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9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 17:55

Dans le cours de mes études sur l’histoire de la Chimie j’ai été conduit à rechercher les traces de l’introduction des idées alchimiques chez les divers peuples, à partir de l’Egypte et des Egypto-Grecs, qui semblent en avoir été les promoteurs dans le monde. J’ai établi nommément cette filiation pour l'occident, au moyen âge, en tant que dérivant d’une double source, savoir : la tradition industrielle directe des arts relatifs à l’orfèvrerie, au travail des métaux, du verre, des produits céramiques et des matières colorantes, d’une part ; et de l’autre, le retour indirect, par les Arabes d’Espagne, de traditions orientales. Ces dernières, d’ailleurs, provenaient également d’une origine égypto-grecque, les écrits grecs des alchimistes égyptiens ayant été traduits d’abord en langue syriaque et transmis aux Arabes d’Asie, en communication avec ceux d'Espagne. J’ai publié les textes grecs, syriaques, arabes et j’ai commenté les textes latins, qui établissent toute cette histoire.

Cependant l’alchimie, c'est-à-dire la Chimie sous sa forme originelle, demi-scientifique et demi-chimérique, s’est étendue dans le monde civilisé, et spécialement sur l’Asie tout entière. C’est ainsi qu’il existait des textes persans, de l’époque sassanide, et peut-être même plus anciens, qui ont exercé quelque influence sur le développement de la science arabe, parallèlement aux textes syro-grecs. J’ai raconté quelles traces subsistent de ces textes et quelles tentatives, jusqu’à présent infructueuses, j’ai faites pour les retrouver, en m'adressant spécialement aux Parsis de Bombay.
Ces tentatives m’ont mis, entre autres, en relation avec un savant professeur indien de Presidency Collège, à Calcutta, M. Rây, qui m’a envoyé un mémoire manuscrit sur les origines de l’alchimie indienne. C’est ce mémoire que je me propose d’examiner, en en résumant les principaux résultats, mais sans en partager toutes les opinions. Cette étude historique et critique pourra d’ailleurs être rapprochée de celle que j’ai faite sur l’alchimie chinoise (voir plus loin), à l’occasion de la publication de M. de Mély sur les Lapidaires chinois. Les origines de l’alchimie chinoise et de l’alchimie indienne ont probablement une certaine connexité, de même que les origines de l’astronomie scientifique en Chine et dans l’Inde. Toutes ces sciences, sous leur forme rationnelle, paraissent également originaires de l’Occident et avoir pénétré jusque dans 1’Extrême Orient, par des voies et avec des péripéties diverses, sous les influences successives des civilisations grecque, persane et arabe.

En ce qui touche l’Inde en particulier, le Kitab-al-fihrist renferme seulement une phrase vague sur l’invention de l’alchimie (1) et l’indication d’un prétendu alchimiste, Khathif, dit l’Indien ou le Franc (2 ). Les premiers textes un peu étendus que nous possédions à cet égard sont contenus dans un chapitre de l’Arabe Albirouni, astronome, mathématicien et polygraphe célèbre, qui vécut au commencement du XI° siècle. Son Ouvrage sur l’Inde, connu depuis longtemps, a été traduit en anglais et publié par le Dr Sachau, en 1888. Les doctrines alchimistes y sont désignées sous le nom de Rasayana (science du mercure, relative à la fabrication de l’or et à l’élixir de vie). Albirouni en parle avec peu d’estime et ajoute que les Indiens n’y ont pas attaché une attention particulière, quoique nulle nation ne soit complètement exempte de ce genre d’études et d’imaginations. Il y consacre quelques pages, mais sans nous fournir de renseignements positifs sur les doctrines propres aux Indiens.

C’est dans d’autres Traités qu’Albirouni a exposé les théories de son temps sur l’origine et la formation des métaux, théories qui sont précisément celles des Arabes, d’après lesquelles les métaux résulteraient de la combinaison du soufre et du mercure. J’ai exposé l’histoire de ces théories en détail, dans le premier volume de La Chimie au moyen âge (3) ; il n’est pas utile d’y revenir, sauf pour insister sur ceci, qu’Albirouni ne signale aucune doctrine propre aux Indiens, soit plus ancienne, soit différente de celles-là. Le Mémoire de M. Rây ne fournit non plus aucun renseignement à cet égard. Tout ce que l’on constate sous ce rapport, ce sont les prétentions alchimiques communes, relatives à la transmutation des métaux et à la fabrication de l’élixir de vie, destiné à restaurer les forces, à guérir toutes les maladies, à prolonger l’existence et à rétablir les capacités juvéniles ; j’y reviendrai tout à l’heure.

