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20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 06:33

 

Rabbi Moïse Cordovero -le Remaq comme on l'appelle communément par contraction d'initiales -,un des cabalistes les plus féconds de son époque, naquit à Safed en 1522, dans une famille d'origine espagnole. Cette petite ville de Galilée était alors le point de ralliement de beaucoup d'anciens expulsés et le centre d'une intense activité intellectuelle. Juge dans sa ville et directeur d'une yechiva, Rabbi Moïse Cordovero fut un talmudiste érudit et bon connaisseur de la philosophie juive médiévale, notamment de Maimonide, qu'il admirait beaucoup. Son maître en halakha était Rabbi Joseph Caro, l'auteur du célèbre Choulkhan Aroukh . C'est probablement lui aussi qui initia le jeune Cordovero dans la science ésotérique, dont il avait une expérience personnelle, comme le prouve son journal mystique Maguid Mecharim ou L'instructeur des Justes. Mais le véritable maître en Cabala de Cordovero fut Rabbi Chlomo Alcabets Halevi, auquel nous devons le merveilleux hymne pour l'entrée du shabbat , « Lekha Dodi » . C'est avec lui qu'il partait dans les exils volontaires auxquels est consacré le Sefer Guerouchin, ou Livre des bannissements, qui forme l'objet de cet exposé.
Rabbi Moïse Cordovero mourut à l'âge de 48 ans, en 1570, quelques mois après l'arrivée en Palestine du jeune Rabbi Isaac Louria, le « Ari », dont l'enseignement devait révolutionner la Cabale. Les deux maîtres se rencontrèrent a plusieurs reprises, et l' impression que Rabbi Moïse fit sur son cadet fut suffisamment forte pour que celui-ci parlât plus tard de lui comme de « son maître et son guide ».
Le Remaq a laissé une oeuvre immense, dont rien ne fut imprimé de son vivant. Seul Le Palmier de Deborah a été traduit en français, annoté et pourvu d'une excellente introduction par Charles Mopsik aux Editions Verdier.

D'un esprit pénétrant et systématique, Cordovero tend, dans tous ses ouvrages, vers une synthèse des différents courants de la Cabale depuis ses débuts jusqu'à son époque. Son livre le plus connu. le Pardès Rimonim (Le verger des grenadiers), est une véritable somme encyclopédique qui aborde toutes les grandes questions de la Cabale et cherche, en les examinant sous un éclairage nouveau, a concilier ses sources, notamment les différentes strates des écrits zohariques. Cordovero le termina à l'âge de vingt sept ans. Son deuxième ouvrage systématique, Elima Rab'oati, fut écrit, une dizaine d'années plus tard, alors que la rédaction de son grand commen­taire du Zohar, Or Yakar, (La lumière précieuse), commencée dès avant le Pardès, devait se prolonger pendant toute sa vie. Il comporte à lui seul près de 12 OOO pages.
Le Sefer Guerouchin ou Livre des bannissements fut rédigé à peu près à la même époque que le Pardès Rimonim, entre la 25ème et 29ème année de son auteur (soit entre 1548 et 1551}. C'est un petit livre de 99 § dont le titre reflète la pratique des « exils volontaires » alors très en vogue parmi les cabalistes de Safed. Les compagnons partaient à pied sur les chemins de la Galilée, imitant ainsi l'Exil de la Présence divine, la Chekhina bannie du Palais du Roi. En quête d'inspiration, ils visitaient les tombeaux des maîtres anciens et s'entretenaient de Torah. Dans son Palmier de Deborah, Rabbi Moïse s'explique sur le sens qu'il confère à cette pratique. Il dit: « Une (...) méthode est explici­tée par le Zohar, et elle est très importante : (que l'homme) s'exile de lieu en lieu au nom du ciel, en cela il façonnera un char pour la Chekhina exilée ! (...) Il humiliera son coeur dans l'exil et s'attachera à la Torah, alors la Chekhina sera avec lui. Il se fera à lui-même des renvois, il se renverra constam­ment de la maison de son repos à la façon dont se renvoyaient rabbi Siméon et ses compagnons pour se consacrer à la Torah. D'autant plus si ses pieds se fatiguent en allant de lieu en lieu sans cheval ni attelage. Il est dit à son propos: ‘ Son espoir (sivro) est en YHVH son Dieu' (Ps. 146 : 5), or le Zohar explique le mot ‘chever ‘(casser) comme signifiant qu'il brise son corps pour la gloire du Très-Haut. »

