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17 décembre 2012 1 17 /12 /décembre /2012 13:05

C/ Existe-t-il des stades d’évolution dans la fixation de l’âme au corps ?  

D/ L’Ame peut-elle quitter le corps et dans l’affirmative sous quelle condition ?  

Les interrogations que nous venons de poser étant proches, sinon complémentaires, nous tenterons d’y répondre simultanément. Le Zohar s’exprime en ces termes : « Le Saint béni Soit-il créa l’homme en réunissant la poussière des quatre côtés du monde (microcosme). Il fit son corps à l’endroit du Sanctuaire d’en bas et lui insuffla l’âme de vie du Sanctuaire d’en-haut. L’âme comprend trois degrés. Elle a trois appellations, à l’instar du mystère supérieur : Nefech, le souffle vital ; Rouah, l’esprit, Nechamah, l’âme. Nefech est l’échelon inférieur. Rouah, est la faculté qui domine l’échelon précédent et le maintient en vie. Nechamah est l’échelon supérieur qui domine le tout. Ces trois échelons animent les humains qui doivent servir leur Auteur. Nefech est l’organisation physique. Rouah couronne l’homme qui témoigne du souci de se purifier. Nechamah l’habite, une fois qu’il s’est élevé par les deux précédentes facultés et qu’il est devenu digne de servir son auteur. L’homme est alors intégralement parfait. Il est digne du monde à venir, il est aimé du Saint béni Soit-Il, ainsi qu’il est écrit : Je possède ce qu’il faut pour gratifier ceux qui m’aiment » (Prov VIII, 21). Qui sont ceux qui m’aiment ? Ceux que l’âme sainte anime » Il existe dans la kabbale une échelle de l’âme qui passe du souffle, à l’esprit, à l’âme. Cette graduation s’inscrit dans une mystique vers laquelle l’homme doit s’acheminer, sur le fait de cette échelle, le Zohar atteste : « Il est écrit : « Mon âme (naphschi) te désire pendant la nuit ». Donc le mot « nephesch » désigne l’âme à l’état de sommeil. Et l’écriture ajoute : « Et mon esprit (rouah) te cherche lorsque je me réveille au point du jour ». Donc « Rouah » désigne l’âme à l’état de veille. Mais que l’on n’imagine pas que « nephesch » et « rouah » soient deux espèces différentes ; il n’en est rien ; elles ne forment qu’une seule et même essence, puisqu’elles ne peuvent exister qu’unies l’une à l’autre. Au-dessus de « nephesch » et de « rouah » il y a une essence supérieure qui les domine ; et cette essence est appelée « neschama » (âme). « Nephesch » est le degré inférieur, il est le soutien du corps qu’il nourrit ; il ne peut qu’exister uni au corps, et le corps ne peut exister qu’uni à lui. Ensuite il devient le piédestal de « rouah » ; « rouah » est donc au-dessus de « nephesch » uni au corps ainsi qu’il est écrit : « Jusqu’à ce que l’Esprit (rouah) soit répandu sur nous du haut du ciel » (Isaïe XXXII, 15). Lorsque l’homme possède « nephesch » et « rouah », il devient susceptible de recevoir « neschama », de manière que l’essence de beaucoup supérieure à « nephesch » et à « rouah » et aussi plus secrète que les deux autres. Il résulte donc de ce qui précède que le corps de l’homme sert de piédestal à un autre piédestal qui est « nephesch », cet autre piédestal sert à « rouah » et « rouah » sert à son tour de piédestal à « neschama ». Que l’on approfondisse ces degrés de l’esprit humain et l’on y découvrira le mystère de la Sagesse éternelle, car c’est la Sagesse éternelle qui a formé ces échelles de l’esprit humain à l’image du Mystère suprême » À la lecture de ces deux textes complémentaires, la kabbale envisage dans sa méditation et sa révélation sur l’Ancien Testament, l’idée, le principe d’une évolution dans la fixation spirituelle de l’âme au corps. Parmi les premiers Pères, Justin en son Dialogue avec Tryphon évoque l’idée selon laquelle l’âme hors du corps empêche ce dernier de continuer à vivre : « L’homme n’existe pas toujours et le corps ne subsiste pas perpétuellement uni à l’âme ; lorsque cette harmonie doit se briser, l’âme abandonne le corps et l’homme n’existe plus. De même aussi, lorsque l’âme cesse d’exister, l’esprit de vie s’échappe d’elle ; l’âme n’existe plus et s’en retourne au lieu d’où elle avait été tirée ». Mais avec l’âme, l’Écriture évoque l’idée d’une puissance ce qui suppose une énergie, une dynamique en action. À propos de Jean le Baptiste, il est dit : « Lui-même le précèdera avec l’esprit et la puissance d’Élie pour retrouver le coeur des pères vers les enfants, les indociles vers le bon sens des justes et pour apprêter au Seigneur un peuple préparé ». (Luc I, 17)Comme le rappelle Origène en son Commentaire sur l’Évangile de Jean VI, paragraphe 66, l’esprit est autre chose que l’âme et ce que l’on appelle puissance est autre chose que l’esprit et que l’âme. Il convient de compléter la citation précédente par cette autre de l’Apôtre : « L’Esprit Saint surviendra sur toi, la puissance du Très Haut te couvrira : c’est pourquoi l’enfant sera saint et on l’appellera fils de Dieu » (Luc I, 35). La puissance d’Élie est pour Jean-Baptiste, et la puissance du Père est pour Jésus-Christ. Si donc, l’âme et l’esprit sont liés à une puissance, différente selon les personnes, et sans atteindre la situation du Christ Incarné qui est la deuxième Personne de la Très Sainte Trinité, il existe donc bien le discernement d’une échelle des puissances dans la Création Naturelle de Dieu, selon l’exégèse que l’on peut tenter de réaliser à travers le Nouveau Testament comme les kabbalistes l’ont fait à partir de l’Ancien Testament. Existe-t-il des stades d’évolution dans la fixation de l’âme au corps, les kabbalistes l’ont affirmé par l’accès de l’être à ces niveaux d’évolution pour leur âme, et il semble que l’on puisse par contre déduire cette idée chez les Pères de l’Église selon laquelle sur le plan spirituel on retrouve cette échelle, cette hiérarchie, cette dynamique. Saint Paul, le grand Apôtre écrit aux Romains : « De même selon l’Écriture il fut dit à Pharaon : “Je t’ai suscité pour montrer en toi ma puissance, et pour que mon nom soit glorifié sur toute la terre ». Ainsi donc il fait miséricorde à qui il veut et il endurcit qui il veut. Alors tu me diras : « De quoi se plaint-il donc ? car qui peut résister à sa volonté ? » Et je te répondrai [en te citant tes prophètes] : « O homme, qui es-tu, toi qui disputes ainsi avec Die ? Le vase d’argile dira-t-il au potier : « Pourquoi m’as-tu donné telle forme ? ». De la même masse d’argile le potier n’a-t-il pas le droit de faire tel vase pour un usage d’honneur, tel autre pour un usage plus vil ? Si donc Dieu, voulant manifester sa colère et faire connaître sa puissance, a supporté pendant une longue attente des vases de colère fabriqués pour périr ; et pour montrer la richesse de sa gloire sur les vases de miséricorde qu’il a préparés pour la gloire » (Romains IX, 17-24). Tertullien en son traité la Résurrection des morts explique bien que les vases évoqués par l’Apôtre sont les hommes : « Ainsi la boue s’est-elle effacée, absorbée dans la chair. Quand ? Lorsque l’homme devint une âme vivante sous le souffle de Dieu (Gen II, 7), qui, bien sûr, était chaud, et capable, en quelque sorte, d’assécher la boue pour en faire une autre substance, comme une poterie, c’est à dire la chair. Ainsi est-il possible au potier, en réglant bien le souffle du feu, de transformer l’argile en un matériau plus robuste, et de tirer d’une forme, une forme nouvelle, plus commode que la première, constituant désormais une catégorie propre, avec un nom à elle. Car s’il est écrit : « Est-ce que l’argile dira au potier … ? » (Rom IX, 20), c’est à dire l’homme à Dieu, et si l’Apôtre dit : « dans des pots de terre (2 Cor IV, 7), l’argile c’est l’homme, parce qu’il était auparavant de la boue, et la poterie c’est la chair, parce qu’elle est sortie de la boue sous l’effet de la chaleur du souffle divin ». Le Maître Alexandrin expliquera ensuite ce message de l’Apôtre en son Traité des Principes : « Si donc quelqu’un se purifie des fautes dont je parle, il sera un vase noble, sanctifié, utile au Seigneur, propre à toute oeuvre de bien (II Tim 20-21). Si donc quelqu’un est purifié, il devient un vase noble ; celui qui au contraire a négligé d’éliminer les actes d’impudicité, celui-là devient un vase vil ». Par la purificationdes fautes, il y a ascension de l’âme passant d’un vase vil à un vase noble, et cela éventuellement par le fait de la grâce ou par la progression individuelle et s’il convient d’évoquer encore – et toujours – le Maître d’Alexandrie, le Père des Pères de l’Églises, il conviendra ensuite que nous expliquions ce « jugement » qu’il émet en ses Homélies sur Jérémie : « Avant de t’avoir façonné dans le ventre de ta mère je te connais (Jér. I, 5). Si le Seigneur connaissait tous les hommes, car il faut rapprocher de ce verset les mots » Je ne sais pas parler » (Jér. I, 6), il n’aurait pas dit à Jérémie comme une chose exceptionnelle : « je te connais ». Donc Dieu connaît les hommes éminents, il connaît ceux qui sont dignes d’être connus de lui, en somme « Le Seigneur a connu les siens » (II, Tim II, 19), les indignes au contraire, Dieu ne les connaît pas et le Sauveur ne les connaît pas d’avantage, lui qui a dit : « Je ne vous ai jamais connus ». (Matth. VII, 23) Connaître veut dire naître avec. Connaître Dieu c’est naître avec Dieu et là réside l’un des mystères de la Prière sacerdotale lorsque le Christ Jésus dialoguant avec son Père, répond : « Et moi, je te prie pour eux. Je ne te prie pas pour le monde ; mais pour ceux que tu m’as donnés ; parce qu’ils sont tiens, – oui, tout ce qui est mien est tien et tout ce qui est tien est mien, – et j’ai glorifié en eux ». (Jean XVII, 9-11) « Et ce n’est pas seulement pour ceux-ci que je prie, mais aussi pour ceux qui par leur parole croient en moi, afin que tous ils soient un » (Jean XVII, 20, 21). Si le Christ a accompli la réintégration de tous les êtres, c’est à Gethsémani. La face contre terre, le Christ n’est pas en situation de doute, mais, sans pour autant défaillir, le Sauveur tressaille devant le spectacle que représentent tous les péchés du monde, non pas comme devant une peur, mais comme une preuve physique de son acceptation dans l’abnégation. À côté de cette réintégration de tous les êtres accomplie par le Christ vient notamment se greffer la prière en faveur de ceux pour qui le Seigneur prie particulièrement, et qui par leur fonction de disciples vont à leur tour agir et prier pour ceux qui ne sont point encore parvenus à ce niveau spirituel qu’est la réconciliation avec la Très Sainte Trinité et qui est la naissance non pas selon la fibration de la chair, du sang ou de la volonté de l’homme, mais la naissance avec Dieu. Dieu connaît les autres êtres, toutes ses créatures, mais il connaît ses disciples dans la mesure où le Christ les reconnaît : « Epheta ! Recevez le souffle de l’Esprit Saint, acceptez la parole divine, soyez illuminés par la vraie connaissance. Aujourd’hui, le Christ vous a reconnu ». et cette formule qui appartient à la liturgie baptismale de l’Eglise GnostiqueApostolique fait ressortir ce principe de la Reconnaissance qui se trouve donc, – nous le verrons plus loin dans le cadre de notre analyse plus poussée du Baptême -, une Re-Naissance avec Dieu, et nous revenons ainsi à l’entretien de Jésus avec Nicodème. La présentation qui précède n’est pas contraire à la pensée des philosophes anciens et Jamblique par exemple en son Traité de l’âme, déclare : « En outre les âmes pures et parfaites vont loger dans les corps d’une manière pure, sans être affectées de passions et sans être privées de la fonction intellectuelle ; pour les âmes de nature contraire, c’est le contraire. Mais Atticus et d’autres Platoniciens, ne sont pas de cet avis : ils unissent toutes les âmes aux corps selon un mode unique de rencontre ; d’une manière toujours identique dans toute incorporation des âmes ; ils font exister d’abord l’âme irrationnelle, désordonnée et immergée dans la matière, et, quand cette âme a été bien ordonnée, ils la font en surplus s’unir à l’âme raisonnable ». Ceci nous ramène à l’idée des vases évoqués par l’Apôtre. L’un des points essentiels de la théologie de l’Hermétismec’est que c’est à l’âge de raison que l’être acquiert le discernement de la route qu’il doit choisir pour son âme, et cet âge est celui de la puberté, thèse que reprendra Tertullien en son Traité sur l’Ame (chapitre 38), conscience venant vers l’âge de 14 ans qui débouchera chez ces philosophes grecs apparentés à l’Hermétisme et à la Gnose sur la valeur morale de notre choix de vie, et dans le choix du genre de vie à la puberté, accompli par l’âme dans le corps, Jamblique ajoute : « Les genres de vie se distinguent soit comme les meilleurs caractérisés selon Platon par la purification, l’élévation et le perfectionnement de l’âme, soit comme les pires, opposés aux précédents par les caractères contraires ». Le bon choix c’est de connaître Dieu, c’est à dire donc de Re-Naître et Hermès dans le Poimandrès évoque cette situation : « Dieu ayant ainsi parlé, la Providence, par le moyen du destin et de l’armature des sphères, opéra les unions et établit les générations, et tous les êtres se multiplièrent chacun selon son espèce, et celui qui s’est reconnu soi-même est arrivé au bien élu entre tous, tandis que celui qui a chéri le corps issu de l’erreur de l’amour, celui-là demeure dans l’obscurité, errant, souffrant dans ses sens les choses de la mort ». Hermès évoque au paragraphe 21, la connaissance que l’homme peut avoir de Dieu par l’analogie de sa propre constitution où étant fait de vie et de lumière, il peut découvrir ce qu’est Dieu qui est Vie et Lumière. Ces deux voies, nous les retrouvons dans la Didaché qui commence par ces mots : « Il y a deux voies l’une de la vie, l’autre de la mort ; mais la différence est grande entre ces deux voies ». Ces deux voies ne conduisent pas à un manichéisme, mais à l’ajournement de l’âme vers sa purification, la mort comme seconde voie est le résultat de cette autre attitude de l’homme qui ne cherche pas Dieu et c’est pourquoi le Christ répond à propos du disciple qu’Il aimait à Pierre : « Si je veux que celui-là continue jusqu’à ce que je vienne que t’importe ? Toi, suis-moi ! » (Jean XXII, 22) Les stades d’évolution dans la fixation de l’âme au corps appartiennent à deux modes, le spirituel et le temporel que représente l’âge de raison, fixé par les philosophes grecs et Tertullien à quatorze ans. L’âme peut-elle quitter le corps ? Plotin en ses Ennéades répond : « Ne faut-il pas dire plutôt que l’âme est présente au corps comme le feu est présent à l’air, car le feu est présent à l’air sans être présent, il y est présent tout entier sans être mêlé à rien, et il reste lui-même en pénétrant l’autre. Et quand il se retire de l’air où il produit la lumière, il s’en va sans en rien emporter ; de sorte qu’on pourrait dire que c’est l’air qui est dans la lumière avec autant de raison qu’on dit que la lumière est dans l’air. C’est pourquoi Platon parlant de Psyché et du Cosmos dit fort bien que Psyché n’a pas été placée toute entière dans le corps du Tout, mais seulement il y a d’elle dans le corps ce qui est nécessaire de son être à l’être du corps, mais rien de ce qui n’est pas nécessaire : ce qui indique clairement qu’il y a des puissances de Psyché dont le corps n’a pas besoin. Et il en est de même des autres âmes ». Jamblique à propos de la façon dont l’âme se sert du corps répond toujours en son Traité de l’Ame : « Car les uns disent qu’elle ressemble à la fonction du pilote sur un navire, duquel le pilote peut aussi se détacher séparément ». Le navire c’est le corps ; le pilote, c’est l’âme et Plotin avant Jamblique précisait au chapitre précédent de ses Ennéades : « On dit que l’âme est dans le corps comme le pilote dans un navire. C’est exact pour exprimer que l’âme est quelque chose qui peut être à part de ce qu’est le corps ». Porphyre en son Traité à Gavros : Sur la manière dont l’embryon reçoit l’âme, précise un point très important et qui complète Plotin et Jamblique, celui selon lequel l’âme non seulement n’est pas captive du corps que cette dernière ne dépend pas de l’ordre corporel, mais encore qu’elle a lieu en vertu d’une aptitude.« Ce drame qu’on nous offre ainsi de la capture de l’âme est lui aussi pure fiction, et nullement le fait de connaisseurs, mais de gens qui de nouveau ignorent que l’âme n’est pas capturée, comme par la main ou par un lien ou au moyen d’une cage : car pour tout dire d’un mot, sa capture n’est pas de l’ordre corporel, elle n’a lieu qu’en vertu d’une aptitude, comme le feu non plus ne laisse pas prendre par un lien ou par la main, mais seulement en vertu de l’aptitude de la matière combustible ». Quelle est cette aptitude qu’évoque Porphyre, n’est-elle pas explicitement évoquée dans ce passage de son traité : « Ainsi en va-t-il aussi du petit corps de l’embryon qui est dans le sein et en train de se rendre accordé à une âme : avant d’avoir reçu le degré suffisant d’accord avec l’âme, il ne la possède pas ; a-t-il été accordé, aussitôt il possède, présente en lui, l’âme qui doit l’utiliser ; mais tant que l’accord fait défaut, l’âme n’est pas présente, bien que le monde soit tout rempli et gorgé d’âmes ». L’absence de l’âme propre au corps qui lui est destinée est donc possible chez tous ces philosophes qu’il s’agisse de Jamblique ou de Plotin, par exemple et Porphyre d’ajouter qu’en ce cas d’absence, une âme impropre peut venir dans le corps ; ce qui deviendra le phénomène de possession ; bien même après que l’accord ait été conclu. Il y a donc possibilité chez ces philosophes que l’âme propre quitte ultérieurement le corps : « Si cet accord est rompu, le corps peut sans doute admettre des âmes d’une autre sorte, par exemple des âmes de vers de cadavres et de vers de terre, mais il s’est séparé de l’âme qui lui était appropriée et consonante ». Ceci est-il contraire à l’enseignement des Pères et à la théologie chrétienne ? Si Porphyre enseigne que le corps peut recevoir une âme impropre, Justin déclarera en son Dialogue avec Tryphon que le corps peut recevoir une âme impropre : « Et les âmes jugées indignes de cette vision, que leur arrive-t-il ? dit-il Elles sont emprisonnées sans le corps de quelque animal et c’est là leur châtiment Elles savent donc pourquoi, elles sont dans ce corps et qu’elles ont commis un péché ?Je ne le pense pas ». Le problème qui nous occupe n’est pas d’examiner le bien fondé ou non de la régression dans l’idée de métempsycose mais de savoir si l’âme vivante n’est pas communiquée seulement à ceux qui sont les disciples de Dieu, sans que cela empêche les autres de mener une vie selon un autre monde. Justin en son Dialogue avec Tryphon évoquant Isaïe XLII, 5-13 explique : « Vous avez compris, amis, que Dieu dit qu’il donnera sa gloire à celui qu’il a établi Lumière des nations, et à nul autre, et non point comme disait Tryphon que Dieu se réserve à lui-même sa gloire ». Irénée de Lyon déclare dans son traité Contre les Hérésies : « L’homme parfait est un mélange et une union de l’âme, recevant l’esprit du Père liée à la chair qui est formée à la ressemblance de Dieu. C’est pourquoi l’Apôtre dit : « Nous prêchons la sagesse aux parfaits (I Cor II, 6), disant parfaits ceux qui ont reçu l’Esprit de Dieu et parlent toutes les langues par l’Esprit de Dieu, comme il parlait Lui-même… l’Apôtre les appelle des spirituels : ils sont spirituels par la communication de l’Esprit et non par défaut et suppression de la chair, et selon simplement le seul Esprit… Quand cet Esprit mêlé à l’âme, est uni à la créature, à cause de l’effusion de l’Esprit, l’homme est devenu spirituel et parfait : et c’est lui qui a été fait à l’image et à la ressemblance de Dieu. Mais si l’Esprit vient à manquer à l’âme, l’homme en cet état est vraiment un homme animal, et, abandonné à l’état charnel, il sera imparfait : il a bien l’image (de Dieu) en son corps créé, mais il n’assume pas la ressemblance par l’Esprit ». Cette distinction a été faite par le Christ, à Gethsémani, dans le cadre de la prière sacerdotale, la gloire de Dieu, le Christ la communique à ses disciples et non au monde :« Moi, je leur ai donné ton Verbe, et le monde les hait, parce qu’ils ne sont pas de ce monde, non plus que moi, je ne suis de ce monde… Oui, comme toi Père tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi en nous ils soient un, afin que le monde croie que c’est toi qui m’as envoyé. Oui, je leur ai donné, moi la gloire que tu m’as donnée : qu’ils soient un comme nous sommes un ». (Jean XVII, 14 et 21 et 22) Il serait aisé de multiplier les exemples patristiques, mais nous alourdirions notre propos. Il apparaît que l’Ame se fixe au corps sous réserve d’une évolution spirituelle vers Dieu et quitter le corps devenu animal, à l’occasion d’une tension inverse, et pour conclure provisoirement cet ensemble de quatre points, nous citerons quelques vers du Miserere de Marius Victorinus, un grand Père de l’Eglise qui est trop oublié : « Aie pitié de moi, Seigneur ! Christ aie pitié de moi ! J’ai aimé le monde, parce que tu avais fait le monde ; j’ai été prisonnier du monde, alors que le monde jalouse les tiens ; maintenant je hais le monde, parce que maintenant j’ai goûté l’Esprit. Aie pitié de moi, Seigneur ! Christ, aie pitié de moi ! Seigneur secours ceux qui sont tombés ! Secours ceux qui se repentent ! Car, par ton divin arrêt, par ta sainte décision, mon péché même fait partie du mystère du salut ! Aie pitié de moi, Seigneur ! Christ, aie pitié de moi !Seigneur, je connais ton commandement ! Je sais que la loi du retour, en mon âme est gravée ! Oui, je me hâte, si tu m’ordonnes de revenir à toi, ô notre Dieu ». Le baptême d’eau ou de repentance accompli par Jean le Baptiste passe par la conversion. Cette conversion suppose une faculté autonome de conscience, que les Pères, nous l’avons entrevu, désignent sous le nom de Puissance et chez les philosophes néoplatoniciens sous le nom d’aptitude, par laquelle l’âme s’insère dans le corps. En plusieurs instants des Evangiles, Marc X, 13-16, Luc XVIII, 15-17, Matthieu XIX, 13-16 il est manifesté que les disciples gourmandent ceux qui se présentaient des petits enfants au Christ : « Alors on lui présenta des enfants pour qu’il pose les mains sur eux et prie ; mais les disciples les tançaient ; Jésus leur dit : Laissez les enfants, ne les empêchez pas de venir à moi, car le règne des cieux est à leurs pareils. Il posa les mains sur eux et s’en alla« . Si le Christ ne rejette pas les enfants, c’est bien entendu parce que partie intégrante de Sa création Jésus n’a perdu aucune de ses créatures, pas même le Fils de Perdition pour que l’Ecriture soit accomplie. L’enfant est un être important dans l’économie divine car c’est à son exemple que l’homme doit revenir et cet exemple est celui de la pureté qui débouche sur l’état d’innocence sinon d’absence de péchés : « Oui je vous le dis, si vous ne vous retournez pas et ne devenez pas comme des enfants, vous n’entrerez pas dans le Règne des cieux. Celui qui s’abaissera comme cet enfant, c’est lui le plus grand dans le règne des cieux« . (Matthieu XVIII, 3-5)Le retour à l’état d’innocence passe par la conversion et la pénitence. Le baptême de pénitence est un baptême d’eau. Tertullien à propos de ce symbolisme de l’eau écrit en son Traité du Baptême : « Au commencement, est-il écrit, Dieu fit le ciel et la terre. Or la terre était invisible et chaotique et les ténèbres couvraient l’abîme et l’esprit de Dieu était porté sur les eaux ». Homme, il te faut vénérer cet âge reculé des eaux, car c’est une matière qui date de l’origine. Révère aussi sa dignité, puisqu’elle était le siège de l’Esprit divin qui le préférait alors aux autres éléments. Les ténèbres étaient encore informes, sans l’ornement des astres, l’abîme était sombre, la terre non ébauchée, le ciel mal dégrossi : seule l’eau, matière parfaite dès l’origine, féconde et simple, s’étendait transparente comme un trône digne de son Dieu« . Le Dr A.E. Chauvet en son magistral ouvrage sur l’Esotérisme de la Genèsetraduit le verset 2 de la Genèse ainsi : « Le vivant Esprit reçu et transmis par l’Angélie fécondait et incubait les manifestations, virtuelles des Eaux primordiales, Milieu-Contenant Universel, dont les Productions futures de l’Univers sensible, jusqu’alors indistinguées constituaient le contenu« . (Genèse I, 2) C’est l’eau qui contient les Productions futures de l’Univers sensible et l’on comprend dès lors que Tertullien ajoute : « C’est cette première eau qui enfanta tout ce qui vit pour qu’on n’ait pas lieu de s’étonner si, dans le baptême, les eaux encore produisent la vie« .L’eau enfante ce qui vit, le baptême d’eau est un baptême d’enfantement vers la vie et dans le récit de la Genèse c’est aux eaux que Dieu commanda en premier de produire des animaux vivants. L’eau est le lieu, l’élément privilégié qui prépare la manifestation du Christ dans le monde. Jésus est d’abord « baptisé » dans le Jourdain par Jean, et se montre alors la gloire de Dieu : « Si tôt immergé, Jésus remonta des eaux et voilà que les cieux s’ouvrirent, il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. Et voilà que, des cieux, une voix dit : Celui-ci est mon fils, l’aimé dont je suis content » (Matthieu III, 16 et 17) et le premier miracle de Jésus se réalise avec noces de Cana dans le cadre de l’Evangile de Jean (II, 7-10) : « Jésus leur dit : Remplissez d’eau les urnes. Et ils remplirent jusqu’en haut. Il leur dit : Puisez maintenant et portez-en au chef. Ils en portèrent. Quand le chef goûta l’eau devenue du vin, il ne sut pas d’où il provenait, mais les serviteurs qui avaient puisé l’eau le savaient« . L’eau devenue vin aux noces de Cana préfigure la Sainte Cène qui transubstantera le vin en Corps du Sauveur et ces noces de la terre anticipent les noces eucharistiques qui préfigurent la Communion dans la Nouvelle Jérusalem. La figure de l’eau est un point essentiel donc de la vie de Jésus et Tertullien en son Traité du Baptême écrit : « Jamais le Christ n’apparaît sans l’eau ! Lui-même est baptisé dans l’eau ; invité à des noces, c’est l’eau qui inaugure les commencements de sa puissance. Annonce-t-il la Parole ? Il convie ceux qui ont soif à boire son eau éternelle ! Traite-t-il de la charité ? Il reconnaît comme oeuvre d’amour le verre d’eau donné au prochain. Près d’un puits il répare ses forces. Il marche sur l’eau, il la traverse volontiers ; il lave avec l’eau les pieds de ses disciples… quand il est condamné à la Croix, l’eau intervient encore, c’est pour les mains de Pilate. Quand il est transpercé, l’eau jaillit de son côté, c’est par la lance du soldat« . Le mystère de l’eau est fondamental dans la théologie scripturaire et sacramentelle : elle apparaît comme le témoin de ce qui est pur et illuminé. La liturgie gnostique fait dire au célébrant lorsqu’il verse le vin dans le calice : « Un des soldats transperça avec sa lance le côté du Seigneur. Il en sortit du sang et de l’eau, pardon du monde entier. Celui qui l’a vu en rendit témoignage et son témoignage est véridique« . L’eau est donc assimilée au pardon, à la repentance qu’à l’occasion du Lavabo le célébrant manifeste par cette prière encore : « Je ne me lave pas les mains, Seigneur, comme ceux qui sont innocents, et je frémis de me tenir devant votre autel, car je sais que je suis un grand pécheur. Par votre grâce infinie, que cette eau me lave de la souillure de mes péchés et efface les traces de mes iniquités dans l’océan de votre clémence. O Dieu, dissipez la rouille de m es péchés et des offenses, dans votre bonté et votre miséricorde. Amen« . A côté du mystère du repentir figure celui de la conversion. Il est deux textes du Nouveau Testament qu’il convient de garder en mémoire : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi : c’est moi qui ai fait choix de vous et qui vous ai établis mes envoyés, pour que vous portiez du fruit, du fruit qui demeure et pour vous accorder ce que vous demanderez au Père en mon nom« . (Jean XV, 16) « Saül qui exhalait encore la menace et le meurtre à l’égard des disciples du Seigneur, s’approcha du Grand prêtre et lui demanda des lettres pour les synagogues de Damas, afin de lier hommes et femmes qu’il trouverait de cette voie et de les amener à Jérusalem. Il y alla et, comme il approchait de Damas, une lumière du ciel l’éblouit soudain et, tombant par terre, il entendit une voix qui lui disait : Saül, Saül, pourquoi me poursuis-tu ? Il dit : Qui es-tu Seigneur ? Et lui : Je suis Jésus que tu poursuis. Mais lève-toi entre dans la ville et on te dira ce que tu dois faire« . (Acte IX, 1-7) Saül se relèvera de terre, aveugle, ne mangeant ni ne buvant pendant trois jour. « Il y avait à Damas un disciple appelé Ananie. Le Seigneur lui dit : « Lève-toi, va dans ce qu’on appelle la rue Droite et cherche, dans la maison de Judas, un nommé Saül de Tarse ; car le voilà qui prie et il a vu un homme appelé Ananie, qui entrait et qui posait les mains sur lui pour qu’il voie… Le Seigneur lui dit : Va, car c’est pour moi un outil de choix pour porter mon nom devant les nations, les rois et les fils d’Israël ; car je lui montrerai tout ce qu’il doit souffrir pour mon nom« . (Actes IX, 10-13 et 15-17) Le mystère de la conversion passe par le mystère du repentir et le mystère de la souffrance réparatrice passe par celui non moins énigmatique de la violence que l’on a imposé antérieurement à d’autres. Ce point dernier a été entrevu dans le cadre de notre étude précédente à propos des conditions de l’alliance. Il fallait que Paul persécute les chrétiens avec acharnement pour connaître une nuit intérieure aussi profonde que par son passé. Cette profondeur s’inscrit dans l’abîme intérieur qui est l’une des lectures du Prologue de Saint Jean I, 5 : « Et la lumière lui dans la Ténèbre Et la ténèbre n’a pas compris. »Alta rappelle naturellement en sa traduction et son commentaire de Jean que le texte dit bien la Ténèbre et non les Ténèbres, pour indiquer – dit-il – aux esprits réfléchis que ce texte veut suggérer non pas un dogme, mais un mystère. La ténèbre de chaque homme doit recevoir la lumière qui est le Christ. Il est des hommes qui n’ont point compris cette présence parce qu’ils ne sont pas descendus assez dans les ténèbres de leur coeur. Le préfixe « Com », comme, « con » signifie avec et comprendre, c’est prendre avec, mais l’on ne peut prendre avec quelque chose que ce que l’on a de cette chose, il faut encore qu’elle existe en quantité suffisante pour prendre avec, proportionnellement, autant, de cette autre chose qui présentement pour la ténèbre est la Lumière. Le texte suivant de l’Apocalypse III, 16 : « Parce qu’ainsi tu es tiède et ni froid, ni chaud, je vais te vomir de ma bouche » est à prendre en considération, car le tiède n’a pas assez de ténèbre pour accueillir d’avantage de lumière, à l’inverse le froid qui est un puits immense d’accueil et du chaud qui possède déjà toute la lumière, ou du moins suffisamment. La ténèbre intérieure comme la ténèbre de la Genèse n’est pas un lieu de conscience en tant que tel : ce point est fondamental et il n’est pas un contenu, et le Dr. A.E. Chauvet traduit fort remarquablement ce Prologue de Genèse I, 2 en son Esotérisme de la Genèse : « Déjà pourtant la Ténèbre, Puissance de concentration et de compression agissait sur l’Abîme, contenant universel…« Si l’homme n’a pas pris conscience de son péché comment parviendra-t-il à se purifier?La lumière provoque un tourbillon dans l’abîme de notre coeur jusqu’alors empli de la ténèbre et transmue – si on l’accepte – cette ténèbre, en lumière, qui est à la fois conscience engendrant le repentir et qui débouche sur l’Amour. « Ceux qui habitent le pays de l’ombre, sur eux un lumière a brillé« (Isaïe IX, 1) Paul accepte cette lumière lui qui habitait le pays de l’ombre, parce qu’il a prié et sa prière est le lieu transfigurateur de son repentir, et l’on ne peut se repentir que si l’on a péché. L’Apôtre ne nous dit-il pas : « Vous avez été ténèbre autrefois, mais maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur : vivez donc comme des enfants de lumière ; et le fruit de la lumière c’est toute sainteté, toute justice, toute vérité« . (Ephésiens V, 8) La conversion passe par le choix accompli par le Christ en faveur de chaque créature, non pas que chaque créature ne puisse être choisie, mais elle est appelée et c’est la vocation par Dieu. Dès lors qu’elle est prête à entendre Son appel. Origène le grand Origène, le Maître d’Alexandrie écrit à propos du Prologue de Jean en son Commentaire sur Saint Jean : « La Parole sacrée sait que les commandements sont une lumière ; Isaïe dit « Car tes ordonnances sont une lumière sur la terre », ainsi que David au Psaume 18 : « la loi du Seigneur est pleine de lumière, elle éclaire les yeux ». Mais qu’il existe à côté des ordonnances et des lis, une lumière de connaissance, nous le découvrons chez l’un des douze petits prophètes : « Semez pour vous en vue de la justice, vendangez en vue d’un fruit de vie, éclairez-vous d’une lumière de connaissance »… « D’autre part les ténèbres sont prises dans le sens des actions mauvaises ; le même Jean nous l’apprend dans son épître en disant : « Si nous prétendons être en communion avec lui, alors que nous marchons dans les ténèbres, nous mentons et nous ne pratiquons pas la vérité » et, plus loin, « Qui prétend être dans la lumière tout en haïssant son frère est encore dans les ténèbres » et, enfin, « Qui hait son frère est dans les ténèbres, il va et vient dans les ténèbres, il ne sait où il se dirige parce que les ténèbres ont aveuglé ses yeux »… « Remarque bien cette (parole) : dieu est lumière, et en Lui il n’y a pas de ténèbres » ; n’a-t-elle pas été prononcé parce qu’il n’existe pas une seule ténèbre mais deux, si l’on considère les genres, ou même, puisqu’on trouve en chaque individu beaucoup de mauvaises actions et d’opinions fausses, c’est qu’il y a beaucoup de ténèbres, dont aucune n’est en Dieu. Quant au saint, à qui le Sauveur déclare : « Vous êtes la lumière du monde, il n’est pas dit que le Saint est la lumière du monde et qu’en lui il n’y a pas de ténèbres« . Dieu est lumière et il n’y as pas en Lui de ténèbre parce qu’il est l’Amour ; c’est la Lumière, mais il en est une autre qui permet de communier à la Lumière Primordiale, Originelle, c’est celle de la Connaissance, qui est s’il s’agit de la Connaissance de Dieu, de naître avec Dieu ! Dieu s’est fait pour que l’homme s’approche le plus possible de Dieu ! Si le Christ s’est chargé de nos ténèbres c’est pour abolir notre mort en anéantissant les ténèbres qui sont en notre âme et Origène d’ajouter encore : « Cette Lumière qui est dans le Verbe et qui également la Vie « brille dans les ténèbres » de nos âmes et s’établit là même où (demeuraient) les princes de ce monde de ténèbres ceux qui ne sont pas d’une fermeté assez absolue pour être appelés, une fois éclairés, ‘Fils de Lumière’« . Il s’opère une transformation de ces ténèbres en lumière et lorsque le Maître Alexandrin évoque le Psaume 117 : « Dieu a fait des ténèbres sa retraite« , il précise : « D’une manière plus paradoxale, je pourrais dire aussi des ténèbres prises en bonne part qu’elles se hâtent vers la lumière, la saisissent et deviennent lumière, parce que n’étant pas connues, ces ténèbres changent de valeur pour celui qui auparavant ne voyait pas, de telle manière que, après avoir été instruit, il déclare que la ténèbre qui était en lui est devenue Lumière, une fois qu’elle a été connue« . Nous revenons ainsi au mystère de la conversion qui passe par le mystère du repentir, qui est celui de la conscience. Après l’explication du Notre Père, on comprend qu’immédiatement après, alors, apparaisse dans le rituel cathare du Consolamentum cette exhortation : « Voilà pourquoi vous devez comprendre, si vous voulez recevoir cette oraison, qu’il faut vous repentir de tous vos péchés et pardonner à tous les hommes, vu que dans l’Evangile le Christ dit : « Si vous ne remettez pas aux hommes leurs péchés, votre Père céleste ne vous remettra pas non plus vos péchés ». De même, il convient que vous vous décidiez dans votre coeur à mettre en pratique cette sainte oraison tout le temps de votre vie, si Dieu vous accorde de recevoir la grâce, selon la coutume de l’Eglise de Dieu… » Le Baptême d’eau est le baptême du repentir et de la conversion : c’est la première étape du Baptême de l’Esprit et c’est pourquoi, en conclusion à la première étape du Consolamentum, il est dit : « Que l’ordonné commence alors le perdonum. Qu’il dise ensuite l’oraison comme c’est la coutume ; la prière terminée ainsi que les « grâces » que le croyant dise alors avec respect devant l’Ordonné : « Bénissez, ayez pitié de nous, amen ! Qu’il nous soit fiat le Seigneur selon ta parole ». Et que l’Ordonné dise : « Que le Père, le Fils et le Saint Esprit vous remettent tous vos péchés ! » Il n’y a pas dans le Catharisme de mépris ni de rejet du Baptême de repentance qui est rappelé à l’occasion de cette première partie et le rituel d’affirmer : « De même personne ne doit penser que, par ce baptême que vous avez l’intention de recevoir, vous deviez mépriser l’autre baptême, votre premier christianisme et le bien quel qu’il soit que vous avez fait ou dit jusqu’à présent, mais vous devez comprendre qu’il vous faut recevoir le saint ordinamentum du Christ en supplément de celui qui était insuffisant pour votre salut« .  

