c’est un être intelligent ; de quelle façon il exerce sa connaissance ; s’il est la cause première de toutes choses ; s’il est absolu… et autres propositions très intéressantes, du même genre auxquelles il prétend pouvoir répondre par les Nombres.

On rapporte également que saint Jérôme, dans son ouvrage contre l’hérésiarque Jovinien, estime que le nombre Deux est néfaste. Aussi, peut-on lire, au chapitre 7 du dit ouvrage, qu’à propos du second jour de la création, la Bible ne dit pas : « Et Dieu considéra qu’il était bon ! »

Il convient de faire remarquer également qu’au moment du déluge, Dieu ordonna à Noë d’enfermer dans l’arche deux couples seulement d’animaux impurs contre sept d’animaux purs.

Que pourrais-je ajouter, je le demande, sur la puissance des Nombres ?

Certes, si les cabalistes, Pythagore, Platon et leurs disciples se fussent seuls occupés des mystères des nombres, ce n’eut peut-être pas été suffisant pour établir péremptoirement qu’ils en recelaient de véritables. Mais, après saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, Origène, saint Ambroise, saint Augustin, qui l’ont démontré à la lumière de la foi, par les mystères de la Religion, quoi d’étonnant à ce que, marchant sur les traces de ces Pères de l’Église, nous pensions à notre tour, que les nombres cachent plusieurs profonds mystères ?

Il est donc certain que le symbole des cinquante portes de l’intelligence voile un arcane véritable. Celles-ci, en effet, aux dires des Théologiens les plus mystérieux, ne désignent pas autre chose que la contemplation divine, grâce à laquelle au moyen des 50 degrés indiqués cabalistiquement dans la Genèse, nous pouvons arriver à une connaissance parfaite des créatures.

De plus, nous le répétons, le nombre 50 est attribué à la Pitié, à la Miséricorde. Il est, en outre, considéré comme le plus saint, le plus agréable selon l’esprit de la nature, parce que, dit Bungus, issu de la puissance du triangle rectangle, il révèle le principe de génération de toutes choses, lequel est en accord parfait avec les degrés de la Genèse ; dans ceux-ci, de même que dans le nombre 50, qui est celui de la Miséricorde, nous pouvons contempler le Créateur suprême, Principe de toutes choses.

Mais, nous traitons longuement, autre part, de ce sujet.

Le second argument de Raguseius est que le grand nom יהוה, que les anciens traduisaient par Anekphoniton, l’ineffable, ne contient dans ses profondeurs, aucun mystère.

Je m’inscris absolument en faux contre cette affirmation !

Ce nom très saint est, en effet redoutable, admirable, adorable. Aussi, sous l’ancienne Loi, ne le prononçait-on jamais ! On le remplaçait par le nom Adonaï, sous lequel on l’adorait avec un profond respect, comme sous un voile, sous un vêtement.

C’est également sous ce vocable que l’ont désigné les Apôtres, au témoignage de Génébrandus ; de même les Sybilles, les Septante, Origène (dans l’Hexaplis) ; saint Épiphane (Hérési., 76) ; Tertullien (dans son traité De la résurrection de la Chair) ; de même le plus ancien traducteur ; de même tous les anciens Pères et commentateurs : saint Jérôme, Damascenus, Theodoritus, Litanus, Londanus, Reuchlin, Vatablus, Mercenus et tous les Rabbins.

Le nom Anekphoniton traduit donc exactement ce nom Très-Saint. Les R. R. rapportent qu’interrogé par Jacob, qui lui demandait quel était son nom, l’Ange répondit :

Pourquoi cherches-tu à connaître mon nom, qui doit rester caché ?

On doit croire également que ce nom n’a pas été donné à Dieu par les hommes — ce qui a eu lieu pour beaucoup d’autres noms divins, choisis en raison des qualités qu’ils manifestent, — mais, que c’est Dieu lui-même qui se l’est attribué comme le plus saint, le plus en rapport avec sa nature éternelle.

On peut faire cette déduction, notamment, de ce que, dans les Livres saints, on trouve constamment cette interjection mystérieuse : . Moi, Jehovah יהוה.

Il est évident qu’on doit lui attribuer un sens profond, et ne pas s’en tenir à sa forme littérale et superficielle.

Si elle ne cachait, en soi, rien de secret, ce serait bien inutilement qu’on la retrouverait aussi fréquemment, jusqu’à trois et quatre fois dans une ligne de quelques mots. Et ce n’est pas sans un motif impérieux que le grand saint Basile, dans son Homélie sur la Genèse, 10, affirme qu’on ne peut avancer, sans blasphème, qu’un seul mot de l’Écriture Sainte est inutile ou superflu !

Si cette expression n’est pas inutile, il est donc permis de rechercher ce qu’elle signifie, clairement et mystiquement.

Tout d’abord, ce nom admirable יהוה Jehovah, que lès hommes n’ont ni trouvé, ni imaginé, — mais qu’ils ont reçu de Dieu lui-même — est celui de tous qui convient le mieux au Créateur Suprême ! Il énonce par une sorte de manifestation divine, aussi bien et aussi intelligiblement que possible la substance et l’essence divine. Il le fait cependant d’une façon inadéquate, en ce sens qu’il ne peut y avoir de commune mesure entre Dieu et la créature.

Les autres noms divins, au contraire, sont plus exacts, plus adéquats dans leur signification. Ils donnent l’idée d’une sorte de mélange, d’alliance du divin avec l’humain (ainsi que le prouvent Chatarinus et Roselus dans leur Trismégiste), puisqu’ils sont choisis par analogie, par similitude, en raison des actes attribués à Dieu, actes qui se retrouvent, bien que très imparfaits, dans notre propre nature.

Rabbi Moses Maïmonide dans son Guide des égarés, se range à cette opinion :

« Tous les noms de Dieu, écrit-il, ont été choisis d’après les œuvres divines qu’ils manifestent, à l’exception du nom Tétragrammaton. »

Mais, pour nous élever à des considérations plus hautes, disons qu’il est prouvé à ceux qui savent que les nombres correspondant aux lettres de ce nom divin, sont tous les nombres du cercle.

En effet, Iod égale 10 ; Hé 5 ; Vav 6 ; le second Hé 5 ; cela démontre que Dieu est une véritable sphère, et que son processus se développe selon l’ordre circulaire. Tout sort de lui, tout revient en lui !

Ne l’atteste-t-il pas lui-même par la bouche du prophète Isaïe, lorsqu’il déclare : « Je suis le Premier et le Dernier, tout est l’œuvre de mes mains ! »

Effectivement, de même que les rayons d’un cercle, issus du centre, se dirigent vers la circonférence ; de même, par contre, ces mêmes rayons sont tous ramenés de la circonférence au centre.

Il en est de même pour Dieu, sphère véritable, d’après Hermès, cet ancien et très savant philosophe.

Tout est contenu en Lui ! Toutes les créatures, quelles qu’elles soient, procèdent de Lui et retournent également en Lui. C’est en lui qu’elles habitent, qu’elles se meuvent, qu’elles vivent, selon cette parole de l’apôtre saint Paul « Nous vivons en lui, nous y agissons, nous y sommes tous contenus ! »

C’est pourquoi, dit Reuchlin, le nom Tétragrammaton, commençant par Iod, a été choisi par Dieu à notre intention, afin que nous reconnaissions en Lui le Point Infini, l’élément de tout nombre c’est-à-dire de toute chose !

Iod vaut dix ; et, dans la composition du nom Tétragrammaton, il est la dixième lettre ; comme suit : Ioha, Iao, Iai ; où, après Tétragrammaton, on trouve le nom Iao, qui n’est autre, par l’équivalence des nombres qui le composent, que le nom Ehieh, lui-même, lequel veut dire : Celui Est.

Il signifie également l’essence du Créateur, ainsi qu’il est dit dans l’Exode, 3 : Ehieh m’a envoyé vers vous !

D’autre part, יהו Iehou est le sceau de Dieu, dont Ehieh a scellé le monde ! אמת, Emeth, c’est-à-dire : vérité, attendu qu’il donne On le nomme pour cela naissance en se multipliant lui-même יהוarithmétiquement a אמת.

Vient ensuite le nom Iah. C’est celui de l’essence divine ; c’est par lui que Dieu châtie et récompense, comme le dit le saint Psalmiste : Si vous tenez compte de nos iniquités, Iah !

Le nom Tétragrammaton engendre donc trois autres noms, qui manifestent l’essence infinie de Dieu : l’Ineffable, Ehieh et Iah. On les traduit par : Quid est, qu’on formule , Quid ?

En effet, Tétragrammaton : Iod, Hé, Vav, Hé, par l’égalité des nombres, équivaut à Ma.

L’un et l’autre donnent 45, comme on le voit ci-après :

Lorsque Moïse eut demandé : De quel nom l’appellerai-je ? Il lui fut répondu : Ehieh !

Et, maintenant, si l’on considère attentivement les paroles suivantes de l’Esprit Saint, rapportées également par l’Exode, 3, et non sans raison : Pour moi quel est son nom, quel est-il ? et si l’on en prend les lettres finales, on constatera qu’elles forment le nom ineffable de quatre lettres, יהוה dont le commencement est Ehieh, le milieu Iah, la fin, infinitude.

Un grand mystère est également caché dans la transposition des lettres du saint Tétragramme, ainsi que nous l’exposons ailleurs.

Les adversaires des cabalistes tournent, il est vrai, en ridicule cette section de la Cabale, qui traite de l’évolution des lettres. Ils la représentent comme sans valeur et indigne d’un esprit sérieux. Elle épilogue lamentablement, disent-ils, sur les accents des lettres, les nombres, les transpositions, l’inversion des mots et les doubles sens.

Par contre, ils admettent partiellement celle qui se borne à interpréter la loi écrite, c’est-à-dire celle qui contient les enseignements secrets relatifs à la législation, au sens spirituel et allégorique des Écritures, à l’enseignement traditionnel de la Synagogue.

Fort bien ! mais peut-on accepter une partie de la Cabale et rejeter l’autre ?

Que ces détracteurs de la tradition citent un seul rabbin, qui, cherchant à pénétrer le sens secret de la loi, n’ait pas eu recours à la transposition des lettres !

Puis, quel mal peut-il y avoir à employer la commutation des lettres ou des mots, pour arriver à pénétrer le sens secret, caché sous ces lettres ou sous les nombres ?

Exemple : dans Zacharie, 3, le mot צמח qui signifie rejeton, a la même valeur numérique que le mot מנחם, lequel veut dire consolateur, qui est le nom du Messie. La somme des lettres de chacun de ces deux mots donne également 15.

Isaïe, lui aussi, emploie très judicieusement la commutation des lettres et des mots. Qu’on en juge, chap. XXV. Il est écrit… ששך au lieu de בבל, afin que le roi de Babylone ne prît pas en haine les Israélites.

De même saint Jérôme et Munster, dans leurs commentaires de ce prophète.

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18 janvier 2013 5 18 /01 /janvier /2013 06:10

Les anciens cabalistes désignaient toutes les parties, ci-dessus énumérées, de la Cabale par un mot unique גנת.

En effet, les trois lettres du mot indiquent, chacune, le sujet traité dans chaque division correspondante de l’art cabalistique.

Gimmel se refère à la gématrie ; Nun au notariacon (Ars notaria) ; Thau à la themurah.

De cette façon, la Cabale se trouve divisée en trois parties : la gématrie (géométrie) ou science des nombres, qu’elle étudie dans leur abstraction ; le notariacon, qui traite des abréviations de l’écriture et de la transposition des lettres.

La première de ces divisions se rapporte au Bereschit ; elle étudie la transposition des syllabes et des termes ; les correspondances des lettres, les révolutions des mots et celle des nombres.

La seconde règle l’emploi des lettres pour remplacer le mot entier (abréviations), usage courant encore chez les notaires. Elle était très usitée chez les Romains. Ils l’employaient surtout dans leurs formules judiciaires et presque dans toutes les inscriptions placées sur leurs monuments et leurs statues, exemple : H. M. E. T. H. N. S. et S. P. Q. R., formule si connue, où chaque lettre signifie le mot entier qu’elle représente.

La troisième partie s’occupe de la transposition des lettres ; elle consiste à écrire un caractère à la place d’un autre, d’après une méthode spéciale.

Quelques exemples feront saisir cette méthode :

Dans le premier chapitre de la genèse, le premier mot : Bereschit, est traduit : dans le commencement.

Or, de profonds théologiens affirment que le mot « Bereschit », signifie : J’établirai le fils, parce que le Père éternel, depuis le commencement, c’est-à-dire de toute éternité — s’il est permis de s’exprimer ainsi — a engendré son Fils unique ; et que ce Fils, depuis le commencement des Temps (ce que l’Apôtre saint Paul appelle la Plénitude), devait s’incarner dans le sein d’une Vierge très pure.

Or, tout cela se trouve contenu dans le mot Bereschit lui-même, pourvu qu’on y fasse cette légère transposition אשריבת, ce qui veut dire : fille bienheureuse ou fille des béatitudes, ou encore fille des félicités célestes ; toutes expressions qui désignentexcellemment la vénérable et très sainte Vierge Marie.

