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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 10:46

Dans sa recherche du bonheur, l’humain est en quête de compréhension sur lui-même et son environnement. Affectés par la douleur de l’exil, animés par un sentiment de manque et l’impression d’être lancés dans une aventure dont les règles nous échappent, nous cherchons à connaître la réalité de la vie et à acquérir la maîtrise de notre destin. Cette quête de sens a favorisé le développement de la magie et des premières religions, et ce mouvement de recherche n’a jamais cessé. Parmi les nombreux groupes philosophiques, religieux ou ésotériques qui émergèrent dans l’histoire de l’humanité, il y eut les Gnostiques.

1 — HISTORIQUE ET ESSAI DE DÉFINITION

1.1 — PROLÉGOMÈNE

Dix-huit siècles nous séparent de ceux-ci… Qui étaient ces êtres assez lucides pour porter sur la Création un regard dénué d’indulgence, assez sensibles pour avoir ressenti l’angoisse d’une éternité toujours promise et toujours refusée ? Avant d’examiner ces concepts, il convient peut-être de dire quelques mots sur les Gnostiques. Le mot « gnostique » vient de « gnose » qui signifie littéralement : connaissance secrète ou supérieure impartie à certaines personnes qualifiées par l’initiation. Le terme de « gnostique » est assez vague et présente des significations différentes, mais il a pris un sens privilégié dans les premiers siècles de notre ère. Sur les rives orientales de la Méditerranée, au moment où le Christianisme cherche sa voie, où les prophètes et les messies parcourent les routes de l’Orient, certains hommes appelés « Gnostiques » se regroupent autour de quelques maîtres et partagent un enseignement radicalement différent des thèmes et mythologies qui avaient cours. Ce qui caractérise les Gnostiques est la façon dont ces thèmes sont réinterprétés. C’est la révélation d’une histoire secrète qui traite de l’origine et de la destinée de l’humanité. Par ses éléments, le gnosticisme, dérivait de Platon, de Philon, de l’Avesta, des Kabbalistes juifs, et des mystères grecs. La gnose, ou connaissance, qu’ils désiraient, était essentiellement métaphysique et mystique. L’illumination, ou sagesse, à laquelle ils croyaient devait leur permettre de retourner au royaume divin ou cosmique.

Dans l’ouvrage mystique Pistis Sophia, la chute ou la descente de la Sophia est racontée par Jésus à ses disciples et c’est lui qui l’aide à remonter du chaos. Comme dans les mystères osiriens, le défunt suit la route du dieu à travers le monde infernal ; de même l’initié gnostique est analogue à la Sophia. Voici deux extraits de cet ouvrage interprété par G.R.S. MEAD (1863-1933). « Pour parvenir à la connaissance de la lumière, l’âme humaine (comme l’âme du monde devant elle) doit descendre dans la matière… d’où la Sophia, désirant la lumière, descend vers son reflet, depuis le treizième éon, en passant par le douzième jusqu’à la profondeur du chaos ou désordre, où elle semble en danger de perdre entièrement toute sa propre lumière innée ou son esprit, en étant complètement privée par la pouvoir de la matière. Étant descendue dans les profondeurs les plus basses du chaos, elle en atteint finalement la limite, et le chemin de son pèlerinage commence à la conduire de nouveau vers les hauteurs de l’esprit. Ainsi elle atteint le point médian d’équilibre, et, aspirant toujours à la lumière, elle prend le point tournant de son cours cyclique, et changeant la tendance de sa pensée ou mental ou nature, elle récite ses hymnes de pénitence ou de repentir. Son principal ennemi est la fausse lumière… qui est assistée par quatre-vingts pouvoirs matériels, reflets des projections surnaturelles, pouvoirs ou coassociés de la Sophia ».

Et encore : « Ils s’efforçaient à la connaissance de Dieu, la science des réalités, la gnose des choses-qui-sont ; la sagesse était leur but ; les choses sacrées de la vie leur étude. Il furent appelés de nombreux noms par ceux qui par la suite les tirèrent de leurs retraites cachées pour ridiculiser leurs efforts et jeter l’anathème sur leurs doctrines, et la coutume choisit de leur donner l’appellation générale actuelle qui est l’un des noms qu’ils s’attribuèrent. L’histoire de l’église se réfère maintenant à eux comme aux gnostiques, ceux dont le but était la Gnose, — si c’est là vraiment le sens correct ; car l’un des tout premiers documents existants déclare expressément que la gnose n’est pas l’objectif final. C’est le début du sentier, le fin étant Dieu ; et de là les gnostiques seraient ceux qui se servent de la gnose comme moyen d’accès à la voie qui mène à Dieu ».

1.2 — UN PEU D’HISTOIRE

Le gnosticisme a des origines variées dans l’espace et dans le temps. Son évolution a par la suite engendré plusieurs variantes. En voici quelques illustrations :

Les gnostiques préchrétiens

Selon Serge Hutin, il y a des origines orientales et grecques aux thèmes développés par les Gnostiques chrétiens. L’idée, du salut, procurée par une connaissance existe dans les Upanishad de l’Inde ; le bouddhisme prône la délivrance par l’llumination ; l’Égypte a fourni les mythes des multiples générations de dieux et de déesses et des descriptions du jugement des âmes ; le mythe de la descente et de la remontée des âmes est emprunté à la Babylonie. Le thème du « Sauveur sauvé » et la lutte entre la lumière et les ténèbres sont d’origine iranienne. Les Esséniens, dont les manuscrits ont été retrouvés dès 1948, peuvent être considérés comme des Gnostiques préchrétiens, car l’existence de la communauté de Qumram a duré de 160 avant J.C. jusqu’en 68 après J.C., année au cours de laquelle la Légion romaine détruisit le monastère de Qumram, puis le Temple de Jérusalem en 70. Nous ferons maintenant un rapide tour d’horizon de quelques Gnostiques du début du Christianisme

Simon le Mage (ou le Magicien ou le Samaritain)

Simon le mage est le plus ancien des prophètes errants. Quinze ans après la mort du Christ, il prêche aux mêmes endroits que l’apôtre Pierre qui doit souvent combattre son influence. Né à Gitta, en Samarie (région de Palestine centrale), Simon se promène avec Hélène, ancienne prostituée de Tyr, il affirme que tous deux sont Soleil et Lune, Puissance Suprême et Sagesse descendues des cieux. Simon et Hélène prêchent, convertissent, et opèrent des miracles et prodiges. C’est le temps de la multitude des prophètes et dieux incarnés que les auteurs païens décrivent avec ironie. Simon n’est qu’un des prophètes, mais il attire les foules. On l’écoute et on le suit comme les apôtres. Il a un message singulier, reconnaissable entre tous, car il cohérent, rationnel, subversif : le message gnostique par excellence. Voici un aperçu de l’enseignement de Simon le Mage.

D’après lui, l’homme possède en lui une parcelle du feu donnant des possibilités, mais tout dépend de lui pour qu’elles se développent ou disparaissent. Autrement dit, « l’âme n’est pas immortelle par nature, elle peut seulement le devenir » si l’homme entretient et nourrit ce feu privilégié qu’il porte en lui ; sinon, le feu divin retournera au néant.

Cet enseignement contredit celui des apôtres pour qui l’âme est immortelle, quoi qu’il fasse. Pour le Gnostique, c’est « ici et avant la mort » que tout se joue. Chacun de nos instants est compté, chaque minute de notre vie est une porte ouverte sur le néant ou sur l’immortalité. La possibilité de la réincarnation n’est pas partagée par tous, ce qui explique le sentiment d’urgence qui les habite.

Les principaux Gnostiques des premiers siècles

N’ayant eu ni église, ni dogme, ni concile, le Gnosticisme s’est développé selon des voies multiples qui toutes en font partie. Si l’histoire du Christianisme est celle de la victoire du dogme contre les hérésies, le Gnosticisme doit éviter de privilégier un courant au détriment des autres. Il n’y a pas d’hérésie pensable dans le Gnosticisme puisque, par essence, la Gnose englobe au lieu de diviser. Ainsi, on pourrait conclure que la Gnose, comme chez mystiques traditionnels, favorise tolérance et indépendance. Aux yeux des Gnostiques, chacun est responsable de son évolution.

Après Simon, le Mage, plusieurs disciples perpétuèrent son enseignement, dont Ménandre et Saturnin, mais chacun suivit une voie personnelle, y ajoutant ses propres méditations. Les premiers gnostiques chrétiens ont vécu au II° et III° siècles après J.C., comme Basilide (secte de basilidiens), Carpocrate (secte des carpocratiens) et Valentin (secte des valentiniens). Ces deux derniers enseignaient en grec à Alexandrie. Nous allons les considérer brièvement.

Basilide. Il enseignait entre 120 et 145 environ à Alexandrie au temps d’Hadrien et d’Antonin le Pieux. Il composa un Évangile, dont on a un fragment, un commentaire, Exegetica, des Psaumes ou Odes. Il se réclamait d’une tradition secrète remontant prétendument à saint Mathias et à saint Pierre. Selon lui, il fut un temps où rien n’était. Cela signifie qu’il n’y avait rien, cela veut dire que le rien lui-même n’existait pas, et Dieu fut alors appelé « Celui qui n’est pas ». le monde est une illusion, un mirage d’un autre monde non créé, non engendré. Au bout de la pensée de Basilide, on rencontre le Silence. Il imposait, comme Pythagore, un silence de cinq ans pour susciter chez le disciple une conscience accrue, un supplément d’âme. La secte des basilidiens, à laquelle se rattache le fils de Basilide, Théodore, connut une large diffusion. Elle existait encore en Égypte au IV° siècle.

Carpocrate. Selon lui, les lois trompeuses de ce bas monde ont été crées par les anges inférieurs pour détourner les intentions du vrai Dieu. Ainsi pour retrouver la source pure du Désir et la Loi véritable, les humains doivent violer les lois du monde en toute occasion. Carpocrate et son fils Épiphane prône l’immoralisme érigé en système rationnel, l’insoumission totale élevée au rang de voie libératrice.

Valentin. Selon la définition de sa cosmologie, il y a, au sommet, le Dieu bon, isolé, et en dessous, trente cercles, jusqu’à notre monde terrestre, gardés chacun par un Éon. Cet ensemble constitue le Plérôme, le monde de la Plénitude, réservoir des Essences. L’Éon du trentième cercle avait pour nom « Sophia », la Sagesse. Or celle-ci voulut un jour contempler la splendeur du Plérôme. Une fois franchi le dernier cercle, elle fut éblouie, prise de vertige et chuta jusqu’à notre monde. Cette intrusion de Sophia eut des conséquences. Enceinte de la Plénitude, elle accoucha d’une créature, un monstre inhumain que sa mère ne pouvait pas regarder et sur lequel elle jeta un voile qui sépara les deux mondes. De ce monstre naquit l’homme, à la suite de retouches, de corrections ou d’additions auxquelles participèrent les Éons du Plérôme. Quelque chose subsista en l’homme de la brève contemplation de la splendeur d’en haut… un reflet de l’invisible… une touche de lumière qui favorisa peut-être, dans la psyché, l’insatiable quête, le désir de retourner vers l’Origine.

Mani ou Manès. Parallèlement à la Gnose qui se développait à partir d’Alexandrie, un important prophète créa une religion gnostique d’envergure dans son pays l’Iran. Il est né en Babylonie (Mésopotamie : Iran, Irak, Koweït) le 14 avril 216. Porté très tôt à la méditation et aux activités intellectuelles et artistiques, il eut une première révélation à 12 ans et, à 24 ans, dans sa grande révélation, un ange lui ordonne de se manifester. Mani est persuadé d’être le « Sceau des Prophètes » (repris par Mahomet vers 610), et se considère comme le dernier des Envoyés de Dieu.

Protégé du roi Shahpur, il prêche en Iran et y développe sa religion. Plus tard, sous le règne de roi Bahrâm I, il est emprisonné et meurt le 27 février 277, dans d’atroces souffrances. Sa formation religieuse comportait l’étude des quatre Évangiles et des Épîtres de Paul. Il prit aussi connaissance des apocalypses d’Adam, de Seth, d’Hénoch, de Noé et eut accès à différents écrits gnostiques.

Le Manichéisme n’est pas une simple hérésie chrétienne. Mani a fondé une nouvelle religion destinée à conquérir le monde entier. Pour empêcher les erreurs d’interprétation et les doutes, il a écrit lui-même tous ses messages et ses dogmes. Le Manichéisme sera alors une « religion du Livre », fondée sur la Parole des Écritures. Mani a veillé à ce que ses copistes conservent intacte sa Révélation, sous peine de sacrilège, ce qui permit la conservation de ses livres.

Le Manichéisme propose l’enseignement sous forme de mythe, car le Gnostique considère que la Vérité nécessite attente et méditation, contemplation extatique et mystique. Cela facilite l’immersion dans la Vérité, qui envahit une âme disponible. C’est devant le mythe et par le message porté en filigrane, que la Vérité est saisie et que s’opère la Gnose.

La religion manichéenne, la plus persécutée de l’histoire, a existé jusqu’au XV° siècle et il y a des résurgences modernes et contemporaines. Pendant ces douze siècles, l’Église fondée en Babylonie par Mani et les doctrines qu’elle a inspirées se répandent de la Chine à l’Espagne et à la France, après avoir pénétré successivement dans de nombreuses provinces des Empires iranien, romain, musulman et byzantin.

Voici les principaux thèmes à la base du Manichéisme et se retrouvant plus tard dans la tradition manichéenne :

• Il y a dualisme des Principes d’où deux Substances essentiellement distinctes. C’est l’opposition entre le Dieu bon, Père du monde invisible, dominant l’empire de la Lumière, et le Démiurge, créateur et maître du monde visible, prince de la Terre, des ténèbres infinies.

• Rejet de l’Ancien Testament, pour le remplacer par les propres écrits de Mani, car seules les Écritures illuminent celui qui les écoute et qui se laisse saisir par leur force.

• Attachement particulier à l’enseignement de l’apôtre Paul.

• Reconnaissance d’un « Christ Spirituel » n’ayant pas subi l’incarnation et dont la crucifixion ne fut qu’apparente. Rejet des sacrements parce que matériels : « le Corps et le Sang du Christ » qu’il faut recevoir se retrouvent dans sa parole.

Documents coptes découverts à Nag Hammadi (Égypte). Ceux-ci sont variés et demanderaient une description élaborée impossible à faire dans ce modeste travail. Plusieurs Évangiles sont connus, ceux de Thomas, Philippe, ou Marie et ont été traduits par plusieurs auteurs et demandent une étude très approfondie. Dans ce cadre nous n’aborderons qu’un écrit nommé « Texte sans titre » et surnommé : Traité de la Création du monde. Cette mythologie est aussi reprise dans l’Hypostase des Archontes et l’Authentikos Logos. Il raconte les étapes de la Création du monde et de la chute de l’Homme. En voici quelques extraits :

S’il est vrai qu’il y a accord entre tous les humains sur le fait que le chaos est ténèbre, il est donc issu d’une ombre, on l’a appelé « ténèbre ». Or, l’ombre provient d’une œuvre existant depuis le commencement. Il est donc évident que cette dernière existait avant que le chaos ne fût et que c’est après la première œuvre qu’il est venu {…}

Ainsi donc,

Le premier Adam de la lumière est spirituel. Il apparut le premier jour.

Le deuxième Adam est psychique. Il apparut le deuxième jour., auquel on donne le nom d’Aphrodite.

Le troisième Adam est terrestre, c’est l’homme de la loi qui est apparu le huitième jour, après le repos de la pauvreté, celui qu’on appelle « jour soleil »

Or la postérité de l’Adam terrestre se multiplia et parvint à maturité. Elle conçut en elle toutes les histoires au sujet de l’Adam psychique ; néanmoins, tous étaient dans l’ignorance.

Ces textes mythologiques sont difficiles à comprendre et à analyser. Les manuscrits de Nag Hammadi n’ont pas encore livrés tous leurs secrets, mais on peut déjà constater qu’ils présentent des similitudes avec les principaux écrits mystiques et ésotériques

1.3 — LE MONDE GNOSTIQUE HISTORIQUE ET SA DOCTRINE

Selon la Tradition, le promoteur du gnosticisme fut Simon de Gîta. Les apôtres Pierre et Jean l’avaient, dit-on, rencontré en Samarie. Mais, en réalité, Simon ne fut qu’un instructeur individuel. Il n’y eut pas de fondateur unique du gnosticisme.

Les Gnostiques chrétiens furent les premiers à préparer une réelle cosmogonie et cosmologie de leur époque. Le gnosticisme fut une philosophie religieuse qui tentait d’interpréter le christianisme et le judaïsme selon une philosophie proche du néoplatonisme. Les gnostiques soutenaient qu’il avaient une connaissance plus profonde de Dieu, qui leur avait été transmise secrètement depuis l’époque de Jésus-Christ. Ils exposaient que seuls ceux qui étaient testés et éprouvés pouvaient recevoir une telle connaissance spécifique et être à même de la saisir. Ils soutenaient qu’ils avaient une connaissance, des faits spirituels, contrastant avec la simple foi telle que l’exposait l’Église chrétienne des deux premiers siècles de notre ère. À l’époque des apôtres et pendant les deux siècles qui suivirent, le Gnosticisme fut un système défini de pensée, avec des racines issues d’un un lointain passé.

De part sa doctrine consolidée, le gnosticisme devint un important rival du christianisme orthodoxe. En fait, beaucoup des premiers Chrétiens devinrent Gnostiques. Comme philosophie et religion, le gnosticisme met l’accent sur l’individualisme. C’est seulement par l’étude et l’application d’une certaine connaissance qui lui est impartie que l’individu pourra atteindre le salut. Ceci s’oppose au principe du salut de l’âme par la seule mort de Jésus-Christ. Le salut devenait ainsi une nécessité pour l’individu de s’efforcer de libérer son âme de sa servitude matérielle. Dieu était séparé de l’homme par une succession d’éons, d’entités et de démons. L’âme de l’homme avait chuté à un bas niveau et était enserrée dans la matière et les tentations terrestres. Elle devait regagner son état spirituel originel par une ascension, passant par les éons successifs jusqu’à Dieu. L’âme dans ce voyage céleste, remonte vers l’origine d’où elle est descendue en ce bas monde. L’ascension suppose une descente : l’âme, consubstantielle au monde divin, est tombée ici-bas. Peut-on dire que cette représentation soit propre au gnosticisme et que celui-ci serait caractérisé par une idée de dégradation du divin ? Il s’agit certes d’un thème commun à tous les systèmes du gnosticisme.

À l’origine du Tout, il y a un Éon invisible, parfait, inconcevable et éternel, habité par un Être absolu immuable replié sur lui-même, coexistant avec sa Pensée qui est Silence absolu. De cette unité primitive du Pro-Père et de sa pensée va émaner une seconde image du Père. Cette première émanation est dégagée de l’isolement primordial et capable d’engendrer un monde divin ou Plérôme, constitué d’un certain nombre d’entités (généralement appelées « éons », c’est-à-dire « mondes » ou « périodes ») hiérarchisées et groupées en couples (syzygies) comprenant une puissance masculine et une puissance féminine. Cette représentation mythique ne doit pas être comprise grossièrement : elle sert à désigner un processus analogue à la génération du Logos par la Pensée divine dans la théologie chrétienne orthodoxe. Ce Plérôme est complet en lui-même et fermé par la Limite (Horos). Le dernier éon, en général de nature féminine et appelée Sophia, par les Valentiniens, Barbélo ou Mère des vivants par d’autres gnostiques, est envahi par la « passion », c’est-à-dire qu’il est victime d’un désir désordonné. Selon les Valentiniens, la Sophia a voulu voir l’infinité du Père transcendant, alors qu’elle en est incapable. Ce désordre l’entraîne hors du Plérôme, elle devient la Sophia Achamoth, la mère du Démiurge mauvais Iadalbaoth, Créateur du monde sensible, de la matière. Ainsi, dans leur cosmogonie, les gnostiques ne présumaient pas que la Divinité Suprême avait créé le monde. En quoi, ils évitèrent d’attribuer le mal du monde à la création divine. Autrement dit, si un Être suprême avait tout créé, comme le Judaïsme le déclarait de Yahvé, alors, évidemment, le mal du monde pouvait aussi être attribué à un tel être divin. Pour éviter cette complication, les gnostiques exposèrent que le Cosmos était la création du démiurge : être inférieur à Dieu et très éloigné du Dieu Suprême.

Par conséquent et selon le Gnostique, la vie et le devenir de la Création sont donc une œuvre manquée, mais il a une certitude : il existe en l’homme une lumière issue du vrai Dieu inaccessible, étranger à l’ordre pervers de l’univers réel. La tâche de l’homme est de regagner sa patrie perdue, de retrouver l’unité première et le royaume de ce Dieu inconnu et méconnu par toutes les religions antérieures.

Les Gnosticismes chrétien et païen s’épanouissent dans une période de décomposition du monde antique, en proie à une angoisse spirituelle et de la sensibilité des Gnostiques face aux problèmes de la destinée humaine : « D’où suis-je venu ? Que suis-je ? Qu’est le monde matériel ? Où irai-je au-delà de cette vie ? ». Cette angoisse, qui ne touchait pas seulement l’élite et les masses, présente des similitudes avec celle des sociétés modernes où l’économie vacille et où l’injustice, les violences sont présentes. La solitude de l’individu, dans les grands États, rend encore plus pesante la mort et porte chacun sa propre condition.

Le néoplatonisme exposait la croyance en l’émanation, descendue du Divin, qui donna naissance aux choses de la création matérielle. Plus la création s’éloignait en descendant, moins elle avait de qualité divine. L’homme était descendu à un niveau inférieur et devait donc avoir la rédemption par une gnose ou une connaissance spéciale, permettant à son âme de retourner en conscience, étape par étape, éon par éon, à son état divin d’origine.

En général, le Cosmos tel que le voyaient les premiers Chrétiens est plutôt complexe. Fondamentalement, c’est un univers géocentrique, c’est-à-dire que la Terre est censée être le centre de l’univers et entourée au-dessous par le chaos des eaux. Au-dessus, s’étend une voûte fixe : le firmament, qui soutient les cieux. Cette voûte forme un chemin que traversent le soleil et les planètes. Au-delà du firmament est le lieu des étoiles fixes.

En résumé, le gnosticisme exotérique, par ses éléments, dérivait de Platon, de Philon, de l’Avesta, des Kabbalistes juifs et des mystères grecs. La gnose ou connaissance, que les gnostiques désiraient, était essentiellement métaphysique et mystique. L’illumination, ou sagesse, à laquelle ils croyaient devait permettre de retourner au royaume divin ou cosmique.

2 — LE GNOSTICISME : DÉFINITIONS SELON LA TRADITION ET LA SPIRITUALITÉ

2.1 — LA GNOSE

Selon Clément d’Alexandrie, qui écrivit énormément sur le gnosticisme, la gnose est « la connaissance de ce que nous sommes, de ce que nous sommes devenus, d’où nous étions, et du lieu dans lequel nous avons été placés ; de l’endroit vers lequel nous nous hâtons, de celui d’où nous avons été tirés ; de ce qu’est la naissance, de ce qu’est la renaissance ». Cette gnose est une sorte de connaissance immédiate. Elle pénètre la conscience en un éclair sans le labeur du raisonnement. Elle suit la contemplation et la méditation comme une expérience spirituelle, ou comme une illumination de la conscience. On dit qu’elle ne provient pas de l’abstraction ou de la dialectique et qu’elle doit être invoquée. Bien qu’apportant dans la conscience des concepts sous une forme plus ou moins compréhensible, la révélation intuitive doit d’abord être engendrée par l’accomplissement de certains rites et cérémonies.

Pour être plus clair : la gnose pouvait dévoiler à l’homme, sous une forme complète une connaissance, comparée aux idées distinctes qui auraient nécessité d’être intégrées dans un concept laborieux. Une telle connaissance ne pouvait pas jaillir dans la conscience sans effort de la part de l’homme. Une préparation était nécessaire pour permettre la révélation de cette sagesse gnostique. Les idées pouvaient être communiquées par l’intelligence supérieure à la connaissance mortelle seulement si l’homme procédait à des rites profonds. Ceux-ci étaient des clefs. Ils consistaient en symboles, en mots et en signes, par l’intermédiaire desquels l’homme pouvait se mettre en rapport avec des intelligences supérieures qui lui donneraient l’illumination de la gnose.

2.2 — ILLUMINATION MYSTIQUE

La gnose et la lumière étaient considérées comme synonymes. Dans la plupart des écoles de mystères, la lumière signifiait l’illumination de la conscience aussi bien que celle du monde. Elle était l’image du dispersement mental, des nuages de l’ignorance qui obscurcissaient la conscience. On n’était pas un vrai « habitant de la lumière » tant qu’on n’était pas libéré de ces nuages qui étaient engendrés par l’ignorance. De même, la vie, au sens gnostique et mystique, signifiait la lumière parce qu’on ne fait pas l’expérience de la plénitude de la vie, tant qu’on n’est pas illuminé. Si les expériences d’un individu sont d’une manière quelconque obscurcie par les sombres nuages de l’ignorance, sa vie est par conséquent limitée. La gnose, la plus grande lumière, pénètre toutes les vicissitudes de la vie et révèle chaque voie possible d’expression humaine. Cette gnose, donc, est comme un grand flot de lumière ; elle illumine toute l’étendue du chemin de la vie et révèle le trajet que l’homme doit parcourir dans son voyage.

Bien que ce concept de la gnose ait été une source d’inspiration valable à de nombreux égards, il était en opposition avec certains systèmes religieux et philosophiques contemporains. Les gnostiques, par exemple, étaient opposés au commandement de l’Ancien Testament de ne pas goûter aux fruits de l’Arbre de la Connaissance. Ils le considéraient comme un essai de suppression de la connaissance des contraires, des opposés, et en particulier de la vie morale. En fait, le serpent incitant le personnage mystique qu’était Adam à manger du fruit de cet arbre était considéré par les gnostiques comme un sage conseiller, quel qu’ait pu être son mobile secret. Le serpent, rapporte-t-on, aurait dit : « Vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal ».

Pour les gnostiques, il semblait que l’homme ne pouvait spirituellement grandir dans l’ignorance du mal, mais seulement en dépit de son existence. On éveille l’âme, non en étant ignorant du mal, mais seulement en faisant appel à ses propres qualités intérieures pour se préserver des tentations connues. La volonté morale est renforcée par le choix du bien et non le résultat d’un état vertueux dans lequel le mal n’existe pas. Les hommes doivent vouloir le bien, non comme une tradition ou comme un état naturel, mais parce que son opposé leur est connu et qu’ils le rejettent en raison de sa nature. Connaître le mal et le vaincre est plus louable que la vertu d’innocence. La gnose était ainsi également un moyen permettant à l’homme de développer un système philosophique ou spéculatif pour expliquer l’être divin et les qualités morales. La doctrine de la gnose mena également le gnosticisme à un vif conflit avec la foi, principe central des théologies contemporaines. Les hommes devaient arriver à l’unité avec Dieu non par la foi, mais par la connaissance. Ils devaient d’abord recevoir la révélation des manifestations particulières de Dieu pour ensuite, palier par palier, être attirés jusqu’à Lui. Les lois spirituelles doivent être connues. Elles ne doivent pas être acceptées seulement sur déclaration ou affirmation autoritaire. Le mysticisme soutenait une position qui, à tous égards, représentant la connaissance contre la foi.

Les principaux points du gnosticisme sont les suivants :

1 Par-dessus tout, Dieu est Pensée et, par conséquent, inconnu et inconnaissable. Il est la plénitude de l’être, ou le Plérôme.

2 Entre ce Dieu inconnaissable et l’univers visible il y a une chaîne d’êtres spirituels — une hiérarchie descendante nommée éons. Ceux-ci sont des émanations du Plérôme. Le Jéhovah de l’Ancien Testament fut l’un de ces dieux, ou éons.

3 Il y a un dualisme absolu entre le bien et le mal. Dieu a sa source dans la conscience ou la plénitude de Dieu. Le mal est inhérent à la matière. La qualité de la matière est le royaume du mal ou le monde de Satan. La rédemption ne peut survenir que par l’illumination qui descend de Dieu par l’intermédiaire des éons. Le Christ, dans certains systèmes ultérieurs de gnosticisme, est pareillement l’un de ces éons.

4 La base de moralité gnostique était l’ascétisme. Cela consistait à échapper à la matière mauvaise et particulièrement au corps, qui était considéré comme corrompu.

2.3 — DESTIN DE LA GNOSE

En Europe, du VIII° jusqu’au XIII° siècle, se développa, sous diverses formes, ce que certains ont appelé le « néo-manichéisme médiéval », comme les Pauliciens en Arménie et les Bogomiles en Bulgarie. Graduellement, des communautés Bogomiles se dirigèrent vers l’Albanie et le nord de l’Italie. De Lombardie, ce mouvement des Cathares (Cathari : Purs) se répandit sur le Midi de la France. Il fut favorisé aussi bien par les conditions politiques et sociales de l’époque que par la sclérose d’un catholicisme romain subissant les contrecoups du schisme de 1054 entre l’Église Catholique de Rome et l’Église de Constantinople.

Les liens entre le Manichéisme et les Cathares ne sont pas clairement définis. Selon Bertran de la Farge, le Christianisme cathare n’est pas une résurgence du Manichéisme. S’il y a des ressemblances, c’est qu’ils ont des origines communes. La philosophie gnostique emprunte à de nombreuses sources qui remontent à l’ancienne Égypte et doit beaucoup à la Perse et à Babylone.

Dès le XI° siècle, dans différents pays d’Europe, on commença des purges religieuses et de nombreux Manichéens furent pendus. En 1209, le pape Innocent III lança la croisade contre les Albigeois (Cathares de région d’Albi). En 1233, le pape Grégoire IX mit en place les services de l’Inquisition. On frappa aveuglément et toute personne suspecte d’hérésie était envoyée au bûcher. L’expansion cathare ne survivra pas aux coups fatals qui lui furent portés. Le 16 mars 1244 s’acheva la dernière résistance officielle de la religion cathare. Alors que leur citadelle était assiégée depuis un an, les Parfaits de Montségur étaient à leur tour livrés aux flammes. Des mystiques furent encore brûlés sur le bûcher jusqu’au XIV° siècle.

Les condamnations de plus en plus dures de la part des églises chrétiennes obligèrent les sectes gnostiques à se cacher, puis à disparaître. Malgré les répressions religieuses qui prennent diverses formes selon les époques, de sérieuses survivances de la Gnose se cachent dans la littérature kabbalistique et certaines doctrines du Gnosticisme hellénisé, sans compter la permanence et la persévérance des mouvements traditionnels.

3 — CONCLUSION

Durant ce rapide survol de l’univers de la Gnose, nous avons constaté que l’incompréhension et l’inquiétude face à l’existence sont le lot de l’humanité depuis l’éveil de la conscience. Cette angoisse a suscité de nombreuses réflexions et tentatives de réponses. La gnose est une de ces démarches traditionnelles. Inspirée par les mythologies orientales, l’ésotérisme égyptien et la philosophie, elle s’est articulée plus ouvertement durant la période chrétienne. L’ésotérisme chrétien fut la gnose, qui devait beaucoup à la pensée grecque et à la sagesse égyptienne. Le système de Pythagore est une adaptation des principes de la Cabale au mysticisme.

Les diverses pensées gnostiques répondent toutes à une recherche qui est ancrée au cœur de l’humain, et dont nous trouvons des échos à toutes les époques, aussi bien dans les cultures d’Asie, des millénaires avant le Christ, que dans le monde moderne. On peut dire qu’il y a un archétype gnostique universel, qui prend des formes et expressions diverses selon les époques et les milieux.

Les principaux écrits gnostiques présentent l’aventure de l’Humanité comme une descente de la Lumière dans la matière et insistent sur l’importance d’éveiller notre conscience pour favoriser le retour de l’âme vers le Divin. Nous rejoignons ici l’essentiel des enseignements traditionnels. En général, les enseignements des différents groupes de la Tradition mettent l’accent sur l’éveil de l’intelligence du cœur, la liberté de pensée et d’action, sur les responsabilités de chacun au regard de son évolution.

Suite à la séparation des mondes divin et matériel et à la chute de l’Homme, on peut se désoler d’être les victimes involontaires d’une absurdité qui nous dépasse ; on peut aussi s’en plaindre et se sentir immolé comme un agneau vertueux. Il est probablement plus sage d’observer nos propres comportements, alors que nous entretenons des inégalités entre les humains, polluons l’environnement ou massacrons en masse les animaux… Ne sommes-nous pas alors en train de "pervertir l’équilibre des virtualités de notre monde ?"

Toutefois, nous développons aussi notre sensibilité face à nos abus ; il y a une prise de conscience planétaire des injustices et inégalités économiques et sociales ; nous sommes plus préoccupés par l’écologie et le développement durable. Nous commençons à être sensibilisés aux devoirs de l’homme et non plus seulement à nos droits… Il y a donc un espoir de changement pour notre monde.

Le retour nostalgique vers l’univers perdu, la Réintégration, ne peuvent se faire au détriment du monde qui nous abrite ; nous ne pouvons faire l’économie de rétablir notre propre équilibre, avant de vouloir rééquilibrer « l’aventure cosmique ».

Pour clore cet exposé, je vous livre quelques lignes résumées d’un remarquable poème, « Le chant de la Perle », qui se trouve intercalé dans « Les actes de Judas Thomas » biographie apocryphe gnostique de l’apôtre qui aurait prêché en Inde. Ce chant de la Perle est l’histoire de l’âme-personnalité qui quitte le royaume où elle est née pour acquérir la perle, c’est-à-dire la gnose, la science divine, l’illumination cosmique qui lui permettra de reprendre sa place dans le Royaume de son Père. Partie « petit enfant », l’âme reviendra « homme fait ». Elle revêtira la gloire et la toge écarlate dont elle s’était dépouillée et, avec son frère, le Christ, héritera du « Royaume ».

Source : http://www.top-philo.fr/component/content/article/36-philosophie/53-apophtegme-de-ce-que-fut-le-gnosticisme

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Published by Philippe LASSIRE - dans Gnose
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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 10:34

Etymologiquement : connaissance (grec gnosis). Signifie, en fait, connaissance initiatique.

Le terme de gnose désigne diverses tendances qui ont toujours existé dans les grandes religions monothéistes, et qui présentent des points communs aussi bien avec la pensée néoplatonicienne qu'avec les spiritualités orientales.

Gnose signifie connaissance. Il s'agit de la connaissance intérieure, par laquelle l'homme appréhende le divin, indépendamment de tout dogme, de tout enseignement; la gnose s'apparente ainsi au mysticisme. Les gnostiques considèrent que Dieu ne peut être en contact avec le monde, essentiellement mauvais, œuvre du Démiurge. La matière est assimilée à l'ignorance, au mal, et la vie terrestre résulte d'une chute de l'esprit dans cette matière, perte de l'unité originelle avec Dieu. L'homme, prisonnier des dualités (bien/mal, âme/corps, connaissance/ignorance), ne garde plus de son origine divine que la vague nostalgie d'un paradis perdu. Mais le principe divin, l'âme, est en lui, et la recherche spirituelle peut le mener au salut en libérant l'âme de sa prison corporelle.

D'après les dernières recherches, la Gnose trouverait son origine dans les milieux judéo-chrétiens du début de notre ère et dans la crise qu'a traversée la pensée apocalyptique pendant les deux premiers siècles de notre ère (R.-M. Grant, Gnose et origines chrétiennes, Paris, 1964). Ceci ne veut pas dire que nombre de thèmes et de conceptions gnostiques n'aient pas existé avant cette date. Le symbolisme gnostique plonge en effet ses racines au cours d'époques bien antérieures dans la philosophie pythagoricienne. D'autre part, il existe une parenté très nette indiscutable entre les Esséniens et la Gnose. Plus tard, à la deuxième génération, les gnostiques se sont intéressés à des révélations anciennes, orientales et grecques, pour constituer un mouvement religieux où se trouvent réunies toutes les spéculations cosmologiques et théosophiques : les doctrines philosophiques de Pythagore et de Platon, des apports de la Cabbale, de l'hermétisme, de l'alchimie, de l'astrologie.

Les thèmes fondamentaux de la Gnose sont :

·        la théorie de la connaissance (connaissance de soi et connaissance de Dieu);

·        le dualisme (lumière-ténèbres, pneuma-psyché, vie-mort);

·        le mythe du Sauveur-sauvé qui inspire le quatrième Évangile (le messager céleste descend pour apporter aux hommes la révélation divine);

·        le mythe de l'ascension des âmes.

On peut distinguer d'après les travaux récents deux types de Gnose : une Gnose syro-éygptienne et une Gnose iranienne; celle-ci serait la plus importante et aurait donné naissance: au manichéisme.

En Franc-Maçonnerie. Un des sens de la lettre « G » révélé aux Compagnons lors de la cérémonie d'augmentation de salaire. Cette interprétation n'existe pas au Rite Émulation ni au Rite Écossais Rectifié.

On peut donc, avec Wirth, comprendre le mot « Gnose » dans le sens de « connaissance initiatique ». La Gnose est à la connaissance caractéristique de tout esprit ayant su pénétrer les mystères de l'Initiation. Ceux-ci présentent cette particularité qu'ils sont strictement incommunicables : il faut les découvrir soi-même pour les posséder... La Gnose ne s'acquiert qu'à force de méditations personnelles portant sur les symbole: multiples qui sollicitent l'esprit à deviner leur sens caché... » Les Mémentos du Grand Orient de France, après avoir rappelé que le terme se rattache à la langue des premiers philosophes », donnent à ce terme un sens moral. C'est « la connaissance morale la plus étendue, la plus généreuse aussi, l'impulsion qui porte l'homme à apprendre toujours davantage et qui est le principal facteur du progrès ».

La Gnose est une connaissance universelle.

La Gnose est une connaissance universelle. Lorsque nous étudions les civilisations antiques (Égyptienne, Maya, Celte, Grecque, Hindoue), nous découvrons à la base les mêmes enseignements. C'est cette connaissance unique que les véritables sages de tous les temps (Confucius, Socrate, Bouddha, Jésus, Krishna, Blavatsky, Steiner...) sont venus livrer à l'humanité.

La Gnose dévoile les clés théoriques et pratiques indispensables à l'homme et à la femme modernes qui désirent se libérer de leurs états négatifs et éveiller leurs facultés latentes.

« Connais-toi toi-même
et tu connaîtras l'univers et les dieux ».

De tous les temps et de tous les âges, l'homme cherche ici et là, dans la mer, dans le ciel et sur la Terre, des richesses et des milliers de trésors. Il parcourt nuit et jour, de kilomètre en kilomètre, la surface de la Terre, à la recherche de quelque chose qu'il ne trouvera jamais : le bonheur, l'amour, la joie, la paix... La gnose nous propose un chemin incroyable, celui qui nous conduit à l'intérieur de nous-mêmes, vers les profondeurs de notre âme. De cette façon, l'homme apprend à se connaître et à comprendre ce qui se passe réellement en lui. C'est alors qu'il éveille sa conscience et que se développent en lui : le bonheur, l'amour, la joie, la paix... La gnose nous dévoile, dans un langage simple et claire, comment descendre dans notre intérieur, à l'aide de clefs merveilleuses comme notre « Ennoïa ».

Historique de la Gnose.

Pendant tout le deuxième siècle, sous les Antonins, il y eut dans l'Empire romain une atmosphère de paix très favorable à la libre circulation des idées. La méditerranée, libérée de ses pirates depuis Pompée, était devenue un moyen de communication idéal. On allait de Pergame à Rome, Athènes à Alexandrie aussi facilement qu'aujourd'hui, plus facilement même, car il suffisait d'être citoyen romain pour avoir droit de cité où que ce soit dans l'Empire. Il n'est donc pas étonnant que les grandes capitales soient devenues des foyers de culture très vivants. Tous les cultes, toutes les philosophies s'y rencontraient: les rabbins côtoyaient les prêtres égyptiens, les mages côtoyaient les prêtres de Mithra, les philosophes grecs côtoyaient les évêques chrétiens.

La personnalité d'Hadrien est un parfait miroir de cette époque. Cet empereur qui eut le génie de comprendre que Rome n'avait plus la force de continuer sa politique de conquête, passa la plus grande partie de son règne à voyager, à la fois pour veiller au maintien d'une paix sans cesse menacée et pour satisfaire la curiosité d'un esprit ouvert à tous les courants d'idées, à toutes les religions, à toutes les formes d'art. Mais s'il se fit initier au culte de Mithra, s'il se plût à séjourner en Égypte ou dans les Gaules, il fut surtout séduit par la Grèce. Son grand rêve était de faire revivre le classicisme grec pour en faire l'âme de l'Empire. C'est dans ce dessein qu'il choisit comme lieutenant, Arrien de Nicomédie, un historien qui voulait s'élever jusqu'à la hauteur de Thucydide et comme médecin, Hermogène, un nouvel Hippocrate. C'est dans ce dessein aussi qu'il fit ériger une cité grecque en plein coeur de la Palestine. Ce beau rêve peut très bien être considéré comme l'équivalent politique de l'effort accompli au même moment par les gnostiques sur le plan religieux. Le gnosticisme est bien en un sens du moins, un temple grec érigé sur les ruines du temple de Jérusalem. Ce temple connut d'ailleurs le même sort que la Cité d'Hadrien.

Quel sens convient-il de donner au mot gnostique? Traditionnellement, ce mot servait à désigner les membres des sectes combattues par les grands hérésiologues du deuxième siècle. Mais depuis quelque temps, on parle d'une gnose pré-chrétienne dont Philon le Juif serait le principal représentant. Un tel élargissement du sens du mot gnostique est-il légitime? Nous n'en avons pas à décider ici. Nous reviendrons néanmoins, pour des raisons pratiques, au sens traditionnel du mot: nous n'étudierons que les doctrines des hérétiques.

Qui étaient-ils ces hérétiques? C'était des chrétiens au sens large du terme, c'est-à-dire des gens qui connaissaient la tradition juive, qui avaient entendu parler du Christ, et qui, s'ils interprétaient souvent son incarnation d'une manière trop personnelle, croyaient néanmoins à sa divinité ainsi qu'au caractère extraordinaire de son enseignement.

Mais ces chrétiens vivaient dans la partie la plus hellénisée de l'Empire romain. Valentin était originaire d'Alexandrie; Marcion, du Pont; Bardasane, d'Edesses. Il est donc fort probable que, comme nous le laissions entendre, ils aient été avant tout des penseurs initiés à la philosophie religieuse des Grecs, c'est-à-dire au platonisme et aux religions à mystères. S'ils ont été, comme le soutient Harnack,(01) les premiers théologiens de l'Église, c'est sans doute pour cette raison.

C'est aussi pour cette raison qu'ils se sont opposés violemment à certaines tendances du christianisme orthodoxe alors en formation. Ce christianisme enseignait alors entre autres choses, l'existence d'un Dieu plus puissant que pur, la résurrection des corps et souvent même l'établissement d'un royaume terrestre. C'était des choses inacceptables pour des esprits habitués aux clartés grecques et assoiffés de pureté Platon n'avait-il pas écrit:

«Dieu n'est pas cause de tout, il n'est cause que des biens, il n'est pas responsable des maux.»

Le Christ n'avait-il pas dit: «Mon Royaume n'est pas de ce monde». Les gnostiques furent frappés, plus profondément peut-être que Platon lui-même, par les contradictions inhérentes à notre nature parce que, d'une part, les persécutions, les déracinements massifs qui avaient précédé l'établissement de la paix romaine, leur avaient donné une profonde expérience du malheur et que, d'autre part, la charité évangélique qui les inspirait leur ouvrait les yeux sur la corruption des classes dirigeantes et sur les souffrances des esclaves.