III – Le Baptême d’Esprit et de Feu : Deuxième étape du Consolamentum  

Que l’on s’entende bien ! Si le Baptême d’eau ou de repentance ne suffit pas pour acheminer vers la vie éternelle, cela ne signifie pas qu’il n’ait point de vertus, mais ces vertus du baptême de repentance préparent d’autres grâces qui elles permettent au chrétien de parvenir à la Nouvelle Jérusalem. Sur ce point nous renvoyons le lecteur à notre précédente étude . Le Baptême d’Esprit et de Feu est le Sacrement de la Confirmation dans l’occident chrétien et de la chrismation dans l’Orthodoxie : dans le cadre du catharisme il est l’une des formes du Consolamentum. « Quand Simon vit que l’Esprit était donné par l’imposition des mains des apôtres, il leur présenta de l’argent« . (Actes VIII, 18) L’imposition des mains en vue de la réception du Saint Esprit est distincte du Baptême : « Les apôtres à Jérusalem, entendirent que la Samarie avait accueilli la parole de Dieu et ils leur envoyèrent Pierre et Jean qui y descendirent et prièrent pour eux pour qu’ils reçoivent le Saint Esprit, car il n’était encore tombé sur aucun d’eux : ils avaient seulement été immergés au nom du Seigneur Jésus. Alors ils imposèrent les mains sur eux et eux recevaient l’Esprit Saint« . (Actes VIII, 14-18) Il convient de retenir avant d’aller plus outre, cet autre passage des Actes XIX, 1-7 : « Pendant qu’Apollos était à Corinthe, Paul parcourut le haut pays et vint à Ephèse. Il y trouva quelques disciples et leur dit : Avez-vous reçu le Saint Esprit depuis que vous avez la foi ? Ils lui dirent : Nous n’avons pas même entendu parler d’un Saint Esprit ! Il leur dit : Quelle immersion avez-vous donc reçue ? Ils dirent l’immersion de Jean. Paul leur dit : l’immersion par Jean immergeait pour la conversion, il disait au peuple de se fier à celui qui venait après lui, c’est à dire à Jésus. A ces paroles, ils se firent immerger au nom du Seigneur Jésus. Et comme Paul posait les mains sur eux, l’Esprit Saint vint vers eux, et ils parlaient en langues et prophétisaient« . Ainsi apparaît dans l’esprit des disciples qu’il y a plusieurs immersions et que la première ou le baptême de repentance et de conversion, donne la foi. Le baptême de l’Esprit offre la possibilité de parler les langues et de prophétiser, en un mot de témoigner. Il y a un jeu de mot entre le fait de parler des langues pour témoigner envers toutes les nations et a réception des langues de feu qui le jour de la pentecôte se partagent et se posent sur chacun des apôtres. Ce phénomène est antérieurement présent dans l’Ancien Testament en divers lieux mais le fait le plus marquant est sans doute en les Nombres XI, 25 : « Iahvé descendit dans le nuée et lui parla. Il reprit de l’esprit qui était sur lui et en mit sur les soixante dix hommes, les anciens. Or, dès que l’Esprit se reposa sur eux, ils prophétisèrent, mais ils ne recommencèrent pas« . Le Talmud nous précise que s’il survient une lacune dans la perfection morale du prophète, le don de la prophétie se perd, soit pour un temps, soit définitivement. A la suite du verset 25, le texte de poursuit ainsi : « Deux hommes étaient restés dans le camp, le nom de l’un était Eldad et le nom du deuxième était Meydad. L’esprit se reposa sur eux, car ils étaient parmi les inscrits, mais ils n’étaient point sortis vers la Tente, et ils prophétisaient dans le camp. Un jeune homme courut l’annoncer à Moïse et dit : « Eldad et Meydad prophétisent dans le camp ! ». Josué, fils de Noun, ministre de Moïse depuis son adolescence, prit la parole et dit : « Mon seigneur Moïse empêche les ! » Mais Moïse lui dit « Es-tu jaloux pour moi ? Qui fera que tout le peuple de Iahvé mettrait son esprit sur eux ! » Puis Moïse se retira dans le camp, Lui et les anciens d’Israël » (Nombres XI, 26-31) Comme le rappelle le rabbin Elie Munk : « Les deux prophètes Eldad et Médad furent particulièrement appréciés pour leur modestie et leur humilité. Ils en furent par cinq fois, distingués des autres anciens. Ceux-ci prédisaient juste ce qui se passerait le lendemain au sujet des cailles ; Eldad et Médad annonçaient ce qu’il adviendrait dans les jours futurs. Les autres prophétisaient seulement pour un jour, mais eux reçurent le don de prophétie pour toute leur vie. Les autres moururent dans le désert, tandis qu’Eldad et Médad étaient encore chefs du peuple après la mort de Moïse. Leurs noms sont mentionnés dans l’Ecriture, alors que les noms des autres n’y figurent pas. Enfin l’ensemble des anciens a reçu le don de prophétie de Moïse, mais eux deux le tinrent directement de Dieu » Il y a une attitude de modestie et d’humilité qu’il convient de posséder lorsque l’on reçoit l’Esprit Saint et nous revenons aux vertus morales de repentance et de conversion acquises par le baptême d’eau qui préparent à la réception et à l’épanouissement du Baptême d’Esprit. L’Eglise Gnostique Apostolique en sa liturgie de la Confirmation offre ce préambule qui rappelle une première fois la baptême des Eglises Apostoliques : « Mon frère (ma soeur) vous venez aujourd’hui demander à l’Eglise de Dieu, Une, Sainte, Catholique et Apostolique, le sacrement de la Confirmation : vous allez tout à l’heure confirmer votre foi et vous engager au service de l’Eglise. L’Eglise à son tour vous confirmera dans la fonction sacerdotale que vous endosserez en devenant membre de l’Eglise Priante, Souffrante, Militante. « Par votre baptême, vous étiez entré dans le corps mystique du Christ et votre âme, acquise à Dieu, avait accepté la Parole Divine. Après avoir été pris en charge, avec la grâce de Dieu, par l’Eglise ; aujourd’hui, par la Confirmation, vous allez être consacré par l’Esprit Saint, pour agir dans le monde, au Nom de Notre Seigneur car : « Jadis vous étiez ténèbres, mais maintenant vous êtes Lumière dans le Seigneur ; conduisez-vous comme de vraies lumières » (Ephésiens V, 8) – Le Catéchumène est devenu chrétien. Le chrétien est devenu disciple de Notre Seigneur Jésus+Christ ; et parce que vous aspirez, pour autant que cela soit possible à la faiblesse humaine, à devenir Ami du Sauveur, portant avec Lui, la Croix du monde, je vous appelle, mon frère, au Nom de l’Eglise du Dieu Vivant, Une, Sainte, Catholique et Apostolique, à travailler pour la Réconciliation Universelle » Dans le cadre de la deuxième partie du Sacrement, l’E.G.A. demande au baptisé de renouveler sa renonciation au Prince de ce monde et son adhésion au Christ, engagement pris non seulement une première fois à l’occasion de son baptême et la troisième partie commence ainsi : « Mon Frère (Ma Soeur) vous venez de renouveler votre engagement baptismal, d’une façon solennelle et pour toujours. Ayez en mémoire constamment, cette adresse du Sauveur : « Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous demande. Je ne vous appelle plus serviteurs, parce que le serviteur ignore ce que fait son maître ; je viens de vous appeler amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j’ai appris de mon Père. Ce n’est pas vous qui m’avez choisi ; c’est moi qui vous ai choisis et établis, afin que vous alliez porter du fruit, et un fruit permanent« (Jean XV, 14-17) « Mon Frère, vous avez reçu l’enseignement de l’Eglise du Dieu Vivant, devenez pour toujours l’Ami de Notre Seigneur Jésus+Christ, en devenant membre de l’Eglise Priante, Souffrante, Militante.« Vous allez recevoir les sept dons de l’Esprit Saint, ces arrhes qu’évoque l’Apôtre : « Or celui qui nous affermit avec vous dans le Christ et qui nous a consacrés par l’Onction, c’est Dieu ; c’est Lui aussi qui nous a marqués de son sceau et qui a mis dans nos coeurs, ces arrhes de l’Esprit » (II Cor I, 21-23). Ces arrhes : vous les avez reçus au baptême, vous allez en recevoir d’autres pour que vous puissiez mener à bien votre fonction dans l’Eglise et qu’ayant reçu ces prémices de l’Esprit, il convient que vous n’oubliez jamais « que vous êtes le temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu réside en vous » (I Cor III, 16).« Mon Frère, vous engagez-vous au service de l’Eglise du Dieu Vivant, Une, Sainte, Catholique, et Apostolique, cette Eglise dont la pierre d’angle est le Christ ? » Devenir le Temple de Dieu est possible dans le cadre de la liturgie de la Confirmation ou chrismation par l’Esprit Saint, dont Saint Jean annonce l’actualisation, et la mise en place du baptême d’Esprit, par ces paroles : « L’homme sur lequel tu verras l’Esprit descendre d’en haut et demeurer sur lui, c’est celui-là qui baptise dans l’Esprit-Saint. Or j’ai vu, et je rends donc témoignage que celui là est le Fils de Dieu » (Jean I, 33-55) Le jour suivant, André, frère de Simon ayant entendu cette parole avait rejoint le Christ et ayant rencontré peu après Simon il lui déclare : « Nous avons trouvé le Messie, lui dit-il, ce qui signifie « Le Christ » ; et il l’amena à Jésus » (Jean I, 41) et comme le rappelle avec justesse le père Cyrille Argenti en son étude sur la Chrismation : Jean se sert du mot grec « christos », participe passé du verbe « chrio », oins. Avant d’en venir au sens de l’onction dans l’Eglise et le Nouveau Testament, examinons dans quelles circonstances s’établit cette onction dans l’Ancien Testament.  

A/ La chrismation dans l’Ancien Testament  

« Puis tu feras approcher Aaron et ses fils de l’entrée de la tente du rendez-vous, tu les laveras dans l’eau. Tu prendras les habits et tu revêtiras Aaron de la tunique, du manteau d’éphod, de l’éphod et du pectoral, puis tu l’enlaceras de la bande de l’éphod. Puis tu mettras le turban sur sa tête et tu placeras le diadème de sainteté sur le turban. Tu prendras l’huile d’onction et tu la verseras sur sa tête, tu l’oindras« . (Exode XXIX, 4-8) Rachi note que « cette onction également se faisait sous la forme d’un KI grec. On lui mettait de l’huile sur la tête et entre les sourcils, et on l’établit avec les doigts« . Rachi à propos d’Exode XXX, 26 et 29 note encore : « Toutes les onctions se faisaient en forme de KI grec, sauf celles des rois qui se faisaient en forme de couronne » et par ailleurs : « Tu les sancitifieras : cette onction les sanctifie, pour les rendre saints au plus haut degré« . Le rabbin Elie Munk pour sa part précise en son commentaire des versets cités que, pour R, Moské, Isserles et Racant ; du fait qu’il y a homonymie entre les mots hébreux onction et attraction, il découle que : « L’huile d’onction a la vertu d’attirer sur la tête de celui qui la reçoit l’esprit divin. L’huile a été choisie parce qu’elle est le prototype de la manière inflammable qui s’allume au premier contact de l’étincelle qui vient d’en haut. Ainsi, l’oint du Seigneur est-il susceptible d’attirer l’inspiration dès que la flamme d’en haut a jailli pour aller allumer la lumière de son esprit« . La chrismation consacre donc les rois et les prêtres, tel Aaron, comme il est dit « Le prêtre oint… » (Lévitique IV, 5) et « Alors Samuel prit la fiole d’huile et en versa sur sa tête, puis il le baisa et dit : « N’est-ce pas Iahvé qui t’a oint comme chef sur son peuple Israël… Alors fondra sur toi l’Esprit de Iahvé, tu prophétiseras avec eux et tu seras changé en un autre homme« . (I Samuel X, 1 et 6) Nous retrouvons les prémices des charismes inhérents au baptême de l’Esprit : le don de prophétiser, de parler, en un mot de témoigner comme l’évoque ce passage entrevu des Actes XIX, 1-7. L’oint est donc Roi, Prêtre et Prophète !… Avec Rachi et les rabbins il y a rapport à mettre en évidence entre l’onction et l’attraction, le feu de l’huile et le feu divin. Ceux qui reçurent des ordinations valides du temps où les Eglises Apostoliques conservaient des rituels d’ordination sérieux, nous comprendront, quant à la surprise dont certains me firent part lorsqu’à la suite de la cérémonie d’ordination, leurs mains notamment les brûlaient… Feu de l’huile et feu divin sont étroitement liés par la consécration du Saint Chrème, fait qui débouche sur ce que ce n’est plus l’huile qui agit comme telle mains l’onction par l’Esprit dont nous parle Isaïe XI, 2 et 3 : « Sur lui se posera l’Esprit de Iahvé, esprit de sagesse et de discernement, esprit avisé et vaillant, esprit de connaissance et de crainte de Iahvé ; il l’inspirera dans la crainte de Iahvé« . L’Esprit offre des dons qui préparent aux sept grâces de la Confirmation : l’Esprit de Sagesse, l’Esprit d’Intelligence, l’Esprit de Connaissance, l’Esprit de Force, l’Esprit de Science, l’Esprit de Piété, l’Esprit de Crainte de Dieu.  

B/ La Chrismation dans le Nouveau Testament  

Le Christ est l’Oint : « Nous avons trouvé le Messie, c’est à dire le Christ » déclare André à son frère Simon. Nous avons trouvé le Messie, ce qui signifie « Oint ». « En ces jours-là Jésus vint de Nazareth de Galilée et il fut immergé par Jean dans le Jourdain. Aussitôt en remontant des eaux, il vit les cieux se fendre et l’Esprit descendre vers lui comme une colombe. Et une voix vint des cieux : Tu es mon fils, l’aîné dont je suis content« . (Marc I, 9-12) C’est immédiatement après son immersion (en grec, « baptisma ») que fut révélé aux hommes l’onction de Jésus dans l’Esprit, c’est à dire sa chrismation le manifestant comme Christ. Certes, nous n’enseignerons pas comme certains que Jésus est devenu le Christ à cet instant : Il est Dieu de toute éternité, mais Il manifeste sa qualité divine et son unité de Nature avec le Père et l’Esprit par la présence de l’Esprit et le témoignage de Père : « Tu es mon fils, l’aimé dont je suis content« . Les Pères nous enseignent à la suite de Saint Irénée que Dieu s’est fait homme pour que l’homme se fasse Dieu. Le Christ Jésus est l’Oint du Père et il s’est fait homme pour transmettre son onction à tous les hommes. Cette onction est accordée par un scénario en deux temps : la mort et la résurrection : le baptême et la chrismation : « Oubliez-vous donc que tous, quand nous avons été baptisés en Christ Jésus, nous avons été plongés dans sa mort ? oui ! par le baptême nous avons été ensevelis avec lui dans la mort : afin que comme Christ a été ressuscité des morts par la gloire du Père, ainsi nous marchions désormais dans une vie nouvelle« . (Romains VI, 3-6) La glorification dans le Christ s’établit par Sa résurrection et le Christ de proclamer : « Si quelqu’un a soif qu’il vienne à moi et qu’il boive. Celui qui croit en moi, des fleuves de vie jailliront de son sein, comme dit l’Ecriture. » Il disait cela de l’Esprit que devaient recevoir ceux descendu parce que Jésus n’était pas encore monté dans la gloire« . (Jean VII, 38-40) L’onction ou chrismation, c’est la Pentecôte qui nous transmet le don de Dieu, le Saint Esprit, et l’on comprend dès lors cette adresse de l’Apôtre aux Corinthiens dans sa deuxième épître II, 14-16 : « Mais grâces soient rendues à Dieu qui partout nous fait triompher dans le Christ et qui par vous manifeste en tous lieux le parfum de sa gnose ! Car nous sommes un parfum du Christ vers Dieu« .  

C/ La Chrismation chez les Pères  

Irénée de Lyon en sa Démonstration de la prédication Apostolique déclare : « En effet le Fils en tant qu’Il est Dieu, reçoit du Père, c’est à dire de Dieu, le trône de l’éternelle royauté et l’huile de l’onction, plus abondamment, que ses autres compagnons ; et l’huile d’onction, c’est l’Esprit dont Il est oint, et ses compagnons sont les prophètes, les justes, les apôtres, et tous ceux qui reçoivent participation à sa royauté, c’est à dire ses disciples« . Tertullien en son traité Le Baptême déclare encore : « Je ne veux pas dire que ce soit dans l’eau que nous recevions l’Esprit Saint. Mais purifiés dans l’eau par le ministre de l’ange, nous sommes préparés à recevoir l’Esprit Saint… Ensuite à la sortie du bain, nous recevons une onction d’huile bénite, conformément à la discipline antique. Selon celle-ci on avait coutume d’élever au sacerdoce par une onction d’huile répandue de la corne : c’est ainsi qu’Aaron fut oint par Moïse. Aussi étaient-ils dits « Christs », de « chrisma » qui signifie onction et qui donna aussi son nom au Seigneur. Cette onction est devenue spirituelle puisqu’il fut oint de l’Esprit de Dieu le Père… Puis on nous impose la main en appelant et en couvrant l’esprit Saint par une bénédiction… Alors cet Esprit très saint sortant du Père descend avec complaisance sur ces corps purifiés et bénis ; il se repose sur les eaux du baptême comme s’il reconnaissait là son ancien trône, lui qui sous la forme d’une colombe est descendu sur le Seigneur« . Hippolyte de Rome en la Tradition apostolique précise : « Ensuite quand il sera remonté, il sera oint par le prêtre de l’huile d’action de grâces avec ces mots : « Je t’oins d’huile sainte au nom de Jésus+Christ ». Et ainsi chacun après s’être essuyé se rhabillera et ensuite ils entreront dans l’Eglise. L’Evêque en leur imposant les mains dira l’invocation : « Seigneur Dieu, qui les a rendus dignes d’obtenir la rémission des péchés par le bain de la régénération, rends-les dignes d’être remplis de l’Esprit-Saint et envoie sur eux ta grâce, afin qu’ils te servent suivant ta volonté, car à toi est la gloire, P

ère et Fils avec l’Esprit Saint, dans la Sainte Eglise, maintenant et dans les siècles des siècles. Amen ». Ensuite, en répandant de l’huile d’action de grâces de sa main et en posant celle-ci sur la tête, il dira : « Je t’oins d’huile sainte en Dieu le Père tout puissant et dans le Christ Jésus et dans l’Esprit Saint ». Et après l’avoir signé au front, il lui donnera le baiser et dira : « le Seigneur soit avec toi« . Cyrille de Jérusalem précise en ses Catéchèses Baptismales et Mystagogiques : « Lorsque baigné dans les eaux du Jourdain, et leur ayant communiqué les effluves de sa divinité, le Christ en fut remonté, le Saint Esprit fit en personne irruption sur Lui, le semblable se reposant sur son semblable. De même, remontés de la cure aux saintes eaux, vous reçûtes la chrismation, la marque dont fut chrismé le Christ. Or cette chrismation est l’Esprit Saint… Le Christ en effet n’a pas été chrismé par les hommes, d’huile ou de baume matériel, mais le Père l’ayant préétabli sauveur de tout l’univers, le chrisma du Saint Esprit… Et de même que le Christ fut réellement crucifié, enseveli et ressuscité, et que vous aussi, par votre baptême, vous avez été admis à participer symboliquement à sa croix, à son tombeau et à sa résurrection, ainsi en est-il de la chrismation : le Christ était chrismé d’une huile joyeuse et spirituelle, entendez de l’Esprit Saint qu’on appelle huile d’exultation, parce qu’Il est précisément la source de l’exultation spirituelle ; quant à vous, vous avez été chrismes d’un baume qui vous a rendus participants et associés au Christ« . Ambroise de Milan pour sa part rappelle les vertus attachées à la chrismation : « Après cela vient le sceau spirituel dont vous avez entendu parler aujourd’hui dans la lecture. Car après la fontaine, il reste encore à rendre parfait quant à l’invocation de l’évêque l’Esprit Saint est répandu… qui sont comme les sept vertus de l’Esprit. (105) « Ainsi donc rappelle-toi que tu as reçu le sceau spirituel, l’esprit de sagesse et d’intelligence, l’Esprit de conseil et de forces, l’Esprit de connaissance et de piété ; l’Esprit de la sainte crainte, et garde ce que tu as reçu. Dieu le Père t’a marqué de son sceau, le Christ Seigneur t’a confirmé et il a mis l’Esprit dans ton coeur comme gage ainsi que tu l’as appris par la lecture de l’apôtre« . L’onction est un sceau de Dieu, c’est la marque visible de la Pentecôte, c’est l’attestation de la réception du Saint Esprit, l’huile comme prototype de la matière inflammable constitue l’actualisation des langues de feu reçues par les Apôtres, et le rite de l’imposition des mains apparaît avec Ambroise de Milan « en appelant et en conviant l’Esprit Saint par une bénédiction« .  

D/ La Chrismation dans le Catharisme  

Le Rituel Cathare rappelle ces divers points quant à l’ordination, quant à l’imposition des mains, quant à la communion avec et dans le Saint Esprit : « Vous devez donc comprendre que telle est la raison de votre présence ici devant l’Eglise de Jésus+Christ, c’est à dire à l’occasion de la réception de ce saint baptême de l’imposition des mains et du perron de vos péchés ; à cause de la demande d’une bonne conscience adressée à ! dieu par les bons chrétiens. Voilà pourquoi vous devez comprendre que de même que vous êtes temporellement devant l’Eglise de Dieu, où le Père, le Fils et l’Esprit-Saint habitent spirituellement, de même vous devez être spirituellement avec votre âme devant Dieu et le Christ et l’Esprit-Saint, préparé à recevoir ce saint orninamentum de Jésus+Christ« . Le Rituel de la Confirmation de l’Eglise Gnostique Apostolique Primitive pour sa part offre cette prière pendant que l’évêque impose les deux mains au-dessus de la tête du Baptisé maintenant confirmé : « Remplissez-le de votre dignité, marquez du digne de l’invincible croix du Christ, ce frère et du sceau de votre Esprit, pour qu’il possède la vie éternelle qui est de vous connaître avec votre Fils et votre Esprit : un seul Dieu, de vous aimer et de suivre vos commandements. Nous vous le demandons, moi ministre indigne et avec cette communauté, l’Eglise Une, Sainte, Catholique (Universelle) et Apostolique, par Notre Seigneur Jésus+Christ dans le même esprit Saint, à Vous louange, adoration, action de grâces, aux siècles des siècles. Amen. » Le célébrant prend alors l’ampoule de Saint Chrême et faisant successivement le signe de la croix sur le front, les yeux, le nez, la bouche, les mains, les pieds du confirmé, il dit chaque fois : « Le Sceau du Saint Esprit« . Cette distinction du rite de l’imposition des mains comme étape distincte et postérieure au Baptême est fondamentale dans le Catharisme. Elle prend sa source en cette parole de Jésus que relate Jean XIV, 16-18 : « Et moi je demanderai au Père, et il vous donnera un autre collaborateur qui puisse demeurer éternellement avec vous : l’Esprit de la Vérité, que le monde ne peut recevoir, parce qu’il n’en a ni la connaissance, ni l’idée ; mais vous vous le connaissez et c’est pourquoi il restera auprès de vous et sera en vous ». Cette venue de l’Esprit Saint si elle se trouve actualisée dans le baptême de Jésus par Jean est postérieure pour les hommes au baptême de repentance et le rite baptismal s’effectue en deux temps : « Ils lui prescrivent d’abord un temps de pénitence, de pureté et de prière continue. Puis ils lui imposent sur la tête l’Evangile de Jean, invoquant le Saint Esprit et récitent le Pater Noster. Après cette sorte de baptême, ils lui prescrivent à nouveau un temps d’éducation plus précise, de vie plus ascétique, de prière plus pure, puis demandent des témoignages sur le point de savoir s’il a tout observé. S’il a accompli fidèlement au témoignage des hommes comme des femmes, ils l’amènent à un rite d’initiation réitérée. Le plaçant en face de l’Est, ils lui posent l’évangile sur la tête, les présents, hommes et femmes, lui imposent les mains récitant leur rite« . Dans cet itinéraire de l’âme vers Dieu, le Saint Esprit pour l’ensemble des Pères est l’intervention privilégiée en faveur de l’homme. Clément d’Alexandrie à l’égard de Marie Madeleine répandant un flacon de parfum de grand prix sur le Christ nous explique le sens de cette scène : « Et si je ne vous parais trop insister, les pieds parfumés du Seigneur, ce sont les apôtres qui, comme l’annonçait la bonne odeur de l’onction, ont reçu le Saint Esprit. Les apôtres qui ont parcouru la terre et prêché l’Evangile sont représentés par les pieds du Seigneur, au sujet desquels l’Esprit exprime encore par le psalmiste cet oracle : « Adorons au lieu où ses pieds se sont posés« . [Ps. 131, 7] C’est à dire là où sont parvenus ses pieds, les apôtres, par qui il a été prêché jusqu’aux extrémités de la terre« . Il y a un rapport étroit entre le parfum et l’Esprit Saint. Cette remarque dès lors de celui qui fut le maître d’Origène est à retenir dans cette adresse aux femmes : « Il faut absolument que, chez nous, les hommes exhalent non pas l’odeur des parfums mais celle des vertus, et que la femme répande la bonne odeur du Christ, l’onguent royal, et non pas l’odeur des poudres et des parfums et qu’elle s’oigne de l’onguent immortel de la sagesse, qu’elle se délecte de ce parfum saint qu’est l’Esprit. C’est celui que le Christ prépare aux hommes qui sont ses disciples : un onguent de bonne odeur, qu’il a composé avec les aromates célestes. C’est de ce parfum que le Seigneur, lui aussi, est oint, comme David l’a indiqué : « C’est pourquoi Dieu, ton Dieu, t’a oint d’une huile d’allégresse, de préférence à tes compagnons ; de tes vêtements de dégage le parfum de la myrrhe, de l’aloès et de la cannelle« . Cette actualisation du pardon de Marie Madeleine lorsqu’elle verse le parfum, et plus encore de sa purification, est attestée par le Christ disant à Simon : « Tu ne m’as pas oint la tête d’huile : mais elle m’a oint les pieds de parfum. Grâce à cela, je te le dis, beaucoup de péchés lui sont remis car elle a beaucoup aimé. Mais à celui à qui on remet peu aime peu. Alors il dit à la femme : tes péchés te sont remis« . (Luc VII, 46-49) Origène à propos de l’huile nous offre un sens nouveau : « Toute âme a besoin de l’huile de la miséricorde divine, et nul ne peut échapper à la vie présente s’il est privé de l’huile de la miséricorde céleste« . Cette huile, c’est le Saint Esprit qui « purifie toutes les souillures en accordant la rémission des péchés« . Ce point est fondamental. Il nous permet de comprendre cette remarque du Maître Alexandrin : « Dans les Psaumes également il est écrit : « Tu enlèveras leur esprit et ils disparaîtront, et ils retourneront à leur terre. Tu enverras ton Esprit, et ils seront créés et tu renouvelleras la face de la terre » (Ps. 103, 29-30) ; cette phrase s’applique clairement à l’Esprit Saint qui, une fois les pécheurs et les hommes indignes écartés et morts, se créera pour lui-même un peuple nouveau et renouvellera la face de la terre, lorsque les hommes par la grâce de l’Esprit, abandonneront le vieil homme avec ses actions (cf. Col III, 9) et commenceront à vivre d’une vie nouvelle (Cf. Rom VI, 4). Et il est tout à fait juste de dire que ce n’est pas en tous, ni en ceux qui sont chair, que l’Esprit Saint habitera, mais en ceux dont la terre aura été renouvelée. (cf. Ps. 103, 30) : c’est pour cela enfin que l’Esprit Saint était transmis par l’imposition des mains des apôtres (cf Act. 8, 18) après la grâce et le renouvellement du baptême (cf. Tite III, 5) » (114). La réception de l’Esprit indépendante du Baptême est conditionnelle à l’abandon du vieil homme en vue d’entrer en une vie nouvelle. Dans le cadre du rituel de la Confirmation de l’Eglise Gnostique Apostolique Primitive, il est procédé dans le cours de la troisième partie du rite à la tonsure du baptisé qui va être oint, et le célébrant ajoute immédiatement à l’égard du nouveau tonsuré : « Gardez toujours en votre coeur cet avertissement du Sauveur : « Si l’on veut venir à ma suite, il faut renoncer à soi-même, prendre sa croix et me suivre ainsi. Car celui qui voudra sauver sa vie, la perdra ; et celui qui perdra sa vie à cause de moi, la recouvrera ». (Matthieu XVI, 24, 26). Mon Frère, gardez et portez toujours l’image de la couronne divine. Agissez de telle sorte que votre transformation ne s’arrête pas à l’extérieur, mais que votre coeur dégagé des embarras du monde et les désirs du siècle, s’ouvre à jamais aux splendeurs de l’éternelle grâce. Amen » Recevoir l’Esprit ; c’est entrer en Communion avec Dieu. Si l’Esprit est notamment la relation d’amour entre le Père et le Fils, tout en ne procédant que du Père et sans n’être que cela, la liturgie de la Sainte Messe de l’Eglise Gnostique Apostolique Primitive fait dire au célébrant après qu’il ait récité le deuxième évangile, fixe celui-ci qui est la Prière Sacerdotale : « Que tous les hommes soient Un dans l’Amour, comme le Fils est Un avec le Père dans l’Esprit. Amen« . Origène considère à juste titre sa douzième Homélie sur les Nombres, que le chrétien est amené à vivre quatre étapes : l’offrande de sa foi et de son amour, en contre partie la réception des dons du Saint Esprit, en troisième lieu le fait qu’il nous faut mourir au monde, enfin parvenu à la perfection il nous est donné le paradis. Comment cela se peut-il produire ? « Le Verbe de Dieu qui est le Seigneur Jésus est l’Epoux et le Mari de l’âme pure et chaste« . A l’égard de cette union il n’est point possible de citer un extrait, il faut lire l’ensemble que constituent les Homélies sur le Cantique des Cantiques d’Origène. L’onction est la marque du Saint-Esprit. Le baptême d’Esprit et de Feu permet au baptisé de devenir membre de l’Eglise priante, souffrante et militante et d’agir ainsi en faveur de la réconciliation universelle.

 

Source : http://www.esoblogs.net

 

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Published by Jean-Pierre Bonnerot - dans Cathares
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17 décembre 2012 1 17 /12 /décembre /2012 09:30

A Déodat Roché qui dans les sphères de l’au-delà

poursuit le cheminement spirituel si pur, qu’il manifesta

par le témoignage de sa vie.

In mémoriam

Le Catharisme se veut et se trouve être la religion de salut fondée sur le Nouveau Testament. Il apparaît dans l’histoire comme l’une des manifestations du courant gnostique chrétien qui, sans chercher à s’opposer à l’Église Romaine, tente de demeurer fidèle aux exigences du christianisme primitif, pour apporter aux hommes ce que les Églises Apostoliques n’avaient voulu ou su offrir à leurs fidèles, dans l’application de la doctrine. La prise en compte du salut de Lucifer et la responsabilité de l’homme dans la transfiguration du Cosmos est l’une des nombreuses prises de conscience de la pensée cathare. Il en est de nombreuses autres, qu’à l’occasion d’une série d’articles nous aborderons, choisissant d’évoquer présentement la théologie du Baptême dans l’Esprit Saint et le Feu, parce que les Églises chrétiennes n’en perçurent pas l’importance. Pour pallier cette carence, le Catharisme a mis en place le Consolamentum et érigé une théologie spirituelle inhérente à ce rite, – à ce sacrement ! – et qui prend pour base les écrits du Nouveau Testament et la Foi des Pères de l’Église Primitive. L’oeuvre n’est pas polémique ; les Cathares n’ont-ils pas offerts à l’histoire une leçon d’amour et de non-violence lorsqu’à l’inverse un Dominique sera canonisé pour son zèle ? et cet ensemble d’articles n’a point pour vocation de solliciter une réhabilitation car la force des armes physiques ne saurait corrompre ou souiller la Foi des Purs. Les calomnies et les mensonges ne peuvent modifier une doctrine qui n’a besoin de personne pour se justifier. Notre tentative est bien autre. Diffamé, le Catharisme dans ses fondements chrétiens n’a pas toujours eu des docteurs pour la présenter et sans prétendre être l’un d’eux, nous nous devons par contre, comme historien des idées, de révéler ce qui fut caché : la pleine orthodoxie de la doctrine cathare, puisque, comme le rappelle Maurice Magre :  Le silence est l’arme la plus puissante du mal »

La doctrine des trois Baptêmes des trois naissances et des trois morts

« Or un homme d’entre les Pharisiens qui s’appelait Nicodème et magistrat des Juifs, vint vers lui la nuit et lui dit : Rabbi, nous voyons bien que tu es un docteur venu de la part de Dieu ; car nul ne saurait opérer les prodiges que tu fais, si Dieu n’était avec lui. - En vérité, en vérité je te le dis, répliqua Jésus, à moins de renaître, nul ne saurait voir le Royaume de Dieu.- Mais, objecta Nicodème, comment un homme déjà âgé peut-il renaître ? peut-il rentrer dans le ventre de sa mère pour recommencer une nouvelle naissance ? - En vérité, en vérité, je te le dis, reprit Jésus, si quelqu’un ne naît de l’eau et de l’Esprit, il ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair ; il faut naître de l’esprit pour être esprit. Ne sois donc pas si stupéfait que j’aie dit : Il vous faut renaître ! » (Jean III, 1-9). Naître de l’eau et de l’Esprit ! Dans le cadre de l’Église Primitive, le baptême d’eau était le baptême de repentance prêché par Jean le Baptiste par cette voix qui crie dans le désert : « Redressez le chemin du Seigneur » (Jean I, 23) ; mais cette cérémonie préparait à un autre baptême aux tout autres vertus et, lorsque Jean verra venir Jésus vers lui, ne s’écrira-t-il pas : « Voici venir l’Agneau de Dieu qui porte le péché du monde, dit-il, celui dont j’ai prêché : “Derrière moi vient quelqu’un qui est mon aîné et mon supérieur”. Je ne le connaissais pas mais celui qui m’a donné mission de baptiser dans l’eau m’a dit : “L’homme sur lequel tu verras l’Esprit descendre d’en haut et demeurer sur lui, c’est celui-là qui baptise dans l’Esprit Saint. Or j’ai vu et je rends donc témoignage que celui-là est le Fils de Dieu” ». (Jean I, 29-32). À propos de Jésus qui baptise dans l’Esprit Saint, il est rapporté dans deux des Synoptiques, cette phrase de Jean le Baptiste : « Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le Feu » (Matthieu, III, 11 et Luc III, 16). Cette phrase relie le baptême dans l’Esprit Saint au baptême dans le Feu de telle sorte qu’il ne s’agit que d’un seul sacrement de régénération par le Christ. Si donc l’Eglise a envisagé le baptême de Feu comme étant celui du martyre, il conviendrait mieux de le considérer – et nous le prouverons – comme le baptême de Désir, au sens le plus spirituel du terme. Avant d’aller plus outre, réfléchissons un instant sur l’emploi des mots « eau et Esprit » dans l’entretien de Jésus avec Nicodème. « [Dans le Principe] Élohim créa les cieux et la terre. La terre était déserte et vide. Il y avait des ténèbres au-dessus de l’abîme et l’esprit d’Élohim planait au-dessus des eaux » (Genèse I, 1-3) Rachi en son Commentaire du Pentateuque écrit à l’égard de ce verset 2 : « Le souffle de Dieu planait. Le trône de la Majesté Divine se tenait dans les airs et planait à la surface des eaux, par la seule force du souffle de la parole du Saint Béni-soit-Il et par Son ordre. Telle une colombe qui plane sur son nid » Or, l’Esprit Saint qui planait sur les surfaces des eaux, ne va-t-il pas planer de nouveau sous forme d’une colombe au-dessus de Jésus-Christ lors du baptême par Jean ? Il convient de rapprocher Genèse I, 2 du Psaume XXXIII 6-8 : « Par la parole de Iahvé les cieux ont été faits et par le souffle de sa bouche toute leur armée. Il rassemble, comme dans une outre, les eaux de la mer, il met les flots dans des réservoirs ». L’Esprit et l’eau précèdent la création originelle qui s’achève « provisoirement » avec la création de l’homme devenu une âme vivante. Avec la chute, la création est entravée dans son devenir originel, et il convient que l’homme soit restauré dans sa condition première pour permettre la délivrance de la nature assujettie à la vanité : sur ce point, nous renvoyons le lecteur intéressé à notre étude sur Satan. Pour permettre à l’homme de retrouver sa condition première, l’Esprit et l’eau vont de nouveau être présents dans le cadre du Baptême qui lavera la faute originelle, et ce sacrement sera instauré et actualisé lors du baptême de Jésus par Jean : ce rite est une nouvelle création en ce fait qu’il débouche pour l’homme vers une nouvelle naissance à Dieu. Grégoire de Naziance en son Homélie pour le Saint-Baptême, signale : « Il est trois espèces de nativités reconnues par les Écritures ; la première est corporelle, la deuxième vient du baptême et la troisième procède de la résurrection… toutes ces formes de nativités, il est bien évident que mon Christ les a honorées ; la première par cette insufflation primordiale qui inaugure la vie physique, la deuxième par son Incarnation et le baptême qu’Il se conféra lui-même ; la troisième par l’Ascension qu’il avait lui-même prédite ; ainsi qu’il fut le premier né parmi de nombreux frères, il fut aussi jugé digne de renaître le premier d’entre les morts » Cette présence de l’Esprit Saint lors des deux premières naissances, Grégoire de Naziance la signale explicitement, elle est la condition de la restauration de l’homme dans la vie divine et Jean Scot évoque cet aspect en son Commentaire sur l’Évangile de Jean : « La naissance selon l’esprit, celle dont le Seigneur parle maintenant en ces termes : « S’il ne naît de nouveau ». C’est par cette naissance que la nature humaine commence à retourner vers son ancienne dignité, dont elle était déchue » Dans le cadre des deux premières naissances – la troisième n’ayant pas encore eu lieu – l’eau et l’Esprit sont donc présents : « telle une colombe qui plane sur son nid ».

L’Église enseigne en son Credo qu’il n’y a qu’un seul baptême pour la rémission des péchés mais reconnaît trois baptêmes quant à la forme.

1 le Baptême d’eau ou le baptême de repentance

2 le Baptême d’esprit ou le sacrement de la confirmation ou chrismation

3 le Baptême de Feu qui devrait être plus exactement le Baptême de Désir ou le martyre.

Origène et Ambroise de Milan quant à eux précisent qu’ils connaissent trois sortes de morts et le Maître Alexandrin explique : « Quelles sont ces trois morts ? On vit pour Dieu et on est mort au péché selon l’apôtre. Cette mort est bienheureuse : on meurt au péché. C’est de cette mort qu’est mort mon [Seigneur] : Car la mort dont il mourut fut la mort au péché. Je connais encore une autre mort par laquelle on meurt à Dieu, celle dont il s’agit dans la parole : l’âme pécheresse elle-même mourra. Je connais aussi une troisième mort, selon laquelle nous croyons communément que ceux qui ont quitté leurs corps sont morts : par exemple Adam vécut 930 ans et mourut » L’idée des trois baptêmes, des trois naissances et des trois morts est beaucoup plus complexe que l’on ne se l’imagine.

1 A propos de la mort au péché, l’homme y est appelé par le baptême et Saint Paul de s’écrier : « Que dirions-nous alors ? Nous persisterons dans le péché pour que la grâce opère une fois de plus ! Non certes ! Nous qui sommes morts au péché comment vivons-nous encore dans le péché ? Oubliez-vous donc que tous, quand nous avons été baptisés en Christ Jésus, nous avons été plongés dans sa mort ? Oui ! par le baptême nous avons été ensevelis avec lui dans la mort : afin que comme le Christ a été ressuscité des morts par la gloire du Père, ainsi nous marchions désormais dans une vie nouvelle : car si nous avons été implantés en lui dans le symbole de sa mort, c’est pour ressusciter avec lui » (Romains VI, 1-7)

2 A propos de la mort à Dieu, il est écrit en Ezechiel XVIII, 4 : « Voici toutes les vies sont à moi, la vie du père et la vie du fils sont à moi. La personne qui pêche c’est elle qui mourra ». Ce verset est à rapprocher de Deutéronome XXIV, 16 : « Les pères ne seront pas mis à mort pour les fils et les fils ne seront pas mis à mort pour les pères : chacun sera mis à mort pour son propre péché ». Il importe toutefois de se souvenir des leçons du Judaïsme dans le commentaire de la Thora et Rachi commente ainsi le verset qui précède : »Chacun mourra pour son péché. Mais celui qui n’est pas encore un homme ne pourra mourir pour un péché de son père, les petits enfants peuvent mourir par le péché de leur père par décret céleste« . Le problème de la mort des enfants innocents a souvent préoccupé le Judaïsme qui à travers Deutéronome XXII, 7 : « laisse la mère, laisse-la, et les petits tu pourras les prendre; ainsi tu seras heureux et tu prolongeras tes jours » perçoit l’idée d’épreuves selon laquelle « Celui qu’il aime, l’Eternel le met à l’épreuve tel un père, le fils qui lui est cher » (Proverbes III, 12) et Rabbi Simon ben Yo’haï explique : « Si un père perd son fils, il ne doit pas se plaindre, car c’est un signe que l’Éternel l’aime ». Il n’est pas sans intérêt d’évoquer Rachi et quelques autres maîtres du Judaïsme, cela n’est pas contraire à la réflexion philosophique du christianisme puisque dans la seconde moitié du XIIIe siècle les philosophes et les théologiens chrétiens traduisent en latin avec beaucoup de soin des passages du Talmud et de Rachi. Gardons en mémoire Exode XX, 5-7 : « Car moi, Iahvé, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, punissant la faute des pères sur les fils, sur la troisième et la quatrième génération, pour ceux qui me haïssent, et faisant grâce jusqu’à la millième pour ceux qui m’aiment et observent mes commandements ». Il n’y a pas de contradiction entre Deutéronome XXIV, 16 et Exode XX, 5-7 et ils ne s’opposent pas. Par ce dernier verset se dessine l’idée de communion des Saints qui sera l’un des apports les plus marquants de la théologie chrétienne. Le Zohar en son explication d’Exode XX, 5 précise à son égard : « Et pourtant pourquoi faut-il que meurent ces malheureux enfants qui sont sans péché et sans reproche ? Où est ici le jugement juste et équitable du Maître du monde ? Si ce sont les péchés des parents qui sont cause de leur mort, alors vraiment, ils n’ont « personne pour les consoler ». Mais en vérité les larmes versées par ces « opprimés » agissent comme intercesseurs et les défenseurs pour les vivants qu’ils protègent ; et par la vertu de leur innocence, par la puissance de leur intercession, un lieu est, en son temps, préparé pour eux, auquel ne peuvent accéder ou prétendre les hommes même les plus justes, car le Saint, béni soit-Il, aime en vérité ces petits enfants d’un amour éminent et sans pareil. Il les unit à lui et tient prêt pour eux un lieu céleste tout proche de lui. C’est à leur propos qu’il est écrit : « Par la bouche des enfants et des nourrissons, Tu as fondé Ta puissance » » (Psaume XIII, 3)

3 La mort « commune » qui marque la séparation de l’âme et du corps n’est pas si banale qu’on se le peut imaginer et à cet égard, Ambroise de Milan nous dit : « La troisième tient du milieu : elle parait bonne aux justes et terrible au grand nombre ; quoiqu’elle libère tous les hommes, peu s’en réjouissent. Ce n’est pas sa faute mais celle de notre faiblesse : nous sommes captivés par les plaisirs sensuels et les délices de cette misérable vie, et nous tremblons d’arriver au bout d’une course où nous avons rencontré plus d’amertume que de plaisir. Je ne parle pas pour ces hommes saints et sages qui gémissaient sur la longueur de ce pèlerinage ; ils jugeaient meilleur d’être dessous, d’être avec le Christ, ils allaient jusqu’à maudire le jour de leur naissance comme celui qui a dit : « Périsse le jour où je suis né” ». (Job III, 3) (11). À travers ces trois morts qu’évoquent Origène et Ambroise, il est possible de dresser une analogie avec les trois naissances qu’énonce Grégoire de Naziance et la doctrine des trois baptêmes.