Celle-ci n’est pas, en effet, comme la première Eve, mère des calamités, fléchissant sous le poids des misères, des épreuves de toutes sortes ; mais bien la Mère nouvelle des Miséricordes, la Vierge remplie de grâce, sur laquelle s’est reposée l’ombre du Saint-Esprit.

Et, de même que, dans le mot Bereschit, Aleph et Beth nous révèlent le Fils unique du Père ; de même, dans le mot suivant אלהים.

Dieu, nous trouvons l’indication de la mère de ce Dieu.

En effet, la première et la dernière lettre du mot : Aleph et Mem, réunies, donnent אם, qui signifie mère.

Mais, un autre mystère est également révélé par ces noms : Bereschit et Alœhim, dans lesquels les cabalistes trouvent la révélation du Fils vivant de Dieu.

En outre, les mots : Bereschith Bara-Elohim, s’appliquent à la mort du Christ : car les dernières lettres de ces trois mots Aleph, Mem, Thau, forment אמת(vérité) et disposées d’après les règles de la Cabale, signifient : L’homme-Dieu est mort [3], et en lui était la vérité.

D’autre part, en se basant sur la valeur numérique des lettres de ce même premier mot Bcreschit, les mêmes savants Cabalistes fixent exactement la date de la Nativité, du Crucifiement, de la Résurrection et de l’Ascension glorieuse de Jésus-Christ, notre Sauveur !

Bereschit, lu ainsi étymologiquement בר אשית bar aschith signifie : je vous donnerai mon Fils, et indique le temps dans lequel ce Fils sera donné ; la date est exactement confirmée par la valeur numérique des lettres du mot Messie (envoyé).

Voici comment on procède : on extrait, d’abord, du nom les lettres dont la valeur est supérieure à cent (d’après la numération des Hébreux) : ainsi Resch, 200 ; Schin, 300 ; Thau, 400.

Décomposant ensuite le mot Bereschit dans toutes ses lettres formatrices, on prend encore dans leur nom explicitement écrit celles qui sont supérieures à 100. De Beth, on extrait donc Thau, 400, de Resch, 200 ; puis, la dernière lettre Schin, 300 ; dans le mot אלף on prend Pé, 00 ; dans Schin, 300 ; Nun final, 700 ; dans Thau, 400.

En additionnant ces nombres, on obtient le chiffre de 4.000 ans.

Et, en effet, le Christ est monté aux cieux, où il a été placé à la droite du Père éternel, après avoir vaincu le démon, la mort et l’enfer, l’an 3996 de la création du monde, date qui ne s’écarte que de quatre années seulement des 4000 ans indiqués ci-dessus.

De la même façon, par une méthode de calcul analogue, les anciens Pères de l’Église établissent que Melchissédec, ce fameux roi de Salem, a préfiguré et annoncé le Messie, attendu depuis si longtemps. Ils disent que son sacrifice, l’oblation du pain et du vin, a été la figure de la présence réelle du corps du Christ dans l’Eucharistie, ainsi que nous l’avons démontré ailleurs. C’est ainsi que, grâce à cette façon occulte, quoique chrétienne, de compter, il appert clairement, du tableau ci- après, qu’il y a identité entre Melchissédec et Jésus.

La seconde partie de la Cabale, au moyen d’une méthode analogue, enseigne l’art de représenter un mot entier, par une seule lettre.

Ainsi, dans le mot ברא qui est le second du premier livre de Moïse, les cabalistes chrétiens trouvent l’affirmation de la trinité des personnes dans l’unité de l’essence divine, ainsi que la déclaration des émanations de la divinité, et cela, contrairement à l’opinion des Juifs, qui soutiennent opiniâtrement le contraire.

Voici comment : Beth qui est la première lettre du mot Bara, signifie Ben, qui veut dire Fils ; Resh qui est la seconde lettre, signifie Ruah. qui veut dire l’Esprit-Saint ; enfin Aleph signifie Ab, qui veut dire Père.

Beth, Fils, est la première lettre qui s’offre aux yeux du lecteur, parce que le Fils s’étant fait homme, visible et mortel se trouve sous le contrôle de nos sens, bien mieux que les deux autres personnes divines.

Resch, Rouach, l’Esprit-Saint, est placée au milieu du mot, pour bien manifester cette émanation divine, qui fait que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils.

Enfin, Aleph ou Ab, Père vient en dernier lieu, afin de bien montrer que c’est par le Fils et le Saint-Esprit que nous pouvons accéder jusqu’au Père, conformément à cette parole du Christ, notre Sauveur : « Personne ne peut aller au Père, si ce n’est par le Fils ! »

Cette section de la Cabale contient encore un grand nombre de secrets, aussi curieux qu’utiles, empruntés des Égyptiens et des anciens sages, et exprimés par des hiéroglyphes impénétrables aux profanes.

Je les ai longuement étudiés dans mon commentaire sur les Conclusions cabalistiques de Pic de la Mirandole. Aussi, me bornerai-je à exposer ici ce que Reuchlin, d’après les Rabbins, a rapporté au sujet de Judas Machabée.

Il raconte donc qu’il exista jadis, au temps d’Antiochus Eupator, un guerrier fameux, un général illustre, Judas, fils de Mattathias, qui combattit vaillamment pour la loi, le temple, Jérusalem, sa patrie, et pour les Juifs, ses concitoyens.

Antiochus s’étant jeté sur les siens avec son armée, Judas instruit par un ange donna comme signe de ralliement à ses compagnons d’armes un étendard, sur lequel il fit placer ce mot fameux מכבי. Ces quatre lettres devaient soutenir leur courage pendant le combat, et il leur promit que, par ce signe, Dieu leur donnerait la victoire. Les Juifs l’acceptèrent avec joie, comme un talisman devant leur assurer une puissante protection. Combattant avec ardeur sous cette égide, ils pénétrèrent dans le camp ennemi, massacrèrent 14.000 hommes, ainsi qu’un grand nombre d’éléphants et les guerriers qui les montaient.

A la suite de cet exploit, Judas le chef de l’armée, ainsi que nous l’avons dit plus haut, reçut, d’acclamation le surnom de Machabée, les quatre lettres inscrites sur son étendard se prononçant Machabei.

Ses compagnons attribuant la victoire à la puissance de cet étendard, les tribuns militaires, les sages d’Israël manifestèrent leur étonnement et demandèrent à Judas Machabée comment il se pouvait que ce signe leur eût donné un si brillant succès.

Le héros répondit que la protection du Dieu tout puissant et ineffable résidait en ces quatre lettres ; et il appela leur attention sur les paroles de Moïse, au chapitre XV de l’Exode, qui se traduisent ainsi : Qui est fort comme toi, entre les forts, Tétragrammaton !

Les quatre lettres, ci-dessus indiquées, synthétisent, en effet, cette exclamation par l’initiale de chaque mot. Iod y est considéré comme exprimant clairement le nom Tétragrammaton. Et, par l’équivalence numérique, מכבי correspond au nom divin des 72 lettres ce qui est un merveilleux symbole.

Enflammés par cette pensée que Dieu combattait avec eux, les soldats de Judas Machabée livrèrent une nouvelle bataille ; d’après les Écritures, ils n’exterminèrent pas moins de trente-cinq mille hommes, remplis de joie à la pensée de la présence du Seigneur et bénissant d’une voix unanime Tétragrammaton, le Dieu Tout-Puissant !

Cet exemple démontre qu’un mot tout entier peut être exprimé par une seule lettre, qu’elle soit employée seule ou qu’elle entre dans la structure d’un mot composé.

La tradition enseigne également qu’un seul mot peut exprimer une phrase tout entière. Exemple : dans Daniel, Mané, Thécel, Pharès : Il a compté, pesé et divisé.

Ces mots, appliqués à Nabuchodonosor, signifiaient : Dieu a compté les jours de ton règne, et ils sont accomplis. Il a été pesé dans la balance, et trouvé trop léger. Ton royaume a été divisé et donné aux Mèdes et aux Perses.

Donc, ou un seul mot peut être formé de lettres extraites de différents mots ou plusieurs mots, condensés en certaines lettres, peuvent se résumer en un seul. Ici, c’est l’unité qui sort de la multiplicité ; là, c’est la multiplicité qui est engendrée par l’unité.

Tel est l’exposé très savant de Reuchlin.

Cet illustre cabaliste ajoute, en exposant la troisième partie de la Cabale, qui traite de la mutation des lettres (Aleph se combine avec toutes les lettres et celles-ci avec Aleph ; de même pour Beth et pour chacune des autres), il ajoute, dis-je :

Cette méthode nous a été transmise, non pour détruire les mystères sacrés des Écritures, ni les tourner en ridicule, mais pour les conserver avec un soin pieux.

En effet, au moyen des lettres, on s’élève plus facilement à la méditation des plus hautes vérités ; elles permettent également de saisir le sens des choses sacrées. Exemple : Dieu s’adressant à Moïse, du sein de la nue, lui dit : Voici que je viens à toi dans une nuée épaisse, afin que le peuple m’écoute te parler et surtout qu’il croie à jamais aux 22 בך.

On ne doit pas croire à la Cabale à la façon des vieilles femmes, mais avec une foi robuste ; les enseignements qui ont été donnés à nos pères, au moyen des lettres, doivent être reçus par nous avec amour, joie, gaîté, satisfaction et confiance, comme il est dit au Psaume LXX : « Illumination et joie dans les 22 pour ceux qui te cherchent ».

Il faut savoir, en effet, que les 22 lettres sont le fondement du monde et de la loi, ainsi qu’il est abondamment démontré, au livre second du traité intitulé : « Le Jardin des Noyers ».

Reuchlin devait ajouter, en faveur des 22 lettres, ce témoignage irréfutable : Isaïe 41. V. 23 et 44. V. 7.

On trouve au début de la Genèse, 3-v. 21, ce bel exemple de transposition cabalistique des lettres : Dieu fit à Adam et à son épouse כתבות עור des vêtements de peau ; en transposant cabalistiquement, on obtient כבות אור ce qui veut dire : des voiles de miséricorde : étant remplacé par א en raison de l’analogie de prononciation.

Les cabalistes rapportent que les sages d’Israël, après Moïse, et même les Patriarches, avant lui, ont connu par révélation tous les mystères de la Cabale.

Par elle, l’infortuné Adam, bois de vie du genre humain, comprit qu’il portait en lui le type du Sauveur qui triompha de la mort sur ce même bois.

Accablé de chagrin, rempli de douleur, comme notre premier père gémissait, se lamentait, l’Ange Raziel lui apparut ; et pour relever son courage fit entendre ces paroles : Ne t’afflige pas outre mesure et ne te consume pas en gémissements, parce que tu as conduit le genre humain à sa perte. Cette faute originelle sera rachetée. Il sortira de ta race un homme juste, ami de la paix, un héros dont le nom, en signe de miséricorde, contiendra ces 4 lettres יהוה.

Avec une foi ardente, il fera sans hésiter le sacrifice de sa vie ; il étendra la main, saisira un morceau de bois, et le fruit de ce bois sera le salut pour tous ceux qui l’attendent.

Alors, ce malheureux père d’une race infortunée, au milieu des tourments, de la douleur, de l’angoisse, de l’affliction que lui causait la misère dans laquelle il était tombé, — misère qu’il déplorait dans les larmes, dans la tristesse de son cœur, — Adam, dis-je, rendit grâce à l’infinie miséricorde de Dieu. Il eut la ferme espérance que ses descendants seraient, un jour, rétablis dans leur premier état.

Il ne voulut pas que son épouse ignorât la miséricorde, la faveur insigne que Dieu lui accordait, et il lui fit part immédiatement de ce que l’ange lui avait révélé, pour relever son courage.

Aussi, lorsqu’Eve eut enfanté Caïn, croyant qu’elle venait de donner le jour à l’homme annoncé par l’ange Raziel, s’écria-t-elle dans son allégresse :

« Je possède l’homme tetragrammatique (promis). » Abel, lui aussi, d’après les mêmes cabalistes, n’ignora point ce mystère. Et, dès qu’il vit Caïn, son frère, armé d’une lourde massue de bois, se précipiter sur lui, il ne chercha point à éviter sa fureur. Il fut, au contraire, rempli de joie, ne manifesta aucune crainte, se montrant heureux d’être tué par ce bois et pensant que sa mort allait sauver le monde, perdu par la faute de son père. Il s’offrit au trépas en victime propitiatoire, devant fléchir le courroux céleste.

La même révélation fut également faite à Abraham, cet ancêtre vénérable des croyants !

Tétragrammaton lui apparut et lui dit :

« Je ferai une alliance durable avec toi et avec tes descendants, jusqu’à la postérité la plus reculée, afin que je sois ton Dieu et le Dieu de ta postérité après toi. »

Ces paroles étonnantes remplirent Abraham de surprise. Il avait alors près de cent ans et ne comptait sur aucune lignée. Réfléchissant toutefois, qu’il était encore vivant et que Sarah, sa femme, n’était peut-être pas irrévocablement frappée de stérilité, le saint patriarche, suivant la parole de l’Apôtre, « espéra contre toute espérance » !

