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2 mai 2013 4 02 /05 /mai /2013 07:10

Nous allons essayer ensemble de comprendre ce qu'est le rite, quelle est sa fonction et ce qu'il opère. Nous allons donc d'abord le définir, c'est-à-dire savoir ce qu'il est et ce qu'il n'est pas. Ensuite, nous allons l'illustrer. Nous allons illustrer des rites exotériques puis ésotériques. Cela veut dire que nous allons vivre, ou essayer de vivre, ensemble des rites exotériques (rites communs à tous, pratiqués chez tout le monde) et nous essaie­rons ensuite de comprendre, sans trahir le secret, ce que sont des rites ésotériques (rites réservés à certains membres d'une société initiatique comme la Franc-Maçonnerie).

Tout d'abord, et c'est là une chose très importante, posons- nous la question de savoir ce qu'est le rite et, par là même, ce qu'est le symbole ; car on ne peut pas dissocier rite et symbole ils constituent un couple inséparable. Quelle est la fonction de ce couple ? C'est de transmettre. De transmettre quoi ? De trans­mettre la tradition, une tradition initiatique. Arrêtons-nous un instant pour savoir ce qu'est une tradition. Une tradition n'est pas un usage ni une coutume : ne mérite le nom de tradition que ce qui se relie au principe du monde, à l'Architecte, aux principes qui gouvernent la vie. Ne mérite le nom de tradition initiatique que ce qui se relie à l'ordre du monde, aux lois de la vie, aux arché­types, aux lois de l'univers. C'est là une choses fondamentale qu'il nous Faut bien comprendre et nous ne comprendrons rien au rite si nous mélangeons tradition, d'une part, us et coutumes, de l'autre. La tradition, c'est ce qui relie au plan de la vie, à l'ordre du monde, aux lois de la vie parce que toutes les tradi­tions nous disent que le monde a un ordre, qu'il n'est pas le fait du hasard, que la vie a des lois, tout comme l'univers, que l'homme est soumis à des lois.

Ces lois nous sont transmises par la tradition initiatique, par les traditions initiatiques, et ce, au moyen des rites et des symboles. Il faut bien saisir que rites et symboles sont là pour transmettre ces lois, pour nous relier à l'archétecte, à l'archée. Ces lois sont identiques dans toutes les traditions initiatiques de l'humanité parce qu'il est une tradition fondamentale, primor­diale. Cette tradition va se manifester dans des temps différents et dans des lieux différents. Elle va prendre des formes diffé­rentes selon qu'elle se manifeste en Afrique ou en Asie, au XVII' siècle ou il y a trois mille ans, mais elle est fondamentalement une et je maintiens que finalement cette tradition est une science. Je sais bien ce que ce nom peut avoir de provoquant mais elle est une science. Si nous observons le monde avec nos moyens de connaissance, si nous sommes capables d'aller sur la lune, de fabriquer des machines et des voitures sans arrêt, ce n'est pas pour autant que nous avons l'exclusivité du savoir. D'autres hommes, il y a 3 000, 10 000, 100 000 ans, ont su le monde aussi bien que nous, différemment, mais aussi bien. Personne, aujour­d'hui, n'est capable de retrouver le pourquoi d'un méridien d'acupuncture et pourtant ils l'ont perçu... Cela veut dire que ces êtres ont su le monde différemment ; ils avaient des moyens d'approche différents, des outils de connaissance différents mais ils savaient le monde au moins aussi bien que nous. Ce savoir, cette science, cet autre regard, ces outils leur étaient transmis par une tradition initiatique, par la tradition initiatique.

Nous pouvons ainsi commencer à comprendre ce que sont les rites et les symboles : ce sont les outils, les moyens, les agents qui nous transmettent cet ordre du monde, ces lois de l'univers, cette science de la vie. Quelle différence y a-t-il entre symbole et rite ? Elle est simple. Les symboles nous disent ces lois et les rites nous les font vivre. Vous pouvez saisir maintenant ce qu'est un rite et ce qu'il n'est pas. Le rite n'est pas une pièce de théâtre ou un jeu, il n'est pas une cérémonie. Il nous fait vivre les lois de la vie, du cosmos, de l'homme. Chaque rite initiatique, quel qu'il soit (cela est à mon avis fondamental et c'est ce que nous allons essayer d'illustrer ensuite) nous fait vivre une loi particu­lière, la loi qui opère dans tel moment ou dans telle circonstance. Chaque rite permet de vivre la loi cosmique, l'archétype qui opère à un moment donné ou dans une circonstance donnée de notre vie. Ainsi, des rites font vivre les lois qui opèrent à la naissance, à la pberté et à la mort. Des rites font vivre les lois qui opèrent lors d'une initiation. Mais, toujours et partout, le rite a pour fonction de nous faire vivre la loi cosmique, archétypielle, qui opère dans un moment ou une circonstance donnée de la vie. En fait, il a pour fonction d'actualiser, de réaliser la fonction physio­logique qui est en jeu à ce moment. Le rite n'est donc pas une abstraction ; on a trop tendance à le comprendre comme un jeu sans support, sans réalité. Fondamentalement, il est en prise directe sur le réel. Il est ce qu'il y a de plus réel. Nous verrons tout à l'heure comment, plus que tout autre chose, il permet de rendre réel, d'actualiser des fonctions physiologiques archéty­pielles et capitales.

Nous allons maintenant illustrer cette fonction, successive­ment à travers des rites exotériques puis maçonniques. Pourquoi commencer par les rites exotériques ? D'abord, parce qu'ils me permettront de faire saisir la fonction du rite sans violer le secret maçonnique. Ensuite, parce que ces rites sont communs à tous, réservés à tous les hommes, sans distinction. Enfin, parce qu'ils nous concernent tous et qu'ils se réfèrent à des moments impor­tants de notre vie. Comment les rites exotériques au moment de la naissance, de la puberté, du mariage, de la mort, rendent-ils réelles en nous, actuelles en nous, certaines fonctions physiolo­giques fondamentales ? C'est à cette question qu'il nous faut répondre. Pour chaque rite, nous suivrons le plan suivant : je décris le rite, en général chinois ou africain, parce qu'il se trouve que ce sont les deux traditions que j'ai le mieux étudiées, ou plu­tôt le moins mal ; ensuite, nous l'analysons et, enfin, nous défi­nissons quelle est la loi que ce rite actualise.