Les renseignements personnels relatifs aux alchimistes indiens ne nous conduisent qu’à des dates relativement modernes. En effet, le plus ancien nom qui soit prononce par Albirouni est celui de Nâgârjuna, qui aurait vécu un siècle auparavant, c’est-à-dire au Xe siècle ; date elle-même douteuse, comme toutes celles qui se rattachent à l’histoire alchimique, où les faussaires et les auteurs pseudépigraphes abondent. Quoi qu’il en soit, c’est l'Hermès Trismégiste des alchimistes indiens ; et, comme il est arrivé pour l’Hermès Egyptien, pour Geber et pour beaucoup d’auteurs alchimiques, on a mis sous son nom des ouvrages plus modernes. Le nom même de Nâgârjuna figure dans la littérature canonique bouddhiste comme celui de l’auteur du système de philosophie madhyamina, et on le fait remonter jusqu’à une époque plus reculée de plusieurs siècles, vers le IIIe siècle de notre ère, époque à laquelle il n’existait aucune trace d'alchimie dans l'Inde. La même chose d’ailleurs est arrivée à 1’Hermès égyptien (Toth), dont le nom et le rôle mythique ont précédé de bien des siècles ses attributions alchimiques.
Nâgârjuna est cité avec respect, suivant M. Rây, dans l’ouvrage intitulé Rasendra chintamannis, c’est-à-dire les Joyaux des préparations, mercurielles écrit par Ram-Chandra vers le XII° ou XIII° siècle. II est cité comme l'inventeur de procédés de sublimation, distillation, calcination, et on lui attribue un traité de magie, Yogaral namala. Cet alchimiste se rattache par là à la tradition des Tantras, dont il sera parlé plus loin et plus amplement. Ses Ouvrages ont été commentés par Gunakara, personnage quelque peu mythique ; car il se désigne lui-même comme un Bouddha et prétend avoir écrit en l’an 1240, date qui ne doit être acceptée que sous bénéfice d’inventaire, les alchimistes et magiciens étant sujets à antidater leurs livres, comme l’attestent, en Occident, le pseudo Raymond Lulle et le pseudo Geber.

L’histoire des personnages alchimiques indiens se confond ainsi de plus en plus avec celle des médecins et des magiciens, jusqu’à ce qu’on arrive aux Ouvrages mieux datés du XVIe siècle, tels que les Bhavaprakasas, vers 1550. On voit en tout cas que les personnages alchimiques de l’Inde sont de date relativement moderne, et fort postérieurs non seulement aux Egypto-Grecs et aux Syriens, mais même aux Arabes. Ce caractère de postériorité, que j’ai déjà signale pour les Chinois, du moins en ce qui touche les documents incontestables de leur littérature scientifique, est plus frappant encore pour les alchimistes indiens.
En effet, on peut l’établir d’une façon plus nette, par l’examen technique des faits signalés dans cet ordre d’écrits. Mais, avant de procéder a un examen intrinsèque des divers Traités médicaux et chimiques des Indiens, il est nécessaire de compléter la caractéristique des origines de l’alchimie indienne, en en rappelant les relations avec les Tantras.

Les Tantras représentent tout un ensemble de doctrines magiques et mystiques, qui ont joué un rôle important dans le Bouddhisme indien. Burnouf a consacré a ce sujet une trentaine de pages dans son Introduction à l’histoire du Bouddhisme indien (t. 1, p. 522-554). Ce sont, d’après lui, des Traités d’une physionomie spéciale, ou le culte de dieux d’un caractère bizarre ou terrible s’allie au système monothéiste et aux développements du Bouddhisme septentrional. C’est une sorte de dégénérescence mystique de la pure doctrine bouddhiste, souillée en quelque sorte par son mélange avec des pratiques superstitieuses, occultes et magiques, dérivées des anciennes religions de l’Inde.
Le système des Tantras s’est incorporé au Çivaïsme, dans les derniers jours du Bouddhisme indien, et il a subsisté au Bengale, après le déclin et l'expulsion de ce dernier culte. C’est ainsi que certains livres médicaux savants contiennent des chapitres séparés sur l’alchimie, chapitres qui débutent par une invocation au dieu Çiva et a son épouse Parvati, à qui l’on attribue l’origine des arts destinés à la cure des maladies.
En tout cas, le Rasayanaa reçu une forte impulsion du système tantrique, ce système étant devenu le point de départ, dans l’Inde, des sciences réelles ou prétendues, telles que les sciences astronomique, alchimique, magique et les nouvelles doctrines médicales fondées sur l’emploi du mercure, opposées à l'ancienne connaissance des simples et des herbes.

Une alliance semblable entre les sciences positives et les sciences occultes a caractérisé, vers la même époque, en Chine, le Taoïsme. Cette même alliance s’était déjà produite, bien des siècles auparavant, en Occident, entre le mysticisme gnostique, les antiques pratiques de la magie et de l’astrologie et les nouvelles doctrines de l’alchimie. Il y avait une sorte d'affinité spontanée entre ces divers groupes de connaissances, en partie réelles, en partie chimériques, ainsi que j’ai eu occasion de le développer dans mon histoire des Origines de l'alchimie. Il est, certes, curieux de retrouver une corrélation semblable dans la Chine et dans l’Inde ; mais la date postérieure des documents indiens et chinois tend à faire admettre que les doctrines alchimiques sont venues d’Occident, tout en acquérant une physionomie propre aux civilisations orientales, chez lesquelles elles se propageaient à l’état d’enseignements mystérieux.
Les applications médicales du Rasayanaoffrent, à cet égard, une importance toute particulière. En effet, c’est par ce côté surtout que les alchimistes ont acquis autorité dans le monde. Les médecins syriens et arabes étaient en même temps des alchimistes, comme le montre toute leur histoire authentique, celle Avicenne, pour me borner à un seul exemple. Il en a été de même pour Arnaud de Villeneuve et beaucoup d’autres médecins du moyen âge. L’alliance de la médecine et de l’alchimie a été cimentée dès lors par l’emploi des remèdes métalliques et autres fournis par la chimie.
Ainsi les médecins indiens, a partir du XII° ou XIII° siècle, partagèrent les médicaments en deux grandes classes : les drogues anciennes, tirées des herbes, et dites védiques, etles drogues plus récentes, tirées des métaux et spécialement du mercure, drogues appelées tantriques. « Celui qui connaît les propriétés du mercure est semblable à un dieu ; celui qui ne connaît que les recettes des herbes et racines est pareil à un homme », est-il dit dans le Raserdra chintamannis. Les rêves de la transmutation du mercure des philosophes et de l'élixir de longue vie sont étroitement associés. Ce sont la des traditions conjointes et que Paracelse a reproduites en Occident, d’une façon indépendante, au XVI° siècle.

