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23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 08:09

C’est nous faire bien trop d’honneur que d’alléguer que 1798 fut « l’année des Français ». Les incursions françaises en Irlande furent des lamentables échecs que les Irlandais payèrent au prix fort tandis que l’Angleterre en était quitte pour la peur. Ce n’est pas pour rien, semble-t-il de prime abord, que Bonaparte avait tourné ailleurs ses regards. Les projets de descente en Angleterre ou en Irlande lui apparaissaient de nature à compromettre une gloire qu’il n’était pas dans ses intentions de flétrir dans des aventures sans espoir.

La flotte française n’était plus que l’ombre de ce qu’elle avait été aux grandes heures de la monarchie. La préoccupation majeure des chefs d’escadres était d’échapper aux vigies anglaises afin d’éviter à tout prix des engagements qui ne pouvaient guère tourner qu’à leur désavantage. La situation des alliés n’était guère plus reluisante : les Espagnols avaient essuyé une défaite au Cap Saint-Vincent en février 1797 et les Hollandais s’étaient fait étriller à Camperdown en octobre de la même année. Quant aux rebelles irlandais, leurs derniers espoirs étaient partis en fumée à la bataille de Vinegar Hill le 21 juin 1798. Sans se laisser décourager le moins du monde par ces revers qui hypothéquaient les chances de succès d’une nouvelle descente en Irlande, le Directoire avait formé le dessein de mettre sur pied une nouvelle expédition analogue dans son principe à celle qui avait été confiée au général Hoche en 1796 et qui s’était si mal terminée en baie de Bantry.

Les instructions transmises aux généraux Hardy et Humbert révèlent les grandes lignes de ce nouveau projet. Investi du commandement provisoire d’un corps pompeusement baptisé « Armée d’Irlande », le général Hardy est informé que l’acheminement des troupes, des armes et des munitions se fera par des voies différentes mais simultanées. « Douze bâtiments légers », lui explique-t-on, « vont partir des ports de Dunkerque, Calais et Boulogne. Ils portent pièces de canon, fusils, de la poudre et quelques Irlandais qui vont rejoindre leurs compatriotes. À Rochefort, une division de trois frégates est prête à mettre à la voile. Enfin, le Directoire a fait armer à Brest une division composée d’un vaisseau et de six frégates, commandée par le chef de division Bompard, qui portera l’état-major de l’armée d’Irlande. » Au lieu d’appareiller simultanément, comme le leur enjoignaient les instructions du ministre, les trois flotilles quittent leurs ports respectifs l’une après l’autre, mettant ainsi en péril l’ensemble de l’expédition, si tant est qu’elle eût jamais la moindre chance de réussir. Et le commandement qui devait être confié au général Hardy échoit au général Amable Humbert qui est le premier en état de mettre à la voile.

Une lettre du 19 juillet 1798 confie à Humbert le commandement de la seconde division de bâtiments de guerre qui doit appareiller de Rochefort. Elle est composée de trois frégates : Concorde, Médée et Franchise. Doivent y embarquer : « Un bataillon d’infanterie, une demi-compagnie d’artillerie à pied, trois cannons de campagne, leurs trains, caissons et munitions, 3 000 fusils avec leurs baïonnettes, 3 000 gibernes, 400 sabres, 200 000 cartouches, 1 000 uniformes français. » La lettre du Directoire précise les atterrages dans l’ouest de l’île et dicte à Humbert la conduite qui devra être la sienne sitôt qu’il aura posé le pied en Irlande : « Si vous précédez le général Hardy », lui précise-t-on, « vous ne négligerez rien pour être instruit sans délai de son arrivée, et vous lui rendrez compte de ce que vous aurez fait en attendant ses instructions. (…) Dans tous les cas, vous dirigerez votre marche et l’emploi de vos troupes avec la plus grande prudence jusqu’à ce que vous ayez rallié le général Hardy ou un parti irlandais assez considérable pour tenter des opérations importantes. »

Sur ce que l’on qualifierait aujourd’hui de régime d’occupation les instructions qu’Humbert suivra au pied de la lettre sont on ne peut plus claires :

« Vous récompenserez tous ceux qui sont sous vos ordres, soit français, soit étrangers, lorsqu’ils se seront distingués par des talents ou des actions d’éclat ; vous établirez parmi vos soldats la plus stricte discipline de manière à ce qu’ils servent d’exemple aux troupes irlandaises. Dites souvent à vos compagnons d’armes qu’ils sont comme des citoyens du monde qui sont persécutés par un gouvernement féroce, ennemi de tous les hommes libres ; et que, combattant pour la même cause, ils doivent être unis par les mêmes liens et les mêmes sentiments. Il vous est expressément recommandé, citoyen général, de respecter et de faire respecter les mœurs, les usages et les pratiques religieuses des Irlandais, et de ne souffrir dans aucun cas qu’il soit porté atteinte aux personnes ou aux propriétés. Tout officier ou soldat qui s’écarterait des devoirs que l’hospitalité commande, devra être puni d’une manière exemplaire, et vous aurez soin de publier le nom du coupable et du jugement qu’il aura subi. »

Qui était ce Jean Joseph Amable Humbert qui se retrouve soudain en première ligne, héritier involontaire des desseins de Hoche, et général en chef par défaut de cette minuscule armée d’Irlande dont on attend qu’elle fasse des miracles contre tout espoir ? Il naît le 22 août 1767 à Remiremont dans la commune vosgienne de Saint-Nabord. Issu d’une famille paysanne modeste, il ne s’attarde point sur les bancs de l’école et pratique un peu tous les métiers : castreur de porcs, marchand de peaux de lapins, colporteur, maquignon. Lorsqu’éclate la Révolution, il rejoint la garde nationale et manifeste des sentiments patriotiques exaltés. La Convention ayant décrété la patrie en danger le 11 juillet 1792, il s’engage dans les rangs du 13e bataillon des Vosges. Sa fougue et son ascendant lui valent une promotion foudroyante : quatre jours après avoir été élu capitaine, il se retrouve lieutenant-colonel en second. Il sert sous Landau, dans l’armée Custine, puis dans Mayence, sous Kléber. On le retrouve général de brigade en Vendée aux côtés de Hoche. Une fois la victoire acquise, il est, comme ce dernier, partisan de la modération. N’hésitant pas à prendre des risques, il négocie avec les royalistes dont il parvient à gagner la confiance. Il se bat à Quiberon et y contracte une haine tenace pour l’Angleterre à qui il rêve de rendre la monnaie de sa pièce.

Volontaire pour prendre la tête d’une chouannerie dans les îles britanniques, il soumet un projet à Carnot. On songe tout naturellement à lui pour la descente en Irlande confiée au général Hoche. Il est de ceux qui pressent Grouchy de débarquer en baie de Bantry. Au retour, il fait montre d’une grande bravoure dans l’engagement fatal qui met aux prise Les Droits de l’Homme et deux frégates anglaises, lIndefatigable et lAmazon, le 13 janvier 1797. Pas étonnant donc qu’il soit de cette nouvelle tentative de descente en Irlande dont il va se trouver, involontairement, la figure de proue. Ayant mis la dernière main aux préparatifs, Humbert écrit à Bruix, le 6 août 1798 : « Nous appareillons, mon cher Ministre, et nous partons dans une minute. » Les trois frégates portant à leur bord 1 025 hommes font un long détour pour éviter l’escadre anglaise 1.

Moreau de Jonnès, maître-canonnier en second sur la frégate la Concorde, a gardé le souvenir d’une traversée qui fut tout sauf une partie de plaisir :  « Il faut avoir subi l’épreuve d’une pareille traversée pour savoir quel est le supplice qu’éprouvent quatre à cinq cents hommes renfermés, nuit et jour, sous le pont d’un bâtiment, sans air, sans lumière, sans pouvoir agir, se mouvoir, marcher, travailler ou seulement se distraire. On doit alors perdre toutes ses habitudes, réprimer tous ses besoins, se nourrir d’aliments nouveaux et repoussants, respirer un air vicié, être ballotté par le roulis et le tangage, et sentir tout son être défaillir par les étreintes violentes du mal de mer, comme si la vie allait se retirer du corps. Cette triste condition fut encore aggravée par une mauvaise idée du commandant de l’expédition, le capitaine Savary, qui, pour dérouter l’ennemi sur l’objet qu’il voulait atteindre, dépassa les latitudes de l’Irlande, et nous conduisit, à travers les rudes parages de l’Atlantique septentrionale, jusqu’aux atterages de l’Islande, ce qui prolongea notre navigation inutilement et la rendit plus pénible. »

Après seize jours de mer, les Français découvrent enfin la côte ouest de l’Irlande. Battant pavillon britannique pour tromper l’ennemi, un subterfuge de pratique courant à l’époque, les frégates françaises voient venir à elles un brick irlandais et plusieurs embarcations légères. Venus souhaiter la bienvenue aux bâtiments de Sa Gracieuse Majesté, les pilotes côtiers, les officiers de milice et les deux fils de l’évêque de Killala se retrouvent couchés en joue par des soldats français qu’ils n’eussent jamais pensé devoir rencontrer en ces parages désolés de la province du Connaught où Cromwell avait eu le dessein de parquer les Irlandais au milieu du XVIIe siècle. Le 22 août 1798, ayant choisi pour lieu de mouillage la pointe de Kilcummin, Humbert fait débarquer le peu d’hommes et de matériel dont il dispose et donne ordre à l’adjudant-général Sarrazin de s’emparer du bourg de Killala à la tête de trois compagnies de grenadiers. Prises au dépourvu, la Yeomanry locale, sorte de garde nationale à cheval levée parmi les petits propriétaires protestants, et les Fencibles, milices anglaises ou écossaises postées hors de leur pays d’origine, s’égaillent dans la nature après avoir esquissé une résistance purement symbolique.

La misère qui règne dans cette contrée frappe de stupeur les soldats d’Humbert : « Jamais pays n’a présenté une perspective plus malheureuse », note dans son journal le capitaine Jean Louis Jobit :  « Les hommes, les femmes, les enfants presque nus n’y ont d’autre asile qu’une étroite et mauvaise chaumière qui ne les met pas à couvert des rigueurs des saisons. Encore partagent-ils cette chétive habitation avec toute leur basse-cour. Leurs aliments journaliers sont des pommes de terre, du lait aigre, presque jamais de pain et rarement de la viande… Presque tous ces demi-sauvages sont catholiques et d’un fanatisme rebutant qui fait vraiment pitié. Quand nous passions devant leurs dégoûtantes chaumières, où nous n’entrions jamais que pour y jeter un coup d’œil, comme on le jette sur un objet répugnant, ils se précipitaient au-devant de nous, se prosternaient à nos pieds et la tête dans la boue, récitaient de longues prières pour nos succès. Tous, hommes et femmes, portent suspendus à leurs cous, de larges, sales et crasseux scapulaires, ainsi que des chapelets ou rosaires. Cette classe du peuple irlandais, qui est la plus nombreuse, offre un contraste révoltant avec la vie douce des protestants qui presque tous possèdent de grandes richesses. Chez ces derniers, on voit briller le luxe et l’abondance en toutes choses, pendant que les premiers sont asservis à la pauvreté dont je ne viens de présenter qu’un faible tableau. De là vient nécessairement la haine que le bas peuple porte au riche qui insulte à sa misère ; aussi ne doit-on pas s’étonner que cette grande différence dans les conditions, jointe au fantatisme religieux, ait produit la révolte qui trouble depuis si longtemps l’Irlande. »

Humbert installe son quartier général dans la vaste demeure de l’évêque protestant où, quelques heures plus tôt, la fête battait son plein. Parlant couramment français, l’évêque Joseph Stock supporte avec équanimité cette cohabitation difficile avec l’envahisseur, cachant sous des airs patelins et une politesse affectée un double jeu dangereux, faisant de lui le type même du collaborateur-résistant dont la figure ne date pas d’aujourd’hui 4. Il a laissé des souvenirs précieux qui complètent à merveille les journaux des officiers français. Voici en quels termes il décrit la force d’occupation dont il est devenu l’otage :  « Intelligence, activité, tempérance, endurance étaient les qualités qui se combinaient à un surprenant degré chez les soldats qui suivaient Humbert, ainsi que la plus stricte obéissance à la discipline. Et pourtant, mis à part les grenadiers, ils n’avaient rien qui put attirer l’attention. La plupart étaient petits, pâles et de chétive apparence, leurs vêtements étaient arrivés au dernier degré de l’usure. Un observateur superficiel les aurait cru incapables de supporter la moindre fatigue. C’étaient cependant des hommes qui savaient se contenter pour leur subsistance de pain, de pommes de terre et d’eau ; qui se faisaient un lit avec des pierres sur le chemin et qui dormaient tout habillé sans d’autre couverture que la voûte du ciel. Une partie avait servi en Italie sous Bonaparte, le reste venait de l’armée du Rhin, où ils avaient enduré des fatigues qui expliquaient bien leur maigreur et leur mauvaise mine. Quelques-uns déclaraient, avec les marques d’une parfaite sincérité, qu’au siège de Mayence, durant l’hiver précédent, ils avaient longtemps dormi par terre, dans des trous creusés sous quatre pieds de neige, et un officier, en montrant ses culottes de cuir, assurait l’évêque qu’il ne les avait pas quittées depuis un an. »

Le portrait d’Humbert ne dépareille pas celui des soldats qu’il commande :  « De belle taille, en bonne santé vigoureux autant qu’on peut l’être, prompt à décider, non moins prompt à agir, apparemment maître de son art, on le devinait bon officier bien que sa physionomie empêchât de l’aimer en tant qu’homme. L’œil petit et ensommeillé, sans doute parcequ’il était toujours aux aguets, dardait des regards de travers où brillait une étincelle de cruauté : c’était l’œil d’un chat qui s’apprête à bondir sur sa proie. Son éducation et ses manières étaient celles d’une personne issue des plus basses classes de la société, encore qu’il fût capable, à l’instar de la plupart de ses compatriotes, d’adopter, au gré des circonstances, le comportement d’un parfait gentilhomme. D’éducation, il en avait si peu qu’il était à peine capable de signer son nom. Ses passions étaient furieuses et toute sa conduite était empreinte de brutalité et de violence. À l’examen, on s’avisait cependant que cette brutalité était un procédé mis en œuvre dans le seul but d’obtenir par la terreur une prompte obéissance à ses ordres. »

Des bandes de paysans ralliées sont armées et habillées à la hâte. Quelques Irlandais unis s’emploient à les faire manœuvrer, non sans mal. Les officiers français pestent contre les révolutionnaires irlandais de Paris qui avaient promis de bonnes troupes disciplinées et aguerries, et non ces bandes clairsemées de paysans hagards et misérables. Au demeurant, que pouvaient-ils espérer avec si peu d’hommes. Lorsque George Blake, ancien officier de cavalerie gagné aux idées nouvelles, apprend l’arrivée des Français, il n’hésite pas une minute sur le parti à prendre mais il dissuade les Irlandais unis de Garracloon et de Cong d’en faire autant : « Inutile de rameuter davantage de volontaires, car aucun d’entre nous n’en réchappera. » Il ne croyait pas si bien dire !

Le 26 août 1798, les Français prennent la ville de Ballina au pas de charge, baïonnette au canon. La cavalerie et l’infanterie anglaises déguerpissent si promptement qu’un officier se fait cueillir au saut du lit avant même d’avoir compris ce qui se passait. « La personne de ce prisonnier », écrit l’évêque Stock, « se trouvant être particulièrement large et corpulente, le général Humbert se décida de l’exhiber en public, comme la dépouille opime de sa victoire. L’ayant fait monter en uniforme dans une voiture attelée de deux élégants chevaux empruntés à ce pauvre Mr. Fortescue, il caracola triomphalement à ses côtés de Ballina à Killala, sous les acclamations d’une foule de paysans ainsi que de son armée. L’indolent captif qui contemplait d’un œil placide cette bruyante cohue, n’était pas sans évoquer un phoque brutalement tiré du sommeil. » Les Irlandais s’abandonnent à la joie des victoires faciles : « Ce succès », écrit Sarrazin, « leur fournit l’occassion de boire du vin et de manger du pain, ce qui arrive très rarement aux paysans. L’eau est leur unique boisson et il ne mangent que des pommes de terre. Le 26 août au soir, tous nos nouveaux compagnons d’armes étaient hors d’état de marcher droit devant eux. Un de leurs chefs, que je grondai à ce sujet, me répondit, en avouant son tort, que tous les bons Irlandais étaient ivres de joie en voyant leurs libérateurs les Français. »

La partie de plaisir est terminée. Ce qui attend la minuscule armée d’Irlande est plus sérieux. On sait que le major-général Hutchinson qui commande les troupes du Connaught a massé à Castlebar, chef-lieu du compté, 5 000 cavaliers superbement montés et seize pièces d’artillerie . Lord Cornwallis, vice-roi d’Irlande, en a confié le commandement au général Lake, un militaire blanchi sous le harnais. En face, Humbert n’a que 900 Français, un millier d’Irlandais et trois canons à mettre en ligne. Cherchant l’effet de surprise, Humbert fait mine de marcher sur Castlebar par la route de Foxford, mais à trois kilomètres de Ballina, il bifurque à droite et attaque la montagne à l’effet de franchir la passe de Barnageeragh et prendre l’ennemi à revers. Ses hommes sont épuisés : ils n’ont pas fermé l’œil depuis trois jours et doivent tirer à bras leurs canons sous une pluie battante pendant seize heures d’affilée. La ruse du général français est éventée, un yeoman qui surveillait son bétail dans la montagne ayant repéré le mouvement de ses troupes a immédiatement alerté l’état-major anglais.

Au matin du 27 août 1798, le spectacle qui s’offre au général Humbert n’est pas des plus rassurants. L’armée royale occupe une hauteur en apparence inexpugnable : sa droite s’appuie à un lac, sa gauche est protégée par des marais impraticables. En première ligne, on reconnaît la milice de Kilkenny, quelques soldats réguliers et un détachement des Fencibles du prince de Galles. La deuxième ligne est constituée par les Fraser Fencibles et la yeomanry de Galway. À gauche et en retrait de la milice de Kilkenny, quatre compagnies de la milice de Longford se tiennent en réserve. Le gros de la cavalerie, une partie du 6e Dragonet le 1st Fencible, a pris position derrière la première ligne. L’artillerie est en tête du dispositif, les deux pièces du capitaine Shortall à droite de la route et les canons de la milice de Kilkenny en avant de la première ligne et à gauche de la route. Castlebar regorge de troupes ; un corps de réserve est en position sur ses arrières. À huit heures, Humbert déclenche l’offensive. Cinq cents insurgés armés de longues piques chargent en masse sous les ordres du colonel Dufour et du général Blake tandis que le général Sarrazin marche à l’aile droite avec 150 grenadiers, le colonel Hardouin couvrant l’aile gauche avec une troupe égale en nombre, l’adjudant-général Fontaine restant en réserve. À cent mètres des lignes ennemies, les Irlandais, mis en pièces par les canons anglais, se débandent. Chargeant à leur tour, Sarrazin et Hardouin doivent reculer sous le feu nourri de l’artillerie et se mettre à couvert afin de reformer les rangs.

Usant d’une vieille ruse de guerre, les Français poussent alors un troupeau vers les lignes anglaises et essaient de progresser derrière les bêtes à l’abri du feu ennemi. Mais le bétail affolé, ayant fait volte-face sous la mitraille, jette la confusion dans les rangs franco-irlandais. Une vigoureuse contre-attaque de Lake et Hutchinson aurait sans doute scellé, à cet instant, le sort de la bataille. Notant que ses adversaires se reposent sur l’artillerie et semblent réticents à engager la troupe, Humbert joue son va-tout et ordonne aux soldats de sa petite armée de se mettre en ligne, suffisamment éloignés les uns des autres, de manière à donner le moins de prise possible au feu des pièces ennemies. Ainsi déployés sur toute la longueur du front, les Français et les Irlandais montent à l’assaut au pas de charge. Le feu anglais, désormais aléatoire et imprécis, ne parvient pas à freiner leur élan. Constatant un flottement dans les unités de première ligne chargées de protéger les canons, Sarrazin lance ses grenadiers à l’assaut des pièces du capitaine Shortall, tandis que le général Blake et sa légion irlandaise culbutent les batteries centrales, semant une véritable panique dans les rangs anglais. Comme un barrage rompant ses digues, l’armée royale reflue dans le plus grand désordre, annihilant toute velléité de résistance. Les efforts des officiers, pour enrayer la déroute de cette troupe apeurée, s’avèrent inutiles. Miliciens, soldats et cavaliers ne ralentissent leur train qu’à Tuam, et soixante hommes battent tous les records en couvrant les cent kilomètres qui séparent Athlone de Castlebar en vingt-sept heures de marche haletante. Les Irlandais, qui n’aiment rien tant que les courses de chevaux ont immortalisé, cette débandade sous le nom des « races of Castlebar », les courses de Castlebar.