Commençons par un rite de naissance, chinois : c'est le rite de présentation de l'enfant au père, au troisième mois de sa vie. Que se passe-t-il dès la naissance ? Il y a un certain nombre de rites d'approche. D'abord, l'enfant est posé au sol, tout nu, à l'abri des éléments, du froid et du vent mais posé au sol tout nu, pendant trois jours, sans être nourri. Au bout de trois jours, le vassal vient, il prend l'enfant, le pose sur un lit. Tout de suite après (ne souriez pas parce que vous verrez tout à l'heure pour­quoi), il tire des flèches dans toutes les directions de l'espace. Ensuite, l'enfant est baigné et remis au gynécée où il est nourri. Tout ceci se passe pendant les trois premiers jours. Au troisième mois, il est présenté au père qui ne l'a pas vu jusqu'alors. L'en­fant est amené par la mère. Le père et la mère ne se sont pas vus depuis six mois puisqu'ils ont interrompu tout contact (même visuel) à partir du sixième mois de la grossesse. Ils ont fait leurs ablutions, ont revêtu les habits de mariage et, tout à l'heure, ils prendront ensemble un repas de mariage. La mère arrive avec son enfant, face au père et la gouvernante (c'est elle qui parle et non pas la mère) lui dit : « Monsieur, Madame... vous présente votre enfant ». Que fait le père ? Il lui touche la paume de la main droite et lui donne dans l'oreille un nom, son nom..., le nom secret, le nom véritable que pratiquement personne ne saura jamais. Ce rite de présentation étant fini, l'enfant repart au gyné­cée dont il ne sortira qu'à l'âge de sept ans. Cependant, il verra son père tous les dix jours, une minute, le temps qu'il lui serre la main, c'est-à-dire qu'il lui touche la paume de la main droite.

Analysons ce rite. Je comprends que cela puisse vous paraître étrange. Ce qui est important, c'est d'essayer de comprendre ensemble comment, derrière ces gestes qui étonnent les . occi­dentaux d'aujourd'hui, ce rite réalise des fonctions physiolo­giques fondamentales qui nous manquent. Que s'est-il passé ? Voyons d'abord les rites d'approche qui nous révèlent trois fonc­tions essentielles : on vitalise cet enfant, on le purifie et on le nourrit. Comment le vitalise-t-on ? L'enfant qui arrive après un accouchement, après neuf mois de grossesse, a besoin d'énergie. Où trouver de l'énergie si ce n'est en terre ? On le pose sur la terre, pendant trois jours, sans le nourrir, pour le vitaliser. Il est, bien sûr, à l'abri des éléments. Au bout de ces trois jours, il faut le purifier. Que fait l'homme ? Que fait le vassal qui le sou­lève pour le purifier ? Pourquoi tire-t-il des flèches dans toutes les directions ? Parce qu'il disperse au loin toutes les souillures de la naissance. Ce n'est pas un geste artificiel, c'est un geste réel inhérent au rite. En tirant au loin des flèches dans toutes les directions, vraiment, réellement, il le purifie. Pour achever cette purification, on baigne l'enfant. Enfin, il est nourri. Il a donc été vitalisé, purifié et nourri au troisième jour. Pourquoi trois jours ? Trois, c'est la création, c'est le chiffre même de la création.

Voyons maintenant la présentation au père qui lui touche la paume de la main droite et qui lui donne son nom. Trois remar­ques s'imposent : la première concerne le père qui est dans une situation très particulière ; il est comme l'empereur, au centre du cercle. Il n'agit pas, il ne pense pas, il est transparent. En Chine l'empereur n'agit pas, il est celui qui, au centre de l'empire, au centre du monde, est transparent aux lois de l'univers, aux lois de la vie. C'est le médiateur entre le monde, la,terre, l'empire et le ciel, avec ses lois et son ordre. L'empereur a une position cen­trale qui est celle du prophète, des prophètes. Il est au milieu, immobile, pur, transparent. Le père, à ce moment-là, a cette posi­tion impériale, seigneuriale. Il ne décide pas mentalement, intel­lectuellement quel est le nom à donner à cet enfant. Cet homme en position d'empereur, transparent au monde et à ses lois, est inspiré et, à ce moment-là, il donne à son enfant le nom qui lui est prédestiné. Que fait-il avant ? Il touche la mère. Que signifie toucher la mère, toucher la paume de la main droite ? Etablir une alliance (nous avons oublié que serrer la main de quelqu'un c'était établir une alliance). Le père établit donc une alliance avec son fils. Il est à ce moment précis le représentant du ciel, de ses lois et de son ordre, il établit une alliance avec cet être. Après, il peut lui donner son nom, son nom secret, le « Min ». Il y a trois sortes de nom. Le premier est le nom secret qui correspond à votre destin, à votre fonction physiologique. Cela signifie que dans un monde sans hasard, nous sommes tous les éléments d'une mosaïque cosmique et, dans cette mosaïque, chacun a sa place et son rôle. Imaginez-vous avec vos cellules, vos organes, imaginez qu'à l'intérieur de vous vous avez les cellules du foie, du rein, du cerveau et que chaque cellule a sa fonction, chaque cellule a sa place, son rôle. Il en est de même au sein de l'univers. Chaque homme, chaque être a une fonction et un rôle possibles, même s'il ne le sait pas. Ce rôle est défini par le nom secret. Le deuxième nom sera donné au garçon à la majorité, à la fille lors de sa puberté. Celui-ci est le nom public, celui que tout le monde saura ; il définira son rôle social. Le troisième nom sera donné à certains êtres parvenus à un certain état d'initiation. Ce nom-là définira leur fonction, j'allais dire sacerdotale, leur fonction ini­tiatique. C'est Abram qui est devenu Abraham, c'est Saraï qui est devenu Sarah, c'est Jacob qui est devenu Israël. Il en est ainsi du troisième nom.