Dieu lui tint compte de sa foi ; sa robuste confiance fut récompensée par la naissance du fils tant désiré : Isaac !

Mais, ô prodige de sagesse ; ô dessein insondable de la Divine Providence ! A peine ce fils, si cher, eût-il grandi, fût-il sorti de l’enfance, que son père reçut cet ordre de Dieu : « Prends ton fils unique, cet Isaac si cher à ton cœur ; rends-toi au lieu que je te montrerai en songe, et, là, sacrifie-le moi en holocauste ! » Cet ordre semblait cruel, d’une rigueur extrême ! Mais, ô commandement agréable ; ô enviable bienfait ! Croirait-on qu’il remplit de joie Abraham et le fit tressaillir d’allégresse !

C’est qu’il avait appris de ses pères, le mystère de l’arbre de vie ; et il se souvenait de la divine promesse : en toi seront bénis tous les peuples de la terre !

Il partit donc la nuit, avec son fils, après avoir coupé de ses propres mains le bois du sacrifice ; car, il savait que le monde devait être racheté par le bois.

Ils gagnèrent le sommet du mont Moria ! Adam y avait, jadis élevé un autel ; Abel, Caïn, Noé et ses fils y avaient offert des sacrifices au Seigneur [4]. Là, enfin, s’éleva plus tard le Temple de Salomon.

Ayant placé le bois sur les épaules de son fils chéri, le père et le fils, la victime et le sacrificateur arrivèrent à l’endroit choisi.

Lorsque Abraham eut dressé l’autel, et placé dessus le bois, il saisit d’une main ferme son fils bien aimé, l’espoir de sa race, l’ornement, la joie de sa tribu, sans que celui-ci opposât la moindre résistance.

Qui pourrait douter, après cela, qu’Isaac n’eût été instruit par son père du mystère de l’arbre de vie ?

Cependant, pour appuyer d’autres témoignages la réalité de cette révélation de la cabale, je veux rapporter, ici, les paroles suivantes du savant et discret Reuchlin [5], auquel le monde chrétien doit tant ! Il fut, en effet, le premier chrétien qui enseigna la langue hébraïque ; et il a très savamment traité de nombreux sujets utiles à notre foi, s’y adaptant d’une façon parfaite, sujets qu’il a tirés de l’histoire même des Hébreux.

« Si, dit-il, Isaac n’avait pas reçu de son père cette tradition, transmise par la Cabale, que le genre humain serait sauvé par le bois de vie ; par le sacrifice de ce juste, annoncé par l’ange, qui s’offrirait de lui-même en holocauste, il n’eut certainement pas (toute vie ayant horreur de la mort) fait preuve d’une telle bonne volonté, souriant au trépas suspendu sur sa tête, l’acceptant d’un cœur joyeux ! Cédant à la faiblesse de l’humaine nature, il se fût dérobé à cette rigoureuse éventualité. Tout au moins, eût-il tenté soit de fléchir par de touchantes supplications, la rigueur de son père, soit de se soustraire à celle-ci. Au lieu de cela, estimant qu’il devait être lui-même cette victime, par laquelle le monde serait racheté de la tache originelle, rien ne lui semblait plus agréable que ce sacrifice, plus doux que cette mort, qui, dans sa pensée, devait sauver le genre humain tout entier ! »

Tels sont les arguments de Reuchlin.

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Published by Jacques Gaffarel (1625) - dans Kabbale
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18 janvier 2013 5 18 /01 /janvier /2013 06:05

De tous les bienfaits, même les plus grands, qu’un Dieu très bon, très puissant, ait jamais accordés aux hommes, j’estime qu’il n’en est point de plus précieux que la connaissance de ces moyens sûrs, éprouvés, immuables, qui permettent d’arriver à cette Patrie céleste, but de nos désirs.

Grâce à eux, brûlant de l’amour divin, languissant d’amour, dirai-je avec l’épouse [1], on arrive, par une très heureuse évolution, jusqu’à cet amour béni, éternel, qui n’est autre que Dieu lui-même. C’est pourquoi les apôtres affirment que l’Écriture sainte, inspirée de Dieu, nous a été transmise comme la voie sûre, comme le sentier direct pouvant nous conduire au salut.

C’est par elle que nous discernons clairement la volonté divine, immuable. En la discernant, nous l’observons ; en l’observant, nous l’aimons, et, en l’aimant, nous assurons notre bonheur.

O enviable béatitude ! délicieux amour ! heureuse soumission ! ô très divine Écriture ! Tu nous fais serviteurs de Dieu, les héritiers du Père éternel, les cohéritiers du Christ, les commensaux des Saints ! Tu nous sacres citoyens de la Jérusalem céleste, tu assures notre bonheur pour l’Éternité !

C’est toi qui, dans cette vallée de misères, où, soumis aux fatigues de toutes sortes, condamnés à la douleur, nous traînons une vie qui est plutôt une mort lente qu’une brève existence, c’est toi qui nous consoles par l’espoir de l’Éternité !

C’est toi qui élèves tant de justes, tant de saints à une vertu si haute, qu’on peut les comparer aux Anges ! Toi qui, aux dires de saint Bernard, es leur enseignement le plus élevé, les fais atteindre jusqu’aux cieux, les rends semblables aux Anges, qu’ils égalent en pureté.

C’est toi qui, au milieu des solitudes les plus inaccessibles, dans les cavernes, les grottes, les repaires les plus remplis d’horreur, c’est toi qui les inondes d’une joie indicible, les réconfortes et les soutiens par l’espérance d’une éternelle félicité !

Et pour remonter plus haut, c’est toi encore qui, en les assurant de la venue du Messie, fus la consolation de ces Ancêtres reculés, qui par suite de la tache originelle léguée par notre premier père, ne cessaient de gémir et de répéter au milieu de leurs larmes : « Ciel, répandez sur nous votre rosée, et que le juste descende des nuées, comme une pluie bienfaisante ! Que la terre s’ouvre et donne naissance au Sauveur ! »

Et tous ces généreux, ces invincibles athlètes du Christ ; ces Vierges timides qui, sans défaillance, avec un courage surhumain bravaient les bûchers, les lames rougies au feu, la roue, les chevalets, la hache du bourreau, ainsi que tous les autres supplices mis en œuvre par la tyrannie, et cela, pour conquérir la palme de la gloire céleste, n’est-ce pas toi, enfin, qui inspirais, qui soutenais si heureusement, si puissamment leur généreuse résolution ?

Mais, si dans le temps de misères que nous traversons, il n’est pas de meilleur moyen, pour assurer la tranquillité de notre vie, la paix de notre esprit, que de suivre scrupuleusement les enseignements de l’Écriture Sainte, seule véritable lorsqu’on remonte à sa source la plus pure ; par contre, rien ne peut influencer plus pernicieusement notre esprit, que dis-je, rien ne peut troubler plus profondément notre âme que cette Écriture, règle de notre vie, lorsqu’elle a été altérée, corrompue, et qu’il n’est pas possible de la suivre, de l’observer, sans tomber dans la contradiction et dans l’erreur.

C’est ce qui arriva, dit-on, peu après la Passion du Christ, notre Sauveur. Les Juifs frappés d’aveuglement, dénaturèrent à ce point, dans leur ignorance, ce texte sacré que presque tous ces passages, où les mystères de notre Rédemption étaient clairement exposés, devinrent obscurs et incompréhensibles. Tels furent ces faits, bien que certains Pères, dans leurs écrits, protestent contre cette assertion. Ce fut, hélas, la première atteinte du mal, et depuis lors, grâce à une certaine ambiguïté des mots, chacun commença à interpréter à sa façon la très sainte parole de Dieu. Il y eut autant de versions que de traducteurs ; et, chose plus déplorable encore, la foi varia selon les individus, la doctrine selon les usages de chaque peuple. Les choses en vinrent à ce point que saint Hilaire put, à juste titre, se répandre en saints gémissements sur la misère de son temps.

Dieu Immortel ! Quel remède radical et divin, s’imposait pour guérir un tel mal ?

Il eut fallu que l’Église, qui, inspirée et conduite par l’Esprit, nous est le garant de l’authenticité des Écritures, il eut fallu que l’Église ne laissât, de même, subsister aucun doute sur l’interprétation des dites Écritures.

Mais, je ne sais quelles puissances infernales lancées à l’assaut par Satan, vinrent obscurcir le ciel, jusque-là sans nuages, de l’Église. Laissant tomber sur ses enseignements un voile trompeur, elles provoquèrent une déplorable division, source de tous les maux. Abandonnant la voie droite suivie jusqu’alors, animées d’un souffle impie, résonnant comme la trompette de l’antéchrist, elles suscitèrent d’épouvantables schismes, qui désolèrent le monde entier.

Les Maîtres de cette époque, ayant perdu la tradition, semblables à un membre gangrené, arraché de son tronc, ne répandirent plus qu’une doctrine malsaine et corrompue. On livra aux femmes, aux enfants, aux ignorants, les textes les plus cachés des livres saints, sur lesquels aucun regard indiscret n’était encore tombé.

Par suite d’une façon nouvelle non seulement de lire, mais d’interpréter l’Écriture, on en vint à ce point qu’on vit chaque jour, le premier ignorant venu émettre d’effrayantes hérésies.

Saint Jérôme a tracé, en gémissant, un tableau magistral de cette corruption des textes sacrés :

« Il n’y a qu’une science des écritures, s’écrie chacun, et c’est moi qui la possède. Telle vieille femme bavarde, tel vieillard au cerveau affaibli, tel verbeux rhéteur, tous en un mot revendiquent pour eux seuls la vérité, dénaturant les textes, les enseignant avant d’avoir appris à les connaître. D’autres, grandiloquents et majestueux, dissertent au milieu des femmes, sur les livres saints. D’autres enfin, ô honte ! apprennent des femmes ce qu’ils enseignent aux hommes ! Et, comme si ce n’était assez, quelques autres, doués d’une certaine faconde, d’une audace plus grande encore, prétendent apprendre à autrui ce qu’ils ignorent eux-mêmes ! »

La plupart des Pères, d’un esprit intègre, s’attachant à ramener ainsi le sens des Écritures à la tradition des apôtres, les hérétiques décrétèrent qu’on devait se séparer d’eux. Et, comble de l’impudence, ils accusèrent leurs disciples de falsifier, de corrompre les textes, déclarant que, pour remédier à un aussi grand mal, il convenait de remonter à l’origine même de l’écriture hébraïque et de s’éloigner absolument, selon leur expression, de ces ruisseaux, si troubles, de l’interprétation et de la tradition.

Cela, nous le reconnaissons avec saint Jérôme, à qui ces inventeurs de fables osent faire la leçon, de qui l’Église catholique a reçu la plus grande partie de la traduction des textes sacrés. Mais eux, les critiques de saint Jérôme, on doit les écarter, endurcis qu’ils sont dans leur erreur, comme Pharaon.

Et s’il m’était permis, dans un débat de cette importance, d’exposer librement mon avis, je montrerais, plus clair que le jour en plein midi, en m’appuyant sur le témoignage même des Rabbins, que la version de saint Jérôme est conforme au texte hébraïque original.

En effet, les récits bibliques issus de cette source originelle, se retrouvent presque identiques, et dans les commentaires rabbiniques, et dans les écrits de ce grand docteur.

Les gens d’esprit sensé, qui attaquent le véritable sens des Écritures (si tant est qu’ils conservent un grain de bon sens, au sein même de la déraison) apprécieront s’il convient de rejeter complètement les sources rabbiniques.

Pour moi, s’il m’était permis de le dire, je ne croirais pas trop m’avancer en affirmant que tous les hérétiques, quel qu’en soit le nombre, peuvent, grâce à la Cabale (fondée sur la tradition des Hébreux) arriver à la connaissance de la Vérité éternelle ; de cette Vérité qu’ils ne peuvent contempler, ainsi que les oiseaux de nuit, habitués aux ténèbres, ne peuvent supporter l’éclat du soleil.

La Cabale, en effet, dans l’acception la plus large du mot, n’est pas autre chose que l’explication mystique des Écritures, explication qui fut transmise avant et après la venue du Christ, notre Sauveur. Et il me serait facile de démontrer que, grâce à elle, certains points encore controversés à l’heure actuelle, peuvent être facilement précisés.

Mais, il me semble voir certains des contempteurs actuels de la Haute-Science, qui croient avoir acquis des connaissances suffisantes (ou tout au moins s’y être appliqués) pour lui déclarer une guerre perpétuelle, il me semble, dis-je, les voir, ces imposteurs, ou entendre leurs divagations, les arguments à l’aide desquels ils réfutent, rejettent et essaient de détruire, comme entachés d’un levain de superstition condamnable, et la tradition des Rabbins et les enseignements de la Cabale.

C’est pourquoi j’ai cru utile, en traçant le plan de cet ouvrage, d’exposer d’abord les bases sur lesquelles s’appuient la science des Rabbins et celle des Cabalistes — que ses adversaires qualifient de diabolique ; après quoi, je réfuterai les arguments de leurs détracteurs.