Pour expliquer cette conduite « aberrante et honteuse » on a incriminé l’impéritie des officiers et le manque d’expérience au feu des unités composant l’armée royale. En outre, certaines milices étaient peu sûres à en juger par le ralliement aux Français de celles de Longford et de Kilkenny qui n’auront pas lieu de se féliciter de leur choix puisqu’aucun milicien ne sortira de cette cuisante aventure. En tout état de cause, le précédent de Castlebar explique la prudence de Lord Cornwallis et sa résolution de ne livrer l’attaque décisive qu’en position de force absolue avec des troupes sûres et bien tenues en main par des officiers éprouvés. Les Français déplorent 186 tués et blessés dans leurs rangs ; on ne sait combien d’Irlandais sont tombés ; les pertes anglaises sont estimées quant à elles à 400 tués et blessés et 200 prisonniers . Ils laissent, en outre, aux mains de leurs vainqueurs cinq drapeaux, tout leur parc d’artillerie, 1 200 cents fusils, des chevaux et des magasins bien pourvus en vivres et équipements de toute sorte.

L’armée d’Irlande prend ses quartiers à Castlebar du 27 août au 4 septembre. On a reproché à Humbert de s’être trop attardé. Mais son ordre de mission ne lui enjoint-il pas d’attendre le général Hardy et les renforts d’Irlandais unis promis par les émissaires parisiens de la société révolutionnaire ? Dans la capitale du Mayo où se succèdent les banquets patriotiques, Humbert déploie une activité fébrile. En sa qualité de général en chef, il s’adjuge le droit, conformément à ses instructions, de donner du galon aux officiers qui se sont particulièrement distingués dans les combats : Sarrazin, déjà promu général de brigade ; d’autres officiers se voient récompensés avec la même générosité. Ces nominations ne seront pas ratifiées, ce qui ajoutera encore à l’amertume des intéressés. Humbert fait rapport au Directoire, s’efforce tant bien que mal d’enrégimenter les volontaires irlandais qui l’ont rejoint en petit nombre et jette les bases de l’organisation civile et militaire de la province, qui est pourtant loin d’être entièrement conquise.

La République du Connaught est proclamée. Le citoyen John Moore de Moorehall est nommé président d’un gouvernement de douze membres chargé d’assurer la subsistance de l’armée franco-irlandaise et de lever huit régiments d’infanterie, chacun de 1 200 hommes, et quatre régiments de cavalerie, chacun de 600 hommes. Mais le général en chef de l’armée d’Irlande doit se rendre à l’évidence : l’impitoyable répression anglaise a fait le vide autour de lui ; les rebelles encore en état de prendre les armes hésitent à se compromettre aux côtés d’alliés si peu nombreux ; tout ce que l’Irlande compte de soldats aguerris, sans compter les renforts acheminés d’Angleterre, font mouvement sur le Mayo pour lui couper la route, l’encercler et l’anéantir. Une gazette dresse un état des forces britanniques présentes dans l’île au 1er septembre : « Dix régiments de cavalerie régulière, quinze d’infanterie, deux de milices anglaises, six compagnies d’invalides et trente-sept régiments de milices irlandaises. En outre, près de deux cents corps de volontaires, cavalerie et infanterie. On attend tous les jours deux régiments de ligne d’Angleterre… »

Humbert comprend qu’il ne peut s’attarder davantage. Laissant quelques hommes à Killala, Ballina et Castlebar, il se met en route le 4 septembre 1798. Direction Sligo, où il espère toujours effectuer sa jonction avec le corps expéditionnaire du général Hardy. À défaut, il escompte qu’il lui sera peut-être permis de rallier les Irlandais unis d’Ulster qui tiennent encore dans les montagnes d’Erris et de Tirawley. D’escarmouche en escarmouche, il laisse derrière lui Foxford, Swinford et Bellahy. Le 5 septembre à Collooney, les Français et leurs alliés irlandais sont attaqués par un corps de 600 hommes de la garnison de Sligo aux ordres du colonel Vereker. La contre-attaque des Français bouscule les assaillants. Se voyant tout près d’être encerclé, le colonel Vereker fait sonner la retraite. Les pertes sont à peu près égales : 60 morts et blessés de part et d’autre ; mais les Anglais laissent derrière eux deux canons, une grande quantité de fusils et une centaine de prisonniers aussitôt désarmés et libérés sur parole comme tous ceux faits précédemment. Toutefois, Vereker a réussi à faire illusion. Humbert pense avoir eu affaire à l’avant-garde de l’armée du général Lake. Il est à cent lieues de se douter que Sligo est à sa merci, la garnison ayant détalé jusqu’à Ballyshannon.

L’étau se resserre autour des Français et de leurs alliés irlandais. Lord Cornwallis, le vaincu de Yorktown, a pris en main la direction des opérations. Prudent et avisé, il se garde bien d’agir dans la précipitation. Il sait qu’un nouveau Castlebar rallumerait l’insurrection aux quatre coins du royaume. Et, de fait, les comtés de Kildare, Westmeath et Longford sont réputés au bord de la rébellion ; le Roscommon n’est contenu que par le voisinage des troupes ; Dublin n’est pas épargné par les troubles et l’insurrection est fort loin d’être apaisée dans les comtés de Wicklow, Wexford et Carlow. Lord Cornwallis veut avoir tout son monde avec lui avant d’administrer le coup de grâce aux Français. Pour l’heure, et en attendant que le Connaught soit saturé de troupes, il déplace ses corps d’armée à bon escient. Le général Lake reçoit l’ordre de serrer la colonne Humbert au plus près. Le colonel Crawford est chargé de harceler son arrière-garde. Au général Nugent revient le soin de lui barrer la route de l’Ulster. Cornwallis, quant à lui, progresse en couvrant la route de Dublin.

Se doutant que l’ennemi ne le laissera pas atteindre l’Ulster et fera tout pour le réduire à l’ouest du Shannon, Humbert modifie son plan initial. Parvenu à Monorhamilton, il bifurque à droite, en direction de Dublin. Ayant fait halte en arrière de Drumkeeran, village situé au nord-ouest du lac Allen, les sentinelles signalent l’arrivée d’un parlementaire. N’ayant pas jugé bon de le recevoir, Humbert envoie Sarrazin aux avant-postes ennemis où le colonel Crawford, sous prétexte de lui remettre deux officiers de santé, l’adjure de convaincre son chef de mettre bas les armes : « Vous nous avez battus plusieurs fois », dit-il, « vous avez fait de grandes marches en présence de notre armée, vous avez fait assez pour votre gloire ; et Lord Cornwallis qui vous rend justice vous traitera avec tous les honneurs dus à des braves comme vous, si vous voulez vous en remettre à sa foi. »

Le général Sarrazin remercie le colonel anglais et lui répond : « Monsieur, dites à Lord Cornwallis que nous n’avons point encore rempli la tâche que notre gouvernement nous a imposée ; que nous sommes jaloux de continuer de mériter son estime et de fixer les regards de l’Europe sur notre entreprise, ainsi que nous ne pouvons sans nous déshonorer accepter ses offres. » 13 Le soir même, la petite armée d’Irlande se remet en route, longe les rives du lac Allen et passe le Shannon à Ballintra. Mais les Anglais la talonnent de si près qu’Humbert doit précipiter ses canons par-dessus le pont de Ballintra que son arrière-garde n’a pas le temps de faire sauter. Dans la nuit du 7 septembre, Humbert fait une halte de quelques heures à Cloone. Épuisés par cette fuite en avant, officiers et soldats dorment littéralement debout.

Il ne leur reste qu’un maigre espoir : rallier les insurgés de Granard et foncer sur Dublin. Le 4 septembre 1798, les Irlandais unis du comté de Longford et de certains districts du Westmeath avaient pris les armes et convergé sur Granard. À proximité d’Edgeworthstown, ils avaient neutralisé un détachement de la yeomanry de Mastrim. Ayant eu vent de cette mobilisation, le commandant de la garnison de Granard s’était fait envoyer des renforts. Fortement retranchés, disposant d’une puissance de feu supérieure, les soldats anglais étaient parvenus au bout de cinq heures d’un combat opiniâtre, à briser l’offensive des insurgés qui s’étaient dispersés après avoir perdu beaucoup de monde et la plupart de leurs chefs. Les Irlandais unis du Westmeath, forts d’un millier environ, s’étaient emparé du Wilson’s Hospital où ils avaient trouvé des armes. Lord Longford s’était porté à leur rencontre à la tête d’un fort détachement de Yeomen, de Fencibles d’Argyll et de Highlanders soutenus par plusieurs pièces d’artillerie. À proximité de Bunbrusna, les insurgés avaient été fauchés par la mitraille et sabrés par la cavalerie. Quelques rescapés de ces deux soulèvements avortés rejoignirent la petite armée d’Humbert à Cloone. Un de leurs chefs, à la tête d’une poignée de paysans armés de piques, fit une forte impression : « Ce chef », écrit Fontaine, « était armé de pied en cap, couvert d’armes offensives et défensives, et ressemblait parfaitement aux preux chevaliers du XIIIe siècle. Il ne parlait que de combattre pour la bienheureuse Vierge Marie, dont il s’était déclaré champion. C’était un fou, brave à l’excès, et excellent pour enflammer le pays. » Sauf que le pays, recru de violence et d’exactions, n’en pouvait plus et ne se faisait plus guère d’illusion sur l’issue de cette course-poursuite.

Cornwallis, qui vient de passer le Shannon à Carrick avec plus de 20 000 hommes, a décidé que le moment était venu d’en finir. Pour désespérée que leur apparaisse leur situation, les Français ont encore du mordant. Un caisson de cartouches que des Irlandais, faute de chevaux, traînaient à bras, ayant été abandonné à la suite d’une charge meurtrière de la cavalerie anglaise, Humbert fait faire halte à la colonne, se porte sur les lieux à la tête de quatre compagnies et reprend le caisson dont le contenu est aussitôt distribué aux soldats. Le 8 septembre 1798, c’est l’hallali. À huit heures, le colonel Crawford attaque vigoureusement l’arrière-garde française que commande Sarrazin. Les circonstances dans lesquelles ce dernier est conduit à se rendre demeurent obscures et controversées. Encerclés par 30 000 soldats, pressés par l’armée du général du général Lake, les soldats d’Humbert sont attaqués de toutes parts dans la plaine de Ballinamuck. Grenadiers et soldats se mettent en ordre de bataille et flanqués de tirailleurs, marchent à l’ennemi. Mais ce n’est rien d’autre qu’un baroud d’honneur. Au bout d’une demi-heure, tout est fini. Les Français déplorent trente tués ; les Anglais en déclarent trois à peine. Pour ce qui est des Irlandais, il en va autrement. Un grand nombre ont lâché pied, mais trois cents tiennent bon.

En vérité, ce sont les Irlandais qui se battent avec d’autant plus d’acharnement qu’ils n’ont aucune illusion à se faire sur le sort qui les attend. Les généraux MacDonnell et Blake, et les canonniers Magee et Casy repoussent plusieurs assauts anglais avant d’être submergés. The Sun, journal anglais peu suspect de sympathie pour la cause des Irlandais unis, écrit peu après la bataille : « Les Français jetèrent leurs armes presque immédiatement, mais le courage des rebelles fut prodigieux : ils résistèrent avec l’obstination du désespoir. » Après la reddition d’Humbert, le carnage commence : 500 insurgés sont massacrés, sabrés par la cavalerie ou mitraillés dans les tourbières ; un millier parvint à s’enfuir. Les soldats français, au nombre de 844, sont infiniment mieux traités. Chaque officier anglais voulant son prisonnier, il n’y en eut pas pour tout le monde.

Tandis qu’Humbert et ses hommes étaient conduits sous bonne escorte à Dublin avant d’être transférés en Angleterre pour être échangés contre des soldats et officiers anglais retenus prisonniers en France, la guerre continue dans l’ouest. Ce sont les Irlandais dont on brocardait la lâcheté au feu qui livrent les derniers combats avec la certitude de n’être pas épargnés, à l’inverse des Français. C’est peu dire qu’on ne leur a pas assez rendu justice. L’évêque Stock notait avec surprise que loin d’être abattus par la défaite de Ballinamuck, les insurgés semblaient y avoir puisé un surcroît d’énergie. Le 12 septembre 1798, un parti de rebelles commandés par le capitaine Henry O’Kane essaya en vain de reprendre Castlebar. Un autre n’hésita pas à attaquer Lord Portarlington qui descendait de Sligo à la tête d’un millier d’hommes pour participer à l’encerclement de Killala. À proximité de Scurmore, un autre engagement eut lieu entre les troupes de Lord Portarlington et un bataillon rebelle armé de piques aux ordres du capitaine Truc, du colonel Patrick Barrett et du capitaine Henry O’Kane qui avaient évacué Ballina. Le dimanche 23 septembre 1798, les quatre officiers français et les quelque 800 Irlandais qui s’étaient retranchés dans Killala opposèrent une vive résistance aux 3 000 hommes de troupe lancés à l’assaut de la bourgade par le général Trench. Lorsqu’elle fut prise, 300 rebelles furent massacrés sans autre forme de procès. Pendant une semaine, les cours martiales siègèrent sans désemparer, envoyant au gibet un grand nombre d’insurgés, tandis que les troupes ravageaient la campagne avoisinante, massacrant les paysans, détruisant les récoltes, brûlant les chaumières, rasant les hameaux avec une fureur destructrice qui n’avait rien à envier à celle des colonnes infernales de Turreau en Vendée.

Elles n’avaient même pas l’excuse d’user de rétorsion. Humbert avait suivi au pied de la lettre les instructions du Directoire lui enjoignant de veiller au respect de la propriété et de ne tolérer aucune vengeance ou représailles. La proclamation qu’il fit distribuer à Killala, sitôt débarqué, stipulait : « Nous vous garantissons le plus solennel respect pour vos propriétés, vos lois et votre religion. Soyez libres ; soyez les maîtres de votre pays. Nous ne cherchons pas d’autre conquête que celle de votre liberté, pas d’autre triomphe que le vôtre. » L’évêque Stock le crédite d’avoir protégé les biens et les personnes des loyalistes protestants pendant toute la durée de la campagne d’Irlande. Son récit est formel : « Ce serait un acte de grande injustice à l’égard de l’excellente discipline constamment observée par les envahisseurs tant qu’ils résidèrent dans notre ville, de ne pas remarquer que, malgré toutes les tentations de pillage que l’occasion et l’abondance des objets de valeur présentaient à leur convoitise, pas un seul de ces objets ne fut dérobé. » 16 Il signale néanmoins quelques exceptions à la règle communément observée : pillage de la maison du capitaine Kirkwood, magistrat de Killala, qui avait commis l’imprudence de s’enfuir alors qu’il avait été libéré sur parole ; sac de Deal Castle, manoir de Lord Tirawly, de Castlereagh, demeure de la famille Knox, ainsi que de Castle Lacken appartenant à Sir John Palmer . Ce furent des exceptions.

Les insurgés qui rallièrent les Français résistèrent pareillement à la tentation de se venger de leurs maîtres ou de s’approprier leurs biens. « C’est une circonstance digne d’être notés », écrit encore l’évêque de Killala, « que pendant tout le temps de cette commotion civile, les rebelles du Connaught ne firent pas couler une seule goutte de sang ailleurs que sur le champ de bataille. Il est vrai que l’exemple et l’influence des Français fut pour beaucoup dans la prévention de toute espèce d’excès sanguinaire. » On ne peut hélas en dire autant des loyalistes et de l’armée royale qui tuèrent et pillèrent bien après que tout danger eût été définitivement écarté. « Les soldats de Sa Majesté étaient incomparablement supérieurs aux traîtres irlandais en fait de dextérité à voler », note l’évêque Stock .Lord Cornwallis devait écrire quelques années plus tard : « En vérité il n’y a pas aujourd’hui un seul catholique de quelque notabilité dont l’existence ne soit pas en danger. » Cette justice sommaire et maladroite, note Maxwell, eut pour conséquence que les montagnes du Mayo se peuplèrent d’hommes désespérés qui vécurent en hors la loi pendant de longues années avant que le calme ne soit rétabli ;

Les renforts qu’Humbert attendait en vain arrivent trop tard. Le 17 septembre 1798, la corvette Anacréon rebrousse chemin en apprenant la défaite des Français. Le 11 octobre, la division Bompard est défaite par la Royal Navy dans la baie de Donegal. Le 27 octobre, le capitaine Savary, qui avait débarqué Humbert à la pointe de Kilcummin, se présente en baie de Killala avec trois frégates, une corvette et 2 000 hommes de troupe qu’il parvient à ramener en France tant bien que mal. C’en est fini des tentatives de descente française en Irlande. N’eût-il pas été préférable de concentrer des moyens sur ce théâtre d’opération au lieu d’aller s’enliser dans les sables d’Égypte ? Dans son Histoire de l’Armée britannique, Sir John Fortescue n’hésite pas à répondre par l’affirmative : « Un Français véritablement patriote n’aurait jamais dû détourner son regard de l’Irlande, où cinq milles hommes seulement, débarqués au moment opportun, auraient été infiniment plus dangereux pour l’Angleterre que trente mille en Egypte. »

Si l’on en croit Las Cases, le doute semble avoir effleuré Napoléon à Sainte-Hélène : « Si au lieu de l’expédition d’Egypte, j’eusse fait celle d’Irlande ; si de légers dérangements n’avaient mis obstacle à mon entreprise de Boulogne, que pourrait être l’Angleterre aujourd’hui ? Que serait le continent, le monde politique ? » Laissons au Commander Stuart Jones de la Royal Navy le soin de conclure : « L’aventure d’Humbert n’était pas aussi désespérée qu’il peut paraître de prime abord. Que Cornwallis nourrissait des craintes que l’ennemi put atteindre Dublin est attesté par une lettre qu’il écrivit à Castlereagh de French Park deux jours avant Ballinamuck… Le général Sarrazin rapporte qu’à Dublin, Castlereagh lui aurait dit que l’affaire de Castlebar avait fait trembler trois royaumes. En Angleterre, la défaite de Lake fut comparée à celle de Burgoyne à Saratoga. La prudence excessive de Cornwallis n’était-elle point dictée par le souci de ne pas essuyer un nouveau Yorktown ? Si Humbert avait été convenablement soutenu par Hardy et Kilmaine, qui sait ce qui aurait pu se passer ? Ce qu’a fait Humbert avec des forces minuscules dans un pays où cent mille hommes étaient disponibles contre lui est simplement stupéfiant et ne semble pas avoir reçu de la part de l’histoire l’appréciation flatteuse qui s’imposait. »

Source : http://rha.revues.org/index4463.html

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23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 07:36

 

Le 16 novembre 1688, Guillaume d’Orange débarquait à Torbay en Angleterre pour s’opposer à la politique pro-catholique et pro-française – ou supposée telle – de son oncle et beau-père, le « papiste » roi d’Angleterre Jacques II. Le 24 février 1689, sa femme Mary (née d’un premier mariage « protestant » de Jacques II) et lui-même se virent proposer conjointement – fait unique dans l’histoire d’Angleterre – la couronne des trois royaumes, Angleterre, Ecosse et Irlande. Entre-temps, Jacques II, son épouse Marie de Modène, leur fils Jacques- Edouard et leurs partisans, les « Jacobites », avaient cherché asile auprès de Louis XIV, qui leur offrit l’hospitalité du château de Saint- Germain-en-Laye. L’exil jacobite avait commencé, il allait s’avérer définitif. Cette « Glorieuse Révolution » est souvent considérée par les spécialistes de l’histoire politique britannique comme un simple « coup d’Etat de palais » et l’historiographie anglaise a mis l’accent sur son caractère « pacifique », en particulier en comparaison avec la première révolution d’Angleterre ou la Révolution française. C’est cependant oublier que Guillaume d’Orange dut avant tout sa montée sur le trône à des victoires militaires et que s’ensuivirent une mise au pas brutale de l’Ecosse et surtout une guerre sanglante en Irlande. Après la chute de Limerick fin 1691, l’Irlande fut perdue pour Jacques II qui se replia définitivement sur la France, suivi par les soldats irlandais qui avaient combattu à ses côtés et que la tradition a pris l’habitude de désigner comme les Wild Geese, les Oies sauvages .