Le Sefer Guerouchin est donc un journal d'étude où Rabbï Moïse consignait par écrit les conversations qu'il avait lors de ses déplacements avec son maître, Rabbi Chlomo Alcabets. Rédigé pendant plusieurs années, c'est le versant intime de Cordovero, à lire en contrepoint à son Pardès Rimonim, auquel il se réfère d'ailleurs fréquemment. Le sujet unique du Sefer Guerouchin a trait à ce que les deux rabbins s'appliquaient à vivre en ces moments, à savoir l'Exil à tous les niveaux. Il s'agit de l'Exil en tant que tel, comme phénomène universel, à la fois divin et humain, et de son corrélat, la Rédemption. Le Livre des bannissements a donc ceci de très spécifique qu'il traite d'une - l'Exil - que son auteur a mis en pratique sur un plan physique, réel, en même temps qu'il vise à en élucider la signification. Il n'est certainement pas fortuit que cette pratique soit née parmi les exilés d'Espagne qui désig­naient l'expulsion de leur ancienne patrie par le même mot: ‘guerouch Sefarad'. Polysémie éclairante: les ‘guerouchin' sont parailleurs le divorce, la ‘gueroucha' la femme répudiée. Comme pour les cabalistes, tout ici-bas est le reflet d'une réalité supé­rieure que la Tora nous aide à appréhender, la femme répudiée, dont parle la Bible, se réfère à la part féminine de Dieu, à Sa Présence, la Chekhina, qui est ‘renvoyée' (gueroucha) du Palais du Roi. c'est-à-dire du Temple, parce qu'elle suit Israël dans tous ses exils.

Les cabalistes, pour leur part, renversent la perspective en imitant, en prenant sur eux en quelque sorte l'Exil de la Chekhina.
Le Sefer Guerouchin s'ouvre ainsi de façon un peu solennelle: « En l'an 5308 (c.à.d. en 1548), le 16e jour du mois chevat, nous nous sommes exilés dans l'Exil du Roi et de la Reine...» Cette formule, qui n'apparaît qu'une fois, fixe immédiatement le niveau où Cordovero situe le problème. En évoquant le Roi en même temps que la Reine, il indique qu'il ne traitera pas seulement de l'Exil dans la sphère limitrophe à la nôtre, qu'il ne s'agira pas seulement de l'exil d'Israël et de la Chekhina qui l'accompagne, mais qu'il traitera de cette problématique dans les sphères supérieures des sefirot, à savoir Hokhma et Bina, respectivement la Sagesse et l'Intelligence. Et c'est effective­ment par elles qu'il va commencer.
Sur le plan formel, le Sefer Guerouchin est construit comme un livre d'exégèse classique: ouverture de chaque paragraphe par un verset qui est explicité à l'aide de plusieurs autres versets dont chacun comporte une ou plusieurs des notions-clés du premier. La longueur des paragraphes varie d'une vingtaine de lignes à cinq, six pages. Cordovero n'y traite cependant pas un livre biblique ou une péricope en particulier. La progression se fait par ordre associatif, selon la logique interne du sujet. Il suit le sens de la marche : l'auteur indique effectivement à plusieurs reprises qu'au cours de leurs déplacements, « les paroles se prononçaient d'elles-mêmes », une sorte d'écriture automatique avant la lettre. Certains versets sont repris plusieurs fois dans le livre; d'autres traités pendant plusieurs paragraphes d'affilée; ou différents versets d'un même psaume sont pris un à un. Ainsi, en dépit de sa rédaction sporadique, le Sefer Guerouchin est un livre bien construit, comme le montrent aussi les renvois fréquents à l'intérieur de l'ouvrage. Par ailleurs, Moïse Cordovero se réfère souvent à son Pardès Rimonim, une fois à Or Yakar et, de façon constante, au Zohar. Le carac­tère personnel du « Livre d es bannissements » est souligné par le choix des versets qui servent d'exergue aux différents para­graphes: les Hagiographes apparaissent 62 fois sur 99, dont 55 uniquement pour les Psaumes, depuis toujours, l'expression privilégiée d'une réflexion personnelle sur Dieu ; les Prophètes huit fois, le Pentateuque et la Guemara sept fois chacun. Le reste traite de fêtes et de coutumes, et du sens de certains commandements.
Le Sefer Guerouchin s'ouvre par des considérations d'ordre universel, intra-divines, et se termine de la même manière. Ce sont celles-ci qui encadrent les développements historiques concernant les exils de l'homme et ses libérations (notamment l'Exode) et qui leur confèrent un sens. Cela correspond à la démarche habituelle de la pensée cabalistique, pour qui tout l'univers est un système de signes qui renvoient à une réalité supérieure. Dieu s'est révélé a l'homme, il lui a communiqué son Nom qui, selon Rabbi Josef Gikatilla, « récapitule la totalité des noms et règne sur la totalité des mondes ».
Le monde est ainsi régi par le langage, qui est en même temps l'élément créateur de l'homme. Le système de décodage pour appréhender le divin à travers une réalité qui est la nôtre, en même temps qu'elle participe d'un niveau spirituel plus élevé, est fourni par la Torah, la Parole par excellence. Voilà le premier plan de la réflexion cabalistique. Deuxièmement, dans la mesure où l'homme a été créé à l'Image de Dieu, il peut trouver en lui, et cela veut dire dans son corps même, un système de correspondances qui lui ouvrent l'accès à la compréhension des mondes supérieurs pour les cabalistes, les sefirot. Cependant , il faut toujours se rappeler que ce sont elles qui sont la réalité première, et non l'homme qui n'en est que l'Image. D'où la démarche théocentrique de Rabbi Moïse Cordovero qui se vérifie tout au long de son livre.
Ainsi, l'homme a été créé à l'Image de Dieu. Il a été créé masculin et féminin, et les cabalistes infèrent qu'il doit y avoir les principes masculin et féminin en Dieu lui-même. Ce qui est féminin en Dieu est, selon leur compréhension, sa Présence, sa partie révélée, la Chekhina, identifiée à son Nom. C'est donc par le principe féminin que l'homme approche le divin, que la relation avec la Transcendance s'établit. Cependant, depuis la Chute, cette relation ne va plus de soi. Elle n'existe que par intermittence. La Chekhina est en Exil et, de façon corollaire, Dieu est séparé de son Nom. D'où la prophétie de Zacharie concernant la Rédemption: "Et Dieu sera Roi sur toute la terre. En ce jour, Dieu sera un et son nom sera un."