Pour ce qui est de notre rite, le père va lui donner, va lui dire son destin, sa fonction dans la mosaïque. Constatez l'impor­tance de cette attitude. Regardez le déroulement logique qui fait que cet enfant, après qu'il ait été dans le troisième jour vitalisé, purifié, nourri, est présenté au père, représentant du ciel, qui fait alliance avec lui. Imaginez ce que peut être une alliance avec le ciel et son ordre. Il lui dit son nom et, par là même, sa fonction dans la vie cosmique. Quelqu'un vous a-t-il jamais dit quelle serait votre fonction ? Lui le saura ! Nous, nous sommes perdus. Cet enfant, par ces deux gestes tout simples qui sont le symbole même du rite, a fait alliance avec le ciel et sait désormais quelle est sa fonction, sa situation et son rôle dans la mosaïque cosmi­que et dans l'univers. Allons plus loin. La deuxième étape impor­tante, c'est la puberté. Que se passe-t-il à la puberté ? Observons un rite africain que nous essaierons d'analyser et de comprendre.

A la puberté, l'enfant est séparé du gynécée, du groupe des femmes où il était jusqu'alors. Il est séparé durement. On l'enlève les femmes pleurent comme s'il était mort et on l'enferme dans une grotte. Puis, il est baigné. Ses vêtements sont détruits. On lui donne un autre nom : le nom public. Cela fait, on va l'emme­ner dans le bois sacré qui est un espace sacré comme peut l'être un temple. Là, on va l'instruire, on va lui dire les légendes, les mythes, les rites de la tribu. On lui apprendra les mystères de la vie, les lois de la vie, du monde. Puis, on le confirmera dans son sexe par la circoncision ou par l'excision (ne bondissez pas ! Nous nous expliquerons dans cinq minutes sur l'excision). Après tout cela, il est ramené au village. A ce moment, nous avons une situa­tion très particulière. Il a tout oublié, il ne sait plus marcher, il ne sait plus parler, il ne sait plus rire. Il marche courbé, il ne reconnaît plus personne, ni son père, ni sa mère. C'est étrange. Quelqu'un le reconnaît, qui le guide, l'amène chez lui où il est accueilli par des danses et par des chants, c'est-à-dire par l'amour. Que signifie tout cela ? On l'a enlevé violemment, ses parents pleuraient comme s'il était mort, ce qui veut dire que cet être est en train de mourir pour renaître à un autre état. Revenons un instant sur la confirmation du sexe. S'il est vrai que dans l'Afrique archaïque, traditionnelle, il fallait circoncire le garçon, il n'est pas vrai qu'il fallait exciser la fille et nous allons voir pourquoi.

Il est normal qu'à la puberté l'enfant soit confirmé dans son sexe ; il va devoir se marier, il va devoir s'unir à l'autre, procréer. Cet enfant, qui jusque là était androgyne, va devoir perdre cet androgynat pour le retrouver plus tard avec une autre conscience. Le problème est toujours le même : nous avons connu un état d'unité, nous le perdons et nous devons le retrouver avec une autre conscience. Par exemple, nous avons connu un état d'unité au moment où spermatozoïde et ovule se sont unis pendant une seconde, un éclair durant lequel nous avons été UN. Ensuite, la vie a repris son cours et nous avons vécu dans un état de multi­plicité. Nous avons perdu cette unité et nous avons à la retrou­ver. Avant la puberté, androgynat, après confirmation dans son sexe, il devient mâle ou femelle. Nous verrons, tout à l'heure, comment après la ménopause ou l'andropause il doit retrouver l'androgynat avec une autre conscience et c'est parce qu'on doit confirmer cet enfant dans son sexe qu'on enlève au garçon ce qui est le symbole du sexe féminin, c'est-à-dire le prépuce et qu'on enlève à la fille ce qui est le symbole du sexe masculin, c'est-à- dire le clitoris, mais, parce qu'il y a un « mais », alors que chez le garçon la circoncision, c'est-à-dire l'ablation du prépuce se fait matériellement comme il est dit dès les premiers chapitres de la genèse, chez la fille ce geste n'était que symbolique ! Cela veut dire que dans les temps archaïques de l'Afrique, l'initiateur enlevait symboliquement le clitoris pour confirmer cette fille dans son sexe.

Que s'est-il passé ? Il s'est passé que, sous l'influence du matérialisme que nous connaissons bien, un jour ils se sont dit : « Mais ce n'est pas possible, ce n'est pas un geste symbolique qui suffit, il n'est pas possible que je confirme cette enfant dans son sexe, que je lui fasse perdre son androgynat par un simple geste symbolique, sans aucun support matériel, ce n'est pas vrai ! ». Ils ont douté de l'opérativité du rite, ils ont cru que, parce que ce geste n'était pas matériel, qu'il n'était pas physique, il n'était pas opératif ; ils ont cru que, parce que ce geste ne comportait pas d'éléments anatomiques, il n'était pas opératif, et, de ce jour-là, ils ont commencé à enlever le clitoris et à faire des mutilées au lieu de faire des initiées.

Il est indispensable de comprendre, même pour nous, occi­dentaux, qu'à partir du moment où l'on doute de l'opérativité du rite, de ce geste symbolique, on fait un geste matériel. Non seule­ment nous n'avons plus l'opérativité d'un même geste rituel mais plus encore nous faisons des mutilés au lieu de faire des initiés. C'est essentiel pour nous, occidentaux, car nous verrons tout à l'heure comment, en l'absence de rites, nous aussi nous faisons des mutilés, mais des mutilés de l'esprit.