Berdiaev a raison de comparer les gnostiques aux premiers révolutionnaires russes. Il écrit à propos de l'athéisme de ces derniers:

«Les raisons de l'athéisme russe , nous les trouvons d'abord dans une protestation passionnée, indignée contre le mal, la contrainte, les souffrances de la vie; dans la pitié pour les malheureux, les déshérités et les humiliés. Nous avons vu que par compassion, par impossibilité d'admettre la souffrance , les russes se firent athées. Ils se firent athées, refusant d'accepter un créateur qui aurait engendré un monde méchant, imparfait et rempli de douleur. Un tel athéisme offre plus d'une analogie avec la doctrine de Marcion. Mais Marcion supposait que le monde avait pour créateur un dieu méchant: les athées russes, à une période différente de la raison humaine, estiment que Dieu n'existe pas parce que s'il existait, il ne pourrait qu'être méchant.» (02)

Selon Berdiaev donc, c'est pour expliquer le mal que les gnostiques supposent que le créateur est un dieu méchant. Cette opinion est vraie mais en partie seulement. Le dualisme des gnostiques a des causes plus positives. Platon et le Christ leur avaient révélé l'existence du bien, d'un Dieu qui est bon et pur avant d'être tout-puissant et implacable.

Et on peut considérer que c'est pour sauver la transcendance de ce Dieu que les gnostiques attribuent la création à un dieu mauvais, beaucoup plus que pour trouver une explication au mal.

Ce désir de sauvegarder à tout prix la transcendance, la pureté, la bonté de Dieu constitue l'essentiel, l'âme de leur doctrine.

La gnose, nous le verrons, n'est pas autre chose que la connaissance de ce Dieu. Pour pouvoir donner une définition plus complète et plus précise de cette gnose, il faut d'abord souligner que les gnostiques ont fait de larges emprunts aux religions à mystères. (03) Ils leur ont emprunté leur ésotérisme et surtout leur conception de connaissance. Le poème de Dyonisos-Zagreus par exemple, qui était révélé aux initiés de l'orphisme, est plus qu'un simple récit.

C'est une véritable métaphysique exprimée d'une façon allégorique dans un mythe tout à fait semblable à ceux que l'on trouve dans Platon. Les initiés de l'Orphisme avaient en outre accès à d'autres mythes et à des théories de caractère plus scientifique, ce qui leur permettait d'entrer en possession d'un savoir très étendu et très profond. La principale caractéristique de ce savoir, c'est qu'il n'était pas acquis de la façon habituelle mais révélé, qu'il n'était pas communiqué par des dissertations mais par des rites religieux.(04)

C'est aussi qu'il était réservé à des élus, qu'il fallait l'avoir mérité par une naissance heureuse ou par une longue suite de purifications. Il n'est pas surprenant que ce savoir ait été confondu avec le salut lui-même, si , pour y avoir droit, il fallait en quelque sorte être déjà sauvée.

Nous n'avons qu'à remplacer la légende de Dyonisos-Zagreus de l'Orphisme par un poème ayant pour centre un être réel, le Christ, et nous avons déjà une première idée de la gnose. Cela nous permet d'entrevoir que la religion des gnostiques est, comme le dit Harnack, une Théo-Sophie mystérieuse,(05) une métaphysique révélée et une philosophie de visions.

Nous pouvons maintenant proposer la définition suivante: la gnose est une connaissance immédiate de l'Être, contenant en germe une cosmologie, une métaphysique et une morale susceptibles d'être développées dans des poèmes allégoriques. Cette connaissance ne peut être révélée que par le Christ. Elle est la grâce, le salut lui-même. Elle a en outre toutes les caractéristiques du savoir orphique dont nous parlions précédemment.

Pour pouvoir mieux comprendre cette connaissance, la découvrir du dedans, nous pouvons nous mettre en imagination à la place des grands hérétiques du deuxième siècle. Cela est d'autant plus facile pour nous que notre époque n'est pas sans ressembler à la leur. Nietzsche disait déjà des «peuples civilisés» à la fin du siècle dernier:
«Tous les temps et tous les peuples jettent pêle-mêle un regard à travers vos voiles; toutes les coutumes et toutes les croyances parlent pêle-mêle à travers vos gestes.»(06)

N'était-ce pas aussi un peu le cas des hommes du temps d'Adrien? Comme nous, ces hommes étaient pris dans un engrenage politique qui n'était pas à leur mesure, au milieu duquel les voix individuelles n'avaient aucune chance de se faire entendre. Comme nous, ils n'avaient aucune raison sérieuse de croire en un bel avenir. Les points de ressemblance sont très nombreux.

Essayons donc de nous représenter les préoccupation des esprits inquiets de l'Alexandrie des années cent trente après Jésus-Christ. Pendant leurs années d'enthousiasme, ils ont fréquenté plusieurs écoles, ils se sont intéressés aux traditions secrètes de la Grèce et de l'Orient. Ils ont entendu parler de Platon, de Pythagore, de Zoroastre et peut- être même de Bouddha. Mais la variété même de ces doctrines n'a fait que les rendre plus pessimistes.(07) Ils arrachaient un témoignage vivant et ils ne trouvaient que des doctrines...

La grande machine romaine semblait montée pour toujours. Nouvelle contrainte dans un univers déjà suffisamment contraignant par lui-même. Ils se sentaient de plus en plus étrangers dans ce monde. Leur désir d'évasion se faisait de plus en plus pressant. Ils étaient prêts à tout pour échapper à ce destin qu'ils n'avaient pas choisi. Mais il ne faut pas croire qu'ils étaient révolutionnaires à la façon des esclaves romains. Ils connaissaient trop bien les dieux intraitables qui règlent la politique. L'impitoyable nature leur paraissait plus hospitalière que la société.

C'est alors qu'ils ont fait la connaissance de secte nouvelle qui se réclamait d'un certain Jésus dont ils avaient déjà entendu parler mais qu'ils n'avaient pas pris au sérieux, peut-être parce qu'il était juif. Mais cette fois ils le connaissaient à travers les Lettres de saint Paul et l'Évangile de saint Jean. Il les a ainsi conquis. Il leur ouvrait un passage à travers les murs de ce monde.

«Mon Royaume n'est pas de ce monde.»(Jean 18,36) N'enviez pas le monde, ni les choses qui sont dans le monde. Si quelqu'un aime le monde , l'amour du Père n'est pas en lui. Car tout ce qui est dans le monde, le désir de la chair, le désir des yeux et l'orgueil de la vie n'est pas du Père mais est du monde». (Jean 2, 15,16)

Des textes comme ceux-là ne pouvaient que les ravir car loin de les éloigner de la tradition grecque, il les en rapprochaient. À Socrate qui venait de se moquer des craintes que la mort inspirait à Simmias et à Cébés, ce dernier n'avait-il pas répondu:

«Nous sommes des faibles, Socrate. Efforce-toi de nous, réconforter comme tels, en voulant bien supposer toutefois que ce ne sont pas nous les faibles mais un enfant présent en chacun de nous; en te disant aussi que c'est cet enfant qui craint ces sortes de malheur.

-Cet enfant, répartit Socrate, il faut le confier aux soins quotidiens d'un enchanteur et le laisser entre ses mains jusqu'à ce qu'il soit complètement libéré de ses frayeurs.

-Mais où, Socrate, trouverons-nous le parfait enchanteur de ces craintes d'enfant, puisque toi tu t'apprêtes à nous quitter?

-La Grèce est grande, cher Cébès, les hommes de valeur y sont nombreux; il y a aussi de nombreux peuples barbares. Il vous faudra parcourir leurs contrées en quête d'un tel enchanteur n'épargnant ni votre argent, ni vos peines ... » (08)

Ce parfait enchanteur, les gnostiques l'avaient trouvé dans la personne du Christ. Le Christ avait dit: «Je suis la Vérité.» Ils avaient pris cette parole au pied de la lettre. Plus ils approfondissaient sa doctrine, plus ils la mettaient en pratique, plus ils se sentaient sauvés. La vraie connaissance, celle qui est aussi le salut, ils l'avaient enfin trouvée. Ils étaient en elle et elle était en eux.

Comment définir cette connaissance sans la trahir? Elle était avant tout une présence une présence qui n'était pas autre chose que la conscience d'être libre, de ne plus se sentir prisonnier du monde.(09) Les gnostiques étaient devenus des hommes nouveaux. Les lois de ce monde, les lois qui régissent les passions, les lois que dicte la force sous toutes ses formes, n'étaient plus les leurs. Il n'y avait plus de destin pour eux, plus de nécessité ou plus exactement, la nécessité d'airain avait été remplacée par une nécessité d'or pur, par une nécessité surnaturelle.

À un second moment, dirions-nous, leur gnose était la révélation du vrai Dieu. Le vrai Dieu est étranger au monde, profondément inconnu. Il n'a rien de commun avec les dieux païens ni surtout avec le Dieu de l'Ancien Testament. Tous ces dieux ne sont que des puissances parmi les puissances de ce monde. Ce monde n'a rien de divin, il n'a pas été créé par le vrai Dieu mais par quelque puissance inférieure et bornée qui ne connaissait pas ce qu'il y avait au-dessus d'elle.

À un troisième moment, leur gnose était la connaissance de la connaissance et par là, une connaissance de soi-même. Ce savoir, qui était à la fois vie et lumière, n'avait rien de commun avec leurs anciens savoirs qui n'étaient au fond que des reflets des choses du monde. Ces anciens savoirs, ils les avaient acquis par leurs propres moyens. Leur nouveau savoir leur était donné; il était une grâce, il était divin. Et eux aussi, ils étaient divins, eux aussi ils étaient lumière et vie, car autrement comment au-raient-ils pu recevoir la lumière et la vie? Les ténèbres en effet ignorent la lumière. Ils étaient des fragments du vrai Dieu. Leur corps seul avait été créé, ils étaient dans le monde mais ils n 'étaient pas du monde. On voit assez facilement quelle sorte de morale pouvait en résulter. Le corps n'étant qu'une partie du monde, point de foi dans l'action, point d'illusion de se sauver en se conformant à des préceptes extérieurs, point de pharisaïsme! Ascétisme bien sûr, car à quoi bon se préoccuper d'une chose d'emprunt qui n'est pas appelée à ressusciter?

Mais en même temps, tolérance: le corps ayant ses lois propres, qui ne sont pas celles de l'âme, il peut très bien être entraîné dans des démesures sans que l'âme en soit avilie. (10)

Ces trois moments que nous avons distingués pour donner plus de clarté à notre exposé, ne doivent pas nous faire oublier que la gnose est une connaissance unique qui en-ferme bien sur tous les savoirs nécessaires au salut mais qui est plus que la somme de ces savoirs.

À première vue, le profane en matière de théologie ne voit pas très bien quelle différence il peut y avoir entre cette connaissance, qui est aussi libération, et la foi telle qu'elle est définie dans le catholicisme orthodoxe. Dira-t-on que la foi n'est pas un acte de l'intelligence mais un acte de la volonté, qu'elle consiste à donner son adhésion à des vérités qu'on ne comprend pas? Cet-te distinction n'est pas très convaincante. La gnose est justement la reconnaissance d'un Dieu inconnu qui n'a rien de commun avec les dieux que nous croyons connaître à l'aide de la raison naturelle . Elle est essentiellement un consente-ment. Si elle diffère réellement de la foi, c'est sans doute beaucoup plus par la que par le fond.

On pourrait peut-être même dire que la gnose est une foi sans forme extérieure, en ce sens qu'elle est avant tout une expérience du transcendant dont on n'explicite le conte-nu qu'ultérieurement. Le fait que dans les religions gnostiques il n'y a pas de dogme est à ce sujet très révélateur. Et c'est sans doute ce caractère subjectif qui a rendu la gnose si suspecte à l'Église. Irénée disait déjà:

«Cette sagesse, chacun croit l'avoir découverte par lui-même, c'est-à-dire en imagination. De sorte qu'il est convenable selon eux que la vérité soit tantôt dans Valentin, tantôt dans Marcion...Chacun d'eux s'est en effet perverti à tel point, dépravant la règle de vérité qu'il n'est pas troublé de se prêcher lui-même.»(11)

Dans la foi orthodoxe, ce caractère subjectif est très atténué. Cette foi est l'adhésion à des dogmes, à un contenu formulé objectivement. L'expérience ne vient qu'après, quand elle vient. De toute manière, elle n'est pas nécessaire. (12)

On pourrait montrer que la grâce selon la gnose se différencie de la grâce selon la conception orthodoxe d'une façon analogue, c'est-à-dire par la forme plutôt que par le fond. Les gnostiques ne voyaient pas l'utilité des sacrements.(13) Eux qui affirmaient que le monde n'est pas l'oeuvre de Dieu.. comment auraient-ils pu croire que la grâce puisse être communiquée par des signes sensibles? Eux qui croyaient que le social ne valait pas mieux que le monde; comment auraient-ils pu admettre qu'il faille faire partie d'une société pour avoir droit au salut?

Ces réflexions qui, il convient de le répéter, sont celles d'un profane, permettent de comprendre pourquoi Harnack a pu dire que le gnosticisme est «l'hellénisation extrême du christianisme».

Les gnostiques s'opposaient catégoriquement à tout ce qui venait de la tradition juive. Ils voulaient un christianisme universel bien sûr, mais universel par sa pureté et non pas à la façon de l'Empire romain.

«On veut une religion universelle, qui s'adresse non pas à la nationalité des hommes mais à leurs besoins intellectuels et moraux. On consent à reconnaître dans l'Évangile la religion universelle, mais à condition qu'on le sépare de l'Ancien Testament et de la religion de l'ancienne alliance, pour le modeler sur la philosophie religieuse des grecs et l'enter sur le culte et sur les mystères traditionnels.»(14)

Le fait que le Christ était né en Palestine ne signifiait pas que sa religion dût continuer le judaïsme. Le Christ était essentiellement pour eux celui qui révèle le vrai Dieu et non pas le Messie annoncé par l'Ancien Testament. De là leur docétisme. Le Christ avait bien pris la forme d'un esclave, comme il est dit dans les extraits de Théodote, mais cette forme n'était pour lui qu'une apparence. Le Christ n'avait pas souffert réellement. Il n'était pas mort réellement. On a souvent considéré ce docétisme comme absolument inconciliable avec la doctrine de la Rédemption sans se donner vraiment la peine d'en étudier les nuances. Simone Pétrement s'est donné cette peine et elle en est arrivée à cette conclusion:

«Tout le gnosticisme est paradoxe, et c'est ce qu'on ne doit pas oublier pour le comprendre. Avant tout, c'est comme paradoxe qu'il faut comprendre le docétisme, c'est-à-dire cette négation de l'humanité du Christ, qui paraît d'abord être au christianisme tant de force et de valeur. Le docétisme exprime évidemment la volonté de nier l'apparent, l'immédiat: non, il n'a pas souffert; non, il n'était pas homme; non, il n'est pas mort. Mais il faut l'entendre ainsi: tout en souffrant, il n'a pas souffert; tout l'homme qu'il était, il était Dieu; tout en mourant, il n'est pas mort. C'est seulement ainsi qu'on peut expliquer les apparentes contradictions des gnostiques. Marcion, par exemple, enseignait à la fois le docétisme et que le Christ avait réellement souffert.»(15)

Harnack va même jusqu'à nier que les gnostiques aient été docètes:

«Les gnostiques enseignaient qu'en Jésus-Christ, il faut distinguer nettement l'éon céleste Christ et son apparition humaine et attribuer à chacune des deux natures une action distincte. C'est donc la doctrine des deux natures et non le docétisme qui est propre au gnosticisme.»(16)

On a aussi prétendu que les gnostiques, parce qu'ils attachaient une grande importance à la connaissance, étaient portés à sous-estimer l'importance de la Passion. Il y a sans doute du vrai dans cette opinion,(17) mais les remarques de Simone Pétrement nous invitent de nouveau à introduire des nuances:

«C'est la même chose de dire que le Crucifié avait raison, ou de dire que la vérité, le vrai jugement est d'un autre monde.

Vouloir rappeler, comme veulent toujours les gnostiques, que la lumière est d'ailleurs et non d'ici, que nous-mêmes, en tant que nous jugeons vrai, nous sommes d'ailleurs et non d'ici, c'est simplement vouloir maintenir les droits du Crucifié. Le paradoxe entraîne l'affirmation d'une autre réalité. Ce qui échoue ici, réussit ailleurs; il y a deux ordres.

Certains historiens se sont mis l'esprit à la torture pour comprendre comment la croix, selon Valentin, pouvait être appelée une Limite. Ils se sont donné cette raison, que la croix, à cette époque, avait la forme d'un Tau, de sorte que par sa branche supérieure, elle constituait une limite horizontale pour le monde, et par sa branche verticale, le séparait en deux. Ou bien encore, ils ont traduit Stauros, non par croix mais par pieu, palissade. N'est-il pas plus simple de comprendre que la condamnation du juste est vraiment la séparation de deux ordres, la puissance visible d'une part., d'autre part la valeur et la vérité? Vénérer la croix., c'est affirmer qu'il y a deux ordres et, si l'on veut, deux mondes.

L'idée de Valentin est la même qu'exprime Basilide quand il dit que la Passion du Christ «n'a pas eu d'autre but que d'opérer la discrimination des choses auparavant confondues».(18)

Le style gnostique.

Jusqu'à maintenant, nous avons parlé de la gnose proprement dite. Il nous faut maintenant parler des différentes doctrines et d'abord, du style qui les caractérise. Puisque leur savoir leur était révélé, donné, les gnostiques ne pouvaient pas le communiquer à la façon des philosophes. On ne démontre pas l'indémontrable. Dans ces conditions, comment pouvaient-ils s'exprimer pour être universellement compris? Ils connaissaient, nous l'avons dit, les mythes de plusieurs religions. Ne pouvaient-ils pas adapter ces mythes?

«On prit la mythologie grossière de n'importe quelle religion orientale, on transforma des personnages concrets en idées spéculatives et morales comme, «abîme, silence, sagesse, vie«, en conservant même fréquemment les noms sémitiques. On créa ainsi- une mythologie d'abstractions, tandis que les rapports qui unissaient entre elles les idées étaient déterminés par les données que leurs modèles fournissaient. Ainsi se forme un poème philosophique dramatique semblable à celui de Platon, mais incomparablement plus compliqué et où, par conséquent, l'imagination avait une place bien plus considérable.»(19)

Ce style en lui-même nous en dit peut-être plus long sur la gnose que toutes les idées qu'il véhicule. Il rend tout à fait manifeste le besoin d'évasion, le désir d'échapper à la nécessité auquel nous avons fait allusion. Songeons au style des grands stoïciens qui furent les contemporains des gnostiques. L'imagination y est sans cesse.. rappelée à l'ordre, l'économie des moyens y est extrême, les phrases y ont des contours sévères; on sent qu'elles ont été ciselées avec l'attention qu'on accorde aux actions les plus importantes de la vie. Si tel est le style qui traduit la soumission à la nécessité et l'amour de la patrie terrestre, on peut en conclure sans invoquer d'autres raisons que le style des gnostiques exprime des idées contraires. Si l'on peut reprocher au premier d'être trop sévère, trop classique, on peut reprocher au second d'être romantique à l'excès.

Le style des gnostiques est donc en contradiction avec leur pensée. Il révèle la prédominance en eux de l'affectivité alors que leur pensée ne cesse d'affirmer la supériorité de la connaissance pure. Mais il ne faut pas trop s'offusquer de cette contradiction. Elle est la gnose elle-même et elle a de plus le mérite de nous mettre en garde contre la tentation de réduire le gnosticisme à ce qu'on appelle aujourd'hui l'intellectualisme, en donnant au mot le sens de sclérose. Les gnostiques n'étaient pas des spéculatifs mais des mystiques et par suite, leur faiblesse n'est pas la sclérose mais bien plutôt le délire. Il y a eu une scolastique délirante; il y a eu aussi une gnose sclérosée. Mais ce n'est pas une raison pour en conclure que dans la meilleure scolastique, c'était l'élément affectif qui prédominait et que dans la meilleure gnose, c'était l'élément intellectuel.

Quelques systèmes.

Passons maintenant à l'étude des principaux systèmes. Quatre grands gnostiques ont élaboré une doctrine: Basilide et Valentin d'Alexandrie, Bardesane d'Edesses et Marcion du Pont. Nous n'étudierons que les doctrines de Valentin et de Marcion.

La doctrine de Valentin nous est surtout connue par les citations des hérésiologues, par des fragments réunis sous le titre d'Extraits de Théodote, ainsi que par quelques-uns des textes découverts à Nag Hamadi.

Pour mieux marquer la transcendance de Dieu, les Valentiniens l'appellent tantôt le Dieu étranger, tantôt le Dieu lointain, tantôt le Dieu inconnu. Ce Dieu, ils le placent au sommet d'un univers divin appelé Plérôme, ou lieu de la Plénitude. Ce Plérôme est constitué par des éons ou, puissances célestes qui entretiennent entre eux des rapports très complexes. Voici la description que le Père Sagnard donne de ce Plérôme dans son commentaire des Extraits de Théodote:

«La divinité, infinie transcendante se présente à nous comme un "Plérôme" c'est-à- dire une Plénitude faite de puissances hiérarchisées ou Éons siècles.

Ceux-ci émanent successivement par couples de leur Source dans une hiérarchie décroissante qui est pour nous l'expression de cette divinité.

Ces couples, conçus sur le type mâle-femelle, veulent simplement exprimer par leur élément femelle, une qualité inhérente à l'élément mâle, et, de cette façon, ils ne font qu'un.»(20)

Leur ensemble forme l'ogdoade:

·        Père, abîme................................................Pensée, grâce

·        Fils mono gène (intelligence)........................Vérité

·        Logos.........................................................Vie

·        L'homme.....................................................Église

Voilà donc pour le monde divin tel que se le représentaient les Valentiniens. À côté de ce monde divin, et complètement séparé de lui, il y a le monde d'en-bas, le monde des ténèbres. Il est à remarquer que les Valentiniens comme d'ailleurs tous les premiers gnostiques, ne font pas de distinction très nette entre la matière et le monde. Le mauvais ange qui a formé le monde l'a bien formé à partir d'une matière préexistante, mais il n'a pu le faire que par ce que lui-même était ignorant du divin. On s'explique ainsi pourquoi son travail n'a pas rendu la matière plus divin plus lumineuse. Parlant de cette première gnose, H.W. Barth écrit:

«La caractéristique en est le dualisme radical qui, pour la première fois, n'est pas intérieur au monde, mais qui repousse le monde tout entier, le cosmos grec avec ses dieux, comme le monde oriental avec ses planètes, du côté du mal et les sépare d'un Dieu unique, bon et lointain.»(21)

Il s'agit donc d'un dualisme qu'on pourrait appeler transcendantal et non pas d'un dualisme métaphysique ou dualisme des principes. Ce dualisme tel qu'il existe dans Mani, enseigne que le monde résulte du mélange de deux principes, la lumière et les ténèbres, Dieu et la matière. Le dualisme des premiers gnostiques est plus radicale monde pour eux est tout entier du côté des ténèbres mais en même temps, il est moins catégorique, moins définitif: le monde, après tout, a été créé par une puissance sortie du Plérôme. S'il ne l'a pas créé lui-même, Dieu a au moins permis sa création. Le texte suivant montre très bien le caractère ouvert de ce dualisme:

«Il ( le démiurge ) ne connaissait pas celle ( la sagesse) qui opérait par lui. Il croyait créer par sa propre puissance. C'est pourquoi l'apôtre dit:

«Il a été soumis à la vanité du monde, non de son plein gré, mais à cause de celui qui l'a soumis, dans l'espoir d'être délivré lui aussi quand seront rassemblées les semences de Dieu.»(22)

Venons-en à l'homme. Pour expliquer l'existence d'un élément spirituel dans la matière, les Valentiniens ont recours à un mythe qui fait penser à la fois au mythe de Dyonisos-Zagreus, au mythe du Phèdre et au mythe de la chute des anges dans la Genèse.

«Sagesse, émanation la plus éloignée du Père a voulu saisir et comprendre son infini, comme le Fils le saisit.

D'où passion (naissance du mal, perturbation dans sagesse et dans tout le Plérôme) et finalement exclusion de cette pensée ou intention désordonnée, avec son mélange de passions. Cette pensée se cristallise au-dehors et se nomme encore sagesse par simple dédoublement de la première.» (23)

Cette étincelle divine, déchue, tombée dans la matière sous forme de fragment constitue le noyau de l'âme humaine, lequel noyau est appelé tantôt «pneumatikon sperma», tantôt «Xenikon sperma», tantôt «eklekton sperma». À son sujet il faut noter:

a) qu'il n'est pas donné à tous les hommes, comme le mot élu qui sert à le désigner l'indique clairement.

b) qu'il fait partie de la substance divine, qu'il est en quelque sorte incréé, thèse contre laquelle s'indigna l'élément orthodoxe de l'Église.

c) que lui seul est digne de la gnose. Nous reviendrons sur ce troisième point un peu plus loin.

La dite étincelle divine, appelée plus fréquemment âme pneumatique, est recouverte d'une âme psychique, laquelle à son tour est recouverte d'une âme hylique. Il est intéressant de remarquer que ces trois terres correspondent à peu près exactement à ceux que distingue Platon dans le mythe du Phèdre. L'âme hylique correspond au mauvais cheval; l'âme psychique, au bon cheval; l'âme pneumatique, au cocher. Seule l'âme hylique est commune à tous les hommes. L'âme psychique est un peu moins rare que l'âme pneumatique mais elle appartient elle aussi à une catégorie restreinte d'élus. (Chez Platon toutefois, il n'y a pas de semblable répartition.)

Il nous reste à d'aborder la question du salut de ces âmes. La théorie valentinienne du salut repose tout entière sur l'idée de rédemption. Le Christ, lui-même élément pneumatique, s'est incarné. Parce qu'il n'a ni âme psychique, ni âme hylique et qu'il est par conséquent d'une parfaite transparence, il est une condition essentielle à la gnose, au salut. C'est lui qui éveille l'élément pneumatique dans les âmes. Cet éveil, c'est la gnose qui est à la fois libération et connaissance, qui est la véritable naissance dont avait parlé saint Paul.

Mais que deviennent les psychiques et les hylique pendant que les pneumatiques naissent ainsi à la vie éternelle? Les Valentiniens tranchent cette question d'une façon qui, à juste titre, nous semble cavalière, mais qui ne manque pas d'un certain fond de réalité: les psychiques ont droit à un salut mais à un salut inférieur à celui des pneumatiques; les hyliques sont néant, ils restent néant. Cette façon de classifier les êtres aurait été vraiment atroce étouffante, si elle avait pu être appliquée à la lettre Mais en réalité, on a tout lieu de supposer que personne n'était en mesure de dire avec certitude si son voisin ou lui-même appartenait à telle catégorie plutôt qu'à telle autre.

Et même s'il n'en avait pas toujours été ainsi, nous n'aurions pas lieu de nous offusquer outre mesure: certaines de nos catégories psychologiques, tels le refoulement et le complexe freudien, sont beaucoup plus étouffantes que les catégories gnostiques parce que, étant moins générales, elles sont d'un usage beaucoup plus facile.

Il nous reste à parler de Marcion. Marcion était un esprit plus réaliste et par là, peut-être plus profond que Valentin. Il est le seul des grands gnostiques qui eut une influence durable, le seul qui aurait pu donner à l'Église une orientation différente de celle qu'elle a prise. Voici comment Harnack caractérise sa doctrine:

«Une pensée profonde domine le christianisme de Marcion et l'a tenu à l'écart de tout système rationaliste, c'est la pensée que les lois régnant dan s la nature et dans l'histoire, que les actes de la justice ordinaire sont contraires aux actes de la miséricorde divine, et que la foi humble et l'amour du coeur sont l'opposé de la vertu orgueilleuse.»(24)

Il n'est donc pas étonnant que Marcion ait jugé l'Ancien Testament très sévèrement, qu'il soit même allé jusqu'à soutenir que le Dieu bon, le Père que le Christ avait invoqué, ne devait pas être confondu avec Yahvé.

On a toutefois exagéré beaucoup sa sévérité à l'égard de l'Ancien Testament, de manière, croirait-on, à le faire apparaître comme fanatique, ce qu'il n'était vraisemblablement pas. Son exégèse telle qu'elle se présente dans la lettre de Ptolémée à Flora, fait preuve d'un souci des nuances que l'on aimerait retrouver chez tous les hérésiologues:

«Car si la loi n'a pas été donnée par le Dieu parfait lui-même, comme nous l'avons déjà dit, et certainement pas non plus par le diable (ce qu'il n'est même pas permis de dire), le législateur doit être un troisième qui existe à côté de ces deux autres.

C'est le démiurge et le créateur de ce monde tout entier et de tout ce qu'il contient. Parce qu'il est, en son essence, différent des deux autres et se tient au milieu d'eux, on pourrait l'appeler à bon droit l'intermédiaire.

Si le Dieu parfait est bon en son essence, comme il l'est effectivement, (car notre Sauveur a dit qu'il n'y avait qu'un seul Dieu bon, son Père, qu'il a révélé) et si l'être qui est par nature Adversaire est mauvais et méchant, caractérisé par l'injustice, alors celui qui se situe entre le Dieu parfait et le diable, et qui n'est ni bon ni assurément mauvais ou injuste, pourrait à proprement parler être appelé juste, parce qu'il est aussi l'arbitre de la justice qui dépend de lui.»(25)

Source : http://www.franc-maconnerie.org/la-gnose

 

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Published by X - dans Gnose
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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 10:22

XVII. Des œuvres, s'écrient les Marcionites pressés par nos raisons, nous n'en avons qu'une à vous montrer, et elle nous suffit. Notre dieu a racheté l'homme par un merveilleux effet de sa miséricorde. Voilà qui vaut mieux que les chétives et ridicules productions de votre Créateur.

O le dieu vraiment supérieur, dont on ne peut citer aucune oeuvre excellente, à moins qu'elle ne s'applique à l'homme, ouvrage du dieu subalterne! Toutefois je te somme de prouver son existence par les arguments que l'on attend d'un Dieu. Avant tout, montre-nous ses productions: tu nous vanteras ensuite ses bienfaits. Le point principal est de savoir s'il existe. Quelle est sa nature? Cette question n'est que secondaire; l'un se reconnaît aux œuvres, l'autre aux bienfaits. De ce que tu lui assignes la rédemption, son existence ne m'en est pas plus démontrée. Mais son existence une fois attestée, attribue-lui l'honneur de la Rédemption, si lu veux; je n'aurai plus qu'à constater s'il l'a réellement accomplie, parce qu'encore |27  il se pourrait bien qu'il existât sans avoir délivré le genre humain. Je te le demande, lui prêter la rédemption, est-ce établir son existence, puisqu'il pourrait bien exister sans avoir sauvé le monde?

Cette discussion nous a éloignés un moment de la controverse fondamentale qui traitait du Dieu inconnu. Il est suffisamment notoire d'une part qu'il n'a rien créé, de l'autre, qu'il y avait pour lui obligation de créer, enfin de se manifester lui-même par ses œuvres, parce qu'en admettant son existence comme réelle, il aurait dû être connu, et cela dès l'origine du monde. Nous nous sommes appuyés sur ce principe: Il ne convient pas à un dieu de rester caché. Maintenant la nécessité nous ramène à la question première, afin d'en développer les différentes ramifications. Il s'agira d'abord d'examiner par quelle voie ce dieu nouveau s'est fait connaître dans la suite des temps; pourquoi dans la suite des temps, plutôt qu'an berceau d'un monde auquel il était nécessaire en sa qualité de dieu. Il y a mieux. Plus on fait de lui un dieu bienveillant, plus on proclame sa' nécessité; moins par conséquent il a dû se soustraire à nos regards.

Alléguera-t-on pour excuse qu'il n'y avait dans le monde ni motif pour qu'il se manifestât, ni éléments pour apprécier cette manifestation? Assertion mensongère! Ce monde où votre Dieu vient de tomber des nues renfermait alors et l'homme capable de le connaître, et la malice du créateur à laquelle dans sa bonté il devait obvier. Qu'en conclure? Ou il a ignoré l'indispensable nécessité de sa manifestation et les éléments sur lesquels elle s'exercerait, ou il a hésité, ou il a été frappé d'impuissance, ou la volonté lui a manqué. Toutes choses indignes d'un Dieu, et surtout d'un Dieu très-bon. Mais nous montrerons ailleurs la chimère de cette tardive révélation. Qu'il nous suffise de l'indiquer pour le moment.

XVIII. Eh bien! qu'il ait apparu dans ce monde quand il l'a voulu, quand il l'a pu, quand l'heure fatale est |28  arrivée; excusons-le. Probablement il était contrarié dans sa naissance par la marche ascendante de quelque constellation. Les enchantements de je ne sais quelle magicienne, le carré sinistre de Saturne, le triangle malencontreux de Mars, arrêtaient sa conception. Les Marcionites, en effet, sont fort adonnés à l'astrologie. Impudents qui ne rougissent pas même de vivre des étoiles du Créateur! Nous avons à traiter ici de la qualité de la révélation. A-t-il été connu d'une manière honorable? Il s'agit de l'examiner, afin que nous sachions s'il existe vraiment, et que de la dignité de sa révélation sorte la certitude de son existence. Des œuvres dignes d'un dieu prouveront le dieu.

Pour nous, tel est notre principe: nous connaissons Dieu à sa nature, nous le reconnaissons à sa doctrine. La première se constate par les œuvres, la seconde par les prédications. Mais les attestations naturelles manquent à qui la nature fait défaut. Par conséquent votre Dieu aurait dû se révélerait moins par des prophéties, surtout quand il avait à se manifester en face d'un Dieu qui, malgré les œuvres qu'il a faites, malgré les éclatantes prédictions qui l'avaient devancé, avait à peine conquis la foi de l'univers. Comment donc s'est-il révélé? Diras-tu que c'est par des conjectures humaines, indépendantes de sa volonté? Alors déclare impudemment qu'un dieu peut être connu autrement que par lui-même. Mais ici je t'opposerai, outre les exemples du Créateur, la grandeur divine et l'infirmité humaine. Par là lu fais l'homme plus grand que le dieu. Quoi! quand un dieu se cache à dessein, je l'arracherai par ma propre force à ses mystérieuses obscurités, et je le traînerai, quoi qu'il en ait, au grand jour de la lumière? Nous n'ignorons pas cependant, grâce à la triste expérience des siècles, que la débile intelligence de l'homme se forge plus facilement des dieux nouveaux, qu'elle ne se tourne vers le Dieu véritable, déjà manifesté à ses regards par ses œuvres. D'ailleurs, si l'homme se crée des dieux imaginaires, si un Romulus dresse des autels à Consus, un Tatius |29  à Cloacine, un Hostilius à la Peur, un Métellus à Alburne, tout récemment un souverain à Antinous, passons-leur ces ridicules apothéoses: c'étaient au moins des consuls, c'étaient des empereurs. Mais le pilote Marcion, nous le connaissons!

XIX. A la bonne heure, répliquent les Marcionites! Notre dieu ne s'est pas révélé dès le berceau du monde; il ne s'est pas révélé par des œuvres palpables. Mais en vertu de sa propre puissance, il s'est manifesté dans la personne de Jésus-Christ.

Nous consacrerons au Christ et à l'économie de la rédemption un livre particulier, car il est bon de distinguer les matières, afin de les traiter avec plus d'ordre et de développement. Pour le moment, il nous suffira, d'opposer à l'assertion nouvelle la démonstration que le Christ n'est la vivante empreinte d'aucun autre dieu que du Dieu créateur. Je le ferai en peu de mots.

La quinzième année de Tibère, Jésus-Christ daigna descendre du ciel, esprit de salut et de rédemption. En quelle année l'ardente canicule a-t-elle vomi hors du Pont le salutaire météore de l'hérétique, ainsi le veut son système? J'ai estimé cette investigation superflue. Toutefois on est d'accord sur ce point. Cette monstrueuse invention appartient au règne d'Antonin: l'impie a paru sous le monarque pieux. Puisque Marcion le premier a introduit un dieu non avenu jusque-là, dès-lors la vérité est manifeste pour tout esprit raisonnable. Les époques proclament, qu'un dieu, apparu pour la première fois sous Antonin, n'apparut point sous Tibère, par conséquent, que ce n'est pas le Christ qui a révélé le dieu promulgué la première fois par Marcion.

Pour compléter cette preuve, j'emprunterai ce qui suit à nos adversaires eux-mêmes. Marcion a séparé la loi ancienne de la loi nouvelle: voilà son chef-d'œuvre à lui, sa recommandation distinctive. Ses disciples nieront-ils ce qui est écrit au frontispice de leur livre, sorte d'initiation pour |30  les adeptes, d'encouragement pour les initiés, je veux parler des Antithèses ou Oppositions dans lesquelles le maître s'efforce d'établir qu'il y a conflit entre l'Evangile et la loi antique, afin que de la lutte des deux testaments, il infère la diversité des dieux? Ainsi, puisque l'autre dieu de l'Evangile opposé au Dieu de la loi antique, a commencé avec la séparation de la loi mosaïque et de l'Evangile, il est évident qu'avant cette prétendue scission ce dieu était inconnu, sa notion ne datant que de cette époque. J'en conclus que ce dieu ne s'est point manifesté dans la personne d'un christ qui existait déjà avant cette séparation, Où donc a-t-il pris naissance? Dans le cerveau du sectaire. L'Evangile et la loi vivaient dans une harmonie que rien n'avait troublée jusque-là depuis l'apparition du Christ; jusqu'à l'impudence de Marcion. Point d'autre dieu de la loi et de l'Evangile, que le Créateur. La raison proclamait cette vérité; il fallait qu'après un si long intervalle un habitant du Pont vînt faire cette séparation.

XX. Cette preuve, courte et lumineuse, attend de nous un complément pour réduire au silence les vaines clameurs de nos ennemis. On veut que Marcion, loin d'avoir rien innové, en séparant la loi mosaïque et l'Evangile, n'ait l'ait que ramener à son institution primordiale la vérité que l'on avait corrompue. O Christ, maître si patient, tu as pu endurer pendant tant d'années que ta parole fût pervertie jusqu'à ce que Marcion et les siens vinssent à ton secours! «En effet, ils font grand bruit du prince des apôtres et des autres colonnes de l'épiscopat, censurés par Paul, pour n'avoir point marché droit dans les sentiers de l'Evangile.» Mais Paul, encore nouveau dans la grâce, troublé, craignant de courir ou d'avoir couru inutilement dans la carrière où il était novice, conférait pour la première fois avec les apôtres, venus avant lui. Qu'est-ce à dire? Si Paul crut avec l'ardeur d'un néophyte, qu'il y avait quelque chose à blâmer dans les coutumes du judaïsme, c'est-à-dire qu'il fallait accorder l'usage des |31  viandes offertes, il devait bientôt se faire tout à tous pour les gagner tous à Jésus-Christ, juif avec les juifs, observateur de la loi avec ceux qui observaient la loi; toi, interprète mensonger d'une réprimande qui portait seulement sur une conduite que son accusateur lui-même devait adopter, tu la convertis en reproche de prévarication envers Dieu et la sainte doctrine! Nous lisons cependant: «Leurs mains s'étaient jointes» en signe d'unité, et avant de se partager la conquête de l'univers, ils s'étaient concertés sur la promulgation de la même foi et du même Evangile, «De leur bouche ou de la mienne, dit l'apôtre quelque part, c'est toujours le même Dieu qui vous est annoncé.»

---- Mais il parle ailleurs de faux frères, qui se glissent auprès des Galates et cherchent à les attirer à un nouvel évangile?

---- Par l'altération que subissait l'Evangile, il entendait non pas une lâche désertion vers un autre dieu et un autre christ, mais le maintien des observances antiques. Il nous l'atteste lui-même en reprenant ceux qui perpétuaient la circoncision, «et supputaient les temps, les jours, les mois et les années» des cérémonies judaïques, lorsqu'ils ne pouvaient ignorer qu'elles étaient tombées devant les institutions nouvelles du Créateur, abolition signalée d'avance par ses prophètes: «Les prescriptions antiques ont passé, s'écrie Isaïe: voilà que je crée toutes choses nouvelles.... J'établirai mon alliance, mais une alliance différente de celle que j'ai contractée avec vos pères. lorsque je les ai tirés de la terre d'Egypte. Renouvelez-vous dans un renouvellement complet, nous dit Jérémie: pratiquez la circoncision en l'honneur de votre Dieu, mais la circoncision du cœur.»

Voilà quelle circoncision établissait l'apôtre, quel renouvellement il commandait, lorsqu'il interdisait les anciennes cérémonies dont le fondateur avait prophétisé par la bouche d'Osée la prochaine abolition. «Ses joies, je |32  les abolirai, avec ses sabbats, ses solennités, ses néoménies, et toutes ses observances.» Isaïe parle comme Osée. «Vos néoménies, vos sabbats, votre jour solennel me sont en horreur. Mon ame repousse avec dégoût vos veilles, votre jeûne, vos jours de fête.» Si le Créateur avait répudié long-temps d'avance ces rites passagers, dont l'apôtre proclamait le discrédit, la décision de l'apôtre est donc en harmonie avec les décrets du Créateur. Elle atteste invinciblement que le Dieu prêché par lui est le même Dieu dont il faisait respecter les antiques et solennels décrets. Il n'avait pas d'autre pensée quand il censurait ces faux apôtres, et ces frères hypocrites, qui, sans tenir compte de l'Evangile promulgué par l'envoyé du Créateur, sacrifiaient à l'antique alliance que celui-ci avait répudiée, la nouvelle alliance dont il avait prophétisé l'avènement.

XXI. D'ailleurs, si prédicateur d'un dieu nouveau, il travaillait à abolir la loi du Dieu ancien, pourquoi, muet sur le dieu de Marcion, se contente-t-il de proscrire la loi ancienne uniquement? Pourquoi? Parce que la foi au Créateur subsistait. Parce que la loi ancienne devait seule disparaître, comme le Psalmiste l'avait chanté d'avance. «Brisons les chaînes dont ils nous ont enlacés; éloignons de nos têtes le joug qu'ils portaient.» N'a-t-il pas dit encore? «Les nations se sont rassemblées en tumulte et les peuples ont médité des choses vaines. Les princes de la terre ont été debout, les magistrats se sont ligués contre Dieu et son Christ.» Que Paul annonçât un autre dieu, Paul eût-il disputé avec le prince des apôtres sur le maintien ou l'abrogation d'une loi qui n'appartenait point au dieu nouveau, ennemi de la loi antique? En effet, la nouveauté et l'opposition de ce dieu eussent tranché la question de la loi ancienne et étrangère; il y a mieux: jamais la question n'eût été soulevée. Mais non; en promulguant dans le Christ le Dieu de la loi ancienne, on dérogeait à, sa loi: là était le point fondamental. Ainsi, toujours la foi dans le Créateur, toujours la foi dans son |33  Christ; mais les pratiques et la discipline chancelaient. Etait-il permis de manger des viandes offertes aux idoles? fallait-il voiler les femmes? le mariage, le divorce, l'espérance de la résurrection, voilà les questions qui partageaient les esprits; sur Dieu, pas le plus léger débat. Si cette controverse avait été agitée, les épîtres de l'Apôtre en conserveraient des traces, d'autant plus que c'était là le point capital.

Dira-t-on que depuis les apôtres, la vérité sur l'essence divine a été altérée? Passe encore. Mais la tradition apostolique n'a point été altérée là-dessus dans son cours, et de tradition apostolique, on ne peut en reconnaître d'autre que celle qui est aujourd'hui en vigueur dans les Eglises fondées par les apôtres. Or, on ne trouvera aucune Eglise d'origine apostolique qui ne christianise au nom du Créateur. Veut-on qu'elles aient été corrompues dès leur berceau? où les trouvera-t-on intactes? parmi celles qui repoussent le Créateur, sans doute? ---- Eh bien! montre-nous quelqu'une de tes églises d'origine apostolique, et tu nous auras fermé la bouche. Puisqu'il est établi par tous les points que depuis le Christ jusqu'à Marcion, il n'y eut jamais dans la règle de foi à suivre ici d'autre Dieu que le Créateur, nous avons suffisamment prouvé que la connaissance du dieu de l'hérésie naquit avec la séparation de la loi et de l'Evangile. Le principe que nous établissions plus haut a reçu toute sa lumière. Un dieu inventé par l'homme ne mérite aucune créance, à moins que cet homme ne soit prophète, c'est-à-dire qu'il n'y ait rien de l'homme dans son langage. Des paroles, en donne qui veut, Marcion; mais il faut des preuves. Toute discussion est superflue. Démontrer que le Christ n'a fait connaître que le Créateur, et pas d'autre Dieu, c'est repousser l'hérésie par toutes les forces de la vérité.