Pour le Roi-Soleil, les troupes irlandaises constituaient un apport militaire non négligeable. Pour Jacques II, elles étaient un espoir constant de restauration. Pour les Irlandais eux-mêmes, le maintien des régiments sur le continent était le symbole de la poursuite de la lutte pour la cause jacobite et, d’une certaine manière, pour la cause irlandaise. Il offrait à des hommes, dont la plupart ne connaissait rien de la vie sur le continent, le caractère rassurant de structures proches de celles qu’ils avaient connues, avec les mêmes figures dominantes des propriétaires terriens devenus colonels des régiments qu’ils avaient eux-mêmes levés. Dans les premiers temps du moins, le bloc des régiments irlandais passés en France fut donc un petit morceau d’Irlande rapporté sur le continent.

L’organisation des régiments irlandais en France

L’apport des Irlandais aux forces de Louis XIV commença dès le début de la deuxième année de la campagne d’Irlande. A partir de mai 1690, la situation militaire de Jacques II et de ses alliés français en Irlande s’était détériorée avec le débarquement de Guillaume d’Orange accompagné du duc de Marlborough . Louis XIV accepta alors d’envoyer de nouvelles troupes sous le commandement du duc de Lauzun, un proche de la cour en exil, mais exigea en échange que cinq régiments d’infanterie irlandais passent à son service en France.

Les hommes du roi de France, en particulier son ambassadeur le comte d’Avaux, l’avaient mis en garde contre la piètre valeur de la plupart des troupes de Jacques II en Irlande, « levées par des gentilshommes qui n’ont jamais été à l’armée… Ce sont des tailleurs, des bouchers, des cordonniers qui ont formé les compagnies, qui les entretiennent à leurs dépens, et en sont les capitaines (5) ». Louis XIV, peu soucieux de s’affaiblir sur le champ de bataille européen en faveur d’un front secondaire en Irlande, posa ses conditions : « Sa Majesté demande que ces régiments soient remplis de noblesse… et qu’à la tête de chaque régiment il y ait, si possible, quatre ou cinq capitaines qui aient servi, que les colonels soient gens de qualité (6). » Noblesse et expérience – en général acquise dans les armées françaises sur le continent – assuraient la qualité des troupes choisies.

Les colonels des cinq régiments étaient le lieutenant général Justin MacCarty, Lord Viscount Mountcashel, l’Honorable colonel Daniel O’Brien, l’Honorable colonel Arthur Dillon, le colonel Richard Butler et le colonel Robert Fielding. En France, ces troupes furent regroupées en trois régiments, Mountcashel, O’Brien et Dillon, qui formèrent la Brigade Mountcashel. D’après Arthur Dillon la brigade comprenait à l’origine 5 371 officiers et soldats, soit un peu moins des 5 800 théoriques ; au moment de la réforme de 1697-1698, elle en comptait 6 039.

Chaque régiment se composait de deux bataillons comprenant en tout quinze compagnies de cent hommes et la compagnie propre du colonel, auxquelles venaient s’ajouter des cadets en nombre variable. Les officiers recevaient leur commission directement de Louis XIV. La solde des régiments, en tant que troupes étrangères, était supérieure d’un sol par jour à celle des troupes françaises. Les colonels, outre leur solde, recevaient un sol par livre payée aux soldats de leur régiment, Mountcashel étant gratifié de surcroît d’un sol par livre payée aux hommes des deux autres régiments.

Les régiments de la brigade Mountcashel furent rejoints après la défaite de Limerick par le gros des troupes de Jacques II demeurées sous le commandement de Patrick Sarsfield après le départ du roi pour la France. La légendaire énergie du géant irlandais lui permit de mobiliser les soldats et de résister une année supplémentaire, mais la chute de Limerick ne lui laissait plus d’autre choix que la négociation. Le 24 février 1692, Guillaume d’Orange ratifia en personne le traité définitif avec sa femme Mary. A cette date, les soldats irlandais avaient déjà pris le chemin de l’exil, accompagnés de leurs familles. Ce départ était volontaire car le traité de Limerick autorisait les anciennes troupes de Jacques II à demeurer en Irlande – ce dont Guillaume d’Orange chercha à les persuader – ou à choisir de passer en France avec les honneurs de la guerre et aux frais du prince d’Orange. Les conditions du traité semblaient clémentes mais, dans le même temps, une législation extrêmement sévère se mettait en place à l’encontre des catholiques, durement appliquée par l’administration anglaise et protestante installée par Guillaume d’Orange. D’autre part, la guerre sur le continent semblait offrir aux Irlandais le moyen le plus direct de lutter contre les ennemis de leur roi et de contribuer à sa restauration.

Dans un premier temps, les troupes irlandaises arrivées en France furent regroupées à Brest sous le commandement du maréchal de camp Dominick Sheldon. Jacques II fit le voyage de Bretagne avec son fils le duc de Berwick pour passer en revue les troupes puis de nouveau, après l’arrivée des derniers, avec Sarsfield. Jusqu’à la bataille de la Hougue le 24 mai 1692, tous attendaient l’ordre de rembarquer pour l’Irlande. La défaite décida du sort des régiments irlandais, qui furent dispersés entre les diverses armées de Louis XIV à travers l’Europe. Cependant tous les officiers tenaient leurs lettres de commission de Jacques II, contrairement à ceux de la brigade Mountcashel, et – au moins fictivement – les troupes étaient placées « under the command of James and of such general officers as he should appoint».

La réforme des régiments fut douloureuse. Jacques II dut réduire son armée à deux troupes de gardes à cheval, deux régiments de cavalerie, deux régiments de dragons à pied, huit régiments d’infanterie (soit quinze bataillons) et trois compagnies franches (9). Plusieurs régiments qui avaient combattu en Irlande furent supprimés et de nombreux officiers furent déclassés. En tant que soldats étrangers, ils auraient dû normalement recevoir une solde supérieure à celle des Français, mais ils acceptèrent d’être payés comme ces derniers, 50 000 livres/mois pour l’ensemble des troupes, Jacques II s’engageant à les dédommager et à rembourser la différence dès qu’il serait rétabli sur son trône . L’arrangement suscita néanmoins quelques grincements de dents.

Les deux régiments de gardes à cheval avaient été formés en 1689 par Jacques II à son arrivée en Irlande. Chacun comprenait deux cents cavaliers, tous gentilshommes, qui jouissaient d’ailleurs d’un rang supérieur à celui des officiers des autres unités. En France, la première troupe fut donnée à Berwick et la seconde à Sarsfield. En 1692, les officiers de chaque unité étaient au nombre de neuf : un capitaine, un premier et un second lieutenant, un premier et un second enseigne, quatre brigadiers et un Staff Sergeant . La solde des capitaines en campagne s’élevait à 9 livres, celle des lieutenants à 7 livres 4 sols et celle des enseignes à 6 livres 12 sols. Elle doublait pendant les quartiers d’hiver .

Les régiments de cavalerie du roi et de la reine furent composés des restes des neuf régiments de cavalerie irlandaise passés en France en 1691 . Chaque régiment comprenait deux escadrons de trois troupes de cinquante hommes, soit trois cents hommes par régiment. Il devait en outre compter dix-neuf officiers : un colonel, un lieutenant-colonel, un major, quatre capitaines, six lieutenants et six cornettes. Mais le phénomène, général chez les Irlandais, de surnombre des officiers entraîna un gonflement progressif des effectifs de 19 à 72. En 1697, les régiments regroupaient donc 744 hommes au total.

En 1692, l’organisation du régiment du roi comme de celui de la reine prévoyait six compagnies de cent hommes et cinq officiers (un capitaine, deux lieutenants, deux cornettes ou enseignes), soit 630 hommes. En fait, en 1695 le régiment comptait 558 hommes dont 108 officiers . Tous les régiments d’infanterie, à l’exception de celui de Clancarty, étaient composés de deux bataillons dont le nombre d’hommes variaient par rapport au schéma théorique selon les circonstances. Chaque bataillon comptait en principe huit compagnies de cent soldats et quatre officiers (un capitaine, deux lieutenants et un enseigne). Les officiers étaient presque systématiquement surreprésentés : le royal irlandais aurait dû comprendre 64 officiers et 1 600 hommes mais les documents d’époque font apparaître le chiffre de 1 342 hommes dont 1 100 hommes de troupe et 242 officiers . La paie des soldats était de 6 sols par jour .

Cette organisation subsista jusqu’à la paix de Ryswick en 1697. Outre l’échec politique ratifié par le traité, elle contraignit le roi de France à une réforme des troupes irlandaises qui eut de lourdes répercussions économiques sur les familles des soldats. Dès septembre 1697, les vingt-cinq bataillons durent réduire le nombre de leurs compagnies de seize à quatorze et chacune dût licencier la moitié de ses effectifs puis une refonte plus générale eut lieu en février 1698. Seuls les trois régiments de la brigade Mountcashel (Lee, Clare et Dillon) ainsi que le régiment de marine, désormais régiment d’Albemarle, y échappèrent. Les régiments de Limerick et Dublin furent supprimés, les autres intégrés dans cinq nouveaux régiments : Sheldon, Dorrington, Galmoy, Lutrell (puis Bourke) et Berwick. Les deux régiments de cavalerie furent réduits à un seul, de deux escadrons, confié à Dominick Sheldon par commission du 15 février 1698. Le régiment Dorrington qui existait avant 1698 servit de fondement au nouveau, toujours sous le commandement de William Dorrington. Le second régiment Galmoy, régiment d’infanterie (18), fut composé à partir des troupes des Dragons à pied de la reine et de Charlemont. Le régiment d’Athlone fut amalgamé aux dragons à pied du roi et aux trois compagnies franches pour former le régiment Berwick ; Walter Bourke devint dans un premier temps second colonel, ou colonel réformé, de ce régiment, puis colonel d’un autre régiment d’infanterie (d’abord confié à Henry Lutrell) composé des restes du régiment d’infanterie de la reine et de celui de Clancarty .

 

Source : http://www.air-defense.net/forum/index.php?topic=9486.0

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23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 07:34

1) Le Sacré et le Profane :

Etymologiquement est profane tout ce qui se trouve devant une enceinte réservée, devant le temple, tout ce qui n’appartient pas à la religion. Ne parle-t-on pas d’un air ou d’une musique profane en les opposant à la musique sacrée ? Traitant de l’art poétique, Boileau écrit : « Tout profane exercice est banni de son temple ». Dans l’antiquité était profane celui qui n’était pas initié à des mystères. Ce terme s’oppose donc à ce qu’il est convenu d’appeler « le sacré », désignant ce qui est à la fois séparé et circonscrit. Ce mot provient du latin « sancire » ,délimiter, entourer, qui prit par la suite le sens de sacraliser et sanctifier. Ce qui est sacré appartient donc à un domaine séparé, interdit, inviolable et fait l’objet de révérence religieuse. Cette révérence peut être également au-delà de toute religion, elle est alors l’expression d’un respect absolu : on parle par exemple des « droits sacrés – i.e . inaltérables- de l’homme ». En ce sens, ce qui est sacré ne peut être enfreint ou violé, tel par exemple le secret qui est chose sacrée. Pour les latins le sacré avait une double signification car, s’il désignait d’une part ce qui était voué à un dieu, vase sacré, enceinte sacrée, voire langue sacrée, il pouvait être d’autre part une imprécation : celui qui était déclaré « sacré » pouvait en effet être tué sans autre forme de procès : « sacer esto ! », c’est-à-dire : « qu’il soit voué aux dieux infernaux ! ». Si un homme était déclaré « sacerrimus » il était considéré comme le plus infâme des hommes et ce que Virgile nomme « auri sacra » est la « soif exécrable de l’or ». C’est dans ce deuxième sens à connotation négative qu’il faut certainement voir l’origine de notre verbe « sacrer » - jurer, blasphémer- ainsi que celle de l’adjectif « sacré » dans des expressions telles que « un sacré loustic, un sacré menteur, un sacré temps ( qui n’a rien à voir avec un temps sacré » etc.

« Il est des lieux qui tirent l’âme de sa léthargie, des lieux enveloppés, baignés de mystère » a pu écrire Maurice Barrès dans « la colline inspirée ». Qui n’a fait cette expérience ? A l’instant où l’on pénètre en certains lieux on est pris d’un singulier respect et le silence s’impose. Certains de ces endroits – temples, églises ou mosquées – sont sacrés car dédiés à une divinité, d’autres, on ne sait pourquoi, imposent le respect et peut-être plus encore, l’admiration, une ferveur particulière. On est envahi de ce que Rudolf Otto nommait « le sentiment du numineux », lequel comporte d’une façon inconsciente un élément de crainte devant une puissance absolue, un élément de mystère devant ce que l’on ne connaît pas. On se ressent profane franchissant une enceinte sacrée, notre moi semble faire partie de quelque chose de plus grand que nous qui agit dans l’univers, en dehors de nous et pourrait être un refuge suprême si notre être inférieur venait à faire naufrage. Ajoutons que cette expérience du numineux est ambivalente, car, si d’un côté l’être est saisi d’une sensation d’effroi devant une grandeur incommensurable, de l’autre, il est irrésistiblement attiré vers quelque chose de merveilleux (ce qui n’est pas sans rappeler le frisson sacré éprouvé par les mystiques dans le silence et la pénombre d’un sanctuaire, frisson qui évoque la présence de quelque chose de tout autre, qui arrache l’être à lui-même et le trouble).

De tout ce qui précède on se rend compte qu’il existe deux domaines : l’un est réglé de manière transcendante, d’une certaine façon à la fois dangereuse et capitale, et un autre où l’homme a loisir et liberté de penser et d’agir à sa guise. La vie est en fait l’équilibre entre ces deux domaines. En effet, si le sacré envahissait tout, il s’ensuivrait une sorte de paralysie craintive et de scrupule obsédant, mais si le sacré disparaissait totalement, le profane ne pourrait que se ressentir vide et orphelin.

L’établissement d’une limite séparant l’espace en deux parties, l’une profane et l’autre sacrée, est le moyen inventé par les hommes pour sauvegarder l'équilibre de la société en imposant des règles bénéfiques et des interdits nécessaires. La vie est constituée par la régulation entre le caractère intense du sacré et le caractère praticable du profane, par l’équilibre entre ces deux domaines.

Dans les civilisations archaïques et figées, la vie sociale est réglée uniquement par la tradition et le sacré, on se réfère en tout à une croyance. Dans les civilisations plus dynamiques, le sacré se retire dans un espace réservé où l’on va librement pour se ressourcer dans un temps où tout ne s’écoule pas vers la fuite, mais où tout s’enracine dans la naissance d’un espace où la terre n’est pas constituée par des territoires concurrentiels mais par un immense domaine fraternel et commun. En ce sens, on peut dire que le sacré devient alors pour l’homme qui s’y rend librement, lieu de ressourcement, de pause, de retour sur soi, de méditation, de pensée, à l’écart de l’agitation qui règne dans le monde profane. Le sacré ainsi conçu a besoin de mystères pour exister, car, selon le mot de Oswald Wirth, « tout ce qui doit prendre corps s’élabore en secret, dans l’antre obscur des gestations où se poursuit l’oeuvre cachée ».

2) Le Temple Maçonnique : espace et temps sacré :

Dans les rituels maçonniques, quel que soit le rite, trois coups frappés invitent les Frères au silence et au recueillement, trois coups qui ne sont pas sans nous rappeler les coups précédant un spectacle théâtral. Le rideau se lève, la lumière paraît et le spectateur est transporté dans un monde, où rien ne sera comme à l’extérieur dans le monde profane. Le silence se fait, chacun sent monter en lui une quiétude, une sensation d’élévation spirituelle qui relève déjà d’une hiérophanie, de la révélation d’un espace sacré. Chacun ressent confusément que quelque chose qui le dépasse est en train d’arriver. Cet état affectif qui submerge le moi, ce sentiment diffus qu’a la conscience d’être conditionnée par quelque chose qui ne dépend pas d’elle, qui est indépendant de sa volonté et qui ne se laisse pas appréhender comme une chose visible, est justement le « sentiment du numineux » dont il était question plus haut. Mais cette configuration émotionnelle intime ne se transformera vraiment en sacré que par l’adjonction d’une représentation intellectuelle. C’est là qu’intervient le rituel, il relaie ce sentiment immédiat et implique le Frère présent sur les colonnes.

La première fonction du rituel d’ouverture est de sacraliser le lieu où s’effectueront les travaux : ce dernier doit en effet recevoir une légitimation surnaturelle, il doit être délimité, consacré, car il est désormais chargé de puissance numineuse. Au REAA, après s’être assuré que l’espace sacré n’avait pas été profané, le Vénérable Maître fait confirmer le paysage du lieu sacré dans sa valeur hiérophanique par une série de constructions symboliques : les trois piliers (Sagesse, Force et Beauté) sont allumés pour présider à la construction de l’Edifice Sacré, puis apparaissent les trois Grandes Lumières sur l’Autel des Serments avant que le Tableau de Loge soit déroulé par le Frère Expert sur le Carré Long . Il procède ensuite par une série de questions-réponses avec ses deux surveillants au découpage du lieu (de l’Orient à l’Occident, du Septentrion au Midi et du Zénith au Nadir). L’espace sacré devient alors point de référence absolu, centre du monde, lequel est recréé à partir de ce lieu. C’est là, en ce lieu orienté, en ce lieu de convergence des forces cosmiques que se pratiquent les initiations, le Temple devient l’endroit où se pratiquent les rites, les gestes archétypaux devant régénérer le monde. Pour les Frères, demeurer dans l’espace sacré, c’est se retirer des lois du monde profane et accéder à une pureté inviolable.

L’espace étant délimité, il ne reste plus au Vénérable qu’à déterminer le temps du travail :

« Quelle heure est-il ? ,Frère second Surveillant ? » - Il est midi !

Le temps fait l’objet d’une différenciation analogue à celle de l’espace. Le temps des activités profanes est suspendu. Les coups de maillet et les batteries ponctueront désormais l’écoulement d’un temps immuable, du Grand Temps Mythique, d’un temps sacré, caractérisé par la suspension des habitudes ou des normes du temps de labeur. Ce temps sacré se confond avec le temps mythique des dieux, le « Grand Temps » dont parle Dumézil, « celui durant lequel sont survenus les éléments primordiaux ». Ce Temps Sacré est la répétition du Grand Temps et le Franc-Maçon est ainsi le contemporain du temps des origines, il en capte la force pour assurer la rénovation de la société.

On le voit bien, grâce à des représentations et des techniques symboliques, le Franc-Maçon échappe au monde unidimensionnel du travail et des préoccupations matérielles. Cette sacralisation met les Frères dans une disposition de réceptivité et de tension intérieure et le Rituel apparaît comme un acte créateur.L’atmosphère du lieu change, il se remplit d’une force invisible qui pénètre chaque Frère et chacun se concentre sur son être intérieur, il oublie sa condition matérielle et chasse définitivement les métaux hors du Temple.

3) jeu sacré et initiation :

Un autre niveau du Sacré apparaît, qui se manifeste en certaines occasions et n'est pas sans rappeler la religion: L’expérience du sacré vécue par le Franc-Maçon à l’intérieur du Temple ne reste jamais privée et intime : tous les Frères, en effet, la partagent, elle est mise en forme collective à travers un mythe, que ce soit celui d’Hiram en ce qui concerne la Maçonnerie que nous pratiquons, ou Osiris, en ce qui concerne le rite de Memphis Mizraïm. Le mythe apparaît alors comme le complément de l’expérience du sacré. Au moment de l’élévation ou exaltation au 3ème degré ( ou au 13ème et 14ème degré), nous le vivons sur un plan ludique, incarné, mis en scène et théâtralisé. Selon Huizinga « l’action sacrée est quelque chose qui se fait, ce qui est représenté est un drame. Sa fonction n’est pas une pure imitation, mais une communion ou une imitation ».

