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6 janvier 2013 7 06 /01 /janvier /2013 08:00

L’île des Saints et des Savants (Ve-VIIIe siècles)

 

L’Irlande, perdue aux confins de l’Europe occidentale, recueille et renouvelle la grande tradition du monachisme gréco-oriental, avant de participer à la restauration de la vie monastique et à l’évangélisation du monde germanique. Elle laisse un corpus de textes conséquent, l’un des plus riches de ces temps obscurs, qu’elle illumine par ailleurs par la richesse de son artisanat et la beauté de ses manuscrits.

431 : Selon le chroniqueur Prosper d’Aquitaine, le pape Célestin Ier envoie le diacre Palladius comme premier évêque de l’Irlande.

432 - 461 : Évangélisation de saint Patrick. Ce jeune Romain de Bretagne insulaire est enlevé par des pirates scots et emmené comme esclave en Irlande où, six années durant, il garde les moutons en Antrim. Après avoir suivi des études sur le continent à Saint-Germain d’Auxerre, il retourne en 432 en Irlande qu’une vision l’a poussé à évangéliser. Il obtient de réels succès, surtout dans le nord-est où il a l’intelligence de s’adresser directement aux rois, entraînant ainsi la conversion de clans entiers sans que le sang d’aucun martyr ne coule. Il introduit par ailleurs l’écriture latine dans un pays qui ne connaissait jusqu’alors que l’écriture oghamique : cette dernière, constituée de traits et de points, semblait néanmoins déjà fortement influencée par l’alphabet des Romains. En 445, il fonde près du site royal des Ulaid, Emain Macha, l’église d’Armagh, qui deviendra la capitale religieuse de l’Irlande. S’il faut attendre 544 pour voir l’avènement d’un ard ri chrétien, si en 565 encore, saint Ruadan juge nécessaire de maudire la capitale païenne de Tara, l’île n’en est pas moins largement évangélisée. Le christianisme irlandais s’approprie beaucoup d’éléments de l’ordre ancien : la légende rapporte que saint Patrick affrontait au cours de joutes oratoires Ossian, le fils de Finn Mac Cumaill, le chef des guerriers Fianna, revenu de la « terre de l’éternelle jeunesse » pour confronter l’hédonisme aux pratiques ascétiques de la nouvelle religion. Les moines se font ainsi les propagateurs du merveilleux celtique et passent maîtres dans l’art du conte. L’art chrétien irlandais est également la synthèse de deux traditions, une synthèse qui s’accomplit dans un isolement à peu près complet, l’île échappant à l’ouragan germanique tandis que l’Empire romain s’effondre sous la ruée des Barbares. À la faveur de cet isolement, l’Église d’Irlande affiche ses particularités et son indépendance : contrairement aux pays occidentaux ayant connu la rigueur de la domination romaine, la cellule fondamentale de l’organisation religieuse n’est pas le diocèse ni son église épiscopale, mais le monastère, mieux adapté au cadre rural ainsi qu’à la structure politique et sociale de l’île. Les écoles monastiques prennent le relais des écoles druidiques, tandis que les abbés se considèrent davantage comme les chefs de leur monastère que comme les représentants de Rome, qui peine à organiser le clergé séculier. Appartenant aux grandes familles, ils ne manquent pas de participer aux incessantes querelles politiques. La sécularisation croissante, la richesse matérielle et le patronage laïc mécontentont fortement la papauté qui s’oppose aussi au clergé insulaire sur le problème de la date de Pâques, de la tonsure en hache ou encore des modes d’administration du baptême.

VIe siècle : Expansion du monachisme irlandais. De nombreux monastères sont fondés dans l’île : Clonmacnoise par saint Ciaran, Glendalough par saint Kevin, Kildare par sainte Brigitte…Tous ont en commun la règle rigoureuse et ascétique qui organise la vie des moines et dont témoigne la rédaction de pénitentiels drastiques. La forme de pénitence la plus utilisée par les moines irlandais est l’exil volontaire (légende de saint Brendan le Navigateur), qui les pousse bientôt à sillonner l’Europe, de l’Islande à la Volga.

563 : Saint Colomba, ou Columbkille, du sang royal des O’Neill, fonde à Iona, sur une île proche de la côte ouest de l’Écosse, un monastère appelé à jouer un grand rôle dans la christianisation des Pictes et de la Northumbrie. Son monastère devient la capitale religieuse du royaume écossais des Dal Riata. Le saint semble avoir été par ailleurs l’un des premiers à réglementer la caste des filid, les poètes. De façon générale, la bienveillance des Églises celtiques pour les poètes et autres récitateurs professionnels est un élément essentiel de la survivance de la littérature irlandaise.

575 : À l’assemblée de Druim Ceta, Collumbkille arrive à faire annuler la sentence de bannissement portée contre les filid, auxquels on reprochait les excès de leurs satires. Il obtient le maintien de leur organisation et de leur hiérarchie. Un poème, « Amra Choluim Chille », atteste de la gratitude portée au saint par l’ordre des poètes.

Vers 590 : Saint Colomban (v. 543-615), un moine de Bangor, quitte l’Irlande avec une dizaine de disciples, dans une démarche pénitentielle qui le conduit à partir sur le continent pour offrir un modèle de vie spirituelle rigoureuse. On lui doit la fondation de Luxeuil, grand centre de la chrétienté celte en Gaule, d’Annegray et de Fontaines. Il influence fortement l’aristocratie franque en répondant à son souci de « fonder dans le sacré le pouvoir familial ». Il meurt en 615 dans son monastère de Bobbio, en laissant de nombreux disciples : saint Gall, saint Killian, l’apôtre de la Franconie, saint Fursy, le fondateur de Lagny, saint Gobain, saint Fiacre… Il est considéré, au même titre que saint Benoît, comme le fondateur du monachisme occidental.

635 : Fondation de Lindisfarne par saint Aidan.

VIIe - VIIIe siècles : Âge d’or de l’Irlande dont les monastères sont des centres d’études et d’artisanat renommés dans tout l’Occident. La décoration du célèbre Livre de Kells, chef-d’œuvre de l’enluminure irlandaise réalisé à Iona, le Livre de Durrow, un autre évangéliaire, le « calice d’Ardagh » ou encore la « broche de Tara » sont autant de joyaux sortis des mains des enlumineurs et des orfèvres, qui mélangent les grands thèmes chrétiens aux ornements celtiques (spirales, entrelacs…). À l’abri des troubles continentaux, l’île, pourtant tardivement évangélisée et restée à l’écart de l’influence romaine, devient le refuge de la culture classique et le point de départ d’une reconquête spirituelle. Les moines, à l’ombre des grandes croix modelées en ronde bosse dont les bras sont pris dans un cercle, sauvent de l’oubli un certain nombre d’ouvrages antiques, tout en continuant de transcrire les poèmes et les récits des filid. Ils s’approprient ainsi le patrimoine scientifique des druides : dès le VIIIe siècle, l’abbé Fergal défend l’idée de la sphéricité de la Terre. Les étudiants accourent de l’Europe entière pour parfaire leur formation : Dagobert, dans sa jeunesse, passe quelques années à Slane près de Tara. La Renaissance carolingienne doit elle aussi beaucoup à l’Irlande, « l’Hibernie entière passant les mers au mépris des tempêtes, et venant avec ses troupeaux de philosophes se jeter sur nos rivages » (Héric d’Auxerre) : parmi les lettrés que l’on rencontre dans les écoles impériales, on trouve des hommes tels que le savant Alcuin, formé à Clonmacnoise, le grammairien Clément, le géographe Dicuil, le théologien Dungal. Au IXe siècle encore, Jean Scot Érigène perpétuera cette tradition auprès de Charles le Chauve.