Il faut donc savoir, d’après le témoignage de saint Paul, d’Origène et de saint Hilaire, dont nous examinerons les preuves ci-après, qu’en dehors de la doctrine écrite, il en existait une doctrine spirituelle, non consignée par l’écriture, que les Hébreux nommaient « loi orale » תורה בעל פה, qui se transmettait de bouche à oreille, et qui avait été donnée à Moïse sur le mont Sinaï.

Ce divin législateur en révéla, avec le plus grand soin, les secrets enseignements à soixante-dix vieillards d’Israël, qui les consignèrent, plus tard, en soixante-dix livres.

Cette loi traitait de presque tous les mystères, qui, en raison de leur profondeur, ne pouvaient être livrés à un peuple ignorant et grossier, mais étaient réservés à un petit nombre de sages, capables de les comprendre, de les conserver et de les vénérer comme ils méritaient de l’être.

Nous allons rechercher, toutefois, sur quoi repose cette opinion.

D’abord, saint Paul, dans son Épître aux Romains, semble bien partager cet avis, lorsqu’il écrit : « Qu’ont donc les juifs de plus que les autres peuples, à quelque point de vue que ce soit, quelle est l’utilité de la circoncision ? Ils sont privilégiés en beaucoup de choses, notamment une, que la parole de Dieu leur a été confiée. » Commentant ce passage de l’Apôtre, le très judicieux Origène s’exprime ainsi :

« Remarquons, dit-il, que saint Paul ne dit pas que ce sont les Écritures qui ont été confiées aux Juifs, mais la Parole de Dieu. »

D’où il résulte de la façon la plus évidente, — comme le fait observer le célèbre Pic de la Mirandole, lequel est, sans contredit, le premier des philosophes, — qu’en dehors de la loi écrite, il en existait une autre, confiée aux Juifs, et que saint Paul appelle la Parole de Dieu.

Le témoignage d’Origène est, évidemment, d’une incontestable valeur ; et l’on peut dire que, s’il en est d’aussi sérieux, il n’en est pas de plus probant.

D’ailleurs, l’Église apostolique, romaine, au jugement et à la critique de laquelle je soumets volontiers tout ce que je vais dire, n’a point condamné ce Père sur ce point.

Nous voulons, en outre, produire ici, aux yeux de tous, deux témoignages irréfutables contre nos adversaires. Bien qu’ils soient extraits d’ouvrages que l’Église tient pour apocryphes, nous les donnons quand même ; en effet, le saint concile de Trente a estimé que ces ouvrages ne devaient pas être rejetés en entier.

Quelques pères de l’Église : saint Jérôme, saint Cyprien, saint Ambroise et quelques autres, les citent parfois ; enfin, certaines versions latines de la Bible, tant manuscrites qu’imprimées, en font mention.

Le premier de ces témoignages est emprunté au 4e livre d’Esdras, chap. XIV, verset 3, où l’on peut lire : « Je me suis montré dans le buisson ardent me faisant connaître, et j’ai parlé à Moïse, alors que mon peuple était esclave en Égypte ; je l’ai envoyé vers lui et j’ai fait sortir mon peuple d’Égypte. Je l’ai conduit, ensuite, sur le mont Sinaï, je l’y ai gardé de nombreux jours et je lui ai dévoilé de nombreuses merveilles ; je lui ai découvert les secrets des temps futurs et leur fin ; je lui ai donné cet ordre, disant : Tu pourras divulguer telles paroles, mais tu tiendras telles autres secrètes. » Et, ailleurs, versets 45 et suivants : « Et il arriva qu’au bout de quarante jours, le Très-Haut fit entendre sa voix, disant : Divulgue les premiers livres que tu as écrits et que tous, qu’ils en soient dignes ou non, puissent les lire ; quant aux dix derniers, réserve-les soigneusement et confies-en le dépôt aux sages de ton peuple. Car, elles contiennent l’eau de l’Esprit, la source même de la sagesse, le fleuve de la connaissance. Et je fis, selon la parole de Dieu. »

Voilà bien des preuves qu’aucun homme sensé ne doit rejeter, d’autant que l’Église, qui reçoit l’inspiration divine, ne les a pas complètement improuvées.

Si certains critiques, cédant à un incroyable besoin d’ergoter, continuent à attaquer ces preuves et nous invitent à produire les témoignages des Pères de l’Église, j’apporterai, tout d’abord, le suivant qui est de saint Hilaire :

« Moïse, dit-il (supra. Psalm., 2), avait, antérieurement, déjà établi dans chaque synagogue un conseil de soixante-dix docteurs, car, le dit Moïse, bien qu’il ait consigné par écrit les enseignements de l’Ancien Testament avait, toutefois, réservé quelques-uns des passages les plus secrets de la Loi. Il en confia le dépôt à soixante-dix vieillards, qui devinrent par la suite les docteurs de la Loi Notre-Seigneur fait allusion, dans l’Évangile, à ce corps d’enseignement, lorsqu’il dit : Les scribes et les pharisiens occupent aujourd’hui la chaire de Moïse ; observez et accomplissez tout ce qu’ils vous enseignent ; mais, gardez-vous bien de faire ce qu’ils font. Or, leur enseignement s’est perpétué ; il vient de Moïse lui-même ; le nombre et la fonction de ces anciens se sont conservés ; ils sont restés dépositaires de la loi. »

Ainsi s’exprime littéralement saint Hilaire. On en peut conclure qu’il n’est pas possible de trouver un argument plus explicite, plus clair, confirmant l’existence d’un double enseignement de la loi.

Que des ergoteurs impénitents ne viennent pas prétendre que, dans certaines éditions de saint Hilaire, on trouve en marge ces mots : « Je n’en crois rien. » Quel que puisse avoir été l’auteur de cette annotation, qu’Érasme ou tout autre ait, de son propre mouvement fait ces additions, qu’importe ? Le texte original ne contient absolument rien de semblable.

J’en dirai autant de sa prétention de corriger le texte et de lire : perfecte, au lieu de prophetae.

Mais, abandonnons à la sagacité des érudits le soin de fixer ce point, et voyons ce que les sages ont dit de la Cabale ou Loi orale.

Eusèbe, dans son Histoire de l’Église, livre VI, chap. 2, reconnaît que cette loi orale fut donnée à Moïse sur le mont Sinaï. La même opinion est très savamment soutenue par saint Grégoire de Nazianze, De l’état de l’episcopat et Théologie, I ; Joseph, Antiq. Jud., livre IV, ch. 7 ; P. Galatinus. De Arcanis catholicae veritatis, I, 199. Reuchlin, De Cabala, livre I. — Oleast., ch. II, Medina, De recta fide in Deum, livre VII, ch. 14 ; Lud. Coelius Rhodigum, Antiq. lect., l’évêque Aug. Justin Nebiensis, Scholies sur les psaumes. Paul Burgensis, évêque de Midendorf. De Academicis. — P. Phagius. — Genèse, ch. XVI et Nombres : ch. i ; Anthon. Margarita, De ceremonis Judaeorum. — C. Postellus, De orig. et Antiq. ling. heb. ; Anton. de Guevarra (d’Espagne) Livre II, des lettres. Gorop. Becan, De lit. hiero- gl., livre VII. Porcherus. — Victoria contra Judaeos. Michael Neander, De Cabala Judaeorum. Bibliander, Comment. omnium linguarum, I. Cheradamus, Alphabet linguae sanctae. Paulus Israelita, De Cabala Judaeorum. Conrad Gesnerus. Mithridate. Bibliander, De opt. genere gram. Hebraïcae. Sextus (de Sienne), livre II, de sa Bibliothèque dont voici les expressions :

La Cabale est l’interprétation secrète de la Loi Divine, reçue par Moïse de la bouche même de Dieu, transmise par lui aux sages d’Israël et venue de ceux-ci, par une tradition non interrompue, verbale et non écrite, jusqu’à nos jours.

Elle a beaucoup de rapports avec ce que nous appelons l’interprétation anagogique, mais elle est plus élevée, car elle nous hausse des choses de la terre à celles du Ciel, du sensible à l’intelligible, du Temps à l’Éternité, du corps à l’Esprit, de l’homme à Dieu, etc.

Genebrardus, confirmant à son tour l’existence de cette divine cabale, ou tradition orale, s’exprime ainsi, fol. 21 et 22 :

« Il n’est pas admissible qu’Adam ait caché à ses fils et à leur descendance les enseignements nécessaires à leur salut. Partout, cela eut été jugé indigne d’un père, dans cette occurrence surtout où il s’agissait de dieu, de sa parole, de son esprit, qu’il lui avait été donné de percevoir. Il les avait instruits, au contraire, de la création de l’Univers (Gen., 2) dans lequel il avait occupé la place la plus noble, à ce point que, sur l’ordre de Dieu, c’est lui qui avait assigné à chaque chose un nom en rapport avec sa nature propre.

Il leur avait parlé de l’âme universelle de vie, de laquelle il avait été conçu et formé à l’image, à la similitude de Dieu, dont il était la véritable expression (Gen. i), de la grandeur de l’homme, de sa suprématie sur toute la Création, qu’il avait reçue comme apanage (ibid.) ; de l’état d’innocence dont il était tombé, de sa chute, de son péché, source de tous les maux qui l’avait exilé d’un jardin de délices, image de la vie immortelle future ; des anges, dont quelques-uns armés d’un glaive, flamboyant et tournoyant, défendent l’entrée de ce paradis terrestre ; des démons, ennemis du genre humain, de leurs embûches, et, notamment, de l’un d’entre eux, qui, sous la forme d’un serpent, les avait trompés lui et son épouse ; du Fils de la femme, c’est-à-dire le Christ, qui lui avait été promis pour le racheter de sa faute et de sa condition misérable (Gen. 3) ; de la sainteté du mariage et des lois qui le régissent, qu’il avait prédites lui-même (Gen. 2) ; des sacrifices et du culte à rendre à Dieu ; des commandements de Dieu et de sa volonté ; de la mort, de la pénitence, de toutes les peines générées par le péché, dont il avait fait lui-même l’expérience ou qui lui avaient été révélées par Dieu ainsi que par les propres déductions de son esprit ; de sa nature supérieure et parfaite ; enfin, il leur avait révélé tous les enseignements secrets, nécessaires à notre salut que Dieu ne lui avait pas ménagés : non seulement comme à un prophète, mais de plus comme à un être qu’il avait tiré de son essence même ».

De même (Chron. Hebr. fol. 6, Histoire de la Cabale), le sage rabbin, Abraham Lévi, la gloire des maîtres, s’exprime ainsi sur Josué, fils de Nun :

« Que la paix soit avec lui. Il reçut de lui (c’est-à-dire de Moïse) l’une et l’autre loi : la loi écrite et la tradition orale. Or, il est établi que Moïse, le premier de nos législateurs soutenait des controverses avec des Hébreux, du matin au soir. Et l’on ne peut prétendre qu’il faut comprendre seulement par ces mots l’enseignement de la loi écrite. Cela est inadmissible ; la loi écrite, en effet, ne traite d’aucun des mille cas de chicane, qui surgissent chaque jour. Il institua donc, par la suite, pour connaître de ceux-ci, des tribuns, des centurions, des cinquanteniers, des décurions ; et il leur fit cette prescription : Jugez les affaires de vos frères selon la justice et l’équité. Mais, c’est de son propre fonds qu’il vous traça, en ce temps-là, ce que vous deviez faire. Et cet enseignement qu’il vous donna, n’est pas autre chose que la loi orale. Il est traité en outre, des sacrifices et de leur rituel : Tu feras les sacrifices et tu t’alimenteras comme je te l’ai indiqué.

Moïse indique ainsi clairement qu’on lui a imposé, relativement aux sacrifices, des règles qui ne se trouvent pas dans la Loi. Or, il est impossible qu’il ne les ait pas transmises à son successeur Josué.

Josué, de son côté, les transmit aux anciens d’Israël, et mourut l’an du monde 2517. Les sages, qui succédèrent à Josué, les transmirent aux prophètes ; ceux-ci, enfin, se les transmirent réciproquement de l’un à l’autre, dans la suite des siècles et des âges jusqu’à Haggie, Zacharie et Malachie.

Les prophètes les transmirent également aux membres de la grande synagogue, notamment à Zorobabel, fils de Salathiel fils de Jéchonias, et à ceux qui revinrent avec lui de la captivité de Babylone : Jésus, Néhemie, Seroïna, Raalia, Mardochée, Balsanus, Masparus, Bagoa, Bhanur, Baana, lesquels étaient en effet, les chefs de la grande synagogue »

Telle est l’opinion d’Abraham Levi.

Après ces auteurs célèbres, dont nous venons d’exposer l’avis, puisque tous les Rabbins ou Cabalistes, qui ont cherché à pénétrer les mystères sacrés de cette tradition auguste, de la Cabale ou cabalistique, affirment ainsi que nous l’avons déjà dit, qu’outre la loi écrite, il existe un autre enseignement, secret celui-là, qu’ils appellent cabale, du verbe hébreu quibble קבל, qui signifie : recevoir. Et ils définissent ainsi cette réception ou cabale : La Cabale est la transmission symbolique de la révélation divine qui nous permet, pour notre salut, de contempler Dieu et les formes séparées2.