1 Au Baptême de repentance ou baptême d’eau correspond la naissance selon la chair et la mort au péché ;

2 Au Baptême d’Esprit et de Feu correspond la naissance au baptême et la mort à Dieu ;

3 Au Baptême de Désir correspond la résurrection et la mort physique comme séparation de l’âme et du corps.

Existe-t-il une opposition entre ces trois formes ? Certes non ! L’ensemble de ces tris naissances et de ces morts s’inscrit dans un seul Baptême dans le cadre duquel le chrétien vit le Sacrement depuis son catéchuménat dans lequel il s’inscrit à l’occasion de sa naissance terrestre, jusqu’au stade de la rédemption que connaîtra celui qui bénéficiera de la mort physique où le corps devenu inutile et dissous laissera l’âme libre d’aller dans le Royaume de Dieu. Il convient de renaître pour entrer dans le Royaume. Si l’Église Primitive comprit le sens de cette adresse du Christ à Nicodème – nous le verrons plus loin – les structures ecclésiales depuis de nombreux siècles choisirent de ne pas en percevoir les conséquences doctrinales et liturgiques préférant considérer cette parole du Christ comme une phrase symbolique et Jean Chrysostome à propos de son homélie sur l’entretien de Jésus avec Nicodème s’exclame, par exemple : « Reprenons donc la suite des paroles de notre évangile. Nicodème était tombé dans des considérations terre-à-terre, il avilissait ce qu’avait dit Jésus-Christ, l’entendant d’une naissance charnelle » Nous verrons plus outre qu’il convient de ne point entendre ces termes selon un mode symbolique, que constitue la réponse de Jésus à Nicodème.

Le Baptême d’eau ou de repentance : Première étape du Consolamentum

La préparation, l’introduction au Baptême de repentance accompli par le Baptiste passe par la conversion : « En ces jours-là arrive Jean Baptiste, il proclame dans le désert de Judée : Convertissez-vous, le règne des cieux est proche ». (Matthieu III, 1-3) et Jean d’ajouter à propos de ce qu’il fait :  laquelle le Catharisme s’opposa toujours à l’administration de ce rite avant l’âge de sept ans : « Le baptême donné aux enfants avant l’âge de sept ans ne vaut rien » Dans cette prise en compte de l’âge de sept ans, figure peut-être, sans en percevoir les motifs, l’idée de certains courants religieux chrétiens qui considèrent que l’âme ne se fixe définitivement dans le corps qu’à l’âge de sept ans, ce que le savoir populaire nomme à ce propos, l’âge de raison. Avant d’aller plus outre, il convient, à la lumière de la Tradition, d’évoquer un certain nombre d’aspects quant à l’âme :

. l’âme préexiste-t-elle à la création du corps ?

. à quel instant l’âme s’unit-elle au corps ?

. existe-t-il des stades d’évolution dans la fixation de l’âme au corps ?

. l’âme peut-elle quitter le corps et dans l’affirmative sous quelle condition ?

A/ L’Ame préexiste-t-elle à la création du corps ?

Le terme âme, apparaît pour la première fois dans la Bible, dans le cadre de la création de l’homme : « Alors Iahvé Élohim forma l’homme, poussière provenant du sol et il insuffla en ses narines une haleine de vie et l’homme devint une âme vivante ». (Genèse II, 7) Avant d’envisager l’exégèse chrétienne, revenons un instant au judaïsme dans le cadre du commentaire de Rachi sur le Pentateuque qui, à l’égard de ce verset écrit : « Il l’a formé d’éléments d’ici-bas et d’éléments d’en-haut. Le corps d’en bas ; l’âme d’en-haut. Car le premier jour avait été créé les cieux et la terre. Le deuxième jour Il a dit : Que la terre ferme apparaisse ne bas. Le troisième jour Il a créé les luminaires, en haut. Le quatrième jour Il a dit : Que les eaux pullulent etc, en bas. Il fallait bien le cinquième jour achever avec le monde d’en haut et avec le monde d’en bas. Sinon il y aurait eu jalousie dans l’oeuvre de la Création, l’un des deux aurait dépassé l’autre d’une journée de création ». Ce qu’il convient de retenir c’est le principe d’alternance et de complémentarité du haut et du bas dans le plan divin de la Création. Les auteurs classiques de l’exégèse de la Thora expriment des idées originales qui méritent d’être soulignées avant d’aller plus outre à propos de ce verset : « En recevant le souffle de vie « dans la face », l’homme fut élevé au-dessus des créatures, au sens physique comme au sens moral. Il présente de ce fait le plus parfait contraste avec la plante. Celle-ci rivée au sol, tire la sève de sa vie des racines donc de ses extrémités inférieures. Chez l’animal le centre vital se situe au coeur, à la partie centrale du corps. Mais chez l’homme la vie est liée à l’esprit, à « la face », à la couronne de son être. L’homme porte ses regards vers en haut, il reçoit toutes ses forces « d’en haut », quand il espère, quand il désire, quand il pense. La vie insufflée dans la face porte l’homme et elle le soutient, si bien qu’il tombe lorsqu’il perd conscience ». Le fait qu’Adam possède une âme vivante issue du souffle de Dieu, a des raisons d’ordre mystique, il s’opère une alliance entre Iahvé Élohim et l’homme selon laquelle l’humain créé à l’image de Dieu doit tendre à Sa ressemblance et Carlo Suarèsd’écrire en son Commentaire de la Genèse : La Kabbale des Kabbales au sujet de ce verset 7, à propos d’Adam : « Il n’est pas l’aboutissement des espèces. Il est leur origine. Au verset 7 (sous l’égide de ce 7), il lui est accordé le « souffle des vivants », et voici un Aleph dans le sang, voici un Adam « surgir vivant pour les exigences du souffle de vie » En complément à ce qui précède, l’enseignement du Zohar précise : « Une tradition nous apprend que par la force de la volonté du Roi Suprême, un arbre puissant poussa. Il est la plus élevée de toutes les plantes d’en haut. Il embrasse les quatre points cardinaux du monde et ses racines s’étendent sur un espace de cinq cents lieues. Toutes les volontés sont suspendues à cet Arbre ; nulle volonté n’est bonne, si elle ne concorde avec celle de cet arbre. A son pied sourdent les eaux qui donnent naissance à toutes les mers. C’est de son pied que toutes les eaux créées au moment de la création se dirigent dans diverses directions ; c’est de là qu’émanent toutes les âmes du monde. Avant de descendre dans ce monde, les âmes entrent dans le Jardin ; et, en sortant, elles reçoivent sept bénédictions et sont exhortées de servir, à leur sortie du Jardin, de pères aux corps, c’est à dire de guider les corps paternellement en les maintenant dans la bonne voie ; car, quand l’image céleste, c’est à dire l’âme est sur le point de descendre en ce monde, le Saint Béni-Soit-Il, la conjure d’observer les commandements de la Loi, et de faire Sa volonté ; il lui confie en outre cent clefs, auxquelles correspondent les cent bénédictions que l’homme doit prononcer chaque jour » Nous citerons encore deux passages du Zohar qui précisent : « Tous ceux qui conduisent les hommes dans les diverses générations existaient, en image, au ciel, avant leur venue en ce monde. La tradition nous apprend que toutes les âmes des hommes étaient déjà gravées au ciel sous la forme des corps qu’elles étaient destinées à animer, avant même leur descente ici-bas » et d’autre part : « Remarquez que toutes les âmes dans ce monde qui sont le fruit des oeuvres du Saint Béni-Soit-Il, ne forment avant leur descente sur la terre, qu’une unité, ces âmes faisant, toutes parties d’un seul et même système. Et lorsqu’elles descendent en ce bas monde, elles se séparent en mâles et femelles ; et ce sont les mâles et les femelles qui s’unissent… Ce n’est qu’après leur descente en ce monde, qu’elles se séparent, chacune de son côté, et vont animer deux corps différents, celui d’un homme et celui d’une femme. Et c’est le Saint -Béni-Soit-Il qui les unit de nouveau ensuite, lors du mariage » Ces passages du Zohar sur la descente de l’âme sont à relier à l’affirmation de Jésus à Nicodème : « En vérité, en vérité, je te le dis ; répliqua Jésus, à moins de renaître, nul ne saurait voir le royaume de Dieu » (Jean III, 3) car il est dit encore en Jean III, 13 : « Et nul n’est monté au ciel sinon celui qui du ciel est descendu ». Ce verset fait bien entendu appel à l’idée de la préexistence des âmes que nous allons analyser bientôt, mais aussi à celle de l’origine céleste de l’âme, article de foi que nous retrouvons dans l’Hermétisme et dans les gnoses apparentées à l’Hermétisme comme celles que manifestent des philosophes tels que Numénius, Porphyre, Jamblique, Plotin, et que l’on retrouve aussi par exemple dans les Oracles Chaldaïques. Déjà antérieurement, cette croyance figurait chez les Pythagoriciens, mais il n’est pas ici le lieu de traiter des philosophies et des gnoses païennes, c’est pourquoi, nous renvoyons le lecteur, afin d’une première approche aux tentatives de Louis Rougier et R.P. Festugière, par exemple. L’Ancien Testament possède en plusieurs versets, cette affirmation de la préexistence de l’âme : « Avant même que je te forme dans le ventre, je te connaissais, et avant que tu sortes du sein, je t’avais consacré, je t’avais placé comme prophète pour les nations ». (Jérémie I, 5) « J’étais un enfant d’un bon naturel, j’avais reçu en partage une âme bonne, ou plutôt, étant bon, j’étais rentré dans un corps sans souillure ». (Sagesse VIII, 19) Le judaïsme en son orthodoxie et la doctrine kabbalistique professent la migration des âmes et le lecteur appréciera peut-être cette adresse de l’éminent professeur Gershom. G. Scholem, toutefois en pensant qu’il y a d’autres points d’accord, sans doute : « L’unique doctrine dans laquelle cathares et kabbalistes se rencontrent sur un point capital est celle de la migration des âmes ». Origène en ses Homélies sur Jérémie n’évoque présentement pas l’idée de préexistence des âmes et son exégèse du verset cité ci-dessus s’inscrit en ces termes : « Avant de t’avoir façonné dans le ventre de ta mère je te connais, qu’ils soient dits à Jérémie ou au Sauveur, lis la Genèse, observe ce qu’il y est dit de la création du monde et tu remarqueras que l’Écriture s’exprime d’une manière très dialectique, en évitant de dire : Avant de t’avoir fiat dans le ventre de ta mère je te connais. En effet lorsque l’homme « à l’image » a été créé, « Dieu dit : Faisons un homme à notre image et à notre ressemblance ». Il n’a pas dit : Façonnons ; mais quand il a pris, « du limon de la terre », il n’a pas « fait » l’homme, il a « façonné » l’homme et il plaça dans le paradis l’homme qu’il avait « façonné », pour le travailler et le garder. Si tu peux, vois ce qui distingue les mots « faire » et « façonner » et pourquoi le Seigneur, s’adressant soit à Jérémie, soit au sauveur, a évité de dire : Avant de t’avoir « fait » dans le ventre de ta mère je te connais : la raison en est que ce qui a été « fait » n’est pas dans un ventre, mais c’est ce qui est façonné à partir du limon de la terre qui est créé dans un ventre » Il n’était pas sans intérêt d’évoquer cette exégèse qui dans le Peri Archon à propos de ce même verset offre l’idée complémentaire de la préexistence de l’âme : « Le prophète Jérémie lui aussi le montre clairement : « avant d’être façonné dans le sein maternel ». Jérémie était connu de Dieu et « avant de sortir de la matrice » il a été sanctifié par Dieu et a reçu encore enfant, la grâce de la prophétie : … Il y a eu, pour ceux, dont les âmes avant de naître dans un corps avaient commis une faute dans leurs sentiments ou dans leurs mouvements, des causes antécédentes qui ont amené la divine providence à des les juger dignes de subir à bon droit cet état… Il est vraisemblable que ces mouvements sont causes de mérites avant même que les âmes agissent en ce monde ; et ainsi en fonction de ces causes ou de ces mérites, le plan de la divine providence fait qu’elles endurent du bien ou du mal aussitôt leur naissance, dirais-je, avant » Pour l’heure nous constatons le prudence d’Origène : il l’expliquera et nous le laisserons parler à propos de ce passage de Genèse XXV, 22-27 : « Comme les fils s’entrechoquaient dans son sein, elle dit : « S’il en est ainsi, pourquoi moi ? ». Elle alla donc consulter Iahvé et Iahvé lui dit : « Deux nations sont dans ton ventre et deux peuplades de tes entrailles essaimeront : l’une des peuplades sera plus forte que l’autre et l’aîné servira le cadet ! » Quand furent accomplis les jours de son enfantement, voici qu’il y avait des jumeaux dans son ventre ! Le premier sortit, il était roux, tout semblable à un manteau de poils. On l’appela du nom d’Esaü. Après cela sortit son frère. Sa main tenait le talon d’Esaü et on l’appela du nom de Jacob ». Le rabbin Elie Munk en La voix de la Thora à l’égard du verset 22 écrit : « En tout état de cause, l’Écriture tient à nous faire comprendre que l’hostilité irréductible qui sépare les deux frères Jacob et Esaü pendant toute leur existence n’a pas son origine en des motifs de jalousie ou de rivalité politique et économique, etc., mais qu’elle remonte à des divergences congénitales de caractère qui se manifestèrent, dès avant leur naissance, dans le sein maternel ». Origène en ses Homélies sur la Genèse écrit cette prudence énoncée : « Mais que sont ces privilèges de naissance, pourquoi Jacob a-t-il supplanté son frère, pourquoi est-il né lisse et nu, alors qu’assurément tous les deux ont été conçus, comme dit l’Apôtre, « d’un seul homme », « Isaac notre Père », ou bien pourquoi Esaü est-il tout entier hirsute, hérissé et pour ainsi dire recouvert de la crasse du péché et du mal, ce n’est pas mon intention de l’expliquer. Car si je veux creuser profond et, découvrir les filets d’eau vive qui se cachent, les Philistins aussitôt vont arriver et me chercher querelle, ils vont soulever contre moi disputes et chicanes et se mettre à remplir mes puits de leur terre et de leur boue. En vérité ; si ces Philistins me laissaient faire, moi aussi je m’approcherais de mon Seigneur, de mon très patient Seigneur qui dit : « Je ne repousse pas celui qui vient à moi » ; je m’approcherais, et, comme ses disciples qui lui dirent « Seigneur qui a péché, lui ou ses parents, pourqu’il soit né aveugle ? ». Je l’interrogerais moi aussi, et je lui dirais : « Seigneur qui a péché, cet Esaü ou ses parents, pour qu’il soit né de la sorte tout entier hirsute et hérissé, pour qu’il soit supplanté par son frère dans le sein de sa mère ? Mais si je fais mine d’interroger et de scruter là-dessus la parole divine, les Philistins aussitôt me cherchent noise et me chicanent. Aussi nous abandonnerons ce puits, nous l’appellerons « inimité » et nous en creuserons un autre ». Il serait loisible à l’égard de l’Ancien Testament de multiplier les exemples quant à la préexistence de l’âme et le fait vaut pour le Nouveau Testament pour lequel nous évoquerons quelques passages aussi, avant d’en venir à la façon dont les Pères de l’Église conçurent l’idée de la préexistence et de la migration des âmes. Le lecteur garde en mémoire l’entretien de Jésus avec Nicodème évoqué dès le début de la première partie de cette étude (Jean III, 1-9). Dans le Nouveau Testament, nous choisirons deux autres textes, l’un tiré de l’Évangile, l’autre de l’Apôtre Paul, afin de compléter ce qui précède : « Les disciples lui demandèrent : Pourquoi donc les scribes disent-ils qu’Élie doit venir d’abord ? Il répondit : Oui, Elie vient et il va tout rétablir, mais je vous dis qu’Elie est déjà venue et, au lieu de le reconnaître, il lui ont fait ce qu’ils ont voulu. De même ils vont aussi faire souffrir le Fils de l’Homme. Alors les disciples comprirent qu’il leur parlait de Jean Baptiste » (Matthieu XVII, 10-14). Ce passage est à relier à Luc I, 15-18 : « Car il sera grand devant le Seigneur, il ne boira ni vin, ni rien de fermenté, il sera rempli de l’Esprit Saint dès le ventre de sa mère, et il retournera beaucoup de fils d’Israël vers le Seigneur leur Dieu. Lui-même le précèdera avec l’esprit et la puissance d’Elie ». Pour faire corollaire à ces deux textes voici deux passages de l’Apôtre : « Mais nous – j’entends ceux qui sont des élus conformes à la prédestination, -nous savons qu’à ceux qui aiment Dieu tout contribue à leur bien. Car ceux qu’il a prévus, semblables à l’image de son Fils, il les a prédestinés pour que son Fils fut le Premier Né d’une multitude de frères ; et ceux qu’il a prédestinés, il les a appelés ; et ceux qu’il a appelés, il les a justifiés ; et ceux qu’il a justifiés, c’est pour les glorifier ». (Romains VIII, 28-31) « Lorsque Rebecca, conçut deux fils jumeaux de notre père Isaac, le choix de Dieu, en se déclarant avant qu’ils fussent nés et n’eussent donc fait ni bien ni mal, manifeste bien que ce ne sont pas les oeuvres mais la volonté de dieu qui détermine son choix lorsqu’il dit à Rebecca : « Le plus grand sera le serviteur du plus petit » et de même il est écrit : « J’ai aimé Jacob et haï Esaü ». Alors nous dirons donc qu’il y a injustice de Dieu ? Non certes ! » (Romains IX, 10-15) Origène à l’égard de ce passage aux Romains s’exclame : « Alors, en scrutant les Ecritures avec plus de soin au sujet d’Esaü et de Jacob on trouve qu’il n’y a pas d’injustice de la part de Dieu, quand, avant leur naissance et avant qu’ils aient fait quoi que ce soit, dans cette vie évidemment, il est dit que l’aîné servira le plus jeune, et on trouve de même qu’il n’y a pas d’injustice dans le fait que Jacob ait supplanté son frère dans le sein de sa mère, si on pense qu’il a été aimé de Dieu, avec raison jusqu’à être préposé à son frère à cause des mérites d’une vie précédente, bien entendu » Le « Bien entendu » a son importance ! …En ce qui touche Luc I, 15-18, Origène écrit sur Jean I, 21 : « Donc si d’une part on n’ignorait pas que Jean était fils de Zacharie et si d’autre part les juifs de Jérusalem envoyaient une délégation pour demander par l’intermédiaire des Lévites et des prêtres : « Est-ce toi Elie ? » il est clair qu’ils posaient cette question parce qu’ils croyaient que la doctrine de la réincarnation était vraie, puisque conforme à la tradition de leurs pères et nullement étrangère à leur enseignement ésotérique. Jean répond donc : “Je ne suis pas Elie, parce qu’il ignore sa propre existence antérieure” ». La doctrine de la préexistence de l’âme et de la réincarnation est très ancienne et fortement présente dans la doctrine orthodoxe chrétienne et la pensée des premiers pères, comme nous allons le montrer. A propos de la question Comment voir Dieu, Justin en son Dialogue avec Tryphon manifeste naturellement sa croyance en la réincarnation : - « Est-ce lorsque l’âme est encore dans le corps qu’elle a besoin de Dieu ou lorsqu’elle l’a quitté ?

- Tant qu’elle est dans la forme humaine, l’âme, dis-je, peut acquérir cette vision par l’esprit ; mais c’est surtout lorsqu’elle est dégagée du corps et rendue à elle-même, qu’elle atteint ce qu’elle avait toujours désiré.

- Est-ce qu’elle s’en souvient lorsqu’elle retourne dans un homme ?

- Je crois que non, dis-je »

Avant d’aller plus outre, il convient de régler un malentendu avec conséquences tragiques qui persiste depuis deux mille ans dans la philosophie chrétienne et qui aujourd’hui est encore existant chez les théologiens et les philosophes c’est l’idée de métempsychose assimilée au principe de la réincarnation, et il y a encore quelques mois nous devions expliquer la différence entre ces deux mots à un éminent philosophe chrétien, professeur titulaire de philosophie médiévale à la Sorbonne et correspondant de l’Institut, comme beaucoup d’autres, que nous admirons, sans exception, par ailleurs. Un exemple suffira – et qui excusera les historiens des idées, contemporains : Jérôme en son Traité sur les erreurs contenues dans le Livre des Principes d’Origène écrit tout en citant ce texte d’Origène : « Il ajoute ensuite : « A moins qu’on ne veuille donner le nom d’obscurité et de ténèbres à ce corps épais et terrestre dont nous sommes revêtus, et dans lequel nous reprendrons une nouvelle vie lorsque ce monde sera fini et qu’il nous faudra passer dans un autre monde ». N’est-ce pas là soutenir ouvertement la métempsychose de Pythagore et de Platon ? » La réincarnation est le principe selon lequel l’âme humaine après la mort passe après un stade plus ou moins long dans un autre corps humain. La métempsychose est une idée selon laquelle l’âme au cours de sa migration s’incarne dans une corporéité appartenant à un stade différent de la nature pouvant ainsi passer du minéral, au végétal, puis de l’animal à l’humain selon le principe d’une évolution des divers stades de la nature et une purification progressive de l’âme en migration. Le propos de Jérôme est impropre : jamais Origène n’a envisagé ou adhéré à l’idée de la métempsychose et si Grégoire de Nysse adhère au principe de la réincarnation – nous allons le percevoir bientôt – il condamne la métempsychose : « Les tenants de la première hypothèse, ceux qui soutiennent qu’avant de venir vivre dans un corps les âmes se trouvent dans une sorte de cité, ne se sont pas purifiés, me semble-t-il, des doctrines grecques, des fables sur la métempsychose. Un examen fera apparaître que cette idée se laisse entraîner, de toute nécessité, jusqu’à cette affirmation que la tradition prête à l’un de leurs sages : le même individu est homme, passe dans un corps de femme, vole avec les oiseaux, devient arbuste, vit enfin dans les eaux. Ah certes, il n’est pas loin de la vérité, s’il parlait de lui ! Réellement une telle doctrine est bien digne du bavardage des grenouilles ou des geais, de l’intelligence des poissons ou de l’insensibilité des chênes ». Deux remarques, en matière de réincarnation, l’âme n’a pas de sexe, mais se réincarne toujours sur le même plan : humain ; d’autre part la métempsychose ne connaît pas de phénomène d’involution et l’on passe des règnes dits les moins subtils au règne humain par évolution et selon la même progression. Origène condamne la métempsychose au profit de la réincarnation. Évoquant le Traité sur la Prière ce texte du maître Alexandrin : « Enfin si vous voulez revivre, vous le demandez à nouveau, vous méprisez ce que vous avez désiré et vous recherchez la nourriture céleste et ce qui est beau ». Cécile Blanc en son introduction au Commentaire sur Saint Jean écrit : »Faut-il pour concilier ce texte avec les précédents, admettre avec F.H. Kettler, une réincarnation mitigée, jamais dans des corps d’animaux… » Revenons maintenant aux textes de Matthieu et Luc. À cet égard, Origène et dans le cadre de son Commentaire sur Jean, écrit : « À ce propos, il faudra examiner ce qu’est au sens propre, la réincarnation et en quoi elle diffère de l’incarnation et si celui qui affirme la réincarnation maintient en conséquence que le monde est incorruptible ». Les Pères de l’Église n’ont jamais élaboré en dogme le principe de la réincarnation et de la préexistence des âmes, c’était un article de la foi des premiers Pères, et l’on comprend dès lors cette remarque d’Origène : « Mais c’est ailleurs qu’il faudra étudier en elle-même et avec plus d’attention et approfondir davantage la question de l’essence de l’âme, de l’origine de son existence, de son entrée dans ce corps terrestre, des éléments de la vie de chacune, de sa délivrance ici-bas, et voir s’il est possible ou non qu’elle pénètre une seconde fois dans un corps, si ce sera ou non selon le même cycle et le même arrangement, dans le même corps ou dans un autre, et, si c’est dans le même, s’il restera identique à lui-même selon la substance et selon les qualités et si l’âme se servira toujours du même corps ou en changera ». Saint-Jérôme en sa lettre à Démétriadès laisse bien entendre que la doctrine de la réincarnation était partie intégrante de la foi des premiers chrétiens : « Pourquoi tel homme a-t-il reçu le jour dans telle providence ? D’où vient que ceux-ci naissent de parents chrétiens, tandis que ceux-là prennent naissance au milieu des nations les plus barbares, étrangers à la nation d’un Dieu ? Après avoir ainsi blessé les coeurs simples par cette morsure du scorpion, ils injectent dans la plaie qu’ils ont faite leur poison dangereux. Puis ils ajoutent : « Si l’enfant à la mamelle, celui dont le sourire et la joie enfantine témoignent seuls qu’il connaît sa mère, qu’il n’a encore fait ni bien ni mal, si cet enfant dis-je, est possédé du démon ou accablé de maux qui fuient les méchants et qui s’acharnent au contraire sur les serviteurs de Dieu ; si tout cela arrive, pensez-vous que ce soit le pur effet du hasard ? Si donc, poursuivent-ils, ces jugements sont la manifestation réelle de la colère divine, ils se justifient par eux-mêmes et témoignent de la haute justice de Dieu, en amenant cette conséquence que les âmes des hommes ont habité le céleste séjour, et qu’en punition de certains péchés commis jadis elles ont été placées et pour ainsi dire ensevelies dans des corps humains, et précipitées dans cette vallée de larmes pour expier leurs anciennes iniquités. « Ainsi s’exprime à ce sujet le prophète roi : « J’ai péché avant de m’être humilié ». Et ailleurs « Faites sortir mon âme de sa prison mortelle ». Et encore : « Sont-ce les propres péchés de cet homme ou de ceux de ses parents qui l’ont fait naître aveugle ? » Et autres semblables passages à l’appui de leurs erreurs ». « Cette impie et détestable doctrine fut pratiquée jadis en Égypte et en d’autres parties de l’Orient. Elle y jouit encore d’un certain crédit… » Nous avons perçu que Jérôme reconnaissait que la doctrine de la préexistence de l’âme était connue des premiers chrétiens. Qu’elle jouisse d’un crédit certain, c’est un fait, plus que d’un crédit puisque outre Justin, Tertullien manifeste cette foi en son Apologétique qui condamne la métempsychose et reconnaît la réincarnation : « Comme si la raison quelle qu’elle soit, qui justifie la migration des âmes de corps en corps, n’exigeait pas aussi que les âmes soient rappelées dans les mêmes corps. Etre rappelées, en effet, c’est être ce qu’elles ont été, c’est à dire si elles ne sont pas revêtues d’un corps humain et du même corps, ce ne seront plus les âmes mêmes qui ont existé… Il faudrait rechercher, à loisir, une foule de passages, d’acteurs, si nous voulions nous amuser à examiner en quelle bête chacun à paru renaître. Mais il faut plutôt songer à défendre notre thèse : nous soutenons qu’il est bien plus raisonnable de croire qu’un homme redeviendra un homme, homme pour homme, et pas autre chose qu’un homme ; de telle sorte que l’âme gardant sa nature, reprendra la même condition, sinon la même figure ». et, nous pouvions prendre beaucoup d’autres pères, Marius Victorinus en ses Traités Théologiques sur la Trinité à propos de la préexistence de l’âme écrit : « J’ajoute encore en secret, un grand mystère. De même que la trinité la plus divine qui est une, en tant qu’elle est par soi, a produit par mode de rayonnement, l’âme dans le monde intelligible, constituant, en son hypostase et substance propre, cette âme que nous appelons substance au sens propre du mot, de même l’âme, trinité une, elle aussi, mais seconde, a achevé la manifestation dans le monde sensible, parce que cette âme, tout en restant là-haut, a engendré des âmes qui viennent en ce monde » Origène parle avec prudence, Victorinus aussi. Origène condamne la métempsychose, Tertullien et Grégoire de Nysse, aussi. Nous serions en mesure de multiplier les exemples et les citations, et Grégoire de Nysse évoquant le sort de ceux qui ne sont pas présentement purifiés, écrit en sa Catéchèse de la Foi : « Quant à ceux dont les passions se sont invétérées et qui n’ont eu recours à aucun moyen d’effacer la souillure, ni eau du sacrement, ni invocation de la puissance divine, ni repentir qui les aurait amandés, de toute nécessité ceux-là doivent recevoir eux aussi la place qui correspond à leur conduite. Or, l’endroit qui convient à l’or, s’il est altéré c’est le creuset du raffineur pour qu’une fois écarté le vice qui s’était mélangé à ces pécheurs, leur nature, après de longs siècles, revienne à Dieu pure et intacte ». Ce n’est pas une thèse en faveur d’une quelconque préfiguration de la doctrine catholique romaine du purgatoire, car Grégoire explique encore : « Au lieu de se diriger vers la nature incréée, il revint à la création qui a son origine et sa servitude, il est ramené à la naissance qui vient d’en bas, et non à celle qui vient d’en haut » À travers cet examen très rapide de la doctrine des premiers Pères – et nous n’avons pas évoqué l’École d’Alexandrie avec un Clément par exemple – il apparaît que la condamnation de la doctrine de la préexistence des âmes et du retour porte d’une part sur la condition inadmissible de l’idée d’une chute précosmique ou sur la possibilité de la métempsychose. Le fait de la réincarnation et de la préexistence en soi, qu’affirment parmi beaucoup d’autres Justin, Clément, Tertullien, Victorinus, Origène, Grégoire de Nysse, ne fut jamais condamnée ni contraire à la métaphysique chrétienne. A propos des condamnations, il convient de méditer le contenu de celles-ci : Le premier Concile de Braga en ses Anathématismes contre les Priscillianistes, érige les canons suivants : « Si quelqu’un dit, les âmes humaines ont d’abord péché dans les demeures célestes et que c’est pour cela qu’elles ont été précipitées sur terre dans des corps humains, comme l’a dit Priscillien, qu’il soit anathème. » « Si quelqu’un pense que les âmes humaines sont liées à des astres qui règlent leurs destinées comme les païens et Priscillien l’ont dit, qu’il soit anathème » Et l’on fera attribuer au Synode de Constantinople en 543 : « Si quelqu’un dit ou pense que les âmes des hommes préexistent, en ce sens qu’elles étaient auparavant des esprits et des saintes puissances qui, lassées de la contemplation de Dieu, se seraient tournées vers un état inférieur, que pour ce motif, s’étant refroidies dans leur amour et dès lors ayant été appelées âmes, elles avaient été envoyées dans des corps pour leur châtiment, qu’il soit anathème » Tous les historiens sérieux ont remarqué et noté avec justesse et justice qu’il n’y a pas eu de condamnation en concile ni de condamnation d’Origène ; mais un anathème contre l’Origénisme, qui n’avait plus rien à voir avec la pensée du Maître Alexandrin, et cela hors concile, dans le cadre d’un ensemble de préceptes déformés et erronés, cela ne figurant donc d’ailleurs pas dans les actes du dit Concile de Constantinople mais dans le cadre de conversations à l’ouverture du dit concile : « Elle ne signifie pas non plus que les hérésies reprochées par les anathématismes antérieurs au Concile furent telles dans sa pensée. En fait, on ne s’intéressait qu’aux moines origénistes contemporains et l’on faisait d’Origène la source dont se réclamaient ces derniers. Historiquement parlant, il est possible d’affirmer que son insertion dans une liste d’hérétiques ne le concerne pas vraiment. Il reste qu’elle entraînera par l’action de la police impériale, la destruction de la plus grande partie de son oeuvre dans la langue originelle. » N’est-il pas intéressant pour clore momentanément la présente interrogation : l’âme préexiste-t-elle à la création du corps ? d’évoquer Saint Augustin qui précise dans la Cité mystique de Dieu : « N’est-il pas plus infiniment honnête de croire au retour unique de l’âme en son propre corps, qu’à tant de retours en tant de corps divers… Ainsi, plusieurs platoniciens se trompent quand ils croient l’âme fatalement engagée dans ce cercle sans fin de migrations et de retour ». Le retour dans le même corps humain, oui ; mais ce n’est pas encore la résurrection ; et la transmigration sans fin, non ; Saint Augustin a raison, il s’associe à la pensée de tous les Pères que nous venons de citer.

B/ A quel instant l’âme s’unit-elle au corps ?

Le Zohar, à propos de l’allégorie de Jonas émet des remarques qu’il convient d’évoquer : « La narration de Jonas est une allégorie de ce qui arrive à l’âme lorsqu’elle descend dans un corps. Pourquoi l’âme est-elle appelée Jonas ? Parce que quand l’âme s’associe au corps, c’est elle qui subit un préjudice. « Jonas » signifie porter préjudice, ainsi qu’il est écrit : « Ne portez pas préjudice à votre prochain » (Lév. XXV). Jonas s’embarque : c’est l’âme qui s’embarque ici-bas pour traverser l’océan de la vie ». Pour entendre ce texte, il convient de le faire suivre de celui-là :  Lorsque le Saint, béni-Soit-il, fut sur le point de créer le monde, il décida de façonner toutes les âmes qui seraient attribuées, chacune en son temps, aux enfants des hommes ; chaque âme fut formée exactement selon le même modèle que le corps qu’elle était destinée à habiter. Les passant en revue, il vit que certaines âmes tomberaient en ce monde dans des voies corrompues. A chacune, quand vient son temps, le Saint, Bénit-Soit-Il, ordonne de venir à Lui et Lui dit : “Va, descends en tel endroit, en tel corps ». Mais parfois l’âme répond : « Maître de l’Univers, je suis contente de rester en ce royaume et je n’ai nul désir de le quitter pour un autre corps où je serai asservie et souillée ». Alors le Saint, Néni-Soit-Il, répond : « Ton destin est, et a été depuis le jour où je t’ai façonnée, d’aller en ce monde là. » L’âme comprend qu’elle ne peut désobéir, descend malgré elle et entre en ce monde ». L’âme dans la Révélation biblique est créée et elle n’est pas, par nature, consubstantielle à Dieu, mais elle s’inscrit dans la création du corps, elle s’intègre dans ce temps car le Lévitique XVII, 11-15 précise un certain nombre de points importants : « Car l’âme de la chair est dans le sang et, moi, je l’ai mis pour vous sur l’autel, pour faire propitiation pour vos âmes, car c’est le sang qui fait propitiation pour l’âme. C’est pourquoi j’ai dit aux fils d’Israël : Personne d’entre vous ne mangera de sang et l’hôte qui séjourne au milieu de vous en mangera pas de sang. Tout homme des fils d’Israël et des hôtes qui séjourne au milieu d’eux, qui aura chassé du gibier, bête ou oiseau qui se mange, il répandra son sang et le couvrira de poussière. Car l’âme de toute chair est son sang dans son âme et j’ai dit aux fils d’Israël : vous ne mangerez pas du sang d’aucune chair, car l’âme de toute chair est son sang ; chacun de ceux qui en mangeront sera retranché. »

On peut déduire de ce passage plusieurs points :

- l’âme de toute chair est son sang sans son âme.

- il convient de répandre le sang de la bête dans la poussière.

Si l’âme de toute chair est son sang dans on âme, il n’est pas dit que l’âme soit le sang mais que le sang est le lieu d’habitation, le lieu de circulation de l’âme, dans le corps. Ainsi le Rabbin Elie Munk précise à propos de ce verset : « Le sang des animaux, tels que les bêtes sauvages et les volatiles, qui « contient l’âme » sera couvert de terre par respect pour l’âme, de même qu’il a été ordonné d’ensevelir le corps humain, par respect pour lui. » Cela n’est pas seulement une question de respect, si le sang est le lieu et le véhicule de l’âme, et puisque le sang est partie intégrante et intérieure du corps, si ce dernier doit revenir à la terre, le sang comme le corps doit suivre le même précepte de Dieu envers l’homme après sa chute : « Tu es poussière et tu retourneras en poussière » (Genèse III, 19). Mais de quel sang s’agit-il ? A la suite de Saint Paul, Origène enseigne qu’il y a deux hommes en chacun de nous : « Comment est-il dit que l’âme de toute chair est le sang ? C’est là le grand problème. Or tout comme l’homme extérieur a pour homonyme l’homme intérieur, ainsi en va-t-il pour ses membres ; et l’on peut dire que chaque membre de l’homme extérieur se retrouve, sous ce nom, dans l’homme intérieur » (47) et le Maître Alexandrin ajoute : « Puisque tu retrouves tous ces éléments du corps matériel dans l’homme intérieur, ne doute plus que le sang aussi, sous le même nom que le sang matériel et tout comme les autres parties du corps existe dans l’homme intérieur. C’est ce sang-là qui se répand de l’âme du pécheur. Et en effet : Du sang de vos âmes il sera demandé compte. Il n’a pas dit : de votre sang ; mais du sang de vos âmes » On ne peut, à partir de cette distinction de l’homme intérieur et de l’homme extérieur, dissocier l’âme du corps comme le rappellera Tertulien par exemple, en son traité la Résurrection des morts : « En fait ni l’âme n’est à elle seule l’homme, puisqu’elle a été introduite après coup dans un moulage d’argile déjà appelé homme (Gen. II, 7), ni la chair n’est l’homme sans âme, cette chair qui, lorsque l’âme s’en est allée, reçoit le nom de cadavre. Ainsi le mot « homme » est-il comme une sorte d’agrafe qui tient liées ensemble les deux substances, puisqu’elles ne peuvent exister sous ce nom que dans leur assemblage » À quel instant s’unit-elle au corps ? Origène interroge le lecteur comme lui-même se pose ce problème, en le Traité des Principes : « Au sujet de l’âme, toutefois – est-elle introduite par l’intermédiaire de la semence, si bien que sa raison ou existence doit être tenue pour insérée dans les semences corporelles, ou bien a-t-elle un autre principe et ce principe est-il engendré ou inengendré, et entre-t-elle dans le corps de l’extérieur, ou non -, cela n’est pas clairement précisé dans la prédication ». Tertullien pour son compte demeure aussi perplexe en son traité La Résurrection des morts : « Mais l’a-t-il placée ou ne l’a-t-il pas plutôt introduite dans la chair, mêlée à elle ? En un alliage si compact, qu’on ne peut guère juger si c’est la chair qui est le support de l’âme, ou l’âme celui de la chair, si c’est la chair qui est au service de l’âme ou l’âme au service de la chair ». Certains ont prétendu percevoir chez le Pasteur Hermas la négation de la trinité corps, âme et esprit, que nous n’avons point perçu. Le fait méritait d’être souligné puisque selon la critique classique le Pasteur n’évoque pas le principe de l’âme, mais cela ne signifie pas qu’il en conteste l’existence, quand un Ignace d’Antioche par contre en sa Lettre aux Philadelphiens écrit : « Ils seront eux aussi honorés par le Seigneur Jésus-Christ, en qui ils espèrent de chair, d’âme et d’esprit, dans la foi, la charité, la concorde ». Justin avoue aussi son ignorance sur ce qu’est dans ce Dialogue avec Tryphon : « Les philosophes ne savent donc rien sur ce point, puisqu’ils ne savent pas ce que c’est que l’âme ?- Il ne paraît pas ». Les philosophes ne sont pas seulement ceux du platonisme et du stoïcisme, c’est aussi les philosophes chrétiens ; seul est affirmé le principe selon lequel le corps est la maison de l’âme : « Ce corps que Dieu en effet a façonné en Adam est devenu « la maison » de l’âme insufflée par Dieu, comme vous pouvez tous le comprendre ». À propos de cette insufflation Irénée de Lyon écrit en son Traité Contre les Hérésies : « Ils ne voient pas comment, de même qu’au début de notre création en Adam ce souffle de vie qui venait de Dieu, uni à la matière créée, anima l’homme et manifesta l’animal raisonnable, de même à la fin le Verbe du Père et l’Esprit de Dieu, unis à l’antique substance de la création d’Adam, ont fait l’homme vivant et parfait, recevant le Père parfait ; ainsi, de même que dans l’être animal nous sommes tous morts, de même dans l’être spirituel nous sommes tous vivifiés ». Cette différence entre le souffle de vie et l’Esprit Saint tient notamment dans le fait que le premier est possédé par l’homme avec des limites alors que le second reçoit dans on infinité l’homme qui se donne à lui. Il n’y a donc pas pour l’instant chez les Pères d’idée précise sur la façon dont l’âme s’unit au corps, si ce n’est Irénée dans une affirmation qui sera reprise par Tertullien : ces deux éléments, l’âme et le corps s’inscrivent au même moment dans un schéma de destinée. Tertullien en son Apologétique écrit : « Quant à nous, l’homicide nous étant défendu une fois pour toutes, il ne nous est pas même permis de faire périr l’enfant conçu dans le sein de sa mère, alors que l’être humain continue à être formé par le sang. C’est un homicide anticipé que d’empêcher de naître et peu importe qu’on arrache l’âme déjà née ou qu’on la détruise au moment où elle naît. C’est un homme déjà ce qui doit devenir un homme ; de même, tout fruit est déjà dans le germe ». Tertullien comme Athénagore croit à l’animation immédiate de l’embryon d’une part et que ce fait provient d’autre part de ce que l

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Published by Jean-Pierre Bonnerot - dans Cathares
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17 décembre 2012 1 17 /12 /décembre /2012 08:36

ZOROASTRE ET LE MAZDÉISME

C'est au VIe siècle (av J.C.) que naît Zoroastre et la tradition dualiste qui se poursuivra avec les Esséniens, les Gnostiques, les Manichéens, les Ariens, les Pauliciens, les Bogomiles, les Patarins, les Cathares... Réformateur de l'antique religion iranienne (le Mazdéisme, fondé sur deux principes : le Bien et le Mal), Zoroastre vivait en Médie. On dit que Pythagore était l'un de ses disciples. La Vérité, disait-il, lui avait été révélée par la « Grande Lumière », le Soleil, représentant pour les dualistes, et notamment pour les Cathares, le Symbole sacré. En résumé, notre monde se trouvait être à un état intermédiaire, la vie étant le produit d'un affrontement entre les forces du Bien, la Lumière (Ahura Mazda), et les forces du Mal, les Ténèbres (Ahriman). A la suite de nombreuses défaites, surviendrait la victoire de Mazda dont lui, Zoroastre, était le prophète.
Le croyant devait accomplir sur la terre de bonnes actions, s'efforcer d'avoir de bonnes pensées et de dire de bonnes paroles, pour favoriser l'action des «Immortels Bienfaisants» (puissances intermédiaires entre le Ciel et la Terre). Quand viendrait le Jugement dernier, à la chute d'Ahriman, Mazda, le «Seigneur sagesse», ouvrirait le Livre où les actions de chacun étaient consignées. Enfin, ce serait un Messie qui annoncerait au monde la défaite du Mal.