Des invasions scandinaves à la conquête anglo-normande (IXe -XIIe siècles)

La relative prospérité de l’Irlande ne peut que susciter l’intérêt des Vikings. Leurs razzias vont bientôt terroriser le pays, dont les chefs sont incapables d’assurer la protection, et entamer la richesse des monastères insulaires, cibles privilégiées des hommes du Nord. Mais en s’installant puis en s’assimilant progressivement à la population locale, les Norvégiens et les Danois ne tardent pas à tisser des réseaux commerciaux maritimes qui ajoutent à la prospérité d’une économie jusqu’alors largement pastorale. Dublin devient, en ces temps obscurs, l’un des ports les plus actifs d’Europe occidentale.

795 : Première apparition des Vikings qui attaquent notamment Iona. Chaque printemps marque bientôt le retour de ces raids de pillage, avant que les pirates ne fondent des bases permanentes, points de départ de fructueuses expéditions vers l’intérieur. L’infériorité de l’armement, le manque d’unité politique et la rivalité entre les O’Neill de Tara au nord et les Eoghan de Cashel au sud ont raison de toute velléité de résistance de la part des populations gaéliques. La crainte s’empare de l’ensemble de la population, comme de ce moine qui écrit : « Le vent est farouche cette nuit. Du moins les guerriers sauvages de Norvège ne courront pas les mers d’Irlande. »

806 : Les moines d’Iona abandonnent leur île, trop exposée aux pillards, pour Downpatrick et Kells.

830 : Torgeist, un chef norvégien, saccage Armagh.

841 : L’une des bases d’opération des Norvégiens, située près d’un gué de branchages sur la Liffey, devient Dublin. Les Vikings sont ainsi les fondateurs des villes dont l’Irlande était jusqu’alors entièrement dépourvue. Dans les années suivantes naissent Waterford à l’embouchure de la Suir, Cork près de l’embouchure de la Lee, Limerick près de celle du Shannon…

848 : Mael-Sechnaill, haut roi (ard ri) d’Irlande, écrase une armée viking à Forach dans le comté de Meath.

IXe siècle : Formation d’alliances généralement peu durables entre les roitelets locaux et les Scandinaves, marquant un premier pas vers la fusion. C’est à cette époque que s’élèvent les fameuses tours rondes en pierre, qui servaient sans doute d’abri et de réserve en cas d’attaque.

900 - 908 : Cormac Mac Culinan, roi-évêque de Cashel, rédige le plus ancien dictionnaire comparé européen de langue vernaculaire.

902 : Les Vikings sont chassés de Dublin avant de s’y établir de nouveau quelques années plus tard.

908 : Bataille de Belach Mughna qui voit la victoire des O’Neill de Tara au nord sur les Eoganachta de Cashel au sud.

914 : Seconde vague d’invasions vikings, davantage concentrée dans le sud, autour de Waterford.

967 : Brian Boru, roitelet d’un tuath du Munster, chasse les Danois de Limerick avec l’aide de son frère, Mahon.

976 : Brian Boru devient roi de Cashel et entreprend la conquête du Leinster.

999 : Brian Boru défait les hommes du Leinster à Glenn Mama.

1002 : Brian Boru oblige le ard ri Malachy II à lui céder la dignité suprême, avant de se proclamer « empereur des Irlandais ». Pour la première fois depuis cinq siècles, la couronne de ard ri échappe à la famille des O’Neill.

1014 : L’épouse répudiée de Brian Boru forme une coalition contre lui. Profitant de ces querelles internes, les Danois débarquent en Irlande, dans l’idée de mettre un terme à la tentative d’unification qui menace la sécurité de leurs bases. La bataille de Clontarf, le 23 avril, marque la défaite des Scandinaves et de leurs alliés du Leinster. Mais Brian Boru est assassiné dans sa tente par un fuyard au moment du triomphe. Désormais néanmoins, les hommes du Nord n’allaient plus constituer une menace et allaient progressivement s’assimiler à la population irlandaise.

1014 - 1022 : Les O’Neill reprennent le titre d’ard ri.

1022 - 1103 : Les descendants de Brian Boru, les O’Brien, occupent la dignité de hauts rois, toujours disputée avec les O’Neill et les O’Connor, rois du Connaught. La confusion politique la plus totale règne en Irlande jusqu’en 1070, aucun roi de province ne réunissant assez de puissance pour soumettre ses ennemis et rendre quelque légitimité au trône.

1052 : Le roi du Leinster chasse le dernier roi scandinave de Dublin, qui devient la capitale effective du pays, en supplantant définitivement Tara.

1072 - 1086 : Le petit-fils de Brian Boru revendique la royauté suprême.

 

De l’Irlande anglo-normande à la colonie anglaise (XIIe siècle-milieu du XVIe)

 

C’est à l’appel d’un roitelet celte que les Anglo-Normands interviennent dans les affaires de l’Irlande. Les différentes expéditions féodales qui se succèdent alors marquent le début de la colonisation de l’île dont l’aristocratie locale et la féodalité étrangère vont se disputer les terres. Mais les colons sont trop peu nombreux pour imprimer leur loi à l’ensemble du territoire. Sensibles comme les Vikings à la force d’attraction de la culture gaélique, ils adoptent les mœurs et les coutumes indigènes. L’Irlande se divise ainsi bientôt en trois ensembles : l’Irlande gaële, dont le fractionnement et la perpétuelle désunion continuent de freiner l’émergence de tout projet collectif ; l’Irlande des seigneurs anglo-normands qui, dans les domaines taillés à la pointe de l’épée jusqu’à la fin du XIIIe siècle, se montrent soucieux d’imposer l’ordre féodal à la turbulence celtique ; enfin, l’Irlande véritablement coloniale du « Pale » (le terme désigne une zone clôturée) qui s’étend de Dublin à Dundalk. Ses habitants ne tardent pas à considérer les aventuriers normands comme des « Anglais dégénérés ». Ils n’en régneront pas moins en « presque rois » jusqu’à la fin du XVIe siècle.