XXII. Mais comment renverser cet antechrist, si nous nous bornons à la preuve des prescriptions pour arrêter |34  le cours de ses blasphèmes et les détruire? Eh bien! arrivons à la personne même de son Dieu, ou plutôt de cette ombre, de ce fantôme de christ, et examinons-le par l'endroit même où on lui donne la prééminence sur le Créateur. Là aussi se reconnaîtra la bonté divine à des règles invariables. Mais cette boulé, il faut préalablement que je la trouve, que ma main la saisisse, afin qu'elle me serve comme d'introduction à ces règles.

En effet, j'ai beau remonter la chaîne des temps, depuis que les causes et les éléments avec lesquels ce dieu aurait dû coexister, parurent, dans le monde, nulle part je ne l'aperçois agissant comme il aurait dû agir. Déjà triomphaient et la mort, et le péché, aiguillon de la mort, et la malice du Créateur contre laquelle le Dieu bienfaisant avait à lutter. Docile à la première loi de la bonté divine, ne devait----il pas manifester qu'elle était, chez lui inhérente à sa nature, et combattre le mal aussitôt, que le mal demandait un remède? Dans un dieu, les qualités sont essentiellement inhérentes à sa nature, innées, coéternelles. Niez-le: des attributs divins, vous faites des attributs contingents, étrangers, par conséquent temporaires, sans éternité. A ce titre donc, j'ai droit d'exiger de Dieu une bonté éternelle, indéfectible, qui, déposée dans les trésors de son être et toujours prête à agir, devance les causes et les éléments de son action. Il ne suffit pas de les devancer: je veux que, loin de les prendre en dédain, ou de leur faire défaut, elle les embrasse avec ardeur. En second lieu, de même que je demandais il n'y a qu'un moment: Pourquoi ne s'est-il pas révélé dès l'origine des choses? je demanderai encore ici: Pourquoi sa bonté ne s'est-elle pas déployée dès le principe? Quel obstacle s'y opposait? N'avait-il pas à se révéler par sa bienveillance, s'il existait réellement? Etre impuissant sur quelque point! supposition absurde quand il s'agit d'un Dieu, à plus forte raison manquer aux lois de sa nature: si le libre développement de ses facultés est comprimé, elles cessent |35  d'être naturelles. Mais la nature ne connaît ni suspension, ni repos. Qu'elle agisse; qu'en vertu même de son essence elle se répande en bienveillance extérieure; à ce titre, je la déclare existante. Je le demande, comment se condamnera-t-elle à l'inaction, elle pour qui le sommeil est le néant? La bonté, au contraire, est demeurée longtemps inactive dans le dieu de Marcion. Donc une faculté qui a sommeillé des milliers d'années dans une léthargie qui répugne à des qualités inhérentes à la nature, n'est pas une bonté naturelle. Si elle n'est plus naturelle, il m'est impossible de la croire éternelle, ni contemporaine de Dieu. Elle n'est plus éternelle si elle n'est plus naturelle: elle n'a plus de base dans le passé, ni de permanence dans l'avenir. Elle n'a pas existé dès l'origine, et incontestablement elle ne subsistera point jusqu'à la fin; car elle peut aussi bien défaillir un jour qu'elle a déjà défailli dans les siècles précédents.

Puisque la bonté long-temps inactive dans le dieu de Marcion, n'a délivré que récemment l'univers, et qu'il faut s'en prendre à sa volonté plutôt qu'à sa faiblesse, ce double point établi, disons-le, détruire volontairement sa bonté, c'est le comble de la malice. Pouvoir faire du bien et ne pas le vouloir; tenir à deux mains sa bonté captive; assister patiemment à l'outrage sans lui opposer de frein, connaissez-vous malice plus profonde? La prétendue cruauté dont on gratifie le Créateur retombe sur celui qui a aidé ses barbaries par les délais de sa miséricorde. Car le crime appartient à qui, pouvant l'empêcher, l'a laissé commettre. Quoi! l'homme est condamné à mourir pour avoir cueilli le fruit d'un misérable arbuste. De cette source empoisonnée jaillit un déluge de maux et de châtiments. Voilà toutes les générations à venir enveloppées dans la condamnation de leur premier père, bien qu'elles aient ignoré l'arbre fatal qui les a perdues. Et le Dieu bon a pu ne pas le savoir! il a pu le tolérer, alors que s'offrait l'occasion de se montrer d'autant plus |36  miséricordieux, que le Créateur déployait plus de cruauté î Disons-le, il a manifesté une malice profonde, celui qui laissa volontairement l'homme courbé sous le fardeau de sa prévarication, et le monde sous un joug odieux. Quelle idée auriez - vous d'un médecin qui, entretenant avec complaisance une maladie qu'il pourrait guérir, irriterait le mal en différant le remède, afin d'accroître sa renommée, ou de mettre ses soins à l'enchère? Eh bien! flétrissons de la même infamie le dieu de Marcion! Spectateur complaisant du mal, fauteur de la violence, lâche trafiquant de la faveur, traître à la mansuétude, il a été infidèle à la bonté, là où il y avait urgence. Ah! qu'il se fût hâté de venir en aide au monde, s'il était bon par nature plutôt que par un effet du hasard, s'il devait la miséricorde à son caractère plutôt qu'à l'éducation; s'il était le Dieu de l'éternité, et non un imposteur qui commence à Tibère; disons mieux, à Cerdon et à son disciple. Ainsi ce Dieu aura accordé à Tibère ce privilège d'avoir fait apparaître sous son règne la bonté divine sur la terre.

XXIII. J'oppose à Marcion un autre principe. Tout en Dieu doit être naturel et raisonnable. Je somme donc la bonté de se montrer raisonnable. La bonté par essence est si loin de renfermer un principe de désordre, qu'il n'y a point d'autre bien que ce qui est raisonnablement bon. Je dis plus. Le mal, pour peu qu'il renferme de raison, passera plus aisément pour le bien, qu'on n'empêchera le bien, dépourvu de raison, de passer pour un mal. Pour moi, je nie que la bonté du dieu de Marcion porte ces caractères. Mon premier argument, le voici. Il est entré dans le monde pour sauver des créatures qui lui étaient totalement étrangères.

Eh bien! s'écrie-t-on, tel est précisément le caractère et, pour ainsi dire, la perfection de la bonté. Volontaire, spontanée, elle s'épanche sur des êtres étrangers qui n'ont point à la revendiquer comme une dette de famille. Ne reconnaissez-vous pas là cette charité surabondante par |37  laquelle il nous est enjoint d'aimer nos ennemis, et, sous ce nom, des étrangers?

A cela que répondre? Votre dieu a détourné sa face de dessus l'homme dès le berceau du monde. Dès le berceau du monde, il a sommeillé auprès de cette créature étrangère. Cette oisive indifférence est la présomption qu'il n'avait rien de commun avec l'homme. D'ailleurs le précepte d'aimer son prochain comme soi-même a précédé l'obligation d'aimer son ennemi ou l'étranger. Ce précepte a beau être emprunté à la loi antique du Créateur, vous êtes contraint de confesser vous-même que le Christ, au lieu de le renverser, l'a réédifié sur une base nouvelle. En effet, comme il resserre, comme il fortifie l'amour du prochain, l'oracle qui étend ce devoir jusqu'à l'étranger, jusqu'à l'ennemi! Prodiguer une bonté que l'on ne doit pas, est une exagération de la bonté que l'on doit. La bonté que l'on doit vient avant celle que l'on ne doit pas. L'une est obligatoire, fondamentale; l'autre n'est qu'une compagne, une esclave dont on se passe. Or s'il est vrai que le premier motif de la bonté, motif qui n'est autre chose que la justice, l'enchaîne à la conservation et au maintien de son œuvre, tandis qu'elle ne se répand sur l'étranger que subsidiairement et par cette surabondance de justice inconnue aux scribes et aux pharisiens, n'est-ce pas une absurdité révoltante que d'imputer la seconde espèce à qui ne possède pas la première, à une bonté qui n'a pas même la propriété de l'homme, et par conséquent singulièrement restreinte? Je le demande, une bonté singulièrement restreinte, qui n'a pas même en propre un domaine sur qui elle s'exerce, comment a-t-elle pu rejaillir sur l'étranger? Montrez-nous la bonté essentielle; puis, venez nous parler de la seconde. Si aucune démonstration ne peut s'établir sans un ordre et un enchaînement rigoureux, encore moins la raison pourra-t-elle s'en dispenser.

Prêtons-nous cependant à de pareilles exigences. Que |38  la bonté de ce dieu bizarre se meuve dans un ordre inverse; qu'elle commence par l'étranger, puisqu'on l'a imaginé ainsi. Marcion ne se maintiendra pas mieux sur un terrain qui croule d'autre part. En effet, à quelle caractère se reconnaîtra la bonté subsidiaire et applicable à un étranger? Il faudra qu'elle s'exerce sans détriment pour le légitime possesseur. Quelle que soit la bonté, la justice en est la base nécessaire. Tout à l'heure la bonté était raisonnable, quand elle agissait dans les limites de la justice et sur une créature qui lui appartenait. Ici encore, appliquée à l'étranger, elle retient son caractère de sagesse, pourvu qu'elle soit en harmonie avec la justice. Mais, ô la bonté singulière que celle qui débute par la spoliation, et cela en faveur d'un étranger! Qu'infidèle à la justice au profit d'un membre de la famille, elle paraisse encore jusqu'à un certain point raisonnable, on le comprend. Mais s'agit-il d'un étranger, qui n'a pas même droit à une vertueuse bienveillance, je ne vois plus là que violence et désordre. Connaissez-vous en effet rien de plus injuste, rien de plus inique, rien de plus méchant que de secourir l'esclave d'autrui pour l'arracher à son maître, pour l'adjuger à un autre, pour le suborner contre son légitime seigneur? Et dans quelle condition encore? Car voilà le comble de l'infamie; dans le palais de ce même maître; quand on vit de ses munificences; quand on tremble encore sous son fouet vengeur. La loi humaine condamnerait un pareil protecteur. Quel châtiment réserverait-elle au plagiaire?

A ces traits reconnaissez le dieu de Marcion. Audacieux envahisseur d'un monde qui n'est pas à lui, il arrache l'homme à son dieu, le fils à son père, le disciple à l'instituteur, l'esclave à son seigneur, pour faire de l'homme une créature impie, un fils dénaturé, un disciple ingrat, un esclave rebelle. Répondez! Si tels sont les fruits d'une bonté raisonnable, qu'adviendra-t-il de la bonté contraire? Etre baptisé dans une eau étrangère au bénéfice d'un |39  autre dieu, tendre vers le ciel des mains suppliantes au bénéfice d'un autre dieu, être jeté sur une terre étrangère au bénéfice d'un autre dieu, célébrer sur un pain étranger des actions de grâces au bénéfice d'un autre dieu, je ne sache pas de plus monstrueuse impudeur. Quel est donc ce dieu inexplicable dont la bonté pervertit l'homme, dont la protection attire sur le protégé le courroux de l'autre dieu, j'ai mal dit, le courroux du légitime seigneur?

XXIV. Dieu est éternel. Dieu n'agit que par des motifs raisonnables, nous l'avons vu; il aura de plus la souveraine perfection en toutes choses, du moins je l'imagine; car il est écrit: «Soyez parfaits comme votre Père qui est dans les deux.» A l'œuvre donc, Marcion; montre-nous dans ton dieu une bonté parfaite. Quoique nous ayons suffisamment établi l'imperfection d'un attribut qui n'est pas inhérent à la nature, ni conforme à la raison, nous allons confondre ton dieu par un autre ordre d'arguments. Sa bonté ne sera plus seulement imparfaite, mais défectueuse, petite, sans force, mille fois inférieure au nombre des victimes sur lesquelles elle devait se répandre, puisqu'elle ne s'applique point à toutes. En effet, elle n'a pas sauvé la généralité des hommes. Le nombre de ses élus, comparé à celui des Juifs et des Chrétiens qui adorent le Créateur, est imperceptible. Quoi! la majorité du genre humain périt, et tu oses encore attribuer la perfection à une bonté qui ferme les yeux sur cette ruine immense, à une bonté véritable pour quelques favoris, mais nulle pour la plupart des hommes, esclave de la perdition, complice de la mort! Point de salut pour la majorité! Dès-lors ce n'est plus la miséricorde, c'est la malice qui l'emporte. Car l'une sauve et l'autre laisse périr. En refusant au plus grand nombre ce qu'elle accorde à quelques rares élus, sa prétendue perfection éclate à ne secourir pas, beaucoup plus qu'à secourir.

---- Eh bien! je retourne contre le Créateur vos propres |40  arguments. Sa bonté est défectueuse vis-à-vis de la généralité des hommes.

----Tes aveux te condamnent. Tu as proclamé toi-même sa qualité de juge. Tu déclarais par là qu'il y a sage répartition dans sa bonté, et non profusion irréfléchie comme chez le tien. Cela est si vrai que c'est par la bonté seule que tu lui donnes la prééminence sur le Créateur. Ton dieu la possède-t-il exclusivement, dans sa plénitude? Alors elle ne doit manquer à qui que ce soit. Mais que la grande majorité des hommes périsse par sa faute, ne demandons pas à cette circonstance un témoignage accusateur contre lui. L'insuffisance de sa bonté va ressortir de ses élus eux-mêmes, qu'elle ne sauve que dans leur ame, et qu'elle anéantit pour toujours dans une chair qui. chez elle ne ressuscite pas. D'où vient cette moitié de salut, sinon d'impuissance et de défectuosité? Y avait-il pour la bonté parfaite et consommée, une loi plus rigoureuse que de disputer à la mort l'homme tout entier, l'homme tout entier condamné par le Créateur, tout entier réparé par le Dieu très-bon? Autant qu'il m'est possible de sonder des dogmes ténébreux, la chair n'est-elle pas baptisée sous les drapeaux de Marcion? La chair n'est-elle point tenue loin des souillures du mariage? La chair n'est-elle pas déchirée dans les angoisses du martyre? Si l'on impute les prévarications à la chair, l'ame a succombé avant elle. La culpabilité remonte à l'ame: la chair n'est là que comme une esclave destinée à la servir. D'ailleurs la chair, une fois privée de l'ame, est incapable de péché. Il y a donc injustice et par conséquent bonté imparfaite à laisser sous l'empire de la mort, celle des deux substances qui est la plus innocente, une substance qui a failli par soumission plutôt que par choix, dont le Christ n'a pas revêtu la réalité, dans le système de l'hérésie, mais dont il a au moins emprunté selon elle les fantastiques apparences. Par cela même que le Christ s'est montré sous le fantôme de la chair, ne lui devait-il pas quelque honneur? Et l'homme, qu'est-ce |41  autre chose que la chair? C'est à la matière corporelle, et non à l'élément spirituel, que son auteur a imprimé le nom d'homme. «Le Seigneur créa l'homme du limon de la terre,» dit le texte sacré. Ici ce n'est pas l'ame qui reçoit le nom; l'ame vient du souffle divin. «Dieu répandit sur son visage un souffle de vie, et il eut une ame vivante.» Le surnom était juste pour le fils de la terre. «Et il plaça l'homme, poursuit l'écrivain inspiré, dans un jardin de délices.» Tu l'entends, toujours l'homme; ce que Dieu a pétri de ses mains, et non le souffle qu'il lui a communiqué; ici encore la chair, et non l'ame. S'il en est ainsi, quelle insolente audace de revendiquer la plénitude et la perfection pour une bonté qui, fidèle à délivrer l'homme dans sa partie distinctive et caractéristique, est impuissante à le sauver dans ses propriétés générales! Veut-on que la miséricorde par excellence consiste à sauver l'ame uniquement? Qu'arrive-t-il alors? La vie présente, dont nous jouissons, hommes entiers et complets, vaudra mieux pour nous que la vie à venir. Ressusciter en partie, qu'est-ce après tout? Un châtiment plutôt qu'une délivrance. Ce que j'attendais d'une bonté consommée, c'est que l'homme, libéré pour rendre hommage au Dieu très-bon, fût enlevé sur-le-champ au séjour et à la domination du dieu cruel. Mais, ô insensé Marcionite, aujourd'hui encore, la fièvre trouble ta raison. Mille aiguillons déchirent ta chair: les foudres, les guerres, les pestes, et les nombreux fléaux du Créateur, ne sont pas les seules calamités qui t'enveloppent: ses moindres reptiles t'épouvantent. Je suis à l'abri de ses coups, dis-tu; et le dard de l'un de ses insectes te remplit de douleur. Protégé contre lui dans l'avenir, pourquoi ne l'es-tu pas aussi dans le présent, afin qu'il y ait perfection? Bien différente est notre condition, à nous, vis-à-vis de l'auteur, du juge, du souverain offensé du genre humain. Tu préconises un Dieu uniquement bon, mais je te défie d'accorder la bonté parfaite avec un dieu qui n'achève pas ta délivrance. |42 

XXV. Nous avons ramené à trois points essentiels tout ce qui se rattache à la bonté. Elle n'est pas conforme à l'idée de Dieu, attendu qu'elle ne se rencontre ni inhérente à sa nature, ni empreinte de sagesse, ni élevée à la perfection. Loin de là! Elle est cruelle, injuste, et, à ce titre même, indigne de ce nom. Supposons même qu'elle convînt à Dieu! un Dieu que l'on préconiserait pour une honte pareille, que dis-je, un Dieu qui ne posséderait que la bonté, n'existerait pas. Le moment est venu d'examiner ce point: Un Dieu peut-il n'être que bon? faut-il retrancher en lui les qualités qui en dérivent, la sensibilité, l'émotion, choses que les Marcionites interdisent à leur dieu et renvoient honteusement au Créateur, mais que nous autres nous lui reconnaissons, comme des facultés dignes d'un Dieu? Cet examen nous conduira à proclamer le néant d'une divinité qui ne possède pas tout ce qui est digne de la divinité. Puisqu'il avait plu à l'hérésie de mendier à Epicure je ne sais quelle divinité souverainement heureuse, impassible, en garde contre ce qui pourrait altérer son repos aussi bien que le repos d'autrui, et que ce fantôme elle l'a décoré du nom de Christ, car telle est l'invention qu'a rêvée Marcion en écartant de son Christ les sévérités et la puissance du juge, l'hérésie s'est fourvoyée. Elle aurait dû on imaginer un dieu entièrement immobile, plongé dans une stupide langueur; et alors qu'avait-il de commun avec le Christ, importun aux Juifs par sa doctrine, et à lui-même par ses impressions? ou bien le reconnaître à ses affections diverses comme le fils unique du Créateur; et alors pourquoi demander au troupeau d'Epicure une chimère aussi inutile à Marcion qu'aux Chrétiens! En effet, voilà qu'un dieu tranquille autrefois, longtemps peu soucieux de révéler son existence par la production la plus indifférente, sort de sa langueur après tant de siècles d'immobilité, se prend de compassion pour la délivrance de l'homme et s'ébranle dans sa volonté. Accessible à cette volonté nouvelle, ne |43  nous autorise-t-il pas à conclure qu'il est soumis à toutes les autres affections? Y-a-t-il volonté sans désir qui l'aiguillonne? La volonté marche-t-elle sans quelque sollicitude? Citez-moi un être raisonnable qui veuille une chose qu'il ne désire pas, qui la veuille et la désire, sans que ces mouvements de l'ame entraînent les soins et la préoccupation? De ce que le dieu improvisé a voulu, a convoité le salut de l'homme, il s'est suscité à lui-même des embarras, il en a suscité à d'autres. Si Epicure dit non, Marcion dit oui. En effet, il a soulevé contre lui l'élément que sa volonté, que ses désirs, que ses sollicitudes ont combattu, soit le péché, soit la mort; surtout il a tourné contre lui l'arbitre du péché et de la mort, le maître de l'homme, le Créateur. Poursuivons. Point d'œuvre qui s'accomplisse sans jalousie, sinon là où manque l'adversaire. En voulant, en convoitant, en prenant à cœur le salut de l'homme, il a jalousé et le rival qu'il dépouille à son propre bénéfice, et les chaînes de la victime qu'il affranchit. Avec la jalousie arrivent contre l'objet qu'elle jalouse, la colère, la discorde, la haine, le dédain, le refus, l'outrage, ses auxiliaires inséparables. Si tel est le cortège de la jalousie, la jalousie Je traîne avec elle dans la délivrance de l'homme. Or la délivrance de l'homme est l'acte d'une bonté qui ne pourra agir sans les sentiments et les affections qui la dirigent contre le Créateur. Autrement, déshéritez-la de ses sentiments et de ses affections légitimes, vous la proscrivez comme désordonnée et irraisonnable.

Nous développerons avec plus d'étendue cette matière quand il s'agira du Créateur et des reproches qu'on lui adresse.

XXVI. Pour le moment il suffira de démontrer qu'attribuer une bonté unique et solitaire à un dieu, en lui refusant tous les autres mouvements de l'ame que l'on érige en crime dans le Créateur, c'est précisément énoncer sa perversité. Il faut à Marcion un dieu sans jalousie, sans colère, sans condamnation, sans châtiment, puisqu'il ne s'assied |44  jamais sur un tribunal de juge. Mais alors, que deviennent et la sanction de ses lois, et cette sagesse dont on fait tant, de bruit? Etrange dieu que celui qui établirait des préceptes dont il ne garantirait pas l'observation! un dieu qui défendrait le crime et laisserait le crime impuni, parce qu'il manquerait de l'autorité nécessaire pour le frapper, étranger qu'il serait à tout sentiment qui éveille la sévérité et la correction! En effet à quoi bon défendre des prévarications qu'il ne pourra venger une fois commises? Il y aurait eu nulle fois plus de sagesse à ne pas défendre ce qu'il ne peut, châtier, qu'à laisser sans vengeance l'infraction de sa loi. Il y a mieux. Il a dû permettre l'iniquité sans détour: dans quel but prohiber, quand on n'a ni l'intention, ni la force de punir? On permet tout bas, ce que l'on interdit sans châtiment. Ensuite on n'interdit que ce qui déplaît. Par conséquent le comble de l'insensibilité serait de ne s'offenser pas de ce qui déplaît, quand l'offense se trouve en contravention avec une volonté, frustrée dans son attente. Ou bien non; il s'offense, donc il doit s'irriter; il s'irrite, donc il doit se venger. Car la vengeance est fille de la colère; la colère est la solde de l'offense; J'offense, nous venons de le dire, est la transgression de la volonté législatrice. Mais dans le système que nous combattons, Dieu ne punit pas, donc il ne s'offense pas; il ne s'offense pas, donc il n'y a pas transgression de sa volonté quand ou a fait ce qu'il a interdit. J'irai plus loin. On ne pèche qu'en conséquence de sa volonté. Y a-t-il contravention là où il n'y a point d'offense? Ou bien si vous faites consister soit la vertu, soit la bonté divine, à ne vouloir pas, à interdire même, sans toutefois s'émouvoir jamais de la transgression, vous m'autorisez à conclure que s'opposer au crime c'était n'y être pas insensible, et que l'indifférence n'arrive point après sa consommation, quand on s'occupait à le prévenir. Par la simple exposition de sa volonté, Dieu a prononcé un interdit. N'est-ce pas là juger? En exprimant ce qu'il veut, par conséquent en |45  défendant, il a jugé qu'il fallait s'abstenir: il a condamné le crime qu'il interdisait. Donc il juge. S'il est indigne d'un Dieu de juger, ou s'il ne lui convient de juger qu'autant qu'il condamne et défend, il ne lui convient pas davantage de punir le prévaricateur. Rien au contraire de plus antipathique à sa nature que de laisser dans le discrédit les défenses qu'il a imposées. Pourquoi cela? d'abord, n'importe la loi ou la sentence, il doit lui assurer le respect par quelque sanction, et contraindre l'obéissance par la crainte. Ensuite la chose qu'il n'a pas voulue, et qu'il a défendue en ne la voulant pas, est nécessairement son ennemie. Or, que Dieu épargnât le mal, cette détestable connivence serait plus honteuse que l'animadversion, surtout quand il s'agit d'un Dieu exclusivement bon, qui ne peut conserver son caractère qu'à la condition d'être l'ennemi du mal, d'aimer le bien par haine du mal, de protéger le bien pour extirper le mal.

XXVII. Mais non; d'une part, il juge le mal en ne le voulant pas; il le condamne en l'interdisant: de l'autre, il l'autorise en ne le réprimant pas, et l'absout en ne le punissant pas. O dieu prévaricateur de la vérité! dieu assez insensé pour abroger lui-même sa loi! il craint de condamner ce qu'il accuse; il craint de haïr ce qu'il désapprouve; il permet après l'événement ce qu'il a détendu auparavant. Il se contente de déclarer sa haine; mais de justifier son éloignement par des actes, ne le lui demandez pas. Une pareille bonté n'est qu'un rêve, toute cette doctrine qu'un fantôme, la loi qu'un puéril épouvantait, une sauve-garde assurée pour le crime. Écoutez, pécheurs, et vous tous qui ne l'êtes pas encore, écoutez, afin d'apprendre à le devenir. On a inventé à votre usage un dieu plus commode, un dieu qui ne s'offense pas, qui ne s'irrite pas, qui ne se venge pas; un dieu dans l'enfer de qui aucune flamme n'existe; un dieu qui ne possède contre vous ni lamentations, ni grincements de dents, ni ténèbres extérieures; un dieu qui ne connaît d'autre |46  sentiment que la bonté, qui défend le crime, il est vrai, mais seulement par forme et dans le texte de sa loi. A vous liberté pleine et entière. Souscrivez, si vous le trouvez bon, une vaine formule de soumission et d'hommage afin de feindre le respect; pour de la crainte, il n'en veut pas.

Telle est en effet la bannière qu'ont arborée les Marcionites. Ils se vantent de ne pas craindre leur dieu. La crainte, s'écrient-ils, passe pour le mauvais principe; à l'autre, il ne faut que l'amour. Insensé, tu l'appelles ton seigneur, et tu lui refuses l'hommage de la crainte! Réponds-moi. Le nom même de puissance peut-il aller sans la crainte? Mais comment aimeras-tu sans craindre de ne pas aimer? Tu ne le reconnais donc ni pour un père que l'on aime pour ses bienfaits et que l'on craint pour sa puissance, ni pour un légitime seigneur dont on chérit la bienveillance, dont on redoute la domination? Va, c'est ainsi qu'on aime les usurpateurs. Pour eux, on ne les craint pas. On ne craint qu'une autorité légitime et habituelle. On peut même aimer une autorité illégitime, elle repose sur les connivences plutôt que sur la loi, sur l'adulation plutôt que sur la puissance. Quelle adulation plus forte que de fermer les yeux sur le crime? Cours donc, toi qui ne crains pas Dieu parce qu'il est uniquement bon, cours te livrer sans remords à la fougue impétueuse de tes passions! Car tel est le bien suprême auquel aspirent ici-bas ceux qui ne craignent pas le Seigneur. Pourquoi ne pas te mêler à l'enivrement solennel d'un cirque idolâtre, aux jeux sanglants de l'arène, aux infâmes représentations du théâtre? La persécution est ouverte. Un prêtre t'attend au pied de l'idole et l'encensoir à la main. Hàte-toi: rachète ta vie par un désaveu. -----Moi, t'écries-tu, moi, un vil apostat! ---- Tu crains donc de pécher; mais par là même, qu'as-tu prouvé? Ta frayeur de celui qui a dit: «Tu ne pécheras point.»

L'extravagance est plus complète encore, si portant |47  dans ta conduite le même renversement d'idées que ton dieu dans ses ordonnances, lu respectes des lois dont il ne venge pas l'infraction. Mais afin de mettre en lumière tout le néant de ce système, demandez-leur ce qu'ils font du prévaricateur au jour du jugement? Il sera chassé de la présence divine, répondent-ils. Mais cette expulsion n'est-elle pas une sentence? Jugement, condamnation, tout est dans ce bannissement, à moins que par hasard le pécheur ne soit banni que pour être sauvé, comme semblerait l'exiger un Dieu uniquement bon. Mais être banni, qu'est-ce autre chose que d'être dépossédé du bien que l'on aurait obtenu sans la volonté qui repousse? Il ne sera donc repoussé que pour perdre le salut: sentence qui ne peut émaner que d'un maître qui s'irrite, qui s'offense, qui poursuit le crime. J'ai nommé le juge.

XXVIII. Mais enfin, qu'adviendra-t-il de ce coupable ainsi chassé? ---- Les flammes du Créateur lui serviront de refuge. ---- Ainsi, le dieu de Marcion n'a pas même un seul élément à lui, ne l'eût-il préparé d'avance que pour y reléguer loin des tortures les violateurs de sa loi, sans être contraint de les livrer aux tourments du Créateur. Et le Créateur, que fera-t-il de cette proie? il lui ouvrira, j'imagine, un abîme de soufre, vaste et profond comme ses blasphèmes; à moins que peut-être un dieu jaloux n'épargne les transfuges de son antagoniste. O dieu pervers sur tous les points, partout convaincu de démence, vain dans chacune de ses opérations! Dès qu'on l'approche, tout croule sous la main, et son essence, et sa nature, et ses créations, et sa sagesse, tout, jusqu'au sacrement de sa foi.

En effet, à quoi bon le baptême dans ce culte? Y verrai-je une rémission des péchés? Comment remettre les péchés, quand on est impuissant à les retenir? Pour les retenir, il faudrait châtier. La résurrection après la mort? Comment arracher la victime aux bras de la mort, quand on ne l'a pas enchaînée à la mort? Pour l'enchaîner, il |48  fallait la condamner originairement. Une régénération de l'homme? Mais on ne régénère que quand on a engendré. Point de réitération à qui n'a pas agi une première fois. La réception de l'Esprit saint? Comment conférera-t-il l'Esprit saint, celui qui n'a pas donné l'ame dans le principe? L'ame est, en quelque façon, le complément de l'esprit. Que fait-il donc? Il marque de son signe l'homme dont l'empreinte divine n'a jamais été brisée chez lui; il lave dans son baptême l'homme qui n'a jamais contracté de souillure chez lui; enfin, dans ce sacrement, où réside le salut tout entier, il plonge une chair déshéritée du salut. Demandez à l'agriculteur d'arroser une terre qui ne lui rapportera aucun fruit, il s'en gardera bien, à moins d'être aussi insensé que le dieu de Marcion. Pourquoi donc imposer à une chair si faible ou si indigne, le fardeau ou la gloire d'une si grande sainteté? Mais que dire de l'inutilité d'une loi qui sanctifie une ame déjà sainte? Encore un coup, pourquoi charger une chair faible? Pourquoi orner une chair indigne? Pourquoi ne pas récompenser par le salut cette faiblesse qu'on écrase, cette indignité qu'on embellit? pourquoi frustrer la chair du salaire de ses œuvres en l'excluant du salut? pourquoi, enfin, laisser mourir avec elle l'honneur de la sainteté?

XXIX. Le dieu de Marcion ne reçoit au baptême que des vierges, des veuves, des célibataires ou des personnes mariées et qui se séparent comme si tous ceux-ci n'étaient pas le fruit de l'union conjugale. Cette institution a son origine apparemment dans la réprobation du mariage. Examinons si elle est juste; examinons-la, non pas pour rabaisser, à Dieu ne plaise, le mérite de la chasteté avec quelques Nicolaïtes, apologistes de la volupté et de la luxure; mais comme il convient à des hommes qui connaissent la chasteté, l'embrassent, la préconisent, sans toutefois condamner le mariage. Ce n'est pas un bien que nous préférions à un mal, mais un mieux que nous préférons à un bien. En effet, nous ne rejetons pas le fardeau du |49  mariage, nous le déposons. Nous ne prescrivons pas la continence, nous la conseillons. Libre à chacun de suivre le bien ou le mieux, selon le degré de ses forces; mais nous nous déclarerons les intrépides défenseurs du mariage, toutes les fois que des bouches impies le flétriront: du nom d'impureté, afin de diffamer par là le Créateur qui a béni l'union de l'homme et de la femme dans des vues honnêtes, pour l'accroissement du genre humain, comme il a béni le reste de la création qu'il a destinée à des usages bons et sains. Condamnera-t-on les aliments, parce que trop souvent, apprêtés à grands frais, ils excitent la gourmandise? Faudra-t-il renoncer aux vêtements, parce que plus riches ils enflent d'orgueil par le luxe? De même, les rapports du mariage ne seront pas repoussés avec mépris par la raison que l'ardeur des sens s'y enflamme. Il y a une grande différence entre la cause et la faute, entre l'usage et l'excès. Gardons l'usage; mais l'abus, réprouvons-le, selon l'intention primitive du législateur lui-même qui, s'il a dit d'une part: «Croissez et multipliez,» de l'autre, a rendu cet oracle: «Tu ne commettras point d'adultère; ---- Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain; ----- Seront punis de mort l'inceste, le sacrilège et ces passions monstrueuses qui précipitent l'homme sur l'homme et sur les animaux.»

Mais si des bornes sont imposées au mariage, qu'une sagesse toute spirituelle, émanée du Paraclet, limite chez nous à une seule union contractée selon le Seigneur; c'est que la même autorité qui avait jadis lâché les rênes les a resserrées aujourd'hui. A la main qui avait déployé la voile de la retenir. A qui avait, planté la forêt de l'abattre; enfin, à qui avait semé la moisson de la recueillir. La même bouche qui avait dit autrefois: «Croissez et multipliez,» dira aujourd'hui: «Il faut que ceux qui ont des épouses soient comme s'ils n'en avaient point.» La fin appartient à celui qui a fait le commencement; toutefois abat-on la forêt parce qu'elle est coupable? Le |50  laboureur coupe-t-il la moisson pour la punir? Point du tout: la forêt, la moisson ont accompli leur temps. De même, les devoirs du mariage admettent les réserves elles sacrifices de la tempérance, non pas qu'ils soient criminels en, eux-mêmes, mais comme une moisson mûre et bonne à cueillir, destinée à relever la chasteté elle-même qui se plaît à vivre de privations. Voilà pourquoi, alors que le dieu de Marcion réprouve le mariage comme un crime et une œuvre d'impudicité, il agit au détriment de la chasteté qu'il semble favoriser. En effet, il en détruit la matière. Anéantissez le mariage: plus de tempérance. Otez la liberté, il n'y a plus d'occasion de manifester la continence. Certaines vertus s'attestent par leurs oppositions. Pareille «à la force qui se perfectionne dans la faiblesse,» la chasteté qui se reconnaît a la faculté de faire le contraire. Enfin, qui méritera la gloire de la continence, si on lui enlève ce dont elle doit s'abstenir? Met-on un frein à la gourmandise dans la famine? Répudie-t-on le luxe dans l'indigence? Enchaîne-t-on la volupté dans la mutilation de la chair? Poursuivons; conviendrait-il bien à un dieu très-bon d'arrêter la reproduction du genre humain? J'en doute fort. Comment sauvera-t-il l'homme à qui il défend de naître, en supprimant ce qui lui donne naissance? Comment déploiera-t-il sa miséricorde sur un être que sa volonté retient dans le néant? comment aimera-t-il celui dont il n'aime pas l'origine?

Mais j'entends; il craint l'excès de la population, de peur d'avoir à se fatiguer en rachetant un plus grand nombre d'hommes; il craint qu'il y ait plus d'hérétiques, et que des Marcionites il ne vienne des Marcionites encore mieux constitués que leurs pères. Va, ce Pharaon qui tuait les nouveau-nés ne sera pas plus barbare. L'un enlève les âmes, l'autre ne les donne pas; l'un arrache la vie, l'autre ferme les portes de la vie. Des deux côtés, égal homicide: c'est toujours un homme que l'on immole; celui-ci, après qu'il est né, l'autre, au moment de naître. |51  Dieu de l'hérésie, si tu entrais dans les plans de la sagesse du Créateur, tu lui rendrais grâces d'avoir béni l'union de l'homme et de la femme. C'est à elle que lu dois ton Marcion.

XXX. Assez sur le dieu de Marcion. Notre définition de l'unité divine, son essence, ses attributs prouvent indubitablement qu'il n'existe pas. Tout cet opuscule roule sur ce point. Si nos démonstrations paraissent insuffisantes à quelque lecteur, qu'il s'attende à en trouver le développement en son lieu, ainsi que l'examen des passages des Ecritures sur lesquels s'appuie Marcion»

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Published by Tertullien - dans Gnose
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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 10:19

 

LIVRE PREMIER.

I. Nous avons déjà combattu autrefois les dogmes de Marcion; ce sectaire ne l'ignore pas. Voici une nouvelle attaque qui naît de l'ancienne. J'avais refondu dans un travail plus complet cet opuscule lui-même, parce que je l'avais d'abord écrit à la hâte. J'ai perdu ce second traité par l'infidélité d'un chrétien, notre frère alors, apostat depuis, qui, après avoir dérobé mon manuscrit avant qu'il fût en état, le répandit dans le public, tout chargé encore des fautes qu'il y avait laissées. Des corrections étaient devenues nécessaires. J'ai pris occasion de ces changements pour y faire quelques additions. Ainsi, cet ouvrage remanié à diverses reprises, le troisième aujourd'hui et désormais l'unique, anéantit les publications précédentes. J'ai dû en avertir à la tête de cet opuscule, pour que l'on ne soit pas surpris de rencontrer çà et là quelques différences.

La mer qui s'appelle Pont-Euxin (c'est-à-dire la mer hospitalière), a reçu par une ironie de mot un surnom que dément sa nature. Ne croyez pas que sa position géographique la rende plus favorable aux navigateurs. Elle s'est éloignée |2  de nos plages civilisées comme si elle avait honte de sa barbarie. Les peuples les plus féroces l'habitent, si toutefois c'est l'habiter que d'y vivre errants dans des chars. Point de demeure fixe! Des habitudes brutales, la promiscuité des femmes, des voluptés grossières et sans voile. Leur arrive-t-il de cacher leurs plaisirs dans la solitude? le carquois dénonciateur est suspendu au joug pour écarter d'indiscrets témoins. Ils ne rougissent pas de ces armes accusatrices. Ils égorgent leurs pères pour se nourrir de leur chair qu'ils mêlent à celle des animaux. Malheur à qui termine ses jours par une mort naturelle, sans emporter l'espoir d'être dévoré par les siens! la malédiction pèse sur son trépas. Là les femmes sont étrangères à tous les sentiments de pudeur propre à leur sexe. Les mères refusent leurs mamelles à leurs enfants. Au lieu d'une quenouille, la hache; au lieu du mariage, les rudes exercices de la guerre. Le ciel lui-même est de fer dans ces régions sauvages. Jamais de jour lumineux; un soleil tardif et ne se montrant qu'à regret; pour atmosphère de sombres vapeurs; pour toute saison, l'hiver; tout vent est pour eux aquilon. Les liquides ne recommencent à couler qu'à l'aide de la flamme; le cours des fleuves est enchaîné par les glaces; les montagnes grandissent sons les neiges qui s'y amoncellent. Partout la torpeur, l'engourdissement, la mort. En ces lieux il n'y a d'ardent que les passions féroces. Aussi la scène tragique a-t-elle emprunté à ces lieux sinistres foutes ses tragédies, les sacrifices de la Tauride, les amours de Colchos, les tortures du Caucase. Mais parmi les monstrueux enfantements de celle terre, la production la plus monstrueuse, c'est Marcion. Marcion! plus farouche que le Scythe, plus inconstant que l'Hamaxobien, plus sauvage que le Massagète, plus audacieux que l'amazone, plus ténébreux que l'ouragan, plus froid que l'hiver, plus fragile que la glace, plus fallacieux que l'Ister, plus abrupte que le Caucase. Faut-il s'en étonner? Le sectaire poursuit de ses blasphèmes le vrai Prométhée, le Dieu |3  tout-puissant. Oui, Marcion, tu es plus odieux que les stupides enfants de cette barbarie. En effet, montrez-moi un castor aussi habile à mutiler sa chair que l'impie destructeur du mariage. Quel rat du Pont est armé de dents aussi incisives que le téméraire qui ronge l'Évangile? Contrée malheureuse, ton sein a vomi une bête plus chère aux philosophes qu'aux disciples du Christ. Le cynique Diogène, sa lanterne à la main, cherchait autrefois un homme en plein midi. Aujourd'hui Marcion, après avoir éteint le flambeau de sa foi, a perdu le Dieu qu'il avait trouvé. Que nos dogmes aient été les siens, ses disciples ne le nieront pas; ses lettres d'ailleurs sont là pour l'attester. En faut-il davantage pour le proclamer hérétique, puisque, déserteur de ses croyances passées, il a embrassé des opinions qu'il ne professait pas d'abord? En effet, plus la foi première était véritable, plus l'hérésie est flagrante dans les maximes qu'on lui substitue. Mais cet argument nous l'emploierons ailleurs contre l'hérésie; car il est facile de la convaincre sans même entrer dans l'examen de sa doctrine, en se contentant de lui opposer la prescription de la nouveauté. Aujourd'hui toutefois, nous voulons descendre dans l'arène. Ecartant d'abord l'arme trop expéditive de la prescription qui, invoquée partout, annoncerait de la défiance de notre part, nous commencerons par exposer les principes de notre antagoniste, afin que l'on sache sur quel terrain va s'engager la lutte.

II. Brisant son navire contre le double écueil du Bosphore, le pilote du Pont imagine deux dieux, un Dieu qu'il n'a pu nier, c'est-à-dire le Dieu créateur, le Dieu des chrétiens, et un autre dont il ne démontrera jamais l'existence, le dieu de Marcion. Déplorable invention de l'orgueil! L'Evangile parle d'un arbre bon et d'un arbre mauvais: «Un arbre bon, est-il dit, ne peut produire de mauvais fruits, ni un arbre mauvais en produire de bons.» L'oracle divin applique aux hommes et non à des dieux opposés, cette |4  comparaison qui signifie simplement que d'une ame fidèle, et d'une foi pure, ne peuvent sortir des œuvres mauvaises, pas plus que des œuvres bonnes d'une foi ou d'une ame dépravée. Que fait Marcion? impuissant comme la plupart des hommes, et surtout comme les sectaires, à résoudre ce problème: D'où vient le mal? les yeux affaiblis par les efforts même d'une curiosité orgueilleuse, et arrêté dès le premier pas devant cette parole du Créateur: «Je suis celui qui envoie les maux;» le voilà qui se confirme dans ses fatales croyances, se laisse persuader par des arguments qui ne manquent jamais de persuader les arides les plus perverses, et applique audacieusement au Dieu créateur cette comparaison évangélique d'un arbre produisant de mauvais fruits, c'est-à-dire le mal. Mais quel autre dieu répondra à l'autre terme de la similitude? Il imagine je ne sais quelle autre substance, d'une bonté sans mélange, opposée aux dispositions du créateur, divinité nouvelle et étrangère, qui s'est révélée récemment dans son christ. C'est ainsi qu'il corrompt la masse de la foi par le mauvais levain de l'hérésie. Un nommé Cerdon, père de ce scandale, le revêtit de sa première forme. Les aveugles! ils s'imaginèrent qu'il leur était plus facile d'entrevoir deux divinités, eux qui n'avaient pu en contempler une seule dans sa plénitude! on sait qu'un flambeau unique se peint double à des yeux malades. Ainsi, l'un de ces dieux que le sectaire était contraint d'avouer, il l'anéantit en lui attribuant tout le mal. A l'autre qu'il élève péniblement sur un vain échafaudage, il confie le gouvernement du bien. Sur quel ressort a-t-il établi ces deux natures1 rivales? Notre réfutation l'apprendra.