Nous disons : révélation divine parce qu’elle fut révélée à Adam, pendant son sommeil, ainsi que les Hébreux l’ont toujours affirmé. C’est ce qui lui permit d’assigner aux animaux de la terre, aux oiseaux du ciel, un nom, le plus propre à les spécifier d’après la nature de chacun d’eux.

Cette divine révélation ne fut pas faite seulement à Adam, elle le fut aussi à Moïse, sur le mont Sinaï, ainsi qu’il est dit plus haut.

Pic de la Mirandole, dans ses Conclusions cabalistiques, la divise en science des Séphirots, et en science des Schemots ; c’est-à-dire en une partie « agissante » et en une autre « purement spéculative ».

Mais quittons les généralités et pénétrons dans le détail. Il existe, en effet, aux dires de profonds cabalistes, antérieurs à Pic de la Mirandole, une cabale du Bereschit, et une Cabale de la Merchava. La première contient deux sections ; l’une traite des forces cachées de l’Univers ; l’autre recherche les lois qui régissent notre monde sublunaire.

C’est de cette dernière, dit-on, que traita le sage Salomon. Il disserta sur toutes les créatures du règne végétal, depuis le cèdre qui domine le Liban jusqu’à l’hysope de la muraille.

La Cabale de la Merchava, n’est pas autre chose que la théologie symbolique ou mystique, la science contemplative des choses sublimes et divines.

Elle se divise également en deux sections : l’une, dite du Béreschit, étudie les arcanes les plus profonds des nombres ; l’autre, dite des Schemots, traite des mystères des noms divers et de ceux des créatures.

C’est ce qui explique comment on retrouve, dans les écrits des cabalistes hébreux, tout ce que les anciens ont exposé relativement à la magie. Je ne parle pas ici de la magie noire et diabolique, sur laquelle il convient de jeter un épais voile d’ombre, mais, de la magie permise, de celle au moyen de laquelle les anciens sages de l’Orient, les Perses notamment, qui pénétrèrent très avant dans les mystères de la Divinité et de la Nature, purent accomplir des merveilles, au témoignage de saint Augustin, en se servant de moyens purement humains, en appliquant les puissances actives aux éléments passifs.

La magie comprenait, en effet, d’après Pline, trois sections, qu’on retrouve également dans la Cabale : la théologie, la médecine hermétique et l’astrologie.

La théologie servait à purifier l’homme, à le rendre apte à recevoir les enseignements occultes, en faisant de lui un ami de Dieu, le mettant en état d’étudier saintement les choses saintes.

La médecine hermétique traitait de la vertu des herbes, des pierres et des métaux ; de la sympathie et de l’antipathie qui existaient entre chacune ou chacun d’eux.

L’astrologie, enfin, avait pour but de rechercher, au moment où l’on entamait une entreprise quelconque, les conditions de temps, favorables ou défavorables ; les mouvements des corps célestes et leurs influences diverses sur les choses terrestres.

Il n’est pas douteux, d’après l’expérience quotidienne, que les forces célestes d’en haut ont une action sur les êtres terrestres d’en bas.

On peut conclure nettement, de ce qui précède, que la Cabale contient une partie théorique et une partie pratique. Certains de ses enseignements sont, en effet, purement pratiques, tandis que les autres sont entièrement mystiques. Ces derniers traitent de Dieu, des anges, des idées et de tout ce qui s’y rattache.

Cette section ne se contente pas d’étudier minutieusement les actes, émanant de Dieu lui-même et des esprits célestes ; elle fait servir également aux besoins du genre humain les connaissances ainsi acquises. Cette science est incontestablement la sagesse divine elle-même ! C’est par amour pour elle, poussés par le désir d’acquérir d’aussi nobles connaissances que la plupart des véritables théosophes de l’antiquité : Empédocle, Démocrite, Platon, Pythagore et tant d’autres, entreprirent de longs voyages pour aller s’abreuver à ces fleuves de sagesse, boire à leur source même.

Ainsi, l’illustre philosophe Apollonius de Tyane passa une longue suite d’années à sa recherche, la poursuivant sans relâche au milieu de la méchanceté, de l’ignorance des hommes, en dépit des malheurs du temps, de la misère causée par les guerres, alors qu’elle semblait s’être retirée de la terre tout entière !

Sans perdre courage, au témoignage de saint Jérôme, il parcourut la Perse, traversa le Caucase, visita les Albanais, les Scythes, les Massagètes et pénétra jusqu’au cœur des puissants Empires de l’Inde. Enfin, ayant franchi l’immense fleuve Phison, il parvint chez les Brahmanes. Là, il entendit Jarchas, assis sur un trône d’or, au milieu d’un petit nombre de disciples, puisant à la source même de Tantale, donner son enseignement sur la nature, sur les mouvements des étoiles et sur le cours des jours.

De là, à travers l’Elamitie, la Babylonie, la Chaldée, la Médie, l’Assyrie, le royaume des Parthes, la Syrie, la Phénicie, l’Arabie et la Palestine, il regagna Alexandrie. Poursuivant ensuite sa route, il se rendit en Éthiopie, pour y voir les gymnosophistes et la fameuse table du soleil qui se trouve dans le désert.

Laissons donc l’opinion de ces ignorants détracteurs de toutes choses, qui pour rendre odieux, méprisable aux yeux de la postérité ce mot de Cabale (lequel, représenté d’une part comme synthétisant une science démoniaque, accaparé de l’autre, et exploité par d’adroits charlatans, est presque tombé dans l’abomination), ont eu l’incroyable, la criminelle audace d’affirmer que la Cabale rendait l’homme diabolique, infernal, semblable à l’antéchrist !

Par malheur, elle a permis à des critiques, dont la sincérité ne peut être mise en doute, de conclure que les cabalistes recevaient leur inspiration de pernicieux démons ; qu’ils étaient sans conteste d’impudents sycophantes, qu’on devrait punir en toute équité.

Et, pourtant je me demande, en vérité, ce qu’on peut trouver de mauvais dans la Cabale !

Aussi, invité-je ces monstres, ces hommes abominables à écouter ce qu’a dit, de l’une et l’autre cabale, le célèbre comte de la Concorde (Pic de la Mirandole). Peut-être cesseront-ils, ensuite, de vomir leurs injures calomnieuses. « Il n’est pas, dit-il, de sciences plus propres à nous convaincre de la divinité du Christ que la magie et la cabale ».

Mais, répliquent nos adversaires, la cabale fait usage de pentacles !

Eh bien ! quelle conclusion en tirez-vous ? Peut-on condamner des signes, qui sont la représentation des choses divines ?

Le Christ n’a-t-il pas enseigné que l’on devait tout faire en son nom ? Or ce nom, d’après Archangelus de Burgonovo lui-même, ne peut être exprimé qu’au moyen de lettres, proférées ou écrites ! Ces dernières sont justement, les signes dont il est question.

Saint Paul, dont la poitrine vibrait de la parole du Christ, dit également : Quoi que vous fassiez, soit en parole, soit en acte, faites-le au nom de Jésus !

La croix est aussi un signe dont nous avons l’habitude de nous servir ; et ce signe est d’un usage fréquent.

Dans l’ancienne loi, il était également prescrit au prêtre de se couvrir le front du grand nom de Dieu avec ses caractères, ainsi écrit יהוה, lorsqu’il entrait dans le saint des saints (Exode).

On ne doit donc pas rejeter tous les caractères ! Il en est de saints, desquels il est dit : ce sont des instruments utiles pour l’œuvre divine, de même qu’il est des instruments naturels, utiles pour les opérations faites dans la nature.

Les adversaires des cabalistes n’en continuent pas moins leurs diatribes et demandent : D’où proviennent donc, si ce n’est du Démon, tant de choses extraordinaires accomplies par l’art de la Cabale ?

Hommes chétifs et aveugles ! pusillanimes et sacrilèges, ensevelis dans les ténèbres épaisses de l’ignorance ! Chaque fois qu’un fait extraordinaire, admirable, s’offre à vos yeux ou vous est raconté, vous criez au prestige de l’enfer et qualifiez le prodige d’œuvre diabolique ?

De même, les peuplades sauvages du Nouveau Monde, lorsqu’elles virent pour la première fois les Espagnols, les prirent pour des Dieux, pour les fils des Nuées célestes, parce que leurs canons imitaient le tonnerre, qu’ils faisaient parler les hommes entre eux au moyen de l’écriture, ignorée de ces pauvres sauvages, et que les cloches de leurs horloges sonnaient toutes seules !

Elles croyaient également que leurs navires étaient tombés du ciel, que leurs cavaliers, tels les centaures, avaient été créés ainsi par la Nature.

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Published by Jacques Gaffarel (1625) - dans Kabbale
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17 janvier 2013 4 17 /01 /janvier /2013 06:23

Pour beaucoup, la Kabbale est une pseudo-science sans contact avec le réel, une élucubration mystiquesortie du cerveau des abstracteurs de quintessence. C’est une erreur fondamentale, mais inévitable, car peu d’hommes disposent du temps nécessaire pour se faire une opinion circonstanciée et sonder les problèmes qu’elle aborde et résout.

À première vue, en effet, la Kabbale offre un aspect rébarbatif et emploie un langage de forme sibylline propre à rebuter les autodidactes d’esprit superficiel. Cependant, sous son voile hermétique, elle cache une science profonde, celle des rapports qui lient le contingent à l’absolu. Elle a été et reste la métaphysique la plus concrète et par conséquent la plus positive dont l’intelligence humaine se soit nourrie. Voyons comment.

La science analytique s’occupe uniquement du relatif, elle ne peut « outrepasser » sans abandonner sa hase de départ. Elle s’arrête donc au seuil de l’absolu, de l’infini, du transcendant.

Bien plus, elle repousse volontairement et sans appel toutes les notions dont l’analyse quantitative ne peut tirer parti. Elle engendre inéluctablement le matérialisme, le positivisme, le pragmatisme, en un mot, la philosophie exclusive du contingent, sans s’occuper de son support.

Constituer une science et une philosophie du relatif, c’est parfait. Mais le relatif est conditionné, c’est une donnée expérimentale. Comment et pourquoi est-il conditionné ? La science répond « non ultra possumus », et l’esprit humain, chercheur infatigable, reste insatisfait. Alors s’élève la voix de la philosophie ésotérique, essence même Kabbale. Le relatif, dit-elle, est une apparence, la seule réalité réside dans l’Absolu. La science analytique est suffisante dans la poursuite d’un idéal situé dans son axe, au seuil spirituel elle est impuissante. Appuyé sur la seule expérience, l’esprit est un arbre transplanté en un sol infertile, il s’étiole et perd le sens de sa propre réalité. Le relatif change, s’écoule, s’efface, il faut une base immuable pour supporter le devenir.

Mais, comment passer du relatif à l’absolu, et comment l’Absolu, source incontestée du relatif, peut-il émaner celui-ci sans s’évanouir en fumée ? La Kabbale, par analogie, explique le procédé involutif de l’Absolu et restitue le monde du relatif au même titre que la Science, tout en jetant un pont entre l’être et le néant, en reliant le contingent à son support nécessaire.

La philosophie Kantienne a figuré, de façon magistrale, l’antinomie irréductible de ces frères ennemis : phénomène (relatif) et noumène (absolu). Si nous allons de l’un à l’autre, par le mode inductif, au terme de l’analyse, le phénomène devient noumène et c’est absurde, l’absolu sombre dans le relatif et tout concept étranger à nos catégories se dissipe. Scientifiquement, on ne peut rien contre cette constatation, le transcendant échappe à notre intellect. Et pourtant, une notion indéracinable s’élève en nous : celle du noumène. Cette notion, Kant l’a considérée comme nécessaire à notre raison pour mettre un point final à l’indéfinité des séries phénoménales ; mais il a ajouté : couvre-t-elle une réalité ? Nous n’en saurons jamais rien, c’est un postulat.

Doute et négation sont inopérants, chacun de nous sent en lui un lambeau d’absolu irréductible au phénomène et Kant n’a converti personne à sa désespérance agnostique. Aucune philosophie proprement rationnelle, cependant, n’a donné la solution du problème, seule, la Kabbale, en concordance admirable avec les théologies modernes, a fourni la théorie capable de justifier le passage du relatif à l’absolu.