La pratique du sacré comprend donc à ce niveau un jeu qui est pour le corps ce que le symbole est pour l’esprit, quant au rite, il règle le déroulement des actions sacrées par une tradition.

L’initiation elle-même n’est, elle aussi , rien d’autre qu’un jeu rituel qui sert de cérémonie de passage. Elle symbolise la mort et la renaissance – mort du vieil homme et naissance de l’homme nouveau, renaissance d’une nouvelle personnalité dotée d’une sagesse supérieure.

Pénétrant dans le Temple, le Franc-Maçon va du Profane vers le Sacré qui se révèle être une ouverture de l’esprit sur une puissance invisible. L’accès à cette représentation ne s’explique ni par la seule perception empirique (puisque le Sacré est suprasensible), ni par la seule pensée rationaliste (le Sacré n’est pas fait d’abstractions) mais par l’imagination symbolique grâce à laquelle l’esprit peut s’émanciper des seules données immédiates du réel et découvrir, derrière le sens propre des choses un second sens, figuré, qui les « leste d’une profondeur insoupçonnée » (Ernst Cassirer).

4) Conclusion:

On peut dire d'une façon générale que le Sacré est l'un des domaines qui organisent nos vies. Il est réglé de manière transcendante et s'oppose au Profane où l'homme est libre de penser et d'agir à sa guise. Le Sacré nous fait prendre conscience de la place que nous occupons dans le cosmos. Il est pour celui qui s'y rend librement lieu de ressourcement, de retour sur soi, de pensée, de réflexion à l'écart de l'agitation du monde.

Il existe bien en Franc-Maçonnerie, dans notre vie maçonnique où à chaque instant nous baignons dans le Sacré:

Dès le jour de notre initiation nous sommes amenés à participer à un jeu rituel et sacré par lequel nous mourons et renaissons symboliquement. En d'autres moments, toujours par le jeu, "une action sacrée" et collective nous vivons physiquement un mythe qui nous relie à nos Maîtres passés, nous rattache à une histoire qui remonte au fond des âges.

D'autre part, à l'ouverture des travaux, à chaque tenue, l' une des fonctions du Rituel est de sacraliser le lieu où va s'effectuer le travail, il reçoit une légitimation supranaturelle, il est délimité, consacré, chargé de puissance numineuse: le Temple devient l'endroit où se pratiquent des gestes archétypaux qui ont pour fonction de régénérer le monde. Grâce à cette sacralisation, les Frères deviennent réceptifs et se concentrent sur leur être intérieur, oubliant leurs conditions matérielles, donc leurs métaux.

« Les Frères n’aspirent pas au repos, ils promettent de continuer au dehors du Temple, l’oeuvre maçonnique ».

L’article 1er de notre Constitution nous rappelle que nous travaillons à l’amélioration matérielle et morale, au perfectionnement intellectuel et social de l’humanité.

Les travaux en Loge sont un moment d’élévation spirituelle et de ressourcement, comme nous l'avons vu. Cette démarche, cependant, serait stérile si nous en restions uniquement au stade spéculatif:

Les deux premiers grades de la Franc-Maçonnerie permettent à l’Initié de dégrossir la pierre brute et de s’instruire. Le Maître maçon a su s’approprier les symboles qu’il a désormais le devoir de projeter dans le monde profane. Il est passé de l’équerre au compas, du domaine du tangible à celui des idées. Il a pour mission de combattre dans la cité les préjugés qui s’opposent au développement de la Connaissance.

Il a médité sur le Mythe d’Hiram et sait que l’Ignorance, le Fanatisme et l’Ambition (les trois mauvais compagnons) peuplent le monde profane. Son devoir est désormais d'y retourner afin de les combattre pour que règnent la Liberté, l’Egalité et la Fraternité

Source : http://reveil.anicien.free.fr/page32.htm

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23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 07:31

Discours de réception à la Maîtrise Par un Frère de l’Ordre de Lyon venu dans la Loge d’un autre Ordre remplacer l’Orateur absent à cette cérémonie.

 Vénérable Maître, Mes Sœurs, Mes Frères, en vos degrés, grades et qualités, Ma Bien Aimée Sœur, Mon Bien Aimé Frère, LES CHOSES SAINTES AUX SAINTS Proclame le Célébrant avant de communier aux Saints Mystères 0 Hiram est pleuré, tombé sous les coups de trois mauvais compagnons. Il vous fut dit que ces trois mauvais compagnons représentaient l’ERREUR, le FANATISME, l’ORGUEIL ! Ces trois mauvais compagnons ne représentent-ils pas l’humanité qui refusa l’édification du vrai Temple qu’il revenait à chaque homme, à chaque femme, de construire en son cœur, de telle sorte que ces temples intérieurs, se joignent les uns aux autres par la vraie fraternité que l’Ancienne Maçonnerie Chrétienne nomme Communion des Saints.« L’ espérance nous reste » précise le Rituel que vous venez de vivre, mais de quelle espérance s’agit-il sinon celle de savoir que nous sommes appelés à connaître une autre vie fondée sur les œuvres qui priment sur la Foi, parce que la Franc Maçonnerie du moins non athée parce qu’ayant refusée la révolution Andersonienne, croit au moins, en l’immortalité de l’âme et l’idée d’une Intelligence supérieure que certains nomment Dieu, et cette adhésion à ces deux principes rappelés, nous oblige à prendre conscience que le Franc Maçon se doit d’agir au travers de la cité terrestre, à l’édification de son temple intérieur, pierre, qui participera à l’édification de la Nouvelle Jérusalem. Ma Sœur, mon Frère, il ne vous appartient pas de pleurer un être de chair mort à la terre, - la Franc Maçonnerie ne saurait connaître le deuil, le désespoir -, mais d’entendre ces mots mystérieux : « La chair quitte les os. » « La chair quitte les os », cette exclamation fut prononcée lorsque vous ayant retiré le bandeau qui voilait alors votre vision imparfaite ou incomplète du Mystère maçonnique, il vous fut donné de voir un cadavre qui revenait à la vie, HIRAM, tel OSIRIS : ainsi il vous fut dit par notre Vénérable Maître : « Les prêtres de l'antique Égypte, dans certaines processions portaient une Arche sainte d'où sortait un Acacia. Et sur les flancs de cette Arche, on pouvait lire cette inscription : «Osiris s'élance de nouveau». C'était donc là la représentation de l'éternelle vie, symbolisée par la graine, mourant en terre pour mieux renaître et portant en elle toute la gloire et toute la puissance de l'Arbre futur. »Cette Arche sainte portée par les prêtres de l’ancienne Egypte, n’était autre qu’un Naos portatif, en lequel se trouvait l’image ou le symbole divin : verticalité entre Dieu et le Temple, venant se joindre à l’horizontalité manifestée par l’édification de chacun de nos temples intérieurs, qui nous préparent à l’espérance de voir, reconnaître, et entrer dans le Royaume ; Ce Royaume dont Jésus+Christ nous rappelle qu’il est comparable à une graine mise en terre, qui pousse et donnant un arbre, ce sont les oiseaux du ciel qui font leurs nids dans ses branches (Luc XIII, 18-20). « L’espérance nous reste » rappelle le Rituel, n’est-elle pas celle de contempler un jour « la gloire et toute la puissance de l'Arbre futur », Arbre écrit avec un A majuscule, Arbre de Vie auquel il sera donné au vainqueur de le manduquer selon que le déclare le voyant de Pathmos (Apoc. II, 7) : oui, l’Espérance nous reste, Ma Sœur, Mon Frère.« La chair quitte les os », OSIRIS connaîtra le démembrement de son corps que pourrait représenter la désintégration de ce qu’il pouvait être, mourant à lui-même, le rassemblement ultérieur de ses membres épars conférera à OSIRIS un corps régénéré, que nous pourrions nommer la Réintégration : le TEXTE DES PYRAMIDES ne dit-il pas : Ses os sont d’argent Ses chairs d’or Ses cheveux de lapis lazuli Corps putrescible, il devient Corps Glorieux S’initier ce n’est donc pas apprendre à mourir comme il est dit si hâtivement à l’occasion de l’initiation maçonnique sans chercher les conséquences de cette formulation qui, en ces termes seuls, prête à confusion : Il ne s’agit pas de rester dans l’obscurité du tombeau après avoir connu la mort, mais d’apprendre à « Sortir au jour », selon que le rappelle le livre faussement intitulé Livre des morts alors qu’il a pour nom « LE LIVRE DE SORTIR AU JOUR »Au vieil homme, débarrassé des ses oripeaux, de ce corps empli des conséquences de la Chute, il lui revient de renaître, Homme Nouveau. S’initier ce n’est pas non plus la simple participation à un Rituel, le vrai et le seul secret maçonnique, dépend de chacun de nous, car il est ce que l’on fera de ce que l’on aura reçu, telle est la vraie initiation. Aussi, Ma Sœur, Mon Frère, souvenez-vous de ce qu’Hiram découvert sous un tertre d’où émergeait une branche d’acacia, fut relevé de sa condition, qu’Osiris, ressuscité par Isis, s’élance de nouveau, c’est vers cet élan à transformer sans cesse votre vie, que je vous appelle. Si vous êtes fidèles à ce Devoir, Ma Sœur, Mon Frère, si chaque jour votre Désir est de Servir non pas seulement celle ou celui que vous aurez reconnu comme membre de notre auguste société, mais votre prochain qui est si près de nous, à chaque anniversaire de ce jour, vous constaterez vous être rapprochés plus près encore de cette Intelligence Supérieure, que certains nomment Dieu, c’est en ce lieu, cette conscience de ce qui deviendra Présence, que se manifeste le vrai Mystère, le secret de toute initiation. 0 Qu’avez- vous acquis Ma Sœur ? Mon Frère ? Mon Maître en Maçonnerie, qui devrait être notre Maître à tous dès lors que nous acceptons de nous reconnaître comme de permanents Apprentis, Constant Chevillon, dissociait trois phases dans le devenir du Maçon :- l’éducation de la sensibilité- l’éducation de l’entendement- l’éducation de la conscience. Apprenti, il vous fallut vous taire, apprendre à éduquer vos instincts, vos passions, vos sentiments. Compagnon, il vous vous fallut voyager, rencontrer l’autre et les autres, raisonner dans le choix de vos arguments de façon à maintenir, malgré vos différences, la fraternité qui est la base de la Franc- Maçonnerie. Maître, vous pensez avoir acquis la conscience de celui que vous pensez être, mais l’orgueil nous induit dans l’erreur et c’est pourquoi il vous revient de comprendre que la Maîtrise de vous –même, n’étant pas achevée sans doute, il vous revient d’éveiller votre conscience d’une part face à vous-même, d’autre part face à l’autre, aux autres, que la FM nomme Fraternité et le Christianisme Charité. Votre travail dans le monde commence, ma Sœur, mon Frère, il vous fut sans doute souhaité bonne route lors de votre précédent passage, cette nouvelle étape m’invite à vous dire Bon courage dans la poursuite de votre cheminement. A ce titre et au nom de la Franc- Maçonnerie Universelle, Ma Sœur, Mon Frère, je vous souhaite la bienvenue dans la chambre du milieu où il vous échera de participer au travail de réflexion touchant l’intérêt de votre Loge et par voie de conséquence le bien de l’Ordre auquel vous appartenez, vous découvrirez alors que ce microcosme ordonné en ce lieu clos où vous serez alors, servira la Franc- Maçonnerie toute entière, c'est-à-dire par l’application de la Fraternité, le bonheur de tous les êtres. Au nom de la Franc- Maçonnerie Universelle, C’est à ce Devoir Ma Sœur, Mon Frère, que je vous appelle. J’ai dit VM.

Source : http://ordre-de-lyon.blogspot.fr/2011_05_01_archive.html

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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 20:41

Tout porte à croire que la représentation maçonnique de la mort aboutit sur autre chose que le néant. Il y a donc une suite à la mort symbolique, une progression graduelle qui semble préparer à la mort matérielle du maçon.

Chaque maçon combat ainsi son angoisse existentielle. Ceci constitue le fondement même de l’agir ensemble lorsque nous nous réunissons en loge. Nous célébrons la perfection de l’initié sur le chemin et nous préparons inconsciemment à notre ultime instant. Il n’y à pas de ciment plus solide pour souder les pierres du temple.

Toute filière initiatique offre une renaissance en contrepartie d’un sacrifice, physique par les épreuves et psychique par l’intégration agissante des symboles et mythes dans l’individuation.

La vie autrement contre la vie actuelle, tel est l’enjeu.

Le sacrifice comme moyen d’accession au niveau supérieur. C’est donc un moyen ascendant pour l’esprit comme la mise en place d’une échelle sur le pavé mosaïque.

L’imitation du Christ dans la légende d’Hiram, avec d’étonnantes ressemblances doit nous inspirer des rapprochements quant au but du rituel ;

Que recherche-t-on en faisant mourir Hiram ?

Le changement de niveau par purification du vieil homme. Purification des sens puis purification du corps par sa disparition au profit de l’esprit.

La purification est de nature alchimique, elle crée une métamorphose des corps et de l’esprit.

La purification opère si l'on se débarrasse de ses vices et ses passions qui n’ont aucune valeur pour cheminer. Ce qui est au tombeau ce n’est pas l’initié c’est sa part de passion et de vice. Son esprit plus pur et plus léger quitte l’enveloppe qui adorait les soins et les gratifications matérielles. L’esprit n’a besoin de rien de matériel pour être.

Il faut donc distinguer le corps et l’esprit comme on distingue l’équerre et le compas.

Au niveau qui est le mien, je suis un maçon et je ne dois jamais l’oublier. J’entends que l’équerre et le compas aient une marche commune comme la raison et l’intuition, ou l’action et la réflexion. Ces binômes n’ont aucune valeur pour eux même s’ils ne s’associent pas dans un corps agissant celui du maçon. L’outil ou l’instrument n’existent que si un maître-maçon est là pour s’en saisir. Mon corps est alors guidé par ma réflexion dans le bon usage des outils de même que le grand architecte de l’univers manifeste le monde qui est le nôtre par l’usage du compas. Il y a donc un rapprochement évident entre le maître qui connaît la planche à tracer et le compas, avec le GADLU.

La mort dans le rituel du maître est d’abord un changement de point de vue, et d’état entre un avant et un après. Ce n’est pas une mort, c’est une représentation, un psychodrame agissant sur les consciences. L’objectif consiste à créer une vision autre sur un soi débarrassé de ce moi égotique. Il consiste aussi à décorporiser l’acteur de chair putrescible au profit de l’acteur esprit.

C’est un véritable processus d’éveil qui est ici promu, un niveau de conscience supérieur donc.

La renaissance n’est rien d’autre qu’une purification et un niveau d’esprit plus élevé[1][1]. À bien des égards, elle peut se rapprocher de l’archétype de la résurrection du Christ qui repose elle aussi sur la notion de sacrifice consenti dans un but supérieur.

Je constate en effet d’étranges similitudes :

Sur les moyens :

Hiram et le Christ veulent laisser un message marquant de leur passage sur terre. Rien n’est le fait du hasard en matière initiatique. Mythes et symboles sont agissants. La mort permet tout simplement l’éveil du maître qui sommeille en nous. On l’appelle le maître intérieur. Il est fait d’esprit et n’est pas tributaire de notre corps sauf pour son réveil et son envol. On peut, au plan le plus bas, le qualifier de prise de conscience, au niveau médian on l’appelle l’éveil de l’Être, au plan supérieur c’est l’Esprit.

Je constate l’élaboration d’un processus de dissociation du corps et de l’esprit :

Hiram reçoit successivement trois coups par trois mauvais compagnons. Ces coups vont entrainer dans la souffrance du corps l’extinction progressive de la vie corporelle uniquement. À partir de ce forfait, les trois mauvais compagnons vont chercher à ensevelir le corps ailleurs que sur le lieu du sacrifice. Ce corps retrouvé au bout de quelques jours sera « réintégré », après pourrissement des chairs, dans le lieu même du sacrifice qui est le Temple de Salomon soit la Maison de Dieu.

En parallèle, le christ est supplicié par le port de la croix sur le chemin du mont des Oliviers. Ce voyage du souffrant vers la mort est le voyage d’Hiram entre les trois portes du temple pour rencontrer ses agresseurs. Suit la deuxième phase la mise en croix et le processus d’agonie se fait en 5 temps. Ce que j’appellerais les 5 temps parfaits de la maîtrise :

1) Jésus est un prophète, il se situe dans la voie initiatique sacerdotale dont il occupera le sommet. C’est au minimum ce qu’on appelle un grand initié. Hiram est aussi un grand initié, il occupe le sommet de la voie initiatique du travail de la matière. Tous les deux ont accompli un parcours d’initiation incontestable, ce qui semble indiquer que le franc maçon doit poursuivre ce chemin.

2) On attribue à chacun un mot ou un nom pour les qualifier qui se dit en fraction. Car on ne sait pas donner un nom et le prononcer en rapport avec la matière et l’esprit à la fois. Soit I.N.R.I. ou M.B., mais son interprétation s’avère délicate, car on ne sait pas l’interpréter avec pertinence dans une seule langue, le langage de Dieu et le langage des hommes. Nous retrouvons ce problème dans la triple tentative d’extorsion du mot des maîtres à Hiram. Le mot ne pouvait être donné, car il ne pouvait être compris ! Constatant cette impuissance le maçon épelle en lettre ou en syllabes.

3) Deuxième temps « Tout est consommé », soit l’atteinte par le salut de l’état d’homme véritable qui à fait le tour de la matérialité, du monde des petits mystères au point de lâcher-prise et qui est prêt à laisser son esprit s’envoler de son corps. Le rapport d’abandon du corps se traduit par la perte de cohérence de celui-ci : Mac Benah, la chair quitte les os. Tout est consommé dans la matière, il ne reste plus aucune ressource pour maintenir l’esprit (le maître intérieur par le maçon) prisonnier de son corps.

4) Troisième phase : « Tout est accompli ». Ici l’esprit quitte le corps dans une ascension libératrice vers le centre de tous les centres qui est pour les chrétiens Dieu le père. C’est la délivrance de l’esprit. Ce maître intérieur réalise sa plénitude dans le monde qui est le sien. Le maître maçon prépare son maître intérieur à cet envol. Le maître maçon ne redoute pas la mort, car il sait que c’est un passage, et il s’est inquiété de « nourrir » ce maître intérieur pour cet envol.

5) Le principe de résurrection ou de ressuscitation se retrouve sous l’apparition, trois jours après, du Christ dans un corps de lumière. Autrement dit une forme visible, mais d’un corps aussi pur que l’esprit. Ce point se retrouve dans l’idée du relèvement par les cinq points parfait de la maîtrise, soit après le mort physique le relèvement définitif du maître intérieur. L’objectif de cette apparition est de témoigner aux hommes du chemin de lumière. A un niveau plus concret, c’est aussi la préoccupation des francs-maçons : répandre la lumière parmi les hommes.

Quelle finalité à cette mort / résurrection en matière initiatique ?

L’Homme reste homme depuis Adam et ses erreurs portent à conséquence dans les destinées de l’humanité. En cherchant à mourir et renaître n’espère-t-on pas redevenir cet Adam au paradis perdu ? Un Adam d’avant la faute originelle ?

Ne cherche-t-on pas à accéder au Centre de tous les centres, en soi d’abord en cherchant à se connaître puis dans le monde en cherchant à le faire progresser pour finalement mourir et rejoindre un ailleurs primordial qui génère ce grand Tout ? C’est ce qu’on appelle rejoindre Dieu le père pour les chrétiens, ou le GADLU par l’Orient éternel pour d’autres

Notre progression graduelle et initiatique nous fait mourir plusieurs fois en gravissant l’échelle des 7 grades 10 degrés et 33 titres et plus de nos rituels. Nous allons bien dans une direction parfaitement ordonnée, en dissociant notre Être en deux parts :

- celle de l’ombre et de la matière, impure et corrompue comme les métaux. Elle sera enterrée dans une fosse ou un mausolée,

- celle de l’esprit qui s’envolera loin de toute contingence pour rejoindre ce centre fondateur tel un phénix.