La relation entre la chimie et la médecine n’a pas cessé de se poursuivre jusqu'à nos jours, et les progrès de la chimie organique lui ont donné une extension et un éclat extraordinaires. A cet égard, il paraît incontestable que les Indiens ont été en rapport avec la civilisation arabe, et spécialement avec les califes. Il s’est fait à cette époque un échange continuel entre les connaissances médicales des deux pays, les médecins indiens venant étudier à Bagdad, tandis que les étudiants arabes allaient dans l’Inde s’initier aux secrets de la médecine et de la pharmacologie indigènes. Mais nous n’avons B l’égard des connaissances ainsi échangées que des renseignements vagues. S’il est vrai que les plus vieux écrits médicaux savants de l’Inde ne contiennent pas l’indication d’emprunts faits aux Arabes, d’autre part ils ne renferment pas non plus d’indications alchimiques proprement dites. Cependant on doit signaler dans les Ouvrages indiens l’apparition du nom d’Hippocrate, qui joue un si grand rôle dans les écrits syriaques (4). Le Journal de la Société orientale allemande renferme à cet égard plusieurs Mémoires intéressants, signalés au début du présent article.

Quelles sont les connaissances positives en chimie, attestées par les écrits sanscrits qui sont parvenus jusqu'à nous ? C’est là une question d’autant plus importante qu’elle permet de préciser un certain nombre de données chronologiques, relatives à la science indienne et aux emprunts successifs qu’elle a faits aux sciences de l’Occident. Voici les renseignements fournis à cet égard par les indications du professeur Rây.
Il cite entre autres les Traités suivants, relatifs principalement aux préparations mercurielles ; rappelons que le mot rasa signifie mercure en sanscrit :
Rasendra sara sangraha, par GOPAL KRISHNA : « Collection des principales préparations mercurielles », Ouvrage probablement écrit au XIII° ou XIV° siècle ;
Rasendra chintamannis (XIVe siècle), « Joyaux des préparations mercurielles » ;
Sarngadhara sanhila ;
Chakra datta sangraha, Traité de pathologie et de thérapeutique, écrit, dit-on, vers l’an 1040 ;
Rasaratna samuchaya, « Trésor des préparations mercurielles », avec figures d'appareils de distillation, sublimation, calcination ;
Bhavaprakasas, écrits vers 1550.

Tous ces Ouvrages sont manuscrits. M. Rây s’en réfère à leurs analyses, publiées dans les catalogues de l’lndia ONCE, d’Oxford, du palais de Janjore, etc., et il en reproduit des extraits. - On remarquera les dates relativement modernes de ces Ouvrages, dont les plus anciens sont du XI° siècle, c'est-à-dire fort postérieurs non seulement aux écrits grecs et syriaques, mais aux vieux maîtres arabes. Dans ces extraits ne figure aucune doctrine alchimique proprement dite, mais uniquement des détails techniques, spécialement appropriés aux préparations pharmaceutiques et médicales ; la chimie intervient ici seulement à titre d’auxiliaire de la médecine.
Voici la traduction littérale de quelques fragments du plus ancien de ces traités, le Rasendra sara sangraha:
Mon nom est Gopal Krishna. J’ai composé ce Traité après avoir consulté plusieurs Traités écrits par diverses gens qui connaissaient les remèdes mercuriels.
Les médecins prescrivent d’autres remèdes pour les malades faciles à traiter ; mais les maladies réputées incurables comportent seulement le traitement des médicaments mercuriels ; de là la supériorité du mercure sur tous les autres.

On voit qu’il s’agit d’une époque où l’on attribuait au mercure des propriétés merveilleuses, jusqu'à constituer l’élixir de vie. L’auteur décrit ensuite la purification du mercure, soit par lavages, soit par sublimation. Ce sont des procédés pratiques, sans aucun mysticisme.
Pour purifier le mercure, on le lave avec une bouillie contenant du vinaigre dilué, parce que ce dernier dissout le plomb et les autres métaux qui altèrent fréquemment le mercure.
Le mercure doit être mélangé avec le suc de l’aloès indien et la poudre de curcuma, puis soumis à la sublimation.
Procédé général de sublimation :
« Prenez 3 parties de cuivre en poudre et une partie de mercure. Mélangez, imbibez de jus de citron, mettez la mixture dans un vase sphérique ; placez celui-ci dans un pot de terre et placez au-dessus un autre pot de terre, dont la concavité soit tournée en haut.
Lutez les joints avec de l’argile et remplissez le vase supérieur avec de l’eau. Maintenant chauffez le pot inférieur : on trouvera le mercure déposé à la surface du pot supérieur. Les médecins expérimentés donnent la préférence au mercure purifié par ce procédé. »
Une autre méthode procède en distillant per descensumet condensant le mercure dans l’eau du vase inférieur.
Dans une autre, le col incliné du vase, renfermant le mercure à purifier (mêlé de soufre, de jus de citron, etc.), est incliné et joint à l’orifice d’an autre vase contenant de l’eau.
Mercure extrait du cinabre. - On mélange le cinabre avec le jus de citron et l’on soumet à la sublimation.
Je crois superflu de reproduire les recettes pour préparer les sulfures noir et rouge de mercure et les chlorures de mercure sublimés. Toutes ces descriptions sont nettes et précises. L’appareil indiqué en premier lieu pour le mercure est sensiblement celui de Dioscoride, transmis sans doute par l’intermédiaire des Arabes. En effet les mélanges divers employés dans ces préparations sont tout à fait semblables à ceux mis en œuvre par les alchimistes arabes et par les latins. C’étaient des recettes compliquées, usitées dans les laboratoires au XIII° siècle et transmises de praticien à praticien en Europe et jusque dans l'extrême Asie.

