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14 avril 2013 7 14 /04 /avril /2013 07:03

Le républicanisme irlandais n'a ni bonne ni mauvaise presse. Hors d'Irlande, il semble même n'avoir qu'un sens imprécis. Le cinéma s'est chargé de combler ce vide. L'Europe continentale et les Etats-Unis se contentent de prendre des films comme Michael Collins ou Le Vent se lève pour la vérité. Ce film-là a eu le double honneur d'être réalisé par Ken Loach et de remporter la Palme d'or à Cannes, ce qui lui confère une aura intellectuelle au-dessus de tout soupçon. Que le festival de Cannes s'intéresse aux films historiques, politiques, ou même métaphysiques, très bien, mais cela ne fait pas du jury du festival un groupe d'historiens réputés. Qualité que n'a pas non plus Ken Loach. Quand bien même ce dernier s'est fait justicier cinématographique, il n'a pas toujours raison. On ne peut lui reprocher de tergiverser avec la cruauté du monde, c'est certain. Il a souvent filmé la marginalité et montré une misère qui dérange. Tout cela, pourtant, ne lui donne aucunement la qualité d'historien.
Les films sur l'Histoire de l'Irlande ne laissent personne indifférent. Ils sont soit décriés, soit perçus comme sincères et respectueux de la vérité historique. Ce sont des films qu'on aime ou qu'on déteste. En un mot, ils sont partisans, voire militants. Or, l'Irlande et les Irlandais jouissant d'une cote de sympathie très élevée, le public est plutôt spontanément favorable aux films glorifiant les luttes irlandaises. L'objectivité historique n'est pas prioritaire. Il y a là ce qu'on pourrait appeler un « paradoxe du manuel scolaire ». De même qu'en France, on estime trop vite que ce que l'on apprend en cours d'histoire est vérité, pour l'Irlande, on estime trop facilement que ce qui est raconté tient lieu d'Histoire. Or nous parlons précisément d'un pays où la vérité historique est un jeu de piste. Chaque habitant d'Irlande voudrait en détenir une part, et l'Histoire y est un droit que confère ou ne confère pas le sang.

Les mauvaises habitudes ont été prises tôt. Le dix-septième siècle a accouché des premiers violents mouvements sectaires de l'Histoire irlandaise, et avec eux, des rhétoriques les plus biaisées et les plus partisanes qui soient. Difficile pour les historiens de définir les mouvements politiques et religieux qui ont essaimé au cours des quatre derniers siècles. À voir la complexité de cette Histoire, on voudrait aller soi-même en Irlande vérifier qui est qui pour se faire sa propre idée.

Dès que j'ai mis le pied en Irlande, j'ai cherché à en savoir plus sur le républicanisme irlandais. J'étais dans l'Ouest de l'Irlande, là où l'on parle encore couramment le gaélique. Dans cette vaste région que les Irlandais appellent le Gaeltacht, je me suis arrêté dans deux comtés où les sympathies républicaines sont réputées vivaces. De ville en village, j'ai posé mes questions. Une fois au pub, accoudé au comptoir, j'entamais des conversations anodines pour finir par demander aux autochtones ce que, pour eux, signifiait le républicanisme.

Les réponses à cette question étaient invariablement compliquées, et même embrouillées. L'affaire n'était claire pour aucun de mes interlocuteurs. Un soir, alors que je discutais avec deux tenanciers, le plus jeune, qui ne devait pas avoir vingt ans, déclara en toute simplicité que le républicanisme irlandais, en fin de compte, n'était que ce que l'on en faisait. Il s'agissait, ni plus ni moins, que de composer son propre idéal politique, pour peu qu'il comprît un peu de république, un peu d'Histoire, un peu de tradition et un phantasme d'ordre nouveau. La revendication originale des Républicains irlandais, celle de construire une Irlande entièrement libérée du joug anglais, se dissolvait dans nos pintes et dans cet étonnant relativisme.

