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14 décembre 2012 5 14 /12 /décembre /2012 20:39

L’Église marcionite ne connut guère de répit. Après avoir beaucoup souffert des persécutions païennes, elle dut affronter la persécution judéo-chrétienne. Sous ses coups redoublés, l’Église marcionite dut fuir les villes et se réfugia dans les campagnes. Elle perdit dès lors toute visibilité, et survécut cachée « sous le manteau du christianisme »officiel. Par la force du glaive temporel, l’Église marcionite avait été vaincue et ce qu’il en restait ne représentait plus une quelconque menace pour l’Église d’État. Les Marcionites n’étaient plus que des proscrits. L’Église d’État n’eut alors d’autre souci que de légiférer sur des spéculations spécieuses concernant la Foi. Elle chercha toujours plus à définir par les croyances le contenu de la Foi. Toute son attention se tourna contre ses propres dissidents et contre les Manichéens qui prenaient un essor inquiétant aux confins des territoires de l’Empire. On finit par oublier les Marcionites, et sans grand discernement on les associa aux Manichéens.

C’est pourquoi l’Église marcionite disparaît des sources à ce moment là, alors qu’elle avait été jusque-là le principal adversaire à abattre. On aurait put même penser que les Marcionites avaient complètement disparu, s’ils n’apparaissaient pas encore dans quelques hérésiographies musulmanes. Ainsi, nous savons par le témoignage de l’évêque melkite d’Harran, que les Marcionites étaient toujours présents en Syrie au IXesiècle. Signalons au passage que selon al-Mas’udi, le père de Marcion aurait été l’évêque de cette localité d’Harran. La dernière mention en date des Marcionites est rapporté par Ibn Al-Nadim qui écrit vers 987. Il dit que les Marcionites sont implantés en Asie centrale et signale « qu’ils sont nombreux au Khurasan », c’est-à-dire dans une région qui se trouve aujourd’hui en Iran et qui se trouvait déjà en terre musulmane à cette époque. Cette information est intéressante, elle démontre l’exil des Marcionites en terre musulmane parce que leurs conditions d’existence devaient être moins menacées qu’en terre chrétienne. Enfin, signalons l’information d’un autre auteur musulman qui nous dit que les Marcionites « ont disserté sur l’amour ».
Voyons maintenant les grandes lignes de la théologie marcionite ou valentinienne, parce qu’elles révèlent l’unité de Foi qui unissait Marcion et Valentin, les plus grandes figures du paulinisme du II
esiècle. En effet, Valentin fut, comme Marcion, un disciple avoué de Paul et non un prétendu Gnostique sorti de je ne sais quel enseignement ésotérique. Clément d’Alexandrie le dit lui-même : « Valentin eut pour maître Theudas41, disciple de Paul ».
Disons tout d’abord, que ceux que l’on a affublé du nom de Marcionites ou de Valentiniens ne s’appelaient pas eux-mêmes ainsi, mais Chrétiens. Justin, leur contemporain, nous l’affirme « Tous ceux qui se réclament de ces gens-là (Marcion et Valentin) […] s’appellent chrétiens »
. Les travaux de Walter Bauer le démontre à travers un exemple bien précis. À Edesse, les premiers chrétiens étaient Marcionites, mais ils s’appelaient et on les appelaient Chrétiens. Ce n’est que par la suite, quand ils furent mis en minorités par les Orthodoxes, qu’on les appela Marcionites. Inversement, quand les Orthodoxes commencèrent à s’implanter à Edesse, tenue de longue date par les chrétiens marcionites, c’était eux que l’on ne désignait pas sous le nom de Chrétiens, mais sous le nom de Palûtiens, à cause de Palût, leur fondateur dans cette ville.
Ce que tous les auteurs judéo-chrétiens reprochaient en premier aux Marcionites et aux Valentiniens c’était leurs blasphèmes, pour reprendre leur propre mot, qui visait le Dieu de la Loi et le Créateur du monde. Comme les juifs, ils étaient complètement scandalisés d’entendre de tels propos sur le Dieu auquel ils croyaient, c’est pourquoi ils leur vouèrent une haine aussi ardente que féroce, que ni le temps, ni la raison ne parvinrent à apaiser. En leur temps, les cathares médiévaux en surent aussi quelque chose de cette haine inextinguible. Pourtant, un examen raisonnable pourrait inverser le camp du scandale. Pourquoi ne serait-il pas plutôt scandaleux de revendiquer et de défendre un Dieu violent, aux mains pleines de sang, au point même de le nier ? C’est bien ce que le sage Porphyre
reprochait déjà aux judéo-chrétiens en son temps : « Devant la méchanceté des Écritures juives, certains qui désiraient ne pas rompre avec elles, mais trouver une explication, se sont tournés vers des interprétations qui n’ont ni lien ni rapport avec le texte ». Inversement, Irénée reprochait aux « tenants d’opinions fausses », entendons Marcion et Valentin, d’avoir été tellement « impressionnés par la Loi de Moïse », qu’ils la considéraient comme « dissemblable de l’enseignement de l’Évangile, voire contraire à celui-ci ». Dialogue de sourd, de toute évidence.