La composition même des Rasendra sara sarzgraha ressemble singulièrement, par son tour général, à celle des Traités arabes, ou des Traités latins traduits de l’arabe au XIII° siècle, dont j’ai publié les traductions françaises et les analyses dans les Volumes I et II de mon Histoire de La Chimie au moyen âge. En effet, on y voit figurer des paragraphes :
1° Sur les préparations mercurielles ;
2° Sur les sels de diverses origines : sel extrait de l’eau de mer, sel gemme, etc. ;
3° Un autre sur les Urines de divers animaux : éléphant, chameau, âne, cheval, chèvres, mouton. Je rappellerai que les urines jouaient dans les préparations du XIII° siècle le rôle de notre alcali volatil, en raison de la formation de ce dernier dans leur décomposition ;
4° Un autre paragraphe est relatif aux dravakas,fondants ou dissolvants, réunis dans un même groupe, qui comprenait à la fois les baies rouges et noires de l’Abrus precatorius, le miel, la mélasse, le beurre clarifié et les « borax ».
Cette dernière expression n’avait pas le sens du borax des chimistes modernes ; mais elle s'appliquait ; en réalité à toute liqueur alcaline, dérivée soit du natron, soit des lessives de cendres végétales ;
5° Le Sarngadharafournit des détails plus circonstanciés sur ces dernières lessives, lesquelles représentaient les alcalis fixes dans la chimie d’alors ;
6° De même les acides étaient représentés par le vinaigre et divers sucs végétaux : jus de citron, jus des oxalis et des rumex, etc. Insistons sur ce fait fondamental, au point de vue historique, a savoir qu’aucun acide minéral proprement dit ne figure dans ces Ouvrages, même au XVI° siècle;
7° Ensuite viennent diverses matières minérales : soufre, talc, bitume, réalgar, orpiment, pyrites de fer et de cuivre et les sulfates (vitriols) impurs qui résultent de leur décomposition spontanée, sulfure d’antimoine, ocre rouge, etc.

En somme, il n’y avait pas là grand progrès sur la matière médicale de Dioscoride, fidèlement reproduite par les Arabes. Cependant ces derniers y ont ajouté, en même temps ou après les alchimistes grecs, divers composés mercuriels et spécialement les chlorures sublimes (calomel et sublimé corrosif) : or les chimistes indiens en reproduisent fidèlement les recettes.
Le Chapitre II des Rasendra sara sangraha est caractéristique à cet égard ; il est consacré à la description des procédés propres à amener les divers métaux à des formes solubles, convenables pour leur administration comme remèdes à l’intérieur du corps humain. Les sept métaux y sont aussi étudiés successivement : or, argent, cuivre, plomb, étain, fer et airain [envisagé comme un métal propre, sans doute par un souvenir de l’ancien Electrum (5)], ainsi que les préparations qui dérivent de ces divers métaux, tant par grillage, oxydation, sulfuration, que par voie humide. Ceci rappelle la composition des Traités arabico-latins, et notamment le Livre VI de l'Alchimie d’Avicenne, les Livres III et IV de Bubacar [pseudo Rasés (6)], etc.

Les Chapitres suivants de l’ouvrage indien sont consacrés au traitement des maladies par l’association des préparations métalliques avec les drogues végétales.
En résumé, les renseignements positifs contenus dans les textes précédents, sur l’état des connaissances chimiques des Indiens, ne nous reportent pas plus haut que le XI° ou XI° siècle et leur tradition elle-même ne remonte pas au delà du X° siècle. Ces connaissances ne vont pas plus loin que celles des Arabes et des Latins, à la même époque, et elles rentrent à peu près dans le même cadre de faits et d’applications médicales ; ajoutons que les préparations et les appareils sont les mêmes, sans addition essentielle. Pour compléter cette étude, il serait utile de connaître les procédés techniques des orfèvres et des céramistes, sur lesquels les écrits précédents ne semblent point fournir de renseignements.
En effet l’Inde était déjà le siège d’une civilisation avancée au temps de son contact avec les Grecs. Il y existait assurément une longue tradition des pratiques relatives a la fabrication des armes et des ustensiles métalliques, aussi bien qu’à celle des bijoux, à l’emploi des métaux brillants et des pierres précieuses, ainsi qu’aux différents arts céramiques. Mais aucune trace écrite de ces industries ne figure dans les Ouvrages parvenus à ma connaissance ; les traces d’une science théorique font également défaut.

Revenons aux Traites d’alchimie du moyen âge que j’examine en ce moment.
En ce qui touche les appareils, les dessins que m’a transmis M. Rây reproduisent l’aludel des Arabes, tel que je l’ai représenté dans mon Introduction à l’élude de la Chimie des anciens (p.172), et diverses figures d’appareils distillateurs, directs ou per descensum, bains de sable, etc., toutes figures dont les analogues se trouvent dans la Bibliotheca Chemica de Manget. — Ils ressemblent surtout beaucoup aux figures des manuscrits syriaques, reproduits dans le deuxième volume (Alchimie syriaque) de mon histoire de la Chimie au moyen âge ; tels sont un alambic de la page 108 de ce dernier volume, un vase à digestion et sublimation (p. 109), un appareil à digestion avec étuis ou gaines (p. 118), etc. Ces appareils syriaques sont d’ailleurs les plus anciens parmi ceux des Arabes.