Je découvris même que l'IRA, au plus haut de son influence, donnait un sens presque poétique à son engagement. Dans les années 1950, le journal républicain An tOglagh arguait que « le nom ''républicain'', tel qu'utilisé entre les Républicains eux-mêmes, n'a pas de signification politique particulière. Il s'applique au patriote passionné, luttant ardemment pour la liberté de son pays 1 . » Les Républicains eux-mêmes éviteraient-ils de donner un contenu à leur lutte ?

Le républicanisme irlandais comme idée politique

Comme le souligne un dicton, « les Irlandais ne savent pas ce qu'ils veulent et sont prêts à se battre jusqu'à la mort pour l'obtenir ». La politique irlandaise en général, et ce depuis des siècles, est un magma d'idées et d'opinions toutes plus diverses les unes que les autres. Le républicanisme n'échappe pas à la règle. Bien qu'il ait stimulé la lutte pour l'indépendance de l'Irlande, il demeure largement ouvert à l'interprétation. En réalité, les Irlandais sont des opportunistes politiques. Aussitôt une idée apparue, aussitôt essayée. Si elle vacille ou s'effondre, le mouvement qui la défendait se vide de ses partisans et implose à son tour.

C'est précisément ce qui a fait le succès du républicanisme : une idée simple sous laquelle il est toujours possible de se regrouper. C'est parce que le républicanisme est une idée générale qu'il est demeuré populaire. Le principe en est simple : un gouvernement irlandais pour les Irlandais, sur un territoire irlandais uni de trente-deux comtés. L'ensemble de l'île doit être dégagé de toute occupation britannique. La Couronne ne peut avoir autorité politique ou religieuse sur aucun comté de l'île. En ce sens, le républicanisme est un mouvement qui ne s'est pas encore accompli, puisque l'Irlande est séparée en deux États.  

Le républicanisme est nationaliste. Le nationalisme, en revanche, n'est pas nécessairement républicain. N'oublions pas que les Protestants ont joué un rôle important dans la lutte pour l'indépendance aux dix-huit et dix-neuvième siècles. Ils n'étaient pas forcément tous de culture républicaine, certains ayant été élevés dans des familles de riches propriétaires terriens. Charles Stewart Parnell, « le Roi d'Irlande sans couronne », était anglican, cousin de l'aristocratie protestante irlandaise, et lié à la famille royale britannique ! Élu à Westminster, il fut cependant un anti-anglais constant et obstructionniste. Voilà bien la nuance : Charles Parnell était nationaliste, pas républicain. Il était protestant. Est-ce à dire que les républicains étaient catholiques ? Oui, parce qu'ils étaient de familles catholiques. Non, si l'on garde à l'esprit que certains républicains prônèrent un communisme agraire bien peu compatible avec les positions politiques de l'Église catholique irlandaise. Non, si l'on n'oublie pas que ceux qui versaient dans le terrorisme ou tuaient des civils se voyaient refuser la communion. Certains membres de l'IRA furent même excommuniés. Attention à la confusion, donc : les républicains ne revendiquent pas leur appartenance au catholicisme, même lorsqu'ils sont catholiques !

Au Nord, la confusion est fréquemment faite. On assimile les républicains aux catholiques et les unionistes aux Protestants. alors qu'ils se revendiquent plus volontiers de politique que de religion. Cela étant, si les Protestants se revendiquent parfois d'unir religion et cause politique, c'est parce que l'État britannique est un État protestant ! Les républicains du Nord, en revanche, sont des nationalistes avant d'être des catholiques.

Cette simplicité politique et ce manque volontaire de contenu ont assuré à l'idée républicaine de demeurer présente sur la scène politique, même au plus bas de sa force électorale. À l'heure actuelle en Eire, en république d'Irlande, le républicanisme militant est au plus bas. Le seul parti qui s'en revendique encore pleinement et entièrement, le Sinn Fein, n'est populaire qu'au Nord, en territoire britannique. Au Sud cependant, tous les partis politiques s'en revendiquent héritiers, même s'ils ne le placent pas au centre de leurs programmes. Le républicanisme ne dirige plus la pensée politique. Il plane au-dessus d'elle comme l'Esprit qui souffle. C'est un héritage politique nationaliste dont on ne saurait se débarrasser, quand bien même on ne le partagerait pas entièrement.
Clemenceau avait tort. Il n'y a pas, en politique, de mouvement historique ou d'idée qu'on doive accepter en bloc et sans nuance. Certaines idées politiques sont des forces invisibles, des courants océaniques qui régulent la vie. On ne peut faire sans, mais personne n'est tenu d'y adhérer en bloc. Il faut réapprendre les mouvements, dans leurs subtilités, pour s'approprier le destin d'un peuple. C'est seulement alors qu'apparaît un bien commun libéré des idéologies.