LES ESSÉNIENS

Au IIe siècle avant J.C. apparaît alors, au sein du judaïsme, la secte des Esséniens. Cette communauté Juive fortement influencée par le Zoroastrisme, qui se disait l'unique dépositaire du sacerdoce hébraïque, vivait (comme le feront plus tard les Cathares) dans le plus parfait ascétisme ; chasteté, régime sans viande, vie en communauté, méditation, prière, etc… Elle étudiait aussi les sciences et pratiquait l'astrologie, prévoyant ainsi la venue du Sauveur.
Les Esséniens, ainsi que les Cathares, croyaient en la réincarnation ; mieux encore, ils en avaient la connaissance. Ainsi, au travers de vies successives, l'homme parvenait-il lentement à se libérer du Mal. Comme eux, les Cathares accordaient aussi à la puissance de la lumière une importance capitale; ils se refusaient catégoriquement à accepter des dogmes rigides et recherchaient, pour méditer et prier, des lieux d'une grandeur imposante, propices à l'élévation de l'âme.

L'INFLUENCE GNOSTIQUE DANS LE MANICHÉISME

Manès

En l'an 216 après J.C., en Babylonie, naît Manès qui intègre au dualisme de Zoroastre le Christianisme primitif ainsi que l'enseignement religieux de Bouddha.
Ses parents sont perses et font partie des Mandéens, une secte gnostique. Par deux fois, à douze et vingt-quatre ans, il aurait été visité par un ange, messager du «Roi du Paradis des Lumières», qui lui aurait ordonné d'abandonner la secte mandéenne, de se faire connaître et de proclamer bien haut sa doctrine.
Après un pèlerinage aux Indes, Manès revient en Iran et se met à prêcher. Nombreux sont ses adeptes. Mais lorsque le deuxième fils du roi des Sassanides monte sur le trône, les mages zoroastriens de la Cour parviennent à le faire condamner. Il meurt en prison en 277.
Manès considère Zoroastre, Bouddha et Jésus «Le Lumineux» comme des prophètes messagers du Père. Lui-même en étant un, le dernier. Dans sa doctrine, on retrouve naturellement la lutte entre le Bien et le Mal agrémentée de variantes. Il existe deux mondes, celui du haut où règne «le Roi du Paradis des Lumières» et celui du bas dont le «Prince des Ténèbres» est le souverain. Pour en avoir eu soudain la vision, le Prince des Ténèbres désire la Lumière et lance vers le monde du haut ses démons à l'assaut. De la surprise du Roi du Paradis jaillira la «Mère de Vie», de laquelle émanera le «Premier Homme».
Ce dernier étant vaincu par le Prince de l’obscurité, une parcelle divine reste donc emprisonnée dans la matière. Perdu, l'homme adresse à sept reprises une prière au Père qui envoie vers lui «L'Esprit Vivant » et la « Mère de vie» pour le ramener en son royaume. Mais son «enveloppe» demeurant prisonnière des Ténèbres, «le Père organise le monde afin d'aider à son salut...».
Ainsi, le croyant, conscient de sa nature double, devra partir à la recherche de sa lumière intérieure afin de se dépouiller de son enveloppe charnelle, œuvre du Mal, et retrouver Dieu.
Les Manichéens se divisent en «Elus» (que les Cathares nommeront Parfaits, Purs ou encore Bonshommes) et en «Auditeurs» (Les Croyants chez les Cathares). Prières et impositions des mains pour transmettre l'Esprit constituent leurs simples rituels. La religion de Manès devait s'étendre en Palestine, en Egypte, en Afrique du Nord.
Par l'Espagne, la Gaule, l'Italie et Rome, elle s'introduit en Asie centrale et, au XIIe siècle, atteint la Chine. Incontestablement, le Manichéisme s’avère largement imprégné de Gnosticisme.
Les Gnostiques possèdent la connaissance de tout ce qui a rapport avec Dieu, l'Etre suprême, et au Christ (que certains considèrent comme un prophète, d'autres comme le fils unique de Dieu). Des élus, les Purs, se distinguent parmi eux (de même que chez les Manichéens et Cathares)… et seuls ces initiés à la connaissance enseignée par Jésus ont le pouvoir d'en délivrer le message rédempteur. Dans le Gnosticisme, théologie ne signifie pas religion. Celle-ci se résume en trois points : Connaissance, Sagesse et Vie. Les simples croyants doivent s'attacher le plus possible à ne point faire le mal, mais l'âme, même la plus noire, n'est jamais définitivement perdue ; elle peut, à force de volonté, retrouver la lumière.

DES PAULICIENS AUX BOGOMILES

Sur l'origine des Pauliciens, les avis sont partagés. Certains pensent que les frères Pierre et Paul, fils de Manichéens, en seraient les fondateurs ; d'autres que ce serait Paul de Samosate, l'évêque hérétique d'Antioche, vivant au IIIe siècle. Toujours est-il que les Pauliciens, comme les Zoroastriens et les Manichéens, sont dualistes et croient en l'existence de deux mondes : celui de la Lumière, créé par Dieu, et celui des Ténèbres, créé par le Démon. Ils s'affirment Chrétiens mais renient la croix du calvaire, instrument de supplice. Le Soleil symbolise aussi pour eux le Verbe lumineux sacré. Cette fraternité est persécutée à Byzance durant près de trois siècles pendant lesquels elle résiste vaillamment. Hélas, finalement, les vaincus se dispersent en 872. Regroupés pour la plupart dans la péninsule Balkanique, ils établissent au sud du Danube un royaume d'où ils propagent l'hérésie dualiste. Ainsi apparaissent, vers 970, en Bulgarie, les Bogomiles. Leur message d'inspiration paulicienne est, à peu de choses près, semblable à la doctrine cathare; il prêche essentiellement le retour à la pureté et le rejet de la tutelle de l'Eglise. Cette religion se répand en Bosnie, en Serbie. C'est au début du XIe siècle, alors qu'elle gagne l'Italie du Nord (où elle se maintient jusqu'à la fin du XIVème siècle) et le Midi de la France, que les évêques, sentant l'Eglise Romaine menacée jusque dans ses Etats, se mettent mutuellement en garde contre ces hérétiques… en utilisant le terme de «cathares», dont l'origine viendrait du grec «catharos» signifiant «pur».
Sortant de l'ombre, la religion cathare devient, avant le milieu du XIIe siècle, quasiment officielle, avec ses traditions et une organisation hiérarchique. L'évêque hérétique bulgare Nicétas vient même, en 1167, de Constantinople à St-Félix de Caraman (près de Toulouse) pour réunir en concile les évêques cathares des nouvelles églises languedociennes.
«Le Catharisme n'était plus une secte ni un mouvement d'opposition à l'Eglise établie, c'était une véritable Eglise...» écrit Zoé Oldenbourg dans son remarquable ouvrage ‘le Bûcher de Montségur’.
Peut-être l'hérésie cathare, comme tant d'autres hérésies, n'aurait-elle laissé que quelques traces dans l'histoire de notre pays si l'Église, en 1209, n'avait lancé contre cette terre chrétienne une croisade qui, au fil des ans, devait se transformer en une guerre de conquête.

LES ARIANISTES

Tout au début du IVe siècle, l'autorité de l'Église se trouve également contestée par les Arianistes.
Né à Alexandrie vers l'an 300, le prêtre Arius, en fondant l'Arianisme, ne fait que reprendre l'ancienne doctrine d'Origène (IIe siècle av. J.C.) qui n'admet point la consubstantialité des trois personnes de la Trinité. Pour lui, le Père Eternel, jamais créé, avait créé le Fils et l'Esprit Saint.
Arius, excommunié par le Concile de Nicée en 325, meurt à Constantinople en 340. L'Arianisme gagne cependant l'Occident et s'étend en Aquitaine et en Languedoc. L'invasion des Francs a depuis fort longtemps détruit cette hérésie quand les Cathares apparaissent en Occitanie ; mais, peut-être, cette terre en gardait-elle secrètement quelques traces la prédisposant à accueillir favorablement une doctrine nouvelle qui, elle aussi, allait s'opposer à celle de l'Église de Rome.

AUX ORIGINES DU CATHARISME : LES BOGOMILES.

Qui sont-ils, ceux dont le nom exprime les amis de dieu ? En réalité, le Bogomilisme est simultanément un mouvement hérétique dualiste «néomanichéen» basé sur la doctrine de Mani, et l'aboutissement d'un événement socio-religieux. Il prend une importance grandissante de l'Arménie au Midi de la France, mais c'est en Arménie, au VIIe siècle, que surgit et se répand en une vague déferlante le mouvement néo-manichéen. Le premier écrit officiel relatant les faits date de 972. C'est le célèbre «Traité contre les Bogomiles» du prêtre Cosma. On y lit « ... ils dénoncent les riches, ils ont horreur du Tsar, ils ridiculisent les supérieurs, condamnent les nobles et défendent à tous les esclaves d'obéir à leur maître ». La description est on ne peut plus précise et se passera de tout commentaire... Il n'est donc pas étrange que le mouvement ait rencontré un vif intérêt parmi le petit peuple exploité chaque jour davantage par l'autorité féodale de l'époque.
Quant à la doctrine, elle est essentiellement axée sur la croyance d'une lutte perpétuelle entre la lumière et les ténèbres, l'une et l'autre présentées par un dieu bon et un dieu mauvais. Seule une régénération de l'esprit peut vaincre le mal régnant en maître sur un monde qui est en réalité l'expression d'un perpétuel champ de bataille entre les deux antagonistes. Auditeurs et Parfaits étaient les seules divisions autorisées par le Manichéisme. Ces hommes et femmes s'abstenaient de manger la viande, les oeufs, les laitages, de verser le sang, bien entendu. Ils devaient en outre renoncer totalement à tous les biens terrestres, richesses et autres privilèges ou titres. Évidemment, ils renonçaient aux commerces de la chair... On distingue généralement deux directions dans le courant bogomile. Une croyance, originaire du ‘Livre de Job’ tiré de l'Ancien Testament, fait intervenir un fils de dieu bon se rebellant contre l'autorité paternelle. Cette interprétation est encore admise de nos jours. Si le nouveau testament est toléré par les Bogomiles, ils observent certains refus catégoriques : celui des images et des icônes et la négation inconditionnelle du pouvoir séculier et ecclésiastique... Par certains de ces aspects, les Pauliniens se voient suspectés d'idées islamiques par l'empire de Byzance.
Devant l'ampleur de la propagation de l'hérésie, les papes Innocent III puis Grégoire IX décident de moyens pour endiguer puis réduire le développement hérétique chez les bosniaques slaves. Rien n'y fait vraiment. L'Eglise, en s'imposant comme force suprême dans la vie socio-religieuse, comme dans son prolongement spirituel, se rend fortement impopulaire face à la tolérance de son antagoniste. Ainsi, dans les pays d'Europe, l'organisation hérétique se calque sur l'original des pays slaves et ce, avec succès, jusqu'au milieu du XVe siècle.
Rien de très précis ne filtra jamais jusqu'à nous sous forme d'écrits formels.
Il ne peut manquer d'y avoir d'étranges analogies de doctrines entre les deux mouvements pour qu'il n'y ait jamais de connivence étroite ou origine du mouvement émanant des influences de l'autre. De fait, la venue des Balkans du pape Niquinta, prêchant le dualisme, fut décrite par le procès-verbal de la réunion des Cathares et de leurs évêques à St Félix de Caraman, en 1167.
Conrad, légat du pape en France en 1223, rend compte : « Les hérétiques ont un pape qui habite aux confins de la Bulgarie, de la Croatie et de la Dalmatie», ce pays qui n'est autre que la Bosnie ! Ce personnage, apparemment reconnu des Albigeois, dépêche un représentant à Toulouse. Belismanza, anathématisé en 1221 par le synode serbe, se trouve ainsi chef spirituel des Cathares italiens et pourrait de ce fait être cet «antipape»... Ceci étaie formellement l'importance de la Bosnie, «phare» des doctrines cathares d'Europe du sud.
Les Bogomiles tiennent en haute estime la lecture et l'enseignement des Evangiles. Ils font souvent appel aux apocryphes afin que soit accessible et compréhensible l'enseignement spirituel diffusé au peuple. Ces apocryphes mettent souvent en scène l'Ancien et le Nouveau Testament et traitent essentiellement de l'avenir de l'homme, du ciel et des enfers.
Il est vrai que tous les écrits ne furent pas originaires des Bogomiles. Beaucoup étant anonymes, souvent ils sont d'office attribués à des apôtres ou martyrs chrétiens et apparaissent sous forme d'actes, visions, évangiles et jeux de questions-réponses. Le plus répandu est le «livre secret» relatant la scène et la discussion de Jean, apôtre, questionnant Jésus. Ce dernier lui rapporte ce que fut l'univers dans son éternité divine et sa comparaison avec le monde de l'époque. Il lui explique qu'à sa deuxième descente sur terre il sauvera les justes et précipitera dans les feux éternels le mal et ses représentants, rétablissant ainsi le royaume de la lumière après avoir mis fin aux ténèbres dans lesquelles nous errons...
Le livre s'achève sur un monde sans chagrin ni douleur.
«Dieu essuiera toute larme de leurs yeux et le fils régnera auprès de son père dans les siècles des siècles.». «Ce livre secret» est connu sous les versions de Vienne et de Carcassonne.
«La mer de Tibériade» est un autre ouvrage présentant Dieu et Satanaël créateurs du monde. Ce livre relate qu'il y avait seulement deux éléments au début du monde : dieu, en l'air, en haut, et en bas, une mer dite « l'autre élément ». Dieu voit un oiseau sur cette étendue d'eau. Satanaël est cet oiseau. Il demande à l'oiseau d'aller au fond des mers récupérer de la poussière... pour en faire la Terre. Il est question du combat de Dieu et de Satanaël, de l'origine de l'homme, de son passage au paradis et du fruit que lui fit manger Satan...
Il est encore question des liens entre le démon et l'homme chassé du paradis et du salut de la race humaine grâce à la venue du Christ une seconde fois sur terre…

LE COMMENCEMENT DU MONDE

Dieu appelle Satanaël le premier archange qu'il crée... et qui se révolte bientôt contre l'autorité divine. Michel, resté fidèle, chasse le malin et ses légions hors de la sphère céleste... Certains restèrent en suspension dans les airs, d'autres churent à terre. Les derniers, enfin, s'engloutirent dans les eaux. Dieu se reposa le septième jour après avoir durant six jours créé toutes choses et créatures puis Adam et Eve sur terre.
Il leur donne l'Eden en leur recommandant de ne jamais consommer les fruits de l'arbre de la connaissance afin de ne pas sombrer dans le péché. Satan, après avoir planté la vigne, prend la forme du serpent et invite Eve à manger la pomme. Eve la mange... Adam se rappelle trop tard l'ordre divin... la pomme s'arrêtant dans sa gorge sur l'instant… Adam et Eve sont condamnés à être jetés hors du paradis et descendre dans la génération. La sentence divine punira le serpent à ramper éternellement sur son ventre. L'homme est ! Son esprit est originaire des anges et sa chair de terre... L'histoire reste cependant inachevée.
La tentation d'Eve est relatée dans le «Livre Secret». Pour les Bogomiles, l'arbre du péché est la vigne libérant l'esprit. Les textes bogomiles reprennent souvent la chute des archanges, que l'on retrouve au fil du célèbre livre d'Henoch et du précédent «La Mer de Tibériade», en réalité « lac de Tibériade ». Cette légende du commencement du monde est traduite d'un manuscrit de la bibliothèque nationale de Ploudiv. Etant donné la langue utilisée, il est indéniable qu'elle fut écrite en Bosnie.
Les Bogomiles, héritiers des Manichéens, soulignent les contradictions des Ancien et Nouveau Testaments. Rejetant dans l'Ancien Testament les écrits de Moïse inspiré, d'après Mani, par Satan, relatant un dieu hypocrite, violent, protégeant meurtriers et voleurs, ce qui contrastait terriblement avec celui du Nouveau Testament où Dieu n'est qu'amour, pardon et espérance.
En Yougoslavie, l'esprit bogomile est encore tenace et se devine en filigrane au travers des personnalités de l'art et de la culture : poètes, écrivains, musiciens... Il y est encore possible de discerner la tradition primordiale, celle de l'esprit et de la lumière... En est-il de même en notre beau pays de France qui se targue d'être terre d'hospitalité pour tous les déshérités de l'âme, du coeur ou de l'esprit ? Pourrons-nous encore, honnêtement, impartialement, rechercher les parallèles entre diverses doctrines aboutissant finalement à la pure vérité ? Nous autres, «champions des causes perdues», en nous tournant vers notre passé, notre histoire... le pourrons-nous encore?...

Seconde partie : Leur foi et la région lyonnaise

L'Inquisition ayant détruit la plupart des livres cathares, c'est à la lumière de quelques documents, rescapés miraculeusement, et de ceux laissés par les Inquisiteurs que les historiens ont réussi, autant que possible, à pénétrer la pensée cathare. Mais l'Inquisition, à n'en pas douter, était partiale, et la vérité, à travers leurs textes, s'en est souvent trouvée déformée.
Bien que le Catharisme ait emporté dans son massacre beaucoup de ses secrets, il nous est toutefois permis, grâce aux nombreuses études effectuées par des chercheurs sérieux, de nous représenter ce que fut le cheminement spirituel de ceux que l'Eglise désignait sous le nom de Cathares, et que le peuple appelait «Bons Hommes», ou encore «vrais Amis de Dieu».
Il existait deux Eglises pour les Cathares : l'Eglise bénigne du «Dieu unique et bon» et l'Eglise maligne (l'Eglise Romaine) du Démon. Cette dernière ne pouvant prêcher que le mensonge, ils rejetaient donc l'Ancien Testament et la Loi de Moïse, «l'homme abusé par le Diable», mais acceptaient les Evangiles, avec une vénération particulière pour celui de Saint Jean qui reconnaissait en Jésus, comme eux, un être de lumière envoyé du Logos, Verbe lumineux sacré.

La doctrine cathare

De tradition dualiste, cette doctrine fortement imprégnée de gnosticisme et de manichéisme repose, évidemment, sur la croyance en deux principes : le Bien et le Mal.
A ce sujet, il semble qu'il y ait eu chez les théologiens cathares des «dualistes absolus» et des «dualistes mitigés». Sans chercher à entrer dans le détail, il convient simplement de dire que, pour les «absolus», les deux principes sont éternels… le Bien et le Mal ont toujours existé. Le Démon, s'étant introduit dans le royaume lumineux de Dieu, corrompt des anges et les entraîne dans le monde de la matière et des Ténèbres. Pour les «mitigés», seul le Bien a toujours existé, le Mal et la matière ayant été créés par un ange déchu. Cependant, il n'a jamais été rapporté que ces légères divergences d'opinion aient soulevé des discussions au sein de la communauté cathare. Et moins encore parmi les croyants, très certainement incapables de saisir de telles nuances. Penchons-nous donc sur la doctrine. La terre (monde matériel et sensible) ainsi que l'homme, créature de chair, sont créations du Diable. Mais, ce dernier, incapable de donner la vie, attire vers lui par ruse les âmes du Ciel, créées par Dieu, qu'il emprisonne dans une vile enveloppe charnelle.
Dieu, qui est toute pureté, bonté et Sagesse, n'est cependant pas tout-puissant, le Mal ne devant être vaincu qu'à la fin des temps. Il ne peut avoir aucun contact avec le Mal et le monde du Prince des Ténèbres, c'est pourquoi il envoie son second fils Jésus (le premier ayant été Satan), avec mission d'enseigner aux âmes déchues le chemin du retour dans leur monde de lumière. Notons au passage que le Christ n'est point l'égal du Père, il n'en est qu'une émanation. Il n'y a pas non plus un Dieu en trois personnes : le Fils et le Saint-Esprit, tous deux descendus sur terre, procèdent également de Dieu. Le Christ n'a jamais eu de corps matériel, la Vierge ne lui ayant donné naissance qu'en apparence car elle était un ange ayant pris les traits d'une femme.
On peut objecter que, de ce fait, la croix du calvaire ne doit pas être vénérée ; elle inspire même de l'horreur aux Cathares. Les Cathares admettant que le corps du Christ était immatériel, il est troublant de constater à quel point la crucifixion leur faisait horreur. Pourquoi y attachaient-ils donc une aussi grande importance si Jésus n’avait pas vraiment souffert ?
Ainsi, tous les objets que l'Eglise considère comme sacrés sont produits du Malin : images, médailles, statues, reliques... Et les saints, serviteurs de «l'Eglise maligne», sont ses créatures. Les Cathares, pourtant, respectent les prophètes et les Apôtres sur lesquels descendit l'Esprit Saint de la Pentecôte.
Le Démon reconnaissant le Message divin, cherche à le faire mourir : mais ce n'est là qu'une vision qui abuse les ennemis de Dieu. Le Christ ayant accompli sa mission est simplement retourné auprès du Père. Son Eglise (l'Église Cathare) garde en elle l'Esprit Saint et console les âmes égarées.
C'est alors que, pour détruire l'oeuvre de Jésus, le Prince du Mal élève une fausse Eglise qu'il nomme Chrétienne : l'Eglise de Rome. Il en découle donc que tous les sacrements provenant de cette «Eglise du Diable» sont sans aucune valeur et n'apportent point le salut. La matière étant impure, l'eau du baptême, les saintes huiles ou l'hostie ne peuvent véhiculer l'Esprit !
Ces dogmes, et particulièrement ceux ayant trait à la Trinité, l'Incarnation, la Passion et la Crucifixion, choquèrent bien évidemment les Catholiques ; mais, ce qu'ils reprochaient par dessus tout aux Cathares c'était la négation pure et simple de leur Eglise. Une Eglise qui s'était éloignée de ses fidèles par la faute de ses prêtres, ignorants pour la plupart, ou plus préoccupés par le temporel.
Le peuple, lui, aspire à une spiritualité vivante ; il cherche des guides qui exalteraient la foi, qui donneraient l'exemple et seraient plus proches de lui. Et les Parfaits Cathares répondent à tout cela. Ils se disent héritiers d'une tradition bien plus ancienne que celle de l'Eglise romaine, basée sur «l'enseignement des Apôtres.» Et il semble, qu'en partie du moins, ils aient été dans le vrai : «le rituel cathare, dont nous possédons actuellement deux textes datant du XIIIe siècle, montre que cette Eglise possédait sans doute des documents fort anciens, directement inspirés des traditions de l'Eglise primitive (lire ‘Le Bûcher de Montségur’ -Grasset- de Zoé Oldenbourg)...
En effet, les Cathares apportent aux fidèles le Christ de l'Evangile. Le Livre unique, vrai, qu'ils rendent accessible à tous en le traduisant en langue vulgaire. Et l'attitude de l'Eglise Catholique, qui refuse que soient traduits du latin les livres sacrés, devait encore favoriser, dans le Midi, l'expansion du Catharisme.

La réincarnation

Si, à la fin des temps, le Mal est définitivement vaincu et toutes les âmes errant encore sur terre retournent vers Dieu, elles doivent accomplir, ici-bas, une longue épreuve à travers plusieurs vies humaines. La mort n'est que le passage d'une vie à une autre, et la dépouille, corps de boue, oeuvre du Diable, retourne, sans cérémonie, sans cercueil, à la terre. Mais, de préférence, hors des cimetières catholiques. L'âme ne quittant le corps qu'après trois ou quatre jours, les Parfaits, pour la guider, demeuraient tout ce temps auprès du mort.
L'Enfer, tel que se le représente à cette époque l'Eglise Catholique, n'existe pas pour les Cathares. L'Enfer, c'est la dure épreuve que l'âme, au cours de ses vies successives, subit en ce monde de ténèbres pour trouver le salut. En résumé, la réincarnation est donc un long supplice qui ne cesse que lorsque toutes les âmes célestes retrouvent le chemin salvateur de la lumière menant à Dieu.

Sur ce principe, les Cathares reconnaissent la doctrine hindoue de la métempsycose et du karma. Les justes peuvent se réincarner dans un corps chaque fois plus propice à leur élévation spirituelle, jusqu'à atteindre à la perfection, retrouver leur corps spirituel et rejoindre leur patrie perdue. Par contre, les méchants et les criminels reviennent dans un corps avili par des vices, des tares héréditaires ; parfois même dans un corps animal. C'est pourquoi tuer, homme ou bête, est un crime grave, car en interrompant avant l'heure la pénitence d'une âme, on retarde ses possibilités d'accéder à une vie meilleure et sa réconciliation avec l'Esprit.
Voilà l'une des deux raisons pour lesquelles les Cathares ne mangeaient pas de viande ; l'autre étant que la chair était de nature impure. Ainsi, toute nourriture provenant de la procréation, oeufs, lait et les produits à base de lait, ne pouvaient être consommés.

En conclusion, la réincarnation apporte aux croyants cathares plus qu'un espoir, la certitude d'une rédemption à plus ou moins brève échéance. Bien qu'ils se sachent incapables de jamais atteindre la perfection des «Bons Hommes» qui, par amour et esprit de sacrifice, acceptent de redescendre du Ciel dans l'abominable monde de la matière pour aider à l'évolution des âmes demeurées en arrière, ils se sentent libérés de l'angoisse du péché car il leur suffit de vouloir le Bien. D'autre part, la théorie des réincarnations met riches ou pauvres, seigneurs ou vilains, hommes ou femmes, sur un même pied d'égalité. Elle abolissait aussi tout esprit de supériorité chez ceux qui, dans la vie présente, se trouvaient appartenir à une classe sociale élevée.

Les Vaudois ou « Pauvres de Lyon »

C'est à la même époque que le Catharisme que les Vaudois venus de Lyon s’installent en Languedoc. Cette secte évangélique, très proche du Christianisme orthodoxe, qui ne représente pas une religion nouvelle, est cependant, pour son anticléricalisme, classée hérétique par l'Eglise. Les Vaudois eurent un assez grand nombre de fidèles en terre Occitane et partagèrent, au temps de la Croisade et de l’Inquisition, le sort des Cathares.
En 1160, Pierre Valdo, un riche marchand de Lyon touché par la grâce, décide de vivre comme les Apôtres. Il quitte femme et enfants en leur laissant la moitié de ses biens, distribue l'autre aux pauvres et s'en va par les routes porter au petit peuple la bonne parole.
Il fait bientôt de nombreux adeptes parmi des laïcs, comme lui : hommes et femmes qui l'accompagnent dans sa vie errante et dans ses prêches. Valdo et les siens y commentent à leur manière les Saintes Ecritures (ils ont pour l'Ancien et le Nouveau Testament le plus profond respect), mais ne se privent pas de critiquer les «mauvais bergers» de l'Eglise, corrompus par l'argent. Bien que différant entièrement des Cathares dans leur croyance, ils ont avec ceux-ci, sur certains points, des opinions communes.
Aussi, refusent-ils les sacrements du baptême des enfants, l'Eucharistie, et ne croient-ils pas, non plus, à la Communion des Saints. Comme les Cathares, ils n'ont pas d'Eglise et se divisent en croyants et initiés qui reçoivent l'Esprit par l'imposition des mains. Comme les Cathares, enfin, ils ne connaissent qu'une prière, le Pater, ne font jamais de serment, condamnent le mensonge et vivent pauvrement.
Déclarés hérétiques en 1184, ils sont chassés de Lyon par l'archevêque de la ville, Jean de Belles-Mains. Poursuivant leur mission évangélique, les Vaudois gagnent la Lombardie et le Languedoc.
Venu le temps des persécutions, ils affronteront la mort avec le même courage que les Cathares. Réfugiés en Savoie et en Piémont, les rescapés des massacres deviendront protestants durant la Réforme.

Lyon et le Catharisme ?

Le Catharisme est essentiellement un phénomène social, politique et surtout religieux dans le Sud-Ouest de la France où il prend toute l'ampleur que nous lui connaissons aujourd'hui.
Il est un peu moins connu en Champagne, dans la Marne, où là aussi pourtant il se répand de façon notoire. Là encore, on assiste aux terrifiantes persécutions, horreurs et désolations. Le triste phénomène, une fois de plus, laisse le souvenir d'hommes, de femmes n'opposant à l'intolérance et à la brutalité que leurs foi, tolérance et manifestations de l'amour du prochain.
Il est dit que du château de Mont Wimer, Fortunatus, un manichéen chassé par St Augustin, convertit le prince Widomar et que « la secte s'est propagée dans les différentes parties de la terre »... Une tradition raconte qu'avant Montségur, en 1239, se déroule un autodafé au mont Wimer où 180 cathares choisirent la mort par le bûcher plutôt que d'abjurer leur foi. 180 morts déjà !... 5 ans plus tard, il y en aura 200 à Montségur.
Les célèbres foires de Champagne véhiculent déjà les idées généreuses... Allemagne, Flandres, Angleterre, Champagne, Orléanois, Languedoc, Piémont, Bulgarie... Les origines et les modes de pénétration du Catharisme sont connus par les témoignages et chroniques ainsi que par la relation des ‘questions’ appliquées.
Les sites fortifiés, immobiles et glorieux souvenirs d’événements majeurs, subirent des remaniements débouchant irrémédiablement sur l'oubli, ça et là émaillé de quelques bribes de souvenirs délaissés.
Quant aux écrits, Déodat Roché les disait « montagnes plus hautes que les Pyrénées mêmes » ... Certes, ces documents sont inépuisables … mais hélas d'une seule origine. Et nous devons, en la matière, apprécier l’anachronisme qui fait que le Catharisme n'est connu qu'à travers les écrits de ses destructeurs. Les seules bases qui nous restent sont les procès d'Inquisition, les chansons de la croisade, teniers et registres paroissiaux ou de notaires royaux... Et il nous faut un travail de fourmis, une patience inconcevable pour mener à bien la moindre recherche ; bribe après bribe, mot par mot, pour finir par retrouver parfois une trace terne... un pas sur le chemin.
Combat de l'absurde se traduisant par des tonnes ‘d'écrits’ d'un côté contre trois seuls documents de l'autre. Les uniques pièces cathares écrites, d'origine indiscutable, sont au nombre de trois... Un traité cathare du début du XIIIe siècle, découvert à la bibliothèque de Prague par le père A. Dondaine ; Le manuscrit A 6.10 de Dublin de la ‘Collection Vaudoise’, publié par le Pr Th. Keeler ; et enfin ‘Novim Testamentum’ (Bible cathare) de la bibliothèque de la ville de Lyon.
Trop peu de choses, peu d'études sur cette pièce unique, de valeur inestimable, qui ne laissa pas indifférents certains rares chercheurs. « Bernard Ydras, lié d'amitié avec les frères Prêcheurs, se vit commander par Pierre Valdo, chef de la secte des Vaudois, les premiers livres de la bible en langue romane ». Ce fait est rapporté par Échard, historien dominicain et relaté par Etienne de Bourbon dit de Belleville. Puis Marguerite d'Oingt en relatera l'existence dans ses écrits pour en trouver une autre relation dans la thèse de Miss Scheels, anglaise étudiant « tout ce qui se rattache à la secte des Vaudois »...
L. Clédat, professeur à la Faculté de Lyon, propose enfin, en 1887, la reproduction complète et sa traduction de cette pièce de bibliothèque. Il en parle en ces termes :
« Ce précieux et unique manuscrit renferme une copie de la traduction en langue romane du midi (langue d'oc) du nouveau testament, traduction faite au commencement du XIIIe siècle pour l'usage cathare ou Albigeois, à peu près à l'époque où les croisades contre ces sectaires sont dans leur première ardeur.
Le document présente un texte, sur parchemin à deux colonnes, tracé en caractères mixtes de la seconde moitié du XIIIe siècle, orné de lettres capitales colorées en rouge et bleu. Il offre les évangiles de St Mathieu, de St Marc, de St Luc, de St Jean, les actes des Apôtres, l'Apocalypse, les épîtres et un rituel cathare comprenant (en 13 pages) un acte de confession, un acte de réception d'un catéchumène, un acte de réception d'un croyant au nombre des élus (Bons Hommes), des règles pour la prière et un acte de consolation. Toutes ces pièces ont une réelle importance comme archive à consulter avec fruit pour l'histoire de l'ancienne langue provençale, celle des variations de la Bible, l'histoire ecclésiastique et la connaissance des pratiques et croyances des Albigeois ».
L'abbé de Sauvages, au XIIIe siècle, le consultait pour son dictionnaire languedocien-français. En 1835, F.F. Fleck en relate une étude allemande. Enfin, ce manuscrit fut donné à la bibliothèque du palais St Pierre de Lyon par Jean-Julien Trelis, bibliothécaire de la ville de Nîmes. Chassé de cette dernière pour protestantisme par la réaction royaliste, il se réfugia à Clermont puis à Lyon où il décède en 1831... le 24 juin !

Sommes-nous face au hasard des événements ou la prédestination des faits... mais nous nous retrouvons dans la région Lyonnaise ! C’est aussi ce secteur qui abrite le point de ralliement, début 1209, des troupes engagées par le Nord de la France pour la croisade. Il s’agit d’un exceptionnel rassemblement pour cette époque : une cavalerie forte de deux mille hommes, appuyée par près de deux cent mille hommes à pieds, le tout encadré et suivi d'une intendance à la démesure de la vague déferlante...
Cette région Lyonnaise, début de la fin, ne saurait-elle pas être également un jour la conclusion évidente de cette fabuleuse épopée... et voir se réaliser un juste retour des événements. On pourrait douter que quoi que ce soit ait lieu en matière de mémoire ‘catharisante’. Si Lyon possède, dans la plus grande indifférence, un document unique en la matière, il est possible de trouver d’étranges indices, tendant à disparaître, à peu de distance au sud. Et c’est ainsi que, çà et là, on trouve dans la région du Pilat, aux confins du Jarez, d'étranges légendes, récits, chroniques ayant échappé à l'attention des chercheurs... D'étranges ‘boné-gens’ (bonnes gens) circulant, colportant leur connaissance, leur parole, leurs soins aux plus pauvres. ‘Des gens de Toulouse’ se cachent dans quelques châteaux, fermes, castels de l'étrange famille de Roussillon dont on ne sait, en fait, rien sur ses origines... Des tombes à motifs discoïdaux, des caves de réunions où s'enseignait le véritable Dieu... Et ces testaments, dernières volontés, s'achèvent par « et mener notre vie à sa bonne fin »… comme l’a écrit une certaine dame Béatrix de Roussillon ! Légendes de ‘croix tracées au sang humain’ pour rester éternelles... Vrai? Faux? La mémoire, elle, est restée indélébile et tenace, vrai défi au temps et à l'oubli... « Des recherches, des travaux, des écrits surgissent et apportent à la lumière des éléments nouveaux... » mais, de ces éléments retrouvés, qu’en feront nos ténors ?

Source : http://www.france-secret.com/

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Published by Lucienne Julien et André Douzet - dans Cathares
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15 décembre 2012 6 15 /12 /décembre /2012 14:26

 

This is a unique home page for St. Patrick's lodges around the world. (Inclusion on this list does not imply official recognition in any form by any constitution of any other constitution.)      

United Grand Lodge England  

St. Patrick's Masonic Lodge No.5742 Middlesex  

St Patrick's Lodge 9366 U.G.L.E. - Freetown, Sierra Leone, West Africa  

Irish Constitution  

St. Patrick's Masonic Lodge No 43 I.C. Carrickfergus, N.Ireland
Originally warranted in 1756. Celebrating their 250th anniversary in 2006
Their home page opened on June 1st 2001.
 

Lodge St. Patrick No.77 I.C. Newry, N.Ireland
Consecrated in 1737
 

Lodge St. Patrick No.79 I.C. Newry, N.Ireland
Consecrated in 1759
 

Lodge St. Patrick No.122 I.C. Dungannon, Co. Tyrone, N.Ireland
 
Consecrated in 1847, the Lodge meets 2nd Tuesday each month except June, July, August. The meetings are held at Thomas Street, Dungannon.  

St. Patrick's Union Lodge No.175 I.C. Larne, N.Ireland
The warrant for St Patrick's Union Lodge No. 175, was issued on 7th January 1813. Since then the lodge has held its meetings in six different locations: farmhouses, the back room of a public house, and a rural house. This house, which was exclusively used by the lodge caught fire and was totally destroyed on 16th December 1933. One item salvaged from the ashes is currently used to display the three lesser lights on the altar. This was a brass trifurcated candelabra which was recovered by one of the brethren. Many other items were however lost to the flames. The lodge now holds its meetings in the Larne Masonic Centre at Mill Brae, Larne at 8.00 pm on the 3rd Tuesday of every month, except June , July & August.      

St. Patrick's Lodge No.195 I.C. Belfast, N.Ireland
Consecrated in 1815
 

St. Patrick's Lodge No.199 I.C. Capetown, South Africa
Consecrated in 1898
 

St Patrick's Lodge No 295, I.C.
A travelling Irish lodge in the British Army, warranted to The Royal Dragoon Guards currently meeting in Munster, Germany. Consecrated 1758    

St Patrick's Lodge No.311, I.C. Templemore, N.Ireland

Consecrated in 1945. St Patrick's Lodge 311 is a member of the Provincial Grand Lodge of North Munster but it meets on 1st Monday of every month, except June, July & August at Castle Street, Roscrea, Co Tipperary by kind permission of the Provincial Grand Lodge of the Midland Counties.
Lodge 311 holds its November meeting 1st Tuesday of that month in the Masonic Centre in Limerick.
The award winning new centre is located beside the former Bishop's Lady's Palace, now the headquarters of the Limerick City's Civic Trust, across the road from King John's Castle and the City Museum, in the midst of the tourist and heritage area of the city.

 

St. Patrick's Lodge No. 319 I.C. Bombay, India

Union Lodge of St. Patrick No. 367 I.C. Downpatrick, N.Ireland
Consecrated in 1761
 

St. Patrick's Lodge No. 468 I.C. Dunedin, New Zealand
Consecrated in 1881
 

St. Patrick Lodge No. 517 I.C. PO BOX 313, Harare, Zimbabwe
Consecrated in 1921 The contact is D.L. Walker
 

St. Patrick's Lodge No. 602 I.C. Derriaghy, N.Ireland
Consecrated in 1782
 

St. Patrick's Senior Lodge No. 623 I.C. Armagh, N.Ireland
Consecrated in 1783
 

Lodge St. Patrick No 765, IC, Singapore
(The mainstay of the Irish Constitution in South East Asia, a very active and friendly crowd, who welcome visitors!)
 

St. Patrick Lodge No. 793 I.C. Accra, Ghana
Constituted on 16th March 1957, as the First Irish Freemasonry Lodge in Ghana.
St. Patrick Lodge No. 793 IC in Ghana will be celebrating its 50th Anniversary and Installation Communication during the 3rd Saturday of March, 2007 at the Freemasons’ Hall, Kwame Nkrumah Avenue, Adjabeing, Accra – Ghana.     

Other Constitutions  

Australia  

St Patrick's Lodge No 5, United Grand Lodge of Queensland
2nd Tuesday 7.30pm except January. Install: 4th Saturday August (6.30 pm) Masonic Centre, 17 Cleveland Street, Stones Corner G.L. Early, 44 Conifer Street, Alderley 4051. Ph. (H) 3356 0937 (F) 3356 0013 (M) 0407 960 588 (E)
gearly@qpcu.org.au  

Canada  

St Patrick's Lodge No 8, Grand Lodge of Canada
(Since 1996 known as St Finn Barre's Lodge No 8,)

St Patrick's Lodge, Quebec, Canada
Mentioned in historical records as founded in 1775  

USA

St Patrick's Lodge No 4, F & AM, Johnston, New York, USA
Located in the Fulton-Montgomery District. In 1766 Sir William Johnson organised
St. Patrick’s Lodge, F. and A. M., and became its first master. Their lodge room and its original furniture can be seen in the Johnson Hall Lodge Room today.

St Patrick's Lodge No 2, Louisville, Georgia, USA

Mentioned in historical records of 1813

St Patrick's Lodge No 32, Danville, Georgia, USA

(Founded in 1843, disbanded in 1861.)
 

Source : http://www.stpatrickslodge.org.uk/allspats.htm

  

 

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15 décembre 2012 6 15 /12 /décembre /2012 13:28

 

1. Patrice, pécheur ignorant, je confesse que j'ai été établi évêque en Irlande. Je suis certainement persuadé que c'est de Dieu que j'ai reçu ce que je suis. J'habite au milieu des païens barbares, prosélyte et exilé pour l'amour de Dieu. Il est témoin si c'est ainsi. Ce n'est pas que je désirais faire sortir de ma bouche quelque chose d'aussi dur et d'aussi âpre. Mais je suis poussé, excité par le zèle de Dieu et de la vérité du Christ, pour l'affection que je porte à mes proches et à mes fils, auxquels j'ai livré patrie et parents et mon âme jusqu'à la mort. Si j'en suis digne, j'ai fait vœu à Dieu d'enseigner les gentils, bien que je sois méprisé par certains.

2. C'est de ma main que j'ai écrit et composé ces paroles qui doivent être données et livrées et envoyées aux soldats de Coroticus. Je ne dis pas à mes concitoyens, ou aux concitoyens des saints Romains, mais aux concitoyens des démons, à cause de leurs mauvaises œuvres. Comme des ennemis, ils vivent dans la mort, compagnons des Scots et des Pictes apostats,[1]  comme s'ils voulaient se gorger du sang d'innocents chrétiens que j'ai engendrés innombrables à Dieu, et que j'ai confirmés dans le Christ.

3. Le lendemain du jour où les néophytes, en vêtement blanc, furent oints du chrême — il sentait encore sur leur front pendant qu'ils étaient égorgés et sacrifiés par le glaive des gens nommés ci-dessus — j'ai envoyé une lettre avec un saint prêtre que j'ai enseigné dès l'enfance, avec des clercs, pour qu'ils nous accordassent quelque chose du butin, ou quelques-uns des captifs baptisés qu'ils avaient pris. Ils firent des risées d'eux.

4. Aussi je ne sais sur qui m'affliger davantage, sur ceux qui ont été tués ou ceux qu'ils ont pris, ou ceux que le diable a violemment pris dans ses rets. Par un châtiment éternel, ils seront esclaves avec lui, parce que celui qui fait un péché est esclave et est appelé fils du diable.