L'Exil correspond ainsi à la séparation des lettres du Nom divin, qui est en même temps la séparation des principes masculin et féminin, et la Rédemption correspond à leur union définitive, à laquelle l'homme doitœuvrer : sa contribution est capitale aux yeux des cabalistes, c'est la tâche qui incombe à chacun durant sa vie.
Dans son Sefer Guerouchin, Rabbi Moïse Cordovero suit la fissure qui traverse l'univers en analysant la séparation à tous les niveaux. Il brosse un tableau de l'organisation du monde actuel et indique ensuite les libérations partielles que connaît l'homme: celles qui sont cycliques, comme le shabbat, et celles qui s'inscrivent dans le cours de l'Histoire, comme l'Exode. Il élabore le rôle que l'homme tient dans l'oeuvre de la restauration et donne, en la comparant aux libérations passées, une vision de la libération définitive, la Rédemption. Nous allons faire de même, en systématisant là où il procède par association, laquelle donne une richesse à sa pensée dont un exposé si bref de ses thèses ne peut malheureusement pas tenir compte.
En premier lieu, essayons de cerner la signification de l'Exil chez Cordovero. Considérer l'Exil comme une séparation du masculin et du féminin signifie d'abord que nous nous trouvons face à une conception où tout l'univers est sexué, où le neutre n'existe pas, pas même dans le domaine de l'abstraction. L'intimité de l'union sexuelle est le modèle même d'un bon fonctionnement du monde, de la circulation de l'énergie divine à tous les niveaux. Cette union obéit à un certain ordre qui tient à la nature des deux principes masculin et féminin, dont le premier est assimilé à la Générosité, la Miséricorde, et le second à la Rigueur. Les deux principes sont pareillement nécessaires à l'économie du monde et chacun contient en son sein un élément de son contraire. En effet, selon Moche Cordovero, chaque sefira porte en elle la marque et l'empreinte de toutes les autres, et l'Emanation se fait par un processus dialectique de réflexion intérieure, où Dieu se cache en se révélant et se révèle en se cachant - émanation qui est toujours à double mouvement, du haut vers le bas, et du bas vers le haut. Dans le respect de cet ordre, l'éveil du désir, la mise en branle du mouvement qui mène à l'union incombent au féminin. Cordovero insiste beaucoup sur l'importance de la Rigueur dans la marche du monde, sans laquelle, dit-il, rien ne pourrait subsister. Si l'initiative revient au féminin, il est cependant très important que l'union des deux principes s'effectue du côté masculin, selon la modalité de la Générosité. Un dérèglement dans cet ordre fait que l'union du masculin et du féminin n'est plus complète - un de ses éléments est en Exil, selon la formule du Remaq, ce qui veut dire qu'il n'est plus à sa place, qu'il est écarté,« expulsé » de son lieu. Le féminin devient gueroucha, renvoyé, répudié.
L'expression privilégiée de cette « mise à l'écart » est, pour les cabalistes, l'amoindrissement de la lune, l'égalité perdue des deux luminaires de la Genèse, qui correspond sur le plan séfirotique à la séparation de Tiferet et de Malkhut, de Dieu et de sa Royauté, sa Présence. Ces deux sefirot constituent le niveau charnière, mais les répercussions de la séparation se laissent observer partout ailleurs. Ainsi, à partir du moment où l'union des leurs deux principes n'est plus com­plète, Bina, la Mère supérieure, point de départ et de retour de toute la Création, n'éclaire plus les sefirot inférieures. Elle se rétracte dans les hauteurs, et le monde reste livré au jugement.
Le dérèglement dans la circulation de l'énergie divine se reflète aussi dans les niveaux inférieurs, extra-divins, avec des conséquences dramatiques. Israël n'est plus liée à la Présence divine que le jour du shabbat, son existence profane étant réglée par Métatron, le chef des anges ; nous y reviendrons. Quant à l'homme en général, la faille qui caractérise l'état actuel de l'univers se fait sentir partout : dans la relation entre les sexes d'abord, qui est caractérisée par l'oppression du féminin par le masculin et une incompréhension mutuelle ; chose qui vaut, par extension, pour toutes les relations humaines que les deux principes traversent et déterminent de façon sous-jacente. Elle se fait sentir aussi dans les rapports entre l'homme et ses actes, et même dans ses rapports au texte de la Tora, à la prière, à l'ensemble des commandements. Elle a son expression la plus définitive dans la mort, dans laquelle Cordovero voit une conver­sion des émanations vers leur émanateur, abandonnant le monde matériel à la décomposition.
Enfin, pour Cordovero, la distinction entre le spirituel et le matériel, le sacré et le profane, est également l'expression de l'Exil comme condition du monde actuel. Cette double distinction ne faisait pas partie du projet initial de la Création. Rabbi Moche Cordovero reprend ici un sujet abondamment traité par le Zohar, sur lequel il revient avec Insistance dans son Sefer Guerouchin et qui l'aide, dans le Pardès Rimonim, à décrire le mystère de l'Emanation. Il s'agit d'une conception structurale de l'univers où toutes les réalités spirituelles se revêtent d'un habit, ou d'un corps, pour se manifester. Cela vaut aussi bien pour la Révélation première, où les sefirot sont corps par rapport à leur source, le Ein Sof, que pour toutes les étapes successives. Chaque degré est corps par rapport au degré supérieur et âme par rapport au degré qui lui succède. Or l'Exil, qui est notre état actuel, se manifeste dans cet ordre d'idées par le fait que tout est descendu d'un degré dans l'échelle d'être, que « le fin est devenu grossier».