III. Le fond de la dispute, la dispute tout entière est une question de nombre. «Est-il permis d'introduire deux divinités?» Nous connaissions déjà les libertés de la poésie, les libertés de la peinture. Nous en avons de nouvelles, les libertés de l'hérésie. Mais la vérité chrétienne a prononcé en termes clairs: «Si Dieu n'est pas un, Dieu |5  n'est pas.» Il y aurait un moindre blasphème à nier son existence qu'à défigurer sa nature. Voulez-vous avoir la certitude invincible de son unité? Cherchez quel il est, et vous trouverez qu'il ne peut être autrement. Tout ce que l'intelligence humaine peut saisir de l'essence divine je le réduis à ces termes simples, expression universelle de la conscience de tous: Dieu est l'être souverainement grand, nécessairement éternel, incréé, sans principe, sans commencement, sans fin. Telle est la nature de l'éternité, qu'elle constitue le Dieu souverainement grand. Ce que je dis de son éternité, ne convient pas moins à ses autres attributs, l'idée de Dieu emportant avec elle là perfection la plus absolue dans l'essence, dans la compréhension, dans la force, dans la puissance. L'esprit humain adhère partout à ces principes; car nul ne peut refuser à Dieu la suprême grandeur sans l'abaisser par là même au-dessous d'un rival, de sorte que retrancher quelque chose à Dieu, c'est le nier., Cela établi, examinons quelle sera la loi constitutive de l'être souverain. Sa loi? C'est que tout s'incline devant lui, c'est qu'il n'y ait à côté de sa grandeur aucune grandeur voisine. Placez en face de lui un second être doué des mêmes attributs, vous lui donnez un égal; dès que vous lui créez un égal, vous anéantissez la loi de son être qui exclut toute concurrence avec cette majesté souveraine. L'être souverainement grand doit par conséquent demeurer unique et sans rival, sous peine de s'abdiquer lui-même. Il n'a d'autre mode d'existence que le principe inviolable de son être, l'unité absolue. Puisque Dieu est l'être souverainement grand, la vérité chrétienne l'a donc bien défini, quand elle a rendu cet oracle: «Si Dieu n'est pas un, Dieu n'est pas.» Qu'est-ce à dire? serait-ce que nous doutions de l'existence de Dieu? non sans doute; mais, dans notre ferme confiance qu'il est l'être souverainement grand, nous nous écrions: «A moins d'être un, Dieu n'existe pas.» Dieu sera donc unique. Point de |6  dieu, s'il n'est l'être par excellence; point d'être par excellence, s'il n'exclut tout rival; point d'être sans rival, s'il n'est unique. Tourmentez-vous tant qu'il vous plaira dans vos laborieuses conceptions. Pour étayer la majesté débile de votre dieu, il lui faudra comme attribut nécessaire et essentiel l'éternité avec la souveraine grandeur. Or, je vous le demande, le moyen que deux êtres souverainement grands subsistent à la fois, quand l'essence de l'être souverainement grand n'admet point d'égal, et qu'à Dieu seul appartient cette sublime prérogative!

IV. Vous vous trompez, s'écrie-t-on! Deux êtres souverainement grands peuvent subsister à la fois, mais distincts et confinés chacun dans ses limites. Puis, avec la puérile persuasion que les choses divines se comportent comme les choses humaines, on allègue les royautés de la terre, royautés nombreuses et pourtant souveraines dans les contrées où elles s'exercent. Prêtons-nous à un pareil raisonnement. Qui empêche dès-lors de faire intervenir, je ne dis pas un troisième ou un quatrième dieu, mais autant de dieux que la terre compte de rois? Ne l'oublions pas! il s'agit ici de Dieu, dont l'attribut essentiel est de repousser toute comparaison. A défaut d'un Isaïe proclamant cette vérité, ou de Dieu lui-même s'écriant parla bouche de son prophète: «A qui me comparerez-vous?» la nature elle-même le crie assez haut. Peut-être qu'à toute force on pourrait trouver quelques points de ressemblance entre les choses humaines et les choses divines, il n'en va pas de même de Dieu. Autre est Dieu, autre ce qui vient de lui. Mais vous qui. descendez sur la terre pour lui emprunter vos exemples, prenez garde, l'appui va vous manquer. En effet, ce monarque terrestre, si élevé que je le suppose sur son trône, n'est grand toutefois que jusqu'à ce Dieu devant lequel il s'abaisse. Comparée à la majesté éternelle, la majesté du temps croule et s'anéantit. Pourquoi donc des rapprochements aussitôt évanouis que conçus? |7 

II y a plus. Si parmi ces majestés précaires, il ne peut se rencontrera la fois plusieurs puissances souverainement grandes, et qu'il doive en surgir une suréminente, solitaire, sans doute qu'au ciel il y aura exception pour ce Roi des rois, couronnement de toute élévation, grandeur sans seconde, source inépuisable d'activité et de puissance qu'il communique à des degrés divers. Prodigieuse démence! comparez un à un ces monarques subalternes, chefs indépendants dans leur empire, et placés au-dessus de rois inférieurs qui relèvent de leur volonté; opposez la richesse à la richesse, la population à la population, l'étendue à l'étendue; force vous sera, après cet examen, d'en couronner un seul, et de précipiter tour à tour du rang suprême ces pouvoirs confrontés l'un à l'autre: tant il est vrai que considérée isolément et dans chaque individu, la suprême grandeur peut bien apparaître multiple, mais qu'en vertu de sa nature, de ses facultés et des lois qui la régissent, elle est unique. De même si vous placez en regard l'un de l'autre deux dieux, comme deux monarques égaux, comme deux êtres souverainement grands, il résultera invinciblement de votre confrontation logique que la majesté souveraine ira se confondre dans un seul être, et que l'un des deux, grand, si vous le voulez, sans toutefois posséder la souveraine grandeur, cédera la prééminence à son rival. Qu'arrive-t-il alors? Le concurrent une fois annulé, il se fait autour du vainqueur une solitude immense. Il domine sans égal, il règne dans sa sublime unité. Vous ne vous arracherez jamais à cet enlacement inextricable: Ou il vous faut nier que Dieu soit l'être souverainement grand; blasphème qui ne sortira jamais de la bouche du sage; ou il vous faut reconnaître que Dieu est incommunicable.

V. Deux êtres souverainement grands! La sagesse a-t-elle jamais imaginé un pareil système? Si vous admettez deux êtres souverains, je vous demanderai d'abord, pourquoi pas plusieurs? La substance divine ne paraîtrait-elle pas |8  plus féconde si elle s'étendait à un plus grand nombre? Il a été bien plus conséquent et plus magnifique ce Valentin, qui, du moment qu'il eut osé concevoir deux dieux, Bythos et Sigé, engendra jusqu'à trente Eons et répandit dans le monde un essaim de divinités, portée non moins merveilleuse que celle de la laie de Lavinium. La raison qui répugne à plusieurs êtres souverainement grands répugne à deux au même titre qu'à plusieurs. Après l'unité, le nombre. Mais que mon intelligence accepte deux dieux, il lui faudra bientôt en accepter davantage. Après deux la multitude, une fois qu'on est sorti de l'unité.

Enfin, la foi du chrétien exclut, par les termes même, la pluralité des dieux. Sans s'arrêter à la dualité, elle établit l'unité de Dieu sur cette base inébranlable: Dieu est de foute nécessité ce qui n'a pas d'égal, en sa qualité d'être souverainement grand; Dieu est de toute nécessité l'être unique, en sa qualité d'être sans égal.

Toutefois, admettons cet absurde système! Pourquoi deux divinités égales, souveraines, identiques? Où est l'avantage de la dualité, quand ces deux êtres semblables ne diffèrent pas de l'unité? car une chose, la même dans deux substances pareilles, demeure toujours une. Supposez même une infinité d'êtres pareils; ils n'en seront pas moins une seule et même chose, puisqu'en vertu de leur égalité, aucune différence ne les distingue. Or, si l'un ne diffère en rien de l'autre, et comment différeraient-ils, puisqu'ils sont tous deux souverainement grands, possédant chacun la divinité? si l'un n'a pas la prééminence sur l'autre, je cherche vainement dans cette égalité de pouvoir la raison de leur double existence. Il faut au nombre une raison décisive, souveraine, ne serait-ce que pour indiquer à l'homme incertain auquel des deux pouvoirs il doit porter ses hommages. En effet, me voici en face de deux divinités semblables, identiques, souveraines; que faire? les adorer toutes deux? mais ces hommages surabondants vont passer pour une ridicule superstition bien plus que pour un culte |9  religieux, attendu que ces dieux pareils, doubles dans leur individualité, je puis me les rendre propices en ne m'adressant qu'à l'un d'eux. Mon adoration devient un témoignage de leur ressemblance et de leur unité; j'adore l'un dans l'autre: ce double principe se confond pour moi dans un seul. Adresserai-je mes supplications à un seul? autre anxiété. En honorant l'un de préférence à l'autre sans tenir compte du dieu superflu, je paraîtrais chercher à couvrir l'inutilité du nombre. Qu'est-ce à dire? pour sortir d'embarras, je trouverai plus sûr de les supprimer l'un et l'autre que d'honorer l'un des deux avec remords, ou tous les deux sans profit.

VI. Jusqu'ici nous avons raisonné dans l'hypothèse que Marcion établissait deux divinités égales. Car tel est le terrain sur lequel nous nous sommes placé, lorsque vengeur de l'unité divine, nous écartions toute ressemblance, toute parité avec l'être souverainement grand. En démontrant que deux dieux ne peuvent être égaux, en vertu même de l'idée qui s'attache à l'être souverainement grand, nous avons prouvé suffisamment qu'il n'en peut exister deux; mais telle n'est pas la doctrine du sectaire, il crée deux dieux dissemblables, l'un juge sévère, cruel, ami des combats; l'autre doux, ami de la paix, bon et excellent.

Examinons également la question sous un autre point de vue. La disparité peut-elle supposer deux dieux si la parité les exclut? Ici encore, nous invoquerons pour appui la même règle que nous adoptions pour l'être souverainement grand. La divinité repose sur ce fondement inébranlable. En effet, resserrant Marcion dans le cercle qu'il a tracé, et nous armant de ses aveux, il n'a pas plus tôt accordé au créateur la divinité, que nous sommes autorisé à lui répondre: Tes oppositions et ta diversité sont, une chimère. Point de différence entre deux êtres que tu reconnais pour dieux à titre égal. Sans doute des hommes peuvent différer entre eux avec le même nom et la même |10  forme; il n'en va pas de même de Dieu. On ne peut ni l'appeler ni le croire Dieu s'il n'est pas l'être souverain. Or, puisque le sectaire est contraint de reconnaître la souveraine grandeur dans celui auquel il accorde la divinité, je ne puis admettre qu'il retranche quelque chose à la grandeur souveraine en la soumettant à une autre grandeur semblable. Pour Dieu se soumettre, c'est s'anéantir. Or, est-il d'un dieu d'anéantir sa majesté souveraine? La divinité peut-elle diminuer et déchoir dans le Dieu créateur? La suprême grandeur courra les mêmes risques dans le dieu prééminent de Marcion: il sera capable de s'abdiquer aussi bien que le nôtre. Pourquoi cela? c'est que deux dieux, ayant été une fois proclamés souverainement grands, il résulte de toute nécessité que l'un ne sera ni plus puissant, ni plus faible, ni plus éminent, ni plus abaissé que l'autre. A l'œuvre donc, Marcion, refuse la divinité à ton dieu cruel; refuse la suprême grandeur à celui que tu abaisses. En proclamant dieux et le nôtre et le lien, tu as proclamé deux êtres souverainement grands. Tu ne retrancheras rien à l'un, tu n'ajouteras rien à l'autre. En reconnaissant la divinité, tu as nié la diversité.

VII. Tu m'objecteras peut-être, pour ébranler ce raisonnement, que ce nom de dieu n'est qu'une qualification d'emprunt, autorisée par plusieurs passages des Ecritures. «Le Dieu des dieux s'est levé dans l'assemblée des dieux, dit le Psalmiste: il jugera les dieux publiquement. ----Et j'ai dit: Vous êtes des dieux.» Vous l'entendez! les anges et les hommes sont appelés des dieux sans être pour cela en possession de l'être par excellence. J'en dis autant de votre créateur.

Et moi, je réponds à l'insensé qui. l'oublie: L'argument se retourne avec le même avantage contre le dieu de Marcion. On l'appelle dieu, de même que l'on prête ce nom sublime aux êtres sortis des mains du Créateur; mais on ne prouve pas que le dieu nouveau soit l'être par |11  excellence. Si la communauté des noms est un préjugé en faveur du rang et de la condition, que de misérables esclaves déshonorent aujourd'hui les noms fameux de Darius, d'Alexandre, d'Holopherne! cependant ces noms tombés si bas, rabaissent-ils les princes qui les portaient jadis? il y a plus. Les stupides simulacres qu'adorent les nations ne sont pas des dieux pour la multitude? Mais pour devenir dieu, il ne suffit pas d'une vaine qualification. Le Créateur, au contraire, est Dieu, non pas seulement en vertu d'un nom, en vertu d'un mot contesté ou approuvé, mais en vertu de sa substance elle-même à laquelle cette désignation appartient. Quand cette substance m'apparaît sans commencement, sans principe, seule éternelle, seule créatrice de l'univers, je revendique la souveraineté par excellence, l'être infini, non point pour un nom, mais pour une réalité, non point pour une appellation variable, mais pour de vivants attributs. Vous, parce que la substance à laquelle j'accorde en toute propriété le nom de Dieu, a mérité seule ce titre, vous vous imaginez que je l'attache à un nom, attendu qu'il faut au langage humain un mot pour désigner cette substance infinie. C'est donc la substance qui fait le dieu, la substance qui constitue l'être souverainement grand. Marcion réclame-t-il la même prérogative pour son dieu? Est-il dieu en vertu de son essence, indépendamment de son nom? Eh bien! nous soutenons nous que cette grandeur souveraine attribuée à Dieu d'après la loi de sa nature et non d'après le hasard d'un nom, deviendra égale dans ces deux compétiteurs de la divinité, puisqu'ils possèdent la substance à laquelle nous attachons le nom de dieu. En effet, par là même qu'ils sont appelés dieux, c'est-à-dire des êtres souverainement grands, c'est-à-dire encore des substances incréées, puissantes et souveraines par conséquent, dès-lors, un être souverainement grand ne peut être ni inférieur à son rival, ni plus mauvais que lui. La souveraine grandeur réside-t-elle dans le dieu de Marcion avec une félicité, une force et une |12  perfection absolue? Ces sublimes attributs résideront au même titre dans le nôtre. Les cherche-t-on vainement dans le dieu que nous proclamons? Je somme le dieu de Marcion d'y renoncer également. Ainsi deux êtres que l'on gratifie de la souveraine grandeur ne sont pas égaux: le principe même sur lequel repose la souveraine grandeur exclut toute comparaison. Ils ne seront pas davantage inégaux. Une autre loi non moins inviolable veut que l'être souverainement grand ne puisse subir de diminution. Pilote maladroit, te voilà pris dans l'agitation des flots de ton Pont-Euxin. De toutes parts t'enveloppent les flots de la vérité; tu ne peux t'arrêter ni à des dieux égaux, ni à des dieux inégaux, parce que deux dieux n'existent pas.

Voilà ce qui réfute proprement la pluralité des dieux, quoique toute la discussion roule sur le double principe, nous l'avons resserrée dans des limites étroites où nous niions examiner isolément les propriétés de ces dieux.

VIII. C'est sur l'orgueil que les Marcionites élèvent cet édifice d'orgueil, puisqu'ils introduisent un dieu nouveau, comme si nous avions à rougir du Dieu ancien. Ce sont des enfants qui s'applaudissent d'une chanson nouvelle, mais dont les disciples du vieux pédagogue n'auront pas de peine à dissiper la vaine gloire. En effet, quand ils me montrent leur dieu, ce dieu nouveau pour l'ancien monde, nouveau pour tous les âges qui ont précédé, inconnu à tous les adorateurs de l'ancien Dieu, ce dieu, dis-je, qu'un faux Jésus-Christ également nouveau et inconnu de tous a seul révélé au monde après tant de siècles» et dont jamais nul autre que lui n'a parlé, je me hâte de rendre grâces à leur vanité qui me fournit des armes contre elle-même, en m'apportant la preuve irréfragable de leur hérésie, dans cette reconnaissance d'une Divinité entièrement nouvelle. Cette nouveauté est marquée au même coin que celle du paganisme avec sa légion de dieux pour lesquels il n'y avait ni assez de noms, ni assez d'emplois. Qu'est-ce qu'un dieu nouveau, sinon un faux dieu? Le |13  vieux Saturne lui-même ne peut se prévaloir de son ancienneté pour devenir Dieu, parce qu'un jour aussi la nouveauté le consacra une première fois dans le respect des mortels. Mais la divinité réelle, vivante, ne doit son origine ni à la nouveauté, ni à l'antiquité. La vérité qui lui appartient en propre, voilà son être. Il n'y a point de temps dans l'éternité. Tout ce qui est temps, c'est elle. Celui qui crée le temps, n'est point soumis à l'action du temps. Point d'âge en Dieu,' par la raison qu'il n'a pu naître. Vieux? il n'est pas Dieu. Nouveau? il n'a jamais été. La nouveauté suppose un commencement; l'ancienneté annonce une fin. Mais Dieu est aussi étranger à tout commencement et à toute fin, qu'il est à l'abri du temps, cet arbitre des choses humaines, qui mesure notre commencement et notre fin.

Je sens dans quel sens les Marcionites parlent d'un Dieu nouveau, il ne l'est selon eux que dans la manifestation.

Eh bien! c'est précisément cette manifestation d'hier par laquelle on scandalise des âmes sans expérience; c'est le charme naturel qui s'attache à la nouveauté que je viens combattre ici, et par suite discuter les titres de ce dieu inconnu. En effet proclamer sa récente consécration, n'est-ce pas démontrer qu'il était non avenu avant, cette époque? Aux armes donc! Descendons dans l'arène une seconde fois.

Persuadez-vous, si cela est possible, qu'un Dieu a pu rester inconnu. Je trouve, il est vrai, dans les textes saints que des autels furent prostitués à des dieux inconnus; mais c'est là une idolâtrie grecque; à des dieux incertains, mais c'est là une superstition romaine. Or des dieux incertains sont des dieux peu connus, puisqu'ils n'ont qu'une existence douteuse. Par conséquent ils sont inconnus, par leur équivoque même. Lequel de ces deux titres graverons-nous au front de la moderne idole? L'un et l'autre à mon sens: dieu de Marcion, incertain aujourd'hui, inconnu par le |14  passé. Le Créateur, Dieu connu et certain, a fait du vôtre un dieu inconnu et incertain.

Je pourrais vous dire: Si votre dieu est resté inconnu et mystérieusement caché, quelque région ténébreuse Fa donc couvert de ses ombres? Or cette région nouvelle, inconnue et incertaine comme votre idole, est une région immense néanmoins et plus vaste incontestablement que le Dieu enfermé dans ses abîmes.

Mais à quoi bon ces excursions lointaines? Je vous opposerai cette courte et lumineuse prescription: Votre Dieu n'a pu rester inconnu. Il a dû se manifester par sa grandeur; il a dû se manifester par sa bonté surtout, double fondement de sa prééminence sur le Créateur. Toutefois comme les preuves que nous sommes en droit d'exiger de tout dieu nouveau et inconnu par le passé, doivent se formuler d'après les précédents auxquels le Créateur a voulu s'assujettir lui-même, démontrons préalablement que celle requête est légitime. Notre argumentation n'en sera que plus solidement établie.

IX. Je vous le demanderai d'abord, vous qui proclamez un Dieu du Créateur, en reconnaissant que du côté de la manifestation la priorité lui est acquise, comment se fait-il que vous ne pesiez pas les prétentions nouvelles, au poids et à la balance où vous fut démontrée la divinité d'un autre? Tout antécédent fournil; sa règle au conséquent. Voilà deux dieux en présence: un dieu inconnu, un dieu déjà connu. Quant à ce dernier, l'enquête est inutile, son existence est depuis long-temps établie. Serait-il connu, s'il n'existait pas? La dispute se concentre donc sur l'inconnu. Il peut ne pas exister. S'il existait, il serait connu. Ce que l'ignorance cherche à pénétrer, demeure incertain aussi long-temps qu'elle doute. Aussi long-temps que demeure incertain ce qu'elle cherche, l'objet de ses investigations peut ne pas exister. Vous avez donc un dieu certain puisqu'il est connu, un dieu équivoque puisqu'il est inconnu. Dans cet état de cause, la justice veut que les êtres |15  incertains et douteux, appelés par-là même à prouver leur existence, la prouvent d'après les principes, la forme et les règles que l'on applique aux êtres dont l'existence est certaine. Jetez au milieu de ces obscurités des raisonnements sans consistance, qu'arrivera-t-il? On s'enlace dans des discussions inextricables; l'incertitude des preuves se communique à la foi que l'on essaie d'établir; puis viennent «ces questions interminables, que l'apôtre n'aime pas.»

Fort bien! me dira-t-on. Des règles certaines, indubitables, absolues, l'emportent dans l'esprit des sages sur des opinions flottantes, douteuses et pleines d'obscurités. Mais l'essence fondamentale étant différente, vous ne pouvez exiger que l'incertitude fasse ses preuves à la manière de la certitude.

Erreur grossière! admettre deux divinités, c'est donner à l'une et à l'autre l'essence divine. Ce qu'est un dieu, tous deux le sont également, sans principe, sans commencement, éternels. Voilà quelle est leur essence fondamentale.

Que nous importe que Marcion ait imaginé dans ses dieux des attributs qui se combattent? C'est là un point de moindre conséquence. Il y a plus. Je n'aurai pas besoin de le réfuter, si nous sommes d'accord sur l'essence fondamentale. Or, qu'ils soient dieux l'un et l'autre, le fait demeure établi. Eh bien! une fois que l'essence fondamentale est accordée, si on demande à des êtres incertains une preuve non équivoque, il faudra leur appliquer la règle des êtres certains, avec lesquels ils partagent l'essence fondamentale, afin qu'ils soient en communauté de preuves aussi bien que d'essence. Appuyé sur ce principe, j'établirai victorieusement que celui-là n'est pas dieu qui est encore incertain aujourd'hui, puisqu'un Dieu certain n'existe dans la conscience publique, qu'autant qu'il n'a jamais été ni incertain, ni inconnu.

X. Pourquoi cela? c'est qu'à l'origine des choses, le Dieu qui créa l'univers se révéla en même temps que son |16  œuvre, la création n'ayant eu d'autre but que la manifestation de la Divinité. Quoique Moïse, postérieur de peu d'années au berceau du monde, semble avoir le premier consacré le Dieu de l'univers dans le temple des saintes Lettres, ne vous imaginez point pour cela que la connaissance du vrai Dieu soit née avec le Pentateuque. En effet, les livres du législateur sacré ne sont que l'histoire de ce nom incommunicable, commençant dans le paradis avec Adam, loin qu'il faille dater sa promulgation de l'Egypte ou de Moïse. Voulez-vous une autre preuve? L'immense multitude du genre humain n'avait jamais entendu parler du prophète hébreu, encore moins de ses livres. Elle connut cependant le Dieu de Moïse. Au milieu des ombres d'un paganisme qui obscurcissait le règne de la vérité, les nations idolâtres distinguent l'Eternel de leurs vaines idoles et le nomment de son nom: «Le Dieu des dieux; si Dieu le permet; ce qui plaît à Dieu; je me recommande à Dieu.» Réponds! Est-ce le connaître que de proclamer sa toute-puissance? Les livres de Moïse n'y sont pour rien. L'ame a précédé la prophétie. La conscience de l'ame, depuis le commencement de l'homme, est un don de Dieu. Elle est la même, elle rend les mômes oracles dans l'Egypte, dans la Syrie, dans le Pont. Le Dieu des Juifs, c'est le Dieu que proclame la conscience universelle. Ne viens plus, barbare hérétique, placer Abraham avant le monde. Le Créateur n'eût-il été le Dieu que d'une seule famille, il serait encore venu avant ton Dieu, Marcion; il eût été connu des habitants du Pont avant le lien. Apprends d'un prédécesseur la manière de se prouver. L'incertain se prouve par le certain, l'inconnu par le connu. Jamais Dieu ne restera dans l'ombre. Jamais il ne manquera de témoignages. Toujours il se fera connaître, entendre, voir comme il voudra. Il a pour témoin et tout ce que nous sommes, et le monde où nous sommes. Dieu est prouvé Dieu et unique par là même qu'il est connu, tandis que l'autre travaille à se révéler. |17 

XI. Vous avez raison, s'écrient les Marcionites. Qui donc est moins connu des siens que des étrangers? Personne.

Je prends acte de cette déclaration. Comment supposer que des créatures soient étrangères à Dieu, lorsque rien ne peut lui être étranger, s'il existe, puisque le caractère distinctif d'un dieu c'est que tout lui appartienne et se rapporte à lui? Quant au dieu improvisé, nous ne lui adresserons pas pour le moment cette question: «Qu'a-t-il de commun avec des étrangers?» Elle viendra en son lieu avec plus de développement. Qu'il nous suffise maintenant de prouver que l'être dont aucune œuvre ne révèle l'existence, est un être chimérique. De même que le Créateur est Dieu, et un Dieu indubitable, parce que la création est son domaine et que rien dans ce domaine ne lui est étranger: de même son rival n'est pas dieu, parce que la création n'est pas son domaine et que dans ce domaine tout lui est étranger. Allons plus loin. Si l'ensemble de l'univers appartient au Créateur, je ne vois plus de place pour un autre dieu. L'immensité est pleine de son auteur: pas un point que n'occupe son infinie majesté. Restât-il quelque espace pour je ne sais quelle divinité parmi les créatures, cette divinité ne peut être que fausse. La vérité est ouverte au mensonge. Il y a tant d'idoles sur cette terre! Pourquoi le dieu de Marcion n'y trouverait-il pas aussi sa place?

D'après cette idée que nous avons d'un Créateur, je prétends que Dieu a dû se manifester par ses œuvres, par un monde, des hommes, des siècles qui viennent de lui. Voyez le paganisme! Toutes ces prétendues divinités, qu'il confesse dans ses moments de bonne foi n'être que des hommes, pourquoi son erreur les a-t-elle déifiées? Parce que chacune d'elles, se disait-il, a pourvu à mes besoins et à mon bonheur. Tant l'univers s'était persuadé d'après l'idée qu'on a de Dieu, qu'il appartient à l'essence divine de se révéler elle-même par quelque création ou |18  quelque largesse utile à la vie présente! Tant il est vrai que les dieux inventés s'accréditèrent par les moyens qui avaient établi l'autorité du Dieu véritable! Il fallait que le dieu de Marcion se légitimât aux yeux de l'univers, ne fût-ce qu'en lui apportant quelques misérables pois chiches de sa fabrique, afin de se faire proclamer un nouveau Triptolème. Si ton dieu existe, explique-moi son oisiveté par une raison digne d'un Dieu! Dieu véritable, il n'eût pas manqué de produire. J'en appelle à la conscience du genre humain: Dieu n'a pas d'autre preuve de son existence, que la création de l'univers. En effet le principe que nous opposons à nos ennemis demeure inébranlable. Ils ne peuvent d'une part confesser la divinité du Créateur, et de l'autre soustraire le dieu qu'ils prétendent élever à côté de lui, aux preuves sur lesquelles les Marcionites eux-mêmes, d'accord avec la conscience universelle, font reposer le Dieu des Chrétiens. Si personne ne révoque en cloute l'existence du Créateur, par cela même qu'il a créé ce vaste univers, il suit invinciblement que personne ne reconnaîtra une divinité qui n'a rien-créé, à moins que l'on n'assigne à son oisiveté une raison légitime. Des raisons, je n'en connais que deux: ou sa volonté, ou son impuissance. La troisième, je la chercherais vainement. N'avoir pu est indigne d'un Dieu. Ne l'a-t-il pas voulu? Examinons si sa dignité le permettait.

Réponds-moi, Marcion! Ton dieu a-t-il eu dessein de se manifester dans un temps tel quel? Quand il est descendu sur la terre, quand il a prêché, quand il a enduré sa passion, quand il est ressuscité, avait-il un autre but que de se révéler aux hommes? A coup sûr, s'il est connu, c'est parce qu'il l'a voulu. Lui adviendrait-il quelque chose sans son aveu? Pourquoi donc tant d'efforts dans le but de se manifester, pour se montrer aux hommes parmi les abaissements de la chair, abaissements plus honteux encore, si cette chair est une imposture? En effet, a-t-il trompé l'univers sous ce corps fantastique? suspendu au |19  bois, a-t-il encouru la malédiction du Créateur? Nouvelle infamie! N'eût-il pas été mille fois plus honorable de se promulguer lui-même par quelque témoignage extérieur, surtout quand il avait à le faire en face d'un Dieu auquel il était inconnu par ses œuvres, depuis le commencement du monde? Est-il vraisemblable d'un côté que ce Dieu créateur, ignorant qu'if y avait un dieu supérieur à lui comme le disent les Marcionites, et se proclamant avec serment le Dieu unique, ait établi la vérité de son existence par de si beaux ouvrages, lui qui pouvait négliger ce soin dans la persuasion d'être seul! Est-il vraisemblable, d'un autre côté, que ce Dieu supérieur sachant qu'il avait pour inférieur un Dieu si bien établi, n'ait rien disposé pour se révéler, et cela quand il aurait dû produire des œuvres plus remarquables et plus éclatantes afin de se faire reconnaître Dieu par ces œuvres comme il convenait à un Créateur, et même par des œuvres plus sublimes, pour se montrer plus grand et plus noble que son rival?

XII. Cependant, admettons pour un moment ce dieu chimérique: toujours faudra-t-il l'admettre sans cause. Sans cause, puisqu'il ne se manifestera par aucune œuvre, tout être produisant hors de lui-même des effets qui lui appartiennent. Or, comme il est impossible qu'un être existe sans être cause, parce qu'à cette condition, il est comme s'il n'était pas, n'ayant pas pour raison de lui-même des créatures qui relèvent de lui, il me paraît plus conséquent de nier l'existence de Dieu, que de lui refuser l'action. Encore une fois, il existe sans cause, celui qui n'ayant pas d'effets n'a pas davantage de cause. Mais Dieu ne doit pas exister de cette façon. Que je nie sa causalité, tout en souscrivant à son existence, j'établis par là même le néant de ce Dieu. S'il existait, serait-il demeuré inactif? D'après ces principes, je dis que le dieu de Marcion vient sans cause surprendre la bonne foi de l'homme qui est habitué à croire Dieu d'après l'autorité de ses œuvres, parce qu'il |20  ne connaît rien autre chose qui puisse lui révéler Dieu.

---- Mais la plupart des Marcionites croient à cette chimère.

---- Leur croyance insulte à la raison, puisqu'ils n'ont pas pour gages de la divinité des œuvres dignes d'elle. Cette divinité inerte, et qui n'a rien su produire, est coupable d'impudence et de malice. D'impudence: elle mendie une croyance illégitime qu'elle n'a pris la peine d'asseoir sur aucun fondement. De malice: elle a jeté les hommes dans l'incrédulité, en leur dérobant des motifs de foi.

XIII. Pendant que nous chassons de ce rang usurpé le dieu imposteur qui n'a rendu témoignage à son existence par aucune œuvre de sa création, et digne de la divinité, comme l'avait pratiqué le Créateur, les Marcionites, race impudente et perverse, changent de tactique, et le mépris sur les lèvres, ils vont jusqu'à la destruction des œuvres du Créateur. Le monde, s'écrient-ils! merveilleux ouvrage en vérité! création sublime et digne d'un Dieu!

---- Refusez-vous au Créateur la plénitude de la Divinité'? ---- non: il est vraiment Dieu. ----Donc le monde n'est pas indigne de Dieu; car Dieu peut-il rien créer qui soit indigne de lui, quoiqu'il ail produit le monde pour l'homme et non pour lui-même? Tout ouvrage vaut moins que son auteur. Et. pourtant, s'il est indigne d'un dieu de produire quelque chose, avouons-le, il est mille fois plus malséant à l'essence divine de n'avoir rien produit, même de peu digne d'elle, ne fût-ce qu'un simple essai qui fît espérer des œuvres plus merveilleuses.

Toutefois, pour dire un mot de cette production si décriée, comme on le prétend, de ce monde que les Grecs ont nommé d'un mot qui signifie ornement et harmonie, et non incohérence et désordre, les maîtres de la sagesse antique, au génie desquels toute hérésie moderne est vomie se féconder, ont divinisé les substances diverses que l'on affecte si fort de mépriser. Thalès plaçait le principe |21  divin dans l'eau, Heraclite dans le feu, Anaximène dans l'air, Anaximandre dans l'ensemble des corps célestes, Straton dans le ciel et la terre, Zenon dans la combinaison de l'air et de l'éther, Platon dans les astres. Lorsque celui-ci traite du monde, il appelle les astres la race ignée des dieux. En extase devant la grandeur, la force, la puissance, la majesté, l'éclat, l'abondance, l'harmonie constante et les invariables lois de chacun de ces éléments par le concours desquels s'engendre, s'alimente, se perfectionne, se renouvelle l'universalité des êtres, la plupart des physiciens n'ont pas osé assigner un commencement à ces substances merveilleuses. Le déclarer leur paraissait un attentat à leur divinité. L'Orient les adore; les mages chez les Perses, les hyérophantes parmi les Egyptiens, les gymnosophistes dans les Indes. Que dis-je? Cette dégradante idolâtrie, cette superstition universelle, rougissant aujourd'hui de ses vains simulacres, de ses héros déifiés, et de ses noms fabuleux, se réfugie dans l'interprétation des phénomènes naturels, et voile sa honte sous d'ingénieuses allégories. Ecoutez-la! Jupiter représentera la substance ignée, et Junon, son épouse, l'air, ainsi que le mot grec l'atteste; Vesta, c'est le feu; les Muses, l'eau; la grande mère des dieux, la terre qui nous livre ses moissons, que le bras humain déchire, que des pluies arrosent. Ainsi Osiris, enseveli dans la mort, renaissant de la corruption et retrouvé avec joie, figure la constance invariable des germes, l'harmonie des éléments, et le retour de l'année mourant pour ressusciter. Plus loin, les lions de Mithra sont les symboles d'une nature brûlante et aride.

Il résulte de là que ces substances, supérieures par leur situation ou leur nature, ont été regardées comme des dieux, plutôt que proclamées indignes de la divinité. Abaissons nos regards plus bas. Une humble fleur, je ne dis pas de la prairie, mais même du buisson, le plus obscur coquillage, comme celui qui nous donne la pourpre, l'aile du plus insignifiant oiseau comme la magnifique parure |22  du paon, vous montrent-ils dans le Créateur un ouvrier si méprisable?

XIV. Mais loi qui souris de pitié à l'aspect de ces insectes que le grand ouvrier a rendus si remarquables par l'adresse, l'habileté ou la force, afin de nous apprendre que la grandeur se manifeste dans la petitesse, aussi bien que la force dans l'infirmité, selon le langage de l'Apôtre, imite, si tu le peux, les constructions de l'abeille, les greniers de la fourmi, les filets de l'araignée, la trame du ver à soie. Reproduis à nos yeux ces humbles animaux qui se jouent dans tes vêtements, ou sur ta couche; tâche d'égaler le venin de la cantharide, l'aiguillon de la mouche, la trompette et la lance du moucheron! Que penseras-tu des animaux plus grands, lorsque de si petites créatures peuvent te servir ou le nuire, afin de t'apprendre à respecter le Créateur jusque dans ses moindres ouvrages?

Mais sans sortir de loi - même, considère l'homme au dedans et au dehors de lui. Pardonneras-tu à cet ouvrage de notre Dieu, que ton maître, le Dieu le meilleur, a aimé d'un amour si tendre; pour lequel il a daigné descendre de son troisième ciel dans notre chétive et indigente humanité; pour lequel il n'a pas rougi de mourir sur une croix, captif dans l'étroite prison où l'enfermait le Créateur? Moins dédaigneux, lui, il n'a répudié jusqu'à ce jour, ni l'eau du Créateur dont il lave ses disciples, ni l'huile dont il les consacre, ni le mélange du lait et du miel avec lequel il enfante les siens, ni le pain, représentation vivante de son corps. Jusque dans ses sacrements, il a besoin des aumônes du Créateur.

Mais toi, disciple supérieur au maître, serviteur au-dessus du seigneur, ta sagesse est mille fois plus sublime: lu détruis ce qu'il aime, tu anéantis ses ouvrages; mais es-tu de bonne foi? Voyons si ces biens que tu affectes de fouler aux pieds, tu ne les convoites pas. Antagoniste du ciel, tu aspires à la liberté dans les pavillons du ciel. Tu méprises la terre: la terre a été le berceau de ta chair |23  réprouvée; tu déchires les entrailles de la terre pour lui arracher tes aliments. Même dédain pour la mer; mais f on dédain ne va point jusqu'à ses productions, que tu regardes comme une nourriture plus saine. Que je t'offre une rose, tu n'oseras plus calomnier le Créateur. Misérable hypocrite, quand même tu prouverais par ta mort, fruit d'une abstinence volontaire, que tu es Marcionite, c'est-à-dire que tu répudies le Créateur et ses œuvres, (car tel devrait être votre martyre à vous autres, puisque le monde vous fait horreur) tu t'agites vainement: sur quelque matière que tu te replies, tu feras toujours usage de la substance du Créateur. Déplorable aveuglement de l'orgueil! tu méprises les êtres dont tu vis et tu meurs.

XV. Puisque lu attribues aussi à ton Dieu des œuvres, un monde et un ciel qui lui appartiennent, qu'il ait précédé ou suivi la création de cet univers, peu nous importe. Viendra le moment d'examiner ce troisième ciel, quand nous discuterons les titres de votre apôtre. Pour le moment, contentons-nous d'affirmer qu'une substance, quelle qu'elle soit, a dû se manifester avec son auteur. Ce principe accordé, par quelle fatalité arrive-t-il que ton Dieu se révèle la douzième année de Tibère-César, et que son ouvrage demeure totalement inconnu jusqu'à la douzième du règne de Sévère, surtout quand cette production mille fois supérieure aux futiles créations de notre Dieu, aurait dû se dégager de l'ombre le jour où son auteur surgit à la lumière? Si l'œuvre n'a pu se faire jour dans le monde, comment la notion du maître s'y est-elle établie? Si le monde a admis le maître, pourquoi n'a-t-il point admis la substance? Serait-elle par hasard plus grande que le maître?

Cette question nous conduit naturellement à l'examen du lieu. Voyons où réside ce monde supérieur et le dieu dont il émane. En effet, si vous établissez que ce dieu a aussi un monde impalpable, au-dessous de lui et au-dessus de son émule, il l'a donc créé dans une sphère qui s'ouvrait entre ses pieds et la tête du Créateur. L'essence divine |24  était donc enfermée dans cet espace, où elle élaborait son inonde? Qu'arrive-t-il alors? Ce lieu devient plus grand que votre Dieu, plus grand que son monde, puisque tout contenant est plus grand que son contenu. Prenons-y garde même. Il pourrait bien se faire qu'il restât quelque place vacante pour un troisième dieu, prêt à envelopper de son monde les deux autres dieux. Maintenant commençons le dénombrement de ces divinités. D'abord, l'espace: il est devenu dieu à un double titre: il est plus grand que son contenu; il est sans principe, sans commencement, éternel, égal à Dieu, domicile éternel de Dieu. Ensuite, si le dieu prétendu a façonné son monde avec une matière flottante sous ses pieds, préexistante, incréée, contemporaine de Dieu, toutes les qualités que Marcion abandonne au Créateur s'appliquent également à la majesté du lieu où résidaient Dieu et la matière. Seconde divinité. Car la voilà aussi devenue dieu, elle en a les propriétés fondamentales; elle ne connaît ni principe, ni commencement: elle est éternelle comme Dieu.

Direz-vous que ce dieu a formé le monde de rien? Force vous sera d'en dire autant du Créateur, auquel Marcion soumet la matière dans l'ordonnance de ce inonde. Mais non, il a dû opérer sur une matière préexistante. Car la raison que l'on oppose au Créateur enchaîne aussi son rival: ils sont dieux l'un et l'autre. Enumérons les trois dieux de Marcion: L'artisan, l'espace, la matière. Conséquent avec lui-même, il enferme aussi le Créateur dans sa sphère. Il soumet à sa prééminence la matière, tout en la taisant incréée, sans principe, éternelle comme lui. Est-ce tout? Le mal, substance corporelle et fils do la matière, à l'éternité de laquelle il participe, apparaît comme quatrième dieu. Récapitulons! Parmi les substances suréminentes, trois dieux, le dieu bon des Marcionites, le dieu mauvais ou Créateur, et le monde invisible. Parmi les substances inférieures, l'artisan de ce bas monde, le lieu, la matière, le mal. Que l'on y joigne les deux Christs du |25  sectaire, l'un qui apparut sous Tibère, l'autre promis par le Créateur, il en résulte, ô Marcion, que tes disciples, en te prêtant deux divinités, te font un tort réel, puisque, de compte fait, tu proclames neuf divinités, quoiqu'à ton insu.

XVI. Dans l'impuissance où se trouvent les Marcionites de nous montrer leur second monde aussi bien que le dieu dont il émane, que font-ils? Ils partagent l'univers en deux substances, les visibles et les invisibles, assignent chacune de ces créations à des dieux différents, et revendiquent pour leur dieu le domaine des invisibles. Fort bien! Mais qui pourra se persuader, à moins de porter un cœur hérétique, que les substances invisibles appartiennent au dieu qui n'a envoyé devant lui aucune œuvre visible, plutôt qu'à celui qui s'étant manifesté par des témoignages palpables, fait présumer qu'il est aussi l'auteur des invisibles? Une foi qui repose sur quelques autorités, n'est-elle pas plus légitime qu'une foi dépourvue de tout témoignage? Nous verrons en son lieu à quelle puissance l'apôtre attribue les choses invisibles.

Sans réclamer maintenant l'autorité des saintes Ecritures, qui viendra plus tard, d'accord avec la voix de l'univers et l'autorité du sens commun, nous restituons les substances visibles et invisibles au Créateur dont l'œuvre se compose de diversités, créatures corporelles et incorporelles, animées et inanimées, parlantes et muettes, mobiles et inertes, fécondes et stériles, arides et humides, chaudes et froides. Ainsi l'homme lui-même, considéré dans sa double existence, est un mélange de diversités et d'oppositions. Ici des organes vigoureux, honnêtes, doubles, semblables; là des organes débiles, déshonnêtes, uniques, dissemblables. Examinez son ame! Tantôt la joie, tantôt l'anxiété, tantôt l'amour, tantôt la haine, tantôt la colère, tantôt la douceur. S'il est vrai que dans l'ensemble de la création, à chaque substance réponde une substance contraire, les invisibles aussi devront contraster avec les visibles, et remonter au créateur d'où émanent |26  les choses palpables, ne fût-ce que pour désigner un Créateur fantasque, opposé à lui-même, ordonnant ce qu'il a prohibé, prohibant ce qu'il a ordonné, frappant et guérissant tour à tour. Pourquoi les Marcionites veulent-ils l'enchaîner à l'uniformité dans cette seule conjoncture? Pourquoi lui dire: Tu créeras les choses visibles uniquement, tandis qu'il a dû, conformément à leur système, créer les unes et les autres, comme ils lui attribuent et la vie et la mort, et les calamités de la guerre, et les douceurs de la paix?

Poursuivons. Si les substances invisibles sont d'un ordre plus relevé que les substances visibles, déjà admirables elles-mêmes par leur enchaînement et leur harmonie, ne convient-il pas d'attribuer ces magnifiques merveilles à celui qui en a créé de grandes, puisque les grandes choses, et encore moins les substances d'un ordre plus relevé, ne sauraient convenir à un dieu qui n'a pas même su en produire de médiocres?