Mais revenons à ces blasphèmes si décriés de la théologie marcionite et valentinienne, tel qu’Irénée nous le rapporte : « Les disciples de Marcion blasphèment d’entrée de jeu le Créateur, en disant qu’il est l’auteur du mal [...] car ils affirment qu’il existe deux Dieux par nature, séparés l’un de l’autre, dont l’un serait bon et l’autre mauvais. Les disciples de Valentin, de leur côté, usent de termes plus honorables, en proclamant le créateur Père, Seigneur et Dieu ; mais leur thèse se révèle en fin de compte plus blasphématoire encore que la précédente, puisque d’après eux, le Démiurge n’a pas même été émis par l’un des quelconque Éons du Plérôme, mais bien par un déchet qui fut expulsé du Plérôme », et Irénée ajoute plus loin : « les Valentiniens [...] confessent des lèvres un seul Père de qui viennent toutes choses, mais ils disent que Celui qui a fait toutes choses est le fruit d’une déchéance »
. Ainsi, le propos de la chute valentinienne est parfaitement clair, le Créateur du monde et des hommes, Celui qui est appelé Dieu et Seigneur dans la Torah, est la conséquence d’une chute, d’une dégradation, qui s’est produite à l’origine. Autrement dit, il n’y a pas, sur cette question là, de différence entre Valentiniens et Marcionites. Le Dieu de l’Ancien Testament n’est pas Bon, ce n’est pas le bon Dieu ou le Dieu bon, mais chacun l’expliquait à sa manière. C’est pourquoi tant les Marcionites que les Valentiniens rejetaient en bloc les écritures de l’Ancien Testament. Le Marcionite Apelle disait d’ailleurs avec beaucoup de pertinence que la Loi et les prophètes était « une œuvre humaine et mensongère »49. Valentin disait aussi que « tous les prophètes et la Loi ont parlé sous l’inspiration du Démiurge, Dieu stupide »50. Ces critiques acerbes sur la Torah ne dépareillent pas de celles que faisait Paul sur la Loi et les observateurs de cette Loi, c’est-à-dire, en fin de compte, la Torah, ce que l’on appelle la Loi et les prophètes, c’est-à-dire l’Ancien Testament.
Remarquons encore que les Marcionites eurent eux-aussi l’idée d’une chute originelle, mais qui concernait les âmes seulement, car ils enseignaient qu’elles avaient chuté du royaume de Dieu dans le monde créé par Satan à cause « d’une erreur » (errore quodam)
, sans autre précision, et ce sont ces âmes que Satan introduisit dans les corps de chair. Marc, un disciple de Marcion, expliquait la chose autrement : « Quand le Créateur du monde forma l’homme et souffla sur lui, il n’était pas capable de l’emmener à son achèvement. Mais quand le Dieu bon vit d’en haut ce récipient recourbé et palpitant il lui donna une partie de son propre esprit et donna la vie à l’homme. Nous disons donc que l’esprit, qui est du Dieu bon, sauve ». Il est frappant de constater combien ces propos coïncident avec les récits de la chute des âmes que professaient les cathares. Mais l’on peut faire également le même rapprochement avec la chute valentinienne, car les cathares enseignaient également que Lucifer avait été expulsé du royaume de Dieu à cause du péché d’orgueil, et qu’il était devenu dès lors le diable créateur du monde. Les cathares ont visiblement hérités des deux thèses marcionite et valentinienne. Ces deux thèses se sont visiblement fusionnées au fil du temps, sans doute, après Origène. Eusèbe nous rapporte en effet que le génie exégétique d’Origène était fort apprécié, et il précise que « des milliers d’hérétiques [...] l’écoutaient avec ferveur »53. Autrement dit, on a eu la vue bien courte en attribuant à Origène les mythes cathares de la chute. On peut dire au contraire, que c’est Origène qui reprit l’idée de la chute fort en vogue dans le christianisme de son époque, mais pour l’arracher « aux hérétiques », en l’intégrant à la théologie judéo-chrétienne. On a mis la charrue avant les bœufs.