Début du XIIe siècle : Compilation du Livre du Leinster, la saga gaélique retraçant les exploits de Finn et de sa milice guerrière. L’ouvrage témoigne de l’intérêt toujours persistant des Irlandais pour le merveilleux de leur tradition nationale préchrétienne. À cette époque, de façon plus générale, à cette époque la plupart des textes épiques de l’Irlande ont été compilés par des moines qui n’en négligent pas pour autant les commentaires des Saintes Écritures et les vies de saints. Élaborée entre l’arrivée des Celtes et celle des Scandinaves, cette matière est variée et généralement regroupée dans quatre grands cycles. Le cycle mythologique évoque les anciens dieux d’Irlande, les Tuatha de Dannann (Livre des Conquêtes) ; le cycle d’Ulster offre un tableau saisissant de la société héroïque, peuplée de rois, de reines et de vaillants guerriers. Son principal récit, le Tain, rapporte les hauts faits qui ont émaillé le règne du roi Conchobar, parmi lesquels ceux de son neveu, Cuchulainn. Fils de Lug, ce héros que l’on présente souvent comme l’Héraklès celtique, s’oppose aux menées de la reine du Connaught, Medb, qui veut s’emparer du taureau brun de Cooley. Le cycle du Leinster (ou Cycle ossianique) retrace quant à lui les aventures des Fianna. Enfin, le Cycle historique retranscrit la vie de différents rois celtes.

1101 : Le synode de Cashel transforme la structure de l’Église. La simonie, les abbés laïcs, le mariage des clercs et l’inceste (que tolérait la loi irlandaise, le code brehon) sont condamnés.

1111 : Le synode de Rathbreasail divise le pays en douze diocèses, répartis en deux provinces métropolitaines, Armagh et Cashel.

1132 : Saint Malachie devient archevêque d’Armagh, après avoir été abbé de Bangor et évêque de Connor. Disciple préféré de saint Bernard, il introduit la règle cistercienne dans l’île et réorganise l’Église celtique sur un modèle plus conforme à l’ordre romain : il met par exemple un terme à la succession héréditaire au siège d’Armagh. Encouragée par le pape Innocent II, son action sera relayée quelques années plus tard par l’archevêque de Dublin, saint Laurent O’Toole. L’Irlande commence ainsi à perdre son originalité par rapport au reste de la Chrétienté.

1142 : Saint Malachie fonde l’abbaye cistercienne de Mellifont, dans le comté de Louth.

1152 : Le synode de Kells-Mellifont divise l’Irlande en 36 diocèses et quatre archevêchés (Cashel, Tuam, Dublin et Armagh). Il marque véritablement la fin de l’ère des anciens monastères irlandais et l’affirmation de la puissance d’une Église séculière. L’archevêque d’Armagh obtient le statut de primat, ce qui met un terme à la domination de Canterbury sur l’Église d’Irlande.

1155 : Par la bulle Laudabiliter, le pape Adrien IV, d’origine anglaise, concède à Henri II Plantagenêt et à ses successeurs la souveraineté sur l’Irlande, à condition d’y soutenir la réforme de l’Église.

1156 - 1186 : Règne de Rory O’Connor, dernier souverain à porter le titre si convoité de haut roi.

1166 : Dermot Mac Murrough, roi du Leinster, est renversé par ses vassaux et dépossédé de sa couronne par le haut roi régnant Rory O’Connor. Il demande de l’aide au roi d’Angleterre qui voit là une occasion d’intervenir indirectement dans les affaires d’Irlande. Henri II Plantagenêt l’autorise donc à lever une armée chez ses barons des marches galloises (Fitzgerald, FitzEtienne, FitzStephen…). Ils seront nombreux à le suivre avec enthousiasme pour s’emparer de nouvelles terres à la pointe de l’épée : ils n’ont en effet rien à attendre d’Henri II qui leur reproche leur participation aux troubles civils qui ont menacé antérieurement le pouvoir royal.

1167 : Le roi déchu du Leinster revient en Irlande avec ses aventuriers normands.

1170 : Richard Fitzgilbert de Clare, comte de Pembroke, appelé « Strongbow » (« arc fort ») débarque à son tour en Irlande. Dermot Mac Murrough lui a promis la main de sa fille avec la perspective d’hériter un jour du royaume du Leinster. Il s’empare de Waterford et de Dublin.

1171 : À la mort de Dermot, Strongbow devient roi du Leinster, ce qui provoque un soulèvement de l’île. Les Anglo-Normands cessent d’être des mercenaires pour se poser désormais en rivaux des rois celtes. Il résiste néanmoins à Rory O’Connor qui l’assiège dans Dublin. Henri II, inquiet des succès de son vassal, décide d’intervenir pour réaffirmer son autorité sur ses entreprenants barons et débarque à Waterford. Strongbow ne cherche pas à lui résister et lui prête hommage. Il renonce à son titre royal et se voit nommé comte de Leinster. Durant l’hiver 1171-1172, Henri II reçoit ainsi l’hommage de presque tous les chefs gaëls du sud qui pensent ainsi se protéger de la rapacité des Normands. Seuls les roitelets du nord restent fidèles à Rory O’Connor.

1172 : Le pape Alexandre III confirme la souveraineté du Plantagenêt sur l’Irlande et sa mission d’y réformer l’Église. Lors d’un synode à Cashel, les évêques reconnaissent à leur tour l’autorité du roi sur l’île. Henri II décide de conserver comme domaine de la Couronne Waterford, Wexford et Dublin, qui devient le quartier général de la colonie et son château le symbole de la domination anglaise. Avant de partir, il nomme pour le représenter un judiciar qui deviendra plus tard le lord-lieutenant d’Irlande.

1173 : Le premier justicier d’Irlande, Hugues de Lacy, s’empare du royaume de Meath. Les Irlandais, qui se croyaient pourtant désormais à l’abri des exactions des barons normands, se révoltent.

1175 : Le traité de Windsor consacre la suzeraineté anglaise, tous les royaumes irlandais devant payer tribut à la Couronne. Il marque la fin théorique de l’indépendance irlandaise et le début de la politique anglaise de neutralisation des uns et des autres par l’entretien d’un état d’hostilité latent. Henri II conserve personnellement Dublin et les anciens pays danois, constituant le Pale, véritable colonie soumise à la loi anglaise. Rory O’Connor, désormais vassal du roi, est confirmé comme roi du Connaught et comme roi suprême des régions non conquises.

1176 : À la mort de Strongbow, le Leinster revient à la couronne anglaise.

1177 : Fondation de Belfast par Jean de Courcy. Le futur Jean sans Terre est nommé dominus Hiberniae, seigneur de l’Irlande.

1185 : Jean sans Terre débarque en Irlande pour mater une rébellion de Rory O’Connor qui a cherché, en vain, à reprendre son indépendance. Il est accompagné par de nouveaux seigneurs en quête de terres, comme Thiébaud Gautier, fondateur de la famille des Butler qui deviendront plus tard les comtes d’Ormond.