Source : http://www.tertullian.org/french/g1_03_adversus_marcionem1.htm

 

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Published by Tertullien - dans Gnose
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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 10:11

I. Les Valentiniens, secte nombreuse parmi les hérétiques, parce qu'elle se recrute des apostats de la vérité, penche volontiers pour les fables, et n'a rien d'effrayant dans sa discipline; les Valentiniens n'ont d'autre souci que de cacher ce qu'ils prêchent, si toutefois c'est prêcher que de cacher sa doctrine. Les ténèbres dont ils s'enveloppent sont une précaution qui les accuse. Ils affichent leur ignominie en affirmant leur religion. En effet, le silence qui recouvre les mystères d'Eleusis, espèce d'hérésie dans la superstition grecque, en est la honte. Voilà pourquoi ils imposent de rudes épreuves, réclament une longue initiation, mettent un sceau sur la langue, et fixent à cinq ans la durée du noviciat, afin d'accroître l'estime en ajournant la connaissance et de relever la majesté des mystères en allumant le désir. Puis vient le devoir du silence. On garde avec attention ce qu'on a découvert si tard. D'ailleurs cette divinité qui réside dans le sanctuaire, ces soupirs des candidats, ce sceau apposé sur la langue, à quoi tout cela vient-il aboutir? A la révélation de l'emblème de la virilité humaine. Une interprétation allégorique, prétextant le nom vénérable de la nature, voile le sacrilège sous le patronage d'une figure forcée, et se justifie du reproche de fausseté par le simulacre qu'on adore. Il en est de même des hérétiques auxquels nous nous attaquons. Recouvrant |104  leurs vaines et honteuses inventions des noms, des litres et des arguments sacrés de la religion, profitant d'ailleurs de la pluralité des personnes divines, parce qu'il semble assez plausible que le nombre engendre le nombre, les Valentiniens ont aussi leurs mystères d'Eleusis, qu'ils persuadent à la piété crédule, mystères sacrés par un inviolable silence, et qui n'ont de céleste que l'obligation de se taire. Interrogez-les avec candeur, ils vous répondent avec un visage austère et un front sourcilleux: O profondeur! Poussez-les de question en question, ils affirment par des subtilités et des équivoques la foi qui nous est commune. Prouvez-leur indirectement que vous les avez pénétrés, ils nient tout ce qu'ils s'aperçoivent que vous savez. Combattez-les par des raisonnements serrés, ils désarment la simplicité crédule en faisant bon marché d'eux-mêmes. Ils ne livrent aucun de leurs secrets à leurs propres disciples avant d'être sûrs qu'ils sont à eux. Ils ont un moyen de persuader avant d'enseigner. Or la vérité persuade en enseignant, elle n'enseigne pas en persuadant.

II. Voilà pourquoi ils nous accusent de simplicité, comme si nous n'étions que simples sans être sages également, et que la sagesse fût contrainte de renoncer à la simplicité, quand le Seigneur les associe l'une à l'autre: « Ayez la prudence du serpent et la simplicité de la colombe, dit-il. » Ou bien, si nous semmes des insensés parce que nous sommes simples, n'est-il pas vrai de dire que nos adversaires n'ont pas la simplicité parce qu'ils sont sages? Tous ceux qui ne sont pas simples sont des pervers, de même que ceux qui ne sont pas sages sont des insensés. Et cependant, s'il fallait choisir, je préférerais le vice qui est le moindre, puisqu'il est plus avantageux d'ignorer que de trop savoir, de se tromper que de tromper. Or, « l'œil de Dieu regarde ceux qui le cherchent dans la simplicité du cœur, » comme l'enseigne la Sagesse elle-même, non pas celle de Valentin, mais de Salomon. En second lieu, les enfants ont offert à Jésus-Christ le |105  témoignage du sang. Appellerai-je enfants ceux qui crient: Crucifiez-le? Crucifiez-le! Non, ils n'étaient ni enfants, ni muets, c'est-à-dire qu'ils n'étaient pas simples. L'Apôtre aussi nous ordonne de redevenir enfants selon Dieu, quand il dit: « Soyez comme les enfants sans malice » par la simplicité, « mais ayez la prudence des hommes faits. » J'ai montré que la sagesse bien réglée découle de la simplicité. En un mot, la colombe sert ordinairement à figurer Jésus-Christ; le serpent n'arrive que pour le tenter. L'une est depuis le commencement le héraut de la paix divine; l'autre est depuis le commencement le spoliateur de l'image divine. Ainsi la simplicité pourra plutôt à elle seule reconnaître et montrer Dieu; à elle seule la prudence le poursuivra et le trahira.

III. Que le serpent se cache donc autant qu'il peut, qu'il tourmente sa prudence dans les détours de ses retraites ténébreuses; qu'il habite dans les lieux souterrains; qu'il se plonge dans les sombres refuges; qu'il déroule la chaîne de ses anneaux en mille sinuosités; qu'il s'avance obliquement, sans se montrer jamais tout entier, bête ennemie du jour et de la clarté. Notre colombe à nous habile dans le sanctuaire de la simplicité, toujours sur un lieu élevé, à découvert et au grand jour. La figure de l'Esprit saint aime les clartés de l'Orient, qui est la figure du Christ. La vérité ne rougit de rien, sinon de n'être pas découverte. Qui rougirait, en effet, d'écouter et de reconnaître pour Dieu celui que la nature lui a déjà révélé, dont elle sent tous les jours la présence dans ses œuvres, qu'elle commence seulement à ignorer lorsqu'elle ne le regarde pas comme unique, lorsqu'elle le fait multiple, lorsqu'elle l'adore dans ses créatures? Mais renoncer à cette multitude de dieux pour en introduire une autre multitude; faire passer les fidèles d'une autorité domestique à une autorité inconnue, d'un maître visible à un maître caché, c'est tourner les lumières naturelles contre la loi. Que si tu interroges le fond de toutes ces fables, |106  ne te semble-t-il pas que ta nourrice t'ait raconté autrefois dans ton enfance, et parmi les difficultés du sommeil, l'histoire des tours de la Lamie et des peignes du Soleil? Mais quiconque se présentera avec la connaissance de la foi, aussitôt qu'il rencontrera tous ces noms d'Eons, tous ces mariages, toutes ces générations, toutes ces morts, tous ces avènements, tous ces bonheurs, toutes ces infortunes d'une divinité, ainsi dispersée et mise en lambeaux, hésitera-t-il à reconnaître ces fables et « ces généalogies sans fin, » que l'Esprit de l'Apôtre condamna d'avance, lorsque ces semences hérétiques commençaient dès-lors à pulluler? C'est donc avec justice qu'ils répudient la simplicité pour ne s'accorder que la prudence, ces hommes qui, outre qu'ils enfantent difficilement de pareilles chimères, et les défendent obliquement, ne les livrent pas tout entières à leurs disciples; astucieux, parce que leurs doctrines sont honteuses, barbares d'ailleurs, si elles sont louables. Nous, cependant, tout simples que nous sommes, nous savons tout. En un mot, voilà quelle est la première arme par laquelle, en ouvrant la lice, nous démasquons leur conscience et préludons à la victoire, puisque produire au grand jour ce que l'on cache avec tant d'effort, c'est l'anéantir.

IV. Oui, nous connaissons, je le répète, leur origine; nous savons pourquoi nous leur donnons le nom de Valentiniens, quoiqu'ils le désavouent. Il est bien vrai qu'ils se sont éloignés de leur fondateur; mais ils n'ont point anéanti par là leur origine, et si par hasard ils ont changé, leur changement lui-même témoigne contre eux. Valentin avait espéré l'épiscopat, parce qu'il avait du talent et de l'éloquence. Indigné qu'un autre, par le privilège de son martyre, eût obtenu cette dignité, il rompit violemment avec l'Eglise qui professe la foi véritable; et, fidèle à l'exemple de ces ames qui, en aspirant aux honneurs, brûlent du désir de la vengeance, il s'appliqua tout entier à ruiner la vérité. Trouvant le germe d'une ancienne opinion, il fraya |107  le chemin à Colarbase. Vint ensuite Ptolémée, qui distingua les noms et le nombre des Eons en substances personnelles, mais déterminées hors de Dieu, tandis que Valentin les avait renfermées dans l'essence de la divinité, sous le titre de sentiments, d'affections et de mouvements. Héracléon, Secondus, et le Magicien Marc, firent faire à la doctrine quelques pas. Quant à Théotime, il s'occupa surtout des images de la loi. Ainsi, de Valentin, il n'en est plus question aujourd'hui; et cependant ces hérétiques s'appellent Valentiniens, parce qu'ils ont commencé avec Valentin. Axionique, jusqu'à ce jour, est le seul qui, dans Antioche, console la mémoire de Valentin par une fidélité rigoureuse à l'institution primordiale. D'ailleurs cette hérésie s'est émancipée jusqu'à se transformer autant de fois que l'impure courtisane a l'habitude de travestir ses traits et ses vêtements. Pourquoi n'en serait-il pas ainsi? Ils trouvent dans chacun d'eux leur semence spirituelle. Ont-ils inventé quelque nouveauté, sur-le-champ ils appellent révélation, ce qui n'est que conjecture, don sacré, ce qui n'est qu'invention humaine, diversité, ce qui est unité. Voilà pourquoi nous remarquons, sans parler de leur dissimulation ordinaire, que la plupart d'entre eux sont divisés. Sur certains points, il vous diront même avec sincérité: « Cela n'est point ainsi; j'entends cela autrement; cela, je ne le reconnais pas. » En effet, c'est par la diversité que l'on innove dans la règle: elle a même les couleurs de l'ignorance.

V. J'engagerai la discussion avec les dogmes fondamentaux des maîtres primitifs et non avec les chefs hypocrites de ces disciples qui vont où on les mène. On ne nous accusera pas non plus, comme on le fait, d'avoir inventé à plaisir ces matières que des personnages, remarquables par leur sainteté et leurs lumières, non-seulement nos devanciers, mais contemporains des hérésiarques eux-mêmes, ont exposées et réfutées dans de lumineux traités: témoin Justin, philosophe et martyr; témoin Miltiade, le champion |108  des églises; témoin Irénée, savant investigateur de toutes ces doctrines; témoin notre Proculus, vierge jusque dans sa vieillesse et honneur de l'éloquence chrétienne. Fasse le ciel que je les égale dans toutes les œuvres de la foi de même que dans celle-ci! Ou bien, si ces hérésies n'existent en aucune manière, de sorte qu'il faille les imputer à ceux qui les combattent, le mensonge retombera sur l'Apôtre qui les a signalées. Mais non; si elles existent, elles n'existent pas différentes de ce qu'elles sont représentées. Quelle est la plume assez désœuvrée pour imaginer des chimères quand elle a les matériaux?

VI. De peur que tant de noms étrangers, bizarres, rassemblés à plaisir, équivoques, ne jettent des ténèbres dans l'esprit, je dois commencer par déclarer dans ce traité, où j'ai promis seulement l'exposition de ce mystérieux arcane, comment j'en userai à l'égard de ces noms. Quelques-uns, venus du grec, n'ont pas d'équivalent qui les rende dans une autre langue; d'autres sont d'un genre différent; d'autres enfin sont d'un usage plus fréquent en grec. La plupart du temps, nous emploierons donc les mots grecs: ils porteront à la marge leur signification; les termes grecs ne manqueront pas non plus aux mots latins; mais ils seront marqués dans le cours du récit au-dessus des lignes, afin qu'ils deviennent le signe des noms de personne pour lever l'équivoque de ceux qui admettent aussi une autre signification. Quoique je remette à un autre moment la lutte sérieuse, pour me contenter aujourd'hui d'un simple exposé, cependant partout où l'extravagance de la doctrine méritera la flétrissure, une attaque superficielle et rapide sera nécessaire. Imagine-toi, lecteur, que tu assistes à l'escarmouche avant le combat. J'indiquerai, mais n'enfoncerai pas les coups. Si le rire s'élève en quelque endroit, ce sera rendre justice à de pareilles matières: il en est beaucoup qui ne demandent que cette réfutation, de peur qu'une réponse sérieuse ne semble en accroître l'importance. Le ridicule va naturellement à de vaines |109  conceptions. Il convient aussi à la vérité de rire, parce qu'elle est joyeuse, et de se jouer de ses ennemis, parce qu'elle est confiante dans sa force. Seulement il faut éviter que son rire n'excite à son tour la raillerie, s'il était déplacé. Mais d'ailleurs partout où le rire est convenable, il remplit un devoir. Enfin, je commencerai ainsi.

VII. Le poète romain Ennius s'était contenté de dire le premier de tous que « les cénacles du ciel étaient immenses, » soit à cause de la grandeur du lieu, soit qu'il eût lu dans Homère les festins que Jupiter y donnait. Mais c'est chose merveilleuse de voir combien d'élévations sur élévations, de sublimités sur sublimités les hérétiques ont suspendues, entassées, étendues pour former l'habitation de chacun de leur dieu. Ces cénacles, qu'Ennius donne à notre Créateur, ont été disposés dans la forme de petits appartements, surmontés de balcons d'étage en étage, et distribués à chaque dieu par autant d'escaliers qu'il y a eu d'hérésies. Le monde est devenu un véritable comptoir. Vous diriez l'île fortunée, à voir ces mille et mille degrés du ciel. Où sont-ils? Je l'ignore. C'est là qu'habile le dieu des Valentiniens, tout-à-fait sous les tuiles. Considéré dans sa substance, ils l'appellent l'Eon parfait, dans sa personne, Proarchê, Archê, ou Bythos, mot qui ne convenait nullement à qui habile dans les hauteurs. Ils le proclament sans commencement, immense, infini, invisible, éternel, comme si le définir tel que nous savons qu'il doit être, c'était prouver qu'il l'est véritablement, pour avoir droit de dire que tel il a été et qu'il a précédé toutes choses. Mais je le somme de me prouver son existence: et ici je remarque surtout que ces dieux, qu'on me présente comme antérieurs à toutes choses, arrivent après toutes choses, et encore après des choses qui ne sont pas à eux. Eh bien! d'accord! Ce Bythos a sommeillé autrefois, pendant une infinité de siècles, dans le calme et le repos inaltérable d'une pacifique, ou pour mieux dire, |110  d'une stupide divinité, tel enfin que le lui ordonna Epicure. Et cependant à ce Dieu qu'ils nous représentent, comme unique, ils lui donnent, dans lui-même et avec lui-même une seconde personne qu'ils nomment Charis ou Sigê. Autre inconséquence. Ils l'arrachent à ces bienheureux loisirs pour qu'il ait à tirer de lui-même le principe de toutes choses. Ce principe, il le dépose dans le sein de sa Sigê, qui le recueille et conçoit. Voilà donc Sigê qui enfante clandestinement. Celui qu'elle enfante s'appelle Noûs, exactement semblable à son père, égal à lui en toutes choses. En un mot, seul il suffit à contenir cette immense et incompréhensible grandeur du père. Aussi est-il nommé Père, commencement de toutes choses, et, à proprement parler, Monogène, ou plutôt terme sans propriété, puisqu'il n'est pas fils unique. En effet, une femme naît après lui. Elle s'appelle Vérité. Le nom de Protogène ne conviendrait-il pas beaucoup mieux à ce Monogène, puisqu'il est venu au monde le premier? Bythos et Sigê, Noûs et Vérité, premier quadrige auquel s'attèle la secte de Valentin, sont donc le principe et l'origine de tous les autres. Car ce même Noûs, aussitôt qu'il eut reçu la faculté d'engendrer, produit le Verbe et la Vie, qui, si elle n'existait pas auparavant, n'existait pas non plus par conséquent dans Bythos. Mais comment supposer que la vie n'était pas dans Dieu! Ce couple nouveau, mis au monde pour commencer l'universalité et le Plérôme parfait, engendre à son tour: il procrée l'Homme et l'Eglise. Tu as l'Ogdoade, double Tétrade, par l'accouplement des mâles et des femelles, grenier des Eons primordiaux, pour ainsi dire, hymens fraternels des dieux Valentiniens, origine de toute la sainteté et de toute la majesté de cette hérésie, multitude de crimes ou de dieux, je l'ignore; mais à coup sûr, principe de toute la fécondité ultérieure.

VIII. Voilà donc que la seconde Tétrade, le Verbe et la Vie, l'Homme et l'Eglise, a germé en l'honneur du père. Alors, désireux d'offrir au père de leur propre fonds |111  quelque chose de pareil à leur nombre, ils produisent d'autres fruits, par l'union de leur double nature, et en vertu de leur alliance par conséquent. D'un côté, le Verbe et la Vie mettent au monde une dixaine d'Eons à la fois; de l'autre l'Homme et l'Eglise en produisent deux de plus, pour atteindre le nombre des auteurs de leurs jours, parce que ces deux êtres, réunis aux dix autres, forment un nombre égal à celui qu'ils ont procréé. J'écris les noms de la décade: Bythos et Myxis, Agératos et Hènoxys; Autophyès et Hédonê; Acynétos et Syncrasis; Monogène et Macaria. Voici, d'autre part, ceux du nombre duodénaire: Paraclet et Pistis; Patricos et Elpis; Métricos et Agapê; Aïnus et Synésis; Ecclésiastique et Marcariote; Thélétus et Sophia. Je suis forcé d'expliquer ici, par un exemple semblable, ce qui manque à ces noms. Il y eut dans les écoles de Carthage un froid rhéteur latin du nom de Phosphore. Un jour qu'il contrefaisait le brave: O mes concitoyens! dit-il, j'arrive devant vous du champ de bataille, avec ma victoire, avec votre félicité, accru, glorieux, fortuné, très-illustre, triomphateur. Ses disciples aussitôt de s'écrier: O famille de Phosphore (1)! Tu sais maintenant ce que c'est que Fortunata, Hédonê, Acinète, et Thélétus. Ecrie-toi aussi: O famille de Ptolémée! Voilà ce Plérôme mystérieux qui se compose de la plénitude d'une divinité répartie entre trente. Nous verrons quels sont les privilèges des nombres quaternaire, octonaire et duodénaire. Remarquons en attendant que cette fécondité tout entière s'arrête au nombre trente; l'énergie, la faculté et la puissance prolifique des Eons sont épuisées, comme s'il n'y avait pas de nombres au-delà ni d'autres noms qu'un pédagogue pût leur enseigner! Pourquoi, en effet, ne pas aller jusqu'à cinquante, jusqu'à cent procréations? Pourquoi oublier |112  les nourrices de tous ces dieux et leurs compagnons?

IX. Il y a plus; voici une acception de personnes. Noûs est le seul qui entre tous jouisse de la connaissance du Père incommensurable, joyeux et plein d'allégresse, par conséquent, tandis que les autres s'attristent. Il est bien vrai que Noûs, autant qu'il était en lui, avait eu la volonté, et même avait essayé de communiquer aux autres ce qu'il connaissait de la grandeur et de l'incompréhensibilité du Père. Mais Sigê (2), sa mère, s'y opposa, cette même Sigê, qui prescrit le silence aux hérétiques ses adeptes, quoiqu'ils mettent cette obligation sur le compte de leur père, qui, à les entendre, veut, par ce moyen, aiguillonner le désir. Ainsi, tandis qu'ils sont torturés au fond d'eux-mêmes, landis qu'ils sont brûlés d'une secrète ardeur de connaître le père, le crime faillit se consommer. De ces douze Eons que l'homme et l'Eglise avaient procréés, la dernière Eon, du côté de l'âge, (qu'importe le solécisme, car Sophia est son nom), ne pouvant plus se contenir, s'élance à la recherche du Père, sans la société de son époux Philète, et recueille un vice qui avait déjà commencé dans tous les autres à l'occasion de Noûs, mais qui était passé dans cet Eon, c'est-à-dire dans Sophia, de même que des maladies nées avec le corps soufflent ordinairement leur contagion sur un autre membre. Toutefois, sous prétexte d'amour pour le Père, elle nourrissait une ardente rivalité contre Noûs, admis seul à jouir du Père. Mais aussitôt que Sophia, qui aspirait à l'impossible, eut été trompée dans ses vœux, vaincue par les difficultés, et croissant toujours en affection, peu s'en fallut que la violence de l'amour et de l'investigation ne la consumât entièrement, et ne l'anéantît dans le reste de sa substance. A vrai dire, elle n'eût interrompu ses recherches qu'en périssant, si elle n'eût, heureusement pour elle, rencontré Horus, qui possède aussi quelque vertu en tant que |113  fondement et gardien extérieur du Plérôme parfait, et s'appelle encore Croix, Lytrote et Carpiste. Ainsi donc Sophia, délivrée de ce péril et se laissant persuader, quoique tard, trouva le repos en renonçant à la recherche du père, puis exposa comme un fruit avorté Enthymésis tout entière, en d'autres termes le désir, avec la Passion qui était survenue.

X. Mais quelques-uns ont rêvé autrement l'infortune et le rétablissement de Sophia. Après ses vains efforts et le renversement de ses espérances, elle était, j'imagine, défigurée par la pâleur, l'amaigrissement et le peu de soin qu'elle avait pris de sa beauté, comme il convenait à celle qui pleurait un père refusé à sa tendresse, avec des larmes aussi amères que si elle l'eût perdu réellement. Puis dans sa douleur, par elle-même, sans aucune intervention conjugale, elle conçoit et procrée une femme. Vous vous étonnez de cette merveille! Mais la poule n'a-t-elle pas la vertu de produire par elle-même? Il n'y a, dit-on, que des femelles parmi les vautours: elles deviennent mères cependant sans le concours du mâle. D'abord elle s'attriste de l'imperfection de son fruit; enfin elle a peur que la mort n'approche: elle ne sait que penser de la cause de cet événement; elle cache soigneusement sa grossesse. De remèdes, il n'en est nulle part. En effet, où étaient alors les tragédies et les comédies, pour leur emprunter la manière d'exposer un fruit qui était né contre les lois de la pudeur? Tandis qu'elle est en mal d'enfant, elle lève les yeux et se tourne vers son père. Vains efforts! ses forces l'abandonnent; elle tombe à genoux pour prier. Toute sa parenté adresse des supplications pour elle, Noûs avec plus d'ardeur que les autres. Et pourquoi pas? N'était-il pas la cause de tout le mal? Toutefois aucune des infortunes de Sophia ne fut inutile; chacun de ses labeurs est fécond. En effet, ses tribulations donnent naissance à la Matière; son ignorance, ses frayeurs, ses tristesses deviennent autant de substances. Alors son père, touché enfin de compassion, procrée, par l'intermédiaire |114  de Noûs-Monogène, ces substances dans la femme mâle, son image, parce que les Valentiniens ne s'accordent pas sur le sexe du Père. Ils y ajoutent encore Horus, qu'ils appellent Métagogès, c'est-à-dire qui conduit tout autour, et Horothétès. C'est par lui, disent-ils, que Sophia fut détournée de ses voies illicites, délivrée de ses maux, fortifiée, rendue à l'hymen, et qu'enfin elle demeura dans le sein du Plérôme. Quant à sa fille Enthymésis, et à la Passion sa compagne, elle fut bannie par Horus, crucifiée et chassée du nombre des Eons. On l'appelle le Mal, substance spirituelle toutefois, puisqu'il est l'émanation naturelle d'un Eon, mais substance informe et hideuse, puisque sa mère n'avait saisi que le vide, fruit débile par conséquent, et déclaré féminin.

XI. Ainsi, après qu'Enthymésis eut été repoussée, et Sophia sa mère rendue à son époux, ce Monogène, ce Noûs, délivré de tout soin par rapport à son père, pour consolider les choses, fortifier le Plérôme et en fixer à jamais le nombre, de peur qu'à l'avenir quelque révolution semblable ne le troublât, clôt cette série par une nouvelle procréation, le Christ et l'Esprit saint: accouplement hideux de deux mâles; ou bien, selon d'autres, l'Esprit saint sera femelle, et le mâle est fécondé par la femelle. Ces deux êtres n'ont qu'une seule et même divinité, qui consiste à compléter l'harmonie des Eons. De cette fonction commune à l'un et à l'autre naissent deux écoles, deux chaires, et comme le principe de la division dans la doctrine de Valentin. Il appartient au Christ d'inculquer aux Eons la nature de leurs alliances (lu vois quelle entreprise il avait sur les bras), de leur donner l'idée de l'inné, de les rendre capables d'engendrer en eux la connaissance du Père, parce qu'il est impossible de le saisir, de le comprendre, de le voir et de l'entendre autrement que par Monogène. Qu'ils apprennent ainsi à connaître le père, d'accord, pourvu qu'ils le connaissent seulement par le fils! Mais ce que je veux flétrir, c'est la perversité de cette |115  doctrine par laquelle on leur enseignait que l'incompréhensibilité du père était la cause de leur perpétuité, et sa compréhensibilité le motif de leur génération et de leur formation. En effet, on insinue par cette proposition, si je ne me trompe, qu'il est avantageux que Dieu ne soit pas compris, puisque ce qu'il y a d'insaisissable chez lui est cause de la perpétuité, et que ce qu'il a de saisissable amène non plus la perpétuité, mais la naissance et l'accident, qui sont dépourvus de perpétuité. Le fils seul, disent-ils, est capable de comprendre le père. Mais de quelle manière est-il compris? Le Christ qu'il a engendré l'a enseigné. Quant à l'Esprit saint, voici ses fonctions spéciales. Il veille à ce que tous, égaux par l'amour de la doctrine, soient à même de poursuivre l'action de grâces et d'entrer dans le repos véritable.

XII. Tous les Eons sont donc égaux en forme et en sagesse, devenus universellement ce qu'est chacun, sans différence entre eux, parce que tous sont réciproquement semblables. Chaque être mâle se confond dans les Noûs, dans les Verbes, dans les hommes, dans les Philètes; de même que les femelles dans les Sigê, les Eglises, les Fortunées, si bien qu'Ovide eût effacé toutes ses métamorphoses, s'il avait connu des métamorphoses bien plus merveilleuses de nos jours. Les voilà réunis, consolidés, et rétablis dans le repos par la vérité: alors, au milieu des transports de l'allégresse, ils célèbrent le père par des hymnes. Le père lui-même est inondé de joie, en entendant les chants joyeux de ses fils et de ses petits-fils. Et pourquoi ne serait-il pas transporté de bonheur, quand le Plérôme n'a plus rien à craindre? Quel pilote ne pousse la joie même jusqu'à l'indécence? Nous voyons tous les jours les joies immodérées des marins. As-tu jamais vu les nautoniers trépignant de plaisir autour du repas auquel chacun d'eux a contribué? Il se passe quelque chose de semblable parmi les Eons. Confondus tous ensemble par la forme, à plus forte raison par le sentiment, et voyant se |116  réunir à eux les nouveaux frères et les nouveaux maîtres, tels que le Christ et l'Esprit saint, ils apportent en commun ce que chacun d'eux avait de meilleur et de plus beau. Ou plutôt, je me trompe: puisqu'ils sont tous une seule et même chose, en vertu de l'égalité dont j'ai parlé plus haut, j'ai eu tort de les comparer au repas appelé symbola, dont le mérite principal consiste dans la variété. Tous apportent en commun le même et unique bien qui les constitue tous.

Il serait bon peut-être de discuter le mode ou la forme de celte égalité générale. De cet argent fourni par plusieurs (3), comme parlent les inscriptions, ils forment donc, en l'honneur et à la gloire du Père, l'astre brillant du Plérôme, et pour fruit parfait, Jésus. Ils le surnomment du nom patronymique de Soter, de Christ et de Verbe; Geai d'Esope, Pandore d'Hésiode, Plat précieux d'Accius, Panacée de Nestor, Miscellanée de Ptolémée. Qu'il eût été plus facile à ces frivoles inventeurs de noms de l'appeler, à l'exemple des Athéniens dans certains spectacles, Pancarpos! Mais, afin d'orner aussi d'une pompe extérieure leur magnifique idole, ils lui donnent pour satellites des anges. S'ils sont ses égaux, d'accord. Mais s'ils sont consubstantiels à Soter, car on ne s'explique pas clairement là-dessus, comment pourra-t-il s'élever au-dessus de ses égaux?

XIII. Cette première série contient donc la première émanation des Eons, qui naissent, s'épousent et engendrent également; les périlleuses vicissitudes de Sophia, qui brûle de connaître son père; le secours d'Horus, qui lui vient fort à propos en aide; l'expiation d'Enthymésis et de la Passion, sa compagne; l'enseignement du Christ et de l'Esprit saint; la réformation tulélaire des Eons; les ornements de Soter, variés comme la plume du paon, et |117  enfin les anges qui font sentinelle devant lui, quoique ses égaux.

---- Mais le reste? me diras-tu.

---- Portez-vous bien et battez des mains (4); ou plutôt, écoutez ce qui me reste à dire, et couvrez-le de vos mépris. D'ailleurs, tout cela se passa, dit-on, dans le cercle même du Plérôme; c'est la première scène de la tragédie. La seconde partie s'accomplit par delà la toile qui sépare ]a scène, je veux dire en dehors du Plérôme, s'il est vrai toutefois qu'agir dans le sein du Père et dans les limites de la surveillance d'Horus, c'était se mouvoir librement en dehors de Dieu et là où il n'était pas.

XIV. Enthymésis, en effet, ou bien Achamoth, selon le nom qui lui est donné et dont l'interprétation est obscure, après avoir été confiné avec la Passion, sa compagne inséparable, dans les lieux étrangers à la lumière, qui sont le domaine du Plérôme et rappellent le vide d'Epicure, Enthymésis souffre par le lieu même où elle est reléguée. Toujours est-il qu'elle n'a ni forme, ni apparence, procréation défectueuse et avortée. Pendant qu'il en est ainsi, le Christ, fléchi par les Eons supérieurs, est conduit sur la terre par Horus, pour compléter par sa propre vertu celte production incomplète, toutefois en lui donnant la forme de la substance uniquement, mais non celle de la science. Il lui en arriva quelque émanation cependant; car elle garda un parfum d'incorruptibilité par lequel, avertie de son infortune, elle aspire à des dons plus excellents. Le Christ, après avoir rempli cette mission de miséricorde dans la société de l'Esprit saint, rentre dans le Plérôme. L'usage applique aux choses des noms qui rappellent le donateur. Enthymésis a pour origine le désir lui-même. D'où vient Achamoth? on le cherche encore. Sophia émane du Père, l'Esprit saint de l'ange qui était |118  dans le Christ, et loin duquel Enthymésis abandonnée avait éprouvé le désir. Aussi s'élança-t-elle à la recherche de sa lumière. Si elle ne le connaissait nullement, puisque son opération avait été invisible, comment recherchait-elle une lumière qui lui était aussi inconnue que son auteur? Elle l'essaya toutefois; peut-être même eût-elle réussi à la découvrir, si ce même Horus, qui s'était si heureusement présenté à la mère, ne se fût jeté si malencontreusement à la traverse de la fille, en lui criant, Iao, comme qui dirait: « Arrière, Romains (5)! ou bien: J'en jure par César. » De là cet Iao que l'on trouve dans les Ecritures. Ainsi arrêtée dans ses investigations et ne pouvant atteindre jusqu'à la Croix, c'est-à-dire jusqu'à Horus, parce qu'elle n'avait jamais joué le Lauréolus de Catulle (6), et livrée enfin à la Passion, sa compagne, elle commença d'en ressentir toutes les perplexités et les aiguillons; le chagrin, parce qu'elle avait échoué dans son entreprise; la crainte, de peur que la vie ne lui échappât comme lui avait échappé la lumière; puis la consternation; puis encore l'ignorance. Il n'en était pas d'elle comme de sa mère. Celle-ci était un Eon; mais sa condition à elle rendait son sort encore plus déplorable, puisqu'elle avait à lutter contre une autre sollicitude, je veux dire sa conversion au Christ, par lequel elle avait été appelée à la vie et formée pour cette conversion elle-même.

XV. Eh bien! Pythagoriciens, Stoïciens, et toi aussi, Platon, apprenez tous d'où la matière, que vous faites innée, a pris son origine et sa substance dans ce vaste assemblage de l'univers, mystère que Mercure-Trismégiste lui-même, maître de tous les physiciens, n'a pu |119  pénétrer. Tu viens d'entendre nommer la Conversion, autre espèce de Passion: c'est d'elle, assure-t-on, qu'a été formée l'ame de ce monde, l'ame elle-même du Démiurgue, c'est-à-dire l'ame de notre Dieu. Tu connais le Chagrin et la Crainte: ce sont eux qui ont donné naissance à toutes les autres créatures; car la masse des eaux est venue des larmes d'Achamoth. Il est facile d'apprécier l'étendue de sa calamité par la multiplicité des eaux qui jaillirent d'elle. Elle en eut de salées, elle en eut d'amères, de douces, de chaudes, de froides, de bitumineuses, de ferrugineuses, de sulphureuses, d'empoisonnées; de sorte que la source de Nonacris qui tua Alexandre, lui emprunta son venin, ainsi que celle de Lynceste, qui produit l'ivresse, et celle de Salmacis, qui amollit le courage. C'est Achamoth qui a versé les pluies du ciel en poussant des cris; ce sont des douleurs et des larmes étrangères que nous prenons soin de conserver dans nos citernes. De même les éléments corporels ont été tirés de sa consternation et de sa frayeur. Toutefois, au milieu de son immense solitude, dans la vaste étendue de son abandon, elle riait de temps en temps, au souvenir qu'elle avait vu le Christ: de la joie de son sourire rayonna la lumière. Pourquoi ce bienfait de la Providence qui la forçait à sourire? Etait-ce pour que l'homme ne vécût pas toujours ici-bas dans les ténèbres? Ne t'étonne pas que de sa joie ait jailli pour le monde un élément si lumineux, puisque de sa tristesse est émané pour le monde un agent si nécessaire. O rire qui illumine! ô larme qui arrose! Achamoth cependant avait là un remède à l'horreur de sa retraite. Toutes les fois qu'elle voulait en dissiper l'obscurité, elle n'avait qu'à sourire, ne fût-ce même que pour ne pas invoquer ceux qui l'avaient abandonnée.

XVI. Voilà en effet que, fidèle aux exemples maternels, elle recourt à la prière. Mais le Christ, auquel il répugnait de sortir une seconde fois du Plérôme, chargea le Paraclet de le remplacer. Il lui envoie donc Soter, ou |120  Jésus, auquel le Père avait donné toute puissance sur chacun des Eons, avec la vertu pour les soumettre à ses lois, afin que « tout fût renouvelé en lui, » selon l'Apôtre; il le lui envoie avec le ministère et le cortège des anges nés en même temps que lui. Ne dirais-tu pas qu'il s'avance avec les douze faisceaux? Achamoth, épouvantée de la pompe qui l'environne, se couvre aussitôt d'un voile, obéissant d'abord aux sentiments de vénération et de modestie; puis elle le contemple, lui et sa splendeur salutaire. Elle s'avance au-devant de lui par les forces mêmes qu'elle en avait reçues, et lui adresse ces mots: Salut au Seigneur! Alors, j'imagine, celui-ci l'accueille, la fortifie, ajoute à sa première forme celle de la connaissance, la délivre de tous les outrages de la Passion, qu'il expulse avec plus d'attention qu'il n'avait fait pour les infortunes de sa mère. En effet, il réunit ensemble tous ces vices invétérés et fortifiés par le temps, et, après en avoir formé une masse solide, il les sépara pour qu'elles eussent à former la matière corporelle, disposant la Passion incorporelle inhérente à Achamoth à pénétrer aussitôt dans les substances contraires des corps par son aptitude et son essence, de sorte qu'il sortit de là deux espèces de substances; les mauvaises qui naquirent des vices; les substances exposées aux passions qui provinrent de la conversion. Telle est l'origine de la matière qui nous a mis les armes à la main contre Hermogène et tous ceux qui soutiennent que Dieu créa le monde à l'aide de la matière, au lieu de l'avoir formé de rien.

XVII. Achamoth, une fois délivrée de tous ses maux, marche de progrès en progrès, et porte des fruits plus merveilleux. Echauffée dans tout son être par la joie d'avoir échappé à son infortune, et entrant dans une sorte de fermentation par la contemplation des lumières angéliques, j'ai honte d'un pareil langage, mais il m'est impossible de m'exprimer autrement, elle se prend d'amour au fond d'elle-même pour les anges, et sent grossir son |121  sein par une conception spirituelle, devant cette image, que la violence de ses transports et la joie d'une excitation voluptueuse avaient introduite et comme imprimée dans son cœur. Elle enfanta donc. Dès-lors il y eut trois substances qui provenaient de trois causes. La première était matérielle, elle avait son origine dans la passion; la seconde était animale, elle était fille de la conversion; la troisième enfin était spirituelle, elle émanait de l'imagination.

XVIII. Plus propre à l'action par l'autorité de ses trois enfants, elle entreprend de perfectionner chacune de ces espèces. Mais elle ne put atteindre la substance spirituelle, parce qu'elle est elle-même spirituelle. Car la ressemblance de nature ne permet point à des êtres égaux et consubstantiels d'agir réciproquement l'un sur l'antre. Dans celle intention, elle borne ses efforts à la substance animale, après avoir produit les lois de Soter. Et d'abord, ô blasphème qu'on ne peut ni prononcer, ni lire, ni entendre sans horreur! elle produit notre Dieu, le Dieu de tous les hommes, excepté des hérétiques (7), le Père, le Créateur, le Roi de tous les êtres qui sont postérieurs. Tous, en effet, viennent de lui, si toutefois ils viennent de lui et non pas plutôt de celle Achamoth par laquelle, à son propre insu, secrètement et semblable à l'automate qui obéit à l'impulsion extérieure, il était mû dans chacune de ses opérations. En un mot, c'est à cause de cette ambiguïté de personnes dans les œuvres, qu'ils lui ont imposé le nom combiné de Métropator, tandis que toutes ses autres appellations sont distinctes conformément à la nature et à la condition de ses actes, de sorte que pour les substances animées, qu'ils rangent à la droite, ils l'appellent Père, mais que pour les substances matérielles qu'ils relèguent à la gauche, ils le nomment Démiurgue; et Roi, lorsqu'il s'agit du gouvernement de l'ensemble. |122 

XIX. Mais la propriété des noms ne s'accorde pas même avec la propriété des œuvres d'où émanent tous les noms, puisque toutes ces œuvres auraient dû porter le nom de celle qui les créait, si ce n'est toutefois qu'elles n'ont pas même été produites par elle. En effet, quand ils disent que leur Achamoth, pour faire honneur aux Eons, grava dans son esprit leurs images, ils la dépouillent de cette gloire pour la reporter à son premier auteur, à Soter, dont elle ne fut que l'instrument; de sorte que c'est Soter qui lui suggéra l'image du Père invisible et inconnu, image inconnue et invisible au Démiurgue; Soter qui lui donna l'idée du Noûs Démiurgue, son fils, tandis que les Archanges, œuvre du Démiurgue, représentaient tous les autres Eons. Quand je vois sortir tant d'images de trois êtres, je te le demande, comment ne rirais-je pas des images de leur peintre extravagant? Quoi ï la femelle Achamoth sera l'image du Père! Quoi! le Démiurgue ne connaîtra pas sa mère et à plus forte raison son père! Quoi! l'image de Noûs qui ignore son père! Quoi! enfin, les anges, qui ne sont que des serviteurs, devenus les représentants de leurs maîtres! Voilà ce que j'appelle décrire un mulet d'après un âne, et faire le portrait de Ptolémée sur celui de Valentin.

XX. Le Démiurgue, placé hors des limites du Plérôme, et plongé dans la honteuse solitude de son éternel exil, créa un nouvel empire, le monde présent, qu'il forma du mélange des êtres animés et matériels, après en avoir banni la confusion et avoir distingué la diversité de cette double substance. En dehors des substances incorporelles, il édifie des corps lourds, légers, qui s'élèvent et qui descendent, célestes et terrestres: puis il couronne par son propre trône les sept étages du ciel; de là vient qu'il a été appelé Sabbat, à cause du septénaire de son domicile; de là vient encore que sa mère Achamoth se nomme l'Ogdoade, à cause de l'Ogdoade primogénitale. Quant aux deux, ils leur assignent l'intelligence; quelquefois aussi |123  ils les font anges, ainsi que le Démiurgue lui-même; le Paradis, c'est leur quatrième archange, puisqu'ils le placent au-dessus du troisième ciel. Adam garda quelque chose de sa vertu après y avoir séjourné au milieu des nuages et des arbrisseaux. Ptolémée n'avait pas oublié les fables que l'on raconte aux enfants, et où l'on rencontre des fruits dans la mer, des poissons sur les arbres. Voilà pourquoi il plaça des vergers dans les hauteurs du ciel. Le Démiurgue opère aveuglément: aussi ne sait-il pas sans doute que les arbres ne peuvent pousser que sur la terre. La mère le savait parfaitement. Que ne le lui suggérait-elle, puisqu'elle exécutait ses conceptions? Mais, en élevant pour son fils un si vaste empire par ces œuvres qui le proclamaient père, dieu et roi, long-temps avant les rêveries des Valentiniens, pourquoi n'a-t-il pas voulu que ces œuvres lui fussent connues? Je l'examinerai plus tard.

XXI. En attendant, il faut savoir que Sophia est aussi surnommée Terre et Mère, comme qui dirait Terre-Mère, et, chose plus ridicule encore, Esprit saint. Ils ont accordé à cet être femelle tous les honneurs, la barbe aussi sans doute, pour ne rien dire de plus. Mais d'ailleurs le Démiurgue, grâce à sa faiblesse originelle, puisqu'il n'était qu'un des animaux, savait si peu s'élever par la connaissance jusqu'aux choses spirituelles, que, s'imaginant être seul, il se parla ainsi à lui-même: « Je suis le Dieu, et d'autre que moi, il n'y en a pas. » Toutefois, il savait bien qu'il n'avait pas existé autrefois. Il comprenait donc qu'il avait été créé, et qu'un être créé suppose toujours un créateur quel qu'il soit? Par quel hasard lui semblait-il donc qu'il était seul, si, sans avoir même celte certitude, il soupçonnait au moins qu'il y avait quelque créateur?

XXII. Je leur pardonnerais plus volontiers leurs absurdités honteuses sur le diable, ne fût-ce que par la raison que la souillure de son origine s'y prête davantage. Ils le |124  font naître de la malignité du chagrin que ressentit Achamoth. Ils donnent la même origine aux anges, aux démons, et à toutes les générations des puissances spirituelles du mal. Ils ne laissent pas d'affirmer cependant que le diable est l'œuvre du Démiurgue; ils l'appellent souverain du monde, et ils tiennent qu'en vertu de sa nature spirituelle, il connaît plus les Eons supérieurs que le Démiurgue, qui est tout animal. Le père de toutes les hérésies mérite bien la prééminence qu'ils lui accordent.

XXIII. Voici dans quelles limites ils placent comme la citadelle de chacune de ces puissances. Dans les hauteurs les plus élevées siège le Plérôme en trente personnes, dont Horus garde la ligne la plus reculée. Au-dessous de lui, Achamolh occupe l'espace intermédiaire, foulant aux pieds son fils. Car au-dessous d'elle réside dans son septénaire le Démiurgue, ou plutôt le diable, habitant de ce monde qui lui est commun avec nous, et dont chaque élément, chaque corps, ainsi que nous l'avons dit plus haut, est formé des fécondes infortunes de Sophia; de sorte que l'Esprit n'aurait jamais eu un espace pour aspirer et expirer l'air, ce vêtement léger de tous les corps, ce révélateur de toutes les couleurs, cet instrument qui mesure les temps, si la tristesse de Sophia n'en avait produit les légères molécules, de même que sa frayeur a créé les animaux, et sa conversion, le Démiurgue lui-même. A tous ces éléments, à tous ces corps fut soufflé le feu. Comme ils n'ont pas encore expliqué la passion originelle de leur Sophia, je penche à croire jusque là que le feu jaillit de ses mouvements fébriles. Car, qu'elle ait eu la fièvre dans ces violentes tortures, on le croira volontiers.

XXIV. Après avoir rêvé de pareilles chimères sur Dieu, ou sur les dieux, à quelles chimères ne faut-il pas s'attendre quand il s'agira de l'homme? En effet, le Démiurgue, après avoir produit le monde, se met à l'œuvre pour créer l'homme. Il choisit pour sa substance, non pas, disent-ils, quelque parcelle de celte aride, que nous |125  reconnaissons nous autres comme terre unique (comme si, lors même qu'elle n'eût pas été aride dans la suite, elle n'aurait pu l'être alors dans le limon qui restait après la séparation des eaux), mais il emprunte au corps invisible de cette matière philosophique, ce qu'elle avait de fluide et de fusible. D'où venaient ce fluide et ce fusible? Il m'est impossible de l'imaginer, puisqu'il n'existe nulle part. Si en effet ce sont là deux propriétés du liquide, et que tout liquide soit né des larmes de Sophia, nous devons en conclure que ce limon se forma de la pituite et de l'humeur visqueuse de Sophia, parce que celles-ci sont la lie des larmes, de même que ce qui se précipite est le limon des eaux. C'est ainsi que le Démiurgue façonne l'homme et l'anime de son souffle. Par là il sera terrestre, animal, fait à l'image et à la ressemblance du Démiurgue. Etre quadruple! En tant qu'image, il est réputé terrestre, c'est-à-dire matériel, quoique le Démiurgue ne soit pas matériel; comme ressemblance, il est animal, car cette propriété appartient au Démiurgue. Tu as déjà deux de ses formes. Ils veulent ensuite qu'un vêlement charnel ait recouvert cette organisation terrestre, et ce vêlement, c'est la tunique de peau qui tombe sous les sens.