Se pose donc pour le maître la question de son action ici bas. Vivre en chair et en esprit suppose des compromis et une attitude réaliste quant à ses propres capacités à être maître de soi tout en alimentant notre maître intérieur.

Chap.°. La Lumière de Saint Jean

Source : http://www.ecossaisdesaintjean.org

 

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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 20:34

Ouverture des Travaux au Grade de Maître
Cette ouverture ne se fera jamais qu'après celle des travaux d'Apprenti et de Compagnon. On ne modifiera d'abord rien à l'arrangement de la Loge et on laissera le tableau de compagnon en place.
Le Très Respectable, * :
Vénérable Frère premier Maître des Cérémonies et vous Vénérable Frère Grand Expert, veuillez accompagner nos Frères Compagnons sur les parvis.
Lorsque cela est fait.
Le Très Respectable :
Vénérable Frère premier Maître des Cérémonies, remplissez votre Office !
Le premier Maître des Cérémonies change les voyants puis il allume dans le sens de circulation les six bougies supplémentaires.
Le Très Respectable :
Vénérable Frère premier Grand Expert, remplissez votre Office !
Le premier Grand Expert place l’équerre entrecroisée avec le compas sur l’autel et découvre le tapis de Loge.
Lorsque cela est fait ;
Le Très Respectable :
Couvrez-vous mes Frères ! Nous allons ouvrir les travaux au 3ème degré.
Le Très Respectable : *.
Le Premier Surveillant : *.
Le Second Surveillant : *.:
Le Très Respectable :
Vénérable Frère Premier Surveillant, sommes-nous à couvert ?
Le Premier Surveillant :
Vénérable Frère Second Surveillant, sommes-nous à couvert ?
Le Second Surveillant s’en fait assurer par le Frère Couvreur.
Le Second Surveillant :
Nous sommes à couvert, Vénérable Frère Premier Surveillant ?
Le Premier Surveillant :
La Loge est couverte, Très Respectable.
Le Très Respectable :
Vénérable Frère Premier Surveillant, êtes-vous Maître ?
Le Premier Surveillant :
Je le suis. Examinez-moi. L'Acacia m'est connu.
Le Très Respectable :
Vénérable Frère Premier Surveillant, comment avez-vous été reçu Maître ?
Le Premier Surveillant :
En passant de l’Équerre au Compas sur la tombe de notre Respectable Maître Hiram.
Le Très Respectable :
Que venez-vous faire ici ?
Le Premier Surveillant :
Je cherche la parole de maître qui était perdue et qui est maintenant retrouvée.
Le Très Respectable :
Comment fut-elle perdue ?
Le Premier Surveillant :
Par trois grands coups et la mort de notre Respectable Maître Hiram.
Le Très Respectable, * :
Debout, Vénérables Frères, face à l'Est !
Le Très Respectable et les Vénérables Frères qui sont à l’Orient ne se mettent pas à l’ordre
de Maître et restent à l’ordre de Compagnon.
Le Très Respectable :
Vénérables Frères Premier et Second Surveillants, assurez-vous chacun sur votre Colonne si tous les Frères présents sont Maîtres Maçons.
Les Surveillants parcourent leur Colonne comme aux deux autres grades.
Le Second Surveillant :
Vénérable Frère Premier Surveillant, tous les Frères sont Maîtres Maçons sur la Colonne du Nord.
Le Premier Surveillant :
Très Respectable, tous les Frères sont Maîtres Maçons sur l'une et l’autre Colonnes.
Le Très Respectable :
Puisqu’il en est ainsi, Frères qui décorez l’Orient, nous pouvons nous mettre à l’ordre de Maître.
Après un temps.
Le Très Respectable :
Vénérable Frère Premier Surveillant, quel âge avez-vous ?
Le Premier Surveillant :
Sept ans et plus.
Le Très Respectable :
Vénérable Frère Premier Surveillant, à quelle heure les Francs-Maçons ouvrent-ils leurs travaux ?
Le Premier Surveillant :
A Midi, Très Respectable.
Le Très Respectable :
Vénérable Frère Second Surveillant, quelle heure est-il ?
Le Second Surveillant :
Il est midi, Très Respectable.
Le Très Respectable :
Puisqu’il est midi et que c’est l’heure à laquelle les Francs-Maçons doivent ouvrir leurs travaux, Vénérables Frères Premier et Second Surveillants, invitez les Frères de l’une et l’autre Colonnes à se joindre à moi pour ouvrir les travaux au grade de Maître Maçon de la Respectable Loge de Saint-Jean … à l'Orient de….
Le Premier Surveillant :
Vénérable Frère Second Surveillant, Vénérables Frères de la Colonne du Midi, le Très Respectable nous invite à nous joindre à lui pour ouvrir les travaux au grade de Maître Maçon de la Respectable Loge de Saint-Jean …, à l’Orient de ....
Le Second Surveillant :
Vénérables Frères de la Colonne du Nord, le Très Respectable et le Vénérable Frère Premier Surveillant nous invitent à nous joindre à eux pour ouvrir les travaux au grade de Maître Maçon de la Respectable Loge de Saint-Jean …, à l’Orient de ….
Le Très Respectable : * * *. * * *. * * *.
Le Premier Surveillant : * * *. * * *. * * *.
Le Second Surveillant : * * *. * * *. * * *.
Le Très Respectable :
A la gloire de la Lumière et sous les auspices du Grand Orient de France, j'ouvre les travaux au grade de Maître Maçon de la Respectable Loge de Saint-Jean ... à l'Orient de ….
A moi mes Vénérables Frères, par le signe d’obligation, le signe d’horreur, la batterie de Maître et l'acclamation.

Le Très Respectable :
Prenez place mes Vénérables Frères. Les travaux de Maître de Maître Maçon sont ouverts.
Le Très Respectable :
Vénérable Frère Secrétaire, veuillez nous donner lecture de la planche tracée de nos derniers travaux en Loge de Maître.
Le Secrétaire se lève et se met à l’Ordre.
Le Très Respectable l'invite à se rasseoir.
Le Très Respectable :
Prenez place, Vénérable Frère.
Le Secrétaire :
Planche de la dernière tenue du ….
Après la prise de parole du Secrétaire.
Le Très Respectable :
Vénérables Frères, si vous avez des observations à présenter, la parole à votre demande vous sera accordée. Il ne peut être présenté de remarques que sur la rédaction du tracé et non sur le fond des sujets traités.
Le Premier Surveillant :
S’il y a lieu ou lorsque la discussion est terminée
Très Respectable, les Colonnes sont muettes.

Le Très Respectable :
Vénérable Frère Orateur, veuillez donner vos conclusions pour ou contre l'adoption du tracé.
L’Orateur :
Avis favorable (ou défavorable).
Après la prise de parole de l'Orateur.
Le Très Respectable :
Je mets aux voix les conclusions du Vénérable Frère Orateur. Que ceux qui sont d'avis, conformément à ces conclusions, d'adopter (ou de rejeter) le procès-verbal, le manifestent à mon coup de maillet.
Le Très Respectable, * :
Que ceux qui sont d’un avis contraire le manifestent de la même manière.
Le Très Respectable, * :
Le procès-verbal est adopté (ou rejeté).
Initiation au Grade de Maître Recommandation

Le Temple est tendu de noir.
Le Débhir est séparé du Hekal par une tenture noire qui s'ouvre en son milieu.
Devant le Très Respectable, un flambeau à sept branches est allumé.
Devant chacun des deux Surveillants, un flambeau à une branche est également allumé.
Deux flammes vertes s'élèvent au pied de l'Autel des Serments, laissant entrevoir des témoignages maçonniques : Gravures, Patentes, Constitutions.
L'Étoile Flamboyante brille. Nulle autre lumière n'est allumée.
Tableaux de loge 1 – 2 – 3 bougies + 2 sur chaque Colonne, deux réceptacles bleus.
Un drap – une règle – une équerre – un maillet, cordons, tabliers.
Le Très Respectable :
Vénérables Maîtres mes Frères, lors d'une précédente Tenue, vous avez estimé que le Compagnon N ... s'était montré digne, tant par son assiduité que par l'effort démontré dans le Travail qui lui avait été confié, d'être élevé à la Maîtrise. Serait-il depuis lors, survenu quelque fait nouveau mettant obstacle à l'élévation de ce Frère ?
Le Premier Surveillant :
Les Colonnes sont muettes, Très Respectable.
Le Très Respectable :
Je demande à ce sujet l'avis du Vénérable Frère Orateur.
L’Orateur :
Avis favorable à l’élévation au Grade de Maître, Très Respectable.
Le Très Respectable :
Je soumets cet avis à vos suffrages, Vénérables Frères.
Que ceux qui l'approuvent lèvent la main à mon coup de maillet.

Le Très Respectable * :
Avis contraire ?
Le Très Respectable * :
Puisque rien ne s'oppose à cette Initiation, nous allons y procéder.
Vénérable Frère Grand Expert, vous allez rejoindre sur les parvis le Compagnon N ... et le ferez frapper selon son grade. Lorsque la porte du Temple vous sera ouverte, vous l'introduirez à reculons jusqu'entre les deux Colonnes de manière à ce qu’il ne puisse voir le Débhir.

Le Premier Surveillant :
Très Respectable, on frappe en Compagnon.
Le Très Respectable :
Vénérable Frère Premier Surveillant, qui frappe ainsi à la porte des Maîtres ?
Le Premier Surveillant :
Très Respectable, c’est le Frère Compagnon N …, accompagné du Vénérable Frère Grand Expert.
Le Très Respectable :
Que l'Entrée du Temple lui soit donnée en la forme que j’ai prescrite.
Musique (on ferme la draperie du Débhir).

Entrée du Récipiendaire
Le Très Respectable :
Compagnon N …, promettez-vous, même dans le cas où vous ne seriez pas reçu au Grade que vous sollicitez, de ne rien révéler à qui que ce soit de ce que vous pourriez voir et entendre ici ?
Le Candidat :
Oui, Vénérable Maître.
Le Très Respectable :
Je prends acte de votre promesse !
Quel est votre but, en voulant passer Maître ? Est-ce seulement celui de vous instruire et de vous perfectionner ?

Le Candidat :
Oui, Vénérable Maître.
Le Très Respectable :
Pouvez-vous affirmer sur votre honneur de Franc-Maçon que vous venez de dire la vérité ?
Le Candidat :
Oui, Vénérable Maître.
Le Très Respectable :
Nous allons donc procéder à votre Initiation à la Maîtrise.
Le Très Respectable :
Vénérable Maître Orateur, veuillez conter à notre Frère N … la légende de notre Maître Hiram.
L’Orateur :
Lors de la construction du Temple de Jérusalem, 1 006 ans avant notre ère, le Roi Salomon fit appeler le célèbre Architecte et statuaire Hiram, de Tyr, qui était fils d’une Veuve de la Tribu de Nephtali, et dont le père était de Tyr et travaillait l’airain. Il était rempli de sagesse, d’intelligence et de science pour faire toutes sortes d’ouvrages d'airain.
Entre autres merveilles, il construisit deux colonnes au vestibule du Temple, nommant celle de droite "Boaz" et celle de gauche "Jakin", archétype des deux colonnes symboliques dressées à l'entrée de tout Temple Maçonnique d’aujourd’hui, Hiram avait sous ses ordres un grand nombre d'ouvriers qui n’obéissaient qu'à lui, en raison des secrets attachés à son Art. Selon leur degré d'Initiation, il les divisa en trois catégories, Apprentis, Compagnons et Maîtres.
Il leur donna, pour se faire reconnaître, des Mots, des Signes et des Attouchements particuliers à chaque catégorie.
Trois mauvais Compagnons, n’ayant pu obtenir la Maîtrise, portés par l'ambition, le mensonge et l'ignorance, formèrent le complot d’arracher à Hiram, par la ruse et la violence, la Parole et les secrets de la Maîtrise.
A cet effet, un soir dans le chantier sans ouvrier, les trois scélérats s’embusquèrent chacun à l’une des trois issues du Temple, dans l’attente de l’inspection solitaire que l’Architecte avait coutume de faire des travaux du jour.
Hiram, sa visite terminée, voulut sortir par la porte d’Occident. Le premier Compagnon, armé d’une Règle, lui barra le passage, exigeant le Mot Sacré et le Signe de Maître. Malheureux, répondit Hiram, mon devoir m'interdit de te les donner. Alors, l’agresseur tenta de lui asséner un coup violent sur la tête, mais la Règle glissa sur le cou et ne porta que sur l'épaule.
Hiram s’enfuit vers la porte du Nord, mais il rencontra le deuxième Compagnon qui lui fit la même demande que le premier, et il donna une réponse négative aussi énergique. Ce Compagnon, d'un coup de son Équerre, l’atteignit au cœur.
Affaibli par ses blessures, l’Architecte tenta encore de fuir par la porte d'Orient. Il y rencontra
le troisième Compagnon qui, après la même demande suivie du même refus, lui porta du
maillet dont il était armé, un coup si violent sur le front, qu’il l’étendit mort à ses pieds.

Le Très Respectable :
Chaque Maçon, pour être admis à la Maîtrise, doit passer par les épreuves de notre Maître Hiram. Mourir pour demeurer éternel.
Compagnon N…, êtes-vous prêt à vous sacrifier pour acquérir la connaissance suprême ?

Le Candidat :
Oui, Vénérable Maître.
Le Très Respectable :
Vénérable Maître Grand Expert, puisqu’il en est ainsi, conduisez le Compagnon N… dans son premier Voyage.
Musique

Premier Voyage
Le Grand Expert part d'entre les Colonnes et conduit le Récipiendaire autour du Temple, dans le sens des aiguilles d’une montre, jusqu’au Premier Surveillant.
Le Premier Surveillant, ce dernier le frappe au cou au moyen d’une Règle :
Meurs à l’agitation et aux vanités du monde profane. Le Maçon qui aspire à la Maîtrise doit savoir renoncer aux satisfactions profanes, Il doit renoncer à briller par le geste ou par le verbe. Il s'est retiré du Monde, en esprit et en fait.
Ceci dit, le Premier Surveillant éteint son flambeau avec son maillet.

Le premier Grand Expert :
Le premier Voyage est terminé, Très Respectable.
Le Très Respectable :
Vénérable Maître Grand Expert, conduisez le Compagnon N … dans son second Voyage.
Musique

Second Voyage
Le Grand Expert part d'entre les Colonnes et conduit le Récipiendaire autour du Temple, dans le sens des aiguilles d’une montre, jusqu’au Second Surveillant.
Le Second Surveillant, ce dernier le frappe au cœur au moyen d'une Équerre :
Meurs aux affections profanes ! Dans sa descente aux Enfers, le Récipiendaire perd peu à peu conscience de cette individualité que représente l'Étoile Flamboyante du Compagnonnage.
Tu dois mourir aux affections profanes, car l'Amour et l’Affection ont un bandeau sur les yeux et l'Initié n’en doit point avoir. Tu ne dois pas craindre de regarder ceux que tu aimes avec des "yeux qui voient ".
Ta tendresse, pour être plus éclairée, n’en sera pas moins vive. Mais tu apprendras, et tu souffriras. Les amours les plus ardentes sont aussi les plus contrariées. Il faut que, sous les coups de l’Équerre, symbole de la raison, ton cœur cesse de battre de façon désordonnée.
Tu as œuvré pour tes amis, et tes amis te fuient. Tu as œuvré pour quelques êtres chers, et même ceux-ci te regardent, étonnés et indifférents.

Ceci dit, le Second Surveillant éteint son flambeau avec son maillet. Le premier Grand Expert place le Récipiendaire entre les Colonnes, éteint l'Étoile Flamboyante.
Le premier Grand Expert :
Le deuxième Voyage est accompli, Très Respectable.
Le Très Respectable :
La draperie s’ouvre, le Vénérable paraît debout, maillet en main, croisé sur la poitrine.
Le Très Respectable :
Vénérable Maître Grand Expert, conduisez le Compagnon N … dans son troisième Voyage.
Musique

Troisième Voyage
Le premier Grand Expert part d'entre les Colonnes et conduit le Récipiendaire devant le Débhir.
Le Très Respectable descend les marches, arrête le Récipiendaire, le frappe au front de son maillet.
Le Très Respectable :
Meurs à toute intelligence profane !
Aidé par le Grand Expert, le Vénérable étend le Récipiendaire sur le sol, les pieds vers l’Orient. Il le recouvre du drap des Morts, repliant le bras droit au-dessus de la tenture, il dépose sur le corps une branche d'Acacia, puis il reprend sa place.
Le Très Respectable :
Tout n'est qu'illusion, et la plus grande illusion, c'est la Vie !
Mort, le corps et sa force, sous la Règle du Premier Surveillant.
Mort, le corps et sa beauté, sous l’Équerre du Second Surveillant.
Mort, l'esprit et sa sagesse, sous le maillet du Vénérable.

Ceci dit, le Vénérable éteint son flambeau avec son maillet.

La nuit est complète.
Musique Funèbre (quelques minutes)
Le Très Respectable :
Il faut savoir mourir pour revivre ! Quiconque a franchi les portes de la Mort, a conquis la véritable Maîtrise.
Le premier Grand Expert allume le flambeau du Premier Surveillant.
Le Second Surveillant quitte son plateau et s'approche du Récipiendaire. Il lui donne l’attouchement d’Apprenti en prononçant le mot sacré "Jakin".
Le Second Surveillant :
Jakin.
Il fait ensuite le Signe d'horreur.
Le Second Surveillant:
"Mac Benah ; Gémissons, Gémissons, Gémissons".
Le Premier Surveillant:
Ce premier appel à l'aide du mot d’Apprenti a invoqué les forces internes de l’Etre. Mais cette énergie individuelle est impuissante à donner une vie nouvelle.
Le premier Grand Expert allume le flambeau du Second Surveillant.
Le Premier Surveillant quitte son plateau et s'approche du Récipiendaire. Il lui donne
l’attouchement de Compagnon en prononçant le mot sacré "Boaz".
Le Premier Surveillant :
Boaz.
Il fait ensuite le Signe d’Horreur en disant :
Le Premier Surveillant :
"La chair quitte les os. Gémissons, Gémissons, Gémissons".
Le Second Surveillant :
Ce deuxième appel à l'aide du mot de Compagnon s’est adressé aux forces du Monde Extérieur. Mais cette évocation est impuissante, ne trouvant plus d'écho dans l'énergie interne disparue.
Le premier Grand Expert allume le flambeau du Vénérable.
Le Très Respectable :
Isolément, l’Homme est impuissant. Vénérables Maîtres mes Frères, unissons-nous donc avec ferveur. Venez à moi. Formons une chaîne vivante autour de ce cadavre et, pour le ranimer, mettons en œuvre les suprêmes ressources de l'Art Royal.
Debout et à l’Ordre, Vénérables Maîtres, le Néophyte va prêter son Obligation.

Le premier Grand Expert prend la branche d’Acacia et enlève le drap funéraire.
Les Maîtres forment la Chaîne d'Union.
Les deux Surveillants (par derrière) et le Vénérable (par-devant) relèvent le Récipiendaire. Les deux Surveillants posent leurs mains sur les épaules du Récipiendaire. L’Orateur et le Secrétaire posent également leurs mains sur les épaules du Vénérable. La chaîne est soudée.
Le Vénérable et le Récipiendaire se trouvent alors face à face, dans la position d'attouchement de la Maîtrise, pied droit contre pied droit, poitrine contre poitrine.
De sa main droite du Récipiendaire, sa main gauche étant posée sur l'épaule de ce dernier.
Dans cette position, le Vénérable frappe trois coups de sa main gauche, puis renverse trois fois la main droite. Il donne alors la triple accolade fraternelle et prononce le mot Sacré "Mac Benah".
Le Très Respectable :
Mac Benah.
Sans abandonner sa position, il dit :
Vénérables Maîtres mes Frères, Espérons, Espérons, Espérons !
Quittez la Chaîne et regagnez vos places.