C’est seulement dans les Ouvrages indiens des XVII° et XVIII° siècles que l’on rencontre, d’après M. Rây, des préparations plus modernes, telles que celles des acides chlorhydrique, sulfurique, nitrique, du salpêtre, de l’eau régale.
Pour préciser, rappelons que les médecins de « Tamil » préparaient l’acide sulfurique (gundakka attar, esprit de soufre) en brûlant le soufre avec du nitre dans des vases de terre. Ils obtenaient l’acide chlorhydrique en faisant réagir l’alun sur le sel marin ; l’acide nitrique, au moyen du salpêtre et de l’alun ; l’eau régale, en distillant dans une cornue de verre un mélange de salpêtre, de sel ammoniac, d’alun et de vitriol vert. Notre salpêtre lui-même n’a été décrit dans l’Inde qu’a une époque relativement moderne ; il n’a pas de nom en sanscrit.
Cependant c’était un dépôt salin naturel du sol du Bengale, article qui est devenu l’objet d’une exportation considérable. Il est probable que sa fabrication proprement dite n’a été introduite dans l’Inde qu’après l’adoption de la poudre à canon dans la guerre, vers le XV° ou le XVI° siècle.
Observons ici que les procédés qui viennent d’être signalés, tels que ceux de la fabrication des acides, sont précisément les procédés employés par les chimistes européens au XVI° et au XVII° siècle, procédés qui ont été transformés au XVIII° et plus profondément encore à notre époque. De tels procédés n’ont pu parvenir dans l’Inde qu’au temps de l’empire Mogol et des conquêtes des navigateurs européens, portugais, hollandais et anglais.

En résumé, la science chimique des Indiens parait tirer son origine d’une double importation : l’une faite du XI° au XIII° siècle, qui offre les caractères de la science arabe de l’époque, et elle a été introduite sans doute par des échanges d’idées ayant eu lieu au temps des califes de Bagdad. L'autre s’est, accomplie du XVI° siècle jusqu’à notre époque et offre les caractères de la science européenne moderne. Les faits signalés dans le présent article concourent à établir que cette double importation trouve en définitive ses origines, indirectes ou directes, dans la science occidentale.
Tels sont les résultats qui me paraissent susceptibles d’être tirés des faits consignés dans la très intéressante communication du professeur Rây. Je dois dire que cette opinion n’est pas conforme à la sienne ; car il croit à l’originalité de l’alchimie indienne, mais plutôt car un sentiment de gloire nationale que d’après des preuves positives. Quoi qu’il en soit, son étude nous fournit l'occasion d’établir de nouveaux points de repère et un jalon des plus importants dans les recherches relatives à l’histoire des origines des Sciences et de leur propagation à travers l’humanité.

VI. - Alchimie indienne, d’après les textes.

A HISTORY OF HINDU CHEMISTRY from the earliest times to the middle of the sixteenth Century A. D., with sanscrit texts, variants, translations and illustrations, by Praphulla Chandra Rây, D. SC., professor of chemistry, Presidency College, Calcutta. - Vol. 1, Calcutta, 1902 ; LXXIX-176 pages, 10 figures et deux index, Textes sanscrits, 1-41.

Il y a quelques années, M. le professeur Rây m’a communiqué un Mémoire manuscrit en 43 pages, sur l’histoire de la Chimie et de l’Alchimie indienne, Mémoire dont j’ai publié une analyse critique reproduite dans l’article qui précède. Depuis lors, sur mes encouragements, le savant hindou a poursuivi ses recherches et approfondi ses premiers essais. Aidé par le concours de M. Alexandre Pedler, directeur de 1’Instruction publique au Bengale, il a pu prendre connaissance de manuscrits plus anciens, tirés des bibliothèques de Bénarès, de Madras, de Cachemire, ainsi que des publications imprimées d’après divers autres manuscrits. L’un de ces derniers manuscrits notamment, le manuscrit Bower, est réputé écrit au V° siècle de notre ère. Les autres sont de dates inégales, parfois récentes ; mais ils renferment des Traités auxquels on attribue une antiquité plus ou moins reculée.

Je rappellerai d’abord ce fait bien connu que les Ouvrages transcrits dans un manuscrit et particulièrement les Ouvrages techniques ou théoriques sont susceptibles de renfermer, à côté des textes auxquels le copiste attribue une date reculée, des additions faites à différentes époques, les plus récentes pouvant être contemporaines de la dernière copie ; la date de cette dernière est donc la seule tout à fait certaine. Ces additions ont été faites souvent sans aucune intention de fraude, simplement pour compléter l’étude des questions traitées ; mais il est arrivé parfois qu’elles ont eu pour objet d’antidater certains faits, certains noms, ou certaines doctrines. Si je fais cette observation à l’occasion des manuscrits hindous, c’est que j’ai eu occasion de relever et de discuter de nombreux exemples de cet ordre dans mon histoire de la Chimie au moyen âge ; particulièrement en ce qui touche les Ouvrages attribués à Hermès et, plus tard, à Geber.
La même chose est arrivée dans l’Inde pour le personnage demi-mythique et demi-historique qui porte le nom de Nagarjunà. Parmi ses successeurs, il existe pareillement, à côté d’un Vagbhata historique, des œuvres dont un pseudo Vagbhata plus moderne s’est déclaré l’auteur. La critique de ce genre d’ouvrages et spécialement celle des écrits alchimiques exigent beaucoup de prudence et de sagacité.
Quoi qu’il en soit, nous devons remercier M. Rây du soin avec lequel il a rassemblé les matériaux d’une étude difficile et obscure, et des précieux détails et commentaires qui figurent dans sa publication.
Une Première réflexion se présente à l’esprit, après la lecture de son histoire de la chimie indienne ; c’est que cette histoire est plutôt d’ordre médical que chimique. En un mot, la Chimie est partout ici subordonnée à la Médecine : il s’agit de doctrines et de recettes médicales plutôt que de doctrines chimiques, ou alchimiques. Les descriptions méthodiques relatives à l’étude et à la préparation des métaux et autres substances n’apparaissent guère dans ces écrits qu’à partir du XIV° et du XV° siècle.