1210 : Jean sans Terre vient réaffirmer son autorité sur les barons rebelles, crée des comtés qu’il place sous l’autorité de shérifs et ordonne l’observation des lois et coutumes anglaises à ses vassaux. C’est là la dernière visite d’un souverain anglais jusqu’en 1394.

1235 : Richard de Burgo s’empare du Connaught.

1258 : Les Irlandais s’unissent contre les ambitions croissantes des Anglo-Normands et reconnaissent Brian O’Neill comme roi d’Irlande.

1260 : Brian O’Neill est tué à la bataille de Down. Sa tête est exposée à la Tour de Londres.

1263 : Le Roi de Norvège, Haakon IV, à qui les Irlandais pensaient offrir la couronne, est battu par les Écossais.

1268 : Arrivée dans les armées irlandaises des gallowglasses, des mercenaires étrangers, mi-écossais, mi-gaéliques. Leur présence permet d’entamer la supériorité militaire des Anglais.

1270 : Gautier de Burgo et le justicier royal Ralf d’Ufford sont défaits à Athankip.

1276 : Pour se protéger de la voracité des barons, les Irlandais proposent cette fois de l’argent au roi d’Angleterre en échange de l’extension de la loi anglaise à l’ensemble de l’Irlande.

1297 : Un Parlement est créé sur le modèle anglais, dans le Pale uniquement.

1315 : Les Irlandais se tournent vers Édouard Bruce, le frère de Robert Ier d’Écosse qui vient de battre les Anglais à Bannockburn en 1314.

1315 - 1317 : Famine.

1316 : Les chefs irlandais rebelles sont défaits à Athenry.

1318 : Édouard, couronné roi d’Irlande en 1316, est tué devant Dundalk.

1320 : Le roi d’Angleterre Édouard II accorde le bénéfice de la Grande Charte à l’Irlande anglaise uniquement.

1328 : Les Butler sont faits comtes d’Ormond par le pouvoir anglais.

1349 - 1350 : La peste noire enlève un tiers de la population irlandaise, essentiellement dans les villes.

1361 : Un édit d’Édouard III déclare qu’« aucun Irlandais de race, appartenant à la nation irlandaise, ne sera fait maire, bailli ou officier en aucun lieu soumis au roi, ni n’aura canonicat ou bénéfice parmi les Anglais ». Ces derniers redoutent en réalité la force d’attraction de la culture gaélique qui conquiert les Normands, ces « Anglais dégénérés » qui menacent désormais de ruiner la fragile tête de pont du Pale.

1366 - 1367 : À l’initiative de Lionel de Clarence, troisième fils d’Édouard III et vice- roi d’Irlande, le Parlement est convoqué pour freiner l’assimilation des Anglo- Normands par une série de mesures législatives. Les « statuts de Kilkenny » interdisent ainsi aux Anglais de parler gaélique, d’épouser des Irlandaises, de se conformer au droit brehon… Ils garderont force de loi jusqu’en 1613, mais seront souvent peu respectés, sans que cela suscite des réactions des souverains anglais plus préoccupés par leurs affaires continentales. Aux XIVe et XVe siècles, l’Irlande restera dominée par les grandes familles anglo-normandes celtisées, (Butler et Fitzgerald), qui s’identifient progressivement à l’Irlande et détestent les hommes envoyés par Londres pour la gouverner.

1390 : Art Og Mac Murrough, roi du Leinster, ravage les domaines des Anglais en Kildare, Wexford et Carlow.

1394 - 1395 : Inquiet de l’indépendance des chefs gaëls et des barons anglo-irlandais, Richard II débarque à Waterford. À l’issue d’une véritable promenade militaire, il laisse le gouvernement de l’Irlande à Robert Mortimer.

1399 : La mort de Mortimer pousse le roi à revenir en Irlande. Mais la révolte d’Henri de Lancastre le contraint bientôt à rentrer en Angleterre. Il comptait sur les grandes familles, comme les Butler de la maison d’Ormond ou les Fitzgerald de Desmond et de Kildare, pour représenter les intérêts de la Couronne. Aucun roi d’Angleterre ne reviendra dans l’île avant 1689.

1447 : Richard, duc d’York, est nommé lieutenant en Irlande par le faible roi Henri VI. Il va entraîner l’île dans la guerre des Deux-Roses.

1460 : Les colons déclarent au Parlement irlandais qu’ils ne se sentent pas liés par les lois promulguées à Westminster.

1468 : Thomas Fitzgerald, comte de Desmond, est exécuté à Drogheda pour trahison.

1477 - 1513 : Les Fitzgerald de Kildare, une famille fortement celtisée mais toujours fidèle au roi d’Angleterre, occupent la dignité de lord-député. Avec Garret Mor, l’un des plus grands représentants de cette dynastie anglo-irlandaise, l’Irlande peut paraître au bord de l’autonomie.

1485 : L’avènement des Tudors est marqué par un sérieux effort pour reprendre l’Irlande en main. Henri VII se méfie notamment de Garret Mor qui a pris parti pour les York.

1491 : Un aventurier flamand se faisant passer pour le fils d’Édouard IV est à l’origine de troubles yorkistes en Irlande. Garret Mor est emprisonné et remplacé par un Anglais, sir Edward Poynings, chargé de ramener l’île « à une totale et complète obéissance ».

1494 : Le nouveau lord-député rassemble le Parlement à Drogheda et y fait voter ce que l’on appelle la loi Poynings : cette dernière réitère les obligations des statuts de Kilkenny et stipule qu’aucune loi votée par le Parlement irlandais ne peut être valable sans le sceau du roi d’Angleterre. Une telle subordination de la législation d’Irlande à celle de l’Angleterre durera jusqu’en 1782. Par ailleurs, la division de l’Irlande en pays anglais d’une part, et pays rebelle ou ennemi d’autre part, est réaffirmée. La limite occidentale du Pale, depuis l’embouchure de la Liffey au sud, jusqu’à Dundalk au nord, est fortifiée.

1496 : Les troubles yorkistes ayant cessé, Garret Mor est restauré dans ses fonctions de lord-député. Il vit jusqu’en 1513, en « presque roi ».

1534 : Son fils Garret Og, qui lui a succédé en suivant la même politique d’arbitre entre Anglais et Irlandais, est accusé de trahison et emprisonné à la Tour de Londres où il meurt. Désormais, le lord-lieutenant sera toujours anglais.

1535 : Son fils, « Silken » Thomas se rebelle à son tour. Mais il est défait à Maynooth où tous ses partisans sont pendus. Il est exécuté deux ans plus tard après s’être rendu de lui-même aux autorités anglaises.

1539 : La cause de son jeune garçon, Gerald, âgé de 10 ans, est défendue par la ligue geraldine (Mac Carthy, Offaly, O’Neill du nord).

1552 : Contraint à l’exil durant de longues années (qu’il passa à la cour de Florence et en France), Gerald rentre en Irlande après avoir effectué sa soumission, marquant la fin du rôle politique des Fitzgerald de Kildare.