Le Premier Surveillant :
Notre Très Respectable Maître a évoqué l'Esprit de l’Ordre Maçonnique. En lui se sont concentrées les volontés tendues des Frères de la Chaîne d’Union.
Le Très Respectable :
Après avoir connu la Mort profane et la Mort Initiatique, tu revis pour exercer la véritable Maîtrise.
Mon Frère, mets la main gauche sur le cœur et étend la main droite sur les Outils symboliques et sur l’Acacia.
Répète mentalement la formule de ton Obligation que je vais lire. Tu diras ensuite : "Je le promets".
En pleine lumière, devant cette auguste Assemblée, sur cette branche d’Acacia, moi, Frère N..., je promets, sous les peines portées dans les Obligations que j'ai déjà contractées lorsque j’ai été reçu Apprenti et Compagnon, de ne révéler à personne jamais, les enseignements du Grade de Maître qui me sont confiés.
Je promets aussi d'employer toutes les forces de mon cœur et de mon cerveau à travailler à l'amélioration de mes Frères Apprentis et Compagnons. Je promets en outre d’œuvrer en toutes choses pour la plus grande gloire de la Franc-Maçonnerie Universelle.

Le Candidat :
Je le promets !
Le Très Respectable :
Je prends acte de ta promesse ! Maître Hiram va revivre !
Le premier Grand Expert remet au Vénérable la branche d’Acacia et la place alors dans la main droite du Récipiendaire en disant :
Le premier Grand Expert:
Mac Benah, que l'Acacia te soit désormais connu !
Immédiatement, le rideau séparant le Débhir du Hikal est ouvert.
Le Très Respectable regagne son plateau.
L’initié reste debout, la branche d’Acacia à la main.
Le Temple est illuminé et un air joyeux retentit.
Musique joyeuse
Le Très Respectable :
Mon Frère, tu as franchi les portes de la Mort. L'Acacia t'est désormais connu ! Toutes illusions s'effacent devant toi.
Le Très Respectable :
Vénérable Maître Grand Expert, revêtez le nouveau Maître du tablier aux initiales sacrées et du cordon d'azur. Vous lui donnerez ensuite l’accolade fraternelle.
Ceci fait ;

Donnez-lui le Mot de Passe (commençant par Giblin), nom des habitants du Mont Gimel qui ont travaillé à la construction du Temple.
Ceci fait ;

Donnez-lui le Mot Sacré (Mac Benah) qui veut dire : "La chair quitte les os".
Ceci fait ;

Faites-le se mettre à l’Ordre de Maître. Faites-lui le Signe Ordinaire. Faites-lui le Signe d’Horreur. Faites-lui le Signe de Détresse.
Ceci fait ;

Donnez-lui l'Attouchement des Maîtres.
Ceci fait ;

Vénérable Maître Grand Expert, placez le nouveau Maître entre les Colonnes, après lui avoir montré le Pas de Maître, afin que les Vénérables Maîtres le reconnaissent.
Le Très Respectable :
Debout et à l'Ordre, Vénérables Maîtres !
Vénérables Maîtres Premier et Second Surveillants, invitez les Maîtres qui décorent vos Colonnes respectives, à reconnaître désormais comme Maître, le Très Cher Frère N …, et à se joindre à vous et à moi pour célébrer, par une Triple Batterie, son heureuse élévation dans notre Ordre.

Le Premier Surveillant :
Vénérable Maître Second Surveillant, Vénérables Maîtres de la Colonne du Midi, vous êtes invités par le Très Respectable à vous joindre à lui et à moi, pour célébrer, par une Triple Batterie, l’heureuse élévation du Frère N … dans notre Ordre.
Le Second Surveillant :
Vénérables Maîtres de la Colonne du Nord, vous êtes invités par le Très Respectable, par le Frère Premier Surveillant et par moi à vous joindre à nous pour célébrer, par une Triple Batterie, l'heureuse élévation du Frère N … dans notre Ordre.
Le Très Respectable :
A moi, Vénérables Maîtres, par le Signe Ordinaire et la Triple Batterie !
* * *.
* * *.
* * *.
Ceci fait ;

Prenez place, Vénérables Maîtres.
Vénérable Maître Grand Expert, conduisez le nouveau Maître en haut de la Colonne du Midi, afin qu’il prête son attention au discours que va prononcer le Vénérable Maître Orateur.

Le Très Respectable :
Vénérable Maître Orateur, vous avez la parole !
L’Orateur :
Très Respectable, ….
Le Très Respectable :
Je remercie le Vénérable Maître Orateur de sa Planche polie en l'honneur de notre nouveau Maître.
Musique
Le Très Respectable :
Le Sac aux Propositions ainsi que le Tronc de la Veuve vont circuler. Vénérable Maître Hospitalier, remplissez votre Office.
Musique

Clôture des Travaux
Le Très Respectable:
Si des Frères souhaitent la parole sur les travaux en Loge de Maître, elle leur sera accordée.
Le Très Respectable:
Vénérable Frère premier Maître des Cérémonies, remplissez votre Office !
Le premier Maître des Cérémonies éteint dans le sens de circulation les six bougies supplémentaires, ne laissant allumée sur chaque chandelier que la bougie la plus à l’Est.

Le Très Respectable:
Vénérable Frère premier Grand Expert, remplissez votre Office !
Le premier Grand Expert replace l'équerre sur le coussin dans sa position antérieure et couvre le tableau de loge.

Lorsque cela est fait ;
Le Très Respectable * :
Debout et à l’ordre de Maître, Vénérables Frères !
Le Très Respectable :
Vénérable Frère Premier Surveillant, quel âge avez-vous ?
Le Premier Surveillant :
Sept ans et plus.
Le Très Respectable :
A quelle heure se ferment les travaux des Francs-Maçons ?
Le Premier Surveillant :
A minuit, Très Respectable.
Le Très Respectable :
Quelle heure est-il ?
Le Second Surveillant :
Il est minuit, Très Respectable.
Le Très Respectable :
Puisqu’il est minuit et que c'est l'heure à laquelle les Francs-Maçons ont coutume de fermer leurs Travaux, Vénérables Frères Premier et Second Surveillants, invitez les Frères de l'une et l'autre Colonnes à se joindre à moi pour fermer les travaux au grade de Maître Maçon.
Le Premier Surveillant :
Vénérable Frère Second Surveillant, Vénérables Frères de la Colonne du Midi, le Très Respectable nous invite à nous joindre à lui pour fermer les travaux au grade de Maître Maçon.
Le Second Surveillant :
Vénérables Frères de la Colonne du Nord, le Très Respectable et le Vénérable Frère Premier Surveillant nous invitent à nous joindre à eux pour fermer les travaux au grade de Maître Maçon.
Le Très Respectable frappe les 9 coups de maillet : * * *. * * *. * * *.
Le Premier Surveillant frappe les 9 coups de maillet : * * *. * * *. * * *.
Le Second Surveillant frappe les 9 coups de maillet : * * *. * * *. * * *.
Le Très Respectable :
A moi mes Vénérables Frères, par le signe d’obligation, le signe d'horreur, la batterie de Maître et l’acclamation.
Les travaux des Maîtres Maçons sont fermés. Mes Frères, découvrez-vous !
Vénérable Frère premier Maître des Cérémonies, remplissez votre Office !

Le premier Maître des Cérémonies change les voyants.
Le Premier Surveillant :
Les Travaux des Maîtres Maçons sont fermés.
Le Second Surveillant :
Les Travaux des Maîtres Maçons sont fermés.
Lorsque cela est fait.
Le Très Respectable :
Les travaux de Compagnon reprennent force et vigueur à mon coup de maillet.
Le Très Respectable * :
Frère premier Maître des Cérémonies, introduisez nos Frères Compagnons dans le Temple.

Source : http://www.stichtingargus.nl/vrijmetselarij/s/ritefrancaisretabli_r3.html

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Published by RFMR 2003 - dans Rites et rituels
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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 08:55

 

Le lever de rideau au théâtre, les premières lignes d'un roman, les quelques notes qui introduisent un morceau de musique, sont déterminantes, car ils ouvrent sur ce qui va suivre. Ma planche parle de ce moment particulier, entre les 3 coups et le lever de rideau au théâtre, entre la couverture et les premières lignes du roman, entre le silence et le début du morceau de musique.

J'ai voulu aujourd'hui revivre les éléments mis en place au début de cette cérémonie. Ils conduisent à l'entrée dans la dramatique de cette troisième initiation, qui nous est transmise d'une manière très théâtrale. La liturgie maçonnique est étudiée pour que les postulantes soient frappées à la fois dans leur corps et dans leur esprit, pour que leur imagination soit éveillée et qu'elles en gardent en mémoire des images fortes.

Nous avions déjà auparavant été conduites devant la porte fermée du Temple. Le souvenir est resté très précis de ce premier jour où, après avoir frappé, les yeux bandés, de façon irrégulière, nous avions dû nous courber beaucoup, pour franchir une certaine porte basse. Lors du passage au deuxième degré, c'était plus facile, nous frappions trois fois, en APP\ ; nous n'étions plus dans les ténèbres, le lieu et les visages qui nous entouraient nous étaient déjà familiers.

Le jour de la cérémonie d'Élévation à la Maîtrise, nous nous retrouvons à nouveau, par deux fois, sur les parvis. Nous sommes introduites une première fois, placées entre les colonnes, interrogées. Tout est calme, habituel, rien d'étrange, tout est presque tel que quand nous étions COMP\, aucune émotion particulière ne s'est encore emparée de nous, à l'exception, bien sûr, de réussir cette interrogation, et de donner des réponses claires et justes. « V\ S\ M\ des CER\, reconduisez les candidates ». Nous couvrons à nouveau le T\. Il est difficile d'être parfaitement concentrées durant l'attente méditative qui suit. Qu'allons-nous apprendre ? Nous nous remémorons les Initiations précédentes. Les deux fois, nous avions voyagé. Nous sommes tout d'abord nées à nous même, puis nous avons appris à aller vers les autres, à partager. Et maintenant, que va t-il se passer ? Le voyageur peut se perdre, où nous mènera donc ce nouveau voyage ?

A nouveau devant la porte fermée, nous sommes prêtes à entrer dans le T\ régulièrement, ainsi qu'il est d'usage. Mais on nous demande de nous retourner, et d'entrer à reculons. C'est très étrange, ce n'est pas une pratique courante que de pénétrer ainsi dans un lieu. Ce n'est pas la première fois que nous marchons à reculons. C'était arrivé lors du premier voyage de l'initiation au deuxième degré, avant de frapper sur la pierre brute les trois coups rituels. C'est également à reculons, au cours de cette même cérémonie d'Augmentation de Salaire, que nous avons redescendu cinq fois les marches colorées sur lesquelles nous entraînait l'experte pour vivre et suivre le cycle du blé et de la vie. J'ai interprété cela comme un retour sur moi-même qui symbolisait la constance que nous devions manifester dans l'effort et la recherche de la lumière, et aussi une illustration du coté répétitif, cyclique des choses.

Au troisième degré, l'entrée à reculons dans le T\ a, je pense, un autre sens que je tenterai de développer. Ce moment est une première impression forte. Nous nous rendons compte, dès le franchissement du seuil, malgré notre position, que l'obscurité règne dans le T\. Seule brille devant nos yeux l'étoile située sur le mur de l'Occident, étoile dont nous nous éloignons pas à pas. Mais le trajet est court de la porte, au milieu des Colonnes. Cette Marche à Reculons ne dure qu'un bref instant. Le grand principe de toute démarche initiatique, c'est que la totalité de la démarche se trouve en germe, ou en puissance dans le premier moment. On ne comprend bien ce qui s'est passé à l'origine, que si l'on a accompli le cycle entier des évolutions, et que l'on revient au commencement pour en découvrir sa véritable dimension. Nous reprenons le voyage au début, et nous mesurons, à reculons, le trajet parcouru, comme on revoit sa vie défiler à toute vitesse quand on pense que l'on va mourir.

Je veux justement parler de ce bref moment qui pour moi concrétise le passage d'un état à un autre, mais aussi crée un lien avec les deux autres degrés. C'est un temps intermédiaire où, sans être encore entrée dans le troisième degré, on quitte lentement, le temps du Compagnonnage. On le quitte comme à regret, les yeux sur lui, sur cette étoile qui en est le symbole et qui se trouve maintenant à l'Occident, comme on s'éloigne d'un train qui va emporter ceux qu'on aime, et quand on se retournera, l'étoile à l'Orient ne sera plus là. La réflexion que le travail d'aujourd'hui m'a amenée à faire, a mis en valeur toute l'importance du deuxième degré pour la compréhension future de la Maîtrise.

Pendant le Compagnonnage, nous avons rencontré l'Étoile. Va-t-on maintenant, au terme de cette marche à reculons, la quitter cette étoile ? On peut avoir la certitude que non. Après notre période de Compagnonnage, nous savons qu'elle brille en nous, que nous devons veiller sur sa flamme, qu'elle nous habite. Aussi, lorsque nous entendons : « V\ S\ M\ des CER\, faites se retourner les Compagnonnes ». Aucune nostalgie de quitter l'étoile ne nous étreint. L'étoile nous accompagnera dans notre découverte de la Chambre du Milieu. Pour l'instant, nous tournons toujours le dos au drame. Avoir découvert et suivi l'étoile ne nous empêche cependant pas quelquefois de faillir. Et si cette Marche à Reculons symbolisait la difficulté de notre progression, la difficulté d'entrer dans la Maîtrise ? Le recul, marche en arrière sans visibilité, annonce dans l'acception commune, une chute, ou à tout le moins le heurt dans les obstacles. Lors de notre entrée dans le T\, comme lors des précédentes Initiations, la M\ des CER\ nous protège de ces dangers. Mais il y aura pourtant une chute, un peu plus tard au cours de la cérémonie, un nouveau séjour dans la terre avant le retour radieux à la grande Lumière. Comment une Marche à Reculons peut-elle être la marque, le début d'une progression ? C'est ce paradoxe qui m'a intéressée, à savoir comment aller de l'avant tout en regardant derrière soi ? Et pourquoi n'est-il pas suffisant d'aller de l'avant ?

Après, nous ne pourrons plus dissocier dans notre esprit, la chute, de l'élévation qui suivra. Retournée par la M\ des CER\, il est difficile de reconnaître l'espace où nous nous réunissons en Tenue habituellement. Le T\ est dans l'obscurité, tout est sombre y compris les MM\ autour de nous, on ne voit plus l'Orient, plus le Delta, plus le Soleil, plus la Lune, et la V\ M\ est assise près de la l'Autel des Serments. Elle nous parle. Que nous dit-elle ? Elle explique que l'Atelier est en deuil parce qu'un grand Architecte chargé de construire le Temple de Salomon est mort tragiquement.

Nos yeux s'habituant à l'obscurité aperçoivent un drap noir étalé au centre du Temple, trois SS\ MM\, - tiens, c'est curieux, elles ont un tablier de COMP\- se dirigent vers trois points différents du T\, l'Occident, le Nord et l'Orient. Chacune d'elles tient un outil : une règle, une équerre et un maillet. Une autre S\, qui a son tablier de M\, se tient au milieu du T\. La voix de la V\M\ ponctuera l'acte qui sera mimé sous nos yeux. Trois mauvais compagnons, représentés par nos trois SS\ MM\, essaieront d'arracher à Hiram les mots, le signe et l'attouchement des MM\ alors que le temps de les obtenir n'est pas encore arrivé. Devant son refus, usant de violence, et le frappant tour à tour avec l'outil qu'elles ont en main, sur l'épaule, sur la nuque, sur la tête, elles le tueront.

Un fait frappe les Compagnonnes que nous sommes encore, là, debout entre les colonnes, spectatrices de cet événement qui se déroule sous nos yeux, et dont nous essayons de pénétrer le message. Car tout a un sens, d'enseignement et d'interprétation symbolique, dans nos Rituels. La formation qui nous est donnée consiste, pour une part, à comprendre la nature des passions mauvaises qui nous habitent, dans le but de les dépasser, de les Maîtriser. Or, ce qui apparaît ici, en premier, c'est que ce sont des Compagnons qui ont assassinés Hiram. Ces mauvais Compagnons sont nos SS\ mais, en vertu de l'universalité qui est fondamentale en Maçonnerie, nous pouvons comprendre que c'est nous qui sommes aussi les mauvais compagnons. Pour vivre la passion d'HIRAM, nous devons nous identifier à tous les acteurs du drame.

Quelles raisons avaient-ils de tuer le Maître ? Si nous voulons désormais marcher droit devant nous, sur le chemin initiatique où les voix tracées sont maintenant celles de Maîtresses, si nous voulons ne plus avancer dans le noir, maladroitement, à reculons, aidée par une main secourable, nous devons analyser ce qui s'est passé, comprendre pourquoi, et c'est cela qui doit nous servir d'exemple.

Les trois mauvais compagnons, étaient impatients et exigeaient d'être reconnus. Ils se pensaient dignes d'être récompensés, suffisamment compétents, et voulaient imposer leur volonté au Maître sans accepter d'attendre. Ils l'ont frappé avec des outils qu'ils ont employés comme des armes, inversant le sens de leur utilisation, détruisant au lieu de construire. Ils sont hypocrites, ignorants et fanatiques comme le rituel nous le rappelle. Ils n'ont pas su sublimer leurs mauvaises pulsions.

Au terme de la cérémonie d'Initiation à la Maîtrise, nous sommes relevées par la Vénérable Maîtresse par les cinq points de la maîtrise et elle s'exclame : « Hiram revit en vous ». Nous allons enfin entendre l'enseignement caché sous les allégories de la légende d'HIRAM, et nous voir conférer le troisième degré de la F\M\, être constituées Maîtresse Maçonne, et reçue en Chambre du Milieu, mais nous ne deviendrons pas subitement meilleures. Il ne peut, l'expérience le montre, y avoir progression sans recul de temps à autre. Comment faire pour que la Marche à Reculons ne soit pas un obstacle à la rectification, mais une façon d'avancer dans la difficulté ? Une stratégie, une position de repli qui permet de progresser ?

Pour pouvoir pratiquer les vertus opposées aux vices des mauvais compagnons : loyauté parfaite, travail incessant, large tolérance, il va falloir continuer à manifester un zèle infatigable pour explorer les connaissances que seule une recherche approfondie pourra nous procurer. Nous avons appris ce que nous sommes, et comment nous devons nous comporter envers les autres, grâce a l'étude dans les deux degrés précédents. Si pendant le premier degré nous avons dégrossi la pierre brute, c'est le travail effectué au second degré qui a ouvert notre champ de réflexion initiatique, qui a étendu notre compréhension du travail à exécuter. Le compagnonnage a été essentiel pour que le Conseil des Maîtresses décide de nous recevoir parmi elles et que nous soient transmis ensuite les mots, les signes et l'attouchement du grade. C'est le travail effectué, l'application incessante pour polir la pierre et manier les outils qui permettent de devenir Maîtresse. La connaissance d'un mot de passe ne suffit pas, comme semblaient le penser les trois mauvais compagnons. On ne peut être que dans l'illusion d'être parvenue à un degré de Maîtrise, sans un travail suffisant.

Dans la Marche à Reculons lors de l'entrée dans le Temple, il s'agit de garder les yeux sur toutes les connaissances maçonniques des grades qui précédaient car il conviendra maintenant de les transmettre à notre tour. Regarder en arrière n'est pas du passéisme si l'on continue toujours de progresser, si l'on construit sur les fondations des acquis passés. Le passé nous arme pour faire face aux difficultés du présent et à la peur de l'avenir. Derrière nous se trouve la tradition, le guide, et à l'instar de Maître Hiram, nous serons prêtes à ne pas manquer à nos engagements en ne révélant pas indûment nos secrets.