Dans les extraits des vieux Traités que M. Rây nous présente on ne rencontre presque rien qui ressemble aux Traités systématiques de Zosime et des alchimistes gréco-égyptiens, tels que nous les connaissons par la Collection des textes des anciens chimistes grecs, ou par celle des textes traduits par les Syriens (7).
Les extraits que publie M. Rây ne renferment aucun texte alchimique proprement dit, à l’exception de quelques phrases vagues et.de quelques invocations mystiques.
Cette absence de documents alchimiques précis dans les textes indiens les plus anciens peut s’expliquer de deux manières : ou bien M. Rây n’a pas eu connaissance des Traités alchimiques de cet ordre, à supposer qu’ils aient été conservés ; ou bien, et plutôt, ces Traités n’ont jamais existé : je veux dire existé avec les longs développements de doctrines et de procédés que nous lisons dans les textes alchimiques occidentaux, écrits dans les cinq ou six premiers siècles de notre ère. On s’explique d’ailleurs cette absence de textes anciens, si l’on admet que les doctrines et imaginations alchimiques ne se seraient pas développées spontanément dans l’Inde, mais qu’elles y auraient été importées plus tard, par l’infiltration des idées et des Ouvrages syro-arabes ; importation qui n’apparaît guère que du VIII° au X° siècle de notre ère. Or, c’est précisément vers cette époque que l’influence des idées relatives au mercure se manifeste réellement en médecine chez les Hindous et chez les Chinois.
En tout cas, il y a là un problème à éclaircir : la découverte des moindres textes originaux serait précieuse à cet égard ; mais il serait nécessaire de publier ces textes complets, autrement que par des extraits, et sans addition, mutilation ou mélange d’interprétation de l’éditeur, ou des copistes. C’est à cette condition seulement que les indices de leur véritable origine pourraient être mis hors de doute.

Il nous manque également un autre ordre de données historiques, qui seraient indispensables pour discuter exactement la vraie filiation des idées et des pratiques chimiques et alchimiques dans l’Inde ; ce sont les cahiers de recettes techniques des orfèvres, des peintres, des teinturiers, des céramistes et métallurgistes indiens, aux différentes époques. On sait combien le travail des métaux et celui des industries décoratives ont été poussés loin dans l’Inde et quel sentiment d’un art décoratif délicat se manifeste dans les objets anciens ou modernes qui proviennent de cette contrée. M. Rây a pris soin de consacrer un certain nombre de pages de son livre à la description des pratiques actuelles des artisans indiens.
Certes ces descriptions sont très intéressantes ; mais elles se rapportent uniquement aux temps modernes et contemporains. Il serait précieux pour l’histoire de la chimie et de l’alchimie indiennes de posséder des textes analogues soit au papyrus de Leyde, qui m’a fourni la clef des Traités démocritains, soit aux Compositiones et àla Mappoe Clavicula, qui m’ont permis de constater le maintien des traditions de l’alchimie antique en Occident après la chute de l’empire romain et jusqu’au XIII° siècle, c'est-à-dire jusqu’au moment où renaît la science occidentale, avec les doubles ressources empruntées, d’une part, aux recettes de technique industrielle conservées en Europe et, d’autre part, aux Ouvrages grecs, byzantins et aux Traités arabes de diverse nature, apportés d’Espagne et d’Orient et traduits en latin aux temps des croisades.
Ces Traités de la vieille technique indienne ont-ils disparu, par l'effet du mépris des castes sacerdotales pour les professions des artisans ? Ou bien n’ont-ils jamais existé dans l’Inde, tout se bornant a des pratiques additionnelles, où manquait l’appui de ces idées théoriques dont l’art et l’industrie n’ont pas cessé de s’inspirer en Occident ? On voit que l’on retrouve toujours le même doute sur l’antiquité de la science chimique proprement dite dans l’Inde : je ne parle pas des pratiques chimiques, qui sont aussi vieilles que la civilisation.

Peut-être la découverte de quelque document inédit, demeuré jusqu’ici caché dans les bibliothèques de l’Inde, permettra-t-elle un jour de jeter de la lumière sur ces problèmes ; à la condition bien entendu que ce document soit tiré de manuscrits bien datés et antérieurs aux influences grecques, arabes, occidentales, qui ont laissé leur empreinte dans les Ouvrages composés ou copiés au cours des temps modernes.
Je ne veux pas m’étendre davantage sur ces desiderata ; mais il m’a paru nécessaire de signaler l’absence presque complète de documents authentiques relatifs aux doctrines originales des chimistes indiens proprement dits, avant leur contact avec la civilisation arabe. II serait tout a fait injuste à cet égard d’invoquer l’absence de cet ordre de textes, dont aucun indice ne permet de soupçonner l’existence, pour critiquer l’ouvrage de M. Rây, qui a consacré un long et consciencieux travail à résumer avec soin et intelligence les matériaux parvenus entre ses mains. On doit, au contraire, lui savoir le plus grand gré de ceux qu’il nous fait connaître. Si je fais les observations qui précèdent, c’est qu’il est indispensable de bien mettre au point les questions relatives aux origines si controversées des sciences de l’Extrême-Orient, particulièrement en ce qui touche les sciences positives telles que la Chimie.