5. Aussi, que tout homme craignant Dieu sache qu'ils me sont étrangers à moi et au Christ mon Dieu, pour qui j'accomplis une mission ; parricide, fratricide,[2]  loups rapaces dévorant le peuple du Seigneur comme du pain. Comme il dit : « Les injustes ont détruit ta loi, Seigneur », que dans les derniers temps il avait implantée très bien et avec bonté, et elle avait été enseignée par la faveur de Dieu.

6. Je ne fais pas abus de pouvoir. Je lie partie avec ceux qu'il a appelés et a prédestinés à prêcher son Evangile dans des persécutions non petites, jusqu'à l'extrémité de la terre, quoique l'ennemi nous porte envie par la tyrannie de Coroticus qui ne craint ni Dieu ni les prêtres qu'il a choisis et auxquels II a accordé la suprême et sublime puissance : ceux qu'ils lieraient sur terre seraient liés aussi aux cieux.

7. Aussi, je vous en supplie, saints et humbles de cœur, il n'est pas permis de flatter de tels hommes, ni de prendre avec eux nourriture ou boisson, et vous ne devez pas recevoir d'eux des aumônes jusqu'à ce qu'ils fassent pénitence suffisante à Dieu en versant des larmes et qu'ils délivrent les serviteurs de Dieu et les servantes baptisées du Christ pour lesquels il est mort et a été crucifié.

8. Le Très-Haut refuse les dons des injustes. Celui qui offre un sacrifice sur la subsistance des pauvres est comme celui qui tue un fils en présence de son père. «Les richesses, dit-il, qu'il a amassées injustement seront vomies de son ventre, l'ange de la mort l'entraîne, la colère des dragons le tourmentera, la langue de la couleuvre le tuera », un feu inextinguible le ronge. C'est pourquoi « malheur à ceux qui se remplissent des choses qui ne sont pas à eux. » Ou : « A quoi sert à l'homme de gagner le monde entier si c'est au détriment de son âme ? »

9. Il serait long de discuter en détail ou de faire connaître et de recueillir dans toute la Loi des témoignages sur une telle cupidité. L'avarice est un péché mortel : « Tu ne désireras pas le bien de ton prochain. Tu ne tueras pas. Un homicide ne peut être avec le Christ. Celui qui hait son frère est regardé comme homicide (7). » Ou : « Celui qui ne chérit pas son frère demeure dans la mort. » Combien plus coupable est celui qui a souillé ses mains dans le sang des fils de Dieu qu'il venait d'acquérir aux extrémités de la terre, par l'exhortation de notre petitesse.

10. Est-ce que c'est sans Dieu, ou selon la chair, que je suis venu en Irlande ? Qui m'a poussé — lié par l'Esprit — à ne voir personne de ma parenté ? Est-ce de moi que vient cette pieuse miséricorde que j'exerce à l'égard de cette nation qui m'a pris autrefois et a pillé les serviteurs et les servantes de la maison de mon père. Je fus libre selon la chair. Je suis né d'un père décurion. Car j'ai vendu ma noblesse — je n'en rougis et ne m'en repens pas — dans l'intérêt des autres. Enfin je suis serviteur dans le Christ d'une nation étrangère à cause de la gloire ineffable de la vie éternelle qui est dans le Christ Jésus, notre Seigneur.

11. Et si les miens ne me connaissent pas, un prophète ne reçoit pas d'honneur dans sa patrie, fous ne sommes peut-être pas du même troupeau et nous n'avons pas un seul Dieu pour père comme il dit : « Celui qui n'est pas avec moi est contre moi, et celui qui ne rassemble pas avec moi disperse. » Il n'est pas convenable que l'un détruise et que l'autre bâtisse. Je ne cherche pas ce qui est à moi. Ce n'est pas ma grâce, mais c'est Dieu qui a mis cette sollicitude dans mon cœur pour que je fusse un des chasseurs ou des pêcheurs que Dieu jadis a prédits pour les derniers temps.

12. On me hait. Que ferai-je, Seigneur ? Je suis tout à fait méprisé. Voilà que tes brebis sont mises en pièces et volées autour de moi, et par ces larrons susdits, sur l'ordre de Coroticus à l'esprit hostile. Il est loin de l'amour de Dieu, celui qui livre les chrétiens aux mains des Scots et des Pictes. Des loups rapaces ont dévoré le troupeau du Seigneur qui assurément en Irlande croissait très bien avec le plus grand soin. Et les fils des Scots et les filles des rois devenus moines et vierges du Christ, je ne puis les énumérer. C'est pourquoi : « Que l'injure faite aux justes ne te plaise pas ; même jusqu'aux enfers elle ne plaira pas. »

13. Qui d'entre les saints n'aurait horreur de se récréer ou de prendre part à un festin avec de tels gens ? Ils ont rempli leurs maisons des dépouilles des chrétiens morts. Ils vivent de rapines, ils ne connaissent pas, les malheureux, le poison, et présentent des mets mortels à leurs amis et à leurs fils, comme Eve ne comprit pas qu'en réalité elle transmettait la mort à son mari. Ainsi sont, tous ceux qui font le mal. Ils fabriquent la mon éternelle pour leur châtiment.

14. Voici la coutume des Gaulois chrétiens romains. Ils envoient des hommes saints et propres à cette mission chez les Francs et les autres gentils avec plusieurs milliers de sous pour racheter les captifs baptisés ; toi, tu les tues le plus souvent, et tu les vends à une nation étrangère qui ignore Dieu. Tu livres les membres du Christ comme à un lupanar. Quel espoir as-tu en Dieu, ou qui est de ton avis, ou qui t'entretient de paroles flatteuses ? Dieu jugera. Car il est écrit : « Ce ne sont pas seulement ceux qui font le mal, mais même ceux qui consentent qui doivent être condamnés. »

15. Je ne sais que dire de plus, en parlant des défunts fils de Dieu, que le glaive a touchés durement, au-delà de toute mesure. Car il est écrit : « Pleurez avec ceux qui pleurent. » Et encore : « Si un seul membre souffre, que tous les membres souffrent avec lui. » C'est pourquoi l'Eglise pleure et se lamente sur ses fils et ses filles, que le glaive n'a pas encore tués, mais qui sont bannis et déportés dans des terres lointaines, où le péché opprime ouvertement et abonde impudemment. Là les hommes libres sont vendus, les chrétiens réduits en servitude, surtout par les très indignes, très mauvais apostats, les Pictes.

16. C'est pourquoi je crierai haut avec tristesse et chagrin : très beaux et très aimables frères et fils que j'ai engendrés dans le Christ, je ne puis vous énumérer, que vais-je faire pour vous ? Je ne suis pas digne de Dieu ni de venir en aide aux hommes. L'iniquité des injustes a prévalu sur nous. Nous sommes devenus comme étrangers. Peut-être ne croient-ils pas que nous avons reçu un baptême, ou que nous avons un seul Dieu pour Père. C'est pour eux une indignité que nous soyons nés en Irlande. Comme il dit : « Est-ce que vous n'avez pas un seul Dieu ? Pourquoi avez-vous abandonné chacun votre prochain ? »

17. C'est pourquoi je m'afflige pour vous, je m'afflige, vous qui m'êtes très chers. Mais aussi, je me réjouis en moi-même. Je n'ai pas travaillé pour rien, ou mon pèlerinage n'a pas été en vain. Et il s'est commis un crime si horrible et indicible ! Grâces à Dieu, c'est en croyants baptisés que vous êtes partis du monde pour le paradis. Je vous vois. Vous avez commencé à vous retirer là où il n'y aura plus ni nuit, ni deuil, ni mort, mais vous bondirez comme des veaux débarrassés de leurs liens, et vous écraserez les injustes, et ils seront en cendre sous vos pieds.

18. Vous donc, vous régnerez avec les apôtres et les prophètes et les martyrs, vous aurez les royaumes éternels, comme il l'atteste lui-même, disant : « Ils viendront de l'orient et de l'occident et ils s'assoiront avec Abraham et Isaac et Jacob dans le royaume des cieux. » «Au dehors sont les chiens, et les magiciens, et les homicides ; et les menteurs et les parjures » auront leur part dans l'étang du feu éternel. L'apôtre ne dit-il pas justement : « Là où le juste à peine sera sauvé, où se reconnaîtra le pécheur et l'impie transgresseur de la loi? »

19. Car Coroticus, avec ses scélérats rebelles au Christ, où se verront-ils ? Eux qui distribuent des jeunes femmes baptisées comme récompense, et pour un misérable règne temporel, qui passe en vérité en un moment, comme la nuée ou la fumée qui est dispersée par le vent. Ainsi les pécheurs trompeurs périront à la face de Dieu, mais que les justes soient au festin, en grande constance, avec le Christ ; ils jugeront les nations et domineront les rois injustes dans les siècles des siècles. Amen.

20. Je témoigne devant Dieu et ses anges qu'il en sera comme il l'a communiqué à ma maladresse. Ce ne sont pas mes paroles, mais celles de Dieu et des apôtres et des prophètes, qui n'ont jamais menti, que j'ai exposées en latin. Celui qui croira sera sauvé et celui qui ne croira pas sera condamné. Car Dieu a parlé.

21. Je vous supplie que tout serviteur de Dieu soit prêt à être le porteur de cette lettre, pour qu'en aucune façon elle ne soit soustraite par quelqu'un, mais bien plutôt qu'elle soit lue devant tout le peuple, en présence de Coroticus lui-même, pour que Dieu leur inspire de venir à résipiscence à Dieu, en sorte qu'ils se repentent, même tardivement, d'avoir agi comme des impies — homicide à l'égard des frères du Seigneur — et qu'ils délivrent les captives baptisées qu'ils ont prises auparavant pour mériter de vivre en Dieu et qu'ils soient sains ici et pour l'éternité. Paix au Père et au Fils et au Saint-Esprit. Amen !

Source : http://remacle.org/bloodwolf/eglise/patrick/coroticus.htm

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15 décembre 2012 6 15 /12 /décembre /2012 13:22

 

     1. Moi, Patrick le pécheur, je suis le plus rustique et le moindre de tous les fidèles, et méprisable pour un très grand nombre : J'ai eu pour père le diacre Calpurnius, un des fils du prêtre Potitus, qui fut au village de Bannavem Taberniae. Il avait aux environs une petite ferme où je fus fait captif. J'avais alors environ seize ans. J'ignorais le vrai Dieu et je fus emmené en captivité en Irlande avec tant de milliers d’hommes, selon ce que nous avions mérité, car nous nous étions éloignés de Dieu et nous n'avions pas gardé ses préceptes, et nous n'avions pas obéi à nos prêtres qui nous avertissaient de notre salut. Et le Seigneur lança sur nous la colère de son ressentiment et nous dispersa chez beaucoup de gentils, même jusqu'à l'extrémité de la terre, où maintenant on peut voir ma petitesse parmi les étrangers.

2. Et c’est là que Dieu ouvrit l'intelligence de mon incrédulité, pour que, bien que tard, je me rappelasse mes fautes et que je me tournasse de tout cœur vers le Seigneur mon Dieu qui jeta un regard sur mon humilité et eut pitié de la jeunesse de mon ignorance et me garda, avant que je le connusse et avant que je fusse sensé et que je distinguasse entre le bien et le mal, et me fortifia et me conseilla comme fait un père pour son fils.

3. C'est pourquoi je ne puis taire — et il n'est pas à propos de le faire — tant de bienfaits et tant de grâces que le Seigneur a daigné m'accorder dans la terre de ma captivité, car voici ce que nous devons rendre en échange : c'est qu'après la compréhension et la connaissance de Dieu nous exaltions et confessions ses merveilles devant toute nation qui est sous tout le ciel.

4. Car il n'y a et il n'y a eu jamais auparavant et il n'y aura après cela pas d'autre dieu que Dieu le père non engendré, sans commencement, de qui vient tout commencement, qui tient tout comme nous l'avons dit, et son fils Jésus-Christ que nous attestons avoir existé toujours avec le Père avant l'origine des temps, spirituellement chez le Père, ineffablement engendré avant tout commencement. Et par lui ont été faites les choses visibles et les choses invisibles ; il s'est fait homme et après avoir vaincu la mort il a été reçu dans le ciel vers son Père. El il lui a donné tout pouvoir sur tout nom de choses célestes, terrestres et infernales, et que toute langue lui confesse que le Seigneur et le Dieu, c'est Jésus-Christ, en qui nous croyons. Et nous attendons son arrivée, qui se produira bientôt, comme juge des vivants et des morts, qui rendra à chacun selon ses œuvres. Et il a versé en abondance en nous le Saint-Esprit, don et gage d'immortalité qui fait que les croyants et les obéissants soient enfants de Dieu et cohéritiers du Christ, que nous confessons et adorons comme un seul Dieu dans la Trinité au nom sacré.

5. Car il a dit lui-même par le prophète : « Invoque-moi au jour de ta tribulation et je te délivrerai et tu me magnifieras. » Et il a dit encore : « Il est honorable de révéler et de confesser les œuvres de Dieu. »

6. Cependant, quelque imparfait que je sois sur beaucoup de points, je désire faire connaître à mes frères et parents ma nature pour qu'ils puissent comprendre le vœu de mon âme.

7. Je n'ignore pas le témoignage de mon Seigneur, qui atteste dans le psaume : « Ta perdras ceux qui disent un mensonge. » Et il a dit encore : « La bouche qui ment tue l'âme. » Et le même Seigneur a dit dans l'Evangile : « Tout mot oiseux qu'ont dit des hommes, ils en rendront compte au jour du Jugement. »

8. D'où j'ai dû fortement craindre, avec frayeur et tremblement, cette parole, au jour où personne ne pourra se soustraire ou se dérober, mais où tous, nous devrons rendre compte même des plus petits péchés devant le tribunal du Seigneur Christ.

9. C'est pourquoi j'ai jadis pensé à écrire, mais j'ai hésité jusqu'à maintenant : j'ai craint en effet de m'exposer aux langues des hommes, parce que je n'ai pas étudié, comme d'autres qui ont été parfaitement imbus de la loi et des lettres sacrées, de la même façon de l'un et de l'autre, et qui n'ont jamais changé de langue depuis leur enfance mais l'ont toujours de plus en plus perfectionnée. Car notre discours et nos paroles sont traduits en une langue étrangère, et on peut facilement prouver par la saveur de ma façon d'écrire comment j'ai été élevé et instruit dans le langage, parce que, dit le Sage, « c'est par la langue que l'on découvrira le sens et la science et l'enseignement de la vérité ».

10. Mais à quoi sert une excuse, même véridique, surtout avec la présomption ? Puisque je désire moi-même dans ma vieillesse ce que je n'ai pas acquis dans ma jeunesse, parce que mes péchés m'empêchèrent de savoir à fond ce que j'avais lu auparavant. Mais qui peut me croire, même si je dis ce dont j'ai parlé tout d'abord ? Adolescent, et même presque enfant en paroles, j'ai été fait captif avant de savoir ce que je devais chercher, désirer ou éviter. D'où, aujourd'hui, je rougis et je crains fortement de dévoiler mon incapacité, parce que, n'étant pas savant, je ne puis m'expliquer en peu de mots. Car, comme l'Esprit désire, l'affection développe les âmes et les sentiments.

11. Mais s'il m'avait été donné ce qui a été donné aux autres, cependant je ne garderais pas le silence à cause de ce que je dois rendre [à Dieu]. Et si, par hasard, il semble à quelques-uns que c'est là de la prétention, avec mon ignorance et ma langue embarrassée, il est pourtant écrit : « Les langues qui balbutient apprendront rapidement à parler de paix ». Nous devons d'autant plus le désirer, « nous qui sommes, dit-il, la lettre du Christ en vue du salut jusqu'à l'extrémité de la terre », même non instruite, mais réfléchie très fortement, écrite en vos cœurs, non avec de l'encre, mais avec l'Esprit du Dieu vivant.

12. Car, moi qui étais d'abord rustique, exilé et ignorant, qui ne sais pas prévoir pour l'avenir, je sais avec certitude que, avant d'être humilié, j'étais comme une pierre qui gît dans un bourbier profond, et Celui qui est puissant est venu et dans sa miséricorde m'a pris et, en vérité, m'a élevé en haut et m'a placé au haut du mur. Et c'est pourquoi je devais crier pour rendre quelque chose au Seigneur, en échange de tant de ses bienfaits ici et dans l'éternité, dont l'esprit humain ne peut estimer la valeur.

13. Aussi étonnez-vous, grands et petits qui craignez Dieu et vous, maîtres de rhétorique, écoutez et examinez. Qui m'a appelé, sot que j'étais, du milieu de ceux qui semblent être sages et instruits de la loi et puissants en paroles et en toute chose ? Et c'est moi, qui suis détesté de ce monde, qu'il a inspiré plus que les autres, tel que j'étais, pourvu que, avec crainte, respect et sans plainte, je fusse fidèlement utile à la nation où l'amour du Christ m'a transporté et à laquelle il m'a donné pour ma vie, si j'en suis digne, afin que je la serve avec humilité et sincérité.

14. Dans la mesure de la foi à la Trinité, il faut distinguer, sans appréhender le danger, faire connaître le don de Dieu et la consolation éternelle et répandre partout le nom de Dieu, sans crainte et avec confiance, pour qu'encore après ma mort je laisse un héritage à mes frères et à mes fils, que j'ai baptisés dans le Seigneur, au nombre de tant de milliers d'hommes.

15. Et je n'étais pas digne, ni tel que le Seigneur accordât cela à son esclave après les malheurs et tant de misères, après ma captivité, après beaucoup d'années, et me donnât tant de grâces chez cette nation, comme jamais je n'en ai espéré ni imaginé dans ma jeunesse.

16. Mais, après être arrivé en Irlande, chaque jour je faisais paître des troupeaux, et fréquemment dans le jour je priais ; de plus en plus, me venait l'amour de Dieu et la crainte de Lui et ma foi s'accroissait et l'Esprit agissait, en sorte qu'en un seul jour je disais jusqu'à cent prières et presque autant la nuit, comme je demeurais dans les forêts et la montagne. Avant le soleil, je m'éveillais pour prier, par la neige, par la gelée, par la pluie, et je ne ressentais aucun mal, et il n'y avait nulle paresse en moi, comme je le vois maintenant, parce qu'alors l'Esprit bouillonnait en moi.

17. Et là, une nuit, dans mon sommeil, j'entendis une voix me dire : « Tu jeûnes bien, tu vas aller bientôt vers ta patrie. » Et derechef, après un peu de temps, j'entendis me répondre : « voilà que ton navire est prêt. » Et ce n'était pas auprès, mais il y avait peut-être deux cent mille pas. Et je n'avais jamais été là, et je n'y avais personne de connaissance. Et ensuite, je pris la fuite et je me séparai de l'homme chez qui j'avais été six ans, et j'allais, par la force de Dieu qui me dirigeait dans le bon chemin, et je n'eus aucune crainte jusqu'à ce que je parvinsse à ce navire.

18. Et le jour où j'y parvins, le navire avait quitté sa place et je dis que j'avais de quoi naviguer avec eux et cela déplut au pilote et il répondit violemment avec indignation : « Ne cherche pas à aller avec nous. » Et après avoir entendu cela, je me séparai d'eux pour venir à la cabane où je logeais, et en chemin, je me mis à prier, et avant d'avoir terminé mon oraison, j'entendis l'un d'eux qui criait fort après moi : « Viens vite, car les hommes t'appellent, » et aussitôt je retournai vers eux. Et ils se mirent à me dire : « Viens, car nous te recevons de bonne foi. Fais amitié avec nous comme tu voudras. » Et en ce jour, je refusai de me laisser adopter par eux, à cause de la crainte de Dieu, mais pourtant j'espérais qu'ils viendraient à la foi de Jésus-Christ parce qu'ils étaient des gentils, et pour cela je me tins avec eux et aussitôt nous partîmes.

19. Et après trois jours, nous atterrîmes et nous voyageâmes vingt-huit jours dans un désert et les vivres leur manquèrent et la faim s'empara d'eux. Et, un jour, le pilote se prit à me dire : « Toi, chrétien, qu'est-ce que tu dis ? Ton Dieu est grand et tout-puissant. Ne peux-tu donc prier pour nous ? Car nous sommes en danger de famine, et il est difficile que nous puissions voir quelque homme. » Or, moi je leur dis clairement : « Tournez-vous avec foi et de tout cœur vers le Seigneur mon Dieu, à qui rien n'est impossible, pour qu'il vous envoie aujourd'hui de la nourriture sur votre chemin pour vous rassasier, car partout il en a en abondance. » Et avec l'aide de Dieu, il fut fait ainsi. Voilà qu'un troupeau de porcs apparut à nos yeux sur le chemin et ils en tuèrent un grand nombre, et ils restèrent là deux nuits, et ils furent bien restaurés, et leurs chiens furent rassasiés ; (car beaucoup d'entre eux avaient lâché pied et étaient restés en route à demi morts). Et, après cela, ils rendirent de très grandes grâces à Dieu, et je fus honoré à leurs yeux, et à partir de ce jour ils eurent des vivres en abondance. Même ils trouvèrent du miel sauvage et m'en offrirent une partie. Et un d'entre eux dit : « Ceci est offert en sacrifice.» Dès lors, grâces à Dieu, je n'y goûtai point.

20. Mais, la même nuit, je dormais et Satan me tenta fortement, ce que je me rappellerai tant que je serai dans ce corps. Et il tomba sur moi comme un immense rocher et je n'avais aucune force dans les membres. Mais d'où me vint-il à l'esprit d'appeler Hélie ? Et aussitôt je vis dans le ciel un soleil se lever et pendant que je criais : « Hélie, Hélie », de toutes mes forces, voici que la splendeur de ce soleil tomba sur moi, et aussitôt toute lourdeur disparut de moi. Et je crois que j'ai été secouru par le Christ mon Seigneur, et que son Esprit appelait à mon aide. Et j'espère qu'il en sera ainsi au jour de ma détresse, comme il a dit dans l'Evangile : « En ce jour, atteste le Seigneur, ce n'est pas vous qui parlez, mais c'est l'Esprit de votre Père qui parle en vous. »

21. (Et de nouveau, après de nombreuses années, je fus encore fait captif,[4]   et, la première nuit que je restai avec eux, j'entendis une réponse divine me dire : « Tu seras deux mois avec eux. » Ce qui arriva. La soixantième nuit, le Seigneur me tira de leurs mains.)

22. Et aussi, dans le voyage, il nous pourvut de vivres, de feu et d'abri chaque jour jusqu'cà ce que nous fussions arrivés tous le dixième jour. Comme je l'ai déclaré plus haut, nous voyageâmes à travers le désert pendant vingt-huit jours. Et la nuit où nous arrivâmes vers les hommes, nous n'avions en vérité pas de vivres.

23. Et de nouveau, après quelques années, j'étais en Grande-Bretagne avec mes parents qui me reçurent comme leur fils, et me demandèrent instamment que maintenant, après tant de tribulations que j'avais endurées, je ne les quittasse plus jamais. Et là, je vis dans une vision de la nuit un homme du nom de Victoriens, venant comme de l'Irlande avec des lettres innombrables. Et il me donna une d'elles et je lus le commencement de la lettre qui était : « La voix d'Irlande », et en récitant le commencement de la lettre, je pensais au moment même entendre la voix de ceux qui étaient près de la forêt de Foclut, qui est près de la mer occidentale, et ils s'écriaient comme d'une seule bouche : « Nous te prions, saint enfant, de venir et de te promener encore parmi nous. » Et je fus touché dans mon cœur et je ne pus lire plus avant et ainsi je m'éveillai. Grâces soient rendues à Dieu de ce qu'après de nombreuses années le Seigneur leur accorda ce que demandait leur cri !

24. Et une autre nuit, je ne sais, mais Dieu sait si c'était en moi ou à côté de moi, en des mots très habiles que j'ai entendus et que je n'ai pu comprendre, sinon à la fin de la prière, il s'exprima ainsi : « Celui qui a donné sa vie pour toi, c'est lui-même qui parle en toi. » Et ainsi je m'éveillai plein de joie.

25. Et de nouveau je le vis priant en moi-même, et j'étais comme à l'intérieur de mon corps, et je l'entendis prier sur moi, c'est-à-dire sur l'homme intérieur, et il y priait fortement avec des gémissements. Et, pendant cela, j'étais stupéfait, et je m'étonnais et me demandais qui était-ce qui priait en moi, mais, à la fin de la prière, il dit comme s'il était l'Esprit, et ainsi je me réveillai et me rappelai l'apôtre disant : « L'Esprit vient en aide aux faiblesses de notre prière. Car nous ne savons pas prier comme il faut, mais l'Esprit même demande à notre place avec des gémissements inénarrables » que l'on ne peut exprimer par des paroles. Et encore : « Le Seigneur notre avocat, demande pour nous. »

26. Et quand je fus tenté par quelques-uns de mes anciens qui vinrent, qui opposèrent mes péchés à mon laborieux épiscopat, en ce jour, je fus fortement poussé à tomber là et pour l'éternité. Mais Dieu épargna bienveillamment le prosélyte et le pèlerin par la grâce de son nom, et me secourut beaucoup, alors qu'on me foulait aux pieds, pour que je ne tombasse pas malement dans la souillure et l'opprobre. Je prie Dieu que ce ne leur soit pas compté pour péché.

27. Ils trouvèrent une occasion au bout de trente ans, à propos d'une parole que j'avais avouée avant d'être diacre. Plein d'anxiété et l'esprit affligé, je confiai à mon meilleur ami ce que j'avais fait dans mon enfance, un jour, plutôt même une heure, parce que je n'étais pas encore en état de triompher. Je ne sais, mais Dieu sait si j'avais alors quinze ans, et je ne croyais pas au Dieu vivant depuis mon enfance, mais je restai dans la mort et l'incrédulité, jusqu'à ce que je fusse bien châtié et humilié en vérité par la faim et la nudité, et cela chaque jour.

28. Au contraire, je ne partis pas de moi-même pour l’Irlande avant d'être presque défaillant. Mais cela fut plutôt bon pour moi, car c'est ainsi que le Seigneur me corrigea et me rendit propre à être aujourd'hui ce que j'étais loin d'être autrefois, à prendre soin et à m'occuper du salut des autres, alors qu'à ce moment je ne pensais même pas à moi.

29. Donc, le jour où je reçus des reproches des gens que j'ai dits plus haut,[7]   j'eus, la nuit, une vision nocturne. Il y avait un écrit déshonorant contre ma face. Et, pendant cela, j'entendis une réponse divine me disant : « Nous avons vu avec peine la face de celui qui est désigné par son nom dévoilé. » Et il ne dit pas : « Tu as vu avec peine », mais « nous avons vu avec peine » comme s'il s'était en cela joint à moi. Comme il a dit : « Celui qui vous touche, c'est comme s'il touchait la pupille de mon œil ».

30. Aussi je rends grâces à Celui qui me réconforta en toute chose, au point de ne pas me détourner de partir là où j'avais résolu d'aller et aussi de mon œuvre que j'avais apprise du Christ mon Seigneur, et, à partir de ce moment, je sentis en moi une vertu non petite, et ma foi était approuvée devant Dieu et les hommes.

31. Aussi, je dis avec audace que ma conscience ne me blâme pas ici et pour l'avenir. J'ai Dieu pour témoin, que je n'ai pas menti dans les discours que je vous ai racontés.

32. Mais je suis plus affligé pour mon meilleur ami que nous ayons mérité d'entendre une telle réponse. Lui, à qui j'ai confié même mon âme ! Et j'ai appris par quelques frères avant cette défense — car je n'étais pas présent, et je n'étais pas en Grande-Bretagne et l'histoire ne vient pas de moi — qu'il m'avait soutenu pendant mon absence. Même, il m'avait dit de sa bouche : « Voici que tu vas être élevé au rang d'évêque. » Je n'en étais pas digne. Mais d'où vient qu'après, devant tous, bons et mauvais, il me déshonora publiquement, alors que, auparavant, de lui-même, il avait été joyeusement bienveillant pour moi, ainsi que le Seigneur, qui est plus grand que tous.

33. J'en dis assez. Mais cependant je ne dois pas cacher le don de Dieu, qu'il nous a accordé sur la terre de ma captivité, parce qu'alors je l'ai beaucoup cherché, et que là je l'ai trouvé, et il m'a sauvé de toutes les iniquités. Je crois ainsi à cause de son Esprit qui habite en moi et qui a opéré en moi jusqu'à ce jour. J'ose donc encore. Mais Dieu sait que si c'était un homme qui m'eût parlé ainsi,[8]   peut-être je me serais tu par amour du Christ.

34. Aussi donc, je rends, sans me lasser, grâces à mon Dieu, qui m'a gardé fidèle au jour de ma tentation, en sorte qu'aujourd'hui je lui offre avec confiance en sacrifice, comme une victime vivante, mon âme, au Christ mon Seigneur qui m'a sauvé de toutes mes détresses, et que je dis : « Que suis-je, Seigneur, ou quelle est ma vocation, que tu m'as ouvert tant de puissance divine ? en sorte que, aujourd'hui, chez les gentils, j'exalte et je magnifie ton nom partout où j'aurai été ; non seulement dans le bonheur, mais aussi dans l'épreuve ; en sorte que tout ce qui m'adviendra de bien ou de mal, je dois l'accueillir également, et toujours rendre grâces à Dieu, qui m'a montré sans aucun doute de croire en lui perpétuellement, et qui m'a entendu, en sorte que moi, ignorant, dans les derniers jours, j'entreprends cette œuvre si pieuse et merveilleuse, au point d'imiter ceux auxquels le Seigneur auparavant a autrefois prédit qu'ils annonceraient son Evangile en témoignage à tous les gentils avant la fin du monde. Et donc, comme nous l'avons vu, cela a été fait. Voilà que nous sommes témoins que l'Evangile a été prêché jusqu'au pays au-delà duquel il n'y a personne.

35. Il serait long d'énumérer toute mon œuvre en détails ou partiellement. Je dirai brièvement comment le Dieu très saint m'a délivré de la servitude et des douze périls où mon âme a été en danger, outre beaucoup d'embûches et de choses que je ne puis exprimer en mots. Je ne ferai pas injure aux lecteurs, mais j'ai comme garant Dieu qui connaît toutes choses, même avant qu'elles soient, comme la réponse divine m'a averti, très souvent, moi quoique pauvret et ignorant enfant.

36. D'où me vint cette sagesse, qui n'était pas en moi qui ne savais pas le nombre des jours et ne connaissais pas Dieu ? D'où me vint ensuite ce don si grand et si salutaire de connaître Dieu et de le chérir, à condition que je quittasse patrie et parents ?

37. Et beaucoup de présents m'étaient offerts avec des pleurs et des larmes. Et j'offensai, contre ma volonté, quelques-uns de mes anciens, mais, Dieu me guidant, je ne consentis en aucune façon, et je ne leur donnai point mon assentiment ; ce n'est pas grâce à moi, mais c'est Dieu qui est vainqueur en moi, et qui résiste à eux tous, depuis que je suis venu chez les gentils d'Irlande prêcher l'Evangile et supporter les outrages des infidèles — comme de m'entendre reprocher mon voyage, — et de nombreuses persécutions qui allèrent jusqu'à me charger de liens, et donner ma condition libre pour le profit des autres. Et si j'en étais digne, je suis prêt à donner même ma vie, sans hésiter et très volontiers pour son nom, et je souhaite de la dépenser ici jusqu'à la mort si le Seigneur me l'accordait.

38. Car je suis très redevable à Dieu, qui m'a donné tant de grâces, pour que beaucoup de peuples par moi renaissent en Dieu et ensuite soient confirmés et que partout des clercs soient ordonnés pour eux, pour un peuple qui est récemment venu à la foi et que le Seigneur a pris des extrémités de la terre, comme il l'avait autrefois promis par ses prophètes : « Vers toi viendront les gentils des extrémités de la terre, et ils diront : « Nos pères ont acquis de fausses idoles et il n'y a en elles aucune utilité. » Et encore : « Je t'ai établi comme une lumière chez les gentils pour que tu sois pour leur salut jusqu'à l'extrémité de la terre. »

39. Et c'est ici que je veux attendre la promesse de Celui qui ne trompe jamais, comme il promet dans l'Evangile : « Ils viendront de l'orient et de l'occident et du sud et du nord, et ils s'assoiront avec Abraham et Isaac et Jacob », comme nous croyons que les croyants viendront du monde entier.

40. C'est pourquoi il faut pêcher bien et avec soin, comme le Seigneur avertit et enseigne en disant : « Venez derrière moi et je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes. » Et encore il dit par les prophètes : « Voici que j'envoie beaucoup de pêcheurs et de chasseurs », dit Dieu, et cetera. Aussi, il était très nécessaire de tendre nos rets pour prendre une grande multitude et foule pour Dieu, et pour que partout il y eût des clercs qui baptisassent et exhortassent le peuple indigent et besogneux, comme le Seigneur indique dans l'Evangile et enseigne, disant : « Allez donc maintenant enseigner tous les gentils, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, leur apprenant à observer tout ce que je vous ai recommandé et voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation du siècle. » Et encore il dit : « Allez donc dans le monde entier prêcher l'Evangile à toute créature ; celui qui aura cru et aura été baptisé sera sauvé ; mais celui qui n'aura pas cru sera condamné. » Et encore : « Cet évangile du règne sera prêché dans le monde entier en témoignage à tous les gentils, et alors viendra la fin. » Et de même, le Seigneur, prédisant par le prophète, dit : «Et il arrivera dans les derniers jours, dit le Seigneur, je répandrai de mon Esprit sur toute chair, et vos fils et vos filles prophétiseront, et vos fils verront des visions, et vos vieillards songeront des songes, et, à la vérité, en ces jours je répandrai de mon Esprit sur mes serviteurs et sur mes servantes, et ils prophétiseront. » Et chez Osée il dit : « J'appellerai mon peuple ce qui n'était pas mon peuple, et ayant obtenu la miséricorde celui qui n'avait pas obtenu la miséricorde. Et il arrivera que dans l'endroit où l'on a dit : vous n'êtes pas mon peuple, là ils seront appelés les fils du Dieu vivant. »

41. C'est pourquoi, en Irlande, ceux qui n'ont jamais eu aucune notion de Dieu, et qui n'ont adoré jusqu'à maintenant toujours que des idoles et des choses immondes, comment sont-ils devenus récemment le peuple du Seigneur et sont-ils appelés fils de Dieu ? Les fils des Scots et les filles des rois on les voit être des moines et des vierges du Christ.

42. Il y avait une femme bénie, Scote de naissance, noble, très belle, grande, que j'ai baptisée, et quelques jours après, elle vint vers nous pour une cause quelconque, et nous découvrit qu'elle avait reçu une réponse par la volonté de Dieu, et qu'il l'avait avertie d'être une vierge du Christ, et d'approcher elle-même de Dieu. Grâces à Dieu, six jours après, elle saisit très bien et très avidement ce que toutes les vierges de Dieu font ; ce n'est pas avec le consentement de leurs pères, mais elles souffrent persécution et d'injustes reproches de leurs parents ; cependant leur nombre augmente davantage, et nous ne savons pas le nombre de ceux de notre race qui sont nés ici, outre les veuves et les personnes continentes. Mais ce sont celles qui sont retenues en esclavage qui souffrent le plus ; elles endurent continuellement jusqu'aux terreurs et aux menaces ; mais le Seigneur a donné sa grâce à beaucoup de mes servantes, car, quoiqu'on le leur défende, elles l'imitent cependant avec courage.

43. Aussi, même si j'avais voulu les quitter et partir en Grande-Bretagne — et j'y étais volontiers préparé — vers ma patrie et mes parents, et non pas seulement cela, mais même jusqu'en Gaule visiter mes frères et voir la face des saints de mon Seigneur, Dieu sait que je désirais cela beaucoup mais ; je suis lié à l'Esprit qui m'atteste que, si je fais cela, il me désigne comme coupable et j'ai peur de perdre le labeur que j'ai commencé, et ce n'est pas moi, mais le Seigneur Christ qui m'a commandé de venir et d'être avec eux le reste de ma vie, si le Seigneur le veut et m'a gardé loin de toute voie mauvaise, pour que je ne pèche pas devant lui.

44. J'espère que je le devais, mais je ne me fie pas à moi tant que je serai dans ce corps mortel, parce qu'il est fort celui qui s'efforce chaque jour de me détourner de la foi et de la chasteté de la vraie religion que je me suis proposée jusqu'à la fin de ma vie, pour le Christ mon Seigneur. Mais la chair ennemie entraîne toujours vers la mort, c'est-à-dire aux séductions qui doivent se terminer en infortunes. Et je sais en partie en quoi je n'ai pas mené une vie parfaite, comme aussi les autres croyants, mais je me confesse à mon Seigneur et je ne rougis pas en sa présence parce que je ne mens pas : depuis que je l'ai connu dès ma jeunesse, l'amour de Dieu et la crainte de Lui ont crû en moi, et jusqu'à maintenant, avec l'aide de la faveur du Seigneur, j'ai gardé la foi.

45. Rie et insulte qui voudra ; pour moi, je ne me tairai pas et je ne cache pas les signes et les merveilles qui m'ont été indiqués par Dieu, beaucoup d'années avant qu'ils fussent, car il connaît tout, même avant les temps du monde.

46. Aussi devrai-je sans cesse rendre grâces à Dieu qui a toujours été indulgent pour ma sottise et ma négligence, et non en seul endroit, et ne se fâche pas violemment contre moi, qui lui ai été donné comme aide, et je n'ai pas vite acquiescé à ce qui m'avait été montré et à ce que l'Esprit me suggérait. Et le Seigneur a eu pitié de moi dans des milliers de milliers, parce qu'il a vu que j'étais prêt, mais que je ne savais en échange que faire de ma situation, parce que beaucoup de gens s'opposaient à cette mission. Même, entre eux, derrière mon dos, ils racontaient et disaient : « Celui-là, pourquoi se jette-t-il dans le danger, au milieu d'ennemis qui ne connaissent pas Dieu ? » Ce n'était pas par méchanceté, mais cela ne leur semblait pas à propos ; comme j'atteste moi-même que je l'ai compris, à cause de ma rusticité. Et je n'ai pas vite reconnu la grâce qui était alors en moi. Et maintenant il me semble à propos que j'aurais dû le faire auparavant.

47. Maintenant donc, j'ai simplement découvert à mes frères et à mes compagnons de servitude qui m'ont cru, pourquoi j'ai prédit, et je prédis de fortifier et confirmer votre foi. Puissiez-vous, vous aussi, imiter de plus grandes choses et faire des choses préférables ! Ce sera ma gloire parce que « un fils sage est la gloire de son père ».

48. Vous savez, et Dieu aussi, comment j'ai vécu avec vous dès ma jeunesse, dans la foi, à la vérité, et dans la sincérité du cœur. Même à l'égard des gentils parmi lesquels j'habite, j'ai toujours gardé la bonne foi, et je la garderai. Dieu le sait, je n'ai circonvenu aucun d'eux et je ne pense pas qu'à cause de Dieu et de l'Eglise j'excite une persécution contre eux et nous tous, et que pour moi on blasphème le nom du Seigneur ; car il est écrit : « Malheur à l'homme à cause de qui le nom du Seigneur est blasphémé. »

49. Car, si je suis inhabile en toute chose, cependant j'ai tenté quelque peu de veiller sur moi, à cause des chrétiens, mes frères, et des vierges du Christ et des femmes religieuses qui me donnaient d'eux-mêmes de petits présents et jetaient sur l'autel leurs ornements, et je les leur rendais. Et ils se scandalisaient que je le fisse. Pour moi, je le faisais dans l'espoir de l'immortalité, pour me préserver avec soin en toute chose, car les infidèles pouvaient m'employer à quelque titre ainsi que le ministère de mon service, et je ne devais pas donner lieu aux incrédules de me diffamer ou de me décrier.

50. Par hasard, quand j'ai baptisé tant de milliers d'hommes, ai-je attendu de quelqu'un d'entre eux même la moitié d'un scripulum[9]   ? Dites-moi et je vous le rendrai. Et quand le Seigneur a ordonné quelque part des clercs par ma médiocrité et mon ministère, je leur ai donné gratuitement ; et si j'ai demandé à quelqu'un d'entre eux même le prix de ma chaussure, reprochez-le-moi et je vous rendrai davantage.

51. J'ai dépensé pour vous pour qu'on me reçût, et parmi vous, et partout où j'allais pour vous au milieu des dangers, même jusqu'aux parties extrêmes au-delà desquelles il n'y avait personne, et où jamais personne n'était parvenu pour baptiser, et ordonner des clercs, ou confirmer les gens ; par le don du Seigneur, j'ai tout fait très volontiers pour votre salut.

52. De temps en temps, je donnais des présents aux rois, outre que je donnais un salaire à leurs fils qui m'accompagnent, et néanmoins, ils me saisirent avec mes compagnons. Et ce jour-là, ils avaient très grand désir de me tuer. Mais le temps n'était pas encore venu. Et ils ravirent tout ce qu'ils trouvèrent avec nous et me chargèrent de fers. Et le quatorzième jour, le Seigneur me délivra de leur pouvoir et tout ce qui était à nous nous fut rendu à cause de Dieu, ainsi que les excellents amis dont nous nous étions pourvus auparavant.

53. Vous savez par expérience combien j'ai dépensé pour ceux qui me guidaient dans tous les pays que je visitais fréquemment ; car je pense que je ne leur distribuai pas moins que le prix de quinze hommes[10]   pour que vous jouissiez de moi, et je jouirai toujours de vous pour Dieu. Je ne m'en repens pas, et ce n'est pas assez pour moi. Je dépense encore et je dépenserai en plus. Le Seigneur a le pouvoir de me donner ensuite de quoi me dépenser pour vos âmes.