 

Le temps des plantations et des guerres de Religion (milieu du XVIe siècle - fin du XVIIe)

 

L’époque moderne marque un changement important dans l’histoire de l’Irlande : l’Angleterre, qui avait jusqu’alors usé ses ressources dans la conservation de son domaine continental, va désormais accroître la pression sur les peuples celtiques de l’archipel. Il s’agit pour elle d’assurer avant toute autre chose sa sécurité sur son flanc ouest, afin d’éviter que l’Irlande ne devienne l’enjeu des ambitions des puissances européennes et l’aboutissement des intrigues du pape, de l’Espagne ou encore de la France. Par ailleurs, les grands feudataires sont peu à peu éliminés du jeu politique, tandis que l’exploitation économique, à travers la politique de plantations, a raison de la société gaélique que la conquête militaire du Moyen Âge n’avait pas désintégrée, loin de là. En effet, alors que les deux communautés s’équilibraient et se côtoyaient depuis des siècles, leur identité de groupe va commencer à se définir, par opposition aux nouveaux arrivants anglais et à la Réforme. Le conflit de nationalité n’est pourtant pas encore la règle : des clans celtes sont fidèles à la Couronne et les rebelles se battent moins pour l’Irlande que pour asseoir localement leurs droits face à la nouvelle communauté anglaise. Constituée d’administrateurs protestants, de planteurs et d’ecclésiastiques, cette dernière convoite les terres de l’Irlande comme d’autres celles du Nouveau Monde. Elle ne cache pas sa volonté « d’extirper les Irlandais du sol de leur île » (« root them out ») et de supplanter l’ancienne élite anglo-normande.

1536 : Henri VIII fait adopter par le Parlement irlandais l’Acte de Suprématie de 1534 qui a consacré sa rupture avec Rome. Ce vote entraîne la dissolution des abbayes, couvents et monastères et permet à la nouvelle Église anglicane d’Irlande de recevoir les dépouilles de sa rivale, l’Église catholique celte. Mais ses réformes touchent essentiellement la liturgie et il faut attendre le règne d’Édouard VI puis d’Élizabeth pour que soient imposés de véritables changements doctrinaux. Néanmoins, sur les 32 évêques qui avaient été nommés par le pape avant la rupture, seuls dix reconnaissent l’autorité spirituelle du roi.

1541 : Un nouveau Parlement est réuni au cours duquel Henri VIII, qui avait jusque-là porté le titre de « Lord » ou de « Seigneur », se fait reconnaître « Roi d’Irlande ». Il comble d’attentions les puissants chefs celtes du nord et de l’ouest, qui abandonnent leurs terres que la Couronne leur restitue à titre de concessions féodales. Le roi d’Angleterre encourage l’assimilation et élève à la pairie les descendants de la noblesse normande et des roitelets celtes : O’Neill est ainsi fait comte de Tyrone. De nombreux chefs se laissent séduire par la perspective d’un pouvoir féodal assuré et automatiquement transmissible à leur fils aîné. Mais leur indocilité, la sédition encouragée par les agents de la Contre-Réforme, la pression des milieux d’affaires anglais de la gentry et du Pale, avides de terres à coloniser, compromettent définitivement cette politique.

1556 - 1557 : Début de la politique des plantations sous le règne de la catholique Marie Tudor : les districts de Leix et d’Offaly, territoires des O’Moore et des O’Connor, sont confisqués au profit de la Couronne et transformés en Queen’s County et King’s County. Le but de cette politique est de créer des noyaux fidèles au milieu d’une population peu sûre. Les colons sont tenus de n’utiliser que de la main-d’œuvre anglaise, qui sera rapidement découragée par les raids punitifs des Celtes spoliés.

1559 : Mort du comte de Tyrone qui avait accepté d’abandonner entièrement son nom de O’Neill et le titre de roi auquel la tradition lui donnait droit. Son fils cadet, Shane, répudie tout titre anglais, tandis qu’Élisabeth fait élever à l’anglaise l’un de ses petits-fils, Hugh O’Neill.

1560 : Une Église d’Irlande est établie sur le modèle de l’Église anglicane d’Angleterre. La nouvelle religion touche essentiellement les colons des premières plantations et les populations les plus anglicisées du Pale.

1562 : Par son Acte de Suprématie et d’Uniformité, Élisabeth impose le service protestant et déclenche le début des persécutions religieuses en s’attaquant cette fois directement au dogme catholique.

1567 : Élisabeth liquide la révolte de Shane O’Neill. Elle installe des fonctionnaires anglais à la tête de chaque province.

1567 - 1571 : Neuf plans de colonisation de l’Irlande sont soumis au gouvernement anglais. La plupart des initiatives privées ne remportant que des succès fort mitigés, l’État s’apprête à prendre le relais.

1569 - 1573 : Première révolte du Munster : les Grands, conduits par le chef des Fitzgerald, James Fitzmaurice, se mobilisent « pour la défense de l’Irlande et de la foi ». En réalité, il s’agit davantage d’un nouvel épisode de la lutte entre les Grands d’Irlande et la couronne anglaise.

1575 : Fitzmaurice va lui-même chercher de l’aide en Espagne auprès du Roi Catholique Philippe II.

1576 : Walter Devereux, le comte d’Essex, reçoit la moitié du comté d’Antrim.

1579 - 1583 : Deuxième révolte du Munster qui se soulève sous la direction du chef des Fitzgerald, désormais comte de Desmond. Des Espagnols et des Italiens débarqués dans le Kerry, à Smerwick, pour leur venir en aide, sont passés au fil de l’épée par les soldats de Walter Raleigh qui ne manque pas de prendre sa part des terres confisquées à cette occasion : 200 000 hectares sont ainsi distribués à des colons anglais et aux fidèles serviteurs de la reine.

1580 : Dans le Pale, révolte de « Vieux-Anglais » catholiques, c’est-à-dire des vieilles familles anglo-normandes établies en Irlande avant les plantations.

1582 : Selon un fonctionnaire anglais, la disette fait plus de 30 000 morts dans le Munster.

1583 : Gerald de Desmond est exécuté, ce qui signifie l’élimination de la grande famille des Fitzgerald de Desmond après celle des Fitzgerald de Kildare.

1588 : Le désastre de l’Invincible Armada renforce la position des Anglais. Bon nombre de naufragés, échoués sur les côtes de l’île, sont massacrés par les Irlandais ou remis aux mains des Anglais. Un des membres de l’expédition, l’Espagnol Cuellar, a laissé une description du peuple irlandais : « La coutume de ces sauvages est de vivre comme des fauves dans les montagnes… Ils y habitent des huttes de chaume. Grands marcheurs, ils supportent bien le travail. Par leurs luttes sans trêve, ils contiennent les soldats de la reine d’Angleterre. Le pays par ici, à trente lieues à la ronde, n’est que tourbières. Leur plus grand plaisir est de se voler les uns les autres. Apprend-on qu’un hameau voisin possède bestiaux ou autres biens, on part de nuit à l’attaque et l’on s’entretue. […] Bref, il n’y a dans le pays ni ordre ni justice et chacun fait ce qui lui semble bon. »

1591 : Fondation par Élisabeth de Trinity College à Dublin. Fermée aux catholiques, l’université devient un important foyer d’influence anglaise et protestante.