Revenons à l'enfant. C'est un nouveau-né. Il est mort, il revit. C'est ce que le rite nous dit, c'est ce qu'il opère et c'est ce qu'il nous faut comprendre. Il y a vraiment eu mort et renaissance. Qu'a réalisé ce rite fondamentalement ? Il a réalisé trois choses : mort d'un être, naissance d'un nouvel être, d'un être adulte et plus que cela, il lui a donné la connaissance des lois de l'univers. Imaginez ce gamin à sa puberté. On lui a donné la connaissance des lois cosmiques. Tout d'un coup, il est intégré dans le cosmos parce qu'il sait les lois de l'univers et puis, on lui a fait perdre son androgynat pour qu'il puisse encore assurer la survie de l'espèce et se marier. Imaginez bien que tous ces gestes symbo­liques ont une efficacité réelle ; un être est mort et un autre est né. Cet enfant devient un adulte vrai. Que n'avons nous pas perdu ! En l'absence de rites pubertaires, nous ne sommes plus, à cet âge difficile, en mesure de mourir et de renaître ; nous ne sommes plus intégrés dans le cosmos dont nous ne savons plus les lois puisque personne ne nous les a dites ; nous n'avons pas perdu notre androgynat. Je n'insisterai pas sur tous les problèmes sexuels évoqués par Freud et tous les psychanalistes de la terre. Dans cette période difficile, nous sommes restés identiques alors que nous avions à mourir et à renaître. Nous allons mettre des années et des années pour le faire parce que nous n'avons pas de rite. Alors que nous devions savoir les lois du cosmos qui auraient dû nous être dictées par un ancêtre, un initiateur, qui nous l'aurait enseigné à travers les rites, les légendes, les mythes (nous ne savons rien), nous allons mettre vingt ans, trente ans, quarante ou cinquante ans à les apprendre, ces lois. Alors que nous devions perdre notre androgynat, tout de suite, par un geste symbolique, nous ne l'avons pas perdu et, là aussi, nous allons perdre un temps considérable pour résoudre ces pro­blèmes. Le rite est opératif ; c'est tellement vrai que vous ne soupçonnez pas le nombre de mutilés de l'esprit que nous avons fait par l'absence de rites. Nous ne sommes pas responsables ; nous arrivons et nous n'avons plus de rites pubertaires ! Avons- nous conscience du nombre de garçons et de filles qui sont en hôpital psychiatrique parce qu'ils n'ont pas eu de rites puber­taires pour les faire renaître, pour les intégrer dans le cosmos et pour leur faire perdre leur androgynat ? Vous ne pouvez pas savoir le nombre de personnes, après la ménopause ou à l'andro­pause, qui sont complètement perdues parce qu'elles n'ont pas vécu ce rite de puberté avec son efficacité réelle.

Souvenons-nous de l'excision et à quoi mène la perte de la notion de l'opérativité. Les Maçons doivent comprendre que le rite est opératif même s'il n'est pas un geste matériel. Ne faisons pas comme ces prêtres africains qui, à un moment donné, ont douté. Ils se sont mis à exciser parce qu'ils étaient sûrs ainsi de réaliser un acte sans se rendre compte qu'ils perdaient du même coup l'efficacité du rite.

Nous allons maintenant repartir en Chine pour voir comment vit un couple. L'enfant est né, l'enfant a été initié à la puberté. Comment vit le couple ? Vous allez voir comment le mari et la femme, les deux éléments du couple, sont les deux moitiés d'un même corps mais séparées. Tous les rites vous disent cela et il en est ainsi jusqu'à la ménopause et l'andropause. Après, ils se réuniront. Souvenez-vous de ce que je vous disais tout à l'heure : à la puberté, nous perdons notre état d'unité et nous devons le retrouver après avec une autre conscience. Pour l'instant, nous sommes dans la dualité et mari et femme sont face à face, côte à côte, deux moitiés d'un corps vivant séparées. Comment cela se passe-t-il dans la vie quotidienne ? Il faut que le rite opère, qu'il rende cette loi efficace. Commençons par le repas. Chacun est assis sur sa natte, dans la même pièce. Observons. Deux moi­tiés d'un même corps ; ils prennent le même repas dans deux plats différents ; il s'agit de la même chose, le même repas avec deux plats différents, les deux moitiés. Ils ont accompli chacun séparément leurs ablutions et ils boivent dans deux coupes. Les deux coupes sont faites chacune avec la moitié d'une même cale­basse (les deux moitiés séparées d'un même corps...). Après le repas du soir, ils se saluent cérémonieusement, ils se déshabillent chacun dans leur pièce et ils dorment chacun sur sa natte mais dans la même pièce. Plus encore, ils ne s'appellent pas par leur nom secret ; ils ne se donnent rien de la main à la main ; ils évitent tout contact, même indirect ; il n'y a aucun contact entre leurs effets qui ne sont pas suspendus au même support et qui ne sont pas mis dans les mêmes corbeilles. Remarquez bien comment les choses sont séparées et combien c'est important de confirmer la perte de cet androgynat. Nous comprendrons l'im­portance de tout cela au moment où ils vont se retrouver. Bien entendu, ils ne se baignent pas ensemble. Dans la Chine tradi­tionnelle, il n'est pas question qu'un époux et une épouse se baignent ensemble. La seule union est sexuelle, réglementée par des rites. Les deux êtres sont unis puisqu'ils sont les deux élé­ments d'un même corps mais ils sont séparés pour bien perdre leur androgynat. A 49 ans (7 x 7), notez le symbolisme des nom­bres, pour elle, et à 64 ans (8 X 8), pour lui, tout se réunit, les interdits sont levés. Ces deux êtres qui étaient séparés au niveau des repas, du linge, qui ne pouvaient pas dire leur nom, se toucher la main, qui ne pouvaient pas avoir leurs effets dans la même corbeille, mettent tout en commun et cela, tout à coup. Imaginez ce que c'est ! Imaginons-nous à 50 ans avec l'être avec lequel nous vivons, réalisant brutalement cette vie commune. Mangez sur la même natte, dormir sur la même natte, boire dans la même coupe, manger dans le même plat, se toucher la main. Cela signi­fie réaliser cet androgynat à travers le couple et, par là même, en nous. Nous retrouvons l'unité primordiale. C'est cela que le rite opère. Désormais, ces deux vieux seront unis jusqu'à la mort.

Ils seront ensemble dans la même tombe et leurs tablettes funé­raires seront mises dans la même salle. Ainsi, ils deviendront, suprême honneur, un vrai couple d'ancêtres. Vous avez là ce que réalise un rite de ce type.

Je sais bien ce qu'on peut me dire en se plaçant sur un plan social ou psychologique, mais nous nous plaçons sur un plan métaphysique qui est finalement le seul vrai, celui des lois sur la vie, de la réalité de la vie. La vie est métaphysique, elle est archétypielle. C'est sur ce plan là que nous nous sommes séparés pour réaliser chacun la perte androgynale. Puis, tout d'un coup, à 49 et 64 ans, nous nous réunissons, nous mettons tout en com­mun. C'est la vraie fusion. D'ailleurs, la femme, dans la Chine ancienne, ne fait vraiment partie de la famille de son mari qu'à partir de cet âge là. Il faut bien comprendre que dans un premier temps nous avons vécu la dualité, la perte de l'androgynat, la survie de l'espèce (il fallait faire des enfants).