Je vais maintenant essayer de résumer les points qui m’ont le plus frappé en lisant l’histoire de la chimie indienne.
Dans l’introduction de l’histoire de la chimie indienne et dans l’ouvrage lui-même, M. Rây envisage successivement les périodes Suivantes :
I. Notions chimiques dans les Védas ;
II. Période ayurvédique (temps prébouddhiques jusque vers l’an 800 de notre ère) ;
III. Période dite de transition (de l’an 800 à 1100 après J.-C.) ;
IV. Période tantrique (de l’an 1100 à 1300) ;
V. Période iatrochimique (de l’an 1300 à 1550).
Peut-être la démarcation entre ces périodes n’est-elle pas toujours nettement tranchée, surtout entre les trois dernières. Je me bornerai à suivre cette division d’une manière générale.

L’époque des Védas est connue surtout par des documents en grande partie mythiques. Durant cette époque, chez les Indiens comme chez les Egyptiens, toute action humaine et spécialement la médecine et les arts industriels sont poursuivis en faisant concourir les agents naturels et l’influence des êtres surnaturels, sollicités par les incantations et pratiques de la magie et de la sorcellerie.
Dans le Rig Veda, les Açwins, divinités analogues aux Dioscures grecs, sont invoqués comme des médecins divins. Le soma, jus fermenté, est l’objet d’une adoration spéciale et regardé comme l’amrita (ambroisie des Grecs), liquide divin qui rend centenaire. Dans l’atharvaveda, les agents employés pour traiter les maladies sont les plantes et leurs produits ; mais leur emploi est associé invariablement avec celui des charmes et des invocations, Nous y lisons des incantations destinées à amener la ruine, la mort, la démence, la stupeur des adversaires. On s’assure l’amour des femmes par des philtres végétaux, joints à certains maléfices. Plus tard, dans le Mahâbâhrata, l’or est associé au Soleil et regardé comme un élixir de vie, tandis que le plomb est un agent de sorcellerie ; mais ce poème est mélangé d’éléments postérieurs.
Les analogues de ces croyances et pratiques se retrouvent chez les Grecs, sans qu’il y ait lieu de croire à quelque emprunt proprement dit de part ou d’autre, c'est-à-dire d’invoquer autre chose qu’une certaine communauté de traditions originelles.

La période ayurvédique présente un caractère plus positif. Elle répond à la période historique proprement dite des Grecs et des Romains. A ce moment, la chimie n’est encore séparée ni de la médecine ni des arts industriels. Mais le médecin est devenu distinct du prêtre.

Avant d’entrer dans plus de détails sur les relations qui se manifestent alors entre les pratiques de la médecine et celle de la chimie, toujours étroitement liées entre elles, il est nécessaire d’exposer brièvement les idées philosophiques des Indiens de cette époque sur la constitution de la matière. En effet, c’est aussi la période des grands systèmes philosophiques, agités avec méthode et profondeur. Je n’ai pas la compétence philologique nécessaire pour parler ici des discussions régnantes relativement a la date de ces systèmes et surtout à l'influence qu’ils ont pu subir de la part de la philosophie grecque, ou exercer sur celle-ci, particulièrement à l’époque alexandrine.

Bornons-nous à rappeler, avec Colebrooke, les systèmes Samkhya et Vaideshika et particulièrement les concepts relatifs à la constitution de la matière. D’après Kapila, auteur du système Samkhya, il existe cinq ordres de particules subtiles ou radicaux nommés Tanmatra, non perceptibles par les sens grossiers de l’homme, quoique perceptibles par des êtres d’ordre supérieur. Ils engendrent cinq éléments plus grossiers : la terre, l’eau, le feu, l’air et l'espace (ou fluide éthéré). L’élément éthéré est le véhicule du son, perceptible par le sens de l’ouïe et dérivé du radical sonore éthéré. L’élément aérien est perceptible par les sens de l’audition et du tact ; il dérive du radical tangible de l’air. L’élément igné est perceptible par les sens de l’ouïe, du tact et de la vue ; il dérive du radical coloré du feu. L’élément aqueux est perceptible par les sens de l’ouïe, du tact, de la vue et du goût ; il dérive du radical sapide de l’eau. L’élément terreux est perceptible par les sens de l’ouïe, du tact, de la vue, du goût et de l’odorat ; il dérive du radical odorant de la terre. Ainsi, à chaque sens répond un élément distinct sensible, dérivé d’un radical non perceptible.
Cette doctrine des éléments est analogue à celle d’Empédocle, mais avec des détails plus subtils et l’addition de l’élément éther. Elle a été développée et combinée avec des notions logiques, rappelant Aristote, et avec une théorie atomique analogue à celle de Démocrite exposée par Kanada, fondateur du système Vaideshika. D’après ce système, les objets perçus par les sens sont caractérises par six catégories.

Mais ce serait sortir de mon sujet que d’entrer dans l’exposition de ces subtilités. Après avoir spécifié ces catégories et défini la substance, en tant que résultant de l’association des qualités et de l’action, le philosophe décrit les propriété de la terre et de l’eau, toutes deux éternelles en tant qu’atomes, mais transitoires en tant qu’agrégats ; celles de la lumière, qu’il assimile a la chaleur : lumière terrestre, telle que celle du feu ordinaire, et lumière céleste, telle que celle des éclairs et des météores, etc. L’or est constitué par la lumière solidifiée par le mélange de quelques parties terreuses, etc. Kanada expose alors sa conception des atomes simples ou primaires, qui sont éternels, puis celle des atomes binaires, ternaires, quaternaires, etc.
Je ne poursuivrai pas plus loin les développements de son système. Observons cependant que cet ordre de conceptions et d’imaginations demi physiques, demi métaphysiques rappelle celles des philosophes grecs, depuis Démocrite et Leucippe, inventeurs des atomes, jusqu’à Platon, dans son Timée, et Aristote, dans ses Météorologiques. Il est facile de signaler entre les philosophes indiens et les philosophes grecs certaines analogies frappantes.