Hiram revit en nous. « Il se survit dans son ouvre », nous dit le Rituel. Il y a bien une notion de continuité. « Le progrès s'accomplit grâce au travail des Sages disparus » précise t-il encore. Et peut-être aussi grâce à l'infime petite part que nous avons ajoutée. C'est pourquoi nous ne devons rien oublier de la totalité de l'enseignement qui nous a été donné pour apprendre à devenir nous même. Ne pas oublier de tenir compte des leçons de l'expérience pour continuer la route. Travail, Tolérance, Loyauté, Persévérance ; pour arriver à pratiquer ces qualités, l'enseignement des deux premiers degrés ne suffit pas. Il fallait après avoir enjambé le corps d'HIRAM gisant sous le linceul - premiers pas qui quittent le sol, qui créent un cercle dans l'espace - vivre la mort d'HIRAM, être enfouie soi-même dans le noir du drap, avant d'émerger, femme libre, à la lumière quand le rideau du Dhèbir s'ouvre devant nous et que se rallument les lumières dans le Temple. Nous partons alors résolument vers l'avant, nous avons changé de plan en revivant le sacrifice, nous sommes maintenant dans une autre dimension, et toujours en quête de la lumière et de la connaissance.

« Il est minuit, les travaux de la Chambre du Milieu sont fermés ». Entrées Compagnonnes à reculons, désorientées, dans l'obscurité, nous sortirons Maîtresses en regardant droit devant nous, remplies d'une lumière plus vive qui, nous l'espérons irradiera à l'extérieur. Nous n'oublierons pas, pour ce faire, de rester dans la Glorification du Travail, ceci dans le souci de poursuivre l'ouvre, préoccupation majeure du troisième degré. Ainsi l'étoile continuera de briller.

Source : www.ledifice.net

 

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Published by K\ D\ S\ - dans Planches
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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 08:46

Depuis les problèmes compliqués d'étymologie, en passant par la question du vrai ou du faux acacia, des spécialistes ont cherché son identité dans toutes les dimensions de la botanique. Mieux connaître l'acacia par les connaissances scientifiques en cernant la totalité de sa réalité objective, ensuite par interrogations successives, trouver dans quelle mesure ses qualités physiques peuvent se transposer dans un ordre moral. Ainsi dans un dédale de savoir, le Maître nouvellement instruit commence sa quête de l'intelligence du symbole.

Mais l'étude de type universitaire s'étale et se disperse dans un savoir livresque. Il semble même que la méthode dans sa rigueur d'investigation et par les données rassemblées, éloigne inéluctablement de la voie symbolique. La botanique reste impuissante à dégager la valeur et l'enseignement de l'acacia. Le sens se dérobe.

Ce genre de recherche nous révèle, tout au plus, une réputation de bois imputrescible. Cette qualité sera mise en parallèle avec la notion d'immortalité induite dans la légende d'Hiram. Mais l'implication du symbole ne se réduit pas seulement à ce simple constat.

D'autres « qui voient de l'acacia partout» l'inscrivent facilement dans une longue histoire à travers les âges. Depuis les anciennes civilisations, l'arbre ou le bois d'acacia est d'essence sacrée. Vénéré en tant que tel, il est utilisé selon eux, chaque fois que l'histoire se charge d'un sens particulier: dans l'antique Égypte, mais surtout dans la tradition biblique. Ces spéculations ou investigations historico-botanico-symboliques n'ont rien à voir avec une étude sérieuse de la symbolique maçonnique. Que nous importe en effet, que l'arche d'alliance, la croix, et même la couronne d'épines portée par le Christ aient été faites de bois d'acacia ?.. le but plus ou moins avoué de cette recherche est de trouver une filiation antique à la Franc-Maçonnerie, de manière à démontrer qu'elle est bien dépositaire d'une tradition primordiale, dont les membres enorgueillis sont évidemment les dignes enfants. Pseudo-histoire et divagations botaniques encombrent fort malheureusement la littérature spécialisée. Même si le meilleur .des enseignements de ces pistes de recherche se résume en fin de compte par des messages en forme d'allégorie morale, ceux-ci conduisent trop souvent à des impasses assez voisines du pur dogmatisme.
Force est de constater que peu d'auteurs ont parlé de l'acacia en termes réellement symboliques, simplement parce qu'ils l'ont cherché là où il n'est pas. Il nous semble que le seul fondement reconnu de l'étude doit s'établir à partir de la légende d'Hiram incluse dans le rituel d'élévation au 3e, dont l'acacia constitue une des principales articulations.

L'ACACIA DANS LA LÉGENDE

Commençons par un bref rappel de la légende d'Hiram: Afin d'obtenir le grade de Maître, qu'ils n'ont pas mérité, trois mauvais Compagnons tentent par la force d'en acquérir la connaissance. Se heurtant à l'opposition du Maître Hiram, ils l'assassinent. Puis le transportent hors de la ville, dans un lieu écarté ensevelis- sent le corps sous un tertre, sur lequel ils plantent sommairement une branche d'acacia. Le lendemain, les traces de sang révèlent le crime, alors les MM.'. donnent cours à leur douleur. Ensuite ils jurent de n'épargner aucune recherche pour retrouver le corps. Inlassablement ils persévèrent à chercher afin de donner à Hiram une sépulture digne de lui. La vision de l'acacia planté sur le tertre fraîchement' remué, fait pressentir qu'ici se trouve le cadavre. Les MM.'. conviennent alors d'adopter un nouveau signe et un nouveau mot sacré en mettant au jour la dépouille du Maître vénéré. Ce qui est fait. Ainsi Hiram renaît dans l'esprit de ses successeurs.
Constatons que sans l'acacia le lieu où est enseveli Hiram n'est pas connu, il est à l'origine de la découverte. De l'invisible au visible il est le chaînon manquant intervenant dans l'histoire comme un axe, un pivot autour duquel tout bascule.

L'acacia agit en véritable transformateur à partir de la connaissance qu'il représente. Mais si il indique un message communiqué par sa seule présence sur le tertre, la communication ne s' établit cependant que par l'interrogation du M.'. et dans les développements de sa pensée. En cela réside le langage clé, d'accession à la maîtrise. De cette alchimie intellectuelle naît la délivrance du Comp.'., sous la forme allégorique de la mutation de l'initié en homme nouveau.

La régénération intervient après la fouille, au moment précis où la dépouille du Maître retrouve la lumière. Simultanément sont effectués et prononcés le nouveau signe et le nouveau mot sacré, qui transmutent le Comp.', en M.'..

Le symbolisme est ici très clair, le geste et la parole sont les matériaux de la régénération. Ils sont la Parole substituée, identique à l'esprit de la Parole perdue, primitive et fécondante, que détenait Hiram, et dont le nouveau Maître commence la quête.

Nous s'avons maintenant où conduit l'acacia, son rôle irremplaçable, et le sens emblématique qu'il recouvre. Seul vestige de la vie disparue, par lui se réalise la connaissance gestuelle et verbale, condition nécessaire à la renaissance d'Hiram.

« Éternel espoir de la survivance des âmes, de l'indestructibilité de la vie» selon Plantagenet, « conscience de la vie véritable » d'après Wirth... Le symbolisme de l'acacia reste cependant difficile à cerner.

L'image couramment figurée, le représente sous la forme d'une branche à sept feuilles, pourquoi sept?

Le nombre ne se justifie pas seulement par sa valeur de quanti té, mais aussi et surtout, par l'harmonie qualitative qu'il déploie. L'ensemble de cet influx crée son rapport au monde qui, en inter- action le désigne comme ce qu'il est.
Entre autres combinaisons, sept s'obtient par addition de trois, qui est l'Unité dans son essence et de quatre qui est l'unité dans sa substance. Sept est donc la matière animée, une totalité en mouvement (le Chariot du Tarot) analogue à l'homme parfaite ment réalisé. Situé entre le haut et le bas (la verticale), et les quatre points cardinaux des recherches (l'horizontale) l'homme debout est « ici » c'est-à-dire sept au centre du six. Sept désigne la perfection du centre par rapport à la périphérie, et aussi l'âge symbolique du M.', maçon placé entre l'équerre  et le compas.

L'ACACIA DANS LE RITUEL

Dans la première partie de la cérémonie, le récipiendaire assiste à la commémoration du triste événement et revit les moments forts du drame. Au rite Français, il n'est pas identifié d'emblée au maître Hiram. Son rôle est passif jusqu'a l'aboutissement des recherches, le moment ou le G.'. Exp.'. signale l'acacia pour la première fois. Aussi cette partie du rituel se présente-t -elle, comme une énigme dont l'initiable, aidé de l'acacia, doit faire la lumière.

La co-naissance du passé.

Au G.'. Exp.'., le 1er Surv.'. réplique: « Cette branche d'acacia. a vraisemblablement été plantée sur ce tertre par les assassins d'Hiram, pour reconnaître l'endroit où ils ont caché son cadavre». Analysons de près cette phrase extraite du rituel. Une question vient à l'esprit, pourquoi les assassins ont-ils planté une branche d'acacia ?.. pour reconnaître l'endroit, répond le rituel. Pourquoi donc avaient-ils besoin de reconnaître l'endroit ?.. peut-être pour y revenir ?.. mais y revenir pourquoi faire ?..

Reprenons au début. Hors la voie légale, trois Comp.'. sont prêts à tout pour obtenir les secrets de la maîtrise. Trois tentatives par la force conduisent à l'assassinat. C'est dire tout l'intérêt qu'ils portent à ce qu'ils convoitent. Dans la destruction de ce qui leur paraît supérieur, ils trouvent la mesure de leur valeur. Le crime confère la supériorité recherchée, tuer le maître c'est devenir maître. L'acacia prouve la réalité de l'acte et figure à leurs yeux, l'emblème de leur victoire.

Résumons le sens de l'histoire: En négatif, l'assassin se considère maître, il a vaincu et détient le secret de la mort de sa convoitise. En positif, le M.'. est pleinement M.'., il a découvert la mort et institutionnalisé son secret.

La co-naissance du présent

« Compagnons, arrachez cette branche d'acacia. Vous la tiendrez ensuite à la main. » En saisissant l'acacia l'initié se rattache à tout ce qui survit de la tradition maçonnique, et par le rituel d'élévation s'ouvre à l'immortalité symbolique. L'immortalité n'existe pas, mais la permanence existe. Elle s'exprime dans la tradition vivante dont le M. '. est dépositaire, et qu'il devra, à son tour, lui aussi transmettre. La passation engendre une interaction entre la mémoire collective et la mémoire individuelle qui, forte de l'expérience peut se remémorer. Se « re-mémorer » participe d'une certaine manière à la re-naissance d'une partie de nous-même. Dans la légende, par analogie ce phénomène est exprimé allégoriquement dans le fait de « retrouver le lieu ».
L'acacia jalonne le chemin de la mémoire, passage obligé de toute quête d'identité.

La co-naissance du futur

« Mes F.'. mettons un terme à notre douleur. L'acacia nous reste et sera pour nous une marque de reconnaissance. C'est l'emblème des sociétés humaines qui après avoir subi une longue oppression sont revivifiées par la liberté ».

Le Débhir à ce moment resplendit de lumière. Le nouveau Maître porte la branche jusqu'à l'autel où il la dépose. « Veuillez étendre la main droite au dessus de la branche d'acacia ». En forme de serment, les règles et devoirs, sont énoncés dans la lecture de l'obligation. Travailler à l'accomplissement de l'œuvre et, d'une part instruire, d'autre part ne pas révéler. Ces deux dernières fonctions se confondent avec celles de l'acacia qui « parle» à l'initié, (les trois mauvais Comp.'. sont initiés) et demeure seulement un végétal muet pour le profane.

Quant à l'accomplissement de l'œuvre, c'est l'objet futur du M. '. maçon. Porter ses efforts là où le conduit sa vie, et offrir son travail aux autres. Autrement dit, porter la branche et la déposer sur l'autel, tel est le sacrifice à consentir. Nos œuvres nous survivent, à travers elles nous existons encore dans l'esprit des générations suivantes.

Par la légende, l'acacia ouvre à l'unité triple de la connaissance. Celle-ci mise en œuvre par le rituel permet l'accession à l'immortalité symbolique. C'est dire tout l'intérêt qu'a l'initié de s'approprier le symbole. L'appropriation constitue en fait, tout l'enseignement pratique de l'acacia.

L'ACACIA REFLEURIT TOUJOURS

Pagnol fait dire à Raimu dans « la fille du puisatier » : « ... il faut se méfier des gens qui vendent des outils et qui ne s'en servent pas ». Il faut donc nous servir du symbole en tant qu'outil. Mais pour devenir efficace le symbole doit pénétrer nos consciences, s'imposer à nous jusqu'à se superposer, dans une totale identification. Avec imagination et volonté; L'acacia peut être converti d'un mode mental et abstrait, en un mode physique, pratique et quotidien, afin de devenir un outil bien réel. Si l'acacia est reconnu comme un signe, nous devons donc être un signe. Comme l'acacia planté sur le tertre, acacia nous-même, plantés dans la société, nous avons' le devoir de devenir un jalon visible, un jalon utile à toute conscience en voie d'évolution. Ce que le livret d'instruction du 3° grade définit en ces termes « Cette branche verdoyante au sein de la mort, est l'emblème du zèle ardent que le Maître doit avoir pour la vérité et pour la justi- ce, au milieu des hommes corrompus qui trahissent l'une et l'autre ». Corroborant la double notion de repère et de transmission, signalons que le « dictionnaire» de Daniel Ligou mentionne plusieurs revues ayant pour titre « acacia» ou « l'acacia ». Ainsi l'acacia s'exprime de la même manière, par le Maître Maçon comme dans une revue maçonnique, en termes de représentativité et de diffusion d'une œuvre qui doit sans cesse se renouveler; discerner les vrais valeurs afin de nous améliorer, travailler à réaliser le beau et le bien que nous devons faire au pré- sent, « ici et maintenant ».

Source :
http://emsomipy.free.fr/

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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 08:44

Nous venons une nouvelle fois de revivre ensemble, si je puis dire à propos d'un assassinat, la légende d'Hiram, récit mythique fondateur de la Franc-Maçonnerie moderne. Comme tout récit mythique, celui-ci s'adresse à l'intuition de chaque frère et son enseignement doit être compris sur le mode analogique ; nous sommes dans le monde des symboles. Ce midi je vais tenter d'approfondir ce que nous pouvons apprendre en méditant sur les circonstances mêmes du meurtre d'Hiram, et particulièrement sur ses auteurs, biens connus des maîtres maçons et de quelques autres sous l'appellation de « mauvais compagnons ».

Réfléchissons d'abord sur les différents plans où l'on peut interpréter le récit. Le carré long appelé souvent improprement « pavé mosaïque » est un élément où se superposent diverses analogies : il représente aussi bien le Cosmos que la Loge ou que l'individu lui même. Ce qui se passe dans la loge est de la même façon susceptible de renvoyer à des faits cosmiques, sociaux ou psychiques. Les trois meurtriers ont donc de nombreuses interprétations symboliques possibles. Nous allons en explorer quelques unes.

Notons tout d'abord que le récit et son exposition ont connu quelques variantes non seulement suivant les rites, mais aussi dans le temps au Rite Écossais Ancien et Accepté. Par exemple le Rite Français Moderne fait des récipiendaires un simple spectateur du drame qu'on mime devant lui avec un frère figurant Hiram et trois autres, habillés en compagnons, qui ne sont pas les surveillants ni le Très Vénérable Maître, jouent le rôle des meurtriers. Les outils et la succession des portes l'emplacement de ces portes, ne sont pas les mêmes que les nôtres. Au rite Écossais, selon les rituels promulgués ou acceptés par le Suprême Conseil de France, si le récit s'est toujours fait sur le mode participatif, les récipiendaires jouant Hiram, et les trois maillets mimant les meurtriers, les outils et même l'ordre des portes ont varié, ainsi que les endroits du corps atteints par chaque conjuré. Les plus anciens rituels mentionnent successivement la règle, l'équerre et le maillet comme outils utilisés dans le meurtre, au lieu du fil à plomb, du niveau et du maillet dans les rituels actuels. Nous essayeront de deviner la raison de ce changement à la lumière de nos interprétations.

La première interprétation de la légende se situe sur un plan astronomique, comme les interprétations des mythes des mystères païens. Hiram y représente alors l'être lumineux par excellence, le Soleil, et son meurtre suivi de sa résurrection font alors référence au déclin de l'astre du jour de l'équinoxe au solstice d'hiver, et à sa renaissance après le passage de la porte du solstice. Les trois compagnons qui tuent Hiram sont alors les trois mois qui séparent l'équinoxe du solstice. Et l'on doit s'y reprendre à trois fois pour ressusciter Hiram comme l'on doit attendre quelques jours au solstice pour s'assurer que la durée du jour se met à augmenter. C'est en effet le moment où les variations de la durée du jour sont les plus lentes.

Sur le plan social, Hiram peut incarner l'ordre d'une société juste, ou l'organisation de la Franc-maçonnerie telle qu'elle devrait être selon que l'on considère la société dans son ensemble ou l'Ordre maçonnique en particulier. Pour nous en tenir à ce dernier point, Hiram, le maître sans défaut, peut incarner un état idyllique de cet Ordre maçonnique. Cet état idéal est en butte aux entreprises perverses de membres de l'Ordre poussés par leurs passions. Les défauts les plus souvent retenus par les commentateurs sont l'ignorance, le fanatisme et l'ambition ; cela se voit dans l'usage complètement dévoyé qui est fait des outils : devenus des armes, des instruments de mort, ils ont perdu leur qualité de symboles dans les mains de ces compagnons qui n'ont pas su en pénétrer le sens ; et nous savons par expérience que malgré nos efforts, ces défauts sont loin d'être absents de nos colonnes, et même de nos Orients. Si la Franc-Maçonnerie doit se préserver, c'est d'abord de ses propres membres. Et ce n'est pas un hasard non plus si les mauvais « compagnons » sont figurés par les trois plus hautes autorités de la Loge : parmi tous les frères, nous devons nous méfier avant tout de ceux qui ont un pouvoir, car comme le dit Montesquieu, tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser, et cet abus se ferait au détriment de tout l'Ordre. Ce n'est pas un hasard non plus si ce sont les mêmes qui procèdent à la résurrection d'Hiram ; la Franc-Maçonnerie pourra demeurer pure si elle se choisit des chefs dignes de son idéal.

Le récit de la mort d'Hiram peut également s'interpréter sur un plan psychologique personnel : Hiram figure alors une partie de l'inconscient du récipiendaire, qui doit subir une dernière épreuve avant de devenir un initié accompli. Dans cette optique les trois compagnons ont un rôle tout à fait ambivalent : ce sont les passions auxquelles l'initié doit savoir résister pour parvenir à son accomplissement, et nous retrouvons ici l'ignorance, le fanatisme et l'ambition. Mais il faut bien constater que ces meurtriers ont aussi un rôle de sacrificateurs, car c'est par une mort et une résurrection rituelles que le Compagnon devient un nouveau Maître : sans sacrificateur, pas de sacrifice. Leur présence est donc indispensable.

Par ailleurs il faut remarquer que les trois compagnons n'accomplissent pas leur forfait n'importe où : ils attendent le Maître chacun à une porte. Or dans les récits mythiques, le rôle des différents « Gardiens de la Porte » que l'on peut rencontrer est double. Ce sont souvent des monstres terribles qui empêchent le passage, ce sont aussi et en même temps des initiateurs qui, par les épreuves qu'ils font subir, permettent au héros de poursuivre son voyage. C'est ainsi qu'on peut aussi considérer les trois compagnons.

En infligeant au récipiendaire une mort successivement physique (un coup au côté droit), puis affective (un coup sur le côté gauche) et enfin psychique (un coup sur la tête), ils permettent au Compagnon de se dépouiller complètement du vieil homme qui est en lui pour pouvoir renaître sous la forme d'un nouvel Hiram, le Maître Idéal. Dans son combat contre les passions destructrices, le récipiendaire doit d'abord mourir afin de renaître dans un nouvel état de pureté, exempt des défauts qui l'empêcheraient de continuer son chemin initiatique. Et ce n'est pas encore une fois un hasard si les acteurs qui ont mimé les assassins sont les mêmes qui font revivre le nouveau Maître, pas un hasard non plus si ce sont les trois qui dirigent la Loge. Et c'est peut être pour insister sur cette qualité que l'on a substitué aux instruments d'origine (qui sont soit dit en passant les instruments spécifiques des apprentis, règle, et des compagnons, équerre) les outils emblèmes de leur fonction. Cela veut peut être aussi nous dire que l'apprentissage et le compagnonnage sont des épreuves préparatoires à cette mort d'Hiram à la fois redoutée et nécessaire, et que ces mêmes épreuves donnent une base pour servir à la construction psychologique du nouveau Maître.