Dans un deuxième temps, nous retrouvons l'unité avec une autre conscience et nous allons vivre notre survie spirituelle. Nous allons vivre la vie de l'esprit. Cela doit se faire obligatoi­rement ; un jour ou l'autre, nous allons vivre cette vie de l'esprit mais, là encore, alors qu'en Occident (ne croyez pas que je cri­tique l'Occident, je constate, parce que je suis aussi occidental que vous et cela me manque autant qu'à vous), cela se fait dans l'anarchie, là, le rite nous aide, nous oblige à vivre cette dualité, à perdre cet androgynat, à être mari et femme assurant la survie de l'espèce. Le rite nous oblige ensuite à retrouver l'unité, la vie de l'esprit en nous préparant à la mort. Je crois que cela nous manque et que, si l'on parle tant du troisième âge, si on est obligé d'inventer une spécialité qui s'appelle la gérontologie, c'est peut- être parce que nous n'avons plus de rites. Nous ne savons plus quelle fonction nous avons à réaliser, quel rôle nous avons à jouer.

Pendant cette période, nous ne savons plus quoi faire, quelle vie mener.

Nous allons aborder maintenant le rite mortuaire qui est un rite africain. Cet homme ou cette femme vient de mourir. On va fixer un endroit au milieu d'un cours d'eau et on va détourner le cours d'eau un instant. On dresse une hutte puis on met le mort sur cette hutte mais pas n'importe comment : soit en position fœtale, c'est-à-dire recroquevillé, soit en triangle ; les jambes sont disposées de telle façon que cet homme fait face à un trian­gle. Ensuite, on le retourne, on le met à plat ventre et on refait prendre au cour d'eau sa direction originelle. Il passe ainsi sous la hutte pendant trois jours. Au bout de trois jours, on le prend et on l'enterre. Vous avez là les premières funérailles parce que, plus tard, quand il ne lui restera que les os, on prendra ses os, j'allais dire les os de l'ancêtre (nous verrons pourquoi tout à l'heure), et on les enterrera ailleurs, dans un endroit pur. Pour comprendre le rite, il nous faut comprendre ce qu'est la mort. Dans une civilisation traditionnelle, la mort n'est pas la fin, c'est un passage. Après la mort, tout n'est pas fini, nous passons d'un plan à un autre ; les chinois disent que nous passons d'une forme à une autre, d'un monde où nous avons cette forme dans un monde où nous avons une autre forme. C'est un double passage Nous changeons de plan et de monde. Comme il y a mort, il y a renaissance inévitablement. C'est la loi cosmique, ce sont les loi de la vie ; il n'y a pas de mort sans renaissance, cela n'existe pas. La vie n'est que mort et renaissance. Les Chinois disent que le monde, les hommes, les animaux se recréent à chaque seconde de la vie. A chaque seconde, vous mourez et vous renaissez diffé­rent. Les Chinois décrivent les mécanismes qui permettent d'assu­rer cette mort et cette renaissance perpétuelles. Nous avons tout cristallisé sur la mort comme si elle était la seule et nous verrons comment, plus tard, dans une société initiatique, dans un chemin initiatique, nous avons à mourir pour renaître. Ce n'est pas une illusion, c'est une réalité. Dans une société traditionnelle, nous passons du statut de mort au statut d'ancêtre. Après avoir été un homme mort avec tout ce que cela comporte, nous allons deve­nir un ancêtre.

Interrogeons-nous sur l'ancêtre. Dans toutes les sociétés tra­ditionnelles c'est le garant de l'ordre social parce qu'il est le médiateur avec l'ordre cosmique. L'ancêtre, c'est celui qui est présent, j’allais dire au ciel. C'est celui qui va garantir (ce qui n'est plus le cas) l'ordre social. L'ordre social de la tribu, du pays de l'empire est conforme à l'ordre cosmique. C'est le vrai rôle de l'ancêtre et c'est pour cela qu'il est important de passer du statut de mort au statut d'ancêtre, ce qui explique que vous avez deux funérailles. Vous serez enterré dans un endroit impur parce que vous avez à vous purifier. Quand vous serez purifié, que vos os auront blanchi, vous serez enterré dans un deuxième endroit où vous aurez votre statut d'ancêtre. Là, vous accomplirez votre rôle, j'allais dire céleste, mais il n'est pas au ciel, le ciel est sur terre. On a trop tendance en Occident à croire que le ciel est ailleurs. Le ciel est ici et maintenant, le ciel est sur terre. Cet ancêtre sera l'intermédiaire entre l'ordre cosmique et l'ordre de la terre, il sera le médiateur. Remarquez, nous pourrions presque dire ce jeu, entre cet homme qui est sous terre et son rôle qui est céleste et observez comment en même temps à la naissance, alors que l'en­fant s'offre à la vie, on enterre le placenta sous terre, au même endroit, comme s'il fallait toujours qu'il y ait quelque chose sur terre et quelque chose sous terre pour établir la liaison entre eux.

Le rite permet que ce mort renaisse, et ce n'est pas un arti­fice, un jeu ; vraiment, réellement, concrètement, complètement, en mettant cet être dans cette position foetale ou triangulaire, on lui permet de renaître après sa mort. Voyez ce qu'est un rite mor­tuaire. C'est un rite qui permettra à cet être qui vient de mourir de réaliser ce passage difficile, douloureux, pendant trois jours puisqu'il doit renaître et se recréer.

Remarquez bien l'opérativité du rite. En le retournant, on lui permet de quitter ce monde formel pour accéder à un autre monde. Réalisons ce qui se passe en ce moment. Qui les aide à passer ? Comment se fait ce passage qui est nécessairement diffi­cile et douloureux ? Comment change-t-on de monde alors que nous n'avons plus de rite. N'est-il pas urgent que nous retrouvions nos rites pour que, le jour venu, quelqu'un soit là, en conscience, pour nous aider par le rite à passer, à changer de monde et à renaître ?

Abordons le rite de l'homme malade. Je vais vous en conter un qui est un rite africain du Zaïre. La maladie fait partie de la vie comme l'orage et le tremblement de terre font partie de la vie.

Imaginez que dans ce temple entre un fou furieux. Quelle sera notre réaction ? Les plus courageux vont se jeter sur lui, on va lui mettre une camisole de force et puis, on va le bourrer de drogues de façon à ce qu'il soit anéanti, mourant.