54. Voici que j'invoque Dieu comme témoin de mon âme que je ne mens pas, et ce n'est pas pour avoir une occasion de flatterie ou d'avarice que je vous ai écrit, ni parce que j'espère de l'honneur de quelqu'un de vous. Car il me suffît de l'honneur que l'on ne voit pas encore, mais qui est confié au cœur. Fidèle est celui qui a promis ; il ne ment jamais.

55. Mais je vois déjà dans le siècle présent que je suis exalté outre mesure par le Seigneur, et je n'étais ni digne ni tel qu'il m'accordât cela, puisque je sais très sûrement que la pauvreté et le malheur me conviennent mieux que les richesses et les délices. Mais le Seigneur Christ a été pauvre pour nous. Pour moi, je suis misérable et malheureux ; quoique je désire des richesses, je n'en ai pas et je ne méjuge pas moi-même, car chaque jour je m'attends ou à la mort, ou à être circonvenu, ou à être réduit en servitude, ou à quelque attaque. Mais je ne crains rien de cela à cause de la promesse des cieux, parce que je me suis mis dans les mains du Dieu tout-puissant qui domine partout, comme dit le prophète : « Mets ta pensée en Dieu, et lui-même t'entretiendra. »

XXV. 56. Voici maintenant que je recommande mon âme à mon Dieu très fidèle, pour lequel j'accomplis une mission dans ma bassesse, seulement parce qu'il n'accepte personne et m'a choisi pour cet office, afin que je fusse un de ses moindres ministres.

57. Comment lui rendrai-je tout ce qu'il m'a accordé ? Que dire, que promettre à mon Seigneur ? Car je ne vois rien qu'il ne m'ait donné, mais il scrute les cœurs et les reins parce que je désire assez et trop et j'étais prêt à ce qu'il me donnât à boire son calice, comme il l'a accordé à d'autres qui l'aimaient.

58. Aussi puissé-je obtenir de mon Dieu de ne me séparer jamais de son peuple qu'il a acquis aux extrémités de la terre. Je prie Dieu de me donner la persévérance et de daigner me rendre témoin fidèle jusqu'à mon passage, à cause de mon Dieu.

59. Et si j'ai jamais imité quelque chose de bien à cause de mon Dieu que je chéris, je lui demande de m'accorder de verser mon sang avec ces prosélytes et captifs pour son nom, même si je devais manquer de sépulture ou que mon misérable cadavre fût partagé membre à membre aux chiens ou aux bêtes féroces, ou que les oiseaux du ciel le dévorassent. Je crois très sûrement que, si cela m'arrivait, j'aurais gagné mon âme avec mon corps, parce que, sans aucun doute, en ce jour-là, nous ressusciterons dans la clarté du soleil, c'est-à-dire dans la gloire du Christ, notre rédempteur, comme fils du Dieu vivant et cohéritiers du Christ, et conformes à son image future à lui-même, puisque c'est de lui, et par lui, et en lui que sont toutes choses et qu'à lui est la gloire dans les siècles des siècles. Amen. C'est en lui, en effet, que nous régnerons.

60. Car ce soleil que nous voyons, sur l'ordre de Dieu, se lève chaque jour pour nous, mais il ne régnera jamais et sa splendeur ne durera pas ; et tous ceux qui l'adorent viendront normalement malheureux au châtiment. Mais nous qui croyons et adorons le vrai Soleil, le Christ qui ne périra jamais, ni lui, ni celui qui a fait sa volonté, mais demeurera éternellement, de même que le Christ demeurera éternellement, lui qui règne avec Dieu le Père tout-puissant, et avec le Saint-Esprit, avant les siècles, et maintenant, et pendant tous les siècles des siècles. Amen.

61. Voici qu'encore et encore je vais exposer brièvement les paroles de ma confession. Je témoigne en vérité et en exaltation de cœur devant Dieu et ses saints anges que je n'ai jamais eu aucune occasion, sauf l'Evangile et ses promesses, pour revenir jamais vers cette nation d'où j'avais eu peine à m'échapper auparavant.

62. Mais je prie ceux qui croient et qui craignent Dieu, quiconque daignera regarder et recevoir cet écrit, que Patrick, le pécheur ignorant, a écrit en Irlande, que personne ne dise jamais que c'est par mon ignorance que j'ai fait ou montré quelque petite chose pour plaire à Dieu, mais pensez et qu'on croie vraiment que c'était un don de Dieu. Et cela est ma confession avant que je meure.