Selon la conception fondamentalement optimiste de Rabbi Moche Cordovêro, la qelipa, l'écorce qui se trouve en dehors du domaine de la sainteté, n'aurait pas dû exister telle quelle. L'homme n'aurait pas de corps physique s'il avait mérité son vêtement de lumière, et les trois péchés premiers n'auraient pas été commis si Caïn ne leur avait pas « donné corps. »

C'est aussi dans ce sens d'une dialectique entre l'extérieur et l'intérieur que Cordovero interprète les commandements concernant l'esclave hébreu du chapitre 21 de l'Exode, par le biais desquels il aborde tout le problème de la liberté. Dans un développement très subtil

, le Remaq explique qu'il y a. deux sortes de liberté, une inférieure, une supérieure, la première correspondant à Malkhut, la seconde à Bina. Pour arriver à la liberté parfaite, à savoir la Rédemption, il faut lier les deux. Or, par la vente de Joseph, qui entraîna l'émigration d'Israël en Egypte, son premier exil, Israël est descendu en rang. Au lieu de résider dans le domaine de la Chekhina, il se trouve maintenant à. 1'extérieur. il dépend de Métatron, qui est aussi appelé le serviteur, l'esclave (eved) fidèle. Là encore, Cordovero définit l'Exil comme un renvoi, un bannissement - comme le fait de ne plus être à sa place.
Un autre exemple de cette problématique est l'his­toire d'Amaleq qui attaqua Israël sur le chemin de l'Exode. Le Remaq s'interroge : en quoi sa faute est-elle si grave que la Tora nous demande expressément de nous en souvenir?''