« Je suis celui qui suis », a dit Javeh dans le buisson d’Horeb. Et de l’être en soi, on ne peut rien concevoir d’autre. Il est, et il est un, c’est tout. Comment cette unité inaccessible et inféconde aux yeux de la raison, peut-on extraire l’universalité des êtres contingents ? C’est que, dit la Kabbale, l’Unité ineffable et inintelligible – Aïn-Soph – est expansive, elle possède la vie féconde par elle-même. Et cette vie se manifeste par une triple personnalité, interne à l’Unité et greffée sur l’être essentiel. Ici, le mot personnalité est synonyme de rôle ou d’attitude, et non pas d’hypostase. Ces trois altitudes prises par une même substance : Paternité, Filiation (Spiration), Procession nous sont accessibles dans une certaine mesure, car il ne s’agit plus de l’essence de l’être, mais des propriétés de l’être. Or, prononcer le mot propriété, c’est évoquer la possibilité d’une relation, et par cette voie, la relativité peut découler de l’Unité transcendante.

En effet, la vivante unité, par son activité interne, équivaut au ternaire, en raison de la triplicité des fonctions de l’être. Mais ce ternaire possède un moyen terme géminé à double face : Filiation-Spiration. Le ternaire contient donc en germe effectif, le quaternaire, et celui-ci est la condition suffisante de la création relative. Car, si le ternaire peut s’accommode ; d’une manifestation interne sans rompre l’unité essentielle, le quaternaire est, au contraire l’origine de la multiplicité. La Filiation indique la communauté de substance, d’essence, d’être ; la Spiration comporte la distinction. Par la distinction, l’Être s’oppose au néant et conçoit le champ de son activité. C’est là une attitude efficace : si elle s’exerce à l’encontre de la somme des possibles, elle est interne et donne à l’Unité la conscience de sa plénitude, si elle agit vis-à-vis d’une série déterminée, elle devient l’origine d’une notion particulière, elle manifeste un attribut de la Substance. Alors, l’Être extériorise une partie de son activité, il ne dit plus « Je suis », il dit « Je ne suis pas Cela ». Et Cela devient un être dérivé et contingent, car s’il reçoit l’être dans son intégralité indivisible, il ne peut s’opposer au néant que dans le cadre d’une limite.

Par la Spiration manifestée, la création s’écoule à travers le prisme filial. Ainsi, l’absolu et le relatif, de prime abord, incompatibles, se présentent comme les deux faces d’un seul problème : la vie universelle. Un prologue éternel : transcendance ; une action concrète : immanence ; un dénouement : réintégration harmonique qui conjugue les deux étapes. De transcendantal, l’absolu devient immanent, et, sur ses bases métaphysiques, la théologie chrétienne a établi ses dogmes fondamentaux :

Trinité = Relation d’origine entre les Personnes de l’essence divine.

Transcendance.

Création Immanence.

Chute originelle, rupture d’équilibre.

Incarnation = Descente effective de l’Absolu dans le Relatif (Restitution de l’équilibre par la confirmation de l’Immanence).

Rédemption = Réintégration du Relatif dans sa coparticipation de l’absolu-immanent (Le Salut).

Comment la Kabbale nous explique-t-elle cette compénétration de l’absolu et du relatif ? Elle emploie les noms divins révélés, leurs lettres constitutives sous leur valeur alphabétique et numérale, mais son argumentation primordiale réside dans l’arbre séphirotique.

La décade des Séphiroth découle d’Aïn-Soph. Aïn-Soph, c’est l’Être inconcevable et inintelligible, c’est l’Infini-Absolu dans toute sa plénitude intangible ; il est supérieur à tout être, à toute pensée, à toute qualité, à toute manifestation. Mais c’est lui qui sert de support, remplit et enveloppe tout ce qui est. Les Séphiroth ne sont pas des créations divines, des hypostases manifestées, ce sont des idées Fondamentales, des « idées-forces », elles constituent la dégradation de la Pensée absolue dans sa descente vers la relativité, vers la création éventuelle. C’est par elles que nous arrivons à saisir le dynamisme de l’émanation (Atziluth), par elles que nous montons du monde apparent des réalisations (Asiah), jusqu’à la notion limite de l’Intelligible : Ehieh, l’être en soi et sans détermination. En elles, la substance même de la Pensée divine circule du faîte à la base, de Kéther et Malkut. Chaque Séphira est une étape par laquelle l’Absolu prépare et conditionne son incarnation dans le relatif, chacune est un creuset grâce auquel la transcendance, se transformant en immanence, nous devient de plus en plus intelligible, dans ce qu’il nous est donné d’en connaître.

En un mot, les Séphiroth, procédant en quelque sorte, de l’Unité inaccessible dans son essence, compliquent dans leur marche involutive, le concept primitif de la distinction, pour aboutir à l’indéfinie multiplicité de l’Univers. Et c’est par une marche inverse et ascendante que notre esprit, par la voie intuitive, arrivera à reconstituer la subtile métaphysique de la communion de l’Absolu et du relatif et la somme des rapports qui relient l’un à l’autre, le devenir à l’immuable, le temps à l’éternité.

Cherchez dans l’arbre séphirotique ces idées et ces principes pour en développer les conséquences et vous aurez la clef de la Kabbale, le plan des sentiers et des voies et vous pourrez franchir les cinquante portes de l’intelligence. Nous n’insistons pas, car nous écrivons pour les hommes de bonne volonté et non pour les curieux. S’il y a des vides dans notre démonstration, ils sont voulus ; celui qui est appelé les comblera sans peine.

Source : http://www.kabbale.eu/prolegomenes-a-la-kabbale/

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Published by Constant CHEVILLON. - dans Kabbale
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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 06:20

Les kabbalistes ont deux manières de parler de Dieu, qui ne font aucun tort à l unité de leur pensée. Quand ils cherchent à le définir, quand ils distinguent ses attributs, et veillent nous donner une idée précise de sa nature, leur langage est celui de la métaphysique; il a toute la clarté que comportent de telles matières et l'idiome dans lequel elles sont exposées. Mais quelquefois ils se contentent de représenter la Divinité comme l'être qu'il faut renoncer à comprendre entièrement, qui demeuré toujours en dehors de toutes les formes dont notre imagination se plaît à le revêtir. Dans ce dernier cas, toutes leurs expressions sont poétiques et figurées, et c'est en quelque sorte par l'imagination même qu'ils combattent l'imagination: alors tous leurs efforts tendent à détruire l'anthropomorphisme, en lui donnant des proportions tellement gigantesques, que l'esprit effrayé ne trouve plus aucun terme de comparaison, et se voit forcé de se reposer dans l'idée de l'infini.

 Le Livre du Mystère est écrit tout entier dans ce style-là; mais les allégories qu'il emploie étant trop souvent des énigmes, nous aimons mieux, pour confirmer ce que nous venons de dire, citer un passage de I'Idra raba. Simon ben Jochaï vient de rassembler ses disciples. Il leur a dit que le temps était venu de travailler pour le Seigneur, c'est-à-dire de faire connaître le véritable sens de la loi, que les jours de l'homme sont comptés, les ouvriers en petit nombre, et la voix du créancier, la voix du Seigneur, de plus en plus pressante. Il leur a fait jurer de ne point profaner les mystères qu'il allait leur confier, puis, s'asseyant parmi eux dans un champ, à l'ombre des arbres, il se montra prêt à parler au milieu du silence. " Alors une voix se fit entendre, et leurs genoux s’entrechoquèrent de frayeur. Quelle était cette voix? C'était la voix de l'assemblée céleste qui se réunissait pour écouter. Rabbi Simon, plein de joie, prononça ces paroles: Seigneur, Je ne dirai pas, comme un de tes prophètes qu'en entendant la voix je suis saisi de crainte. Ce n'est plus maintenant le temps de la crainte, mais celui de l'amour, ainsi qu'il est écrit: Tu aimeras l’Eternel ton Dieu. Après cette introduction qui ne manque ni de pompe ni d'intérêt, vient une longue description entièrement allégorique de la grandeur divine. En voici quelques traits : " Il est l'ancien des anciens, le mystère des mystères, l’inconnu des inconnus. Il a une forme qui lui appartient, puisqu'il nous apparaît comme le vieillard par excellence, comme l'ancien des anciens, ce qu'il y a de plus inconnu parmi les inconnus. Mais, sous cette forme qui nous le fait connaître, il reste cependant l'inconnu. Son vêtement paraît blanc, et son aspect est brillant . Il est assis sur un trône d'étincelles qu'il soumet à sa volonté. La blanche lumière de sa tête éclaire quatre cent mille mondes. Quatre cent mille mondes nés de cette blanche lumière deviennent l'héritage des justes dans la vie à venir. Chaque '( jour voit éclore de son cerveau treize mille myriades de mondes qui reçoivent de lui leur subsistance, et dont il supporte à lui seul tout le poids. De sa tête il secoue une rosée qui réveille les morts et les fait naître à une vie nouvelle. C'est pour cela qu'il est écrit: Ta rosée est une rosée de lumière. C'est elle qui est la nourriture des saints de l’ordre le plus élevé. Elle est la manne qu'on prépare aux justes pour la vie à venir. Elle descend dans le champ des fruits sacrés. L'aspect de cette rosée est blanc comme le diamant, dont la couleur renferme toutes les couleurs... La longueur de ce visage, depuis le sommet de la tête, est de trois cent soixante et dix fois dix mille monde. On l’appelle le long visage; car tel est le nom de l'ancien des anciens. "

Nous manquerions cependant à la vérité si nous laissions croire que le reste doit être jugé sur cet exemple. La bizarrerie, l’affectation, l’habitude, si commune en Orient, d'abuser de l'allégorie jusqu'à la subtilité, y tiennent plus de place que la noblesse et la grandeur. Ainsi, cette tête éblouissante de lumière, par laquelle on représente l'éternel foyer de l'existence et de la science, devient en quelque sorte le sujet d'une étude anatomique; ni le front, ni la face, ni les yeux, ni le cerveau, ni les cheveux, ni la barbe, rien n'est oublié; tout devient une occasion d'énoncer des nombres et des proportions qui rappellent l’infini. C'est évidemment là ce qui a provoqué, contre les kabbalistes, le reproche d'anthropomorphisme et même de matérialisme que leur ont adressé quelques écrivains modernes. Mais ni cette accusation, ni la forme qui en est le prétexte, ne méritent de nous arrêter plus longtemps. Nous allons donc essayer de traduire quelques-uns des fragments où le même sujet est traité d'une manière plus intéressante pour la philosophie et pour l'histoire de l'intelligence humaine.

Le premier que nous citerons forme un tout complet d'une assez grande étendue, et qui, par cela seul, se recommande à notre attention. Sous prétexte de faire connaître le sens véritable de ces paroles d'Isaïe: " A quoi pourrez-vous me comparer qui me soit égal" il nous explique la génération des dix Sephiroth, ou principaux attributs de Dieu, et la nature de Dieu lui-même, quand il se cachait encore dans sa propre substance. Avant d'avoir créé aucune forme dans ce monde; avant d'avoir produit aucune image, il était seul, sans forme, ne ressemblant à rien. Et qui pourrait le concevoir comme il était alors, avant la création, puisqu'il n'avait pas de forme? Aussi est-il défendu de le représenter par quelque image et sous quelque forme que ce soit, même par son saint nom, même par une lettre ou par un point. Tel est le sens de ces mots: vous n'avez vu aucune figure le jour où l’Eternel vous parla'; c'est-à-dire vous n'avez vu aucune chose que vous puissiez représenter sous une forme ou par une image. Mais après avoir produit la forme de l'Homme céleste, il s'en servit comme d'un char, Mercaba, pour descendre; il voulut être appelé par cette forme, qui est le saint nom de Jehovah; il voulut se faire connaître par ses attributs, par chaque attribut séparément, et se fit nommer le Dieu de grâce, le Dieu de justice, le Dieu tout-puissant, le Dieu des armées, et Celui qui est. Son dessein était de faire comprendre ainsi quelles sont ses qualités et comment sa justice et sa miséricorde s'étendent sur le monde, aussi bien que sur les oeuvres des hommes.

Car, s'il n'eût pas répandu ses lumières sur toutes ses créatures, comment ferions-nous pour le connaître? Comment serait-il vrai de dire que l'univers est rempli de sa gloire? Malheur à qui oserait le comparer même à l'un de ses propres attributs ! Encore bien moins doit-il être assimilé à l'homme venu de la terre et destiné à la mort. Il faut le concevoir au-dessus de toutes les créatures et de tous les attributs. Or, quand on a ôté ces choses, il n'y a plus ni attribut, ni image, ni figure; ce qui reste est comme la mer; car les eaux de la mer sont par elles-mêmes sans limite et sans forme; mais lorsqu'elles se répandent sur la terre, alors elles produisent une image, et nous permettent de faire ce calcul: La source des eaux de la mer et le jet qui en sort pour se répandre sur le sol font deux. Ensuite il se forme un bassin immense, comme lorsqu'on creuse une vaste profondeur; ce bassin est occupé par les eaux sorties de la source, il est la mer elle-même et doit être compté le troisième A présent cette immense profondeur se partage en sept canaux qui sont comme autant de vaisseaux longs par lesquels s'échappe l'eau de la mer.