Source : http://remacle.org/bloodwolf/eglise/patrick/confession.htm

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15 décembre 2012 6 15 /12 /décembre /2012 10:54
L’IRA était consciente que plus la trêve durerait, plus ce serait difficile de relancer la lutte armée, et c’est pour cela que l’organisation y mit fin après deux semaines et chercha à intensifier ses opérations. Fin juillet 1972, 95 personnes étaient tuées, alors qu’au cours du conflit aucun mois n’avait vu autant de morts. (M.L.R Smith, Fighting For Ireland? The Military Strategy of the Irish Republican Movement, London and New York: Routledge, second edition, 1997, p.109). Le 21 juillet 1972, l’IRA fait exploser 22 bombes dans le centre de Belfast en une heure. Neuf civils seront tués et 130 blessés dans ce qui fut appellé le « vendredi sanglant ». Le‘vendredi sanglant’ fournit au gouvernement britannique l’occasion de mobiliser 21.000 soldats et d’envahir et saturer les quartiers républicains le 31 juillet 1972 – c’est l’Opération Motorman. L’Operation Motorman représente un tournant important du conflit. La capacité militaire de l’IRA avait atteint son sommet au cours de l’été 1972, mais celle-ci va décliner constamment après l’Operation Motorman. Si on compare déjà les trois semaines avant et après Motorman, les explosions passent de 180 à 73 et les fusillades de 2.595 à 380, le nombre de militaires tués de 18 à11 (M.L.R Smith, Fighting For Ireland? The Military Strategy of the Irish Republican Movement, London and New York: Routledge, second edition, 1997, p.110) « A la fin de l’été il était clair que l’ascension militaire des Provisoires avait pris fin. » (Patrick Bishop and Eamon Mallie, The Provisional IRA, London: Corgi Books, 1988, p.233). A partir de ce moment la capacité opérationnelle de l’IRA entre dans un déclin continu. En 1972, l’IRA était responsable de la mort de 103 soldats britanniques, 17 policiers et 25 membres du régiment local UDR. En 1973, le nombre de soldats tués par l’IRA tombe à 58, les policiers à 13 et 8 UDR; soit une diminution de plus de 50%. En 1974, seuls 28 soldats britanniques seront tués par l’IRA, ainsi que 15 policiers et 7 membres de l’UDR, ce qui représente encore une diminution de 50%. Et en 1975, 14 soldats britanniques furent tués par l’IRA, ainsi que 16 membres de la police et UDR (Patrick Bishop and Eamon Mallie, The Provisional IRA, London: Corgi Books, 1988, p.246-247). En comparaison, l’IRA essuie des pertes qui ne font qu’augmenter. En 1972, l’année la plus sanglante du conflit, il y avait eu 10.682 fusillades et 1.382 attentats à la bombe et 531 personnes furent condamnées à des peines de prison pour terrorisme. En 1973, il y avait une diminution de prés de 50% du nombre de fusillades (5.018) et explosions (978), mais près de trois fois plus de personnes furent condamnées à des peines de prison pour ces actes – soit 1.414 personnes. En 1974, 6.186 fusillades et explosions furent recensées et 1.362 personnes furent condamnées. Et en 1975, fusillades et explosions tombèrent à 3.887 actions répertoriées, et 1.197 personnes furent condamnées à des peines de prisons pour ces activités (Patrick Bishop and Eamon Mallie, The Provisional IRA, London: Corgi Books, 1988, p.320). Pour essayer de reprendre l’initiative, l’IRA cherche à étendre sa campagne en Angleterre a partir de mars 1973, et qui sera à son sommet d’intensité en 1974-75 pour essayer de contrecarrer ses revers en Irlande. (Gary McGladdery, The Provisional IRA in England: The Bombing Campaign 1973-1997, Dublin: Irish Academic Press, 2006 pour la meilleure étude sur le sujet) Non seulement l’IRA était endiguée militairement, mais le soutien à l’organisation commençait à sérieusement décliner et le républicanisme devenir de plus en plus marginalisé. Par exemple les Provos appelèrent à boycotter l’élection de juin 1973 pour une Assemblée d’Irlande du Nord. « Le boycott n’a eu quasiment aucun impact dans le Nord… Même dans les quartiers républicains, il y eut plus de votants le 28 juin que d’abstentionnistes. » (Kevin Kelley, The Longest War: Northern Ireland and the IRA, London: Zed Books, 1982, p.198). Comme l’écrit cet auteur sympathisant des Provos : « comme le montre l’échec de l’appel des Provos à boycotter les élections à l’Assemblée, le soutien de masse à la campagne de l’IRA au sein de la minorité catholique était au plus bas depuis le commencement du conflit. » (Kevin Kelley, The Longest War: Northern Ireland and the IRA, London: Zed Books, 1982, p.199). Le principal stratège de l’IRA, Daithi O’Conaill admit dans une interview d’août 1973 que la popularité du mouvement républicain avait beaucoup baissé : « Les choses n’allaient pas fort pour les Provos à l’automne 1973. » (Kevin Kelley, The Longest War: Northern Ireland and the IRA, London: Zed Books, 1982, p.206). L’IRA devenait de plus en plus «marginalisée » politiquement. (Patrick Bishop and Eamon Mallie, The Provisional IRA, London: Corgi Books, 1988, p.262). Cela peut être illustré par le résultat des élections générales dans le fief républicain de Belfast-ouest en plein conflit le 28 février 1974. Si le Sinn Fein était alors interdit, Albert Price était le candidat républicain représentant les sœurs Price alors en grève de la faim en Angleterre. 73% de l’électorat de Belfast-ouest participa à ces élections, Albert Price reçoit 5.662 votes (11,9%) mais Gerry Fitt, le candidat du SDLP reçoit quatre fois plus de votes avec 19.554 voix (41%). Le mouvement républicain devenait de plus en plus marginalisé, car le gouvernement britannique avait mit au point son alternative au républicanisme. La stratégie politique du gouvernement britannique fut développée en 1973-1974. Son alternative au républicanisme consiste en un gouvernement local en Irlande du Nord dans lequel Nationalistes et Unionistes partagent le pouvoir avec des organismes transfrontaliers pour reconnaître la « dimension irlandaise ». Cette alternative au républicanisme se matérialisa dans le traité de Sunningdale en 1974. Il faut souligner que ces paramètres développés alors par le gouvernement britannique comme alternative au républicanisme sont exactement les mêmes que ceux des accords du vendredi saint de 1998. Il n’y a quasiment rien dans les Accords de 1998 qui n’avait pas déjà été proposé en 1973-1974, et d’un point de vue nationaliste, ce qui avait été proposé en 1974 était mieux que ce qui a été négocié en 1998! Sunningdale était populaire parmi la population nationaliste mais ces initiatives constitutionnelles étaient violemment rejetées par le mouvement républicain (Voir Sean MacStiofain, Memoirs of Revolutionary, Edinburgh: Gordon Cremonesi, 1975, 329-330, aussi Provisionals reply, An Phoblacht , 30 March 1973 et également Provisional IRA, Freedom Struggle, 1973 pp.89-90). Pour Ruairi O’Bradaigh qui alors était le président du Sinn Fein, Sunningdale représentait « un pas en arrière plutôt qu’un pas en avant pour la lutte de libération ». (Ruairi O’ Bradaigh, Our People Our Future, Dublin: Sinn Fein, 1973, pp.31-32, 43, 50-52, 59-60).
L’objectif du mouvement républicain était de détruire le partage du pouvoir et les organismes transfrontaliers avant que ceux-ci ne détruisent le républicanisme. Les nationalistes constitutionnels qui soutenaient Sunningdale comme une pierre d’achoppement vers une Irlande unie étaient violemment dénoncés par le mouvement républicain. (Richard English, Armed Struggle: A History of the IRA, London: Macmillan, 2003, 165-166). Gerry Adams en 1986 accusa le SDLP d’être le premier parti nationaliste partitioniste parce qu’il soutenait l’accord de Sunningdale. (Gerry Adams, The Politics of Irish Freedom, Dingle: Brandon, 1986, p.110). L’ironie de l’histoire est bien sûr que 25 ans après en 1998, le Sinn Fein et les Provisoires allaient capituler finalement pour moins que ce que le SDLP avait pu obtenir en 1973-1974! Quand les loyalistes rompirent les accords de Sunningdale en mai 1974, cela fut salué par les républicains. Il y avait même des appels particulièrement bizarres pour que l’IRA joigne ses forces avec les groupes loyalistes contre le partage des pouvoirs et les organismes transfrontaliers! (Voir Invitation to the UDA, Republican News, 16 February 1973, et Richard English, Armed Struggle: A History of the IRA, London: Macmillan, 2003, p.162)  
Le 10 février 1975 une trêve bilatérale entre le mouvement républicain provisoire et le gouvernement britannique est établie. (Ce n’était donc pas un ‘cessez-le-feu’ unilatéral comme en 1994). Le mouvement républicain avait accepté une trêve car le gouvernement britannique parlait de « structures de désengagement » d’Irlande après l’échec de Sunningdale. (Robert W. White, Ruairi O’Bradaigh: the life and politics of an Irish revolutionary, Bloomington and Indianapolis: Indiana University Press, 2006, p.235). " A partir de janvier 1975, le gouvernement britannique envoya des signaux montrant qu’il cherchait à se retirer d’Irlande, que ces signaux fussent délibérés ou accidentels, ils étaient réels. » (ibidem, p.246). Cependant des politiciens britanniques et des hauts fonctionnaires de l’Etat ont plus tard admis que le véritable but de la trêve était de chercher à affaiblir et diviser le mouvement républicain (Paul Bew and Henry Patterson, The British State and the Ulster Crisis, London: Verso, 1985, p.87). Durant les années 1990, le gouvernement britannique a ouvertement admis qu’il avait cherché à « arnaquer »le mouvement républicain au cours de la trêve de 1975 (Jack Holland, Hope Against History: The course of conflict in Northern Ireland, London: Hodder & Stoughton, 1999, p.240). Le Secrétaire d’Etat britannique Merlyn Rees à plus tard écrit que son but « était de mettre en place des conditions dans lesquelles la capacité opérationnelle de l’IRA Provisoire soit affaiblie. Plus la trêve durerait, plus difficile serait pour eux la relance d’une campagne militaire. » (Merlyn Rees, Northern Ireland: a personal perspective, London: Methuen, 1985, p.224. Voir aussi pp.180-181). C’est dans ce contexte que le gouvernement britannique était délibérément ambigü sur son intention de se retirer d’Irlande. Pour que la trêve continue et fragmente le mouvement républicain, la seule chose qu’il fallait faire c’était de continuer à parler de ‘retrait’. (Paul Bew and Henry Patterson, The British State and the Ulster Crisis, London: Verso, 1985, p.87). Il n’est pas évident que du point de vue républicain la trêve de 1975 ait été un désastre comme certains l’ont affirmé plus tard. (Robert W. White, Ruairi O’Bradaigh: the life and politics of an Irish revolutionary, Bloomington and Indianapolis: Indiana University Press, 2006, p.307). La trêve prit officieusement fin le 11 novembre 1975, et l’IRA essaya avec difficulté de relancer sa campagne militaire.  
Si l’IRA était en trêve avec l’Etat britannique, elle faisait face au problème de centaines de civils catholiques assassinés par des groupes loyalistes dans ce que la presse appelle des ‘meurtres confessionnels’ (‘sectarian murders’). En 1972, les organisations loyalistes sont responsables de la mort de 193 personnes, 81 en 1973, 93 en 1974, 114 en 1975 et 113 en 1976. 504 civils majoritairement catholiques sont assassinés durant cette période pour le seul fait d’être catholiques (John Newsinger, British Counterinsurgency: From Palestine to Northern Ireland, Basingstoke: Palgrave, 2002, p.177). D’après des statistiques de la Commission Européenne des Droits de l’Homme, des 121 victimes de meurtres religieux en 1972, 81 étaient catholiques et 40 protestantes. En 1973, c’étaient 56 catholiques et 31 protestants. En 1974 c’étaient 61 catholiques et 31 protestants. La tendance générale pour des‘meurtres confessionnels’ est que deux tiers des victimes sont catholiques et un tiers protestants; et la moitié de ces protestants sont tués par des groupes loyalistes qui les ont pris pour des catholiques. (Bill Rolston and David Miller (eds), War and Words: The Northern Ireland Media Reader, Belfast: Beyond the Pale Publications, 1996, pp.383 et 400).
Les années 1975 et 1976 sont des années où il y avait peu d’actions de l’IRA contre l’Etat britannique mais où il y a eu le plus de meurtres confessionnels: 150 et 175. Durant ces années, l’IRA tue beaucoup plus de civils que de membres des forces de sécurité. Durant la trêve, sur une période de deux mois, l’IRA tue pas moins de 40 civils protestants pour le seul fait d’être protestants. Quand en juin 1975 l’IRA reconnut qu’un de ses membres a été abattu alors qu’il posait une bombe dans un bar protestant à Besbrook « ce n’était rien d’autre qu’une reconnaissance directe par l’IRA que l’organisation attaquait des cibles civiles protestantes. » (Kevin Kelley, The Longest War: Northern Ireland and the IRA, London: Zed Books, 1982, p.238). L’incident le plus connu eut lieu lorsque le 4 janvier 1976, apres qu’une série de catholiques ont été assassineés, l’IRA arrête un bus de travailleurs, sépare les catholiques des protestants et exécute à l’arme automatique les dix travailleurs protestants. Plus tard, quand un porte-parole de l’organisation fut interrogé au sujet de cette action, il répondit « Pouquoi pas? Après tout elle mit fin aux attaques loyalistes dans le coin. » Il est douteux que ces actions de représailles aient été sanctionnées à un haut niveau de l’organisation, après tout beaucoup d’entre elles furent revendiquées sous des noms bidons comme‘force d’action républicaine’ etc. S’il n’était pas dans l’intérêt de la direction de l’IRA de se lancer dans une guerre contre les protestants d’Irlande du Nord, à l’échelle locale le mouvement était sous immense pression pour que quelque chose soit fait ou ait l’air d’être fait contre les loyalistes réels ou supposés. La question de savoir si oui ou non la campagne de l’IRA était ‘anti-protestante’ a été souvent débattue (Voir Robert White, The Irish Republican Army: An Assessment of Sectarianism, Terrorism and Political Violence, volume 9 issue 1, 1997 pour la meilleure étude sur le sujet). On peut conclure que si l’IRA a occasionnellement commis des ‘meurtres confessionnels’ contre des civils protestants, on ne peut pas parler de campagne systématique. Et sur les 134 civils protestants tués par l’IRA dans des meurtres confessionnels, 91 ont été tués au cours de la période 1974-1976, ce qui montre que ces actions sont très limitées dans le temps. On ne peut pas parler de ‘guerre de religion’ ou d’une campagne ‘œil pour œil’ entre organisations républicaines et loyalistes. Selon une étude sociologique: « A peu près un tiers des morts dues au conflit entre 1966 et 1994 sont des ‘meurtres confessionnels’ au sens où les personnes ont été assassinées pour la seule raison qu’elles sont perçues comme étant catholiques ou protestantes. Cela représente 750 personnes tuées par des groupes loyalistes (soit 80% de toutes les personnes tuées par des loyalistes) et 150 personnes tuées par des républicains (soit 10% de toutes les personnes tuées par des organisations républicaines). » (Robbie McVeigh, in P.Clancy et al. (eds) Irish Society: Sociological Perspectives, Dublin: Institute of Public Administration, 1995, pp.621-622). La direction de l’IRA Provisoire a fait de son mieux pour négocier avec les loyalistes la fin des assassinats confessionnels. En 1976- 1977 une quantité de réunions secrètes eurent lieu pour mettre un terme aux meurtres confessionnels. C’est peut-être une des raisons pour laquelle la violence loyaliste chute drastiquement. De 113 morts en 1976, ils sont responsables de seulement 19 morts en 1977, 6 en 1978 et 12 en 1979. En 1986, le mouvement provisoire promet une escalade militaire majeure et une avancée politique significative. En novembre 1986, Danny Morrison prédit même la victoire d’ici l’an 2000 (Our Day Will Come: Interview with Danny Morrison, Sunday News, 16 novembre 1986). Pour cette escalade militaire, entre août 1985 et septembre 1986, l’IRA provisoire importe plus de 150 tonnes d’armes et d’explosifs en provenance de Libye. En novembre 1987, les autorités françaises saisissent 150 autres tonnes d’armes et d’explosifs destinés aux Provisoires sur le navire Eskund. La livraison la plus importante dans ces importations était un lot de quatre tonnes d’explosif militaire Semtex qui permit aux Provisoires d’intensifier leurs opérations.
Utilisé par l’IRA pour la première fois le 28 octobre 1986, le Semtex a deux fois la puissance du Frangex qui jusque-là était l’explosif de prédilection des Provisoires. Jusqu’aux cessez-le-feu de 1994 et 1997, chaque bombe, chaque mortier et autres engins explosifs utilisés par l’IRA incorporait du Semtex sous une forme ou une autre. Grâce à cela, le nombre d’explosions dans le Nord passe de 254 en 1986 à 384 en 1987 puis 458 en 1988 – c’était le nombre le plus élevé d’explosions depuis sept ans et les quantités d’explosifs utilisées étaient les plus importantes depuis onze ans. Mais il devient de plus en plus difficile à l’IRA d’infliger des pertes à l’armée britannique.
En 1988, 21 soldats britanniques sont tués dans le Nord, en 1989 ce nombre tombe à 12, 7 en 1990, 5 en 1991 et 4 en 1992 (Liam Clarke and Kathryne Johnston, Martin McGuiness: From Guns to Government, Edinburgh: Mainstream Publishing, 2001, p.190). Il était de plus en plus clair que la campagne de l’IRA dans le Nord de l’Irlande devenait de plus en plus difficile à poursuivre. Selon une estimation crédible, à la fin des années 80, 70% des opérations planifiées par les Provisoires dans le Nord devaient être abandonnées par crainte de détection. Sur les 30% restants, seul un cinquième réussissait, les autres étant empêchées par les forces de sécurité (Gary McGladdery, The Provisional IRA in England: The Bombing Campaign 1973-1997, Dublin: Irish Academic Press, 2006, p.142).
Il n’est donc guère surprenant qu’en 1992 l’IRA tue presque autant de ses propres membres soupçonnés d’être des mouchards –six- que de membres des forces de sécurité (Jack Holland, Hope Against History: The course of conflict in Northern Ireland, London: Hodder & Stoughton, 1999, p.328). Une autre estimation sérieuse nous dit qu’à partir de la fin des années 80 et durant les années 1990, environs 9 opérations sur 10 de l’IRA devaient soit être annulées, soit étaient un échec. (Brendan O Brien, The Long War: The IRA & Sinn Fein, Dublin: The O Brien Press, third revised and updated edition, 1999, p.157). Et selon Ed Moloney, jusqu’en 1994, 8 opérations sur 10 des Provisoires dans le Nord étaient détectées par les forces de sécurité (Ed Moloney, A Secret History of the IRA, London: Allen Lane The Penguin Press, second revised and updated edition, 2007, p.527). Les forces de sécurité capturent beaucoup de dépôts d’armes de l’IRA: 76 en 1987, 66 en 1988 et plus de 60 en 1989 (Kevin Toolis, Rebel Hearts: Journeys within the IRA’s soul, London: Picador, 1995, p.215).
Ceci força les Provisoires à utiliser de plus en plus d’armes et d’explosifs de fabrication artisanale. Les Provisoires devaient de plus en plus baser leur campagne sur leur unité basée dans le South Armagh « car les forces de sécurité avaient la haute main partout ailleurs. Le South Armagh était la dernière base sûre dont ils disposaient. » (Toby Harnden, Bandit Country: The IRA and South Armagh, London: Hodder and Stoughton, 2000, p.320).
Il est donc guère surprenant que cinq des six soldats britanniques tués en 1993 fussent tués là-bas.
Vu qu’il était de plus en plus difficile pour l’IRA de tuer des militaires britanniques en Irlande, les Provisoires furent obligés d’étendre leur campagne en Angleterre et ailleurs en Europe. Entre janvier 1988 et juin 1990, l’IRA mena 17 opérations en Allemagne et au Benelux, tuant 11 personnes dont deux touristes australiens pris pour des soldats, un enfant de six mois et l’épouse d’un militaire. La campagne de l’IRA en Angleterre durant cette période tue 14 soldats, dont onze tués dans un attentat contre une école de musique militaire le 22 septembre 1989. L’armée britannique dominait tellement le terrain en Irlande du Nord que Peter Brooke, le secrétaire d’Etat pour l’Irlande du Nord, déclara que les militaires britanniques en Europe et en Angleterre sont dans une position plus dangereuse que ceux basés en Irlande du Nord (David McKittrick, Endgame: The Search for Peace in Northern Ireland, Belfast: The Blackstaff Press, 1994, p.234).
« La situation plus sûre en Ulster durant les années 1990 était d’être membre des forces de sécurité, car de moins en moins d’entre eux étaient tués par les organisations républicaines. » (Jack Holland, Hope Against History: The course of conflict in Northern Ireland, London: Hodder & Stoughton, 1999, p.229).
Non seulement les pertes de l’armée britannique dans le Nord étaient à leur niveau le plus bas depuis les années 1970, mais les effets politiques de la mort d’un soldat là-bas étaient très faibles (Toby Harnden, Bandit Country: The IRA and South Armagh, London: Hodder and Stoughton, 2000, p.318). Parallèlement à cela, l’IRA était en difficulté a cause d’une série d’opérations qui aboutirent à la mort de civils, sans intention de la donner. La pire était l’explosion a Enniskillen le 8 novembre 1987, dans laquelle onze civils furent tués. Dans les neuf mois qui suivirent l’attentat d’Enniskillen, 18 autres civils perdirent la vie lors d’opérations de l’IRA, ce qui représentait un taux plus élevé que d’habitude (Ed Moloney, op. cit. p.341). Cela mit les Provisoires dans une position difficile.
Non seulement l’escalade militaire des Provisoires était un échec, mais le mouvement faisait face à des pertes et non des gains politiques. Electoralement, le Sinn Fein faisait face à des pertes croissantes, perdant en termes autant absolus que relatifs sa compétition avec le nationalisme constitutionnel. Dans le Sud, malgré la décision des Provisoires d’abandonner l’abstentionnisme, le Sinn Fein Provisoire avait des résultats humiliants. Aux élections du parlement de Dublin en 1987, les 27 candidats du Sinn Fein obtiennent 32.933 votes soit 1,7% et aucun d’entre eux n’est élu. En 1989, c’est encore pire, les 14 candidats obtiennent 20.003 votes, soit 1,2%. En 1992, les résultats sont encore plus catastrophiques, les 41 candidats du Sinn Fein recueillant 26372 votes – 1,6%.
Lors des élections locales de juin 1991 dans le sud, le Sinn Fein ne réussit à faire élire que 6 de ses 59 candidats – six conseillers municipaux sur 883 soit 0,7%. Quant aux élections européennes, le Sinn Fein obtient 34.226 votes (2,3%) en 1989 et 33823 votes (3%) en 1994. Dans le Nord le parti était aussi en déclin et le gouffre entre le Sinn Fein et le SDLP s’approfondissait.
Aux élections locales de 1989, le SDLP obtient 129.557 votes (21%) et 121 conseillers municipaux (un gain de 20) alors que le Sinn Fein obtient 69.032 votes (11,2%) et 43 conseillers municipaux (une perte de 16). Si en 1985 le SDLP avait 42 conseillers municipaux de plus que le Sinn Fein, en 1993 le SDLP en avait 75 de plus avec 138.619 votes (22%) et 127 conseillers municipaux comparés aux 78.092 votes (12,4%) et 51 conseillers obtenus par le Sinn Fein. Aux élections européennes de 1989, John Hume (le leader du SDLP) humilie le Sinn Fein en obtenant 136.335 votes (25,5%) presque le triple des 48.987 votes (9,1%) obtenus par Danny Morrison, et le vote du Sinn Fein pour la première fois depuis 1982 tombe en-dessous des 50.000 voix.
Aux élections européennes de 1994, le Sinn Fein obtient 55.215 votes (environ10%). Les élections au parlement de Westminster marquent le point le plus bas de la stratégie du fusil et du bulletin de vote. Si aux élections de 1987, le vote du Sinn Fein décline à 83.389 votes (11,4%) comparés aux 154.087 (21,1%) obtenus par le SDLP, Gerry Adams avait tout de même réussi à se faire élire parlementaire pour Belfast-ouest; alors qu’en 1992 celui-ci perd son siège au profit du SDLP. En 1992, le SDLP obtient 184.445 votes (23,5%) compares aux 78.291 (10%) obtenus par le Sinn Fein. Si en 1983 le Sinn Fein représentait 42% du vote nationaliste dans le nord, en 1992 il n’en représentait plus que 29,8%.
Les forces de sécurité infligent également des pertes très importantes à l’IRA. Rien qu’en 1987 et 1988, 26 volontaires de l’IRA sont tués, 14 abattus par le SAS (Richard English, Armed Struggle: A History of the IRA, London: Macmillan, 2003, p.260). Le 8 mai 1987 une des meilleures unités de l’IRA est prise dans une embuscade à Loughall. Huit volontaires furent tués, ce qui représentait la perte la plus importante de l’IRA depuis 1921. Il y a de bonnes raisons de penser qu’il y a eu trahison dans cet incident (Ed Moloney, op.cit. chapitre onze et passim).
Il est intéressant de noter que le chef de l’unité tué a Loughall, Jim Lynagh, avait la particularité d’être un maoïste et un stratège militaire hors pair (Toby Harnden, Bandit Country: The IRA and South Armagh, London: Hodder and Stoughton, 2000, p.247). Au moment où ils ont été tués dans cette embuscade, ils cherchaient a rompre avec la direction de Gerry Adams et étaient partisans d’une guerre populaire prolongée.
Entre 1987 et 1992, 21 volontaires de l’IRA sont abattus dans des embuscades organisées par le SAS. Après Loughall entre 1987 et 1992, les activistes de l’IRA étaient tués a un rythme cinq fois plus rapide que d’ordinaire. Cette accélération pourrait être une coïncidence, mais cela semble à peine possible. Les statistiques montrent que les Provisoires étaient presque finis partout où ils opéraient.
A l’été 1988, ils arrivaient à tuer deux fois plus de militaires britanniques. Mais le total diminue chaque fois de moitié au cours des années qui suivent. » (George Brock, Who really brought peace to Belfast? Times Literary Supplement, 27 février 2008). Réorganisés, armés et entraînés par les services secrets britanniques, les groupes loyalistes intensifient leur campagne d’assassinats, terrorisant la population nationaliste et la poussant à demander la paix à tout prix.
Si durant les années 1980 les groupes loyalistes etaient responsables d’environs 25% des morts du conflit, à partir du début des années 1990 ceux-ci sont responsables de plus de 50% des morts. Entre janvier 1988 et leur cessez-le-feu le 13 octobre 1994, les loyalistes furent responsables de la mort de 229 personnes, dont 207 etaient des meurtres sectaires [à motivation confessionnelle]. En 1989-1993, ils réussissent à tuer 26 membres de l’IRA, du Sinn Fein ou de leur famille. « Ces attaques meurtrieres contre les deux ailes du mouvement republicain par le SAS ou les Loyalistes… jouèrent sans aucun doute un rôle important dans la décision de l’IRA de déclarer un cessez le feu en 1994. » (Peter Taylor, The Provos: the IRA and Sinn Fein, London: Bloomsbury, 1998, p.311).
Le 30 mars 1992, Gerry Adams déclare que la stratégie du ‘fusil et bulletin de vote’ est périmée, et Martin McGuiness indique qu’elle a été remplacée par une stratégie ‘d’un bulletin de vote dans une main et une solution dans l’autre’. (A ballot paper in one hand and a solution in the other, An Phoblacht Republican News, 2 avril 1992, p.2). Ils n’étaient arrivés a cette conclusion que parce que le mouvement provisoire était en train de perdre autant sur le plan militaire (le fusil) que sur le plan politique (le bulletin de vote).
C’est l’Etat britannique qui est arrivé à limiter les options du mouvement provisoire plutôt que l’IRA qui a réussi à limiter les options politiques du gouvernement britannique. La ‘solution’ mentionnée par Martin McGuiness est le document ‘Towards a Lasting Peace’ (Vers une paix durable) adopté par le Sinn Fein en 1992. Celui-ci propose une alliance du mouvement provisoire avec les partis du nationalisme constitutionnel comme le SDLP et le gouvernement de Dublin pour faire pression diplomatique sur l’Etat britannique afin que celui-ci ‘persuade’ les unionistes que leur avenir se trouve dans une Irlande unie.
Quand les Provos sont arrivés à construire cette alliance, ce n’était pas eux qui en déterminaient les termes, mais le nationalisme constitutionnel. Pour rendre cette alliance possible, le mouvement Provisoire a dû faire des concessions idéologiques majeures et accepter l’interprétation que le nationalisme constitutionnel donne au concept d’autodétermination, donner plus d’importance au ‘consentement’ des unionistes qui jusque-là était dénoncé par les républicains comme un veto, et même réviser l’analyse de la présence britannique en allant jusqu’à donner un rôle positif au gouvernement de Londres!
La nouvelle stratégie des Provisoires telle qu’elle est développée dans‘Towards A Lasting Peace’ « marque noir sur blanc la mutation radicale qui se passait au sein du républicanisme », surtout si on le compare au document ‘A Scenario For Peace’ de 1987. Vers une Paix Durable « était important non seulement pour ce que le document disait mais aussi pour ce qu’il ne disait pas. L’analyse du colonialisme et de l’impérialisme avait disparu, mais encore plus fondamental l’exigence d’un retrait britannique avait elle aussi disparue. En 1972, l’IRA donnait trois ans au gouvernement britannique pour se retirer d’Irlande; en 1987 ce fut étendu à la vie d’un parlement soit cinq ans. En 1992, non seulement il n’y avait aucune limite dans le temps… mais le Sinn Fein reconnaissait que la Grande Bretagne pouvait jouer un rôle positif en Irlande.» (Brian Feeney, Sinn Fein: A Hundred Turbulent Years, Dublin: The O Brien Press, 2002, p.378).
Si on compare le document de 1987 (http://www.sinnfein.ie/contents/15210) avec celui de 1992 (http://www.sinnfein.ie/contents/15212) ou les discussions entre le Sinn Fein et le SDLP en 1988 (http://www.sinnfein.ie/contents/15215) avec le document Hume-Adams de 1993 (http://www.sinnfein.ie/humes-adams-statements) on voit bien que ne sont pas le SDLP ou le gouvernment de Dublin qui ont modifié leurs positions, mais le mouvement Provisoire qui a adopté la position du nationalisme constitutionnel, selon laquelle il ne peut y avoir d’autodetermination sans le consentement d’une majorité dans le nord. Ceci «marque de fait la défaite idéologique du Républicanisme Provisoire… et le commencement de son absorption dans le nationalisme constitutionel. » (Jack Holland, Hope Against History: The course of conflict in Northern Ireland, London: Hodder & Stoughton, 1999, p.247).
Le républicanisme était progressivement dilué dans le nationalisme constitutionel. Selon certains, un moment-clé qui a vu cette tendance devenir dominante était la conférence interne du 7-8 mai 1988 à Dublin où une stratégie centrée sur la lutte des classes et le socialisme proposee par Jim Monaghan, Rose Dudgade et Philip Ferguson (dans un document intitulé ‘Republicanising the Social and Economic Struggle’) a été rejetée en faveur d’une strategie axée sur le pan-nationalisme defendue par Tom Hartley dans son document ‘Towards A Broader Base?’. (Martyn Frampton, The Long March: The Political Strategy of Sinn Fein 1981-2007, Basingstoke: Palgrave Macmillan, 2009, p.55).
Parallèlement à cela le mouvement provisoire est engagé dans des pourparlers avec le gouvernement britannique. Les Provisoires tirèrent la conclusion que le gouvernement britannique préférait à présent dialoguer et négocier avec eux plutôt que s’affronter à eux. Mais l’objectif central du gouvernement britannique était «d’inclure des républicains mais d’exclure le républicanisme » (Anthony McIntyre, Why Stormont Reminded me of Animal Farm, Sunday Tribune, 12 avril 1998). Ce point est fondamental. Le prix de l’inclusion de républicains dans les négociations et le processus de paix émergent est l’exclusion du républicanisme.
Cela veut dire dialoguer avec des dirigeants républicains et des organisations républicaines, mais sur la base de paramètres politiques excluant les objectifs politiques du républicanisme. Le processus de paix a peut-etre inclus des républicains, mais de la Déclaration de Downing Street de 1993 aux Accords du Vendredi Saint de 1998, le processus a toujours été basé sur l’alternative au républicanisme, développé par l’Etat britannique depuis 1972: une solution‘interne’ (partage de pouvoirs dans le Nord) avec une dimension ‘externe’(organismes transfrontaliers etc) greffée dessus.
Les revendications républicaines traditionelles (comme les trois demandes dans les années 70) n’ont jamais été incorporées dans les négociations et aucune d’entre elles n’apparut dans les Accords du Vendredi Saint. « Ce que l’Etat britannique accordait aux républicains – en les autorisant à prendre part à des négociations dans lesquelles ils peuvent parler d’Irlande unie sans avoir de chances de le réaliser – était l’équivalent d’une opportunité de creuser un tunnel pour aller sur la lune. » (Anthony McIntyre, Sinn Fein stance hinders Republican cause, Sunday Tribune, 20 juillet 1997).
Cela était évident si on examine les paramètres politiques du processus de paix. Comme l’ecrit Lord David Trimble: « Crucialement, il a été clairement expliqué (aux républicains) qu’il y avait des pré-conditions avant qu’il y ait des négociations. Ces conditions furent cristalisées plus tard dans la Déclaration de Downing Street de 1993 comme étant : mettre fin à la violence, s’engager à utiliser des moyens purement pacifiques et démocratiques. Tout aussi crucial était l’engagement du gouvernement britannique de défendre le principe qu’il n’y aurait pas de changement dans le statut constitutionnel de l’Irlande du Nord sans le consentement d’une majorite là-bas, et son refus de se laisser convaincre par l’idée d’une Irlande unie. Tout cela prédeterminait le résultat des négociations en 1998. Ces préconditions furent définies en mars 1991 et en 1992 en l’abscence du Sinn Fein.
Quand les républicains établirent leur cessez-le-feu en 1994, ils acceptaient de fait ces paramètres pour les négociations. » (David Trimble, Ulster’s Lesson for the Middle East: don’t indulge extremists, The Guardian, 25 octobre 2007). La Déclaration de Downing Street du 15 décembre 1993 fournit les paramètres des négociations et du processus de paix. Comme le rappelle Peter Taylor, « c’était essentiellement un document unioniste renforçant le veto unioniste que les Provisoires essayaient de détruire depuis des annees. » (Peter Taylor, The Provos: the IRA and Sinn Fein, London: Bloomsbury, 1998, p.343).
Parmi ses douze points, la Déclaration de Downing Street mentionne le veto unioniste pas moins de huit fois. La réaction des Provisoires à la Déclaration de Downing Street était intéressante: « Les Provisoires avaient immédiatement rejeté le traité de Sunningdale en 1973. Ils avaient condamné –parfois violemment- l’accord anglo-irlandais douze ans plus tard, tout en reconnaissant qu’il contenait des éléments positifs. Quand ils furent confrontés à la Déclaration de Downing Street, les Provissoires hésitaient. » (Jack Holland, Hope Against History: The course of conflict in Northern Ireland, London: Hodder & Stoughton, 1999, p.251).
Le Sinn Fein cherchait a obtenir des ‘clarifications’ au sujet de la Déclaration, sans l’accepter mais sans non plus la rejeter. Le 22 février 1995, les gouvernements de Londres et de Dublin publient les Joint Framework Documents proposant une issue possible des négociations: un partage de pouvoir dans le nord avec des organismes transfrontaliers tout en renforcant le veto unioniste. La réaction des Provisoires à ces documents fut positive. Finalement, fin janvier 1996, la commission Mitchell établit six principes auxquels tous les participants au négociations doivent adhérer. Cela inclut de renoncer à l’utilisation de la force et le désarmement des groupes armés. Le Sinn Fein décide d’adhérer aux principes de la commission Mitchell.
Ceci était en contradiction avec la constitution de l’IRA. Les Provisoires acceptaient donc la définition de l’Etat britannique de ce qui est‘démocratique’ et légitime comme opposition. Quand le Sinn Fein est finalement admis aux négociations en septembre 1997, les paramètres politiques était dejà fermement établis. D’un point de vue republicain, la Déclaration de Downing Street, les Framework Documents et les Principes de la commission Mitchell auraient dû être immédiatement rejetés. Mais les Provisoires les acceptèrent tous les trois en pratique. C’est pour cela que quand l’IRA déclare un cessez-le-feu le 19 Juillet 1997, le programme républicain était descendu jusqu’à vouloir « renégocier l’union » avec la Grande Bretagne plutôt que d’y mettre fin (Another chance for progress, An Phoblacht Republican News 24 juillet 1997, p.9).
Les Provisoires n’ont pas « républicanisé » le processus de paix, en fait le processus de paix etait un moyen de « de-républicaniser » le Sinn Fein comme ses paramètres le prouvent. (Brendan O’Muirthile, Strategic Republicanism: Neither strategic nor republican, The Blanket).
Alors que le processus de paix se développait, les Provisoires décident de donner une importance primordiale à une campagne en Angleterre. L’organisation investit ses meilleures ressources dedans, même si c’etait au détriment des sa campagne dans le nord (Gary McGladdery, The Provisional IRA in England: The Bombing Campaign 1973-1997, Dublin: Irish Academic Press, 2006, p.214). Les Provisoires arrivent à mener des opérations spectaculaires. Le 7 février 1991, la PIRA tire au mortier contre le 10 Downing Street. Le 10 avril 1992, deux bombes détruisent 325.000 métres carrés dans le centre de Londres obligeant le gouvernement britannique à payer £800 millions de dommages. Le 14 avril 1993, une bombe dans le quartier financier de Londres détruit 278.000 mètres carrés de bureaux, infligeant plus de £300 millions de dégâts.
Un mythe dit que ces attaques spectaculaires ont forcé le gouvernement britannique à négocier avec les Provisoires – la crainte d’endommager la City aurait poussé le gouvernment de John Major à négocier avec l’IRA. Mais « c’est l’opposé qui est vrai » (Brian Feeney, Sinn Fein: A Hundred Turbulent Years, Dublin: The O Brien Press, 2002, pp.395-396). « Il est clair que le processus de paix était déjà sur pieds quand la violence est réapparue en Angleterre. »(Gary McGladdery, op.cit. p.143). Les bombes a Londres en 1992 et 1993 n’avaient pas pour but de forcer le gouvernement britannique à négocier, mais à augmenter la marge de manœuvre des républicains une fois que les négociations auraient lieu (Gary McGladdery, op.cit. p.159).
Dans ses Mémoires, le premier ministre britannique John Major explique que pour les Provisoires « une offre de paix devait être accompagnée de violence pour prouver à leur base qu’ils ne capitulaient pas. » (John Major, The Autobiography, Harper Collins, 1999, p.433). Plus grande est la capitulation, plus forte est la bombe… Mais les succès des forces de sécurité font que les Provisoires ne sont en mesure de mener qu’une seule opération majeure en Angleterre après juillet 1993, quand ils mènent, entre le 8 et le 13 mars 1994, trois attaques au mortier contre l’aéroport d’Heathrow.
Le gouvernement britannique n’était prêt à autoriser les Provisoires à prendre part aux négociations que s’il y avait un cessez-le-feu; la même condition qui avait été posée par les nationalistes constitutionels pour leur collaboration avec le Sinn Fein. Pour cette raison, l’IRA Provisoire déclare un cessez-le-feu le 31 août 1994. Les Provisoires ont dû aussi prendre cette décision car leur campagne armée était profondement affaiblie par les succès de forces de sécurité (cf Jack Holland et Susan Phoenix, Phoenix: Policing the Shadows, London: Hodder & Stoughton, 1996, pp.265-269 et Jack Holland, op.cit. pp.253-262 pour un portrait des capacités de l’organisation au moment du cessez-le-feu). En ce sens, le cessez-le feu de 1994 représente une victoire pour l’Etat britannique (Rogelio Alonso, The IRA and Armed Struggle, London: Routledge, 2006, pp.150).
Le cessez-le-feu prit fin le 10 février 1996 à cause d’une opposition croissante au sein de l’IRA. L’IRA mène alors une activité limitée qui malgre quelques opérations bien menées durant les premiers mois s’avère être un échec (Jim Cusack, Resumption of armed struggle has not been a success from the IRA’s point of view, The Irish Times, 19 juillet 1997 et Ed Moloney,op.cit, pp.442-443 et 458-460). C’est pour cette raison que l’IRA Provisoire n’a pas trop le choix et doit décréter un nouveau cessez-le-feu le 19 juillet 1997.
Ces deux cessez-le-feu reprentent moins la capitulation de l’IRA Provisoire que son « échec stratégique ». (M.L.R Smith, Fighting For Ireland? The Military Strategy of the Irish Republican Movement, London and New York: Routledge, second edition, 1997, p.215).
Quand les Provisoire rejoignent finalement les négociations en septembre 1997, ils n’avaient en rien contribué à en déterminer les paramètres; et sur base de la Déclaration de Downing Street, Framework Documents et les principes de la Commission Mitchell, leur resultat probable s’annonçait comme quelque chose à quoi le républicanisme s’était toujours opposé. Quand en décembre 1997 Tony Blair rencontre pour la premiere fois officiellement Gerry Adams à Downing Street, il lui demande s’il est prêt à accepter « qu’il n’y a aucune possibilité d’une Irlande unie ». Tony Blair fut soulagé de constater que Gerry Adams « était prêt à accepter qu’il devra se satisfaire de quelque chose qui ne sera pas une Irlande unie » comme résultat des négociations (Jonathan Powell, Great Hatred, Little Room. Making Peace in Northern Ireland, London: The Bodley Head, 2008, p.23).
Les Provisoires jouèrent un rôle marginal dans les négociations qui aboutirent aux Accords du Vendredi Saint le 10 avril 1998. Le SDLP et l’UUP jouerent le role central; le Sinn Fein n’a eu qu’un rôle périphérique et sa contribution s’est essentiellement limitée aux sections sur les libérations conditionelles anticipées de prisonniers et la législation sur la langue irlandaise (cf Thomas Hennessey, Negotiating the Belfast Agreement, in Brian Barton and Patrick J Roche (eds), The Northern Ireland Question: The Peace Process and the Belfast Agreement, Basingstoke: Palgrave Macmillan, 2009, pp.38-56).
Pour résumer, l’Accord du Vendredi Saint stipule qu’en échange de la reconnaissance par les nationalistes et les républicains de la légitimité de la souveraineté britannique sur l’Irlande du Nord (et de ce fait le gouvernement de Dublin modifia sa constitution en ce sens) et de l’acceptation qu’il n’y aura pas de changement de cela sans le consentement d’une majorité dans le Nord, les Unionistes acceptent de partager le pouvoir avec les nationalistes et les républicains et une coopération limitée avec le gouvernement de Dublin. L’Accord comprend aussi une série de législations pour lutter contre la discrimination, la libération conditionelle des prisoniers dans les deux ans, une réforme de la police et la destruction de l’armement des groupes armés.
Fournir une analyse détaillée de l’Accord du Vendredi Saint (ou des raisons pour lesquelles les Provisoires pensent qu’il donne les moyens d’une transition vers une Irlande unie) dépasse de loin le cadre de cet article, mais il faut répondre à la question de savoir si celui-ci représente une avancée ou une défaite pour le républicanisme. Les Provisoires disent que les Accords du Vendredi Saint ne représentent pas une défaite pour le républicanisme. Danny Morrison par exemple écrit que le gouvernement britannique ne pouvait pas vaincre l’IRA ni l’IRA vaincre le gouvernement britannique, et donc si les Provisoires n’ont pas gagné, ils n’ont pas perdu non plus (Danny Morrison, The war is over…Now we must look for the future, The Guardian, 11 mai 1998).
Mais son raisonnement est faux. « L’objectif politique de l’IRA Provisoire était de forcer le gouvernement britannique à se retirer. Elle a échoué. L’objectif stratégique de l’Etat britannique était de forcer l’IRA Provisoire à accepter qu’il ne se retirerait pas d’Irlande sans le consentement d’une majorité dans le Nord. Il a réussi. » (Anthony McIntyre, We, the IRA, have failed, The Guardian 22 mai 1998).
L’Accord du Vendredi Saint ne satisfait même pas les critères minimum que le Sinn Fein avait établi pour accepter le résultat des négociations (voir par exemple l’article de Gerry Adams dans Ireland on Sunday le 8 mars 1998. Voir aussi Gerry Adams, Change needed for North’s transition, The Irish Times, 13 mars 1998). Ailleurs, Danny Morrison indique que parmi « les pilules amères que le processus de paix à forcer les républicains à avaler » il y a: « la suppression des Articles 2 et 3 de la constitution irlandaise (souveraineté sur le Nord), le retour d’une assemblée d’Irlande du Nord, l’abandon de la politique d’abstentionisme dans le nord, l’obligation de s’appuyer sur des commissions de l’Etat britannique pour déterminer les futur des droits de l’homme, l’égalité et la police, la reconnaissance implicite de la nécessité du consentement unioniste sur la question constitutionelle » (Danny Morrison, Stretching Republicans Too far, The Guardian, 13 juillet 1999).
Il ajouta plus tard: « les républicains prennent part à une Assemblée dont ils n’ont jamais voulu. Le gouvernement britannique n’a jamais indiqué l’intention de se retirer. L’armée britannique demeure présente dans certaines zones nationalistes. La police n’a pas été réformée. Les problèmes d’égalité et de justice n’ont toujours pas été résolus. » (Danny Morrison, Get on with the business of peace, The Guardian, 14 octobre 2002). « Mais Morrison évite de conclure de ce catalogue de désastres que le processus de paix a été une défaite abjecte pour les républicains. » (Gerard Murray and Jonathan Tonge, Sinn Fein and the SDLP From Alienation to Participation, London: Hurst & Company, 2005, p.234).
Même d’un point de vue réformiste ou nationaliste constitutionnel, l’Accord du Vendredi Saint apparaît comme une défaite. Dans une analyse célèbre, Austin Currie (un ancien membre influent du SDLP) souligne le fait que le traité de Sunningdale de 1973 répondait beaucoup mieux à l’intérêt du nationalisme que les accords du vendredi saint. (Austin Currie, All Hell Will Break Loose, Dublin: O’Brien Press, 2004, pp.431-435). Si les Provisoires defendent l’Accord du Vendredi Saint, alors pourquoi ceux-ci se sont-ils opposé au traité de Sunningdale ? Et si les Provisoires avaient raison de s’opposer au traité de Sunningdale en 1973, pourquoi défendent-ils l’Accord du Vendredi Saint alors que celui-ci est moins bien que l’Accord 25 ans plus tôt ?
Cela soulève la question très grave de savoir pourquoi tant de gens sont morts à cause du conflit entre 1973 et 1998, alors qu’une meilleure solution était déjà disponible en 1973.
Le plus grave d’un point de vue républicain, lorsque les Provisoires souscrivent à l’Accord du Vendredi Saint, c’est que cet accord « a rendu légitime ce qui a longtemps été consideré comme étant illégitime » (Martyn Frampton, The Long March: The Political Strategy of Sinn Fein 1981-2007, Basingstoke: Palgrave Macmillan, 2009, p.108). Comme le souligne Eamonn McCann:« En acceptant le principe qu’il n’y aura pas de changement dans le statut constitutionnel du Nord de l’Irlande sans le consentement d’une majorité là-bas, le Sinn Fein abandonne l’idée qui était au cœur de sa tradition et qui avait fourni la justification politique et morale de la campagne républicaine et de l’existence de l’IRA. » (Eamonn McCann, Historical Handshakes do not reflect street-level reality, Sunday Business Post, 8 April 2007).
Pour résumer donc, l’Accord du Vendredi Saint représente premièrement une défaite pour le républicanisme, deuxièmement, en l’acceptant les Provisoires échangent le républicanisme contre le nationalisme constitutionel, et troisièmement, l’Accord soulève la question de pourquoi les Provisoires ont tué des centaines de personnes vu que presque tout ce qu’offre l’Accord du Vendredi Saint était dejà disponible 25 ans plus tôt en 1973…
Le 10 mai 1998 un congrès du Sinn Fein Provisional approuve à 331 contre 19 l’Accord du Vendredi Saint. Comment expliquer que le gros « des familles des volontaires de l’IRA tués, des ex-grévistes de la faim, d’ex-evadés de prisons et des milliers de sympathisants » comme le rappelle Danny Morrison (Danny Morrison, A time to build trust, The Observer, 22 avril 2001) soient restés loyaux au mouvement Provisoire et à sa direction alors que celui-ci a abandonné les principes républicains et transformé l’hérésie en orthodoxie?
Le fait d’être ‘loyal au mouvement’ plutôt qu’à l’idéologie est le facteur décisif. « La direction du mouvement a toujours exploité notre loyauté »rappelle Brendan Hughes (Interview with Brendan Hughes, Fourthwrite, printemps 2000). Pour les Provisoires, il fallait maintenir l’unité du mouvement à tout prix (voir par exemple les articles United We Stand et Forward in Unity dans An Phoblacht Republican News du 7 mai 1998). Cela indique la primauté de l’unité organisationelle sur l’unité autour de principes idéologiques. C’est la version irlandaise de la maxime sociale-démocrate « le mouvement est tout, les principes ne sont rien ». (Etienne Balibar, The Philosophy of Marx, London: Verso, 1998, 89).
Une fois que le mouvement a pris le pas sur les principes, le républicanisme devient ce que qui arrange la direction du mouvement. « Ainsi le‘républicanisme’ qui déclarait ‘pas de retour a Stormont’ en 1997, restait du‘républicanisme’ quand il acceptait des portefeuilles ministériels à Stormont en 1999. » (Gerard Murray and Jonathan Tonge, op.cit., p.261). L’intervention des prisonniers en faveur de l’Accord du Vendredi Saint a aussi été importante. Si les Provisoires ne signaient pas l’Accord du Vendredi Saint, leurs prisonniers auraient encore été condamnés à de longues années de détention. Mais grâce à l’Accord de 1998, 242 prisonniers dans le Nord et 57 autres dans le sud bénéficient d’une libération anticipée et conditionelle (ils n’ont pas été amnistiés).
Gerry Adams remarquait que « les prisoniers libérés sont les meilleurs ambassadeurs pour le processus de paix » (Jonathan Powell, Great Hatred, Little Room. Making Peace in Northern Ireland, London: The Bodley Head, 2008, pp.100-101). Son propos est de contrer les déclarations d’un porte-parole de l’IRA en 1975: «Supposons qu’on obtienne la libération de tous les prisonniers, une amnistie générale, le retrait de toutes les troupes britanniques dans leurs casernes, ce serait le retour à la case depart, à là où nous en étions en 1969. » (Paul Bew and Henry Patterson, The British State and the Ulster Crisis, London: Verso, 1985, p.84)
Quand le 8 mai 2007, presque dix ans après les Accords du Vendredi Saint, les Provisoires décident de partager le pouvoir avec Ian Paisley, ils achevaient leur intégration dans institutions que leur mouvement à la base était censé détruire. Le 28 juillet 2005, l’IRA Provisoire publie un communiqué disant que sa campagne armée prend fin pour de bon et que ses membres doivent agir par des moyens purement pacifiques et légaux, et que de ce fait l’organisation va détruire son arsenal (Irish Republican Army orders an end to armed campaign, An Phoblacht Republican News, 28 juillet 2005, p.3). Si le Provisional Sinn Fein voulait pleinement prendre part aux institutions étatiques du nord et du sud, il lui fallait reconnaître que le gouvernement de Londres et de Dublin possède le monopole de la force légitime (par définition) et ne pouvait pas avoir de lien avec une ‘milice privée’ – il ne peut y avoir qu’une seule armée légitime.
Entre 2001 et 2005, l’IRA Provisoire se trouve donc forcée de détruire ce qui restait de son arsenal. En acceptant de détruire son arsenal dans ces conditions, les Provisoires discréditent et criminalisent la résistance à la domination britannique: « A la base les républicains acceptent l’idée que les armes utilisées par Francis Hughes, le gréviste de la faim, pour tuer un membre du SAS sont contaminées par quelque chose qui ne contamine pas les armes utilisées par les paras pour tuer les victimes de Bloody Sunday. » (Anthony McIntyre, ‘Another victory for unionism’ Sunday Tribune du 4 juillet 1999). De même, il n’y a aucun précédent dans l’histoire irlandaise d’un groupe insurgé détruisant volontairement ses armes sur l’ordre de l’ennemi. (Ed Moloney, op.cit., pp.491-492).
Pour achever leur passage dans l’Etat, les Provisoires devaient finir par reconnaître la légitimité de l’appareil répressif d’Etat. On ne peut pas avoir des ministres qui font des lois et refuser de reconnaître la police dont le rôle est de les faire respecter! Et il est illogique de reconnaître la légitimité de certains appareils d’Etat et pas d’autres. « Si le Sinn Fein doit achever sa transformation de groupe révolutionnaire en parti constitutionnel qui cherche à avoir des positions dans les gouvernements des deux côtés de la frontière, soutenir la police est un devoir essentiel. » (Editorial, Irish News, 29 décembre 2006). Le 28 janvier 2007, un congrès du Sinn Fein décide de reconnaître la légitimité de la police et de collaborer avec celle de l’Etat britannique en Irlande du Nord. Le Sinn Fein Provisoire a même récemment exigé qu’une unité spéciale de la police soit mise en place pour combattre les républicains qui continuent la lutte armée! (Adrian Rutherford and Deborah McAleese, Dissident Attacks prompt calls for special PSNI unit, The Belfast Telegraph, 10 mars 2010).
L’IRA Provisoire n’a pas encore été dissoute, mais ce n’est pas parce qu’elle envisage un jour de continuer la lutte. Selon le chef du groupe parlementaire du Sinn Fein Provisoire dans le sud, la raison en est que si elle était dissoute, un groupe‘dissident’ pourrait alors avoir le monopole sur l’appellation IRA (Paul O’Brien, Ó Caoláin: IRA a bulwark against dissident republicans, Irish Examiner, 6 mars 2008).
Qu’est-ce qui explique que le mouvement républicain Provisoire ait si radicalement changé de position entre 1970 et 2010? Pour comprendre sa transformation, il faut étudier ses contradictions réelles.
Premièrement, était-ce une lutte de libération nationale ou une lutte pour les droits civiques? Etait-ce pour lutter contre la discrimination et les inégalités au sein du Nord ou bien pour abolir la présence britannique?
Le mouvement Provisoire a été fondé explicitement contre la stratégie du mouvement pour les droits civiques mais aujourd’hui il ré-écrit l’histoire comme étant en continuité avec le mouvement des droits civiques. Le mouvement Provisoire – contrairement aux campagnes précédentes de l’IRA qui se basaient purement sur une lutte de libération nationale – a précisément eu une base de masse car il incarnait « une lutte pour les droits civiques déguisée en lutte de libération nationale » (Frank Burton, The Politics of Legitimacy: Struggles in a Belfast Community, London: Routledge and Kegan Paul, 1978, p.121). Sans le dossier des droits civiques, le mouvement n’aurait jamais eu la même intensité.
Deuxièmement, la base des Provisoires ne luttait pas contre la présence de l’Etat britannique en tant que telle, mais la façon dont se comportait cet Etat quand il est en Irlande – contre la forme de la domination plutôt que contre la domination elle-même. Si l’Etat change sa politique, la base réagit différemment. Après tout, la population nationaliste dans le Nord a toujours vu l’Etat non seulement comme source d’oppression mais aussi comme source de revenus.
Troisièmement la tradition
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15 décembre 2012 6 15 /12 /décembre /2012 10:44
Voici le premier volet d’une extraordinaire synthèse politique, qui cherche à saisir dans toute sa complexité et en profondeur le parcours de la grande force historique qu’a été l’IRA provisoire. Le parcours est reconstitué étape par étape, avec un point de vue à la fois lucide et très avancé. Libération Irlande et tous les francophones remercient chaleureusement son auteur Liam O’Ruairc. C’est à l’année 1968 que remonte le début du conflit contemporain dans le Nord de l’Irlande. A cause du conflit, 18 personnes sont tuées en 1969, 28 en 1970, 180 en 1971 et 496 en 1972, l’année la plus meurtrière du conflit. Ce qui est central pour expliquer cette escalade est le conflit entre l’IRA (Provisoire) et l’Etat britannique. Le conflit entre l’IRA et l’armée britannique a été le plus intense dans la période entre 1971 et 1976. C’est durant cette période de cinq ans que l’IRA tue plus de 50% des personnes qu’elle est responsable d’avoir tuées au cours des quatre décennies de la période 1969-2009 (Richard English, Armed Struggle: A History of the IRA, London: Macmillan, 2003, 379-380). Quand le conflit recommença, non seulement l’IRA était une partie insignifiante de l’échiquier politique, mais la partition de l’Irlande et la domination britannique n’étaient pas mises en question. Les catholiques nationalistes dans le Nord de l’Irlande se considéraient comme étant discriminés et demandaient les mêmes droits civiques que les autres citoyens. Ils exigeaient d’être des citoyens a part entière du Royaume-Uni, pas la réunification de l’Irlande. C’était une quête d’égalité dans le cadre de l’Etat britannique, pas des exigences pour la libération nationale.
C’est fin 1969 et début 1970 qu’apparaissent pour la première fois l’IRA et le Sinn Fein dits ‘Provisional’ (Provisoires). Il faut bien souligner qu’à l’époque c’étaient des groupuscules politiquement marginaux. En 1969 et pour beaucoup de 1970, ils jouèrent un rôle assez périphérique et ne faisaient pas partie des principaux acteurs politiques de l’époque. L’IRA Provisoire est issue d’une scission au sein de l’IRA qui eut lieu le 18 décembre 1969, le Provisional Sinn Fein d’une scission basée sur la même raison le 11 janvier 1970. Les Provisoires accusaient la direction du mouvement d’alors de manœuvres interdites par la constitution de l’organisation, et se proclamaient le mouvement républicain authentique car ils étaient les seuls à être fidèles et à maintenir la constitution du mouvement. Dans un communiqué les Provisoires avancent les raisons suivantes pour leur scission: « 1. La reconnaissance des parlements de Stormont, Westminster et Leinster House. 2. Un socialisme perverti menant à la bureaucratisation. 3. Les méthodes internes utilisées dans le mouvement. 4. L’incapacité d’organiser la défense de Belfast et des autres villes du Nord en août 1969. 5. Une stratégie politique menant objectivement à consolider le parlement de Stormont au lieu de le détruire. » (Provisional IRA, Freedom Struggle, 1973, pp.10-11) Le facteur de loin le plus significatif dans la scission est le point 1 suivi du point 5. Pour l’IRA Provisoire il y a une contradiction fondamentale pour une organisation révolutionnaire de reconnaître et de participer aux institutions qu’elle est censée détruire. Cela ouvre la voie au réformisme, pas à la révolution. On entend fréquemment dire que la cause fondamentale de la scission de 1969-1970 était que l’IRA était incapable de défendre les catholiques lors de pogroms loyalistes en août 1969. IRA alors semblait synonyme de ‘I Ran Away’ [‘Je me suis enfui’] (Patrick Bishop and Eamon Mallie, The Provisional IRA, London: Corgi Books, 1988, 118). Cette explication est inexacte et confond deux événements distincts. Il ne faut pas confondre la fondation de l’IRA Provisoire fin 1969 avec le fait que le 22 septembre 1969 la Brigade de Belfast s’est désaffiliée de l’organisation parce qu’elle a été incapable de fournir des armes pour la défense des quartiers catholiques. Le fait que ce groupe a par la suite rejoint l’IRA Provisional ne doit pas faire oublier que la formation de l’IRA Provisional n’était pas primordialement due à l’incapacité de défendre les quartiers catholiques. Comme l’a expliqué des années plus tard Billy McKee (un des fondateurs du mouvement) même si les pogroms de 1969 n’avaient pas eu lieu et que la population catholique n’avait pas été attaquée, la scission aurait quand même eu lieu car la non-reconnaissance de la légitimité des parlements ennemis était un point de principe fondamental (Peter Taylor, The Provos: the IRA and Sinn Fein, London: Bloomsbury, 1998, p.66). Quand l’IRA Provisoire a été créée, l’élément nordiste n’était d’ailleurs pas dominant: sur les 20 membres de la direction; 18 venaient du sud de l’Irlande, de même que cinq des sept membres du Conseil de l’Armée (Robert W. White, Provisional Irish Republicans: An Oral and Interpretive History, Westport, Connecticut: Greenwood Press, 1993, 133). Cependant, il est juste de dire que les événements d’août 1969 expliquent pour beaucoup le fait que la population nationaliste catholique ait pu se tourner vers l’IRA Provisoire.
Ces événements furent un traumatisme pour les catholiques de Belfast. Le bilan d’un pogrom organisé par des Loyalistes le 14-15 août 1969 était de six morts, cinq d’entre eux Catholiques. 150 maisons furent incendiées, dont l’ensemble d’une rue (Bombay Street) et des centaines de personnes furent expulsées de leurs domiciles au cours des jours qui suivirent.
Une commission gouvernementale établit que sur les 1820 familles à Belfast qui furent expulsées de leur domicile au cours des mois de juillet, août et septembre 1969, 1505 d’entre elles (soit 82,7%) étaient catholiques. La même commission calcula que 5,3% des foyers catholiques a Belfast furent expulsés contre 0,4% des familles protestantes (Michael Farrell, Northern Ireland: The Orange State, London: Pluto Press, 262-263). Le 23 février 1974, une autre commission gouvernementale annonça que 60.000 personnes avaient reçu l’ordre de quitter leur domicile en Irlande du Nord entre 1969 et 1973, ce qui représentait le déplacement de population le plus important en Europe depuis la seconde guerre mondiale. (Roger Faligot, The Kitson Experiment: Britiain’s Military Strategy in Ireland, London: Zed Press, 1983, 120) La majorité d’entre elles était catholique, et il est clair que cela contribua beaucoup à chercher la protection de l’IRA pour que cela ne se reproduise plus. Un autre point important à souligner est que contrairement a aujourd’hui où le Sinn Fein essaie de créer une continuité entre la lutte pour les droits civiques et la lutte armée de l’IRA, l’IRA et le Sinn Fein provisoires avaient été formés explicitement parce qu’ils rejetaient la stratégie et le mouvement des droits civiques. Alors que le mouvement républicain ‘officiel’ définissait le problème dans le Nord comme étant la discrimination contre les catholiques et l’absence de droits civiques et la stratégie à suivre comme un mouvement de masses pour les droits civiques visant à réformer le parlement local de Stormont; le mouvement républicain ‘provisoire’ définissait le problème comme une lutte de libération nationale ne visant pas à abolir les discriminations contre les nationalistes mais à abolir la domination britannique et son parlement de Stormont (opposer par exemple Deasun Breathnach, ‘Why Stormont must go’, An Phoblacht , septembre 1970 à Anthony Coughlan, ‘Stormont: to abolish or not to abolish?’, United Irishman, mai 1970). Même s’ils avaient une rhétorique plus traditionaliste, les Provisoires avaient une position en pratique beaucoup plus radicale et militante. (Voir David George, These are the Provisionals, New Statesman, 19 novembre 1971 et Left or Right? éditorial de An Phoblacht du 11 janvier 1974) La priorité immédiate du mouvement républicain provisoire était de se préparer à la guerre. Ses trois objectifs fondamentaux étaient clairs: 1. Que le gouvernement britannique reconnaisse le droit du peuple d’Irlande à déterminer librement son propre futur, 2. Que le gouvernement britannique déclare son intention de se retirer dans un laps de temps déterminé, 3. Que le gouvernement britannique declare une amnistie générale. (Daithi O Conaill, Three basic war aims, Republican News, 5 août 1978, p.8)Au début 1970, le Conseil de l’Armée élabore ses priorités stratégiques. Dans une première phase, l’organisation allait donner la priorité à la défense des quartiers catholiques contre les loyalistes. Dans une seconde phase, la défense allait être combinée avec des actions de représailles contre l’armée britannique et la police si celles-ci maltraitent ou tuent des civils catholiques. Dans une troisième phase, l’organisation passera à une offensive générale. (Sean MacStiofain, Memoirs of Revolutionary, Edinburgh: Gordon Cremonesi, 1975, pp.145-146) C’était une stratégie très réaliste et cohérente basée sur l’inévitabilité des confrontations. Il était clair que lors de la prochaine saison des marches loyalistes, des confrontations seraient inévitables. Ces confrontations allaient offrir aux Provos l’opportunité de prouver qu’ils sont les ‘défenseurs’ de la population nationaliste. Il était également clair que tôt ou tard, l’armée britannique allait être utilisée par les Unionistes pour réprimer la population catholique, et que des civils seraient tués ou blessés par les militaires. Dans un contexte d’hostilité croissante contre l’armée britannique, une offensive générale pourrait donc être lancée. Les événements se passèrent comme les Provisoires l’avaient prévu. Le 27 juin 1970, lors d’émeutes à Ardoyne, l’IRA tue trois loyalistes. Le même jour, des loyalistes essayent d’attaquer le quartier catholique de Short Strand à Belfast. L’IRA défend le quartier et tue trois assaillants. Ces deux interventions de l’IRA établirent sa réputation de défenseur de la minorité catholique, IRA n’était plus synonyme de ‘Je me Suis Enfui’ comme en 1969. A cause de la colère de la classe politique unioniste face à ces incidents, l’armée britannique perquisitionne le quartier de Lower Falls à Belfast entre le 3 et 5 juillet 1970 à la recherche d’armes que la population nationaliste considérait comme nécessaire pour sa défense. Les perquisitions étaient souvent brutales, et l’armée britannique tua cinq civils et en blessa beaucoup d’autres. Jusqu’alors, aucune de ces armes n’avait été utilisée contre l’armée britannique. Ce genre d’expérience fit que très vite l’armée britannique devint impopulaire parmi la population nationaliste du Nord de l’Irlande. « L’expérience du gaz lacrymogène, des matraques et des mauvais traitements par l’armée était le meilleur argument de recrutement pour les Provisoires. » (Patrick Bishop and Eamon Mallie, The Provisional IRA, London: Corgi Books, 1988, 151). Gerry Adams indiqua des années plus tard que les perquisitions de Juillet 1970 « rendirent absolue l’opposition à l’armée britannique à Belfast… Après cela, le recrutement à l’IRA devint massif. » (Gerry Adams, The Politics of Irish Freedom, Dingle: Brandon, 1986, 55). D’après l’armée britannique, après juillet 1970, l’IRA à Belfast passa de 100 membres en mai-juin 1970 à plus de 800 en décembre de la même année. (Jack Holland, Hope Against History: The course of conflict in Northern Ireland, London: Hodder & Stoughton, 1999, p.59). S’il est certes vrai que l’IRA espérait une rupture entre la communauté nationaliste et l’armée britannique, néanmoins très peu de gens suggèrent que l’organisation ait orchestré les premiers affrontements. (M.L.R Smith, Fighting For Ireland? The Military Strategy of the Irish Republican Movement, London and New York: Routledge, second edition, 1997, p.99) L’organisation n’était pas encore prête à affronter l’armée britannique, ne fut-ce que par manque d’armes. L’IRA était trop occupée en 1970 à s’organiser, s’entraîner et s’armer et reste pour cette raison dans l’ombre la plus grande partie de l’année. Ce n’est que le 29 septembre 1970 que le mouvement annonce qu’il est pleinement organisé (Provisional IRA, Freedom Struggle, 1973, p.20).
A partir d’avril 1970, les émeutes entre jeunes nationalistes et troupes britanniques deviennent de plus en plus fréquentes. L’armée britannique annonce qu’elle n’hésitera pas à abattre les émeutiers. L’IRA répond que si c’est le cas, elle mènera des opérations de représailles (Provisional IRA, Freedom Struggle, 1973, p.15) L’IRA passe bientôt des actions de défense à des actions de représailles. Début 1971, le Conseil de l’Armée de l’IRA provisoire autorise des actions armées contre les soldats britanniques. Le 6 février 1971, l’IRA provisoire tue son premier soldat britannique. C’était le premier militaire anglais tué en Irlande depuis 1921 et le premier des 503 soldats britanniques à être tués dans le conflit dans le Nord de l’Irlande. A la mi-juillet 1971, dix soldats britanniques avaient été tués depuis février. Pour rétablir l’ordre, le gouvernement décrète le 9 août 1971 l’internement sans procès de gens soupçonnés d’être des républicains. Des centaines de nationalistes seront emprisonnés sans procès. Jusqu’à ce son abolition fin 1975, 2158 internements eurent lieu.
Beaucoup des internés furent victimes de tortures. En 1975, le ministre britannique de l’intérieur avoua que l’Etat avait dû payer des compensations à 473 personnes pour les sévices infligés par l’armée et la police, et le gouvernement britannique fut jugé coupable de traitements inhumains et dégradants par la cour européenne des droits de l’homme (Kevin Kelley, The Longest War: Northern Ireland and the IRA, London: Zed Books, 1982, p.155)
L’internement fut un désastre politique pour l’Etat britannique, ses effets politiques furent de radicaliser la communauté catholique et d’augmenter son soutien à l’IRA provisoire. Non seulement l’internement ne réussit pas à détruire l’IRA, mais la capacité opérationnelle de celle-ci ne cessait d’augmenter. En 1971 l’IRA provisoire fut responsable de la mort de 86 personnes, plus de quatre fois le nombre de personnes qu’elle avait tué au cours des deux années précédentes. Le nombre de personnes tuées par l’armée britannique quant à lui augmente par six et s’élève à 45 victimes. En 1971, 44 militaires britanniques seront tués, plus de deux tiers d’entre eux après le 9 août, et 23 activistes de l’IRA provisoire perdront la vie, tous après l’introduction de l’internement, sauf quatre (Ed Moloney, A Secret History of the IRA, London: Allen Lane The Penguin Press, revised and updated edtion, 2007, p.103). Après l’internement, l’IRA passe des opérations de représailles à l’offensive totale. En 1971-1972 il y avait en moyenne 17 fusillades et 4 attaques à la bombe par jour en Irlande du Nord (M.L.R Smith, Fighting For Ireland? The Military Strategy of the Irish Republican Movement, London and New York: Routledge, second edition, 1997, p.100). Le 30 janvier 1972, durant une manifestation contre l’internement, l’armée britannique ouvre le feu et tue 14 manifestants. Cet incident connu sous le nom de ‘Dimanche Sanglant’ (Bloody Sunday) eut pour conséquence de donner à l’IRA provisoire la plus grosse vague de soutien de masses de son histoire (Richard English, Armed Struggle: A History of the IRA, London: Macmillan, 2003, p.148-154). Ce sont littéralement des milliers de personnes qui cherchaient à rejoindre ses rangs. De 1970 à 1972, le mouvement républicain provisoire réussit a se transformer d’une petite organisation d’influence limitée à un mouvement d’insurrection de masse. « En moins de trois ans, l’IRA Provisoire passa du groupe des 26 hommes ayant élu son Conseil de l’Armée en une guérilla comptant 1500-2000 combattants. » (Robert W. White, Provisional Irish Republicans: An Oral and Interpretive History, Westport, Connecticut: Greenwood Press, 1993, p.63).
En 1969 à Derry, l’IRA avait 20 membres. Dans la seule ville de Derry, on estime que plus de 1.000 personnes ont été emprisonnées pour activités liées à l’IRA, ce qui est un chiffre élevé pour une ville ne comptant que 50.000 catholiques. A Belfast en 1969, l’IRA avait moins de 50 membres. Fin 1971, l’organisation avait plus de 1.200 activistes dans la ville (Ed Moloney, A Secret History of the IRA, London: Allen Lane The Penguin Press, revised and updated edtion, 2007, p.103 et 363). Pour avoir une idée de la taille du mouvement, il suffit de regarder le nombre de républicains qui ont été emprisonnés depuis 1969. Patrick Bishop et Eamon Mallie estiment qu’entre 8.000 et 10.000 activistes de l’IRA provisoire ont été emprisonnés jusqu’en 1987 (Patrick Bishop and Eamon Mallie, The Provisional IRA, London: Corgi Books, 1988, p.12). En 1995, une estimation était que 16.000 républicains avaient été ou étaient emprisonnés (Kevin Toolis, Rebel Hearts: Journeys within the IRA’s soul, London: Picador, 1995, p.151)
L’estimation la plus récente et la plus précise dit qu’il y a 18.000 ex-prisonniers républicains en Irlande, Grande-Bretagne, Europe et USA, dont 5000 vivent a Belfast-ouest (Jim Gibney, Ex-prisoners should enjoy same rights as others, The Irish News, 1er mai 2008).
Ces chiffres « suggèrent qu’une proportion très élevée des hommes de la classe ouvrière catholique nord-irlandaise après 1969 sont passé dans les rangs de l’IRA. »
(Brendan O’Leary, Mission Accomplished ? Looking Back at the IRA, Field Day Review, Numéro 1, 2005, p.234).
Le mouvement républicain n’était pas une affaire de ‘terrorisme individuel’ mais l’expression armée d’un mouvement de masse. L’IRA était responsable de 18 morts en 1970, 86 en 1971 et 234 en 1972. L’escalade de l’insurrection a eu un impact politique significatif. « En 1972, l’IRA réussit à avoir un impact et une influence sur la politique sans précédent au cours des 50 dernière années, une chose qui aurait été tout simplement inimaginable trois ans plus tôt. » (Patrick Bishop and Eamon Mallie, The Provisional IRA, London: Corgi Books, 1988, p.231) L’IRA baptise 1972 « l’année de la victoire ». L’IRA était à présent une partie centrale de l’échiquier politique. Comme l’explique le stratège britannique MLR Smith: « La stratégie de l’IRA jusqu’en 1972 eut un grand succès. L’IRA avait réussi à s’implanter dans la communauté catholique. De là, l’organisation réussit à lancer une campagne militaire qui métamorphose un besoin de protection et de protestation contre des griefs sociaux et économiques en une remise en question non seulement de la compétence du régime de Stormont, mais de la légitimité même de l’Etat d’Irlande du Nord. Cela représentait une victoire majeure pour les Provisoires. » (M.L.R Smith, Fighting For Ireland? The Military Strategy of the Irish Republican Movement, London and New York: Routledge, second edition, 1997, p.102). Ce n’étaient plus les droits civiques qui étaient au centre du débat politique, mais la fin de la domination britannique. Comme le dit Daithi O’Conaill, le principal stratège du mouvement: « Aujourd’hui, ce qui est central, c’est le conflit entre la liberté de l’Irlande et la détermination de l’Angleterre à maintenir sa domination. Tous les autres sujets sont subordonnés à cette question centrale. Il ne peut y avoir de compromis sur la question fondamentale de qui peut déterminer le futur de l’Irlande: le parlement britannique ou le peuple irlandais? (…)
Nous demandons à l’Angleterre de nous donner ce que les USA ont donné au Vietnam, la France à l’Algérie, et l’Angleterre à ses anciennes colonies de Palestine, Chypre et Aden. La Grande-Bretagne a grandi en prestige en se retirant de ces pays, et elle gagnera le respect universel en se retirant de sa première et dernière colonie. » (Provisional IRA, Freedom Struggle, 1973).
C’est l’incapacité de l’unionisme à se réformer et les erreurs et échecs du gouvernement britannique qui expliquent que les Provisoires ont pu se développer à ce point, plus que la popularité de l’idéologie républicaine. Ce sont les pogroms loyalistes, la brutalité de l’armée britannique en 1970, l’internement en 1971 et Bloody Sunday qui amenèrent bon nombre de nationalistes à soutenir l’IRA. Comme l’explique Gerry Adams: « Des milliers de personnes qui n’avaient jamais été républicains apportaient a présent leur soutien actif a l’IRA, et bon nombre d’autres qui rejetaient jusqu’a présent la lutte armée l’acceptaient désormais comme une nécessité pratique. » (Gerry Adams, Before the Dawn, Heineman, 1996, p.142). Si les pogroms d’août 1969 et les attaques loyalistes « sont importants pour expliquer pourquoi les Républicains Provisionals sont devenus, au contraire de la militance républicaine de 1956-1962, un mouvement de masse », ce sont surtout « les erreurs et excès de l’armée britannique entre 1970 et 1972 qui contribuèrent à la croissance des Provisoires, plutôt que les attaques loyalistes de 1969. » (Gerard Murray and Jonathan Tonge, Sinn Fein and the SDLP From Alienation to Participation, London: Hurst & Company, 2005, p.257). Pour prouver cela, il suffit de regarder l’intensité de la répression. Parmi les 500 premières victimes du conflit, autant avaient été tuées par l’armée que par des explosions.
Plus de 75.000 personnes furent arrêtées entre 1971 et 1986, ce qui veut dire que 3% de la population du Nord de l’Irlande a été arrêtée en quinze ans. Si on on examine ces chiffres en termes d’affiliation confessionnelle, un catholique nord-irlandais sur quatre entre l’âge de 16 et 44 ans a été arrêté au moins une fois.
Entre 1971 et 1986, il y a eu pas moins de 338.803 perquisitions à domicile, ce qui représente 75% des domiciles nord-irlandais!
En termes d’affiliation religieuse, chaque domicile catholique a été en moyenne perquisitionné et fouillé à au moins deux reprises durant cette période, mais certaines maisons de familles républicaines ont été perquisitionnées dix fois ou plus (Paddy Hillyard, Political and Social Dimensions of Emergency Law in Northern Ireland, in Anthony Jennings (ed), Justice Under Fire: The Abuse of Civil Liberties in Northern Ireland, London: Pluto Press, 1988, p.197). Toute cette répression a été la plus intense durant la période 1971-1976, où plus de 250.000 perquisitions à domicile ont eu lieu. 17.000 domiciles sont perquisitionnés en 1971, 36.000 en 1972, et 75.000 en 1973 et 1974.
Chaque jour, plus de 5000 véhicules sont arrêtés et fouillés, et entre le 1er avril 1973 et 1er avril 1974, le nombre de fois que des véhicules sont arrêtés et fouillés s’élève au chiffre astronomique de quatre millions, pour une population d’un million et demi d’habitants!
(John Newsinger, British Counterinsurgency: From Palestine to Northern Ireland, Basingstoke: Palgrave, 2002, p.168).
Comme l’admet un militaire britannique spécialiste de la contre-insurrection, toute cette répression « aliéna profondément » la population nationaliste. (Paul Dixon, Northern Ireland: The Politics of War and Peace, Palgrave, 2001, p.119). Ce qui est très important de souligner c’est que les catholiques ne devenaient pas idéologiquement républicains, mais réagissaient à la discrimination sociale et économique, à la violence loyaliste et à la brutalité de l’armée. Pour les gens à la base, la lutte était moins une lutte pour la libération nationale qu’une lutte pour les droits civiques par d’autres moyens [c’est ce que soulignait déjà l’anthropologue Frank Burton en 1978 dans son livre The Politics of Legitimacy: Struggles in a Belfast Community (London: Routledge and Kegan Paul, 1978) la meilleure étude jamais réalisée sur un quartier républicain et son fonctionnement]. Ils utilisaient le républicanisme comme moyen de continuer la lutte pour les droits civiques. Ils ne protestaient pas contre la présence britannique en Irlande en tant que telle, mais contre la politique du gouvernement britannique. Les républicains idéologiques étaient une minorité. C’est une contradiction fondamentale qui allait avoir avec le temps des conséquences politiques importantes. Apres le Dimanche Sanglant, l’IRA passe à l’escalade. Le fer de lance de la lutte armée de l’IRA était sa campagne d’attentats à la bombe. Jusqu’à ce que l’IRA déclare un cessez-le- feu en 1994, l’organisation était responsable de plus de 16.500 explosions et plus de 2.000 bombes incendiaires. L’organisation avait 18 ‘recettes’ pour fabriquer ses explosifs, 17 types de détonateurs, de même que 16 versions de mortiers et 15 types de grenades. Entre le dimanche sanglant et le moment ou l’IRA déclare une trêve unilatérale en mars 1972, l’organisation revendique plus de mille attaques. (Provisional IRA, Freedom Struggle, 1973, p.53). L’IRA déclare cette trêve unilatérale de trois jours pour montrer au gouvernement britannique que l’organisation était sous contrôle effectif et qu’une trêve était objectivement possible (Sean MacStiofain, Memoirs of Revolutionary, Edinburgh: Gordon Cremonesi, 1975, p.238). Le plus grand succès de l’IRA Provisoire fut que ses actions poussèrent le gouverment britannique à abolir le régime unioniste de Stormont le 24 Mars 1972, chose que même ses ennemis reconnaissent. (Voir Robert W. White, Provisional Irish Republicans: An Oral and Interpretive History, Westport, Connecticut: Greenwood Press, 1993, p.84). Selon MLR Smith, objectivement on peut dire que la campagne de l’IRA « renversa Stormont en soulignant son incapacité à gérer l’ordre et à se reformer ». (M.L.R Smith, Fighting For Ireland? The Military Strategy of the Irish Republican Movement, London and New York: Routledge, second edition, 1997, p.101). Si l’abolition de Stormont représente la victoire militaire et politique la plus importante de l’histoire de l’IRA Provisoire, la nouvelle situation allait créer de nouveaux problèmes. L’abolition de Stormont le 24 mars 1972 avait rectifié le grief le plus important de la population catholique dans le Nord et généra une division fondamentale qui allait s’accroître avec le temps. Comme l’explique Pat Walsh: « Une part substantielle du soutien de la population catholique à l’IRA était basée non sur l’opposition à l’Etat britannique en tant que tel, mais sur l’hostilité au gouvernement de Stormont comme centre du pouvoir protestant… Quand l’administration directe de Londres fut introduite et le parlement protestant suspendu, la campagne de l’IRA devait être menée sur une base purement anti-britannique. La communauté catholique était en faveur de négociations plutôt que de continuer la lutte armée. Elle commença à faire pression sur l’IRA pour que celle-ci déclare une trêve… L’abolition de Stormont causa même la confusion au sein des rangs républicains. Certains étaient en faveur d’une trêve. Dave O Connell (= Daithi O’ Conaill, principal stratège du mouvement) a dû nier des rumeurs publiques selon lesquelles l’organisation était au seuil d’une scission au sujet d’une trêve… Les Provisoires étaient évidemment face à un dilemme. S’ils mettaient fin a leur campagne à ce stade, tout ce qu’ils auraient gagné n’aurait été que l’abolition de la domination protestante. Dans les circonstances de l’administration directe de Londres, les catholiques dans le Nord étaient susceptibles de devenir moins nationalistes sur le long terme. » (Pat Walsh, Irish Republicanism and Socialism: The Politics of the Republican Movement 1905 to 1994, Belfast: Athol Books, 1994, p.124-126) .L’introduction par l’IRA au printemps 1972 de la voiture piégée et du fusil Armalite permit d’intensifier ses activités (Ed Moloney, A Secret History of the IRA, London: Allen Lane The Penguin Press, revised and updated edtion, 2007, p.114-116). En juin 1972, elle inflige plus de pertes à l’armée britannique qu’au cours des autres mois (Patrick Bishop et Eamon Mallie, The Provisional IRA, London: Corgi Books, 1988, p.220). C’est dans ce contexte que l’IRA déclare une trêve du 26 juin au 9 juillet 1972 et qu’une délégation de l’IRA comprenant son Chef d’Etat-Major Sean MacStiofain, son principal stratège Daithi O’Conaill, le commandant de la Brigade de Belfast Seamus Twomey et ses adjoints Ivor Bell et Gerry Adams, et le commandant de la Brigade de Derry Martin McGuiness se rendent à Londres pour des pourparlers avec des représentants du gouvernement britannique. L’importance symbolique de l’événement était énorme: c’était la première fois depuis 1921 qu’un gouvernement britannique parlait avec l’IRA. Les exigences de l’IRA étaient premièrement que le gouvernement britannique reconnaisse que c’est au peuple d’Irlande dans son ensemble de déterminer le futur de l’île, deuxièmement que le gouvernement britannique déclare son intention de se retirer, retrait devant être effectué en trois années, troisièmement que le gouvernement britannique déclare une amnistie pour les personnes emprisonnés à cause du conflit (Sean MacStiofain, Memoirs of Revolutionary, Edinburgh: Gordon Cremonesi, 1975, p.282). Mais le gouvernement britannique n’avait aucune intention de céder à ces trois exigences. L’Etat britannique utilisait la trêve pour évaluer la direction de l’IRA, pour identifier et renforcer les ‘modérés’ aux dépens de ceux qui avaient une ligne plus dure et essayer de pousser l’IRA dans un cessez-le-feu prolongé duquel il lui serait difficile de sortir. Ce qui est déjà clair à l’époque c’est que la stratégie britannique était d’encourager l’ascension d’une faction ‘modérée’ au sein du mouvement républicain avec laquelle le gouvernement pourrait passer un accord. Par exemple, le 20 juin 1972 Gerry Adams et Daithi O’Conaill rencontrent Frank Steele des services secrets britanniques MI6 et Philip Woodfield du Northern Ireland Office du gouvernment britannique. Dans son rapport au premier ministre (PRO, PREM 15/2009, Note of a Meeting with Representatives of the Provisional IRA, 21 June 1972), Woodfield souligne que: « il ne fait aucun doute que ces deux-là veulent un cessez-le-feu et une fin permanente de la violence », Adams « a l’air respectable et respectueux », ses réponses à chaque question « étaient raisonnables et modérées », son comportement et attitude « étaient sans rapport avec la campagne de bombes et fusillades indiscriminées dont ils sont des responsables importants. » On peut donc penser que Gerry Adams avait été identifié dès 1972 par le gouvernement britannique comme l’homme qu’il leur fallait, et qu’ils ont tout fait pour favoriser son ascension.
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14 décembre 2012 5 14 /12 /décembre /2012 20:41