L'Histoire s'est chargée de donner un contenu au républicanisme irlandais  

L'Histoire irlandaise est si compliquée à comprendre que l'historien ne peut la décrire sans parti-pris politique. Comme le souligne Peter Taylor dans son excellent Provos, the IRA and Sinn Fein1 , choisir des bornes chronologiques revient déjà à prendre parti. « Où commencer ? Il faut bien que l'Histoire commence quelque part. […] Commence-t-elle en 1970 à la scission entre l'IRA Officielle et l'IRA Provisoire ? Ou en 1969 lorsque les troupes britanniques sont entrées dans Belfast et Londonderry 2  pour empêcher le massacre des nationalistes par les foules loyalistes ? Ou en 1968, lorsque les premières marches pour les droits civiques déstabilisèrent l'Etat d'Irlande du Nord ? Ou avec le traité de séparation du Nord et du Sud de l'Irlande en 1921 ? Ou la lutte héroïque de Patrick Pearse à la Poste Centrale de Dublin en 1916 ? Ou avec la colonisation de l'Ulster au dix-septième siècle, lorsque les Protestants vinrent s'établir au Nord-Est de l'Irlande ? Ou, si l'on veut vraiment revenir aux origines, à l'arrivée des troupes d'Henri II d'Angleterre au douzième siècle et au tout début d'un long processus de conquête et de soumission de l'Irlande ? »

L'évolution politique de l'Irlande s'est faite par à-coups. Des Fenians à l'IRA en passant par les Young Irelanders, nombre de mouvements ont défendu des idées similaires. Depuis quatre siècles, il n'a jamais manqué un mouvement, un groupe ou un parti pour promouvoir le Home Rule, c'est-à-dire le gouvernement de l'Irlande par les Irlandais. C'est là l'idée maîtresse des républicains irlandais. Elle porte conjointement les idées de république et de démocratie, qui sont pourtant deux choses bien différentes. En Irlande, de telles nuances sont secondaires. Historiquement, l'important était la résistance à l'occupant britannique.

Les républicains se sont toujours plus souciés de l'enthousiasme de leurs partisans que de la finesse politique de la cause. Pour eux, il fallait avant tout réagir à l'occupation. La brutalité des évènements leur donne raison. Aux dix-huit et dix-neuvième siècles en particulier, la Couronne britannique fut très dure à l'égard des Irlandais et plus particulièrement des catholiques. Les tentatives d'arrangements modérés avec la Couronne ne résultèrent qu'en déceptions, et plus le temps passa, plus la république s'installa dans les cœurs irlandais, quels qu'ils fussent. L'engagement militant était le seul moyen de lutter ; le républicanisme fut la forme qu'il prit naturellement.

Contrairement à d'autres pays, l'idée républicaine est donc apparue aux Irlandais comme la seule viable. Elle était la seule alternative. Elle était une nécessité plus qu'un choix. Le père des républicains irlandais, Wolfe Tone, était protestant. Néanmoins, étant patriote, il était fermement anti-anglais et tout aussi fermement républicain. Il était logique pour lui de l'être, puisqu'il luttait contre le pouvoir de la Couronne britannique. Ce furent des motivations identiques qui animèrent les différentes conjurations républicaines. Ainsi de la rébellion avortée de 1798 et de celle, réussie, de 1916.  