Nous pouvons faire encore une autre remarque, si l’on revient sur le texte d’Irénée, que nous avons cité au sujet du principal blasphème que l’on reprochait aux Marcionites et aux Valentiniens. Il apparaît très clairement que la théologie des deux Dieux de Marcion contenait l’idée de « deux principes »
, comme le dit Eusèbe, alors que celle de Valentin maintenait un seul principe en recourant à l’idée d’une chute primordiale, en ce qui concernait le Dieu créateur. Nous pouvons donc constater que ce n’est pas Manès qui a inventé ce trop fameux dualisme, mais Marcion dans sa distinction qu’il fit entre le Dieu juste et le Dieu bon, qui régnaient tous deux dans des mondes bien à eux. Mais attribuer à Marcion l’invention du dualisme serait encore abusif, car la tradition judéo-chrétienne rapporte que Marcion devait cette idée à un prédécesseur qui s’appelait Cerdon, dont on sait d’ailleurs très peu de choses. Voici ce qu’en disait Irénée : il « enseigna que le Dieu annoncé par la Loi et les prophètes n’est pas le père de notre Seigneur Jésus-Christ : car le premier a été connu et le second est inconnaissable, l’un est juste et l’autre est bon ». Autrement dit, contrairement à ce que l’on a voulu nous faire accroire, Marcion n’a rien inventé. Comme Paul, Marcion n’a fait que reprendre et développer une Foi déjà bien établie avant lui. Remarquons toutefois que par la suite, Apelle, un de ses disciples, prit le parti d’ « un seul principe », comme le rapporte Eusèbe, alors que Marc par exemple, un autre disciple de Marcion, maintenait le parti « des deux principes ».
C’est pourquoi Rhodon rapportait que « l’hérésie de Marcion […] était divisée en différentes sectes »
, c’est-à-dire en différentes écoles de pensée. Là aussi, le parallèle est frappant avec les Cathares. Eux-aussi se répartissaient entre tenants de deux principes ou d’un seul principe, répartitions que certains historiens ont d’ailleurs exagérément monté en épingle.
Enfin rapportons un autre trait fondamental de la théologie marcionite et valentinienne sur la nature du Christ. Pour Marcion, Christ n’était pas un être de chair et de sang ; son humanité, comme sa mort et sa résurrection furent seulement apparentes. On l’a vu homme mais il n’était pas homme.
Pour Valentin, le Christ se revêtit d’un corps à partir des éléments célestes qu’il rencontra au fur et à mesure de sa descente en ce monde. Idée que l’on retrouve dans la version bogomile de La vision d’Isaïe, quand il est écrit que le Fils, dans sa descente à travers les sept cieux, prit successivement la forme corporelle des anges de chacun des cieux. En tous cas, que ce soit les Marcionites, les Valentiniens ou les Cathares, le Christ ne s’était jamais incarné en Marie.
Restons en là pour le moment et reportons-nous sur les point de convergences concrets des Marcionites et des Valentiniens, c’est-à-dire sur leur règle de vie et pratique ecclésiale.
Le principal point qu’on leur reprochait était leur rejet commun du mariage, comme le rapporte Irénée : « des gens qui s’inspirent […] de Marcion et qu’on appellent Encratites ont proclamé le rejet du mariage, répudiant l’antique ouvrage modelé par Dieu et accusant de façon détournée Celui qui a fait l’homme et la femme en vue de la procréation », et il ajoute ensuite que Valentin, comme Marcion, « proclama que le mariage était une corruption et une débauche »
59. Notons, qu’il s’agit encore d’un point commun avec les cathares. Il n’est pas inintéressant de relever au passage que l’usage de rompre les liens du mariage en s’engageant en vie chrétienne était attribué à « Nicolas, un des diacres, compagnons d’Étienne »60. Il s’agit bien ici d’Étienne, celui qui fut lapidé après sa comparution devant le Sanhédrin. Cette indication relie donc très clairement cette exigence de vie chrétienne aux tout premiers membres de l’Église, ceux qui furent précisément persécutés après la lapidation d’Étienne.
L’ascèse des Marcionites est bien connue, ils menaient une vie humble et chaste, faite de jeûnes et de prières. Ils se nourrissaient uniquement de pain, de légumes, de fruits, et de poisson ; on mentionne aussi le lait et le miel, mais la viande était absolument proscrite. Irénée nous en a rapporte la raison : « ils ont introduit l’abstinence de ce qu’ils disent animé »
. Cette prétendue « introduction » ne différaient pas toutefois du régime alimentaire que l’on peut observer dans les évangiles au sujet de Jésus. On le voit bien se nourrir de pain et de poisson, mais jamais de viande. Quoi qu’il en soit, notons que cette abstinence alimentaire qui rejetait la mise à mort est encore un point de concordance avec les Cathares, tel qu’eux-mêmes l’expliquaient : « Ils ne tuent [...] ni homme ni quoi que ce soit qui ait un souffle de vie ».