1593 : Hugh O’Neill, en dépit de son éducation anglaise, devient le plus grand seigneur de l’Irlande.

1594 : Révolte des comtes de Tyrone (Hugh O’Neill, qui se veut « roi d’Ulster » sur ses terres) et de Tyrconnell (Hugh O’Donnell). Conscients de leur infériorité technique du point de vue militaire, ils recrutent des professionnels parmi les Galloglaigh (des soldats étrangers, écossais pour la plupart) et les Buannadha ou Bonnachts (des mercenaires irlandais). Ils infligent une cuisante défaite aux Anglais le 13 juin à Clontibret. Les comtes d’Ulster proposent alors la couronne d’Irlande à Philippe II, avant de se soumettre à l’automne.

1598 : Le poète Edmund Spenser, secrétaire du lord-lieutenant Arthur Grey de Wilton, écrit A view of the present state of Ireland (qui ne sera publié qu’en 1633). Il y plaide en faveur des méthodes les plus expéditives en Irlande, en prônant notamment les vertus de la famine organisée pour mettre fin aux révoltes.

14 août 1598 : À Yellow Ford, en Ulster, O’Neill met une nouvelle fois en déroute une armée anglaise. Le Connaught, le Munster, le Meath et le Leinster se soulèvent croyant avoir trouvé l’homme providentiel capable d’unir enfin les Irlandais dans leur lutte contre la couronne anglaise. Les colons du Munster prennent la fuite sans demander leur reste.

1599 : Élisabeth envoie alors une armée de 16 000 hommes sous le commandement de son favori, le comte d’Essex, investi des fonctions de lord-lieutenant. Il rencontre le chef des rebelles sur les bords de la rivière Lagan, au gué d’Aclint, à la lisière des comtés de Louth et de Monaghan. Une trêve de six semaines est instaurée.

1600 : Essex est remplacé par lord Mountjoy, tandis que sir George Carew est fait président du Munster. Forts de leurs 20 000 hommes, ils divisent et traquent l’ennemi sans répit, mais préfèrent éviter l’affrontement direct et détruire systématiquement fermes, récoltes et troupeaux. Des garnisons sont établies jusqu’à Derry, au cœur du territoire ennemi.

21 septembre 1601 : Tandis que Clément VIII accorde une indulgence aux combattants de la foi, 3 500 Espagnols commandés par don Juan d’Aguila débarquent dans la baie de Kinsale et font face aux soldats de Mountjoy. O’Neill et O’Donnell traversent l’Irlande à marche forcée pour prendre à revers les troupes anglaises, bientôt décimées par la faim et la maladie. Mais les Irlandais opèrent une manœuvre inconsidérée en attaquant le 24 décembre : ils sont défaits par une redoutable contre- attaque de la cavalerie anglaise.

30 mars 1603 : Lors du traité de Mellifont, le comte de Tyrone se soumet. Il renonce au titre gaélique de « The O’Neill » ainsi qu’à toute alliance avec l’étranger. Il s’engage par ailleurs à introduire les coutumes anglaises sur ses terres. Cet accord va marquer la fin progressive de la traditionnelle organisation politique de l’Irlande et le déclin sans retour de la société gaélique.

1604 - 1616 : Le lord-député d’Irlande, Chichester de Belfast, pratique une politique d’apaisement, appliquant avec modération les lois contre les catholiques.

1607 : « Fuite des comtes » (« Flight of the Earls ») ; le comte de Tyrone, se sentant menacé, s’enfuit pour le continent avec une centaine de parents et de partisans et se réfugie à Rome. Jacques Ier confisque leurs terres.

1608 : Début de l’anglicisation et de la colonisation massive de l’Ulster, la province la plus gaélique d’Irlande, désormais divisée en neuf comtés quadrillés par les agents de la Couronne. Les nouveaux colons arrivent surtout du Yorkshire et des Basses Terres d’Écosse : ils seront près de 100 000 dans les années 1650. Ces non-conformistes (presbytériens, baptistes…) se partagent plus de 200 000 hectares qu’ils sous-louent ensuite aux fermiers irlandais, relégués à la condition misérable de tenanciers. À une population pastorale gaélique et catholique succède ainsi une population agricole anglo-saxonne, anglicane ou presbytérienne.

1613 : La ville de Derry est concédée à une société londonienne et devient Londonderry.

Avril - mai 1613 : Une Chambre des communes majoritairement protestante est élue au Parlement. Pour la première fois, l’ensemble de l’île est représenté. Les statuts de Kilkenny sont abrogés : la loi est désormais la même pour tous. Le Bill of Attainder entérine les confiscations. De rebelle, l’Ulster allait désormais se muer en auxiliaire dévoué de la Couronne. Aucune révolte ne permettant de justifier de nouvelles confiscations, on fait appel à des légistes qui jouent de la substitution du droit féodal au droit celtique, rendant la plupart des titres de propriété irlandais contestables. Par abus de droits et chicanes, une grande partie des territoires de la rive orientale du moyen Shannon est ainsi livrée à la rapacité des colons et ce d’autant plus facilement que les jurys acceptant de confirmer les confiscations se voient accorder un pourcentage sur les domaines expropriés.

1625 : Charles Ier succède à Jacques Ier. Les Vieux-Anglais, par peur d’être à leur tour spoliés par les colons, lui proposent 120 000 livres sterling contre la confirmation de leurs titres de propriété et l’autorisation de la pratique publique du culte catholique. Pour pouvoir soutenir financièrement sa guerre contre l’Espagne, le roi accepte ces « graces ». Mais la réaction de l’intérêt protestant est immédiate.

1629 : Le roi revient sur ses promesses et fait interdire l’exercice public du culte catholique. L’interruption manu militari d’une messe à Dublin provoque une émeute le 26 décembre.

1632 : Le nouveau gouverneur de l’Irlande, Thomas Wentworth, divise pour régner. Il préconise de « se servir de l’indigène pour soumettre et gouverner le planteur et du planteur pour soumettre et gouverner l’indigène ». Un projet de plantation dans le Connaught, qui avait été différé par la politique des graces, voit le jour.

1639 : Wentworth fait bientôt l’unanimité contre lui (vieux et nouveaux Anglais, puritains d’Ulster…) en foulant aux pieds les aspirations des différentes composantes de la population de l’île. Il est rappelé à Londres auprès de Charles Ier qui le nomme comte de Strafford, avant de le renvoyer en Irlande investi du la charge de lord-lieutenant. Il cherche alors à y lever une grande armée pour voler au secours du roi, bientôt mis à mal par l’invasion du nord de l’Angleterre par les Écossais. L’Irlande est alors impliquée dans les troubles constitutionnels qui vont ravager l’île voisine.