Imaginez maintenant que nous soyons toujours dans un temple mais dans une tribu du Zaïre. Comment cela se passe-t-il ? Cet homme arrive fou furieux. Bien entendu, des hommes le maî­trisent pour ne pas qu'il nuise, mais ils n'emploient ni camisole de force, ni drogue, pas même une plante. Que se passe-t-il ? Tout le village arrive. Au centre de la place, il y a le prêtre, l'initié, qui s'installe comme l'empereur, en prière, en état de prière. Cet homme, tout d'un coup, est tout amour, tranparent au monde, transparent comme un cristal entre cette place, avec cet homme fou furieux, avec les gens de sa tribu, et cet univers avec ses lois et avec son ordre. Imaginez que ce fou entre et que l'un d'entre nous se mette au milieu, pur comme du cristal, transparent comme du cristal, tout amour (c'est la condition sine qua non) et que, par là même, il soit le médiateur, l'intermédiaire entre nous et le ciel et son ordre, le monde et son ordre, et la vie et son ordre. Qu'arrive-t-il dans la tribu maintenant que chacun est à sa place ? Tout à coup, vous avez dans un coin les tam-tams qui commencent, gentiment, calmement, régulièrement, j'allais dire de manière ordonnée, et alors que cet être est là, au centre, toute transparence et tout amour, les tam-tams commencent à s'agiter, à se désordonner, à s'accélérer. Vous voyez les tam-tams qui s'agi­tent, qui sont de plus en plus dans le désordre. Jusqu'où vont-ils comme cela ? Ils vont jusqu'au désordre de l'homme fou furieux et ils vont avec l'amour et la transparence du « cheikh » qui est au milieu, ils vont rejoindre cet être dans son désordre, sa folie, et quand ils l'auront rejoint grâce à cet amour et à cette transpa­rence, vous verrez les tam-tams qui redescendent peu à peu, len­tement, doucement, qui calment le désordre, qui s'agitent de moins en moins et qui, peu à peu, finissent à l'état de départ où tout était calme, ordonné.

Chose fantastique ! Au fur et à mesure que les tam-tams redescendent vous voyez cet être qui se calme tout seul. Quand ils sont redevenus paisibles et quand le silence est revenu sur la tribu avec cet être au centre, amour et transparence, cet homme n'est plus fou furieux, sa crise est vide. Voilà un rite ! Il faut être médecin pour imaginer ce qu'est un rite thérapeutique. Comparez un homme fou furieux à qui l'on met une camisole (ou à qui l'on administre des médicaments) et un autre fou furieux qui a devant lui un être au centre, tous les autres membres du village autour, avec les tam-tams qui vont le chercher dans son désordre et qui le ramènent doucement à l'ordre. Qu'ont-ils fait ? Ils ont réintégré cet être dans l'ordre cosmique, dans l'ordre du monde. Ils l'ont remis en relation avec l'ordre cosmique et, par là, ils ont réalisé en lui cet ordre. C'est fondamental de comprendre, pour abstrait que ce soit, que ce n'est pas une utopie, c'est définitif, c'est-à-dire, pour prendre un langage scientifique, c'est un fait expérimental reconductible.

Ils ont relié cet être à l'ordre du monde, aux lois de la vie, de l'univers et ils lui ont permis de rendre réel en lui cet ordre qui était perturbé : c'est cela la ligne de traitement de la maladie ! Vous noterez la solidarité du groupe. Cet homme n'a pas été rejeté. Nos fous, nous les rejetons, nous ne savons plus quoi en faire. Ce n'est pas de notre faute, personne ne nous a expliqué ce que nous devions faire alors, nous les parquons dans des asiles. Dans ce village, au contraire, le groupe s'est senti responsable. Il a été autour de cet être, au milieu, amour et transparence. Le groupe est allé le chercher et est revenu avec lui. Il faut dire que dans une société traditionnelle vraie, l'ordre social et l'ordre cosmique étaient plus près qu'aujourd'hui. Par ailleurs, vous observerez que ce n'est qu'un traitement : ramener l'homme dans son ordre en le reliant à l'ordre cosmique. C'est le seul traitement vrai de la maladie. Faire en sorte que l'homme qui est devant vous, ou la femme, revienne en ordre en étant relié à l'ordre idéal de la vie. Les chinois diraient à l'ordre du ciel.

Il ne faut pas oublier ce qui est, à mon avis, le plus impor­tant : tout l'amour et la transparence qu'il a fallu pour que le traitement puisse se faire. Il faut être tous les jours devant des malades, et pas seulement des malades, pour savoir combien c'est difficile d'aimer l'autre, quel qu'il soit. Aimer l'autre parce qu'au bout du compte il a toujours en lui un trésor caché, une étincelle divine. Ce rite thérapeutique nous rappelle qu'il n'y a pas de guérison vraie sans amour et transparence.

Nous venons de vivre quelques rites exotériques, communs à tous. Comprenons bien comment à la naissance nous devions avoir notre nom secret de prédestination et faire alliance avec le ciel ; comment à la puberté nous devions mourir et renaître, per­dre l'androgyne et comment nous devions être intégrés dans le cosmos.

Nous avons compris comment les rites, j'espère que nous avons compris, comment les rites, après la ménopause et l'andro­pause, nous permettent de retrouver cet androgynat, de retrouver cette voie de l'esprit, cette unité perdue, avec notre conscience.

Nous avons compris comment les rites nous permettaient de passer à un autre monde et de devenir un ancêtre.

Nous avons compris comment le rite permettait de guérir réellement un homme en le réintégrant dans l'ordre cosmique, en rendant réel en lui l'ordre de la vie par l'amour et par la trans­parence.