XXV. Achamoth avait gardé de la substance de Sophia sa mère, une portion de semence spirituelle, de même qu'Achamoth elle-même en avait communiqué quelques parce'les à son fils le Démiurgue, mais à l'insu de ce dernier. Pourquoi cette précaution clandestine? Tu vas le connaître. Elle avait déposé et caché cette semence, afin qu'au moment où le Démiurgue transmettrait son ame à Adam par la vertu de son souffle, cette semence spirituelle coulât par le même canal jusque sur l'homme terrestre, et que déposée dans ce corps matériel comme dans une matrice où elle pût s'élaborer et grandir, elle fût trouvée capable de recevoir un jour le Verbe parfait. Ainsi, lorsque le Démiurgue fit passer dans Adam l'effusion de son ame, l'homme spirituel se glissa secrètement avec ce, |126  souffle et fut introduit dans ce corps, parce que le Démiurgue ne connaissait pas plus la semence de sa mère que sa mère elle-même. Cette semence, ils l'appellent l'Eglise, image de l'Eglise d'en haut, et berceau de l'homme: ils le font donc des cendres d'Achamoth, de même qu'ils tirent l'animal du Démiurgue, le terrestre de la substance primordiale, et la chair de la matière. Nouveau, c'est-à-dire quadruple Géryon, qui se dresse devant toi.

XXVI. Voici la fin qu'ils assignent à chacun d'eux: à la substance matérielle, c'est-à-dire charnelle, qu'ils appellent aussi la gauche, une mort infaillible; à l'animale, qu'ils nomment par opposition la droite, une vie douteuse, parce que flottant entre la matérielle et la spirituelle, elle doit tomber là où. elle aura le plus penché. Mais d'ailleurs ils affirment que la substance spirituelle entre dans la formation de l'animale, afin que celle-ci puisse s'instruire avec sa compagne, et se former en conversant avec elle. L'animal, en effet, manquait de la connaissance des choses sensibles; voilà pourquoi furent créés les phénomènes de ce monde; voilà pourquoi Soter prit dans le monde la forme animale, c'est-à-dire pour sauver la substance animale. Par un autre mélange monstrueux, ils veulent qu'il ait revêtu quelque chose des trois substances à l'universalité desquelles il apportait le salut, de sorte qu'il reçut d'Achamoth la substance spirituelle, et du Démiurgue le Christ animal qu'il revêtit bientôt après. D'ailleurs corporel, puisqu'il provenait de la substance animale, mais formé avec un art merveilleux et inénarrable, dans l'œuvre qu'il avait à remplir, il fallut la force pour qu'il s'exposât malgré lui à être abordé, vu et touché par les hommes, aussi bien qu'à mourir. Mais il n'y eut en lui rien de matériel, parce que la matière est exclue du salut, comme s'il avait été nécessaire à d'autres qu'à ceux qui avaient perdu le salut. Et pourquoi ces chimères? Afin que les Valentiniens, en refusant notre chair au Christ, la déshéritent aussi de l'espérance du salut. |127 

XXVII. Maintenant j'achève ce qui concerne leur Christ. Quelques-uns greffent sur lui Jésus, avec autant de licence qu'ils introduisent la semence spirituelle dans la substance animale, lorsqu'ils la fortifient par le souffle divin, amas d'extravagances qu'ils débitent sur les hommes et leurs dieux. Ils veulent, en effet, que le Démiurgue ait aussi son Christ, fils qu'il a engendré de sa substance. Il l'a créé animal, disent-ils; c'est le même qui a été proclamé par les prophètes; son existence est une question de préposition, c'est-à-dire qu'il est né par une vierge et non d'une vierge; parce que, descendu dans une vierge, il la traversa plutôt qu'il n'en sortit selon les lois de la génération, passant par son canal plutôt que prenant naissance en elle, et au lieu de l'avoir pour mère, ne s'en servant que comme d'un chemin. Soter, sous la forme d'une colombe, descendit donc alors sur ce Christ dans le sacrement du baptême. Or, il y eut aussi dans ce Christ un assaisonnement de la semence spirituelle d'Achamoth, sans doute pour prévenir la corruption de tout le mélange. En effet, ils lui donnent pour renfort quatre substances, à l'exemple de la Tétrade souveraine: la substance d'Achamoth, ou la spirituelle; celle du Démiurgue, ou l'animale; la corporelle ou inénarrable; et enfin celle de Soter, c'est-à-dire celle de la colombe. Quant à Soter, il demeura jusqu'à la fin dans le Christ, impassible, insaisissable, inaccessible aux outrages. En un mot, aussitôt qu'on en vint aux actes de violence, il se retira de lui pendant l'instruction dirigée par Pilate, Conséquemment la semence de la mère ne fut point en butte aux outrages, parce qu'elle est incapable d'être atteinte par eux, ignorée du Démiurgue lui-même. Celui qui souffre, c'est le Christ animal, le Christ charnel, à l'imitation de ce Christ supérieur qui, pour produire Achamoth, avait été étendu sur la Croix, c'est-à-dire sur Horus, sous une forme substantielle, mais non sensible. Voilà comme ils défigurent nos dogmes, Chrétiens imaginaires eux-mêmes. |128 

XXVIII. Cependant le Démiurgue, dans l'ignorance universelle où il était, quoi qu'il doive un jour annoncer lui-même quelque chose par ses prophètes, mais sans avoir même l'intelligence de cette œuvre (car ils attribuent l'autorité prophétique en partie à Achamoth, en partie à la semence, en partie au Démiurgue), le Démiurgue n'a pas plutôt appris l'arrivée de Soter, qu'il s'avance à la hâte et triomphalement au-devant de Soter, avec toutes ses forces, véritable centurion de l'Evangile. Eclairé par lui sur tous les points, il apprend aussi de sa bouche l'espérance qu'il est destiné à remplacer sa mère. Depuis ce jour, rassuré sur son existence, il poursuit le gouvernement de ce monde, aussi longtemps qu'il le faudra, ne fût-ce que pour protéger l'Eglise.

XXIX. Je recueillerai ça et là, en terminant, ce qu'ils débitent sur la formation du genre humain. Après avoir déclaré qu'originairement la nature était triple, et pourtant réunie dans Adam, ils finissent par la diviser ensuite en trois espèces, avec leurs propriétés particulières, prenant occasion de cette distinction dans la postérité d'Adam lui-même, qui se divisait aussi en trois par ses différences morales. Caïn, Abel et Seth, source du genre humain en quelque façon, deviennent pour eux comme autant de ruisseaux de nature et d'essence particulières. Ils appliquent à Caïn la substance terrestre, déshéritée du saint; Abel représente la substance animale, destinée à des espérances douteuses; enfin ils enferment dans Seth la semence spirituelle qu'attend un salut infaillible. Aussi distinguent-ils les ames, d'après leur double propriété; en bonnes et mauvaises, suivant qu'elles tirent leur essence, terrestre de Caïn, animale d'Abel, spirituelle de Seth. Par-dessus tout cela, ils introduisent accidentellement, non pas à titre de nature, mais de simple bienveillance, cette rosée que verse du haut des cieux Achamoth sur les ames qui sont bonnes, c'est-à-dire rangées dans la catégorie animale; car, quant à l'espèce terrestre, en d'autres termes, quant |129  aux ames mauvaises, le salut leur est absolument interdit. Ils ont déclaré, en effet, que la nature n'admet ni changement ni réforme. Cette graine de la semence spirituelle est petite et faible quand elle tombe, mais à mesure qu'elle se développe, la foi grandit avec elle, ainsi que nous l'avons dit plus haut. Elle est le principe de la supériorité de ces ames sur les autres ames, si bien que le Démiurgue, même aux jours de son ignorance, en fit le plus grand cas. C'est dans leur registre qu'il avait coutume de choisir les rois et les pontifes. Si ces ames parviennent à saisir la connaissance pleine et parfaite de ces inepties, identifiées désormais à ces propriétés par la fraternité de la semence spirituelle, elles obtiendront un salut certain, que dis-je? un salut qui leur est dû de toute manière.

XXX. Voilà pourquoi ils regardent les œuvres comme leur étant inutiles, et se dispensent de l'accomplissement de tout devoir, se dérobant même à la nécessité du martyre, sur je ne sais quelle frivole interprétation. Ils veulent, en effet, que cette règle ne soit imposée qu'à la semence animale, afin que nous conquérions par le mérite de l'acte le salut que nous ne possédons pas par le privilège de notre nature. C'est nous qui formons la catégorie de cette semence, essence imparfaite que nous sommes, parce que nous provenons des amours de Philète, et de l'avortement par conséquent, à peu près comme leur mère. Mais aussi, malheur à nous, si nous secouons sur quelque point le joug de la discipline, si nous nous engourdissons dans l'exercice de la sainteté et de la justice, si nous désirons de rendre témoignage ailleurs, je ne sais où, et non en face des puissances de ce monde et devant les tribunaux des proconsuls. Quant à eux, qu'ils s'arrogent la noblesse de l'extraction par la licence de leur vie et l'amour du dérèglement; Achamoth doit protéger les siens, puisque ses dérèglements lui ont si bien profité. On dit en effet que chez eux, pour honorer les mariages célestes, il faut méditer et célébrer toujours le sacrement, en s'attachant à la |130  compagne, c'est-à-dire à la femme. Mais d'ailleurs, quiconque vit dans ce monde sans aimer la femme et s'unir à elle, ils le tiennent pour un homme dégénéré et bâtard de la vérité. Que feront donc les eunuques que nous voyons parmi eux?

XXXI. Il reste à parler de la consommation dernière et de la dispensation des récompenses. Achamoth n'aura pas plutôt pressé la moisson de toute sa postérité, qu'elle se mettra dès-lors en devoir de la rassembler dans ses greniers; ou bien, lorsque cette semence, portée au moulin et réduite en farine, aura été enfermée par elle dans le coffre où elle sera pétrie et mêlée à l'eau, jusqu'à ce que toute cette masse soit entrée en fermentation, alors arrivera la consommation universelle. Dès ce moment, Achamoth quittera la région du milieu et le second étage du ciel, pour être transportée dans

le ciel le plus élevé et rendue au Plérôme. Aussitôt ce Soter, formé de tous les Eons, l'accueille et devient son époux: nouvel hymen! nouveau couple! Voilà l'époux et l'épouse, ainsi que le Plérôme nuptial des Ecritures. Ne dirait-on pas en effet que la loi Julia (8), ainsi que celle de Caïus (9), suit les Eons à mesure qu'ils voyagent d'un lieu dans un autre? Le Démiurgue lui-même, abandonnant son septénaire souscéleste pour monter dans l'étage supérieur, s'établira dans le cénacle vide de sa mère, la connaissant dès-lors, mais ne la voyant pas. S'il en était ainsi, il eût préféré une éternelle ignorance.

XXXII. Quant à l'espèce humaine, voici sa destinée. A tout ce qui porte la marque terrestre et matérielle, destruction absolue, parce que « toute chair est semblable à l'herbe des champs, » et que l'ame meurt dans leur |131  système, à l'exception de celles qui ont trouvé le salut par la foi. Les ames des justes, c'est-à-dire les nôtres, seront transférées auprès du Démiurgue, dans les tabernacles du milieu. Grâces soient rendues à l'hérésie! Nous nous contentons d'habiter avec notre Dieu, où il nous est permis de monter. Aucune substance animale n'est admise dans le palais du Plérôme, à l'exception de l'essaim spirituel de Valenfin. Là donc les hommes eux-mêmes, c'est-à-dire les hommes intérieurs, commencent par se dépouiller. Se dépouiller, c'est déposer les ames dont ils paraissaient revêtus, et ils rendront à leur Démiurgue celles qu'ils avaient tenues éloignées de lui. Alors ils deviendront des esprits purement intellectuels, impalpables, invisibles, et dans cet état, ils seront introduits invisiblement dans le Plérôme; clandestinement, si les choses se passent ainsi. ----Et après? ---- Ils seront distribués aux anges satellites de Soter. ---- A titre de fils peut-être? ---- Point du tout.----Pour leur servir d'appariteurs? ---- Pas davantage. ---- Mais ce sera donc pour être leurs images? ---- Plût au ciel qu'ils eussent même cette espérance! ---- Mais à quelle fin, s'il est permis de le dire? ---- Pour leur servir d'épouses. Alors les anges s'applaudiront dans les douceurs du mariage de l'enlèvement et de la répartition de ces Sabines.

Voilà quelle sera la récompense des hommes spirituels; voilà quel sera le salaire de leur foi. Tel est donc le mérite de ces fables. Grâce à elles, un Marc, un Caïus, un Sévère (10), reprenant cette chair avec tous ses organes, qu'il soit mari, père, aïeul, bisaïeul, peu importe, pourvu qu'il soit homme, entrera dans le palais nuptial du Plérôme, afin d'engendrer avec l'ange, je le dis en rougissant, quelque Eon onésime (11). Une fois que ces hymens, |132  légitimement contractés à la lueur des flambeaux et sous le voile de pourpre, auront eu leur cours, le feu secret s'élancera, j'imagine, dévorera toute substance, et après avoir réduit en cendres et anéanti ce qui existe, il finira lui-même. Dès ce moment, plus de fables! Mais que fais-je, téméraire que je suis, qui, non content de révéler un si grand sacrement, y ajoute la raillerie. Je dois craindre qu'Achamot, qui n'a pas voulu se faire connaître même à son fils, n'en perde la tête. Philète va s'en irriter; la Fortune en aura le cœur gros. Et. cependant, je suis la créature du Démiurgue; je dois retourner là où, après la mort, il n'y a plus de mariage; où, au lieu d'être dépouillé, « je dois revêtir par-dessus ce corps un vêtement d'immortalité; » où, quoique dépouillé de mon sexe, je serai assimilé aux anges; où il n'y a ni ange mâle ni ange femelle; où personne enfin ne me profanera dans un corps qui retrouverait alors sa mâle énergie.

XXXIII. Après cette comédie merveilleuse, je produirai, en forme de symphonie dernière, quelques points que j'ai préféré ajourner jusqu'à ce moment, de peur de troubler l'ordre du récit ou de dissiper l'attention du lecteur par l'introduction de ces détails, sur lesquels d'ailleurs ne s'accordent pas les réformateurs de Ptolémée. En effet, il est sorti de son école « des disciples qui ont été plus que le maître; » ils ont assigné à Bythos deux épouses, la Pensée et la Volonté. La Pensée ne lui suffisait pas réellement, parce qu'il n'aurait rien pu produire avec elle seule, tandis qu'avec deux la procréation était des plus faciles. Le premier fruit de cet accouplement fut Monogène et la Vérité; la Vérité, être femelle à l'image de la Pensée; Monogène, être mâle à l'image de la Volonté. La Volonté, en effet, en vertu de sa force qui réalise les conceptions de la Pensée, est mise en possession du sexe masculin. |133 

XXXIV. Quelques-uns, plus respectueux, et se souvenant de l'honneur dû à Dieu, afin de lui épargner la honte même d'un seul hymen, aimèrent mieux n'assigner aucun sexe à Bythos: peut-être même le regardent-ils comme quelque chose de neutre. D'autres, au contraire, font plus. Ils affirment que leur Dieu est mâle et femelle, afin sans doute que Fénestella, le commentateur des Annales, ne s'imagine plus qu'il n'y a d'hermaphrodite qu'à Luna (12).

XXXV. Il en est qui n'accordent pas le premier rang, mais seulement le second à Bythos: ils placent l'Ogdoade avant toutes choses, et la dérivent elle-même de la Tétrade, mais sous d'autres noms. En première ligne vient Proarchê; puis Anennoêtos; puis Arrhêtos; et enfin Aoratos. De Proarchê, procédèrent au premier et au cinquième rang, Arche; d'Anennoêtos, au second et au sixième rang, Acataleptos; d'Arrhêtos, au troisième et septième rang, Anonomastos; de l'Invisible, au quatrième et huitième rang, Agennêtos. En vertu de quelle raison chacun des ces Eons naît-il en deux lieux différents et si distants l'un de l'autre? J'aime mieux l'ignorer que de l'apprendre. Quelle sagesse y a-t-il dans ces monstrueuses productions?

XXXVI. Qu'ils sont plus raisonnables ceux qui, repoussant cette déplorable perversité, n'ont pas voulu qu'un Eon servît de degré à l'autre, véritable échelle des Gémonies, mais qui, aussitôt qu'a été jetée la serviette, comme le dit le proverbe, font éclore d'un seul coup cette Ogdoade sous l'aile du Père et de son Ennœa, c'est-à-dire de sa Pensée. En un mot, chacun des noms répond à chacun de ses mouvements. Lorsque, disent-ils, il a pensé à produire, il a été appelé Père pour cette raison. Lorsqu'il a produit, comme il a produit des choses véritables, il en a reçu le nom de Vérité. Lorsqu'il a voulu se manifester lui-même? |134  il a été nommé Homme. Ceux qu'il a produits après que sa Pensée eut médité d'avance leur formation, ont été appelés dès ce moment l'Eglise. L'Homme a fait entendre son Verbe, voilà le Fils premier-né. Au Verbe s'est ajoutée lu Vie, et la première Ogdoade a été complète. Mais tout cela n'est que dégoût profond.

XXXVII. Ecoute les autres découvertes de ce sot personnage, flétri d'avance par Ennius (13), de ce maître le plus renommé des sectaires, et qui, en vertu de son autorité pontificale, a rendu cet oracle: « Avant toutes choses existe Proarchê, l'inimaginable, l'inénarrable, et pour lequel la langue humaine ne trouve pas de nom. Moi je l'appelle Monotès; avec lui résidait une autre Vertu que j'appelle Hénotès. Monotès et Hénotès, c'est-à-dire Solitude et Unité, n'étant qu'une seule et même chose, produisirent sans produire le principe intellectuel et inné de toutes choses, que la langue grecque appela Monade. » Celle-ci renferme en elle une vertu consubstantielle qu'il appelle Union. Ces quatre vertus, Solitude, Singularité, Unité, Union, donnèrent naissance au reste des Eons. Merveilleuse distinction! Change Union et Unité, Solitude et Singularité: de quelque nom que tu les désignes, c'est toujours la même chose.

XXXVIII. Secondus fut un peu plus humain, en étant plus court; il partage l'Ogdoade en deux Tétrades, la droite et la gauche, la lumière et les ténèbres: seulement il ne veut pas que la vertu incomplète et avortée sorte de quelqu'un des trente Eons, mais des fruits qui proviennent de leur substance. |135 

XXXIX. Quelle diversité entre eux sur notre Seigneur Jésus! Ceux-ci le forment d'une émanation de tous les Eons; ceux-là soutiennent qu'il est produit seulement par les dix qu'engendrèrent le Verbe et la Vie: de là vient que les yeux du Verbe et de la Vie s'arrêtèrent sur lui. Les uns le font naître préférablement des douze Eons, qu'enfantèrent l'homme et l'Eglise; voilà pourquoi, ajoutent-ils, il a été nommé Fils de l'homme. Les autres disent qu'il a été formé par le Christ et l'Esprit saint, qui ont pour fonction de veiller au maintien de l'universalité, et qu'il hérite, en vertu de ses droits, du nom que porte son Père. Il en est qui se sont imaginé d'assigner une origine différente au Fils de l'homme, quoiqu'ils aient osé, à cause de la grandeur du sacrement de son nom, appeler le Père lui-même du nom d'homme. O insensé, que peux-tu désormais espérer d'un Dieu que tu fais ton égal!

D'où germent chez eux de pareilles inventions! De l'impure semence de leur mère. C'est ainsi que les doctrines des Valentiniens vont se perdre en grandissant dans les obscurités des Gnostiques.

Source : http://www.tertullian.org/french/g3_04_adversus_valentinianos.htm

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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 09:53

Tertullien, mort vers 220, et Hippolyte sont contemporains. Le premier a étudié à Rome, l’autre y a vécu et y a joui d’une certaine notoriété. Or, ces deux écrivains présentent Ébion comme un personnage historique qui aurait donné son nom à une hérésie (De la Prescription 33, 3-5.11). Sans doute cette historicisation du nom est-elle née dans les milieux romains ; plus tard, et dans une autre région, Épiphane la connaîtra également. Cependant l’interprétation du nom donnée par Origène, et reprise par Eusèbe, semble plus vraisemblable.



Sur l’origine du nom


Dans le “Contre Celse”, écrit apologétique, Origène réfute l’ouvrage d’un philosophe païen, Celse, le “Discours véritable”, attaque raisonnée du christianisme publiée vers 178. Concernant les ébionites, Origène prend un malin plaisir à insister sur l’harmonie entre le nom et la réalité quand il rappelle le sens du terme ébion en hébreu : '' [Celse] n’a pas remarqué que ceux des Juifs qui croient en Jésus n’ont pas abandonné la Loi de leurs pères. Car ils vivent en conformité avec elle et doivent leur appellation à la pauvreté d’interprétation de la Loi. “Ébion” est en effet le nom du pauvre chez les Juifs et “ébionites” l’appellation que se donnent ceux des Juifs qui ont reçu Jésus comme Christ '' (“Contre Celse” 2,1).

Dans son “Traité des principes” 4,3,8, il revient sur la pauvreté des ébionites quant à l’interprétation des paroles et des gestes de Jésus. À la suite d’Origène, Eusèbe jouera avec la racine hébraïque sous-jacente : '' dès le début, on appela à juste titre ces hommes ébionites, parce qu’ils avaient sur le Christ des pensées pauvres et misérables '' (H.E. 3,27,1).

Les ébionites appuient leur attachement aux coutumes juives, en particulier à la circoncision, en interprétant littéralement les textes de la Genèse sur la circoncision d’Abraham. Origène, pour sa part, propose une interprétation allégorique de ces textes : '' Ce ne sont pas seulement les Juifs charnels qu’il nous faut confondre sur la circoncision, mais aussi quelques-uns de ceux qui ont apparemment reçu le nom du Christ et qui s’imaginent pourtant qu’il leur faut adopter la circoncision de la chair, comme les ébionites et ceux qui, par une semblable pauvreté d’esprit, se fourvoient avec eux '' (“Homélies sur la Genèse” 3,5). En effet, tout comme les Juifs, les ébionites n’ont pas compris le sens spirituel de l’Écriture : '' Et [le Seigneur] appela la foule et il leur dit : “Écoutez et comprenez… et la suite”. Ces mots nous transmettent l’enseignement du Sauveur, ce qui a trait aux aliments purs et impurs, au sujet desquels nous sommes accusés de violer la Loi par les Juifs “selon la chair” et les ébionites, à peine différents de ces derniers, ne croyons pas que l’Écriture vise le sens matériel de ces prescriptions '' (“Commentaire sur Matthieu” 9,12).

À l’origine, comme ce fut le cas pour les pharisiens ou pour les chrétiens (Ac 11, 26), '' ébionites '' fut, en fait, quoi qu’en dise Origène, un sobriquet donné par leurs adversaires à un groupe de croyants. Les intéressés ont repris cette dénomination non sans fierté : ce qualificatif ne les plaçait-il pas dans la ligne des '' pauvres d’Israël '' ? De plus, cela pouvait les rattacher aux '' pauvres '' de Jérusalem dont Paul et Barnabé doivent se souvenir à la suite de la reconnaissance de la grâce faite à Paul pour l’évangélisation des nations (Ga 2, 10).

 


Les ébionites, témoins d’une continuité ?


Selon Origène, Celse a mis en scène un Juif qui s’adresse à l’ensemble des '' croyants issus du judaïsme '' en leur reprochant de s’être laissé berner, car ils ont changé de nom et se sont détournés de leur genre de vie en abandonnant la Loi de leurs pères. Pour réfuter une telle accusation Origène note : '' Il faut donc examiner ce que [Celse] dit contre les croyants venus du judaïsme. Il affirme qu’ “abandonnant la Loi de leurs pères, à cause de la séduction exercée par Jésus, ils ont été bernés de la plus ridicule façon et ont déserté, changeant de nom et de genre de vie”. Il n’a pas remarqué que ceux des Juifs qui croient en Jésus n’ont pas abandonné la Loi de leurs pères. Car ils vivent en conformité avec elle, et doivent leur appellation [d’ébionites] à la pauvreté d’interprétation de la Loi. […] De plus, Pierre paraît avoir gardé longtemps les coutumes juives prescrites par la Loi de Moïse, comme s’il n’avait pas encore appris de Jésus à s’élever du sens littéral de la Loi à son sens spirituel. Nous l’apprenons des Actes des Apôtres. '' (“Contre Celse” 2,1).

À l’appui de son affirmation Origène cite l’épisode de Corneille, en particulier le passage des Actes où Pierre exprime ses vives résistances face à des nourritures impures (Ac 10, 9-15). Il fait également référence à l’incident d’Antioche où Céphas, Barnabé et bien d’autres se tinrent à l’écart des Gentils. Dans sa volonté de réfuter Celse qui présente Jésus comme un séducteur du peuple, détournant celui-ci de ses coutumes, Origène rappelle que Paul lui-même n’hésitait point à se faire '' Juif avec les Juifs '' (1 Co 9, 20). Cette attitude fut d’ailleurs celle de tous les proclamateurs de l’Évangile qui s’adressèrent aux circoncis.

Par ce rappel de l’existence des ébionites, Origène réfute les propos médisants de Celse. Certes, il n’approuve pas leur interprétation de l’Écriture, mais, en faisant ainsi appel à eux, il leur donne une certaine place dans la communauté chrétienne, tout en affirmant qu’ils font partie de ces gens qui ne se sont pas encore élevés du sens littéral de la Loi à son sens spirituel, or le vrai chrétien est celui qui a réussi ce passage. Cet appel relativement serein aux ébionites laisse pressentir que ces derniers sont plus divers que ne le laisse entendre Origène dans ses premières œuvres. À travers les textes néo-testamentaires qu’il met en avant, on pressent l’appui que les ébionites recherchent pour justifier leur attachement aux coutumes juives ; ils continuent les pratiques et les manières d’être de Jésus et de ses disciples.

 


Sur la christologie des ébionites


Origène réfléchit sur le Christ établi comme un signe de contradiction selon la prophétie de Syméon et souligne que la virginité de sa mère ne fait pas l’objet d’une interprétation unanime. '' Une vierge est mère, voici un signe de contradiction ; les marcionites s’opposent à ce signe et affirment avec insistance que le Christ n’est pas né d’une femme ; les ébionites s’opposent à ce signe et disent qu’il est né d’un homme et d’une femme, comme c’est le cas pour notre naissance à nous '' (“Homélies sur saint Luc” 17,4). Ce reproche est classique à l’adresse des ébionites, mais il doit être nuancé.

En effet, vers 250, dans le “Contre Celse”, œuvre relativement tardive, Origène reconnaît la diversité du monde ébionite, car il existe en effet au moins deux types d’ébionites. Les deux groupes acceptent Jésus, mais en plus de leur fierté d’être disciples, ils désirent vivre selon la Loi des Juifs tout comme leurs coreligionnaires. Sur ce fonds commun apparaissent cependant des divergences, car quelques-uns confessent '' que Jésus naquit d’une vierge comme nous le faisons et [il en est d’autres] qui nient ceci et affirment qu’il naquit comme les autres gens '' (“Contre Celse” 5,61). Donc, dès le milieu du IIIe s., les tenants de la '' grande Église '' sont bien obligés de reconnaître que les ébionites qu’ils n’aiment pas et qu’ils critiquent violemment ne forment pas un groupe monolithique.

 


Sur Paul, l’ennemi


Comme Irénée l’avait déjà exprimé avec clarté, Paul est la bête noire des ébionites qui se sentent tout à fait en harmonie avec les adversaires de l’Apôtre.

Refus de l’enseignement de l’Apôtre.

[…] Eusèbe de Césarée confirme le propos d’Origène : '' il [leur] fallait complètement rejeter les épîtres de l’apôtre Paul, qu’ils appelaient un apostat de la Loi, ils se servaient uniquement de l’Évangile dit selon les Hébreux et tenaient peu compte des autres '' (H.E. 3,27,4). […]

Une conviction judaïsante.

Un peu avant Origène, Tertullien n’était pas étonné par l’opposition des ébionites à Paul. Pour lui, l’“Épître aux Galates” réfute merveilleusement les ébionites : '' quand [Paul] écrit aux Galates, il s’élève contre ceux qui pratiquent ou défendent la circoncision et la Loi : c’est l’hérésie d’Ébion '' (“De la Prescription” 33,5). L’apologiste met ainsi un lien entre les judaïsants de Galatie et les ébionites ; Paul ne visait pas cette hérésie, mais l’“Épître aux Galates” contient tout ce qui est utile à sa réfutation.

Eusèbe de Césarée confirme l’intuition de Tertullien. Certes les ébionites sont divisés au moins en deux groupes, car tous n’ont pas la même confession christologique, mais ils sont profondément unis par leur attachement à la loi de Moïse, sans que tous confèrent la même signification à cet attachement. Pour les uns, la seule foi au Christ ne suffit pas au salut, pour les autres, la Loi qu’ils observent soigneusement n’est pas indispensable au salut.

Nous avons là la raison de l’opposition radicale des Pères face aux disciples de Jésus qui sont attachés aux coutumes juives et qui accordent une valeur salvatrice à la Loi. Quand ils ne leur sont pas hostiles, ils pressentent un danger toujours possible. En effet, une telle pensée ruine la foi à sa racine même. Certains ébionites se situent tout à fait dans la ligne des judaïsants dénoncés par Paul dans l’“Épître aux Galates”. On ne sera donc pas étonné que des gens, qui accordent une valeur salvifique à la Loi de Moïse, rejettent les épîtres de l’Apôtre, et que certains dénoncent avec vigueur la trahison de ce dernier.

Jean-Pierre Lémonon

Source : http://www.bible-service.net/site/677.html

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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 09:46

Introduction

Les doctrines des Nicolaïtes sont condamnées par le Messie dans l'Apocalypse dans son message aux Églises. Nous voyons que l'Église condamnait ces doctrines au temps des Éphésiens, mais à partir de la période de Pergame, elles avaient infiltré l'Église.Apocalypse 2:1-7 Écris à l'ange de l'Église d'Éphèse : Voici ce que dit celui qui tient les sept étoiles dans sa main droite, celui qui marche au milieu des sept chandeliers d'or 2 Je connais tes œuvres, ton travail, et ta persévérance. Je sais que tu ne peux supporter les méchants ; que tu as éprouvé ceux qui se disent apôtres et qui ne le sont pas, et que tu les as trouvés menteurs ; 3 que tu as de la persévérance, que tu as souffert à cause de mon nom, et que tu ne t'es point lassé. 4 Mais ce que j'ai contre toi, c'est que tu as abandonné ton premier amour. 5 Souviens-toi donc d'où tu es tombé, repens-toi, et pratique tes premières œuvres ; sinon, je viendrai à toi, et j'ôterai ton chandelier de sa place, à moins que tu ne te repentes. 6 Tu as pourtant ceci, c'est que tu hais les œuvres des Nicolaïtes, œuvres que je hais aussi. 7 Que celui qui a des oreilles entende ce que l'Esprit dit aux Églises : À celui qui vaincra je donnerai à manger de l'arbre de vie, qui est dans le paradis de Dieu.

L'Arbre de Vie a une signification en rapport aux doctrines Gnostiques et aux cultes des Mystères.

Ici, l'Église est félicitée pour avoir résisté, jusqu'à la haine, aux doctrines des Nicolaïtes. Ainsi, elles doivent avoir été présentes assez tôt dans l'histoire de l'Église. Elles semblent prendre de l'ampleur et pénétrer l'Église à partir de Pergame. Apocalypse 2:12-17 Écris à l'ange de l'Église de Pergame : Voici ce que dit celui qui a l'épée aiguë, à deux tranchants : 13 Je sais où tu demeures, je sais que là est le trône de Satan. Tu retiens mon nom, et tu n'as pas renié ma foi, même aux jours d'Antipas, mon témoin fidèle, qui a été mis à mort chez vous, là où Satan a sa demeure. 14 Mais j'ai quelque chose contre toi, c'est que tu as là des gens attachés à la doctrine de Balaam, qui enseignait à Balak à mettre une pierre d'achoppement devant les fils d'Israël, pour qu'ils mangeassent des viandes sacrifiées aux idoles et qu'ils se livrassent à l'impudicité. 15 De même, toi aussi, tu as des gens attachés pareillement à la doctrine des Nicolaïtes. 16 Repens-toi donc ; sinon, je viendrai à toi bientôt, et je les combattrai avec l'épée de ma bouche. 17 Que celui qui a des oreilles entende ce que l'Esprit dit aux Églises : À celui qui vaincra je donnerai de la manne cachée, et je lui donnerai un caillou blanc ; et sur ce caillou est écrit un nom nouveau, que personne ne connaît, si ce n'est celui qui le reçoit.

Les Nicolaïtes sont une secte énigmatique mentionnée seulement dans ce texte. Qui étaient-ils ? Qu'enseignaient-ils qui soit condamné si fermement ? La réponse se trouve dans le labyrinthe de l'histoire.

Les traces historiques ayant traits aux Nicolaïtes

Les premières mentions que nous avons d'eux par les autorités traditionnelles sont dans les écrits d'Ignace. Il est accrédité en tant que disciple de Jean avec Polycarpe. Il est censé avoir vécu de 30 à 107 EC (ère courante) et, par conséquent, n'étant encore qu'un enfant, il est censé avoir vu Christ, d'après des légendes plus tardives. Il fût évêque de l'Église à partir de la mort de Jean. Il mourut martyr, et légua son esprit à Polycarpe qui assuma la direction de l'Église. Il était aussi appelé Théophore, ce qui montre par ses écrits à quel point les premiers Chrétiens sentaient la présence de l'Esprit Saint (2Cor. 6:16). Dans la lettre d'Ignace aux Tralliens (Ch. XI, voir ANF, Vol. I, p. 71), nous lisons que Simon est condamné en tant que le fils premier né de Satan, avec Menander et Basilide. Ils étaient des gnostiques et cette épître fut écrite à la fin de la vie d'Ignace avant que Basilide aille en Alexandrie où il prospéra sous le règne des empereurs Adrien et Antoninus Pius, vers 120-140 EC. Epiphanius dit qu'il était originaire d'Antioche et un disciple de Menander, mais Eusèbe et Theodoret affirment qu'il était natif d’Alexandrie. Ignace montre ainsi qu'il était actif en tant que disciple de Menander et donc, Simon Magus à Antioche, de là Epiphanius est correct (ibid. ; cf. J.P. Arendzen, Cath. Encyc., art. ‘Basilide,’ Vol. II, p. 326. Arendzen tira probablement sa conclusion dans le but de rejeter la longue épître d'Ignace qui n'est pas trinitaire et en désaccord avec ses positions).

Ainsi, l'époque où nous pouvons situer les Nicolaïtes est au moins antécédente à 107 EC des premiers temps du Gnosticisme.

Ignace, dans la longue épître dit : Fuyez également les Nicolaïtes, ainsi faussement appelés, qui sont des amants du plaisir et se livrent à des discours calomniateurs (ANF, ibid.).

Nous déduisons trois choses de cet énoncé. D'abord, les Nicolaïtes étaient incorrectement nommés. Les déductions faites ou leur étant attribuées en tant que disciples de Nicolas, diacre de l'Église, sont fausses. Nous examinerons ceci plus loin.

Deuxièmement, les Nicolaïtes étaient des amants du plaisir, et troisièmement, ils se livraient à la calomnie dans leurs discours. En d’autres mots, ils accusaient et dénigraient leur opposition. Ainsi, les écrits d’œuvres accusatoires sont classés comme étant des actes de Nicolaïtes.

Ignace les mentionne encore dans son épître aux Philadelphiens. Ignace y déclare que le Nicolaïte (ainsi faussement appelé) voit le plaisir comme seule finalité et les unions illégales comme une bonne chose. Ainsi, la finalité de l'action est le plaisir (comme le verrait un hédoniste). Nous pouvons déduire à partir des commentaires d'Ignace que les unions illégales peuvent avoir dépassé la simple fornication, et, en effet, comme nous le verrons, l'adultère était sans conséquence pour eux. Les commentaires du Chapitre VI de cette épître indiquent aussi un problème dans leur vue de l'incarnation. Ignace nie la doctrine que Dieu la Parole a demeuré dans un corps humain y étant à l'intérieur en tant que la Parole et non en tant qu'une âme humaine. Il semble affirmer qu'il y était en tant qu'une âme humaine. Ainsi, d'après ce texte, les Nicolaïtes sont les précurseurs des Trinitaires. Ceci explique probablement pourquoi cette épître fut abrégée puis réécrite un peu plus tard.

De ce tout premier aperçu des Nicolaïtes, nous allons à Irenaeus (Irénée) qui était la lignée suivante de succession, étant enseigné par Polycarpe et par conséquent, séparé par une génération d'Ignace, né probablement entre 120 et 140 CE.

Irenaeus, disciple de Polycarpe, qui fut lui-même disciple de Jean, a écrit à propos des Nicolaïtes dans son œuvre Contre les hérésies, Ch. XXVI (ANF, Vol. I, pp. 351-352).

Après avoir condamné les Ebionites, il procède à la condamnation des Nicolaïtes mais semble ignorer le commentaire d'Ignace et accepter l'origine de la secte avec Nicolas. Ceci est probablement une assomption. Il dit : Les Nicolaïtes sont les disciples de ce Nicolas qui était un des sept premiers ordonnés au diaconat par les apôtres [la note 1 de ANF affirme que ce fait est contesté par d'autres anciennes autorités]. Ils mènent des vies d'indulgence sans restriction. Le caractère de ces hommes est clairement dénoncé dans l'Apocalypse de Jean [lorsqu'ils sont présentés], comme enseignant que l'adultère et la consommation de viandes sacrifiées aux idoles sont des questions sans importance. Par conséquent, la Parole a parlé d'eux de cette manière : "Tu as pourtant ceci, c'est que tu hais les œuvres des Nicolaïtes, œuvres que je hais aussi."

Irenaeus, dans le Chapitre XXII, identifie la source de l'hérésie comme venant des Gnostiques et provenant de Simon et de Menander – comme le fait Ignace. Pourtant contrairement à Ignace, il semble accepter que Nicolas soit à l'origine des Nicolaïtes. La vérité est probablement qu'une certaine vue de clémence a été portée à l'extrême et que la branche de l'Église sous Nicolas dans laquelle elle est initialement apparue, est devenue corrompue et s'est retirée. C'est le sens que nous lisons dans les lettres de Jean. Dans 1Jean 2, nous voyons la division dans l'Église qui découle de cette doctrine concernant la Divinité et la transgression de la Loi. Il est possible que Jean écrivait pour corriger les doctrines qui cherchaient à affirmer que l'humanité et la divinité de Christ étaient séparées et également que la loi était réduite, comme nous le voyons dans les doctrines des Gnostiques orientaux à partir de Simon jusqu’à Menander et les Nicolaïtes. Ce texte frappait au cœur de la structure trinitaire et c'est pourquoi ils devaient altérer la doctrine de l'Antéchrist trouvée dans 1Jean 4:1-2. Les Trinitaires ont altéré le texte pour lire comme suit : 1Jean 4:1-3 Bien-aimés, n'ajoutez pas foi à tout esprit ; mais éprouvez les esprits, pour savoir s'ils sont de Dieu, car plusieurs faux prophètes sont venus dans le monde. 2 Reconnaissez à ceci l'Esprit de Dieu : tout esprit qui confesse Jésus Christ venu en chair est de Dieu ; 3 et tout esprit qui ne confesse pas que Jésus Christ est venu en chair n'est pas de Dieu, c'est celui de Antéchrist, dont vous avez appris la venue, et qui maintenant est déjà dans le monde.

Le texte original toutefois apparaît dans Irenaeus et est écrit ainsi : Reconnaissez à ceci l'esprit de Dieu : Chaque esprit qui confesse que Jésus Christ est venu dans la chair est de Dieu ; et chaque esprit qui sépare Jésus Christ n'est pas de Dieu mais de l'Antéchrist.

Socrate, l'historien dit (VII, 32, p. 381) que le passage a été altéré par ceux qui souhaitaient séparer l'humanité de Jésus Christ de sa divinité.

Il semble donc que nous avons affaire aux Nicolaïtes ou à une de leur branche qui a introduit deux vues hérétiques spécifiques. L'une concernait la Divinité et l'autre concernait l'introduction de l'antinomisme, touchant aussi le concept de l'amour. Tandis que la doctrine a été éventuellement changée de sorte que les éléments du péché les plus grossiers et les plus antisociaux étaient raffinés, les principes de base de l'élévation et de la séparation de l'humanité et de la divinité du Christ ont été maintenus. La doctrine a finalement été absorbée dans la Trinité, et elle devenue plus aberrante en tant qu'antinomisme dans les sectes mais étant établie comme la grâce éliminant l'argument de la Loi, ce qui est une des fonctions du Christianisme courant moderne. Il y a d'autres aspects des doctrines que nous examinerons également.

Nous savons des écrits de Clément d'Alexandrie que les Carpocratiens ont aussi adopté l'opinion que les Nicolaïtes avaient abusé du nom et des paroles du diacre Nicolas (voir ANF, Vol. II, p. 385 ; aussi Élucidation, IV, p. 404).

Dans le Stromata ou Miscellanies Tome III (le seul qui n'a pas été traduit en anglais) au Chapitre IV, nous lisons Clément traiter des Carpocratiens et du détournement des enseignements de Nicolas par les Nicolaïtes. Dans la première partie, il traite des commentaires de Christ allégués à Philippe faits dans Mathieu 8:22 et Luc 9:60.

Suis-moi, et laisse les morts ensevelir leurs morts.[Quod si usurpent vocem Domini, qui dicit Phillipo "Sine mortuos sepelire mortuos suos, tu autem sequere me".]

L'argument ayant trait à la corruption du corps semble être déduit de cette forme. L'argument à l'encontre des Nicolaïtes est réduit à ce sens, citant Mathieu 6:24 et Luc 16:13 "convenientir Domini Praecepto, ‘duobus dominis servire’, voluptati et Deo". Que l'on peut traduire comme ceci : "Tu ne peux servir deux maîtres, la volupté et Dieu".

Dans ce texte, Clément réduit les hérétiques en deux classes. La première classe dans laquelle il place les Nicolaïtes vise ceux qui adoptent un mode de vie incontrôlé et la seconde classe représente ceux qui affectent avec impiété la continence ou le célibat. C'est la raison principale pour laquelle cette œuvre demeure en latin et n'a pas été traduite. Les compilateurs de Ante-Nicene Fathers l'ont fait délibérément comme nous pouvons le voir de la note 1 page 381 : Après beaucoup de réflexions, les Éditeurs ont jugé hautement préférable de publier l'ensemble de ce livre en latin. [Dans le livre précédent, Clément a montré, non sans un penchant prononcé en faveur de la chasteté du célibat, que le mariage est un statut saint, et conforme avec l'homme parfait en Christ. Il entre maintenant dans la réfutation des faux gnostiques et de leurs principes licencieux. Professant de commencer avec des règles plus strictes, et méprisant les ordonnances du Créateur, leur résultat a été en pratique la pire des immoralités. Les conséquences mélancoliques d'un célibat imposé sont ici toutes prévues et démontrées ; et ce livre, quoique nécessairement offensif à l'égard de nos préférences chrétiennes, est un commentaire des plus utiles sur l'histoire du monasticisme et du célibat des prêtres dans les Églises occidentales. La résolution des éditeurs d'Edhinburg de donner ce livre seulement aux érudits, en latin, est probablement sage. Je joins [ci- dessous] une analyse des élucidations.] (ANF, Vol. II, p. 381).

Ce texte fut laissé en latin pour apparemment protéger les grands pécheurs de leur propre ignorance, ou plus probablement, le célibat clérical des condamnations que son aberration non biblique méritait grandement.

Clément condamne les arguments gnostiques concernant le célibat aussi bien que les actes licencieux et note que Pierre était marié, que le diacre Philippe avait donné en mariage ses filles et suppose que Paul était également marié. (voir Elucidations, VII, p. 405).