La source, le courant, la mer et les sept canaux forment ensemble le nombre dix. Et si l'ouvrier qui a construit ces vases vient à les briser, les eaux retournent à leur source, et il ne reste plus que les débris de ces vases, desséchés et sans eau. C'est ainsi que la cause des causes a produit les dix Séphiroth. La Couronne, c'est la source d'où jaillit une lumière sans rien, et de là vient le nom d'Infini, Æn Soph, pour désigner la cause suprême, car elle n'a dans cet état ni forme ni figure; il n’existe alors aucun moyen de la comprendre, aucune manière de la connaître; c'est dans ce sens qu'il a été dit: Ne médite pas sur une chose qui est trop au-dessus de toi.

Ensuite se forme un vase aussi resserré qu'un point que la lettre, mais dans lequel cependant pénètre la lumière divine: c'est la source de la sagesse, c'est la sagesse elle-même, en vertu de laquelle la cause suprême se fait appeler le Dieu sage. Après cela elle construit un vase immense comme la mer, et qu'on nomme l'intelligence: de là vient le titre de Dieu intelligent. Sachons cependant que Dieu n'est intelligent et sage que par sa propre substance; car la sagesse ne mérite pas ce nom par elle-même, mais à cause de lui qui est sage et la produit de la lumière émanée de lui: ce n'est pas non plus par elle-même qu'on peut concevoir l'intelligence, mais par lui qui est l'être intelligent et qui la remplit de sa propre substance. Il n’aurait qu'à se retirer pour la laisser entièrement desséchée.

C'est ainsi qu'il faut entendre ces mots: Les eaux se sont retirées de la mer, et le lit du fleuve est devenu sec et aride. Enfin, la mer se partage en sept branches, et il en résulte les sept vases précieux qu'on appelle la miséricorde ou la grandeur, la justice ou la force, la beauté, le triomphe, la gloire, la royauté et le fondement ou la base. C'est pour cette raison qu'il est nommé le grand ou le miséricordieux, le fort, le magnifique, le Dieu des victoires, le Créateur qui toute gloire appartient et la base de toutes choses. C'est ce dernier attribut qui soutient tous les autres, ainsi que la totalité des mondes. Enfin, il est aussi le roi de l'univers; car tout est en son pouvoir, soit qu'il veuille diminuer le nombre des vases et augmenter la lumière qui en jaillit, ou que le contraire lui semble préférable.

Tout ce que les kabbalistes ont pensé de la nature divine est à peu près résumé dans ce texte. Mais il est impossible qu'il ne laisse pas une grande confusion, même dans les esprits les plus familiarisés avec les questions et les systèmes métaphysiques. Il faudrait, d'une part, qu'il pût être suivi d'assez longs développements: de l'autre, au contraire, il serait utile de présenter, sous une forme à la fois plus substantielle et plus précise, chacun des principes qu'il renferme. Pour atteindre ce double but sans compromettre la vérité historique, sans avoir la crainte de substituer notre propre pensée à celle dont nous voulons être l'organe, nous réduirons le passage qu'on vient de lire à un petit nombre de propositions fondamentales, dont chacune sera en même temps éclaircie et justifiée par d'autres extraits du Zohar.

1° Dieu est, avant toute chose, l’être infini; il ne saurait donc être considéré ni comme l'ensemble des êtres, ni comme la somme de ses propres attributs. Mais sans ces attributs et les effets qui en résultent, c'est-à-dire sans une forme déterminée, il est à jamais impossible ou de le comprendre ou de le connaître. Ce principe est assez clairement énoncé lorsqu'on dit qu'avant la création Dieu était sans forme, ne ressemblant à rien, et que, dans cet état, aucune intelligence ne peut le concevoir. Mais, ne voulant pas nous borner à cet unique témoignage, nous espérons que la même pensée ne sera pas plus difficile à reconnaître dans les paroles suivantes: Avant que Dieu se fût manifesté, lorsque toutes choses étaient encore cachées en lui, il était le moins connu parmi tous les inconnus. Dans cet état! il n'a pas d'autre nom que celui qui exprime l'interrogation. Il commença par former un point imperceptible: ce fut sa propre pensée; puis il se mit à construire avec sa pensée une forme mystérieuse et sainte; enfin, il la couvrit d'un vêtement riche et éclatant: nous voulons parler de l’univers, dont le nom entre nécessairement dans le nom de Dieu. Voici ce qu'on lit aussi dans l'ldra Zouta (la Petite assemblée), dont nous avons plus d'une fois signalé l'importance: L’Ancien des anciens est en même temps l'inconnu des inconnus; il se sépare de tout et il n'en est pas séparé; car tout s'unit à lui comme à son tour il s'unit à toute chose; il n'y a rien qui ne soit en lui. Il a une forme, et l'on peut dire qu'il n'en a pas. En prenant une forme, il a donné l'existence à tout ce qui est; il a d'abord fait jaillir de son sein dix lumières qui brillent par la forme qu'elles ont empruntée de lui, et répandent de toute part " un jour éblouissant: c'est ainsi qu'un phare envoie de tous côtés ses rayons lumineux. L'Ancien des anciens, l'inconnu des inconnus est un phare élevé, que l'on connaît seulement par les lumières qui brillent à nos yeux avec tant d'éclat et d'abondance. Ce qu'on appelle son saint nom n'est pas autre chose que ces lumières.

2° Les dix Séphiroth. par lesquelles l'être infini se fait connaître d'abord, ne sont pas autre chose que des attributs qui, par eux-mêmes, n'ont aucune réalité substantielle; dans chacun de ces attributs, la substance divine est présente tout entière, et dans leur ensemble consiste la première, la plus complète et la plus élevée de toutes les manifestations divines. Elle s'appelle l'homme primitif ou céleste, c'est la figure qui domine le char mystérieux d'Ezéchiel et dont l'homme terrestre, comme nous le verrons bientôt, n'est qu'une pâle copie. La forme de l'homme, dit Simon ben Jochai à ses disciples, la forme de l'homme renferme tout ce qui est dans le ciel et sur la terre, les êtres supérieurs comme les êtres inférieurs; c'est pour cela que l'Ancien des anciens l'a choisie pour la sienne. Aucune forme, aucun monde ne pouvait subsister avant la forme humaine; car elle renferme toutes choses, et tout ce qui a est ne subsiste que par elle; sans elle, il n'y aurait pas de monde, et c'est dans ce sens qu'il faut entendre ces mots: l’Eternel a fondé la terre sur la sagesse. Mais il faut distinguer l'homme d'en haut de l'homme d'en bas car l'un ne pourrait pas exister sans l’autre. Sur cette forme de l'homme repose la perfection de la foi de tous; c'est d'elle qu'on veut parler quand on dit qu'on voyait au-dessus du char comme la figure d'un homme; c'est elle que Daniel a désignée par ces mots: Et je vis comme le fils de l'homme qui venait avec les nuées du ciel, qui s'avança jusqu'à l'Ancien des jours, et ils le présentèrent devant lui. Ainsi, ce qu'on appelle l'homme céleste ou la première manifestation divine n'est pas autre chose que la forme absolue de tout ce qui est là source de toutes les autres formes, ou plutôt de toutes les idées; en un mot, la pensée suprême, la même qui ailleurs est appelée le logos ou le verbe. Nous ne prétendons pas exprimer ici une simple conjecture, mais un fait historique dont on appréciera l'exactitude à mesure qu'on aura une connaissance plus étendue de ce système. Cependant, avant d'aller plus loin, nous citerons encore ces paroles: La forme de l'Ancien (dont le nom soit sanctifié!) est une forme unique qui embrasse toutes les formes. Elle est la sagesse suprême et mystérieuse qui renferme tout le reste.

3° Les dix Séphiroth, si nous en croyons les auteurs du Zohar, sont déjà désignées dans l'Ancien Testament par autant de noms particuliers, consacrés à Dieu, les mêmes, comme nous l’avons déjà remarqué, que les dix noms mystiques dont parle saint Jérôme dans sa lettre à Marcella. On a voulu aussi les trouver dans la Mischna, lorsqu'elle dit que Dieu a créé le monde avec dix paroles ou par autant d'ordres émanés de son verbe souverains. Quoique tous également nécessaires, les attributs et les distinctions qu'ils expriment ne peuvent pas nous faire concevoir la nature divine de la même hauteur; mais ils nous la représentent sous divers aspects, que dans la langue des kabbalistes on appelle des visages. Simon ben Jochaï et ses disciples font un fréquent usage de cette expression métaphorique; mais ils n'en ont pas abusé comme leurs modernes successeurs. Nous nous arrêterons un peu sur ce point, sans contredit le plus important de toute la science kabbalistique; et avant de déterminer le caractère particulier de chacune des Séphiroth, nous allons jeter un coup d'œil sur la question générale de leur essence; nous exposerons en peu de mots les diverses opinions qu‘elle a fait naître parmi les adeptes de la doctrine. Les kabbalistes se sont tous adressé ces deux questions: d'abord, pourquoi y a-t-il des Séphiroth? ensuite, que sont les Séphiroth considérées dans leur ensemble, soit par rapport à elles-mêmes, soit par rapport à Dieu? Sur la première question les textes du Zohar sont trop positifs pour donner lieu au moindre doute. Il y a des Séphiroth comme il y a des noms de Dieu, puisque ces deux choses se confondent dans l'esprit, puisque les Séphiroth ne sont que les idées et les choses exprimées par les noms. Or, si Dieu ne pouvait pas être nommé, ou si, de tous les noms qu'on lui donne, aucun ne désignait une chose réelle, non seulement il ne serait pas connu de nous, mais il n’existerait pas davantage pour lui-même; car il ne peut se comprendre sans intelligence, ni d’être sage sans sagesse, ni agir sans puissance. Mais la seconde question n'est pas résolue par tous de la même manière. Les uns, se fondant sur le principe que Dieu est immuable, ne voient dans les Séphiroth que des instruments de la puissance divine, des créatures d'une nature supérieure, mais complètement distinctes du premier Etre. Ce sont ceux qui voudraient concilier le langage de la kabbale avec la lettre de la loi. Les autres, poussant à ses dernières conséquences le principe antique que rien ne vient de rien, identifient complètement les dix Séphiroth et la substance divine. Ce que le Zohar appelle Ein Soph, c'est à dire l’infini lui-même, n'est à leurs yeux que l'ensemble des Séphiroth, rien de plus, rien de moins; et chacune de ces dernières n'est qu'un point de vue différent de ce même infini ainsi compris'. Entre ces deux opinions extrêmes vient se placer un système beaucoup plus profond e~ plus conforme ;i l'esprit des monuments originaux: c'est celui qui, sans considérer les Séphiroth comme des instruments, comme des créatures, et par conséquent comme des êtres distincts de Dieu, ne veut pourtant pas les identifier avec lui.

Voici, en résumé, sur quelles idées il repose: Dieu est présent dans les Séphiroth, autrement il ne pourrait se révéler par elles; mais il ne demeure pas en elles tout entier; il n'est pas seulement ce qu'on découvre de lui sous ces formes sublimes de la pensée et de l'existence. En effet, les Séphiroth ne peuvent jamais comprendre l'infini, l’En Soph, qui est la source même de toutes ces formes, et qui, en cette qualité, n'en a aucune ou bien, pour me servir des termes consacrés, tandis que chaque Séphirah a un nom bien connu, lui seul n'en a pas et ne peut pas en avoir. Dieu reste donc toujours l'Etre ineffable, incompréhensible, infini, placé au-dessus de tous les mondes qui nous révèlent sa présence, même le monde de l'émanation. Par là on croit échapper aussi au reproche de méconnaître l'immutabilité divine: car les dix Séphiroth peuvent être comparées a autant de vases de différentes formes ou a des verres nuancés de diverses couleurs. Quel que soit le vase dans lequel nous voulons la mesurer, l'essence absolue des choses demeure toujours la même; et la lumière divine, comme la lumière du soleil, ne change pas de nature avec le milieu qu’elle traverse. Ajoutons à cela que ces vases et ces milieux n'ont par eux-mêmes aucune réalité positive aucune existence qui leur soit propre; ils représentent seulement les limites dans lesquelles la suprême essence des choses s'est renfermée elle-même, les différents degrés d'obscurité dont la divine lumière a voulu voiler sa clarté infinie, afin de se laisser contempler.

De là vient qu'on a voulu reconnaître dans chaque Séphirah deux éléments, ou plutôt deux aspects différents: l’un, purement extérieur, négatif qui représente le corps, le vase proprement dit ; l'autre, intérieur, positif qui figure l'esprit et la lumière. C’est ainsi qu'on a pu parler de vases brisés qui ont laissé échapper la lumière divine. Ce point de vue, également adopté par lsaac Louria' et par Moïse Cordovero, exposé par ce dernier avec beaucoup de logique et do précision, est celui, encore une fois, que nous croyons historiquement le plus exact et sur lequel nous nous appuierons désormais avec une entière confiance comme sur la base de toute la partie métaphysique de la kabbale. Après avoir ainsi établi ce principe général sur l’autorité des textes et celle des commentaires les plus estimés, il faut maintenant que nous fassions connaître le rôle particulier de chacune des Séphiroth et les diverses manières dont on les a groupées par trinités et par personnes.