23 octobre 1641 : Tandis que guerre civile menace en Angleterre, une rébellion tenant tout à la fois de la jacquerie et de la réaction nationale éclate à Dublin, par réaction à la politique de dépossession systématique et d’exclusion par un puritanisme de plus en plus sectaire. Le Parlement anglais résonne bientôt de déclarations martiales : selon sir John Clotworthy, « la conversion des papistes irlandais ne pourra être réalisée qu’avec une bible dans une main et une épée dans l’autre. » Si l’attaque perpétrée contre le château de Dublin échoue, la surprise est totale en Ulster, où les rebelles sont menés par sir Phelim O’Neill. Les spoliés de 1606-1610 massacrent les colons anglais et écossais. Dans les deux camps, les atrocités se multiplient : à Portadown, Manus Roe O’Cahan fait noyer 80 colons avec femmes et enfants. Quelques temps plus tard, sir Charle Coote fait massacrer, avec une rare férocité, les rebelles du Wicklow. À ceux qui lui reprochent de faire boucherie des nouveau-nés et des enfants, il répond : « Les lentes deviennent des poux. » Plus de 10 000 personnes meurent de faim, de maladie et dans les combats. En Angleterre, où l’on n’hésitera pas à parler de 200 000 morts, on incrimine la sauvagerie des Irlandais et la perversité de leur religion.

24 février 1642 : À Londres, le Parlement vote l’Adventurer’s act qui concède les futures confiscations aux spéculateurs avançant l’argent nécessaire pour mener à bien la reconquête de l’île.

22 mars 1642 : Les vicaires et évêques de la province ecclésiastique d’Armagh se réunissent à Kells et excommunient ceux de leurs coreligionnaires qui soutiennent le gouvernement de Dublin.

10 - 13 mai 1642 : Lors d’une assemblée de clercs et de laïcs à Kilkenny est fondée la Confédération catholique d’Irlande, qui se donne pour mot d’ordre : « Pour Dieu, le roi et la patrie, les Irlandais unis. » Elle élabore une constitution de type fédéraliste avec un pouvoir très décentralisé.

juillet 1642 : Owen Roe O’Neill, neveu du grand Hugh O’Neill, débarque dans le Donegal avec des officiers et du matériel, après avoir passé trente ans au service des Espagnols avec qui il avait combattu à Kinsale. Il est rejoint par de nombreux émigrés qui ne tardent pas à investir les charges militaires. Au détriment d’une véritable stratégie d’ensemble, chaque province se donne bientôt pour chefs un soldat de métier et un soldat de la foi. La confusion est bientôt totale en Irlande qui voit ses terres investies par quatre armées différentes : celle de la Confédération catholique, aux mains de généraux désunis et jaloux de leurs prérogatives ; l’armée royale, dirigée par le comte d’Ormond qui ne songe qu’à porter assistance au roi ; l’armée du Parlement anglais ; l’armée écossaise, chargée de mener la guerre en Ulster.

28 mars 1646 : Charles Ier, représenté par Ormond, signe un traité avec la Confédération catholique, afin de pouvoir recevoir des renforts d’Irlande. Mais sa marge de manœuvre est réduite s’il veut éviter de s’aliéner les protestants. Il refuse ainsi de reconnaître l’égalité des droits. Les catholiques qui, depuis le début de la révolte, n’ont eu de cesse de clamer leur fidélité au roi acceptent de soutenir le souverain qui n’a même plus d’armée depuis juin 1645. Le nonce apostolique Rinuccini, partisan de la guerre à tout prix, dénonce le traité et excommunie tous ceux qui s’y rallient. Il sait pouvoir compter sur Owen Roe O’Neill qui vient d’écraser les Écossais à Benburg.

Juin 1647 : Débarquement du colonel Michael Jones, avec une armée de 2 000 soldats aux gages du Parlement. Il vole de victoire en victoire.

1647 : Ormond préfère livrer Dublin aux parlementaires ennemis de son roi plutôt que de la voir tomber aux mains des confédérés catholiques.

20 mai 1648 : Contre l’avis du nonce Rinuccini, une nouvelle trêve est signée entre le conseil suprême de Kilkenny et lord Inchiquin qui vient de passer dans le camp du roi emprisonné. O’Neill, qui était l’âme de la résistance, négocie une trêve avec les Écossais.

17 janvier 1649 : Ormond et les confédérés signent un nouveau traité au moment où Charles Ier est exécuté (30 janvier). Le gouvernement confédéré est remplacé par douze commissaires. Ormond fait proclamer le prince de Galles roi d’Angleterre et d’Irlande sous le nom de Charles II.

Février 1649 : Rinuccini qui, par son intransigeance, a été le fossoyeur de la Confédération quitte l’Irlande.

15 août 1649 : Cromwell et ses « Côtes de fer » débarquent à Ringsend avec 8 000 fantassins, 4 000 cavaliers et une artillerie conséquente. « Maudit soit celui dont l’épée ne sera pas teinte de sang ! Maudit celui dont l’épée ne s’abreuvera pas de sang irlandais, qui ne les récompensera pas au double pour leur infernale trahison contre les Anglais, qui ne fera pas d’eux des monceaux sur des monceaux de morts et de leur pays un repaire pour les dragons, un étonnement pour les nations ! »

Septembre - octobre 1649 : Siège de Drogheda, place forte royaliste commandée par un Anglais catholique, puis de Wexford par les armées de Cromwell. Les deux villes seront tour à tour livrées au pillage et leur population passée au fil de l’épée. Par la suite, la plupart des villes se rendent à la première sommation.

6 novembre 1649 : Mort d’Owen Roe O’Neill.

27 mars 1650 : Cromwell s’empare de Kilkenny, mais les Irlandais lui tiennent tête à Clonmel.

26 mai 1650 : Cromwell quitte l’Irlande, laissant à son gendre Ireton le soin de continuer la guerre contre les royalistes.

16 août 1650 : Afin de gagner définitivement à sa cause les Écossais qui viennent de le proclamer roi, Charles II déclare à Dumferline qu’il revient sur les concessions du traité de 1649. Cette traîtrise est le coup de grâce administré à la cause royaliste. La plupart de ses chefs ne tardent pas à s’exiler.

1651 : Ireton s’empare de Limerick. Par ailleurs, battu par Cromwell en Angleterre, Charles II doit s’exiler.

1652 : La dernière place royaliste, Galway, tombe après un siège de neuf mois. Selon sir William Petty, plus de 500 000 Irlandais sont morts durant les onze années qui ont saigné le pays.