Mais le point le plus incontestable avec le catharisme c’est Épiphane qui nous le donne, quand il rapporte que dans l’Église marcionite les femmes avaient le droit de baptiser
. C’est incontestable parce que c’est unique et propre au marcionisme seulement. Les Marcionites avaient mis en pratique l’Évangile transmis par l’apôtre Paul qui disait que Dieu ne faisait « point acception de personnes », et l’Église cathare n’a pas agi pas différemment. Les femmes avaient les mêmes droits que les hommes au sein de l’Église. Elles pouvaient prêcher, baptiser et consacrer le pain.
Enfin, il nous faut faire un dernier parallèle avec le catharisme au sujet du prétendu baptême des morts que l’on dénonçaient chez les marcionites. Voici ce que nous en dit Jean Chrysostome : « Un catéchumène chez eux vient de mourir ; que font-ils ? Sous le lit du mort, ils cachent un vivant ; cela fait, ils demandent au mort s’il veut recevoir le baptême. Le mort ne répond pas ; alors celui qui est caché en bas de son le lit, répond pour lui qu’il veut recevoir le baptême ; ils arrivent ainsi à baptiser le vivant pour celui qui est mort : c’est une comédie »
. Le comédien ici, c’est Jean Chrysostome, parce qu’il tourne à la facétie le baptême des cliniques, c’est-à-dire des mourants et non des morts, tel que les Cathares le pratiquaient encore. Le baptême des croyants se faisait effectivement in extremis sur leur lit de mort, comme l’attestent de multiples dépositions de l’Inquisition.
Nous arrêterons là sur ce sujet. Retenons que contrairement à l’idée reçue, les « hérésies » ne sont pas des altérations diverses d’une « orthodoxie » première, mais les premières formes du christianisme, d’un christianisme qui était dès l’origine pluriel. Jacques, Pierre et Paul furent les figures emblématiques des trois grands courants du christianisme premier. Après une période de coexistence ces trois courants entrèrent en rivalité et finirent par se séparer. Le courant de Jacques fortement ancré dans le judaïsme à Jérusalem même ne parvint pas à se développer. Cette communauté ne se releva pas de la mise à mort de Jacques en 62 et de la destruction de Jérusalem en 70. Au IV
esiècle, il ne restait que quelques communautés complètement marginalisées sous le nom d’Ebionites. Le courant de Pierre, beaucoup plus modéré en ce qui concerne les observances juives, fini rapidement par s’imposer, tant dans les milieux païens que dans les milieux juifs. Il s’implanta solidement à Rome et chercha à concurrencer les Églises fondées par Paul. Ces dernières, autonomes et indépendantes, ne constituaient pas un corps social. Elles n’étaient pas en lien les unes avec les autres. Ce n’est qu’avec Marcion, au IIesiècle, qu’elles prirent conscience de leur identité propre. Le divorce fut alors consommé entre le courant de Pierre et celui de Paul. Deux traditions apostoliques s’opposaient et c’est la tradition apostolique de Pierre qui triompha quand elle s’associa au pouvoir romain.
En conclusion, Marcion ne disait rien d’extravagant quand il opposait l’enseignement des disciples de Jésus à l’enseignement de Paul. En fait, il ne disait rien d’autre que la vérité. On a voulu faire passer Marcion pour un hérésiarque, c’est-à-dire l’inventeur et fondateur d’une hérésie nouvelle censée avoir perverti l’enseignement premier des apôtres. Au contraire, Marcion fut le plus fidèle continuateur d’un enseignement apostolique premier, celui de Paul. Marcion fut à son époque le plus éminent théologien du christianisme, et la rage avec laquelle on s’acharna à le réfuter, même bien longtemps après sa mort, le démontre. En réalité, Marcion n’a fait que consommer le schisme latent qui séparait deux traditions apostoliques incompatibles et irréconciliables, c’est-à-dire celle qui s’inscrivait dans la continuité de la Loi et celle qui rompait avec la Loi. Pour la tradition apostolique paulinienne, l’Amour et la Grâce était la négation de la Loi et du Jugement.

Source : http://www.catharisme.eu/histoire/catharisme-europe/origine-filiation4/

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Published by Ruben de Labastide - dans Gnose
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