La première et la plus élevée de toutes les manifestations divines, en un mot la première Séphirah, c'est la couronne, ainsi nommée en raison même de la place qu'on lui donne au-dessus de toutes les autres. " Elle est, dit le texte, le principe de tous les principes, la sagesse mystérieuse, la couronne de tout ce qu'il y a de plus élevé, le diadème des diadèmes. Elle n'est pas cette totalité confuse, sans forme et sans nom, ce mystérieux inconnu qui a précédé toutes choses, même les attributs.

Elle représente l'infini, distingué du fini; son nom dans l’Ecriture signifie je suis, parce qu'elle est l'être en lui-même; l'être considéré d'un point de vue où l'analyse ne pénètre pas, où nulle qualification n'est admise, mais où elles sont toutes réunies en un point indivisible. C'est par ce motif qu'on l'appelle aussi le point primitif ou par excellence. Quand l'inconnu des inconnus voulut se manifester, il commença par produire un point; tant que ce point lumineux n'était pas sorti de son sein, l'infini était encore complètement ignoré et ne répandait aucune lumière. C'est ce que les kabbalistes modernes ont expliqué par une concentration absolue de Dieu en sa propre substance. C'est cette concentration qui a donné naissance à l’espace, à l'air primitif, qui n'est pas un vide réel, mais un certain degré de lumière inférieur à la création. Mais par cela même que Dieu, retiré sur lui-même, se distingue de tout ce qui est fini, limité et déterminé; par cela même qu'on ne peut pas encore dire ce qu'il est, on le désigne par un mot qui signifie nulle chose, ou le non-être. On le nomme ainsi, dit l'Idra Zouta, parce que nous ne connaissons pas, et qu'il est impossible de connaître ce qu'il y a dans ce principe; parce qu'il ne descend jamais jusqu'à notre ignorance et qu'il est au-dessus de la sagesse elle-même. Nous ne pouvons pas nous empêcher de faire remarquer que l'on retrouve la même idée et jusqu'aux mêmes expressions dans l'un des plus vastes et des plus célèbres systèmes de métaphysique dont notre époque puisse se glorifier aux yeux de la postérité. Tout commence, dit Hegel, par l’être pur, qui n'est qu'une pensée entièrement indéterminée, simple et immédiate, car le vrai commencement ne peut pas être autre chose....

Mais cet être pur n'est que la plus pure abstraction; c'est un terme absolument négatif, qui peut aussi, si on le conçoit d'une manière immédiate, être appelé le non-être. Enfin, pour revenir à nos kabbalistes, la seule idée de l'être ou de l'absolu, considérée du point de vue sous lequel nous venons de l'envisager, constitue une forme complète, ou, pour employer le terme consacré, une tête, un visage; ils l'appellent la tête blanche, parce que toutes les couleurs, c'est-à-dire toutes les notions, tous les modes déterminés sont confondus en elle, ou l'Ancien, parce qu'elle est la première des Séphiroth. Seulement, dans ce dernier cas, il faut se garder de la confondre avec l'Ancien des anciens, c'est-à-dire avec l'En Soph lui-même, devant lequel son éclatante lumière n'est que ténèbres.

Mais on la désigne plus généralement sous la dénomination singulière de grand visage; sans doute parce qu’elle renferme toutes les autres qualifications, tous les attributs intellectuels et moraux dont on forme, par la même raison, le petit visage. Le premier, dit le texte, c'est l'Ancien, vu face à face, il est la tête suprême, la source de toute lumière, le principe de toute sagesse, et ne peut " être défini autrement que par l’unité'. " Du sein de cette unité absolue, mais distinguée de la variété et de toute unité relative, sortent parallèlement deux principes opposés en apparence, mais en réalité inséparables: l'un, mâle ou actif, s'appelle la sagesse; l’autre, passif ou femelle, est désigné par un mot qu'on a coutume de traduire par celui d’intelligence. Tout ce qui existe, dit le texte, tout ce qui a été formé par l'Ancien dont le nom soit sanctifié ne peut subsister que par un mâle et par une femelle. Nous n'insisterons pas sur cette forme générale, que nous retrouverons fréquemment sur notre route; mais nous croyons qu'elle s'applique ici au sujet et à l'objet de l'intelligence, qu'il n'était guère possible d'exprimer plus clairement dans une langue éminemment poétique.

La sagesse est aussi nommée le père; car elle a, dit-on, engendré toutes choses. Au moyen des trente-deux voies merveilleuses par lesquelles elle se répand dans l’univers, elle impose a tout ce qui est une forme et une mesure. L'intelligence, c'est la mère, ainsi; qu’il est " écrit: Tu appelleras l'intelligence du nom de mère (Proverbes, II, 3). Cependant, sans détruire l'antithèse que l'on vient d'établir comme la condition générale de l'existence, on fait quelquefois sortir le principe femelle ou passif du principe mâle. De leur mystérieuse et éternelle union sort un fils qui, selon l'expression originale, prenant à la fois les traits de son père et ceux de sa mère, leur rend témoignage à tous deux. Ce fils de la sagesse et de l'intelligence, appelé aussi, à cause de son double héritage, le fils aîné de Dieu, c'est la connaissance ou la science. Ces trois personnes renferment et réunissent tout ce qui a été, est et sera; mais elles sont réunies à leur tour dans la tête blanche, dans l'Ancien des anciens, car tout est lui, et lui et tout. Tantôt on le représente avec trois têtes qui n'en forment qu'une seule, et tantôt on le compare au cerveau qui, sans perdre son unité, se partage en trois parties, et, au moyen de trente-deux paires de nerfs, se répand dans tout le corps, comme, à l'aide des trente-deux voies de la sagesse, la Divinité se répand dans l'univers. "

L'Ancien (dont le nom soit sanctifié !) existe avec trois têtes qui n'en a forment qu'une seule; et cette tète est ce qu'il y a de plus élevé parmi les choses élevées. Et parce que l'Ancien (dont le nom soit béni!) est représenté par le nombre trois, toutes les autres lumières qui nous éclairent de leurs rayons (les autres Séphiroth) sont également comprises dans le nombre trois. " Dans le passage suivant, les termes de cette trinité sont un peu différents; on y voit figurer l’En-Soph lui-même, mais en revanche on n'y trouve pas l'intelligence, sans doute parce qu'elle n'est qu'un reflet, une certaine expansion ou division du Logos, de ce qu'on appelle ici la sagesse. " Il y a trois têtes sculptées l'une dans l'autre et l'une au-dessus de l'autre. Dans ce nombre, comptons d'abord la sagesse mystérieuse, la sagesse cachée et qui n'est jamais sans voile. Cette sagesse mystérieuse, c'est le principe suprême de toute autre sagesse. Au-dessus de cette première tête est l'Ancien (dont le nom soit sanctifié !), ce qu'il y a de plus mystérieux parmi les mystères. Enfin vient la tête qui domine toutes les autres; une tête qui n en est pas une. Ce qu'elle renferme, nul ne le sait ni ne peut le savoir; car elle échappe également à notre science et à notre ignorance. C'est pour cela que l'Ancien dont le nom soit sanctifié!) est appelé le non-être'. Ainsi, l’unité dans l'être et la trinité dans les manifestations intellectuelles ou dans la pensée, voilà exactement à quoi se résume tout ce que nous venons de dire.

Quelquefois les termes, ou si l'on veut, les personnes de cette trinité sont représentées comme trois phases successives et absolument nécessaires dans l'existence aussi bien que dans la pensée, comme une déduction, ou, pour nous servir d une expression consacrée en Allemagne, comme un procès logique qui constitue en même temps la génération du monde. Quelque étonnement que ce fait puisse exciter, on n'en doutera pas, quand on aura lu les lignes suivantes: venez et voyez, la pensée est le principe de tout ce qui est; mais, en tant que pensée, elle est d'abord ignorée et renfermée en elle-même. Quand la pensée commence a se répandre, elle arrive à l'endroit où demeure l'esprit parvenue à ce point, elle prend le nom d'intelligence et n'est plus, comme auparavant, renfermée en elle-même. L'esprit à son tour se développe au sein même des mystères dont il est encore entouré, et il en sort une voix qui est la réunion de tous les chœurs célestes; une voix qui se répand en paroles distinctes et en mots articulés car elle vient de l’esprit. Mais en réfléchissant à tous ces degrés, on voit que la pensée, l’intelligence, cette voix et cette parole, sont une seule chose, que la pensée est le principe de tout ce qui est, que nulle interruption ne peut exister en elle. La pensée elle-même se lie au non-être et ne s'en sépare jamais.

Tel est le sens de ces mots: Jehovah est un et son nom est un. Voici un autre passage où l'on reconnaît facilement la même idée sous une forme plus originale et, selon nous, plus antique: " Le nom qui signifie je suis, nous indique la réunion de tout ce qui est, le degré où toutes les voies de la sagesse sont encore cachées et réunies ensemble sans pouvoir se distinguer les unes des autres. Mais quand il s'établit une ligne de démarcation; quand on veut désigner la mère portant dans son sein toutes choses et sur le point de les mettre au jour pour révéler le nom suprême, alors Dieu dit en parlant de lui: moi qui suis. Enfin, " lorsque tout est bien formé et sorti du sein maternel, lorsque toute chose est à sa place et qu'on veut désigner à la fois le particulier et l'existence, Dieu s'appelle Jehovah, ou je suis celui qui est . Tels sont les mystères du saint nom révélé à Moïse, et dont aucun autre homme ne partageait avec lui la connaissance.

Le système des kabbalistes ne repose donc pas simplement sur le principe de l’émanation ou sur l'unité de substance; ils ont été plus loin, comme on voit: ils ont enseigné une doctrine assez semblable à celle que les métaphysiciens de l'Allemagne regardent aujourd'hui comme la plus grande gloire de notre temps, ils ont cru à l'identité absolue de la pensée et de l’existence; et par conséquent le monde, comme nous le verrons plus tard, ne pouvait être à leurs yeux que l'expression des idées ou des formes absolues de l'intelligence: en un mot, ils nous laissent entrevoir ce que peut la réunion de Platon et de Spinosa. Ainsi qu'il ne reste aucun doute sur ce fait important, et pour montrer en même temps que les plus instruits parmi les kabbalistes modernes sont restés fidèles aux traditions de leurs prédécesseurs, nous allons ajouter aux textes que nous avons traduits du Zohar un passage très remarquable des commentaires de Cordovéro. " Les trois premières Séphiroth, à savoir: la couronne, la sagesse et l'intelligence, doivent être considérées comme une seule et même chose. La première représente la connaissance ou la science, la seconde ce qui connaît, et la troisième ce qui est connu. Pour s’expliquer cette identité, il faut savoir que la science du créateur n'est pas comme celle des créatures; car, chez celles-ci, la science est distincte du sujet de la science et porte sur des objets qui, à leur tour, se distinguent du sujet. C'est cela qu'on désigne par ces trois termes: la pensée, ce qui pense, et ce que est pensé. Au contraire, le créateur est lui-même tout à la fois la connaissance et ce qui connaît et ce qui est connu.

En effet, sa manière de connaître ne consiste pas à appliquer sa pensée à des choses qui sont hors de lui; c'est en se connaissant et en se sachant lui-même qu'il connaît et aperçoit tout ce qui est. Rien n’existe qui ne soit uni à lui et qu'il ne trouve dans sa propre substance. Il est le type de tout être, et toutes choses existent en lui sous leur forme la plus pure et la plus accomplie; de telle sorte que la perfection des créatures est dans cette existence même par laquelle elles se trouvent unies d la source de leur être', et à mesure qu'elles s'en éloignent, elles déchoient de cet état si parfait et si sublime. C'est ainsi que toutes les existences de ce monde ont leur forme dans les Séphiroth, et les Séphiroth dans la source dont elles émanent. "

Les sept attributs dont il nous reste encore à parler, et que les kabbalistes modernes ont appelés les Séphiroth de la construction, sans doute parce qu'ils servent plus immédiatement à l'édification du monde, se développent, comme les précédents, sous forme de trinités dans chacune desquelles deux extrêmes sont unis par un terme moyen. Du sein de la pensée divine, arrivée pour elle-même à sa plus complète manifestation, sortent d'abord deux principes opposés, l'un actif ou mâle, l'autre femelle ou passif: on trouve dans la grâce ou dans la miséricorde, ou, le caractère du premier; le second est représenté par la justice. Mais il est facile de voir par le rôle qu'elles jouent dans l'ensemble du système que cette grâce et cette justice ne doivent pas être prises à la lettre; il s'agit bien plutôt de ce que nous appellerions l'extension et la concentration de la volonté. En effet, c'est de la première que sortent les âmes viriles, et de la seconde les âmes féminines. Ces deux attributs sont aussi nommés les deux bras de la Divinité: l'un donne la vie et l’autre la mort. Le monde ne saurait subsister s'ils restaient séparés; il est même impossible qu'ils s'exercent séparément, car, selon l’expression originale, il n'y a pas de justice sans grâce; aussi vont-elles se réunir dans un centre commun qui est la beauté, et dont le symbole matériel est la poitrine ou le cœur.

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Published by Adolphe FRANCK - dans Kabbale
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