J'ai dit, T\ V\ M\

Source : www.ledifice.net

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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 08:34
La rébellion irlandaise de 1798 fut un mouvement révolutionnaire d’une très grande ampleur qui, en raison de l’impact du soulèvement dut faire face à une répression extrêmement sévère. Les historiens parlent de 25 à 30 000 victimes, même si un historien a pu récemment avancer le chiffre de 10 000. A côté des morts et des blessés, la plupart du côté des révoltés, c’est à une véritable diaspora à laquelle on a assisté, une vague de déportation vers l’Australie, de bannissement et d’émigration vers les États-Unis d’Amérique. Pourtant, avant de regarder plus précisément les formes de cette répression, on se doit de présenter la nature de cette rébellion. La raison en est double. En premier lieu, parce qu’à la fois, il s’agit d’un débat historiographique qui continue de partager les historiens, mais également parce que la complexité de la nature de la rébellion, et donc ses enjeux politiques et idéologiques que l’on retrouve dans les débats des historiens, ont pu aggraver ou accentuer la répression. En effet, à côté de la répression organisée par l’État, on relève des vengeances diffuses, parfois d’ailleurs tout aussi implacables, organisées par les populations locales et provenant de vieilles et tenaces rancunes sociales et religieuses. Depuis 200 ans, au travers de nombreux travaux d’historiens et par l’intermédiaire de plusieurs célébrations et commémorations (centenaire en 1898, cent-cinquantenaire en 1948, bicentenaire en 1998), les auteurs n’ont pas manqué, de manière souvent d’ailleurs très partisane, de s’attacher à présenter la nature de la révolte de 1798. Cependant, dès 1798, les causes de la révolte ont suscité interrogation, posé des difficultés, non pas à ceux qui devaient en écrire l’histoire, mais directement à ceux qui en furent les acteurs. Ainsi, la rébellion affecta le processus qui allait aboutir à l’Acte d’Union avec l’Angleterre en 1800.
L’un des premiers écrits rendant compte de la rébellion date de 1801. Il s’agit de l’ouvrage d’un protestant loyaliste conservateur (Richard Musgrave) accusant les catholiques irlandais d’avoir voulu non pas l’émancipation des masses, mais l’expulsion des protestants d’Irlande et la séparation d’avec l’Angleterre. De manière moins paradoxale qu’on pourrait le croire au premier abord, cette explication confessionnelle de la révolte fut finalement acceptée par les Irlandais Unis qui voyaient par là un moyen de ne pas être tenus pour responsables de la rébellion. Dès août 1798, trois d’entre les principaux leaders emprisonnés (Thomas Addis Emmet, Arthur O’Connor, William James MacNeven) firent publier un Mémoire dans lequel ils expliquaient la violence de la rébellion dans le comté d’Armagh comme provenant d’une réaction aux militaires et aux factions armées des loyalistes et des catholiques. A la lecture de leur Mémoire, les I rlandais Unis apparaissent au final comme des hommes raisonnables, pris entre l’intransigeance du gouvernement et la hargne des paysans catholiques. Cette explication leur permit de sauver leur vie car, en outre, elle convenait aux autorités qui ne voulaient certainement pas mettre en avant les causes politiques de l’insurrection. Le gouvernement pensait également que cette explication permettraient aux presbytériens de s’éloigner des catholiques et des paysans insurgés.
Dans l’ouvrage de 1803, d’un autre meneur des Irlandais Unis, Edward Hay, on relève cette même volonté de minimiser son rôle et celui des Irlandais Unis dans l’explosion rébellionnaire. Il assurait que dans le comté de Wexford, il n’y avait pas eu de plan insurrectionnel et que la révolte était le résultat de la violence des protestants. On trouve encore deux autres textes semblables dans le premier tiers du xixe siècle par deux autres leaders qui faisaient, à leur tour, disparaître toute préméditation révolutionnaire dans l’insurrection et mettaient en avant le rôle des prêtres catholiques dans la rébellion.
Au milieu du siècle, on en revint, par l’intermédiaire de plusieurs études, à une sorte de réhabilitation de Wolfe Tone et des Irlandais Unis comme les fondateurs du nationalisme irlandais. Ce nouvel intérêt permit aux historiens de s’intéresser de nouveau à la nature de la rébellion et de recueillir des témoignages des participants encore en vie. On assista alors à des comptes rendus beaucoup plus objectifs précisant le rôle des Irlandais Unis dans l’organisation et le déclenchement de la révolte tout en émancipant le rôle des prêtres catholiques. Cette nouvelle explication inquiéta le clergé catholique qui voyait d’un très mauvais œil l’influence des idées républicaines des Irlandais Unis plus de cinquante années après leur disparition. Le clergé catholique assumait l’entière responsabilité de la rébellion, exonérait les presbytériens et écartait les Irlandais Unis de toute intervention. Les presbytériens de l’Ulster n’étaient pas opposés à cette révision de l’histoire, car ils étaient de plus en plus inquiets de la volonté des catholiques de briser l’état d’Union avec l’Angleterre opérée en 1800. En 1898, la commémoration se divisa clairement en deux groupes distincts : les républicains et le clergé catholique, les deux s’efforçant de minimiser le rôle de l’autre dans l’insurrection de 1798. Si un rapprochement s’opéra d’un point de vue historiographique, les célébrations du centenaire exaltèrent toutefois la nature confessionnelle de la rébellion tandis que les principes politiques des Irlandais Unis étaient largement ignorés. Le nationalisme irlandais célébré en 1898 était avantageusement catholique et la commémoration servait à préparer l’indépendance politique. Cette attitude continua pendant toute la première partie du xxe siècle. En 1967, le président de la République Irlandaise inaugura un monument à Dublin à la mémoire des Irlandais Unis. Trois ans plus tard, il était plastiqué par les protestants de l’Ulster. Les commémorations du bicentenaire a bien sûr permis une vision plus scientifique et apaisées des événements et on peut se satisfaire qu’aucun parti n’ait pris le dessus sur l’autre. Toutefois, on relève tout de même une volonté des historiens de taire quelque peu la violence et les crispations afin, peut-être, de ne pas ressusciter les tensions du passé dans un pays à la recherche du consensus et de la paix.
Quoi qu’il en soit, comme on le voit, l’historiographie a finalement pendant longtemps brouillé la compréhension de la nature des causes de la rébellion. Voyons à présent rapidement les éléments qui en déterminent les causes.
On a pendant longtemps, en particulier avec la publication en 1969 du livre influent de Thomas Pakenham, considéré la rébellion comme répondant à une « faim de terre », une bruyante jacquerie de la paysannerie locale, Pakenham développant l’idée que les insurgés n’avaient pratiquement aucune motivation politique. Il est vrai qu’en 1797, la chute des prix du grain toucha violemment le comté de Wexford dont l’économie était avant tout rurale. Il était également judicieux de mettre en relation les nombreuses révoltes des campagnes qui avaient pu éclater entre 1760 et 1790, utilisant la violence et la force afin de s’opposer aux enclosures, à la hausse des loyers et de la fiscalité, avec la rébellion de 1798. Beaucoup des participants de ces manifestations étaient en effet des paysans. Enfin, l’autre argument en faveur des causes agraires de la rébellion résidait dans la transformation des Irlandais Unis en une organisation de masse et l’ouverture de leur programme aux enjeux économiques et pour une plus grande distribution égalitaire des terres et des profits. Certains leaders locaux des Irlandais Unis lorsqu’ils se rapprochèrent des Défenseurs Catholiques le firent sur la base d’un programme économique fondé sur l’abolition des dîmes, la baisse des loyers et des impôts, et la confiscation des grandes propriétés.
Toutefois, a contrario, il faut aussi préciser tous les aspects qui vont à l’encontre d’une telle explication, ainsi : le caractère non spontané de la rébellion ; les motivations politiques des Irlandais Unis dont les leaders étaient sur le plan national des urbains assez peu au fait des revendications paysannes. D’ailleurs, les Défenseurs Catholiques eux-mêmes, très actifs dans l’organisation de la rébellion, n’étaient pas une société secrète uniquement intéressée par les problèmes agraires. Beaucoup de leurs leaders étaient des artisans, des commerçants, des enseignants et des ouvriers spécialisés. Si leurs motivations rejoignaient les doléances paysannes, elles ne s’y limitaient cependant pas. Ainsi en 1793, les Défenseurs Catholiques s’étaient activement opposés au Militia Act et de manière générale étaient attachés à l’autonomie de l’Irlande. En outre, la localisation de la révolte montre bien qu’il ne s’agit pas d’une rébellion paysanne. Le mouvement a éclaté surtout dans les comtés situés à l’est de l’Irlande, c’est-à-dire des comtés assez urbains et les plus économiquement avancés en terme de commerce et de manufactures. Dans le Sud et dans l’Ouest, l’insurrection ne décolla jamais.
Deuxième explication, la nature confessionnelle de la rébellion. On l’a vu cette explication a été pendant de très nombreuses années la seule cause que l’on a pu retenir. Depuis une dizaine d’années, on assiste à l’inverse et à une volonté de minimiser la nature religieuse de l’insurrection. On a ainsi pu avancer que sur les sept prêtres catholiques ayant participé à la révolte dans le comté de Wexford, aucun n’était en charge d’une paroisse et six d’entre deux étaient suspendus ou sans emploi. On a aussi fait remarquer que ces prêtres ne représentaient qu’une petite minorité des quatre-vingt-cinq prêtres catholiques que comptait Wexford. Dans toute l’Irlande, sur les mille huit cents prêtres, on relève uniquement soixante-dix qui prirent part, d’une façon ou d’une autre, au mouvement insurrectionnel. Le 24 mai 1798, l’archevêque de Dublin envoya à l’ensemble des prêtres catholiques irlandais une lettre condamnant la rébellion. Toutefois, on note aussi, et même si l’organisation des Irlandais Unis n’était en rien une organisation confessionnelle, que plusieurs de leurs membres furent très influencés par la Constitution Civile du clergé en France. En Ulster, le mouvement fut largement dirigé par des pasteurs presbytériens, mais également par un nombre non négligeable de prêtres catholiques. De même, on note très peu d’attaques contre les églises protestantes dans le comté de Wexford, et quand elles furent assaillies, les chefs de la rébellion condamnèrent ces actes rapidement. On relève aussi très peu d’agitation confessionnelle dans les comtés les plus majoritairement catholiques et également aucune agitation à base religieuse en 1798 dans un comté (Armagh) qui avait pourtant connu de fortes oppositions confessionnelles dans les années antérieures. En outre, insurgés et loyalistes qui vont s’affronter en 1798 sont de confessions diverses et on trouve des catholiques et des protestants dans les deux camps. Cependant, il ne faut pas non plus oublier que l’Irlande était avant 1798 largement traversée par des oppositions religieuses marquées, rejoignant des divisions sociales tout aussi profondes. Ces tensions vont ressurgir pendant la rébellion et lors de la répression. D’autant qu’avant mai 1798, beaucoup des leaders des Irlandais Unis avaient été arrêtés ou déportés et qu’ils n’étaient plus à même, lors de l’insurrection, de freiner ou apaiser les rancœurs religieuses qui ont pu, à l’occasion, éclater sans entrave. D’autant qu’entre 1796 et 1798, sous le nouveau Lord lieutenant Earl Camden, la politique du Château (lieu de l’exécutif irlandais) fut ouvertement en faveur des protestants et dirigée contre les catholiques. La loi martiale (30 mars 1798) favorisait les propriétaires protestants et on s’appliqua à désarmer les comtés catholiques. Le 24 mai, trente catholiques propriétaires furent exécutés sommairement à Dumlavin en raison de leur appartenance supposée au mouvement des Irlandais Unis. Le lendemain, ce sont vingt-huit prisonniers qui connurent le même sort et pour les mêmes raisons. Les violences entraînèrent des vengeances du même ordre chez les rebelles. Ainsi le 5 juin 1798, ce sont une centaine de protestants, femmes et enfants compris, qui furent brûlés dans une grange. La liste des atrocités serait encore longue.
Dernier point avant d’en arriver à la répression, mais on l’aura compris, cette dernière va réagir à la nature complexe de la rébellion, ce sont ses causes politiques.
Elles sont les plus mises en avant actuellement et les plus convaincantes. La poussée radicale en Grande-Bretagne, l’influence de Thomas Paine, de la Révolution américaine, de la Révolution française bien sûr, des liens qu’entretenaient les leaders des Irlandais Unis avec la France révolutionnaire, la diffusion d’une culture politique dans les villes qui connurent une expansion sans précédent en raison de la croissance démographique, la littérature folklorique en gaëlique qui, selon les dernières recherches, véhiculait des réflexions politiques réformistes, tout cela représente des éléments convaincants et indéniables du caractère principalement politique de la rébellion. Toutefois, à l’inverse, on se doit aussi d’observer que l’alliance passée entre les Irlandais Unis et les Défenseurs Catholiques était fragile et les historiens ont pu mettre en évidence leurs différences : des motivations avant tout politiques pour les premiers, des revendications sociales et économiques plus développées pour les second. Dans certains comtés, leurs différences étaient telles qu’elles fragilisèrent l’unité du mouvement insurrectionnel et se retournèrent contre eux. En outre, comme déjà évoquée, l’arrestation, avant la rébellion qui aurait dû avoir lieu un an plus tôt, de plusieurs leaders des Irlandais Unis va largement affaiblir, voire désorganiser le mouvement. Une fois que l’échec de l’insurrection de Dublin fut avéré, c’en était fait, faute d’un autre plan d’action, de la rébellion.
Le gouvernement réagit alors avec fermeté. La rébellion, désemparée, se mua d’une révolution préparée et organisée en une guerre civile et religieuse chaotique. La répression est marquée par cette triple empreinte.
A partir du 20 juin, les batailles et la rébellion engagées depuis la fin mai avaient pratiquement définitivement consacré la victoire des armées loyalistes emmenées par le général Lake. Ce dernier, violent et sans pitié, n’avait donné aucune instruction à ses troupes concernant les prisonniers qui devaient continuer selon la formule du nouveau vice-roi, Cornwallis, « leur boucherie sans discrimination contre n’importe quel homme portant un manteau marron et trouvé à plusieurs kilomètres du champ de bataille ». On relève, en effet, des actes de barbarie, de viol, de pillage et de destruction de fermes dont certains étaient aussi perpétrés sous la bienveillance des magistrats. La politique de Lake était de faire des exemples punitifs. Ceux qui reconnaissaient avoir été trompés pouvaient être épargnés, en revanche, aucune pitié ne serait accordée pour ceux qui les avaient trompé ! Ainsi, Matthew Keogh, un des leaders de l’insurrection de Wexford s’était de lui-même rendu à Lake. Lorsqu’on l’amena pour le pendre, il fit un discours si émouvant dans lequel il clamait son innocence que plusieurs hommes de l’entourage de Lake essayèrent de fléchir sa décision qui, toutefois, refusa la clémence. Keogh fut pendu, sa tête tranchée placée sur une pique. Autre exemple de la cruauté de Lake et de sa volonté de marquer par la peur et la violence les esprits : sur la simple accusation d’un de ses voisins, un homme de 65 ans, accusé d’être un des émissaires des rebelles, fut décapité et son corps jeté dans un cours d’eau. Pourtant, l’homme était innocent, il pouvait à peine se déplacer et ses deux frères, dont l’un était mort lors de la rébellion, étaient tous deux de fervents loyalistes. En agissant ainsi, Lake espérait obtenir la redition complète des rebelles encore en activité à la fin juin/début juillet dans le comté de Wexford.
C’est dans cette atmosphère de violence et de cruauté que le vice-roi prit la décision d’essayer de mettre un terme à ces exécutions gratuites et sans fondement. Violences contre les personnes, comme on l’a vu, mais également pays dévasté par une guerre courte mais intense. Maisons, châteaux, fermes, granges, chevaux, charrettes, dans certaines villes et dans certains comtés c’était l’ensemble des possessions des hommes qui avaient brûlé.
D’autant que, même sporadiquement et faiblement, quelques insurgés continuaient à batailler jusqu’en janvier 1799 et même 1803 comme John Holt, le meilleur des tacticiens militaires que possédaient les rebelles. Mais ces éclats étaient diffus et limités car dans le reste du pays, c’est plutôt la terreur blanche qui régnait, emmenée par la « Black Mob ». Ce furent trente églises catholiques qui furent brûlées au lendemain de la rébellion. Mais, évidemment, il y avait plus grave et en 1800, une correspondance privée nous apprend que des exécutions sommaires étaient encore perpétrées contre des hommes et leur famille soupçonnés d’appartenir au camp des rebelles.
C’est contre ce type d’atrocités qui, selon ses mots, ne favorisaient « pas la renaissance de la paix » que Cornwallis s’engagea. Pourtant, les opinions étaient partagées du côté des autorités. Certains pensaient que les rebelles « en avaient pris pour 100 ans » et allaient être calmes jusqu’à l’an 2000, d’autres n’y croyaient pas comme l’évêque de Ferms qui demanda à retourner en Angleterre et dut quitter l’Irlande et son diocèse. Cornwallis opta pour la réconciliation nationale, malgré l’opposition des loyalistes qui n’arrivaient pas à obtenir aussi rapidement qu’ils le souhaitaient les compensations financières promises par le gouvernement. La vengeance et les confiscations étaient des moyens bien plus simples et plus rapides d’obtenir réparation.
D’autant que la loi martiale, proclamée en Irlande le 30 mars 1798, permettait aux officiers de mettre en place des cours martiales sous leur autorité. Ces cours accélèraient la procédure et autorisaient les officiers à trancher rapidement. Ils avaient le pouvoir de vie et de mort, car il n’y avait pas de jury pour seconder les officiers. En outre, les cours martiales ne devaient, à l’origine, que statuer sur des crimes relevant de la trahison. En fait, ils statuèrent sur tous les délits. Enfin, concernant les civils, ils n’auraient pas dû remplacer les cours d’assises, ce qu’ils firent pourtant très souvent. Pendant le temps court de la rébellion, du 24 mai au 20 juin, beaucoup de ces tribunaux d’exception rendirent leur verdict dans la précipitation. Nous savons qu’ils ont existé, mais ils n’ont évidemment pas laissé d’archives ou très peu. On possède ainsi une liste du comté de Limerick qui donne les noms de soixante-seize hommes y passés devant la Cour martiale composée de cinq officiers. Huit furent exécutés, vingt-deux déportés, dix-huit acquittés, les autres étant condamnés à diverses peines. Beaucoup d’entre eux étaient fouettés. Certains entre 100 et 200 coups de fouets, d’autres entre 500 à 600. Les premiers, en général, recevaient l’intégralité de la sentence, les autres n’en recevaient que la moitié.
C’est ce type de sentence que Cornwallis essaya de freiner.
Entre 1798 et 1799, il exigea que toutes les décisions des cours martiales lui soient envoyées afin qu’il en examine le verdict. Il donnait alors son accord ou transformait les peines. Il agit afin, le plus souvent, d’apaiser le verdict qui était fondé, et les exemples abondent, sur de faux témoignages (les témoins étaient des mineurs ou des adultes visiblement payés pour témoigner à charge contre le suspect en raison d’anciennes rancœurs sociales ou religieuses).
Entre 1798 et 1802, ce sont ainsi 3 450 prisonniers qui furent déportés, bannis, envoyés dans l’armée prussienne ou dans l’armée britannique.
Autre facteur qui a joué un rôle d’apaisement dans cette société déchirée et qui a préparé l’Acte d’Union avec l’Angleterre : la politique d’indemnisation des victimes loyalistes, en particulier tous ceux dont les dégâts ne dépassaient pas 200 £ (500 demandes sur un total de 5 750). Cornwallis contribua à aider au remboursement de ceux qui avaient perdu beaucoup (les plus riches et les plus pauvres), ce qui lui permit de faire accepter plus facilement sa position de « fuite des rebelles » (qui pour beaucoup devaient mourir cependant à l’étranger). Cette politique lui permit de mettre en place ce que souhaitait le gouvernement britannique : l’Acte d’Union de 1800.
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Published by Pascal Dupuy - dans Irlande
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