Il n'y a aucun doute que Clément considérait que les Nicolaïtes abusaient des enseignements du diacre Nicolas et qu'ils sont classés parmi la honteuse secte des hérétiques. Il refuse à ces deux classes le titre de Gnostique, car Clément lui-même en était quasiment un et considérait le titre comme un honneur, lié à la connaissance de la foi proche de l'ésotérisme.

La fois suivante où nous entrons en contact avec la doctrine des Nicolaïtes est dans les écrits attribués à Tertullien (voir la traduction de S. Thelwell de l'appendice Against All Heresies, ANF, Vol. III, p. 649). Thelwell relègue ce texte comme un faux traité attribué à Tertullien mais écrit [selon Oehler] par Victorinus Petavionensis, i.e. Victor, évêque de Poetovio sur la Drave, en Styrie autrichienne. Jérôme déclare explicitement que Victorinus a écrit adversus omnes Haeresies. Allix est incertain de son auteur. Si Victorinus l'a écrit, il demeure ante-Nicéen car celui-ci est mort en martyr pendant la persécution de Dioclétien aux alentours de 303 EC.

Qu'il soit de Tertullien ou de Victorinus, après avoir énuméré l'histoire et les points de vue des écoles à partir de Simon Magus jusqu'à Basilide, en passant par Menander, le texte affirme : Un autre hérétique surgit ; c’est Nicolas. Il était compté parmi les sept diacres qui furent choisis dans les Actes des Apôtres [Actes 6:1-6]. Il soutint que les Ténèbres convoitèrent la Lumière d’une manière honteuse. Je rougirais de rapporter tout ce qui est sorti d’immonde de cette union obscène. En effet, il parle de certains Éons impudiques, tels que les embrassements, les unions exécrables et hideuses [voir n. 7 à la p. 650], et d’autres choses plus révoltantes encore. Il crée ensuite sept esprits, dieux et démons, et invente mille extravagances aussi sacrilèges qu’infâmes. Passons-les sous silence, puisque la pudeur nous défend de nous y arrêter. Il nous suffit que l’Apocalypse du Seigneur condamne par la vénérable autorité de sa sentence toute cette hérésie des Nicolaïtes, en disant : « Tu as cela pour toi, que tu hais les actions des Nicolaïtes, comme moi-même je les hais. » [http://www.intratext.com/IXT/FRA0307/_P2.HTM]

Le texte continue ensuite sur la description des Ophites, qui vénéraient le serpent parce que c'est le serpent qui donna à l'homme la connaissance du bien et du mal.

De tout cela, nous voyons que cette doctrine est un développement du Gnosticisme antinomien ou licencieux. Originellement attribué à un développement de Nicolas, un des diacres originaux, une assertion démentie par les disciples les plus anciens, il a été accepté comme un enseignement venant de lui.

Cela semble former la base de l'hérésie que Jean devait combattre dans son épître aux Parthes. Elle n'était pas seulement un comportement licencieux, mais était également liée à une vue particulière de la Divinité, cherchant à placer l'humanité et la divinité de Christ à des niveaux tels que Dieu la Parole entra dans le corps et que, de quelque manière, l’humanité de Christ en fut altérée. Ceci bien sûr résulta dans la structure trinitaire qui altéra la compréhension de la structure de l'humanité et de la divinité de l'incarnation. Pour cette raison, les commentaires en 1Jean 4:1-3 ont été altérés afin d'obscurcir le texte.

Augustin affirme que l'épître de Jean fut écrite aux Parthes (voir Nicene and Post Nicene Fathers (NPNF), Séries 1, Vol. VII, p. 459). Nous examinerons ailleurs la signification de ceci, mais la portée de l'hérésie Gnostique était ainsi répandue comme l'Église a été démontrée comme se trouvant au milieu des Parthes.

Hippolyte mentionne également les Nicolaïtes (dans The Refutation of all Heresies, Book VII, Ch. XXIV, ANF, Vol. V, p. 115) dans la section sur les Melchisédekiens. Il dit de Nicolas : Mais Nicolas a été une des causes de la grande propagation de ces hommes vils. Lui, étant un des sept (choisis) pour le diaconat [le septième, voir Acte 6:5], fut ordonné par les Apôtres. (Mais Nicolas) s'éloigna de la bonne doctrine, et avait l'habitude de prêcher l'indifférence en matière de vie et de nourriture. Et lorsque les disciples (de Nicolas) ont continué d'insulter l'Esprit Saint, Jean les a réprimandés dans l'Apocalypse en tant que fornicateurs et mangeurs de viandes sacrifiées aux idoles. [Apoc. 2:6].

Les détails sont amenés progressivement, à partir d'Irenaeus, I, 26 ; Tertullien Praescript., cxiv; Epiphanius Haer., cxxv ; Eusèbe Hist. Eccles., iii, 29 ; Theodoret Haer. Fab, I, 15 ; et ensuite Augustin Haer., cv.

Nous constatons une distorsion progressive des arguments à partir de la fausse attribution à Nicolas et la distorsion de la doctrine concernant la Divinité et la loi, pour aboutir à l'indulgence dans le péché et la promiscuité, sans aucune mention de la Divinité et de la loi qui étaient une question centrale lorsque discutée initialement.

Nous en avons pourtant une idée, en examinant la section concernant les Nicolaïtes de Clément d'Alexandrie, quand il dit (dans Stromata or Miscellanies Volume II, Ch. XIX, ANF, Vol. II, p. 373) : Tels aussi sont ceux qui suivent Nicolas, citant une de ses phrases qu'il distord, disant que la chair doit être maltraitée. Mais cet homme digne avait montré qu'il était nécessaire de limiter les plaisirs et les convoitises, et par un tel entraînement de se dégager des impulsions et propensions de la chair. Mais ils s'abandonnèrent au plaisir comme des chèvres, comme s'ils insultaient leurs corps, vivant des vies de laisser aller extrême ; ignorant que la chair est perdue, étant de nature sujette à la dissolution, alors que leur âme est enterrée [par] le piège du vice, suivant l'enseignement du plaisir lui-même, non pas de l'homme apostolique. Nous voyons ici que les enseignements du diacre Nicolas, pour vaincre les convoitises de la chair ont été tordus par les gnostiques infiltrés dans l'Église. Ces Nicolaïtes, comme ils s'appelaient eux-mêmes, ont attaqué la nature de Dieu et la Loi, et ont ainsi régressé au péché. La raison pour laquelle ces arguments n'ont jamais été exprimés par les théologiens est extrêmement simple. Clément en montre l'intention dans la prochaine séquence en ces mots : ... D'où il m'apparaît que la loi divine menace nécessairement, avec la crainte que, à force de prudence et d’attention, le philosophe puisse acquérir et conserver l'absence d'anxiété, continuant sans chute et sans péché en toutes choses. Car la paix et la liberté ne sont pas autrement gagnées que par une lutte incessante et intransigeante contre nos convoitises. Car ces adversaires fermes et olympiques sont plus piquants que des guêpes, pour ainsi dire. Et particulièrement le Plaisir qui, non seulement de jour, mais aussi de nuit, est dans les rêves, piégeant, complotant et mordant avec sorcellerie. Comment donc les grecs peuvent-ils encore être justes en piétinant la loi, quand ils enseignent eux-mêmes que le Plaisir est l'esclave de la peur ? ...

Nous voyons ici que le centre de l'argument est la loi et sa réduction dans l'antinomisme. Ainsi la Divinité devait être réduite et le Christ surélevé dans le but d'éliminer les lois de l'Ancien Testament et de Dieu. Cette doctrine n'a pas été exposée adéquatement parce qu'elle est le centre des arguments loi/grâce du Christianisme trinitaire dominant. Ils ne peuvent pas l'exposer sans s'exposer eux-mêmes, donc peu est écrit à ce sujet.

C'est la raison pour laquelle Jean écrit sur la nature du péché et la doctrine de l'Antéchrist, le combinant dans la même épître avec la doctrine de l'amour. Ces trois éléments furent combinés dans l'hérésie qui attaqua l'Église, et ne peut qu'être un développement de l'hérésie gnostique qui engendra l'église chrétienne dominante. En examinant l'histoire de cette doctrine, il semble extrêmement probable que nous étudions ici la réfutation des doctrines gnostiques, appelées plus tard Nicolaïtes dans la première épître de Jean et que cette hérésie divisa rapidement l'Église. Cela engendra plus tard la fondation du système plus modéré du Christianisme dominant qui adopta la dualité des systèmes ascétique et libéral, les combinant à l'intérieur de l'église dans les distinctions prêtre/laïque que nous observons aussi dans le dualisme et le montanisme manichéens

Cette vue nous amène ensuite vers un autre aspect important incorporé dans le Christianisme trinitaire ou dominant qui dépend ou peut être tiré de la signification du nom. Les Nicolaïtes avaient la vue de la loi et de la grâce, qui fut modifiée, à l'instar de tous les aspects du système syncrétique de Babylone de la prostituée.

Le nom est allégué être dérivé de Nicolas mais il est approprié d'examiner la structure du texte grecque original.

Toutefois avant d'examiner la structure du nom, un autre aspect à considérer d'eux est ce que Fleury dit d'eux : ciel. Ils en ont nommé un calaucauch, abusant d’un passage d’Ésaïe, où se lisent ces mots hébreux : cau-la-cau, cau-la-cau, pour représenter l’insolence avec laquelle les impies se moquaient du prophète, en répétant plusieurs fois quelques-unes de ses paroles (ANF, Vol. V, p. 154).

Ce texte est lié à la réfutation des doctrines des Naassènes par Hippolyte (Réfutation de Toutes les Hérésies, ANF, Livre V, Ch. II, p. 52).

Les trois termes étaient Caulacau, Saulasau et Zeesar, signifiant respectivement espoir, tribulation et espoir dans un sens amoindri (voir note p. 52 et à Irenaeus, ANF, p. 350). Les commentaires se réfèrent à Ésaïe 28:10. Ce texte est dirigé contre Juda qui est semblable à la Samarie dans son hédonisme effréné et cela est la base de la réaction qu'il engendre chez les gnostiques licencieux comme les Nicolaïtes. La connaissance est reçue précepte sur précepte, règle sur règle – d’où la répétition de Saulasau et Caulacau. Précepte ici est SHD 6673 tsav, comme une injonction, signifiant un commandement et donc une loi ou un précepte. Les antinomiens s'attaquaient à la loi et l'appelaient tribulation. Règle sur règle est SHD 6957 kav ou kawv ainsi cela devient kawv-la-kawv. C'est une corde utilisée pour mesurer et aussi une corde musicale, d'ou accord. C'est en ce sens une ligne. Par la loi, tout était mesuré, et c'est le sens du texte d'Ésaïe et par conséquent, ridiculisé par les Naassènes et contenu dans la cosmologie des Nicolaïtes. Les Gnostiques, et ici, également les Nicolaïtes étaient à l'origine du principe de la grâce mais pas la loi des Trinitaires antinomiens modernes qui sont leur descendants logiques.

L'histoire des Nicolaïtes est aussi mentionnée par Eusèbe (Church History, NPNF, Series 2, Vol. 1, p. 161). Après avoir traité de Cérinthe, il écrit : À cette époque, la secte ainsi nommée des Nicolaïtes fit son apparition et ne dura que peu de temps. Il en est fait mention dans l'Apocalypse de Jean. Ils se targuaient du fait que Nicolas était leur fondateur, un des diacres qui, avec Étienne, furent ordonnés par les apôtres pour s'occuper du ministère des pauvres. Clément d'Alexandrie dans son troisième livre de ses Stromata, relate les événements suivants le concernant [voir Stromata III. 4]. Ils disaient qu'il avait une très belle femme et qu'après l'ascension du sauveur, ayant été accusé de jalousie par les apôtres, il l'amena parmi eux et donna la permission à quiconque le voulait de l'épouser. Car ils affirmaient que cela était en accord avec ses paroles quand il déclarait que l'on devait abuser de la chair. Et ceux qui ont suivi son hérésie, imitant aveuglement et follement, ce qui avait été dit et fait, commettent la fornication sans aucune honte. Mais je comprends que Nicolas n'eût aucune relation avec une autre femme que la sienne, et qu'en ce qui concerne ses enfants, ses filles restèrent vierges tardivement, et que son fils ne fut pas corrompu. Si c'est ainsi, quand il amena sa femme, qu'il aimait jalousement, au milieu des apôtres, c'était de toute évidence pour renoncer à sa passion. Et quand il utilisait l'expression ‘abuser de la chair’, il s'inculquait l’autocontrôle en face des plaisirs qui sont ardemment poursuivis. Car je suppose qu'en accord avec le commandement du sauveur, il ne voulait pas servir deux maîtres, le plaisir et le Seigneur.

Ce discours est une référence à Matthieu 6:24 comme nous le voyons également ci-dessus dans la référence des Stromata de Clément. Eusèbe dit également que Matthias enseignait les mêmes voies, ce qui est noté dans les NPNF note 5 page 161 qui se reportent à l'évangile de Matthias, mentionné par Eusèbe au chapitre XXV. C'est également mentionné par Origène (Hom in Lucam I), par Jérôme (Paef in Matt), et par d'autres auteurs plus tardifs. Cet évangile ne se trouve plus. Clément en préserve quelques fragments dans Stromata II.9, III.4, VII.13. Cet évangile souligne l'ascétisme. On en connaît peu à son propos, mais Lipsius affirme qu'il est identique au [paradoseis Marthion], respecté dans les cercles gnostiques, particulièrement chez les Basilidiens (voir Lipsius Dict. de Christ. Biog., II, p. 716 ; cf. NPNF, ibid., p. 157 n. 30).

On remarquera facilement qu'Eusèbe de Césarée, écrivant à plusieurs siècles de distance, les considérait encore sous l'influence gnostique et qu’ils appartenaient justement aux catégories de Gnostiques qui sont sortis de Syrie et des Samaritains Simon Magus et de son disciple Menander de Caparattea (NPNF, ibid., p. 158). Elles sont passées ensuite à Basilide et aux Nicolaïtes qui étaient plutôt des gnostiques syriens libéraux qui prirent le nom de Nicolaïtes probablement par désir d'envahir et diviser l'Église comme on le voit dans l'épître de Jean, mais qui en furent rejetés. Eusèbe semble penser qu'ils ne durèrent pas longtemps car à l'époque où il écrit, le système avait été adapté et remplacé par une forme syncrétique de Gnosticisme qui combinait des vues libérales et des vues ascétiques en deux niveaux de développement.

Mosheim (Ecclesiastical History, Pt. II, Ch. V, quatrième édition, William Tegg, London, 1865, p. 49) est d’avis que les Nicolaïtes peuvent avoir été initialement un autre groupe que la secte mentionnée par les écrivains du deuxième siècle, Irénée, Tertullien et Clément d'Alexandrie, mais il ne prend pas en compte Ignace. Il est fort probable que Mosheim soit correct de les relier avec les doctrines gnostiques développées comme nous avons vu et qu'ils ne sont pas sortis de Nicolas le diacre. L’opinion de Mosheim concernant le reproche de Christ qui ne les charge d’aucune erreur en matière de foi est insupportable et ne tient pas compte de la prophétie dans l'Apocalypse. Ses commentaires sur les Nicolaïtes sont considérés superficiels. Il considère également Menander comme un fou plutôt qu'un hérétique et semble ne voir qu'une faible connexion entre Simon Magus et Menander contrairement aux écrivains plus anciens.

Selon un écrivain plus récent, pseudo-Dorotheus, il y a eu un Nicolas, évêque de Samarie qui tomba en hérésie et dans des voies mauvaises sous l'influence de Simon Magus et qui, pense-t-on, aurait donné son nom à la secte. Mais il est considéré comme un témoin tardif et sans valeur (ERE, art. ‘Nicolaitans’, Vol. 9, p. 364). Il est dit la même chose du pseudo-Abdias (Acta Apost. Apoc.) qui introduisit un autre Nicolas converti par l'apôtre André après une vie d'auto indulgence (ibid.). L'ERE est d'avis que nous avons affaire à une secte gnostique libertine (ibid., p. 363). Ils sont condamnés pour la consommation de nourritures sacrifiées aux idoles et pour une grande immoralité (ibid., cf. Apoc. 2:14,20). Moss (ERE, ibid., p. 365) croit que la secte gnostique des Nicolaïtes au début du troisième siècle en Asie mineure (Epiphanius Haer., XXV ; cf. pseudo-Tert. adv. omn. Haer., 1 et Hipp. Haer., VII, 24) n'était pas reliée. Leur culte visait la Déesse Mère et la Déesse du Ciel et sa prostitution. Une telle proposition ignore complètement la continuité de l'histoire.

Dans les disputes doctrinales ultérieures, les prêtres mariés ont été attaqués comme immoraux par les promoteurs du célibat. L'argument fut utilisé par le cardinal Humbert (Contra Nicetam 25) qui a décrit l'hérésie Nicolaïte comme la justification du mariage des prêtres.

Cette opinion d'Humbert fut officiellement reconnue au Concile de Plaisance (mars 1095).

Ce que nous constatons est l'émergence du système prêtres/laïques des Nicolaïtes dans le Christianisme dominant, dédié au système de la Déesse Mère en tant que Mariolâtrie, dérivé de sources gnostiques.

Concernant le mariage et les doctrines de l'Église originale

Eusèbe, dans son histoire, se réfère à Clément et confirme que Pierre et Philippe étaient non seulement mariés, mais avaient également des enfants. Il affirme que : Paul n'hésite pas à saluer sa femme dans une de ses épîtres, qu'il n'a pas amenée avec lui, afin de ne pas être incommodé dans son ministère.

Il relate aussi la note de Clément que la femme de Pierre fut tuée en martyre sous ses yeux et il lui cria son encouragement. On lui attribue la paternité de Petronilla, mais peut-être injustement, d'après la tombe de Aurelia Petronilla filia dulcissima, enterrée au cimetière chrétien de Flavia Domitilla. Cette attribution se fonde sur l'idée incorrecte que Petronilla serait un diminutif de Petrus. Les noms de ses enfants ne sont pas connus avec certitude.

Les auteurs des NPNF supposent que Philippe l'apôtre est confondu avec Philippe l'évangéliste qui a quatre filles vierges d'après Acte 21:9. Clément nous déclare qu'elles se sont mariées plus tard s'il parle bien du même Philippe. Mais Polycrate affirme que deux au moins sont restées célibataires (voir NPNF, ibid., p. 162 n. 3,4). Nous pourrions donc parler de deux Philippe différents, l'apôtre et l'évangéliste.

En ce qui concerne Paul, la réponse probable est qu'il considérait le mariage au moment où l'épître aux Corinthiens fut écrite et que les références par Eusèbe et Clément visent une autre épître dans lequel sa femme est nommée. Cela pourrait être celle aux Romains écrite à peu près deux ans après celle aux Corinthiens. Si c'est bien le cas, le chapitre 16 se réfère à sa femme. Rufus et sa mère pourrait ainsi être son beau-frère et sa belle-mère, et la femme bien-aimée serait sa femme. Il pourrait aussi avoir été veuf. Quel que soit le cas, l'histoire réfute le célibat chez les apôtres et les anciens qui étaient tous des maris et des pères fidèles. De même, l’histoire nous apprend que les Nicolaïtes n'étaient pas issus de Nicolas, mais des Gnostiques antinomiens.

Il a été compris par Clément ainsi que par Eusèbe que Paul était marié et les NPNF attribuent cette idée à 1Corinthiens 9:5 mais affirment que 1Corinthiens 7:8 semble dire le contraire. La solution pourrait se trouver dans la structure du texte. Nous apprenons avec certitude dans 1Corinthiens 9:5 que Pierre et les frères du Seigneur étaient tous mariés et Paul demande le droit qu'ils puissent être accompagnés de leurs épouses comme ceux-ci et les autres apôtres le sont.

Il a donc été pensé pendant plusieurs siècles que tous les apôtres, Paul y compris, étaient mariés. Aussi, Judas, le frère du Christ, était marié et avait des fils. Les frères du Christ sont Jacques, Joseph, Simon et Jude (Matt. 13:55). Clopas, l'oncle de Christ, était marié à Marie mère de Jacques le Mineur et Joseph. On le dit aussi père de Siméon, second évêque de Jérusalem. Ce sont ces similarités des noms qui permirent aux Catholiques d'affirmer que les frères du Christ étaient en réalité ses cousins. Pourtant, le frère du Christ était appelé Jacques le Juste et non Jacques le Mineur comme son cousin. Eusèbe lui même, un unitaire subordinationiste, allègue qu'Hegesippius écrit que Clopas était le frère de Joseph (Eusèbe, ibid., Ch. XI, p. 146 ; cf. Livre IV, Ch. 22).

Jean 19:25 déclare clairement que Marie la femme de Clopas était la sœur de Marie la mère du Messie. Donc, soit, nous avons deux frères épousant deux sœurs, soit l'écrit d'Hegepius est mal interprété pour montrer que Clopas est le frère de Joseph.

Jacques le Juste et Siméon, le cousin du Christ moururent en martyrs (voir aussi Eusèbe, ibid., Livre IV, XXII, p. 199). C'est à ce moment que les fils de Jude, frère de Christ, prirent la tête de chaque Église en tant que témoins et parents de Jésus Christ, et ce, depuis le règne de Domitien au moins jusqu'au règne de Trajan, quand Siméon meurt en martyr devant Atticus, gouverneur de l'époque (voir Eusèbe, ibid., p. 164). Eusèbe confirme également qu'Ignace est évêque d'Antioche et second dans la succession de Pierre (succédant Enodius) (voir NPNF, ibid., p. 166 et n. 4).

Ces parents du Christ étaient appelés les desposyni, ce qui signifie littéralement en grec : Appartenant au Seigneur. Ce terme était exclusivement réservé aux parents du Christ et était hautement estimé et respecté jusqu'à la moitié du second siècle. L'ancienne Église juive chrétienne fut toujours entièrement dirigée par ses propres desposyni, chacun portant un des noms traditionnels dans la famille de Jésus : Zacharie, Joseph, Jean, Jacques, Joseph, Siméon, Matthias et ainsi de suite, mais aucun ne fut jamais appelé Jésus ou Yehoshua, i.e. Joshua. Il y avait trois lignées réputées et authentiques de descendants de la famille de Jésus. L'historien catholique romain Malachie Martin essaye de confiner ces lignées de desposyni comme suit. Celles-ci étaient : une de Joachim et Anna, les grands parents maternels de Jésus. Une d'Elizabeth, cousine de Marie, la mère de Jésus, et de son mari Zacharie. Et une de Clophas et de sa femme, également une cousine de Marie. (M. Martin Decline and Fall of the Roman Church, Secker and Warburg, London, 1981, p. 42).

Il acquiesce qu'il y a de nombreux descendants de Joseph (p.43), mais comme tous les Catholiques romains, il essaye de dénier tout lien direct avec Marie, alors même qu'il atteste qu'ils furent attachés à l'Église durant les premières années.

Martin écrit que les descendants, en tant que chefs de l'Église, tinrent conseil avec Sylvestre, évêque de Rome, à propos de la nature entière de l'Église en l'année 318 EC (ibid). L'empereur suppléa le transport maritime jusqu'à Ostie pour huit d'entre eux et ils allèrent ensuite montés sur des ânes jusqu’à Rome, puis à Latran, où Sylvestre vivait maintenant dans la splendeur. Ils portaient de rudes habits de laine avec des bonnets et bottes en cuir. La conversation eu lieu en grec, car ils parlaient araméen mais pas latin, et que Sylvestre ne parlait pas araméen. Martin considère que Joseph, le plus ancien des juifs chrétiens, parlait probablement en leur nom.

Martin affirme que la première division eu lieu en 49 EC à propos de la circoncision, alors que Pierre et Paul s'étaient séparés d'eux en disant être liés par la Torah. C'est bien entendu une assertion erronée basée sur des préjugés catholiques mais cela démontre le problème que nous voyons se développer de ces intrusions gnostiques qui aboutirent finalement en 318 CE par l'éclatante discordance entre la façon dont l'Église était gérée par les descendants juifs du Christ et la soi-disant Église catholique orthodoxe. Depuis la conquête d'Hadrien en 135 EC, tous les Juifs et par extension tous les juifs chrétiens, étaient interdits d'entrer à Jérusalem. Ainsi, la position doctrinale du système original était exclue de Jérusalem pourtant considérée comme centrale à la foi. Les Juifs chrétiens étaient la seule Église chrétienne à Jérusalem jusqu'en 135 EC. Ils l'avaient quittée seulement une fois, avant sa conquête par Titus en 70 EC, lorsqu’ils fuirent vers Pella sous l'autorité de Siméon, selon Martin (ibid.). En 72 EC, ils retournèrent à Jérusalem jusqu'à ce qu’Hadrien les bannisse en 135 EC. Ils installèrent des églises chrétiennes dans toute l'étendue de la Palestine, la Syrie et la Mésopotamie, mais ils entrèrent en conflit avec les églises chrétiennes grecques à cause de l'observance de la loi ou Torah. C’est la raison selon le Catholicisme moderne pour laquelle Pierre et Paul avaient mis en place un système différent avec les Grecs, mais c’est inexact.

Leur système de gouvernement, basé sur celui de la congrégation était aussi en question. En 318 EC, ils demandèrent à Sylvestre qui était maintenant sous le patronage romain, de révoquer sa confirmation de l’autorité des évêques chrétiens grecs à Jérusalem, Antioche, Éphèse et Alexandrie, et de nommer des évêques desposyni à leur place. De plus, ils demandèrent que la pratique d'envoyer de l'argent à Jérusalem en tant qu'église mère soit reprise. Cette pratique est facilement identifiée comme le système de la dîme de la dîme, en application dans l'Église jusqu'à son bannissement par Hadrien en 135 EC.

Sylvestre rejeta leurs revendications, déclara qu'à partir de ce moment l'église mère se trouvait à Rome et les pressa d'accepter les évêques grecs pour les diriger.

Cela a été le dernier dialogue connu avec l'église orientale observant le Sabbat, dirigée par des disciples descendants de la lignée directe du Messie. Selon les mots de Martin : Par cette adaptation, Sylvestre, soutenu par Constantin, avait décidé que le message de Jésus devait être répandu en des termes occidentaux par des esprits occidentaux sur un modèle impérial (ibid. p.44).

Martin écrit que depuis ce temps, ils n'eurent plus de place dans une telle structure d’église. Ils réussirent à survivre jusqu'aux premières décades du 5ème siècle, mais un par un, ils disparurent. Certains se réconcilièrent avec l'église romaine mais seulement en tant qu'individus. Certains passèrent sous l'anonymat des rites orientaux. Le reste fut chassé comme étant hors la loi. Mais la plupart moururent par l'épée, chassés par les garnisons romaines, ou moururent de famine, dépourvus de leurs petites fermes et furent déportés dans les villes afin d'être contrôlés et réduits à néant par un taux de naissance nul.

Depuis 318 EC, les Nicolaïtes émergèrent victorieux contre les descendants directs de la famille du Messie.

Leurs héritiers furent forcés à se cacher en tant que Pauliciens et en Europe où ils furent persécutés sous le nom de Vaudois

La victoire de Nike et des Mystères

Un nouveau système de gouvernement fut infligé à l'église qui a sa place dans les systèmes des Mystères phrygiens et gnostiques.

Les Phrygiens ont développé les cultes des Mystères qui firent leur entrée à Rome avec des pirates capturés par Pompée vers 64 AEC (avant l’ère courante). Ceci a introduit le système de Mithra et les cultes du soleil à Rome et plus tard dans le Christianisme. Les cultes des Phrygiens appelaient leurs chefs papa ou père et c'est pourquoi Christ interdit à quiconque d’être appelé père sur terre (Matt. 23:9). Père devint un rang dans le système mithriaque (avec Lion et Corbeau, etc.) emprunté des Phrygiens (qui ont aussi développé l'augure par le vol des oiseaux ; ANF, vol II, p 65) et entra dans le Catholicisme comme une modification de ce système païen.

La Mère phrygienne était Cybèle (ANF, Vol. VI, p. 462). C'est un point central dans les Mystères (ibid., Vol. VI, p. 497). Les Phrygiens ont eu leur influence sur le Christianisme à travers le Gnosticisme et également par Tertullien et les Montanistes (voir Vol. II, ibid., p. 62).

Le dieu Attis était aimé par la Mère des Dieux. L'abstinence de vin dans les cultes ascétiques vient de la légende qu'Attis révéla les secrets d'Acdestis sous l'influence du vin. Par conséquent, il est interdit à ceux qui boivent d’entrer dans son sanctuaire. Cet élément des Mystères venu des Phrygiens concernant l'adoration du dieu Attis et de la Grande Mère (qui finalement est identifiée avec Marie) et la décoration du sapin sacré avec des fleurs etc. (i.e. le sapin de Noël) ont pénétré le Christianisme à travers l'ascétisme gnostique (consulter aussi les études Selon Asteius Urbanus, l'hérésie montaniste vit le jour en Phrygie et ceci n'est pas une surprise après ce que nous avons vu jusqu'ici et la nature gnostique de l'hérésie. L'épître de Jean aux Parthes est importante pour cette question.

C'est également à partir de ce moment, avec la montée des Montanistes qu'apparaît initialement la pratique de parler en langues en expressions étranges, contrairement à la tradition prophétique de l’Église dans cette affaire (ANF, Vol. VII, pp. 335 ff.).

Les Phrygiens et les Naassènes maintenaient des doctrines similaires quant à la résurrection, et nous avons vu que l'Église primitive liait les doctrines des Nicolaïtes et des Naassènes. Hippolyte est de cet avis et expose l'hérésie des Phrygiens et des Naassènes concernant la résurrection vers un homme parfait. Ils affirment que le titre Papa s'appliquait à l'homme parfait qui devait entrer par la vraie porte. Ils voyaient Jésus comme cette porte. En entrant par elle, on est né de nouveau.

Ainsi, le terme Papa est appliqué à l'homme parfait et appartient simultanément à toute créature céleste, terrestre et infernale. Les Phrygiens affirmaient qu'à sa mort, chaque homme entre par cette porte dans le ciel et devient un dieu. (ANF, Vol. V, p.54).

Ainsi, nous avons affaire avec le système gnostique d’entrée au ciel après la mort et la dénégation de la résurrection physique. Ces séries célestes des Aeons ont également été trouvées parmi chacun de ces groupes. Les doctrines phrygiennes concernant la relation entre males et femelles, comme celle du système de la chèvre aipolis étaient liées au concept de ne pas donner aux chiens (ou aux porcs) ce qui est saint (voir ANF, ibid., p.55).

D'une même manière, les Naassènes voient l'homme parfait pour un épi de blé vert récolté (ibid.). À partir de ce système, nous voyons donc que les systèmes gnostiques d’Asie mineure voyaient dans le Christianisme un reflet des systèmes des Mystères et remplacèrent Attis par le Christ. De la même manière, les Athéniens, comme les Phrygiens, initièrent les gens aux Mystères d’Éleusis. L'épi de blé récolté était l'initiation aux plus hauts niveaux de ces Mystères (ibid.). Ainsi, la Gerbe agitée fut remplacée et finalement les Pâques/Easter remplacèrent le système de la Pâque. C'est ainsi que les systèmes des Mystères, desquels les Nicolaïtes n'étaient qu'une des manifestations d’un élément ayant des doctrines communes à tous, entrèrent dans le Christianisme. Les Nicolaïtes étaient probablement l’élément qui exprimait ouvertement les éléments de la sensualité que nous voyons dans les Mystères probablement autour d'Aphrodite (cf. ANF, ibid., p.55).

Hippolyte maintient que les Mystères des Phrygiens ont un même objet d'adoration avec les Naassènes. Il affirme que les Naassènes allégorisent le récit biblique concernant le Jardin d'Éden et appliquent ensuite l'allégorie à la vie de Jésus (ibid., Ch. IV, p.56).

Le système entier considère le préexistant Amygdalus comme père de l'univers et reçoit de lui un système de progression. La théorie que les anges sont d’un ordre inférieur aux élohim ou theoi en tant que fils de Dieu est une croyance des Gnostiques provenant des Mystères phrygiens appelés Mystères de la Grande Mère, portant parmi eux les noms des déités associées depuis Attis jusqu'à Apollon, Adonis, Jupiter, Osiris et Papa ou pape, corps et dieux ou épi de blé vert, (cf. ibid., pp.56-57).

Ce n'est qu'un seul et unique système avec des manifestations de différentes phases des Mystères qui ressortent, de sorte que l’ensemble complet n'est pas compris par l'observateur non initié. Les Nicolaïtes n'ont pas disparu ils ont simplement fusionné avec les autres éléments gnostiques et se sont cachés avec les aspects les plus antisociaux de leur comportement. Avec le temps, le système entier fut absorbé.

Ceci nous amène à un autre aspect de la signification du nom Nicolaïte. Il y a une raison pour laquelle ils choisirent ce nom et essayèrent de dériver l’origine du centre des élus.

Le nom des Nicolaïtes est dérivé de deux mots : Nike signifiant conquête, ou plus particulièrement victoire personnifiée (voir ERE, indexes ; I 328a ; IX 794 ; XII 695 [ailes VII 136 ; XII 741]) et qui est elle-même une déité, et laos qui signifie peuple.

Le nom Nicolas est censé être dérivé du concept de victoire sur le peuple, mais c'est bien plus que cela. Par exemple, Nike est un nom utilisé pour définir le concept d'une déité qui est elle-même dérivée des divinités élémentaires dont les natures sont identiques. Ainsi, Nike et Zelos sont identifiés avec Phobos, Deimos, Kydoimos et avec Uranus, Gaia, Déméter et Chaos. Toutes sont des figures qui s'unissent dans l’évolution ultérieure aux divinités élémentaires (voir ERE, Vol. I, art. ‘Allegory’, p. 328).

Nike n'a quasiment aucune part dans les mythes et quand elle est adorée, c'est généralement comme une forme particulière d'une autre divinité, souvent Athéna, Artémis ou Aphrodite (voir ERE, art. Personnification (Roman), Vol. IX, p. 794). Ainsi Nike est liée ici au système mystique des Phrygiens. Cela est le concept fondamental qui explique le choix de ce nom dans le Christianisme gnostique.

Nike est normalement vue comme une autre épithète d'Athéna, déesse de la guerre, alors que Nike est déesse de la victoire. Athéna-Nike avait un autel et un sanctuaire sur le bastion au sud de l'entrée de l'Acropole. Ils furent érigés au temps de Perikles pour commémorer la victoire des Grecs sur les Perses. Nike est vue comme le messager plutôt que celle qui donne la victoire. Donc l’association avec la fonction du Logos est logiquement adoptée (cf. ERE, Vol. XII, p. 695).

Archemos de Chios est considéré comme le premier sculpteur grec à représenter Nike avec des ailes et elle symbolise les victoires. Elle a été placée sur la main droite tendue de la statue géante d'or et d'ivoire de Zeus et Athéna à l'Olympe et Athènes par Phidias. Iris en tant que messagère des dieux est difficilement distinguée de Nike, exceptée en ce qui concerne l'arc en ciel (ERE, Vol. XII, p. 741). Nous y voyons encore une association avec les fonctions du Logos.

SGD 2992 laos signifie un peuple en général plutôt que le peuple de quelqu'un.

Le nom est donc une combinaison de deux mots qui porte le concept de victoire sur le peuple.

Donc, le nom fut probablement choisi pour ses associations allégoriques mystiques. Le concept de la division en deux classes à l'intérieur du système avec la prêtrise qui adopta les doctrines classiques des cultes ascétiques des Mystères et assuma même les titres de Papa ou père avec les ascétiques plutôt que les aspects licencieux des Nicolaïtes est un développement de l'association des deux aspects des systèmes des Mystères.

Ce processus se développa dans une des divisons du corps en catégories discrètes et les termes ministère et laïcs ont été adoptés pour décrire ou régulariser une situation qui a été dérivée de ces systèmes.

Les églises qui observent le Sabbat du temps du Christ et sa famille immédiate dans l’Église n'ont pas accepté un tel système.

La doctrine des Nicolaïtes est donc bien plus présente et plus persistante que nous avons pu l'imaginer.

Les desposyni ont pu être détruits aussi en tant que système car eux aussi ils ont été corrompus. Ce concept est le vrai sens derrière l'affirmation de Christ que sa famille se trouve dans ceux qui font la volonté de son Père. (Matt. 12:46-50).

Cette doctrine a été couplée avec celle de Balaam que le Christ condamna également, mais ce ne sont pas les mêmes doctrines et elles seront traitées séparément.

Source : http://www.ccg.org/french/s/p202.html

 

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9 décembre 2012 7 09 /12 /décembre /2012 16:10

Les Helléniens étaient des Gnostiques issus de la Samarie. Ils ignoraient Jésus et la plupart de leurs maîtres prétendaient être des incarnation du Dieu suprême. Au début ils pratiquaient le baptème, comme Jésus, et les Esséniens de Jean Baptiste.

Simon le magicien et les Helléniens Simoniens :

Simon le magicien (moer en 64 ?) fait partie des plus anciens Gnostique dont on ait conservé le souvenir. Il était né à Gitta en Samarie..

C'est dans les "Actes des Apôtres, VIII.9-24", qu'il est parlé de lui pour la 1ère fois :

"... Or, avant cela, il y avait dans la ville un homme nommé Simon, qui exerçait la magie et étonnait le peuple de la Samarie, se disant être quelque grand personnage ; auquel tous s’attachaient, depuis le petit jusqu’au grand, disant : 'Celui-ci est la puissance de Dieu appelée la grande'. Et ils s’attachaient à lui, parce que depuis longtemps il les étonnait par sa magie. Mais quand ils eurent cru Philippe qui leur annonçait les bonnes nouvelles touchant le royaume de Dieu et le nom de Jésus Christ, tant les hommes que les femmes furent baptisés.
Et Simon crut aussi lui-même ; et après avoir été baptisé, il se tenait toujours auprès de Philippe ; et voyant les prodiges et les grands miracles qui se faisaient, il était dans l’étonnement. Or les apôtres qui étaient à Jérusalem, ayant appris que la Samarie avait reçu la parole de Dieu, leur envoyèrent Pierre et Jean, qui, étant descendus, prièrent pour eux, pour qu’ils reçussent l’Esprit Saint : car il n’était encore tombé sur aucun d’eux, mais seulement ils avaient été baptisés pour le nom du seigneur Jésus. Puis ils leur imposèrent les mains, et ils reçurent l’Esprit Saint.
Or Simon, voyant que l’Esprit Saint était donné par l’imposition des mains des apôtres, leur offrit de l’argent, disant : Donnez-moi aussi ce pouvoir, afin que tous ceux à qui j’imposerai les mains reçoivent l’Esprit Saint. Mais Pierre lui dit : 'Que ton argent périsse avec toi, parce que tu as pensé acquérir avec de l’argent le don de Dieu. Tu n’as ni part ni portion dans cette affaire ; car ton cœur n’est pas droit devant Dieu. Repens-toi donc de cette méchanceté, et supplie le Seigneur, afin que, si faire se peut, la pensée de ton cœur te soit pardonnée ; car je vois que tu es dans un fiel d’amertume et dans un lien d’iniquité'.
Et Simon, répondant, dit : Vous, supplierez le Seigneur pour moi, en sorte que rien ne vienne sur moi de ce dont vous avez parlé."


Saint Augustin, dans "Des hérésies", dit ceci à propos de Simon :

"Les Simoniens étaient attachés au parti de Simon le Magicien, dont il est parlé aux Actes des Apôtres. Ce personnage reçut le baptême de la main de saint- Philippe, et quand il vit que les Apôtres donnaient le Saint-Esprit par l'imposition des mains, il leur offrit de l'argent pour obtenir d'eux le même pouvoir. Ses magies lui avaient servi à tromper un grand nombre de personnes; et il enseignait l'abominable communauté des femmes. Selon lui, Dieu n'a pas créé le monde : les corps ne doivent pas ressusciter. Il assurait qu'il était le Christ, et se faisait passer pour Jupiter : Minerve était personnifiée par lui en une personne de mauvaise vie, nommée Hélène, dont il avait fait la complice de ses crimes; il donnait à ses disciples son portrait et celui de cette concubine, comme des objets dignes d'adoration, et à Rome il les avait fait placer, par autorité publique , parmi les images des dieux. Ce fut dans cette ville que saint Pierre mit fin à ses magies, en le faisant mourir, parla vertu toute-puissante de Dieu"..

Pseudo-Tertullien, dans "Adversus omnes haereses", en dit ceci :

"Il osa se proclamer la Vertu Souveraine, c’est-à-dire le Dieu suprême. Il ajoutait que le monde avait été créé par ses anges ; que, grâce à un démon qui errait autour de lui, et qui était la sagesse, il était descendu chez les Juifs pour se faire reconnaître par ce peuple ; qu’il n’avait pas souffert sous le fantôme de Dieu, mais qu’il avait comme souffert."

Et Irénée, dans "Contre les Hérésies, Livre 1 chap. 23; 1-3", ajoute cela :

"Il s'agit en effet de Simon de Samarie, ce magicien dont Luc, disciple et compagnon des apôtres, dit: 'Il se trouvait déjà auparavant dans la ville un homme du nom de Simon, qui exerçait la magie et émerveillait les gens de Samarie (.....)
Dans son désir de rivaliser avec les apôtres et de devenir célèbre lui aussi, il s'appliqua davantage encore à toutes les pratiques magiques, au point de rendre muets d'admiration une foule d'hommes. Il vivait au temps de l'empereur Claude, qui, dit-on, alla jusqu'à l'honorer d'une statue pour sa magie. C'est ainsi qu'il fut glorifié par un grand nombre à l'égal de Dieu. C'était lui-même, enseignait-il, qui s'était manifesté parmi les juifs comme Fils, qui était descendu en Samarie comme Père et qui était venu parmi les autres nations comme Esprit Saint: il était la suprême Puissance, c'est-à-dire le Père qui est au-dessus de toutes choses, et il consentait à être appelé de tous les noms dont l'appelaient les hommes.
Simon de Samarie, de qui dérivèrent toutes les hérésies, édifia sa secte sur le système que voici.
Ayant acheté à Tyr, en Phénicie, une certaine Hélène, qui y exerçait le métier de prostituée, il se mit à parcourir le pays avec elle, disant qu'elle était Ennoîa (sa Pensée première), la Mère de toutes choses, celle par laquelle, à l'origine, il avait eu l'idée de faire les Anges et les Archanges. Cette Pensée avait bondi hors de lui: sachant ce que voulait son Père, elle était descendue vers les lieux inférieurs et avait enfanté les Anges et les Puissances, par lesquels fut ensuite fait ce monde.
Mais, après qu'elle les eut enfantés, elle avait été retenue prisonnière par eux par malveillance, parce qu'ils ne voulaient pas passer pour être la progéniture de qui que ce fût. Lui-même, en effet, fut totalement ignoré d'eux: quant à sa Pensée, elle fut retenue prisonnière par les Puissances et les Anges qu'elle avait émis: pour qu'elle ne pût remonter vers son Père, elle fut accablée par eux de toute espèce d'outrages, jusqu'à être enfermée dans un corps humain et à être comme transvasée, au cours des siècles, dans différents corps de femme.
Elle fut, entre autres, en cette Hélène qui causa la guerre de Troie, et ainsi s'explique que Stésichore, pour l'avoir outragée dans ses poèmes, devint aveugle, tandis que, après s'être repenti et l'avoir célébrée dans ses 'palinodies', il recouvra la vue. Tout en passant ainsi de corps en corps et en ne cessant de subir des outrages, pour finir elle vécut même dans un lieu de prostitution: c'était la 'brebis perdue'..
C'est pourquoi il vint en personne, afin de la recouvrer la première et de la délivrer de ses liens, afin aussi de procurer le salut aux hommes par la 'connaissance' ('gnose') de lui-même. Car, comme les Anges gouvernaient mal le monde, du fait que chacun d'eux convoitait le commandement, il vint pour redresser cette situation. Il descendit, en se métamorphosant et en se rendant semblable aux Principautés, aux Puissances et aux Anges: c'est ainsi qu'il se montra également parmi les hommes comme un homme, quoique n'étant pas homme, et qu'il parut souffrir en Judée, sans souffrir réellement. Quant aux prophètes, c'est sous l'inspiration des Anges auteurs du monde qu'ils avaient débité leurs prophéties. Aussi les fidèles de Simon et d'Hélène ne devaient-ils plus se soucier d'eux.".
..