Abordons maintenant les rites ésotériques qui sont réservés à des membres d'une société initiatique qui sont censés avoir des capacités que d'autres n'ont pas (remarquez le conditionnel). Le but des rites ésotériques est le même que celui des rites exoté­riques. Il est de réaliser, de rendre réelles, actuelles, les lois qui vont être opératives pendant notre vie initiatique. Nous entrons en Franc-Maçonnerie dans un but. Nous allons avoir à subir des transformations, des mutations. Nous allons les subir de deux manières. D'abord, par l'influence spirituelle que transmet la Franc-Maçonnerie parce qu'il est vrai que la Franc-Maçonnerie transmet une influence spirituelle. Nous allons subir, accélérer, favoriser ces transformations et ces mutations par le rite. Nous avons un rite de constructeur : Franc-Maçon. Nous sommes dans un monde sans h Isard, cela veut dire que ce n'est pas par hasard que la Franc-Maçonnerie a un rite de constructeur. Si nous possé­dons la symbolique de constructeur, c'est que nous avons à bâtir, à construire. Nous sommes au début du chemin. Nous avons à construire un temple en nous, collectivement, et nous avons à construire un être chaque fois qu'il y en a un qui se présente à la porte du temple et qui a les qualifications requises. C'est pour cela que nous avons une symbolique de constructeur : nous avons une fonction de construction. Il nous faut édifier des êtres, des temples. Faire que cet être puisse arriver au terme qui est de mourir à lui-même pour naître au divin. Je sais que vous réa­gissez sur le mot « divin » mais vous savez qu'il y a une réalité physiologique et que les mots ne changent rien.

La réalité physiologique est que nous avons deux êtres en nous : un être spécifique, public, avec ses passions, ses buts, ses besoins, ses envies de posséder, ses désirs, ses problèmes psycho­logiques, son paraître et puis, nous en avons un autre, au fond, caché comme un trésor et qui demande à vivre. Entrer en Franc- Maçonnerie c'est, qu'on le sache ou non, fondamentalement, vou­loir que vive cet homme qui est caché au fond, que vive ce trésor, cet être que vous pouvez appeler spirituel, transcendant, embryon taoïste, être divin, être immanent, tous les noms de la terre, cela ne change rien à sa réalité : cet être est en nous et il demande à vivre. C'est pour cela que nous avons un rite de constructeur ; nous sommes, en tant que Franc-Maçon, au début du chemin. Nous devons édifier un mythe et nous allons le faire par le rite parce que le rite va le permettre, parce qu'il est opérant. Il y a des rites d'ouverture de Loge, de fermeture et d'initiation. Je ne vais pas vous les décrire mais je peux quand même vous dire ce que ça fait. Le rite d'initiation consiste à initier celui qui se pré­sente à la porte du temple, c'est-à-dire le profane qui demande à être admis en Franc-Maçonnerie. D'abord, nous ouvrons la Loge. Imaginez que nous soyons tous Francs-Maçons, nous avons un Vénérable, des Officiers, nous allons ouvrir la Loge. Qu'allons- nous faire ? Nous allons reproduire, revivre l'acte éternel de créa­tion. Nous avons à revivre à chaque ouverture les lois qui ont présidé à la construction du monde, les lois qui ont présidé à la création de toute vie, quelle qu'elle soit. Que faire ? Nous nous relions à l'Architecte. Nous nous donnons l'ordre de créer les hommes qui sont là juste pour mener à terme cette création. Il nous faut nous relier à la source de vie qui est la Lumière. Il nous faut donc installer l'espace puis le temple et alors, tout est prêt, nous pouvons donner vie à ce temple : ce temple qui est en nous et ce temple politique qu'est la Loge. Ce n'est pas important de savoir leur nom, l'important est de savoir ce qu'ils opèrent et de savoir qu'un rite d'ouverture de Loge nous fait revivre les lois qui président à la création de toute vie, que ce soit la vie de l'homme, de l'univers ou la vie de la plante, de l'animal ou du cristal. Les lois sont les mêmes et le rite vous les fait revivre.

Ainsi, à chaque ouverture de Loge, Tenue après Tenue, nous revivons ces lois qui, patiemment, nous permettent de créer le temple qui est en nous et le temple qu'est la Loge. Venons-en à la fermeture de la Loge. Qu'allons-nous faire ? Nous allons la des­tructurer, la renvoyer au chaos (le chaos n'est pas la pagaille, c'est l'indistinction parce que les forces ont changé de sens sou­vent, et à la fermeture de Loge, nous allons renvoyer cet univers au chaos).

Dans certaines occasions, nous avons des profanes qui se présentent et nous devons les initier. Il va falloir qu'ils meurent et qu'ils renaissent et ce, par un rite qui est, croyez-le bien, opé­ratif. Il est vrai. La construction de cet être sera réelle, aussi réelle que si nous avions construit cet édifice ou la cathédrale de Paris. Quand on dit que par le rituel d'initiation on construit un être ce n'est pas un jeu, on ne fait pas semblant, on n'a pas donné un coup de maillet en disant des formules et en jetant tout par terre ; ce n'est pas vrai ! Ce jour-là, si le rite est fait en conscience et ce qui me désespère c'est de le voir faire n'importe comment, si le rite est fait en conscience, un être commence à mourir et un autre commence à naître, réellement. C'est une trahison que de ne pas le faire en conscience parce que cet être est venu pour mourir et pour renaître et il est venu, qu'il le sache ou pas, sous tous les prétextes de la terre (et ceux qui sont en Maçonnerie depuis quinze ou vingt ans en ont vu suffisamment pour savoir que nous arrivons ici sous tous les prétextes de la terre). Fonda­mentalement, nous avons une demande qui est de faire vivre en nous cet être fantastique qui est caché au plus profond, ce tré­ sor auquel nous devons accéder.. C'est une trahison, une mutila­tion que de ne pas lui permettre de vivre en ne réalisant pas un rite comme il devrait l'être.

Alors, que se passe-t-il ? D'abord, il meurt en terre ; puis il va renaître à travers des épreuves, on va le reconstruire à travers quatre éléments parce que la vie est faite de quatre éléments. Il va renaître à travers sept épreuves que je ne vous décompose pas parce que sept sont toujours les moyens qui sont donnés pour, mener une création à son terme. N'oubliez pas que les nombres sont la vérité du monde. Rien ne se fait sans les nombres dans la vie. Le nombre est le secret du nom ; c'est pour cela que le nom est le secret de la vie. Nous avons oublié tout cela, pas tout ; nous avons oublié que la réalité de la vie était sous-tendue par le nombre et qu'elle était vie par le nombre. Ce n'est pas pour rien que l'on fait des choses à trois, à neuf ; ce n'est pas pour rien qu'il y a sept épreuves (s'il y avait six épreuves et non sept, il n'y aurait pas la même opérativité du rite). Sept, c'est le temps qu'il faut pour mener une création à son terme. Cet être va donc commencer à renaître parce que la Franc-Maçonnerie, avec son symbolisme de constructeur, est un début de chemin. Ensuite, on va lui donner, par l'instruction, les moyens de vivre. Voilà ce que l'on réalise dans un rituel d'initiation. Il meurt, on le recons­truit à travers les éléments et les voyages et on permet à quel­qu'un qui est en lui de commencer à renaître. A ce moment là, on l'instruit comme on instruisait cet adolescent dans le bois sacré ; on l'instruit à d'autres lois de la vie, plus archaïques, plus fonda­mentales.