Les Pauliciens :

Abordons maintenant la question des Pauliciens car on a dit beaucoup de choses inexactes à leur sujet. Seul les Travaux de Paul Lemerle et de son équipe spécialisée dans l’histoire byzantine ont permis de dégager les Pauliciens de bien des assertions faciles dont on les affublaient. Qui étaient donc ces fameux Pauliciens ?
Disons tout d’abord que nous ne les connaissons qu’à travers trois sources principales :

1.      L’Histoire de Pierre de Sicile. Source première sur les Pauliciens. Pierre de Sicile était un religieux orthodoxe qui fréquenta de près les Pauliciens à l’occasion d’une ambassade auprès d’eux.

2.      Le Précis de Pierre l’Higoumène, qui est le même personnage que le précédent. Ce Précis, contrairement à ce qu’indique son titre, est un simple résumé de ce qui est rapporté dans l’Histoire.

3.      Le Récit de Photius, qui puise largement dans l’Histoire de Pierre de Sicile.

Nous voyons donc que tout ce que nous savons sur les Pauliciens tient essentiellement aux informations données par un seul personnage. Ajoutons-y cependant quatre formulaires d’anathèmes qui concerne nommément les Pauliciens.
Situons maintenant les Pauliciens dans l’espace et dans le temps. L’Histoire de Pierre de Sicile narre des événements qui débutent au VIIe et terminent au IXe siècles. Ensuite, on retrouve quelques mentions des Pauliciens dans la chronique d’Anne Comnène qui se rapporte essentiellement au XIe siècle. Enfin, signalons que les Pauliciens apparaissent aussi dans une chronique latine de la première croisade
. On les mentionne comme alliés des Sarrasins à la bataille de Dorylée, en juillet 1097, où se distinguèrent entre autre les troupes du comte Raymond IV de Toulouse. Ces différentes sources signalent les Pauliciens en Asie mineure, Syrie, Arménie et Bulgarie.

Voyons à présent ce qu’étaient ces Pauliciens. Disons tout d’abord qu’ils ne se nommaient pas eux-mêmes ainsi. Photius nous le dit : « Aux véritables Chrétiens, ces triples misérables donnent le nom de Romains, et ils se réservent à eux-mêmes l’appellation de Chrétiens ». Nous ferons également la même constatation en ce qui concerne les Cathares.
Par ailleurs, Photius nous donne une autre information intéressante. Il nous dit qu’on les appelaient également « Paulo-johanniens »
, même s’il le justifie par le biais d’une généalogie fantaisiste. Pour nous, il est clair qu’il s’agit ici d’une appellation qui renvoie à leur filiation spirituelle, c’est-à-dire à l’apôtre Paul et à l’évangéliste Jean, comme le prouve l’évangéliaire paulicien qui comprenait l’évangile et les épîtres johanniques.
Enfin, pour terminer sur cette question des noms attribués aux Pauliciens, la plupart des informateurs les assimilent aux Manichéens, comme le furent également les Cathares et les Marcionites, mais cette association mille fois répétée est parfaitement infondée. Pierre de Sicile n’a pas été plus clairvoyant, victime des préjugés de son temps, il a associé les Pauliciens aux Manichéens. Pourtant, son propre témoignage de ce qu’il avait vu et entendu chez les Pauliciens dément cette assertion. Il écrit en effet que les Pauliciens niaient toute filiation avec Manés
4 et qu’ils rejetaient les livres manichéens. Il rapporte également que les Pauliciens se démarquaient de la licence dont jouissaient les Manichéens, autrement dit qu’ils observaient une règle bien à eux.
Pierre de Sicile dit aussi qu’ils lisaient seulement « l’Évangile et le saint livre de l’Apôtre », et qu’ils attribuaient uniquement leur foi au Christ et à l’apôtre Paul
. Enfin, il indique que les Pauliciens réprouvaient l’apôtre Pierre et qu’ils rejetaient ses épîtres. Bref, ces informations indiquent une forte parenté avec le marcionisme et même avec le catharisme, mais nous le verrons en détail plus tard, car il nous faut tout d’abord rendre compte de la foi paulicienne.

La théologie paulicienne

Pierre de Sicile nous rapporte ce qui distinguait les Pauliciens de tous les autres : « le premier signe auquel on les reconnaît consiste en ce qu’ils confessent deux principes : un Dieu mauvais et un Dieu Bon ; l’un, l’auteur et souverain de ce monde ; l’autre, du monde futur ». Propos que les anathèmes complètent bien, et ils méritent d’être intégralement cités :

§  « Anathème à qui croit ou pense ou dit qu’il existe deux dieux opposés, bon et mauvais, l’un Dieu Père, Fils et Saint Esprit, Dieu du monde à venir et un autre Dieu qui est l’auteur et créateur de ce siècle ou de ce monde ».

§  « Celui qui dit et croit qu’il y a deux principes, bon et mauvais, l’un auteur de la lumière et l’autre de la nuit, l’un auteur des hommes et l’autre des anges et des autres êtres vivants, qu’il soit anathème. À ceux qui énoncent cette absurdité, que le diable pervers est l’auteur et l’Archonte de la matière et de tout ce monde visible et de nos corps, anathème ».

§  « Anathème à ceux qui ne disent pas « Père tout puissant créateur du ciel et de la terre et de tout ce qu’ils contiennent de choses visibles et invisibles », mais seulement « Père céleste » qui a uniquement autorité sur le monde à venir, du fait que le siècle présent et tout l’univers n’ont pas été faits par lui, mais par son ennemi, le Maître mauvais du monde ».

§  « Si quelqu’un ne confesse pas que Dieu est l’auteur du ciel et de la terre et de toutes les créatures et le modeleur d’Adam et le démiurge d’Ève, mais dit que l’archonte adverse est l’auteur de l’univers et le modeleur de la nature humaine, qu’il soit anathème ».

§  « Anathème à ceux qui appellent « Satan » notre Dieu démiurge de toutes choses et enseignent que l’homme a été modelé par Satan et énoncent ce blasphème qu’il a reçu de lui son âme, introduite dans son corps par les narines, et profèrent futilement que par lui aussi elle est reprise ».

Pour éclairer mieux encore ces propos, il nous faut mettre en parallèle cet autre aspect de la foi paulicienne qui concerne l’Ancien Testament et ses personnages principaux, c’est-à-dire Moïse et les prophètes, mais aussi la Loi et l’apôtre Pierre. En effet, Pierre de Sicile nous dit qu’« ils ne reçoivent aucun des livres de l’Ancien Testament, et [...] traitent de menteurs et voleurs les prophètes ». Il nous dit également qu’« ils rejettent […] les autres saints,[...]maudissent et repoussent par-dessus tout saint Pierre, le grand et premier apôtre, et disent qu’aucun d’entre-eux ne se trouve du côté des élus ». Mais ce sont encore les articles d’anathèmes qui nous renseignement le mieux :

§  « Anathème à qui ne reçoit pas de cœur et de bouche la Loi transmise par Moïse comme donnée par l’unique vrai Dieu, et de même les saints prophètes, apôtres et martyrs, et tous les saints, comme la sainte Église catholique et apostolique l’enseigne ».

§  « À ceux qui dénigrent la loi mosaïque et disent que les prophètes ne procèdent pas du Bon, anathème ».

§  « Anathème à ceux qui ne révèrent, n’honorent, ne reçoivent ni n’accueillent les enseignements des saints apôtres et leurs traditions ».

Une autre caractéristique de la foi paulicienne qui choquait tout autant que les propos précédents, concerne la nature du Christ et de Marie. Pierre de Sicile nous dit que les Pauliciens enseignent que « le Christ n’est pas né de Marie mais qu’il a apporté son corps du ciel », et que l’enfantement du Christ « a eu lieu en apparence et non en réalité ». Photius, rapporte également que les Pauliciens expliquaient cette naissance apparente par le fait que le Christ était passé à travers Marie « comme dans un conduit ». Les anathèmes nous le confirment encore :

§  « Anathème à qui dit ou pense ou croit que c’est du ciel que le Seigneur à fait descendre son corps et qu’il s’est servi du ventre de la mère de Dieu comme d’une bourse » 

§  « Anathème à ceux qui confessent que notre Seigneur Jésus-Christ a souffert, mais professent qu’il n’est pas né vraiment de la sainte, toujours vierge et toute pure mère de Dieu, mais seulement en apparence ».

Par ailleurs, les orthodoxes étaient scandalisés d’entendre dire par les Pauliciens que Marie avait eu des enfants de Joseph, alors que c’est écrit en toutes lettres dans les textes évangéliques eux-mêmes. Enfin, notons aussi que ce n’était pas seulement le corps et la naissance du Christ qui furent apparents mais aussi sa passion et sa résurrection : Ils « présentent la croix et la mort du Christ et sa résurrection comme une apparence ». Autre point de convergence manifeste avec le marcionisme et le catharisme.

Un autre point qui choquait beaucoup, concerne le rejet de la croix. Pierre de Sicile nous dit que les Pauliciens « n’admettent pas l’image, l’action, ni la vertu de la précieuse et vivifiante croix, mais ils la couvrent de mille outrages ». Il rapporte aussi que les Pauliciens enseignent que « c’est le Christ qui est la croix, et qu’il ne faut pas vénérer le bois, car c’est un instrument maudit ». Même propos dans les anathèmes :

§  « Anathème à qui n’adore pas d’un cœur et d’une bouche sincère le bois vénérable de la précieuse et vivifiante croix à laquelle notre Seigneur Dieu a été cloué ».

§  « Si quelqu’un n’adore pas la croix de notre Seigneur Dieu et sauveur Jésus-Christ, non pas comme un instrument de tyrannie, mais comme devenue le salut et la gloire du monde […] qu’il soit anathème ».

Notons que cette critique de la croix et du rejet de la croix est aussi une caractéristique propre au marcionisme et au catharisme.

Pratiques rituelles et sacrements

Hormis ces quelques informations sur les points les plus choquants et les plus connus de la foi paulicienne, nous n’avons guère de renseignements sur ses rites et sacrements. Cette absence, n’est pas qu’un simple oubli parce que le christianisme des Pauliciens était sans messe et sans église. Ce qui ressort des différents textes, c’est que les Pauliciens rejetaient en bloc tout ce qui se faisait dans l’Église orthodoxe. Cependant, on peut relever cinq points précis : Le rejet du baptême d’eau, de l’eucharistie, du mariage et l’existence d’un jeûne alimentaire que tous les Pauliciens ne suivaient pas.

Sur le baptême, nous pouvons seulement savoir que la contestation portait sur l’eau. Autrement dit, les Pauliciens ne pratiquaient pas le baptême d’eau, mais un autre, de type spirituel, comme semble l’indiquer leur exégèse spirituelle de l’eau baptismale. C’est tout ce que nous pouvons savoir, hélas, à ce sujet. Notons en tous cas un point de convergence avec le catharisme.

Sur leur rejet de l’eucharistie, nous sommes mieux informés. Pierre de Sicile dit que les Pauliciens enseignent que « ce n’était pas du pain et du vin que le Seigneur a donnés à ses disciples à la cène, mais ce sont ses paroles qu’il leur a données symboliquement sous les mots de pain et de vin ». Autrement dit, les Pauliciens ne croyaient pas à la transsubstantiation du pain et du vin en vrai corps et sang du Christ. Ils ne célébraient pas le « saint sacrifice ». Pour eux, le pain et le vin demeuraient « un pain ordinaire et […] un breuvage commun » qui symbolisaient « l’Évangile et […] l’Apôtre ». C’était donc cette nourriture spirituelle, les paroles du Christ, qui étaient son véritable corps. C’était à ces paroles que les Pauliciens songeaient au moment du partage du pain et du vin. Ajoutons encore un autre point de concordance avec le catharisme.

Sur le mariage, il n’y a pas grand chose à dire, sauf que ce n’était pas du tout chez eux un sacrement, mais plutôt « une législation de démon » qui visait seulement l’accroissement et le prolongement de l’espèce humaine. De fait, on dénonce la licence sexuelle des Pauliciens ainsi que celle de leurs unions. Mais ici il faut faire attention, cette licence si exagérément décriée, dont on accusait également les Cathares, n’était pas celle de tous les Pauliciens. Il nous faut bien avoir à l’esprit que le vocable Paulicien désigne à la fois des laïcs et des religieux. Autrement dit, l’Église paulicienne n’encadrait ni ne sanctifiait les unions de leurs croyants, seuls les religieux pauliciens, faute d’autres noms plus appropriés, observaient sans doute l’abstinence sexuelle, puisqu’on les comparait à des prêtres. Encore une autre concordance sur ce point avec les cathares.

Enfin, sur le régime alimentaire des Pauliciens, nous ne disposons que d’un article d’anathème ambigu : « Anathème à ceux qui fuient tout jeûne chrétien et, au temps de ce qu’ils considèrent comme leur carême, se gavent de viande, de fromage et de lait ». Le propos doit être bien compris. On dénonce ici le fait que les Pauliciens ne suivaient pas les carêmes de l’Église orthodoxe et qu’ils ne suivaient pas non plus les carêmes de leur propre Église. Cela nous indique que l’Église paulicienne avait pour le moins des périodes de carêmes, mais que tous les Pauliciens ne les observaient pas. Ce propos apparemment contradictoire, ne le devient plus si nous faisons la même remarque au sujet de la prétendue licence sexuelle des Pauliciens. Autrement dit, ces jeûnes sans viande ni laitage étaient uniquement observés par les religieux pauliciens mais pas par leurs croyants. Nous pouvons être en effet certains que des Pauliciens, sans doute les religieux, observaient bien des jeûnes puisque Pierre de Sicile dénigrait « leurs jeûnes sinistres à l’eau de son ». Ce jeûne « à l’eau de son » désigne peut-être une bouillie à base de son, à moins qu’il ne s’agisse d’une tournure exagérée qui désignerait plutôt un jeûne au pain et à l’eau, mais quoi qu’il en soit, cela importe peu. Notons toutefois que nous pouvons encore constater une correspondance avec le catharisme.

Maintenant, pour ce qui concerne l’Église paulicienne, il nous faut remarquer qu’elle n’avait pas emboîté le pas à l’Église orthodoxe, laquelle s’était structurée de manière centralisée et autoritaire. L’Église paulicienne conservait apparemment la structure de l’Église primitive, c’est-à-dire des communautés autonomes circonscrites à un territoire sous l’autorité d’un évêque, et c’étaient ces communautés qui étaient des Églises au sens plénier du terme. Nous savons en effet que les Pauliciens étaient répartis en différentes Églises circonscrites à un territoire bien précis. On en connaît sept et on nous rapporte que chacune avait à sa tête un didascalos, terme spécifique à l’Église orthodoxe qui désigne un maître ou un enseignant en religion, c’est-à-dire un terme bien pratique pour refuser aux Pauliciens la dignité d’évêque. Il ne faut pas en douter, l’Église paulicienne devait avoir des évêques, des diacres et des anciens. Pierre de Sicile, nous le laisse entendre : « quant à leurs prêtres à eux, ils les nomment synekdèmes et notaires ; et ces personnages ne se distinguent en rien d’eux tous, ni par le vêtement, ni par les mœurs, ni par l’ensemble des conditions de vie ». Il nous faut tout d’abord constater que nous retrouvons ici ce que nous avons dit plus haut sur la distinction entre croyants et religieux, puisqu’il est bien question ici de « prêtres ». Mais faisons deux remarques. La première, c’est qu’il ne faut pas se laisser abuser par le mot prêtre, parce que les Pauliciens condamnaient sévèrement les prêtres et leurs offices. Il s’agit donc plutôt de religieux que de prêtres. La seconde, c’est que ces religieux pauliciens portaient un vêtement spécifique à leur état précisément de religieux et que celui-ci était lié à une règle de vie religieuse. Cette règle n’est pas décrite mais nous pouvons déduire au moins deux aspects probables, si nous nous basons sur ce que nous venons de dire sur les jeûnes alimentaires et la morale sexuelle.
Mais quoi qu’il en soit, le propos de Pierre de Sicile nous indique qu’il y avait deux sortes de « prêtres », les synekdèmes et les notaires, c’est-à-dire en grec « compagnons de route » et « administrateurs ». Autrement dit, les religieux pauliciens avaient chacun une fonction bien précise au sein de leur Église, sans que cette fonction soit pour autant un motif de distinction quelconque, par le vêtement ou la règle de vie. Il s’agit donc bien de fonctions administratives au sein de l’Église et non de grades hiérarchiques avec leurs marques et leurs prérogatives tels qu’on les retrouve dans l’Église orthodoxe.
Ainsi, parmi les religieux pauliciens, certains exerçaient un ministère au sein de l’Église, tandis que les autres étaient leurs compagnons de route ou plus exactement leurs compagnons de ministère. Même si ce n’est pas expressément spécifié, ces ministères ne font pas pas grand mystère ; il doit s’agir du ministère d’évêque, de diacre, d’ancien ou de prédicateur qu’on retrouve dans toutes les Églises. Il n’y a pas lieu d’en douter parce que leur structure ecclésiale apparaît conforme à celle de l’Église primitive. Par contre, il est étonnant de lire dans les récits de Pierre de Sicile ou de Photius, que c’était les fils des didascales pauliciens qui héritaient de cette fonction. Cet étonnement est d’autant plus renforcé quand il est question explicitement de deux fils. Aussi, nous ne pouvons pas nous empêcher d’y voir encore une distorsion, involontaire cette fois-ci, de Pierre de Sicile et de Photius. Ils n’ont peut-être pas compris ce que le mot fils pouvaient designer dans la bouche d’un Paulicien, si nous faisons un parallèle avec la fonction ecclésiastique de Fils dans l’Église cathare. Nous savons en effet que ce terme désignait, non pas un fils charnel, mais les deux coadjuteurs d’un évêque, et que c’était l’un des deux qui devenait évêque à la mort de ce dernier.

Source : http://www.catharisme.eu/histoire/catharisme-europe/origine-filiation5/

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Published by Ruben de Labastide - dans Gnose
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14 décembre 2012 5 14 /12 /décembre /2012 20:39

L’Église marcionite ne connut guère de répit. Après avoir beaucoup souffert des persécutions païennes, elle dut affronter la persécution judéo-chrétienne. Sous ses coups redoublés, l’Église marcionite dut fuir les villes et se réfugia dans les campagnes. Elle perdit dès lors toute visibilité, et survécut cachée « sous le manteau du christianisme »officiel. Par la force du glaive temporel, l’Église marcionite avait été vaincue et ce qu’il en restait ne représentait plus une quelconque menace pour l’Église d’État. Les Marcionites n’étaient plus que des proscrits. L’Église d’État n’eut alors d’autre souci que de légiférer sur des spéculations spécieuses concernant la Foi. Elle chercha toujours plus à définir par les croyances le contenu de la Foi. Toute son attention se tourna contre ses propres dissidents et contre les Manichéens qui prenaient un essor inquiétant aux confins des territoires de l’Empire. On finit par oublier les Marcionites, et sans grand discernement on les associa aux Manichéens.

C’est pourquoi l’Église marcionite disparaît des sources à ce moment là, alors qu’elle avait été jusque-là le principal adversaire à abattre. On aurait put même penser que les Marcionites avaient complètement disparu, s’ils n’apparaissaient pas encore dans quelques hérésiographies musulmanes. Ainsi, nous savons par le témoignage de l’évêque melkite d’Harran, que les Marcionites étaient toujours présents en Syrie au IXesiècle. Signalons au passage que selon al-Mas’udi, le père de Marcion aurait été l’évêque de cette localité d’Harran. La dernière mention en date des Marcionites est rapporté par Ibn Al-Nadim qui écrit vers 987. Il dit que les Marcionites sont implantés en Asie centrale et signale « qu’ils sont nombreux au Khurasan », c’est-à-dire dans une région qui se trouve aujourd’hui en Iran et qui se trouvait déjà en terre musulmane à cette époque. Cette information est intéressante, elle démontre l’exil des Marcionites en terre musulmane parce que leurs conditions d’existence devaient être moins menacées qu’en terre chrétienne. Enfin, signalons l’information d’un autre auteur musulman qui nous dit que les Marcionites « ont disserté sur l’amour ».
Voyons maintenant les grandes lignes de la théologie marcionite ou valentinienne, parce qu’elles révèlent l’unité de Foi qui unissait Marcion et Valentin, les plus grandes figures du paulinisme du II
esiècle. En effet, Valentin fut, comme Marcion, un disciple avoué de Paul et non un prétendu Gnostique sorti de je ne sais quel enseignement ésotérique. Clément d’Alexandrie le dit lui-même : « Valentin eut pour maître Theudas41, disciple de Paul ».
Disons tout d’abord, que ceux que l’on a affublé du nom de Marcionites ou de Valentiniens ne s’appelaient pas eux-mêmes ainsi, mais Chrétiens. Justin, leur contemporain, nous l’affirme « Tous ceux qui se réclament de ces gens-là (Marcion et Valentin) […] s’appellent chrétiens »
. Les travaux de Walter Bauer le démontre à travers un exemple bien précis. À Edesse, les premiers chrétiens étaient Marcionites, mais ils s’appelaient et on les appelaient Chrétiens. Ce n’est que par la suite, quand ils furent mis en minorités par les Orthodoxes, qu’on les appela Marcionites. Inversement, quand les Orthodoxes commencèrent à s’implanter à Edesse, tenue de longue date par les chrétiens marcionites, c’était eux que l’on ne désignait pas sous le nom de Chrétiens, mais sous le nom de Palûtiens, à cause de Palût, leur fondateur dans cette ville.
Ce que tous les auteurs judéo-chrétiens reprochaient en premier aux Marcionites et aux Valentiniens c’était leurs blasphèmes, pour reprendre leur propre mot, qui visait le Dieu de la Loi et le Créateur du monde. Comme les juifs, ils étaient complètement scandalisés d’entendre de tels propos sur le Dieu auquel ils croyaient, c’est pourquoi ils leur vouèrent une haine aussi ardente que féroce, que ni le temps, ni la raison ne parvinrent à apaiser. En leur temps, les cathares médiévaux en surent aussi quelque chose de cette haine inextinguible. Pourtant, un examen raisonnable pourrait inverser le camp du scandale. Pourquoi ne serait-il pas plutôt scandaleux de revendiquer et de défendre un Dieu violent, aux mains pleines de sang, au point même de le nier ? C’est bien ce que le sage Porphyre
reprochait déjà aux judéo-chrétiens en son temps : « Devant la méchanceté des Écritures juives, certains qui désiraient ne pas rompre avec elles, mais trouver une explication, se sont tournés vers des interprétations qui n’ont ni lien ni rapport avec le texte ». Inversement, Irénée reprochait aux « tenants d’opinions fausses », entendons Marcion et Valentin, d’avoir été tellement « impressionnés par la Loi de Moïse », qu’ils la considéraient comme « dissemblable de l’enseignement de l’Évangile, voire contraire à celui-ci ». Dialogue de sourd, de toute évidence.
Mais revenons à ces blasphèmes si décriés de la théologie marcionite et valentinienne, tel qu’Irénée nous le rapporte : « Les disciples de Marcion blasphèment d’entrée de jeu le Créateur, en disant qu’il est l’auteur du mal [...] car ils affirment qu’il existe deux Dieux par nature, séparés l’un de l’autre, dont l’un serait bon et l’autre mauvais. Les disciples de Valentin, de leur côté, usent de termes plus honorables, en proclamant le créateur Père, Seigneur et Dieu ; mais leur thèse se révèle en fin de compte plus blasphématoire encore que la précédente, puisque d’après eux, le Démiurge n’a pas même été émis par l’un des quelconque Éons du Plérôme, mais bien par un déchet qui fut expulsé du Plérôme », et Irénée ajoute plus loin : « les Valentiniens [...] confessent des lèvres un seul Père de qui viennent toutes choses, mais ils disent que Celui qui a fait toutes choses est le fruit d’une déchéance »
. Ainsi, le propos de la chute valentinienne est parfaitement clair, le Créateur du monde et des hommes, Celui qui est appelé Dieu et Seigneur dans la Torah, est la conséquence d’une chute, d’une dégradation, qui s’est produite à l’origine. Autrement dit, il n’y a pas, sur cette question là, de différence entre Valentiniens et Marcionites. Le Dieu de l’Ancien Testament n’est pas Bon, ce n’est pas le bon Dieu ou le Dieu bon, mais chacun l’expliquait à sa manière. C’est pourquoi tant les Marcionites que les Valentiniens rejetaient en bloc les écritures de l’Ancien Testament. Le Marcionite Apelle disait d’ailleurs avec beaucoup de pertinence que la Loi et les prophètes était « une œuvre humaine et mensongère »49. Valentin disait aussi que « tous les prophètes et la Loi ont parlé sous l’inspiration du Démiurge, Dieu stupide »50. Ces critiques acerbes sur la Torah ne dépareillent pas de celles que faisait Paul sur la Loi et les observateurs de cette Loi, c’est-à-dire, en fin de compte, la Torah, ce que l’on appelle la Loi et les prophètes, c’est-à-dire l’Ancien Testament.
Remarquons encore que les Marcionites eurent eux-aussi l’idée d’une chute originelle, mais qui concernait les âmes seulement, car ils enseignaient qu’elles avaient chuté du royaume de Dieu dans le monde créé par Satan à cause « d’une erreur » (errore quodam)
, sans autre précision, et ce sont ces âmes que Satan introduisit dans les corps de chair. Marc, un disciple de Marcion, expliquait la chose autrement : « Quand le Créateur du monde forma l’homme et souffla sur lui, il n’était pas capable de l’emmener à son achèvement. Mais quand le Dieu bon vit d’en haut ce récipient recourbé et palpitant il lui donna une partie de son propre esprit et donna la vie à l’homme. Nous disons donc que l’esprit, qui est du Dieu bon, sauve ». Il est frappant de constater combien ces propos coïncident avec les récits de la chute des âmes que professaient les cathares. Mais l’on peut faire également le même rapprochement avec la chute valentinienne, car les cathares enseignaient également que Lucifer avait été expulsé du royaume de Dieu à cause du péché d’orgueil, et qu’il était devenu dès lors le diable créateur du monde. Les cathares ont visiblement hérités des deux thèses marcionite et valentinienne. Ces deux thèses se sont visiblement fusionnées au fil du temps, sans doute, après Origène. Eusèbe nous rapporte en effet que le génie exégétique d’Origène était fort apprécié, et il précise que « des milliers d’hérétiques [...] l’écoutaient avec ferveur »53. Autrement dit, on a eu la vue bien courte en attribuant à Origène les mythes cathares de la chute. On peut dire au contraire, que c’est Origène qui reprit l’idée de la chute fort en vogue dans le christianisme de son époque, mais pour l’arracher « aux hérétiques », en l’intégrant à la théologie judéo-chrétienne. On a mis la charrue avant les bœufs.
Nous pouvons faire encore une autre remarque, si l’on revient sur le texte d’Irénée, que nous avons cité au sujet du principal blasphème que l’on reprochait aux Marcionites et aux Valentiniens. Il apparaît très clairement que la théologie des deux Dieux de Marcion contenait l’idée de « deux principes »
, comme le dit Eusèbe, alors que celle de Valentin maintenait un seul principe en recourant à l’idée d’une chute primordiale, en ce qui concernait le Dieu créateur. Nous pouvons donc constater que ce n’est pas Manès qui a inventé ce trop fameux dualisme, mais Marcion dans sa distinction qu’il fit entre le Dieu juste et le Dieu bon, qui régnaient tous deux dans des mondes bien à eux. Mais attribuer à Marcion l’invention du dualisme serait encore abusif, car la tradition judéo-chrétienne rapporte que Marcion devait cette idée à un prédécesseur qui s’appelait Cerdon, dont on sait d’ailleurs très peu de choses. Voici ce qu’en disait Irénée : il « enseigna que le Dieu annoncé par la Loi et les prophètes n’est pas le père de notre Seigneur Jésus-Christ : car le premier a été connu et le second est inconnaissable, l’un est juste et l’autre est bon ». Autrement dit, contrairement à ce que l’on a voulu nous faire accroire, Marcion n’a rien inventé. Comme Paul, Marcion n’a fait que reprendre et développer une Foi déjà bien établie avant lui. Remarquons toutefois que par la suite, Apelle, un de ses disciples, prit le parti d’ « un seul principe », comme le rapporte Eusèbe, alors que Marc par exemple, un autre disciple de Marcion, maintenait le parti « des deux principes ».
C’est pourquoi Rhodon rapportait que « l’hérésie de Marcion […] était divisée en différentes sectes »
, c’est-à-dire en différentes écoles de pensée. Là aussi, le parallèle est frappant avec les Cathares. Eux-aussi se répartissaient entre tenants de deux principes ou d’un seul principe, répartitions que certains historiens ont d’ailleurs exagérément monté en épingle.
Enfin rapportons un autre trait fondamental de la théologie marcionite et valentinienne sur la nature du Christ. Pour Marcion, Christ n’était pas un être de chair et de sang ; son humanité, comme sa mort et sa résurrection furent seulement apparentes. On l’a vu homme mais il n’était pas homme.
Pour Valentin, le Christ se revêtit d’un corps à partir des éléments célestes qu’il rencontra au fur et à mesure de sa descente en ce monde. Idée que l’on retrouve dans la version bogomile de La vision d’Isaïe, quand il est écrit que le Fils, dans sa descente à travers les sept cieux, prit successivement la forme corporelle des anges de chacun des cieux. En tous cas, que ce soit les Marcionites, les Valentiniens ou les Cathares, le Christ ne s’était jamais incarné en Marie.
Restons en là pour le moment et reportons-nous sur les point de convergences concrets des Marcionites et des Valentiniens, c’est-à-dire sur leur règle de vie et pratique ecclésiale.
Le principal point qu’on leur reprochait était leur rejet commun du mariage, comme le rapporte Irénée : « des gens qui s’inspirent […] de Marcion et qu’on appellent Encratites ont proclamé le rejet du mariage, répudiant l’antique ouvrage modelé par Dieu et accusant de façon détournée Celui qui a fait l’homme et la femme en vue de la procréation », et il ajoute ensuite que Valentin, comme Marcion, « proclama que le mariage était une corruption et une débauche »
59. Notons, qu’il s’agit encore d’un point commun avec les cathares. Il n’est pas inintéressant de relever au passage que l’usage de rompre les liens du mariage en s’engageant en vie chrétienne était attribué à « Nicolas, un des diacres, compagnons d’Étienne »60. Il s’agit bien ici d’Étienne, celui qui fut lapidé après sa comparution devant le Sanhédrin. Cette indication relie donc très clairement cette exigence de vie chrétienne aux tout premiers membres de l’Église, ceux qui furent précisément persécutés après la lapidation d’Étienne.
L’ascèse des Marcionites est bien connue, ils menaient une vie humble et chaste, faite de jeûnes et de prières. Ils se nourrissaient uniquement de pain, de légumes, de fruits, et de poisson ; on mentionne aussi le lait et le miel, mais la viande était absolument proscrite. Irénée nous en a rapporte la raison : « ils ont introduit l’abstinence de ce qu’ils disent animé »
. Cette prétendue « introduction » ne différaient pas toutefois du régime alimentaire que l’on peut observer dans les évangiles au sujet de Jésus. On le voit bien se nourrir de pain et de poisson, mais jamais de viande. Quoi qu’il en soit, notons que cette abstinence alimentaire qui rejetait la mise à mort est encore un point de concordance avec les Cathares, tel qu’eux-mêmes l’expliquaient : « Ils ne tuent [...] ni homme ni quoi que ce soit qui ait un souffle de vie ».
Mais le point le plus incontestable avec le catharisme c’est Épiphane qui nous le donne, quand il rapporte que dans l’Église marcionite les femmes avaient le droit de baptiser
. C’est incontestable parce que c’est unique et propre au marcionisme seulement. Les Marcionites avaient mis en pratique l’Évangile transmis par l’apôtre Paul qui disait que Dieu ne faisait « point acception de personnes », et l’Église cathare n’a pas agi pas différemment. Les femmes avaient les mêmes droits que les hommes au sein de l’Église. Elles pouvaient prêcher, baptiser et consacrer le pain.
Enfin, il nous faut faire un dernier parallèle avec le catharisme au sujet du prétendu baptême des morts que l’on dénonçaient chez les marcionites. Voici ce que nous en dit Jean Chrysostome : « Un catéchumène chez eux vient de mourir ; que font-ils ? Sous le lit du mort, ils cachent un vivant ; cela fait, ils demandent au mort s’il veut recevoir le baptême. Le mort ne répond pas ; alors celui qui est caché en bas de son le lit, répond pour lui qu’il veut recevoir le baptême ; ils arrivent ainsi à baptiser le vivant pour celui qui est mort : c’est une comédie »
. Le comédien ici, c’est Jean Chrysostome, parce qu’il tourne à la facétie le baptême des cliniques, c’est-à-dire des mourants et non des morts, tel que les Cathares le pratiquaient encore. Le baptême des croyants se faisait effectivement in extremis sur leur lit de mort, comme l’attestent de multiples dépositions de l’Inquisition.
Nous arrêterons là sur ce sujet. Retenons que contrairement à l’idée reçue, les « hérésies » ne sont pas des altérations diverses d’une « orthodoxie » première, mais les premières formes du christianisme, d’un christianisme qui était dès l’origine pluriel. Jacques, Pierre et Paul furent les figures emblématiques des trois grands courants du christianisme premier. Après une période de coexistence ces trois courants entrèrent en rivalité et finirent par se séparer. Le courant de Jacques fortement ancré dans le judaïsme à Jérusalem même ne parvint pas à se développer. Cette communauté ne se releva pas de la mise à mort de Jacques en 62 et de la destruction de Jérusalem en 70. Au IV
esiècle, il ne restait que quelques communautés complètement marginalisées sous le nom d’Ebionites. Le courant de Pierre, beaucoup plus modéré en ce qui concerne les observances juives, fini rapidement par s’imposer, tant dans les milieux païens que dans les milieux juifs. Il s’implanta solidement à Rome et chercha à concurrencer les Églises fondées par Paul. Ces dernières, autonomes et indépendantes, ne constituaient pas un corps social. Elles n’étaient pas en lien les unes avec les autres. Ce n’est qu’avec Marcion, au IIesiècle, qu’elles prirent conscience de leur identité propre. Le divorce fut alors consommé entre le courant de Pierre et celui de Paul. Deux traditions apostoliques s’opposaient et c’est la tradition apostolique de Pierre qui triompha quand elle s’associa au pouvoir romain.
En conclusion, Marcion ne disait rien d’extravagant quand il opposait l’enseignement des disciples de Jésus à l’enseignement de Paul. En fait, il ne disait rien d’autre que la vérité. On a voulu faire passer Marcion pour un hérésiarque, c’est-à-dire l’inventeur et fondateur d’une hérésie nouvelle censée avoir perverti l’enseignement premier des apôtres. Au contraire, Marcion fut le plus fidèle continuateur d’un enseignement apostolique premier, celui de Paul. Marcion fut à son époque le plus éminent théologien du christianisme, et la rage avec laquelle on s’acharna à le réfuter, même bien longtemps après sa mort, le démontre. En réalité, Marcion n’a fait que consommer le schisme latent qui séparait deux traditions apostoliques incompatibles et irréconciliables, c’est-à-dire celle qui s’inscrivait dans la continuité de la Loi et celle qui rompait avec la Loi. Pour la tradition apostolique paulinienne, l’Amour et la Grâce était la négation de la Loi et du Jugement.

Source : http://www.catharisme.eu/histoire/catharisme-europe/origine-filiation4/

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Published by Ruben de Labastide - dans Gnose
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