Amaleq n'a pas pu toucher Israël, seulement le erev rav, les convertis sortis avec lui d'Egypte et qui l'entouraient comme l'écorce le fruit, ou le corps l'âme. Mais, dit Cordovero, « si on épluche le fruit, il se gâte »

Ayant perdu le erev rav qui le protégeait, Israël, obligé de s'extérioriser, est devenu plus grossier, et c'est cela la véritable faute d'Amaleq.
L'écorce a donc une fonction. Elle n'est pas fondamentalement différente des autres niveaux, dont elle reflète d'ailleurs la structure jusque dans les détails. Cordovero la décrit précisément

, en systématisant encore une fois divers enseignements du Zohar. Par tempérament il n'est cependant pas fasciné par le mal, qui perd, sous sa plume, beaucoup de son côté démoniaque. Ce qu'il voit est surtout l'ordre admirable qui régit l'univers, même dans son état actuel. Aussi se montre-t-il rassurant quant au sens de l'Exil, qui a pour lui une signification profonde et féconde.
Comme il faut enfoncer le blé dans le limon afin qu'il germe, dit-il, il fallait tremper Israël dans la matière pour faire de lui un grand peuple

. Et pourquoi ce premier exil avait-il lieu en Egypte ? Parce que l'Egypte était limitrophe d'Israël et tout proche en sainteté - le Remaq se sert, pour le prouver, d'un jeu de mots intraduisible entre Mitsraïm, « Egypte » et mitsrani, « limitrophe ».

Ainsi a été récupéré et élevé vers la sainteté ce qui était valable en Egypte : on voit poindre ici, formulé autrement, la théorie des étincelles sacrées à récupérer dans l'écorce, la qelipa, que devait développer le Ari.
La réflexion sur l'Exil conduit tout naturellement Cordovero à penser la libération, ou plutôt les libérations de l'homme à tous les niveaux. Au plus bas, c'est l'union de Métatron avec le profane. C'est la norme du quotidien, c'est le travail qui nous rachète, et important en tant que tel. Par ailleurs, Métatron accueille les prières, qui sont l'eau que Malkhut reçoit d'en bas pour inciter la force du masculin à s'unir à elle. Cordovero précise: « La lumière de la sainteté s'habille du profane. » A nouveau, il se sert de la structure corps / âme, écorce / fruit, corps / vêtement pour cerner le phénomène. Le jour du shabbat, tout monte d'un degré, et Israël se trouve réintégré dans le domaine de la Chekhina. Libération partielle et cyclique qui sera remplacée par le « grand shabbat » : la libération définitive aura en effet lieu en Bina, le principe féminin supérieur.
L'accès à Bina se fait graduellement, par les 50 portes de l'Intelligence qui lui sont propres - ou plutôt par 49, car la cinquantième est, d'après Cordovero, Bina elle-même. Dans son Pardès Rimonim, il énumère les 50 endroits dans la Bible où il est question de la libération d'Egypte

 Dans le Sefer Guerouchin, il définit les « portes de l'Intelligence » comme cinquante dimensions spécifiques de la liberté, et insiste sur le fait que celle-ci est une merveille multiple - niflaot égal nun pelaot dont chacun possède une parcelle. C'est seulement quand on aura réussi à lier toutes ces parcelles entre elles, quand on aura communiqué la sienne aux autres, que la vraie libération pourra commencer.
Cela ne veut pas dire que l'Exode n'était pas une vraie libération - mais elle n'était pas définitive, parce qu'elle venait de Malkhut où la Rigueur prévaut. C'était une libération féminine, nocturne, et comme partout où le féminin prend le pas sur le masculin, le jugement domine. Israël y a bien été lavé de ses souillures, mais la qelipa, les écorces de l'impureté, n'y avaient pas été abolies. Et bien qu'Israël ait reçu la Torah en toute sainteté, le veau d'or a été possible. Les forces lui faisaient défaut, car Israël n'arrive à sa vraie stature qu'en Terre d'Israël, c'est seulement là qu'il peut s'attacher à la Chekhina

La manière dont cet attachement se réalise est indiquée par la Tora. Il y a plusieurs possibilités pour l'homme de « servir le Ciel » - par quoi les cabalistes entendent très concrètement agir pour lui. Chacune d'elles correspond à un niveau d'intervention différent, qui devient effectif dans la sphère qui lui corres­pond. Ainsi, les mitsvot, les commandements, qui correspondent au premier niveau, sont essentiellement pour le monde de l'action: aucun d'eux ne monte plus haut que Bina.