12 août 1652 : Pour rembourser les Adventurers et payer ses Côtes de fer, Cromwell fait voter l’Act for the Settling of Ireland, une loi de confiscation des terres qui touche les trois quarts de l’Irlande. Une centaine de chefs militaires et de responsables catholiques sont condamnés à mort. Seules vingt-six familles catholiques conservent leurs biens. Cromwell entreprend par ailleurs la reconstruction du pays selon trois objectifs. Les éléments hostiles doivent être éliminés par l’exil ou la déportation (aux Caraïbes, à la Barbade où des Irlandais seront vendus comme esclaves). La population indigène doit être cantonnée « en enfer ou en Connaught » : les catholiques ont jusqu’au 1er mai 1654 pour se regrouper dans les régions les plus pauvres de l’île, avec l’interdiction formelle de retraverser le Shannon. Ce projet irréalisable ne pourra être pleinement mis en œuvre. Enfin, le reste de l’île est appelé à être colonisé par une classe de petits propriétaires protestants. Si le pouvoir et la propriété passent effectivement des mains des catholiques à celles des protestants, le Cromwellian settlement ne crée pas la communauté de petits possédants qui aurait fait de l’Irlande une province occidentale de l’Angleterre. En revanche, il est à l’origine d’un système de propriété latifundiaire typiquement colonial, fonctionnant au profit de landlords dont la plupart ne résident pas dans le pays, abandonnant leurs terres à l’avidité des régisseurs.

1653 : Proclamation de l’union législative de l’Irlande et de l’Angleterre. Le Parlement de Dublin est supprimé.

Septembre 1658 : À la mort de Cromwell, les catholiques ne détiennent plus qu’un tiers de la propriété terrienne, principalement dans les terres médiocres du Connaught.

14 mai 1660 : Charles II est proclamé roi d’Irlande.

1661 : Ormond redevient lord-lieutenant d’Irlande. Il fera preuve d’une certaine tolérance envers les catholiques.

8 mai 1661 : Fin de l’union législative avec l’Angleterre. Le Parlement irlandais qui n’avait pas siégé depuis vingt ans se réunit : sur 260 députés, un seul est de confession catholique.

1662 : Un deuxième Act of Settlement statue sur la légitimité des confiscations. Un tiers seulement des terres seront finalement récupérées par les Vieux-Anglais. La plupart des Gaëls d’Ulster ne récupèrent pas leurs biens.

À partir de 1663 : Plusieurs Cattle Acts interdisent l’exportation de bétail sur pied irlandais vers l’île voisine. Les Navigation Acts imposent par ailleurs que tous les produits en provenance ou à destination de l’Irlande voyagent sur des navires anglais et transitent par l’Angleterre.

1680 : Une nouvelle loi interdit à l’Irlande d’exporter vers l’Angleterre toute espèce de gros et de petit bétail et de produits laitiers. Elle porte un coup mortel à l’économie essentiellement agricole de l’île.

Ier juillet 1681 : Exécution d’Olivier Plunkett, pendu au gibet de Tyburn, avant que son cadavre ne soit démembré à la hache par le bourreau. Il était accusé d’avoir participé à un prétendu complot papiste. Il sera canonisé en 1975.

1685 : Ormond fait voter une « Loi pour encourager les étrangers protestants à se fixer et résider dans le royaume ».

Février 1685 : Le second fils de Charles Ier, le catholique Jacques II, monte sur le trône. Un immense espoir naît en Irlande où, pour complaire à ses coreligionnaires, il place Richard Talbot, frère du dernier archevêque de Dublin, et descendant des O’Donnell, à la tête de l’armée avec le titre de comte de Tyrconnell.

1687 : Richard Talbot est fait lord-lieutenant d’Irlande, à la place du comte de Clarendon. Il favorise ostensiblement les catholiques qui sont bientôt majoritaires dans la magistrature et au Conseil privé. Les protestants craignent pour leur vie et leurs biens et soutiendront l’appel anglais à Guillaume d’Orange.

1688 : La « Glorieuse Révolution » est marquée en Irlande par une bien curieuse guerre : des Irlandais se battent pour le roi d’Angleterre, les rebelles sont les Anglais, des Français s’opposent à d’autres Français. Tandis qu’à l’appel de Tyrconnell se rassemblent les « jacobites » soutenant le roi, un petit corps d’armée orangiste tient l’Ulster, où les protestants se réfugient dans Derry et Enniskillen.

12 mars 1689 : Soutenu par Louis XIV, Jacques II débarque à Kinsale avec une centaine d’officiers français. Il est accompagné par le comte d’Avaux, ambassadeur de Louis XIV, dont les écrits racontent « la guerre des deux rois ». Sans aller jusqu’à abroger le Poynings Act qui avait institutionnalisé la sujétion de l’île à l’Angleterre, il accepte que Westminster cesse de légiférer pour l’Irlande. Il se prononce également pour la restitution des terres confisquées après 1641 seulement.

Avril - 31 juillet 1689 : Échec du siège de Derry par les jacobites, durant lequel quinze mille personnes meurent de faim ou de maladie. Tous les ans, les protestants d’Irlande du Nord célèbrent encore, le 12 juillet, la mémoire des apprentis qui fermèrent les portes de la cité à l’arrivée des troupes de Jacques II.

Été 1689 : Le maréchal de Schomberg, qui sert Guillaume d’Orange, arrive en Irlande.

Mars 1690 : Quarante et un vaisseaux français débarquent à Cork des troupes dirigées par le comte de Lauzun. En retour, cinq régiments irlandais s’embarquent pour le continent où ils constitueront le noyau de la Brigade irlandaise qui figurera sur le rôle de l’armée française jusqu’en 1791. Elle s’illustrera notamment lors de la bataille de Fontenoy en 1745.

Ier juillet 1690
: Bataille de la Boyne. Guillaume d’Orange et Schomberg, forts d’une armée de 36 000 hommes, battent les troupes de Jacques II qui prend la fuite, alors que ses partisans tiennent encore l’ouest du Shannon. Il retourne en France, humilié et déconfit. Cet événement est encore célébré le 12 juillet par les orangistes d’Ulster comme le triomphe du protestantisme sur le papisme. Le pape, qui entretenait de forts bons rapports avec Guillaume d’Orange, n’a pourtant jamais soutenu la cause jacobite.

27 août 1690 : Guillaume échoue devant Limerick, défendue par Patrick Sarsfield, le fils d’un des héros de la révolte de 1641. Mille cinq cents orangistes sont tués.

8 mai 1691 : Capitulation de Limerick.

12 juillet 1691 : Les jacobites du marquis de Saint-Ruth sont battus par von Ginkel à la bataille d’Aughrim.

21 juillet 1691 : Reddition de Galway.

3 octobre 1691 : Signature du traité de Limerick par Sarsfield et les représentants de Guillaume d’Orange. Un pardon général est accordé aux jacobites qui pourront s’exiler. Les catholiques se voient garantir les droits qui leur ont été assurés sous Charles II : liberté de culte, accès aux professions libérales et au Parlement, droit de porter les armes. Il est par ailleurs stipulé que le serment de fidélité au gouvernement ne devra pas heurter leurs convictions religieuses. Mais dans un

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