Le soulèvement de Pâques 1916 provoqua une lutte sanglante entre l'IRA et les autorités britanniques. L'objectif républicain d'une Irlande unie et libérée du joug anglais n'avait jamais semblé aussi proche. La lutte n'y aboutit pas. Michael Collins signa en 1921 un traité de partition de l'Irlande qui séparait le Sud, devenu une république catholique indépendante, du Nord, maintenu sous la double férule politique et religieuse de Westminster. Après avoir signé ce traité, Michael Collins déclara avoir vécu le pire jour de sa vie. Il avait l'intuition, disait-il, d'avoir sacrifié la cause républicaine. Dès lors, l'idée républicaine concrétisée perdit en romantisme et surtout, elle perdit cette nécessité qui faisait toute sa force.

Pourtant plus encore que l'Histoire, il lui restait la tradition.

Le Républicain irlandais, gardien des traditions

Appliqué à l'Irlande, le mot tradition évoque un folklore celtique un peu dilué. Passons sur les stéréotypes les plus courants pour rappeler que les Irlandais demeurent très attachés aux traditions qui participent de leur identité même : langue, musique, cultures agricoles, religion, poésie. Toutes choses qui furent interdites aux Irlandais à divers moments de leur histoire. Toutes choses auxquelles l'Irlande est restée attachée, quand bien même elle ne les pratiquerait plus aussi intensément que par le passé. Reste que tout cela constitue encore le fondement de l'identité irlandaise.

Le républicanisme s'est toujours voulu le défenseur d'un mode de vie irlandais, et pas seulement d'une cause nationaliste ou d'un gouvernement de l'Irlande par les Irlandais. L'attachement des Républicains au gaélique le montre bien ; malgré son programme franchement socialiste, sa tendance au communisme agraire, et la forte empreinte idéologique et rhétorique du marxisme, le républicanisme n'a jamais voulu transiger avec l'identité irlandaise, dont il a été l'un des principaux défenseurs. L'idéal républicain s'est fait le symbole d'un amour du peuple et de ses traditions tout en entretenant une grande aspiration au changement. N'est-ce pas là le principe énoncé par Lampedusa dans Le Guépard : « pour que tout change, il faut que rien ne change » ? Le Républicain irlandais serait-il ce héros garibaldien, soldat de façade et surtout grand cruciverbiste, féru de patrie et pétri de récits révolutionnaires ? Pour le discours, pour la parole, oui, peut-être. Mais le Républicain irlandais est plus souvent un silencieux qui œuvre à sa tâche sans déborder de gestes démonstratifs. Il tend à préférer le secret au bruit. Ses motivations profondes, premières, celles qui restent quand il ne reste plus rien, sont ailleurs.  

Et si le journal An tOglagh avait eu raison ? Et si le Républicain était bien ce « patriote passionné, luttant ardemment pour la liberté de son pays » ? Si excessive et lyrique que soit cette vision, il me semble que cette passion est proprement irlandaise. Elle fait partie du caractère même de ce pays. Oui, là-bas, on rencontre encore des Irlandais passionnés par l'Irlande. Même parmi les Irlandais qui émigrent, on trouve cet amour du pays. Malgré l'éloignement forcé, il demeure un esprit irlandais et républicain que l'on retrouve partout sur le globe. La diaspora est d'autant plus républicaine que le pays lui manque.

Toute tradition a ses gardiens. L'âme de l'Irlande est dans ses pubs, et c'est dans les pubs que l'on trouve les Républicains. Ils sont les gardiens nécessaires du décorum traditionnel. Face à l'orchestre qui s'improvise, entre les bodhrans suspendus aux murs, les pipes et les fiddles des arrière-salles, il y a toujours un homme debout, le verre bien droit, les bras croisés, qui regarde les jeunes filles danser et les vieux rire en silence. Tout le monde le connaît. Il est un symbole de l'ancien temps, droit et sûr de lui. On lui prête le sens de la justice et l'amour de son pays. C'est un Républicain.

Il ne récite plus de discours, ni vraiment de programme partisan. Il a le regard perdu dans le vague, vers l'avenir. Il attend l'Irlande unie. Entre deux éclats de rire bruyants au comptoir et des conversations animées, il sourit calmement. Son heure viendra.

Tiocfaidh ar la. Our time will come.

Source : http://www.lepoussin.org/2010/07/que-pouvons-nous-apprendre-des.html

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Published by Roux - dans Irlande
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