Par ailleurs il y avait (et pour Cordovero il y aura) les sacrifices qui existent dans les modalités féminines et masculines selon leur mouvement descendant (exemple hâtât) ou ascendant {exemple ola ) et dont le but est de rapprocher les lettres du Tétragramme, c'est-à-dire les principes masculins et féminins supérieurs. A un niveau plus spirituel il y a la bénédiction, que Cordovero définit comme une incitation à 1'épanchement de l'influx divin. Mais c'est la prière qui conduit a l'union véritable dans sa configuration féminine - alors que l'étude de la Tora provoque l'union du côté masculin. Cordovero précise : « Celui qui fait de la Tora son métier unit Malkhut à Tiferet en procédant de haut en bas, alors que la prière ne fait l'union que de bas en haut. C'est pourquoi celui qui s'occupe de Tora est dispensé de prier. »21 Encore plus haut que la Tora est la louange, le hallel qui correspond a l'union des trois premières sefirot, qui se trouvent par conséquent au-delà de la Rigueur. Le hallel dépasse les capacités de l'individu et correspond au secret de la communauté

Ainsi l'homme, et notamment le Juste, construit à partir de ses actes et de ses pensées une chaîne de communication qui va du bas vers le haut ; à partir de sa vision et de son écoute, lesquelles forment les premiers échelons, il s'élève vers la connaissance, da'at. Le Juste, comme garant de l'Alliance ou des alliances (celles de la chair et celle de la parole), éveille le désir par son questionnement. Un double mouvement s'engage alors qui est déjà celui de la Création, et qui correspond ici à la Restauration finale. La lumière qui brille du ciel - de Tiferet - sur la terre - sur Malkhut - embrase le souvenir de l'image qu'elle y a laissée. Cordovero utilise, pour expliquer cette dialectique subtile, l'image du sceau qui, quand on le retire, laisse son empreinte. Il s'agit de comprendre que malgré leur réalité bi-face, du-partsufim, l'essence de Tiferet et de Malkhut, de Dieu et de son Nom, du ciel et de la terre est une. Aussi ont-ils émané ensemble et ne sont-ils complets qu'unis

Le désir d'en bas éveille donc le désir en haut et déclenche l'influx. La lumière qui s'épanche frappe en bas et réactive le souvenir de son image, ce qui provoque un mouvement contraire : la lumière retourne en son lieu. Là, elle rencontre l'image de celle qu'elle vient de quitter, elle se renverse et retourne, monte et descend. C'est ainsi qu'il faut comprendre l'assertion de Cordovero selon laquelle Dieu se révèle en se cachant et se cache en se révélant.
Néanmoins il faut que cet échange constant entre la descente et la montée de l'influx soit équilibré. Si la lumière qui remonte devient plus forte que celle qui se déverse, si, comme dit Cordovero, le féminin entoure le masculin et prend le pas sur lui, le monde est privé de lumière, car celle-ci est retournée à sa source. Pour que l'univers puisse subsister, il importe que le féminin ne se laisse pas emporter par son élan (qui, ne l'oublions pas, est celui de la rigueur) mais qu'il accepte une certaine passivité qui lui est également propre, et qui n'est pas considérée ici comme un défaut.
Tant que Malkhut est le Rédempteur, comme ce fut le cas lors de l'Exode, la Rédemption n'est pas complète. II faut encore qu'elle soit libérée elle-même, qu'elle revienne de son Exil, qu'elle retourne à sa place, qui se trouve auprès de Tiferet, le principe masculin. C'est alors que le monde est béni- barukh . Cordovero termine son Sefer Gerouchin par ce mot, barukh, béni, en rattachant chacune de ses lettres à une ou plusieurs sefirot. Ce faisant il donne, comme souvent dans son livre, une sorte de mode d'emploi de la Rédemption, en laissant à ses lecteurs le soin de la mettre en oeuvre par leur compréhension.

Des actes du Colloques sur L'expulsion des Juifs d'Espagne¸ Guerouch Sefarad, en Sorbonne, Paris IV, 1994

Source : http://www.corinna-coulmas.eu/exil-et-redemption-dans-le-sefer-guerouchin-ou-livre-des-bannissements-de-rabbi-moises-cordovero.html

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Published by Corinna Coulmas - dans Kabbale
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