Simon le magicien aurait aussi écrit un livre appelé "Apophasis mégalè" ( Grande révélation / Grande déclaration) dont il ne reste que ce passage :

"Ces six racines, Noûs (Intelligence), Phoné (Voix), Logitmos (Raison), Epinoïa (Réflexion), Onoma (Nom), et Enthymésis (Pensée), sont aussi appelés les six grandes puissances. Mélée avec eux était la grande puissance, la puissance sans limites. Hestos (Celui qui se tient debout) fut la septième puissance, correspondant au septième jour après les six jours de la création. Cette septième puissance existait avant le monde, c'est l'Esprit de Dieu qui planait sur la face des eaux".

On peut penser que ces six entités avaient été émanées par Hestos et qu'elles s'organisaient par couples, comme ceci :
- Phoné (Voix) et Onoma (Nom).
- Logitmos (Raison) et Enthymésis (Pensée).
- Noûs (Intelligence) et Epinoïa (Réflexion) / Ennoîa / Séléné / Hélène.

Dosithée (Dositheos) et les Helléniens Dosithéens :

Il est difficile de savoir si Dosithée était le disciple ou le maître de Simon le magicien car les documents se contredisent sur ce point. Ces deux hommes semblent bien s'être disputés la direction de la secte des Gnostiques Helléniens.

Dans les "Constitutions apostoliques" il est prétendu ceci :

"Cléobius et Simon le Magicien étaient disciples de Dosithée; mais ils le chassèrent, et lui ôtèrent le premier rang qu'il s'était voulu donner parmi eux."

Mais dans les "Homélies clémentines II, 23", il est affirmé cette version :

"... Conformément à la loi de la parité, Jésus avait douze apôtres, ce qui correspond au nombre des douze mois solaires, alors qu'il (Simon) avait trente disciples, ce qui correspond au nombre de jours de la lunaison. Un de ces trente disciples était une femme nommée Hélène, c'était le premier et le plus apprécié de Simon. Mais après la mort de Jean (Baptiste), il est parti en voyage en Egypte pour apprendre la pratique de la magie, et Dosithée, en répandant une fausse rumeur sur la mort de Simon, a réussi à prendre la tête de la secte.
Simon, en revenant, a pensé qu'il valait mieux dissimuler, et, sous prétexte d'amitié pour Dosithée, a accepté la deuxième place. Bientôt, cependant, il a commencé à faire allusion, devant les trente, que Dosithée ne connaissait pas aussi bien que lui les doctrines de l'école."

Le Pseudo-Tertullien, dans "Adversus Omnes haereses" (Contre tous les hérétiques) dit ceci :

"Je laisse de côté les hérétiques du judaïsme, le Samaritain Dosithée, par exemple, qui le premier osa répudier les prophètes comme n’étant pas inspirés par l’Esprit saint".

Et la chronique samaritaine raconce ceci :

"Dousis (Dosithée) fit différentes altérations à la loi de Moïse. Le grand-prêtre des Samaritains envoya différentes personnes pour se saisir de ce Dousis et de sa copie corrompue du Pentateuque."

Photius raconte ceci à propos de Dosithée

"Après l'entretien que Jésus-Christ eut avec la Samaritaine auprès du puits de Sichem, il s'éleva dans Samarie deux partis considérables, dont l'un soutenait que Jésus-Christ était le vrai Messie prédit par Moïse, en disant : 'Dieu vous suscitera un prophète semblable à moi'. L'autre soutenait que Dosithée, né à Samarie, et contemporain de Simon le Magicien, était le véritable Messie."

(Origene affirme également que Dosithée voulait persuader les apôtres qu’il était le Messie prédit par Moïse.)

Certains pensent que Dosithée aurait été le maître de Sadoc, le fondateur des Saducéens. Mais ce Sadoc vivait plusieurs siècles avant Dosithée. En fait Dosithée était un Samaritain, et comme tous les Samaritains il rejetait les livres les plus récents de l'Ancien Testament ... ce qui le rapprochait des Juifs Saducéens qui faisaient de même.

Ménandre et les Ménandriens :

Le Gnostique Ménandre est né à Capparétée en Samarie et a enseigné vers 98-117 ap.Jc à Antioche.
Il disait qu'Ennoïa, la Pensée de Dieu, avait créé tous les univers par voie d'émanations successives d'entités de moins en moins pures à mesure qu'elles s'éloignaient de l'Être absolu. Il pratiquait également le baptème (par l'eau et le feu) pour rendre les gens immortels.

Irénée, dans "Contre les Hérésies, Livre 1;23; 5", dit ceci sur lui :

"Il (Simon) eut pour successeur Ménandre, originaire de Samarie, qui atteignit, lui aussi, au faîte de la magie. La première Puissance, disait-il, était inconnue de tous; quant à lui, il était le Sauveur envoyé des lieux invisibles pour le salut des hommes. Le monde avait été fait par des Anges, lesquels, affirmait-il à l'instar de Simon, avaient été émis par Ennoia (la Pensée)."

Saint Augustin, dans "Des hérésies", raconte ceci :

"Le chef des Ménandriens fut Ménandre, magicien lui-même comme Simon, son maître : il attribuait la création du monde, non à Dieu, mais aux anges."

Satornil / Saturninus et les Saturniens :

Satornil (52-120) était un Gnostiques qui enseignait à Antioche. Il fut le premier à introduire le personnage de jésus dans ses mythes. Par contre, dans les mythes, il abandonne l'entité féminine Ennoîa, la créatrice des anges;.
Il croyait qu'il existait un dieu mauvais, régnant sur la matière, et un dieu bon qui avait émané sept anges (correspondant aux sept planètes). Ces derniers avaient formé les hommes. Le dieu bon avait, à leur insu, placé une âme dans le corps de ces hommes afin de les élever au-dessus des animaux. Le dieu mauvais, par jalousie, en fit autant et mis une âme mauvaise dans le corps de certains hommes. L'un des sept anges (le dieu des Juifs) se mis au service du dieu mauvais, aussi le dieu bon envoya-t-il Jésus sur terre pour enseigner le bien aux hommes.

Saint Justin martyr fait des Saturniens des descendants des Ménandriens. Il raconte :

" il se trouve des ménandriens à Antioche, tel Saturnin (Satornil)".

Saint Augustin, dans "Des hérésies", dit ceci sur Satornil :

"Les Saturniens reçurent leur nom de Saturnin, qui établit en Syrie l'hérésie de Simon. Suivant eux encore, sept anges ont seuls formé le monde à l'insu de Dieu le Père.".

Pseudo-Tertullien, dans "Adversus Omnes haereses" (Contre les hérésies) ajoute cela :

"A l’entendre, il (Satornil) était aussi la vertu incréée, c’est-à-dire Dieu. Il résidait dans les régions supérieures et infinies, au plus haut des cieux. Les anges, placés à une distance prodigieuse de lui, avaient créé ce monde inférieur ; et comme quelques rayons de la lumière éternelle étaient tombés dans les régions inférieures, les anges s’avisèrent de créer l’homme d’après cette ressemblance, et sur le modèle des anges qui habitaient dans cette lumière. L’homme rampait sur la terre comme un vermisseau. Saturnin, qui était la vertu incréée, voulut dans sa miséricorde sauver cette étincelle, sans quoi l’homme tout entier périssait. Le Christ, selon lui, n’avait pas vécu dans une chair réelle. Fantôme véritable, il n’avait eu que les apparences de la douleur. Quant à la résurrection de la chair, elle n’aurait pas lieu."

Basilide et les Basilidiens :

Basilide ((vers 85-145) était un ancien disciple de Ménandre. Il a enseigné en Syrie puis à Alexandrie et a beaucoups modifié, amplifié et compliqué la pensée de son maître (peut-être sous l'influence des autres courants gnostiques).

Le Pseudo-Tertullien, dans "Adversus Omnes haereses" (Contre toutes les hérésies) dit ceci sur sa doctrine :

"Il prétend qu’il existe un Dieu souverain, nommé Abraxas, duquel émana l’Esprit, qu’en grec on appelle Noos (Noûs). Ensuite naquit Logos (le Verbe) ; de Logos naquit Phronésis (Providence) ; de Phronésis naquit Dynamis (Vertu) et Sophia (Sagesse). Ceux-ci engendrèrent par la suite les Principautés, les Puissances, les anges, et une multitude infinie d’anges. Ce sont ces mêmes anges qui créèrent les trois cent soixante-cinq cieux, et le monde en l’honneur d’Abraxas, dont celui-ci portait en lui-même le nom numérique.."

L'utilisation du nom "Sophia" par Basilide est suspecte car il était normalement employé par les Gnostiques d'un tout autre courant (les Ophites). Cependant il existe une autre version du système de Basilide qu'on peut résumer ainsi :
Le "Dieu qui n'est pas" a créé trois Fils; Le premier a rapidement réintégré son Père est devenu l'Esprit universel. le second, plus lourd, est resté sous son Père: C'est le Pneuma (Saint-Esprit). Le troisième, encore plus lourd, est descendu vers le monde de la matière . Ce dernier a créé le grand Archonte Abraxas et son fils, les deux maîtres de l'Ogdoade (la sphère des étoiles fixes). Puis est apparu un 2ème archonte inférieur : Ialdabaoth (et son fils Sabaoth), le dieu des Juifs) qui a régné sur l'Hebdomade (la sphère des 7 planètes) en se croyant le dieu unique..


Le Pseudo-Tertullien, dans "Adversus Omnes haereses" (Contre toutes les hérésies) ajoute ceci :

."... Parmi les derniers anges qui avaient formé le monde, il place comme le plus récent de tous le Dieu des Juifs, c’est-à-dire le Dieu de la Loi et des Prophètes, qui n’est pas dieu, dit-il, et qui n’est qu’un ange. La postérité d’Abraham lui échut en partage ; voilà pourquoi il tira de la terre d’Égypte les enfants d’Israël pour les transporter dans la terre de Canaan. Il est le plus turbulent de tous les anges ; de là vient que, non content de susciter des séditions et des guerres fréquentes, il verse le sang humain. Alors le Christ (appelé "Caulacau") descendit sous une forme fantastique, envoyé non par celui qui avait créé ce monde, mais par le grand Abraxas. La chair ne fut pas réelle chez lui. Ce n’est pas lui que les Juifs ont mis à mort ; Simon a été crucifié à sa place. Par conséquent, il ne faut pas croire à celui qui a été crucifié ; sans quoi ce serait avouer que l’on croit en Simon. Du reste, Basilide supprime le martyre. Il s’élève fortement contre la résurrection de la chair, en niant que le salut ait été promis aux corps."

Saint Augustin, dans "Des hérésies", explique ceci :

"La doctrine des Basilidiens, disciples de Basilide, différait de celle des Simoniens, en ce qu'ils comptaient autant de cieux qu'il y a de jours dans l'année, trois cent soixante-cinq. Aussi regardaient-ils comme saint le mot Abrasax, dont les lettres, suivant la manière de compter des Grecs, forment un pareil nombre. Il y en a sept : a, b, r, a, s, a, x, ; c'est-à-dire, un, deux, cent, un, deux cent, un, soixante : ce qui fait, en tout, trois cent soixante-cinq."

Et Saint Jérome ajoute cela :

 " Basilide appelle le Dieu tout puissant du nom monstrueux d’Abraxas et il prétend que, selon la valeur des lettres grecques et le nombre des jours du cours du soleil, Abraxas se trouve enfermé dans son cercle. Le même, selon la valeur d’autres lettres est appelé Mithras par les Gentils."
Par la suite, les Basilidiens donneront naissance au courant Docétien qui croyait lui aussi que Jésus n'était qu'un être immatériel n'ayant été crucifié qu'en apparence;

Source : http://atil.ovh.org/noosphere/helleniens.php

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9 décembre 2012 7 09 /12 /décembre /2012 15:55
Le XVIIIe siècle s’avère moins tumultueux que la période précédente. Il marque le triomphe de la nouvelle classe coloniale protestante, l’Ascendancy, dont les succès économiques ne font que renforcer la position. Dublin devient d’ailleurs le symbole de cette réussite. Ses privilèges reposent sur des piliers que rien ne semble pouvoir entamer : les protestants, maîtres des terres, ne laissent que 3 % du territoire aux catholiques qui continuent pourtant de représenter plus de 75 % de la population. Ils détiennent le monopole du pouvoir politique : l’inéligibilité des catholiques, la pratique des « bourgs pourris », la vénalité rendent complètement dérisoire la représentativité du Parlement, dont l’Église établie, anglicane ou presbytérienne, se fait le relais intransigeant. L’Irlande catholique, condamnée au servage et au silence par le démantèlement systématique du traité de Limerick, se voit obligée de se transformer en une société secrète, souterraine, contrainte à l’occultation.
Mais les lois pénales et le marasme économique entretenu par le mercantilisme de l’Angleterre finissent par mécontenter la classe minoritaire protestante elle-même. La question d’Irlande au XVIIIe siècle n’est donc plus seulement religieuse, elle est également politique et économique. Pour les mêmes raisons qui ont conduit les colons américains à s’insurger, les protestants irlandais, qu’ils soient anglicans ou presbytériens, grands propriétaires ou industriels, seront les premiers à dénoncer les abus du gouvernement anglais : la loi Poynings, l’acte déclaratoire de 1720, l’exécutif du Château et son chef, le lord-lieutenant, qui ne rend aucun compte aux autorités locales… Ce nationalisme colonial sonne le glas du jacobitisme qui avait jusque-là incarné les timides velléités d’indépendance des partisans vaincus d’une dynastie ingrate. Mais il faut attendre la tourmente des années révolutionnaires pour que certains, comme Wolfe Tone, aillent jusqu’à réclamer l’indépendance et non plus seulement un simple droit de regard sur les actions du gouvernement.

1692 : Nul ne peut siéger au Parlement ni remplir aucune charge civile, militaire ou ecclésiastique, sans avoir prêté le serment d’allégeance et de suprématie et souscrit une déclaration contre la transsubstantiation. Les catholiques sont donc inéligibles au Parlement de Dublin. Ils ne seront même plus électeurs après 1727.

1693 : Sarsfield, combattant dans les armées de Louis XIV, est mortellement blessé à la bataille de Landen. Ses derniers mots sont : « Si seulement c’était pour l’Irlande ! »

1695-1727 : Les lois pénales créent un arsenal de mesures discriminatoires réglant la vie des catholiques du berceau à la tombe, visant à exclure l’immense majorité de la population de toute position de force et de responsabilité. Quand un propriétaire catholique meurt, ses biens sont partagés entre tous ses enfants au lieu d’être transmis à l’aîné, à moins que l’un d’eux ne se convertisse au protestantisme. Il leur est interdit de posséder un cheval de plus de cinq livres, d’envoyer leurs enfants étudier à l’étranger pour y recevoir un enseignement catholique… Les prêtres non assermentés en sont réduits à célébrer la messe dans les granges et à dispenser l’instruction dans les hedge schools (« écoles des buissons »).

1697 : Loi de bannissement de tous les papistes, moines, jésuites… Seul le bas clergé irlandais est toléré.

1698 : Le roi promet de faire tout son possible pour décourager les manufactures de laine d’Irlande. William Molyneux, un whig anglais né à Dublin, voit son livre La cause de l’Irlande brûlé par le bourreau : il s’y faisait le porte-parole de bon nombre d’Anglo-Irlandais en prônant l’indépendance du Parlement de Dublin.

1700 : Le huguenot français Louis Crommelin, originaire de Saint-Quentin, est autorisé à faire venir de France et de Hollande familles, matériel et rouets pour développer l’industrie du lin. À sa mort en 1727, la valeur des exportations, dynamisées par la création en 1711 de la Chambre du Lin, était passée de 6 000 à 200 000 livres.

1704 : Le Conseil privé d’Angleterre rajoute une clause au « projet de loi destiné à prévenir le développement futur du papisme » : toute personne occupant un emploi public doit recevoir le sacrement de la communion selon le rite anglican. Cette mesure touche donc aussi les presbytériens, même s’il est vrai que la discrimination à l’encontre des protestants dissidents restera largement lettre morte.

1704 : Parution du Conte du tonneau de Jonathan Swift. Né à Dublin en 1667, Swift a suivi des études de théologie à Trinity College avant de partir pour l’Angleterre pour devenir, en 1689, le secrétaire du grand diplomate anglais sir William Temple. Sa carrière dans le clergé anglican est très vite bloquée en raison de ses origines insulaires, mais également en raison de la verve satirique qui imprègne ses écrits. Dans le Conte du tonneau, qui déplut fortement à la reine Anne, il n’hésite pas à attaquer tour à tour le pape, Luther et Calvin.

1707 : Union anglo-écossaise. De nombreux députés adjurent la reine Anne de hâter la conclusion d’un arrangement similaire pour l’île, pensant que l’Irlande aurait tout à gagner à un tel rapprochement.

1709 : Tous les prêtres enregistrés doivent prêter serment d’abjuration ou s’exiler. L’Église catholique entre dans la semi-clandestinité, sans qu’aucun effort d’évangélisation ne soit entrepris par ailleurs par l’Église établie. Le combat pour la terre se confond vraiment maintenant avec le combat pour la liberté religieuse.

1711 - 1713 : Dans le Connaught, destructions systématiques du bétail par les Houghers, un groupe secret défendant les droits traditionnels des paysans, pour protester contre l’extension des pâtures.

1713 : Swift devient doyen de Saint-Patrick à Dublin. Il comprend rapidement qu’il ne pourra pas monter plus haut dans la hiérarchie ecclésiastique et renonce l’année suivante à sa carrière politique pour mettre ses talents de polémiste au service de l’Irlande, dont il dénonce avec ardeur l’exploitation économique.

1714 : À la mort de la reine Anne, son frère Jacques III Stuart est écarté du trône parce que catholique : la couronne d’Angleterre échoit à George Ier, l’électeur de Hanovre.

1718 - 1720 : Le cardinal Alberoni tente de faire débarquer une troupe de jacobites préalablement regroupés en Espagne. Mais l’Irlande, consciente de l’impuissance du prétendant, ne bouge pas.

1719 : Le pays est toujours gouverné dans un esprit d’intolérance. En effet, le vice-roi, haut fonctionnaire anglais, ne réside pas en Irlande et le gouvernement effectif revient donc à un lord-justicier, généralement l’archevêque anglican d’Armagh, primat d’Irlande. Un Acte de tolérance est néanmoins accordé aux dissenters.

1720 : Un Acte déclaratoire renforce encore la dépendance du royaume d’Irlande et sa soumission à la couronne de Grande-Bretagne : la juridiction d’appel est transférée à la Chambre des lords d’Angleterre.

Années 1720 : Swift publie une série d’ouvrages contre l’exploitation économique de l’Irlande. En 1720, dans l’Appel pour la consommation exclusive de produits irlandais, il propose de « brûler tout ce qui vient de l’Angleterre, sauf le charbon ».

1724 - 1725 : Lettres du drapier de Swift, suite à l’affaire Wood. Ce dernier, un brasseur d’affaires, avait obtenu en 1722 du roi d’Angleterre une patente l’autorisant à frapper une monnaie de cuivre de mauvais aloi en Irlande. En dépit des critiques soulevées par ses pratiques douteuses, Wood se faisait fort « d’enfoncer ses pièces dans la gorge des Irlandais ». La polémique déclenchée par Swift, sur le terrain économique d’abord, puis moral et politique, permit de mettre fin au privilège de Wood.

1726 : Voyages de Gulliver de Swift, violente satire de la société anglaise. Elle est suivie trois ans plus tard de sa Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres d’être à charge à leurs parents ou à leur pays, qui suggère, sur le mode de l’ironie cruelle, de faire de ces enfants des mets délicats pour les riches.

1740 - 1741 : La famine fait quatre cent mille morts. Des bandes armées, comme les White boys ou encore les Oakboys multiplient les actions terroristes dans le nord et le Munster.

19 octobre 1745 : Mort de Swift. S’il était irlandais, il appartenait avant tout à la minorité dirigeante, de langue anglaise et de religion anglicane qui n’avait que du mépris pour la plèbe catholique. Mais il a souffert à son tour de la condescendance des Anglais aux yeux desquels tous les habitants de l’île voisine restaient des barbares. S’il a été longtemps sévère envers sa patrie d’origine (« D’elle rien ne naît qui ne soit malfaisant… les hommes n’y sont que des rats ou des fouines… »), l’échec de sa carrière anglaise en fit le champion de la cause irlandaise, comme en témoigne sa troisième Lettre du Drapier : « Le peuple d’Irlande n’est-il pas né aussi libre que celui d’Angleterre ?… Suis-je un homme libre en Angleterre pour me transformer en esclave, au bout de six heures, en traversant le canal Saint-George ? » À la fin de sa vie, s’exprimant plus en patriote qu’en défenseur de la minorité dirigeante, il a largement contribué à développer l’esprit national irlandais.

1759 : Entrée au parlement d’Henry Flood, qui devient rapidement le chef de l’opposition nationale. Anglican convaincu, il ne pense encore, comme Swift, qu’à une nation protestante, mais pleinement indépendante. Fondation de la brasserie Guinness.

1760 : Un poète écossais, Macpherson, publie une quinzaine de poèmes prétendument traduits du gaélique. Ce sont des faux, mais les aventures d’Ossian ou de Fingan, le roi des Fianna, enchantent un public déjà sensible au charme du préromantisme.

1766 : Exécution de Nicolas Sheehy qui a dénoncé le paiement des rentes et de la dîme.

1767 : Le nouveau vice-roi, lord Townshend, reçoit l’ordre de résider à Dublin. Le roi George III fait là un geste pour l’Irlande qui s’est montrée fidèle pendant la guerre de Sept Ans.

1768 : Henry Flood fait voter l’Octennial Act qui limite à huit ans la durée du mandat parlementaire qui était jusque-là pratiquement viager. Le nouveau Parlement ose même rejeter un projet de loi de ressources financières. D’une façon plus générale, les années 1760 voient le renforcement du nationalisme colonial, fruit de la rancœur de l’Ascendancy contre l’exploitation économique et politique de la colonie et de son humiliation face au mépris de l’aristocratie anglaise.

1775 : Henry Grattan est élu député au Parlement. Cet avocat protestant y demande l’adoucissement des mesures anticatholiques, puis l’abrogation des lois pénales. Le sentiment national prend de plus en plus le pas sur les querelles religieuses, que le scepticisme caractéristique des Lumières rend moins vives.

1776 - 1779 : Arthur Young donne un tableau détaillé de l’Irlande, où il stigmatise les lois pénales décourageant les catholiques de travailler, le poids de la dîme, l’absentéisme des landlords…

1778 : La loi Gardiner autorise les catholiques à prendre des baux de durée indéfinie et à hériter.

Avril 1778 : L’aventurier américain d’origine écossaise John Paul Jones fait un raid sur Belfast qui sème la panique, à un moment où tous redoutent la perspective d’un débarquement franco-espagnol. Londres, qui avait dégarni l’Irlande pour envoyer des troupes en Amérique, accepte alors la formation d’une armée de « Volontaires irlandais » pour assurer la défense du pays. Dès l’année suivante, ces Irish Volunteers, dirigés par le duc de Leinster, comptent bientôt 40 000 membres. On y admet bientôt des catholiques. Mais une fois passé le danger d’invasion, ces hommes restent mobilisés pour réclamer la liberté du commerce (« Free Trade or else »).

1779 - 1780 : La liberté d’exportation de la laine et du négoce avec les colonies est accordée. Il faut dire que les Volontaires n’hésitent pas à défiler dans les rues et à boycotter les produits britanniques pour dénoncer les mesures restrictives contre l’économie irlandaise. Ils sont soutenus à la Chambre des communes par Edmond Burke, irlandais d’origine, qui n’hésite pas à dénoncer les lois pénales comme « une machine d’oppression et de dégradation d’un peuple et d’avilissement de la nature humaine elle-même, comme jamais il n’en était né de l’ingéniosité perverse de la nature humaine ».

1780 : L’armée des Volontaires rassemble désormais plus de 80 000 hommes placés sous les ordres du comte de Charlemont, un ami de Flood et de Grattan.

1782 : Les Volontaires, enhardis par leurs premiers succès dans le domaine de l’économie, passent désormais aux revendications politiques. Sous la houlette de Grattan, ils se rassemblent en convention nationale à Dungannon pour condamner la loi Poynings et l’interférence du Conseil privé et du Parlement anglais dans les affaires d’Irlande.

1782 : La « Constitution de 1782 » accorde l’indépendance législative à l’Irlande, en abrogeant partiellement la loi Poynings : le Parlement de Dublin n’est plus tenu de solliciter l’approbation du Conseil privé anglais avant de voter un bill. Les restrictions commerciales sont également abrogées. Grattan s’écrie : « L’Irlande est maintenant une nation ! » Au Parlement, toujours aussi peu représentatif, le chef de file du bloc anglais, Lord Fitzgibbon, espère que les progrès économiques auront à terme raison des chimères de l’indépendance constitutionnelle. En face, le parti patriote se divise. Flood estime l’indépendance législative incomplète sans réforme parlementaire. Par ailleurs, il ne conçoit qu’une nation protestante tandis que Grattan semble prêt à accorder l’égalité des droits civiques aux catholiques. La même année, une seconde loi Gardiner accorde sans restriction le droit de propriété aux catholiques. Le culte romain peut être célébré « sans pompe ni éclat ».

Novembre 1783 : Réunis en convention nationale à Dublin, les Volontaires ne suivent pas Grattan dans sa volonté d’émancipation des catholiques. C’est donc privée du soutien populaire que la Convention doit faire face à l’hostilité du gouvernement qu’elle conteste et du Parlement qu’elle menace. Sa dissolution est bientôt prononcée par lord Charlemont. C’est la fin de la dissidence coloniale.

1783 : Création de la banque d’Irlande. 10 % de son capital sont souscrits par des marchands catholiques. La célèbre verrerie de Waterford rouvre ses portes, du fait de l’abrogation des lois pénales relatives à l’économie.

1784 : La Foster’s Corn Law interdit pratiquement l’importation de blés étrangers, obligeant les Irlandais à augmenter leurs emblavures. Mais cela n’améliore pas la condition paysanne, la population ne cessant de s’accroître.

1784 : Fondation en Ulster d’une société secrète, les Peep of day boys, qui deviendra en 1795 un mouvement politico-religieux fortement structuré plus connu sous le nom d’ordre d’Orange. Pour y entrer, on prêtait ce serment : « Au nom de Dieu tout-puissant, je jure solennellement de soutenir le roi et le gouvernement, et de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour exterminer tous les catholiques d’Irlande. »

1789 : Fitzgibbon devient lord-chancelier.

1789 : Les débuts de la Révolution française rencontrent un écho favorable auprès des dissenters et des catholiques, politiquement et socialement asservis, qui constituent des clubs à Dublin et à Belfast. Le radicalisme protestant trouve bientôt son porte-parole en la personne de Théobald Wolfe Tone, un jeune avocat épiscopalien du barreau de Dublin à qui le légalisme d’un Grattan semble dépassé.

1791 : Durant l’automne, Wolfe Tone participe avec James Napper Tandy à la fondation de la société des Irlandais unis de Belfast : influencée par les idéaux français et la franc-maçonnerie, l’association se donne pour mission d’obtenir une réforme complète de la législation fondée sur le principe de la liberté civile, politique et religieuse. Elle prend pour emblème la harpe et pour devise « Recordée, elle va se faire entendre ».

1791 : Naissance des chantiers navals de Belfast.

1792 : Wolfe Tone devient secrétaire du Comité catholique qui s’est radicalisé et s’est réorganisé. Un tel rapprochement entre les confessions inquiète les autorités qui décident d’accorder davantage de droits aux catholiques, sans toutefois leur octroyer le droit de vote.

14 février 1793 : Un nouveau Relief bill confère le droit de vote aux tenanciers catholiques d’un freehold de 40 shillings. Le vote n’est pas secret et les catholiques restent toujours inéligibles. Par ailleurs, une série de textes répressifs conduisent à la dissolution de la société des Irlandais unis.

1795 : Ouverture du séminaire de Maynooth. À l’heure où la révolution ferme les collèges irlandais de France, il sera très marqué par les idées contre-révolutionnaires.

4 janvier 1795 : Arrivée d’un nouveau vice-roi, le libéral lord Fitzwilliam. Connu pour ses sympathies catholiques, il prévoit de confier le gouvernement à Grattan. Le chancelier Fitzgibbon et les orangistes organisent alors une violente réaction conduisant à son rappel à Londres, le 19 février, et à son remplacement par lord Camden.

Juin 1795 : Wolfe Tone s’embarque pour les États-Unis avant de rejoindre la France l’année suivante, « avec 100 guinées en poche, inconnu et sans recommandations, afin de renverser le gouvernement anglais de l’Irlande » (Wellington). Grâce au soutien de Carnot et de Hoche, il finit par gagner le Directoire à son projet d’invasion libératrice de l’Irlande.

Décembre 1796 : Une expédition commandée par Hoche quitte Brest. Mais seuls quinze bâtiments atteignent la baie de Bantry le 23 décembre et une tempête ne tarde pas à les disperser. Pas un seul coup de canon n’a été tiré, alors qu’une milice protestante, la Yeomanry, fait régner la terreur dans le pays.

1797 : Création de la Bourse de Dublin.

1798 : L’organisation révolutionnaire des Irlandais unis, devenue clandestine, est décapitée par l’arrestation de meneurs comme Arthur O’Connor ou encore Edward Fitzgerald.

23 ou 24 mai 1798 : Début de la « Grande Rébellion ». Déjouée à Dublin, peu suivie dans le nord épuisé par la dictature militaire du général Lake, l’insurrection se propage comme une traînée de poudre dans le sud-est où, comme en Vendée, des milices paysannes se constituent sous la direction de prêtres comme John Murphy. Le 30 mai 1798, les insurgés prennent Wexford. Les deux camps rivalisent d’atrocités.

21 juin 1798 : Le camp rebelle de Vinegar Hill, près d’Enniscorthy, est écrasé par le général Lake. Les insurgés se réfugient dans les monts Wicklow où les autorités entreprennent de construire une route militaire pour les débusquer.

22 août 1798 : Une nouvelle escadre française, commandée par le général Humbert cette fois, débarque en Irlande et doit capituler au début du mois de septembre, dans des conditions honorables. Mais les alliés irlandais des Français sont tous exécutés.

15 octobre 1798 : Une petite escadre commandée par l’amiral Bompard arrive dans le Donegal. Wolfe Tone qui sert à bord du navire amiral est reconnu, arrêté et traîné à Dublin.

19 novembre 1798 : Mort de Wolfe Tone, à qui les juges ont refusé la grâce d’être fusillé. Pour éviter la potence, le jeune homme s’est tranché la gorge. Considéré par beaucoup comme l’initiateur du nationalisme républicain, il a défendu avec ardeur l’idée d’une Irlande unie, militante et fraternelle, transcendant les clivages religieux et économiques, qui allait s’ajouter ou se joindre au rêve d’une Irlande gaélique miraculeusement libérée de la domination anglaise. Les masses sont néanmoins restées hermétiques à son discours trop aligné sur les idéaux révolutionnaires condamnés par l’Église, comme elles l’avaient finalement été à celui de Grattan. Mais elles ont été sensibles à la fin tragique de celui qui a inauguré la tradition républicaine des martyrs de la cause nationaliste et le mythe romantique de l’Irlande éternelle.

1799 : Un premier projet d’union à la Grande-Bretagne est repoussé au Parlement de Dublin.

7 juin 1800 : À force de corruption et d’intimidation, le Parlement irlandais vote par 153 voix contre 88 les actes d’union déjà votés par Westminster qui créent le Royaume-Uni. Dans l’esprit de Pitt et du vice-roi Cornwallis, seule cette union peut permettre de pacifier l’île, à condition néanmoins de s’accompagner de l’émancipation des catholiques (une innovation moins dangereuse à l’échelle d’un royaume désormais à majorité protestante).

Ier janvier 1801 : Le nouveau régime constitutionnel entre en vigueur. Le Parlement de Dublin est supprimé, l’Irlande étant désormais directement représentée à Londres par cent députés et trente-deux lords, tous protestants. Le poste de vice-roi et le Conseil privé sont maintenus. Le rouage essentiel du gouvernement devient le secrétariat en chef pour l’Irlande.
 Source : http://www.clio.fr/
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9 décembre 2012 7 09 /12 /décembre /2012 12:51

 

Au début de son livre volumineux contre les hérésies, Saint Épiphane (mort en 403) transcrit une liste impressionnante et, cependant, incomplète, comme il le précise lui-même, des sectes redoutables qui menacent l'unité de l'Église : les simoniens, les ménandriens, les saturniens, les basiliens, les nicolaïtes, les stratiotiques, les phibionites, les zaquéens, les borborites, les barbeliotes, les carpocratiens, les cérinthiens, les nazaréens, les valentiniens, les ptolémaïques, les marcosiens, les ophites, les caïnites, les séthiens, les archonticiens, les cerdoniens, les marcionites, les apellites, les encratites, les adamites, les melchisédéciens.... (et nous ne reproduisons pas totalement cette énumération interminable). Chez tous les Pères de l'Église qui ont combattu les gnostiques (gnostikói), de faux chrétiens qui prétendaient posséder une connaissance (gnose) merveilleuse, nous trouvons le même tableau : celui de mouvements hérétiques, qui se sont diversifiés, se ramifiant à l'infini comme des champignons vénéneux, dans des sectes innombrables et des sous-sectes. Saint Irénée (évêque de Lyon à partir de 177) observe même, en se référant aux valentiniens qu’il est: « impossible d’en trouver deux ou trois qui disent la même chose, à propos du même sujet ; ils se contredisent d'une manière absolue, autant en ce qui concerne les mots, qu’en ce qui concerne les choses».

Beaucoup d'historiens considèrent aussi le gnosticisme comme un monument de fantaisies extravagantes, d'incohérences, de mythes étranges, de fantasmagories dépourvues de tout intérêt philosophique, et qu’en définitive, il ne constitue rien de plus qu'une branche particulièrement dégénérée de l’inquiétant syncrétisme religieux des premier et deuxième siècles de notre ère.

Bien que le point de vue des Pères de l'Église se trouve encore très répandu, le gnosticisme acquiert un caractère complètement distinct chez les "occultistes" et les "théosophes" contemporains : au lieu d’hérétiques pervers et délirants, nous trouvons des hommes possesseurs d’initiations prestigieuses, des initiés dans les mystères orientaux, des maîtres de connaissances occultes ignorées par le commun des mortels et transmises secrètement à un nombre limité de "maîtres", la gnose est la connaissance totale, infiniment supérieure à la foi et à la raison. Le gnosticisme sera uni, alors, à la sagesse primordiale originale, source de diverses religions particulières.

L'historien des religions se tient prudemment éloigné des suppositions dogmatiques ou rationnelles : son ambition n'est pas de réfuter ou d'approuver le gnosticisme, mais d'étudier l'origine et le développement des diverses formes historiques de la gnose.

L’extrême diversité des spéculations gnostiques est indéniable : "Il serait plus exact de parler de gnosticismes que du gnosticisme". La même diversité existe dans le domaine du culte et des rites, où les tendances les plus ascétiques s'opposent aux pratiques les plus innombrables : dans les "mystères" et les initiations des gnostiques, on trouve à nouveau les deux pôles extrêmes du mysticisme.

Il est facile de découvrir, toutefois, un indéniable "air de famille", parmi les divers gnosticismes, malgré les multiples divergences et oppositions qu'ils manifestent.

Quel que soit le degré de morcellement des sectes et écoles (moins démesuré, par ailleurs, que ce qu'affirment les hérésiologues, qui semblent avoir séparé, artificiellement, les branches d'un même groupe, et jusqu’à des degrés successifs d'initiation), et toujours en considérant, que dans la majorité des cas, « l’épithète gnostikói» n'est pas utilisé par les hérétiques eux-mêmes, il n’est en aucune façon arbitraire de qualifier de gnostiques les idées ou les systèmes qui présentent les mêmes tendances caractéristiques. Les historiens modernes, en allant plus loin que les hérésiologues, n'ont pas hésité à généraliser le concept de gnose, hors du cadre du christianisme.

L'étude scientifique du Gnosticisme Chrétien, a eu ses pionniers : Chieslet au XVIIème siècle, Beausobre et Mosheim au XVIIIème siècle. Mais ce fut au début du siècle passé, qu'elle se développa (travaux de Horn, Neander, Lewald, Baur, etc.). L'importante "Histoire critique du gnosticisme" de Jacques Matter, (Paris 1828, rééditée à Strasbourg en 1843), constitua, pendant longtemps, une œuvre classique. L'auteur définit la gnose comme "l'introduction au sein du christianisme de toutes les spéculations cosmologiques et théosophiques qui avaient formé la partie la plus considérable des anciennes religions d'Orient et que les nouveaux platoniciens avaient aussi adopté en Occident". D’innombrables historiens des religions se sont ensuite efforcés à lier les origines du gnosticisme chrétien, (cet ensemble de doctrines et de rites qui se nourrissent d'un fond commun de théories, d’images et de mythes) avec une source antérieure au christianisme. Et c’est ainsi que la gnose a été liée avec l'Égypte, avec Babylone, avec l'Iran, avec les religions de mystères du monde contemporain, avec la philosophie grecque, avec l'ésotérisme judaïque et même avec l'Inde. Loin d'être le résultat d'une réflexion bâtarde de certains esprits sur des aspects du christianisme, le gnosticisme apparaîtra finalement, aux yeux de l'orientaliste, comme un phénomène de "syncrétisme", plus ou moins fortuit, entre le christianisme et d'autres croyances profondément étrangères à ce dernier. Les travaux des spécialistes allemands (Kessler, W. Brandt, Anz, Reitzenstein, Bousset) ont ainsi été libérés de la perspective hérésiologique dans l'étude des gnoses chrétiennes : "En Parlant avec rigueur, ce ne sont pas des hérésies immanentes au christianisme, mais les résultats d'une rencontre et d'une union entre la nouvelle religion et un courant d'idées et de sentiments qui existait avant elle, ou qui étaient primitivement étrangers et qui le sera encore dans son essence".

Depuis environ trois décennies, on tend à donner le nom de "gnostiques" à d'autres courants distincts postérieurs (manichéisme, catharisme) : des gnosticismes extérieurs au christianisme (comme le mandéisme et l'hermétisme stricto sensu) ; l'alchimie ; la Cabbale juive ; l'ismaélisme et les hérésies musulmanes dérivées : quelques doctrines "ésotériques" modernes.

En réagissant contre le "comparativisme" , sans cesser de mettre à profit leurs découvertes, divers spécialistes dans la science des religions (Hans Jonas, Karl Kerényi, Simone Pétrement, Henri-Charles Puech, G. Quispel…) ont abordé l'étude du gnosticisme en se servant de la méthode phénoménologique : au lieu d'insister sur le détail des doctrines, des mythes et des rites, il s'agit de mettre en relief l'attitude spécifique, les orientations spirituelles caractéristiques qui les conditionnent, et il s’en détache des grands thèmes (exprimés ou implicites) qui dans une dernière analyse, se trouvent derrière les idées, les images et les symboles gnostiques. Bien que les gnosticismes soient très divers, le gnosticisme est une attitude existentielle complètement caractéristique, un type spécial de religiosité. Il n'est pas arbitraire de formuler un concept général de gnose, "une connaissance" salvatrice, qui se traduit dans des réactions humaines déterminées et toujours les mêmes. Si le gnosticisme n'était rien de plus qu'une série d'aberrations doctrinales propres à certains hérétiques chrétiens des trois premiers siècles, son intérêt serait purement archéologique. Mais il est beaucoup plus que ça : l'attitude gnostique réapparaîtra spontanément, au-delà de toute transmission directe. Ce type spécial de religiosité présente même des affinités troublantes avec quelques aspirations complètement "modernes". Le "gnosticisme" des hérésiologues, constitue l'exemple caractéristique d'une idéologie religieuse, qui tend à réapparaître sans cesse en Europe et dans le monde méditerranéen, à des époques de grandes crises politiques et sociales.

L'unité de la gnose supposée par les "phénoménologues" contemporains n'est, en aucune façon, l'unité que soutiennent les adeptes de la théosophie et de l'ésotérisme : dans cette perspective spéciale, la gnose serait la source de toutes les religions et de son dernier fondement. Pour le grand "traditionaliste" français André René Guénon (1886-1951) et ses disciples, dans toutes les religions se trouve l'idée d'une libération métaphysique de l'homme au moyen de la gnose, ou bien, au moyen de la connaissance intégrale ; il existe une universalité étonnante de certains symboles et de certains mythes : de là, la supposition logique d'une origine commune des différents ésotérismes religieux, qui s'expriment nécessairement à travers les grandes religions "exotériques", dont ils constituent le noyau. Du point de vue de l'historien des religions, la théorie de Guénon ne peut pas, évidemment, être prouvée (ni d'autre part, invalidée). Il est certain que les doctrines ésotériques se ressemblent ; mais pour expliquer ces convergences, il n’est pas nécessaire d’imaginer une tradition primordiale intemporelle conservée par un ou plusieurs "centres" d'initiation. Il suffit de rappeler cette loi redécouverte par les "phénoménologues" : comme l'esprit humain réagit de la même manière dans des conditions semblables, il n'est pas étrange de trouver dans différents milieux, les mêmes aspirations. Il ne faut pas non plus oublier les filiations historiques, parfois inattendues.

"…On possède la gnose, connaissance béatifiante, nous dit Paul Masson-Oursel, quand on distingue l’absolu, dans ses profondeurs, de ce qui le relativise". Cette définition, qui coïncide avec celle des "traditionalistes", est trop générale : le salut par la connaissance est une aspiration qui caractérise de nombreux mouvements religieux (par exemple, le bouddhisme) qui ne sont pas, habituellement, inclus dans le gnosticisme. Ce dernier, est un type très spécial de religiosité qui effectue, quelque chose comme la synthèse d'aspirations "orientales" et "occidentales". Il est courant, qu’on établisse une opposition, qui est souvent, bien loin, de correspondre à la vérité, entre l'Orient "métaphysique", qui aspire à la libération et à l'Occident "religieux" qui aspire au salut ; le gnosticisme établit précisément, une espèce de lien, de pont entre les religions de type "sentimental" et personnel, et les religions impersonnelles appelées "métaphysiques". Le gnostique part (et c'est ce que mettent en évidence, les importantes recherches de Henri-Charles Puech, membre de l'Institut, professeur du Collège de France) d'une expérience totalement subjective, pour s'élever à travers elle, à la rencontre d'une illumination salvatrice.

La première partie de ce livre déterminera, précisément, les caractéristiques générales d'une telle attitude (ou plutôt de toute une série d'attitudes) : au moyen de nombreuses citations (empruntées surtout au gnosticisme chrétien, mais complétées par d'autres "témoignages"), nous soulignerons des tendances, des aspirations et des doctrines complètement caractéristiques. Dans la seconde partie, nous étudierons l'histoire des aspirations gnostiques, depuis ses origines lointaines pré-christianiques jusqu'à leurs étonnantes "réapparitions" contemporaines.

L'extension modeste de cette œuvre nous empêche de traiter certains problèmes particuliers ; mais nous croyons avoir montré tout l'intérêt historique et philosophique des recherches relatives à un domaine que quelques auteurs considèrent encore comme des extravagances pittoresques. Bien que beaucoup de gnostiques parlent un langage déconcertant pour l'homme contemporain, et paraissent constituer, au moins à première vue, un ensemble hétérogène de groupes innombrables, son attitude est, dans le fonds, très moderne : on nous les présente, comme des hommes angoissés par leur condition d'êtres chassés du monde, et qui, dans leur fuite du monde, croient avoir trouvé la manière de vaincre cette angoisse insupportable.

Nous devons préciser que, dans toute la première partie de cette étude, nous avons suivi les lignes les plus essentielles de la pensée gnostique, mises en évidence par H.-C-Puech.

Source : http://www.vopus.org/fr/gnose/gnose-et-gnosticisme/les-gnostiques.html

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