Ce qu'il est important de retenir, surtout pour les Maçons, les Maçonnes qui sont ici, c'est que tous vos gestes rituels opèrent quelque chose et qu'il est vrai que nous construisons vraiment, réellement, un temple à chaque rituel d'ouverture et qu'il est vrai également que nous construisons vraiment, concrètement, un être à chaque rituel d'initiation. Tous les gestes rituels que l'on vous demande de faire sont là pour opérer en nous des transfor­mations et des mutations. Quand on nous dit : « Rentrez à l'ordre dans le temple » , remarquez ce mot « ordre » qui revient sans arrêt et qui se réfère à cet ordre de la vie, à cet ordre cosmique.

Ce qui est sûr, c'est que si vous entrez dans n'importe quel ordre et si vous vous mettez dans n'importe quel ordre, vous ne ferez pas en sorte que cette mutation se produise. Tous les gestes rituels doivent être faits conformément au rite parce qu'un rite opère en nous, à chaque instant où nous le faisons, une transfor­mation et une mutation nécessaires. Il faut dire à ceux qui ne sont pas Maçons que s'ils ont envie de le devenir un jour, ils doivent savoir en tout cas, dès leur entrée, que le rite ne sera pas un jeu, une cérémonie, une pièce de théâtre, un artifice, que ce sera un acte opérant, réel, authentique, efficace.

J'espère que nous avons compris ensemble quel était le rôle fondamental du rite qui est d'actualiser, de réaliser (réaliser c'est rendre réel) en nous des lois cosmiques, archétypielles, les lois de la vie. Car, finalement, la vie n'est que l'incarnation des archétypes, des lois qui nous gouvernent. Elle n'est que l'incar­nation des attributs divins que, dans le même temps, elle nous révèle et elle nous masque. La vie n'est que l'incarnation d'attri­buts et d'archétypes et le rite est le moyen qui nous est donné pour vivre ces archétypes et attributs, pour réaliser ces lois qui sont à vivre à un temps ou dans une circonstance donné de notre vie. S'il fallait ne retenir qu'une chose, ce serait celle-ci : le rite nous permet de vivre la loi de la vie, la loi cosmique, la loi fonda­mentale archaïque que nous devions vivre à un tel moment de notre vie (comme la puberté, la ménopause) ou dans telle circons­tance (par exemple lors d'un rituel d'initiation).

Pour cela, nous devons saisir que tout est archétypiel, que la vie est archétypielle, que tout est métaphysique, que la vie fonda­mentalement est métaphysique. Pour comprendre un rite, il ne faut surtout pas se placer sur un plan psychologique ou social, placez-vous sur un plan métaphysique, archétypiel. Quand vous aurez accédé au plan archétypiel ou métaphysique, vous compren­drez facilement quelle est la réalité sociale ou psychologique qui en découlait.

Regardez avec un œil neuf tous les gestes rituels ; si vous voyez une femme musulmane voilée dans la rue, plutôt que de crier psychologiquement ou socialement à l'inégalité des sexes, demandez-vous quelle est la raison profonde, archétypielle, méta­physique qui fait que cette femme est voilée ; quel secret doit-elle cacher ? Si on vous parle d'anthropophagie, en plus que de crier à l'inhumanité, et vous aurez raison, demandez-vous quelle dégé­nérescence il y a eu pour en arriver là. Quelle opérativité du rite a-t-on oubliée pour en arriver là ?

Comment partant du fait que le Maître, arrivé au terme de sa vie, donne ses attributs à son héritier, on est arrivé au fait qu'un homme en mange un autre pour s'attribuer certains pou­voirs illusoires ?

Ainsi, quand vous êtes devant un rite, devant un geste rituel, n'oubliez pas que le monde est métaphysique et la réalité arché­typielle.

Il nous faut bien comprendre aussi ce que nous faisons en Franc-Maçonnerie. La Franc-Maçonnerie est un chemin de réali­sation. Ce chemin, nous ne pouvons le faire que par le vécu de nos rites, par la répétition de nos rites, par le fait que Tenue après Tenue, nous avons nos rites qui réalisent en nous des transforma­tions et des mutations qui vont permettre, d'une part, au vieil homme de mourir et, d'autre part, à cet être caché et divin qui est en nous de vivre.

Sachez que tout Franc-Maçon, qu'il le sache ou non, fonda­mentalement, entre en Franc-Maçonnerie pour cela. Enfin, il nous faut comprendre que le grand problème du monde actuel n'est pas social, politique ou économique. Il est que nous vivons la fin d'un cycle, le « kali-yuga », la fin d'un cycle temporel. C'est pour cela que nous sommes dans l'anarchie. Nous sommes en effet coupés de l'archée, des lois, des archétypes. C'est aujourd'hui le problème fondamental : le monde tout entier (et pas seulement l'Occident) est en train de vivre la fin d'un cycle et, par là même, nous vivons le début d'un autre, immatériel, subtil, c'est encore un embryon, une cellule. Pour vivre le début de cet autre cycle, le rite est nécessaire parce que si, dans l'anarchie actuelle, nous voulons nous relier aux lois de la vie et du cosmos, il nous faut d'abord vivre la réalité et l'opérativité du rite. Seul le rite nous permettra de devenir conformes à cet ordre du monde, de ré­pondre à cet ordre idéal de la vie. Comprenons que seul le rite nous permettra de retrouver cette perfection qui, en même temps première et dernière, est en nous.

Jean-Marc Kespi

(*) Conférence prononcée par Jean-Marc Kespi, le 5 décembre 1981, dans le cadre des conférences organisées par le Cercle Condorcet- Brossolette.

Source : www.ledifice.net

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