Une influence réciproque s’est exercée réellement entre les deux régions et civilisations, après la conquête macédonienne et la fondation des royaumes grecs de la Bactriane. Elle est manifeste à l’époque alexandrine, c'est-à-dire dans les siècles voisins de l’ère chrétienne : le nom de Bouddha était connu de Clément d’Alexandrie. Les légendes antidatées relatives à Pythagore et la biographie fabuleuse d’Apollonius de Tyane ont conservé la trace de ces contacts. En tout cas, s’il y a eu quelque emprunt du coté des Indiens, il est incontestable que les idées grecques ont été remaniées par eux d’une façon originale et ont subi une élaboration nouvelle, dont la subtilité plus grande et les distinctions plus multipliées semblent accuser le caractère postérieur.

Rentrons maintenant dans les œuvres plus spécialement chimiques du génie indien. Celles-ci, comme je l’ai dit, se rattachent à la médecine et à la matière médicale. A ce point de vue, la fin de la période que nous étudions en ce moment est représentée par deux grands Ouvrages, le Charaka et le Susruta, dont l’origine serait fort ancienne, mais dont la rédaction définitive, telle que nous la possédons, semble contenir, à côté de fragments de date reculée et incertaine, des écrits très postérieurs à l’ère chrétienne, écrits basés d’ailleurs sur le système Vaideshika. La science de la vie (Ayurveda) est regardée comme une science secondaire ; c’est d’ailleurs une révélation directe des dieux, une branche de l’Atharveda.

Parlons d’abord des auteurs de ces compilations.
M. Sylvain Lévy a retrouvé dans le Tripitaka chinois le nom de Charaka, comme guide spirituel du roi indoscythe Kanisha, au II° siècle de notre ère (8), et il le rattache a une tradition grecque. Mais le mot Charaka, d’après M. Rây, serait une appellation collective, qui remonterait beaucoup plus haut.
En tout cas, l’ouvrage qui porte ce nom aurait passé par plusieurs rédactions ou remaniements, entre autres celle de Vagbhata, postérieure de plusieurs siècles à l’ère chrétienne. Ce livre (perdu aujourd’hui), aurait été traduit en arabe, par ordre des califes, vers le VIII° ou IX° siècle de notre ère, en même temps qu’un autre livre appelé Nidana.

Plus tard vint une rédaction nouvelle, attribuée à Nagarjunà, célèbre chimiste bouddhiste, personnage à demi légendaire, sorte d’Hermès Trismégiste, que les Indiens regardent comme l’inventeur de la distillation et de la calcination. En fait, ceci nous indiquerait donc le VIII~ ou le IX~ siècle, comme l’époque où les Indiens ont connu ces dernières méthodes, découvertes par les alchimistes gréco-égyptiens des premiers siècles de notre ère, c’est-à-dire plusieurs siècles avant le califat. C’est, en effet, vers la fin du VI° siècle qu’elles ont été enseignées aux Arabes (9), par l’intermédiaire desquels elles paraissent avoir été communiquées aux peuples de l’Extrême-Orient.
Le Susruta serait moins ancien que le Charaka ; la recension en aurait été également faite par, Nagarjunà. C’est ici le lieu d’observer que le Charaka et le Susruta ne sont pas des Ouvrages de Chimie, le Charaka étant un livre de Médecine proprement dite et le Susruta un livre de Chirurgie. Le nom de Susruta, comme celui de Charaka, est attribué, dans les Ouvrages indiens, à plusieurs personnages de date différente et qui semblent étrangers à la Médecine. Ce nom figure notamment dans le manuscrit Bower [V° siècle de notre ère (?)].
Le plus ancien commentaire du Susruta est le Bhanumati, par Chakrapani Datta, qui vécut vers l’an 1060 : le texte du Susruta était alors l’objet d’une sollicitude attentive à en maintenir la pureté.

Tel est le résumé des renseignements fournis par M. Rây. Il réfute vivement une opinion développée récemment par le savant orientaliste Haas, d’après laquelle le nom de Susruta serait la corruption arabe de celui d’Hippocrate, changé d’abord en Socrate, le tout d’ailleurs conformément à ce qui est arrivé fréquemment dans ces transcriptions successives des noms grecs.
Comme exemple analogue, je demande la permission de rappeler l’étrange confusion qui existe dans les Traités d’Alchimie syriaque entre Hippocrate et Démocrite (10), ainsi que les transcriptions de noms grecs dans la Turba philosophorum (11). Les confusions de ce genre sont bien connues de tous les orientalistes.

On a rapproché aussi le système humoral des auteurs indiens, fondé sur les trois humeurs : air, bile et phlegme, de celui des Grecs : sang, bile, eau, phlegme. Je ne prétends pas m’ériger en arbitre de cet ordre de questions : toutefois de semblables analogies ont pu se présenter a l’esprit des médecins de différents peuples. Elles semblent trop vagues pour autoriser des conclusions assurées. Si elles étaient mieux établies, peut-être pourrait-on les rapporter à quelque tradition commune plus ancienne, originaire, par exemple, de la Chaldée, comme le prétendait Terrien de la Couperie.

Voici encore quelques renseignements fournis par M. Rây. Dans le Charaka et le Susruta, on distingue les drogues d’origine terrestre ou minérale, d’origine végétale et d’origine animale.
Parmi les drogues minérales, on cite d’abord : l’or, qui est mis a part ; les cinq métaux : argent, cuivre, plomb, étain, fer, et cc qu’on appelle leurs impuretés (12) ou bitumes (?), c'est-à-dire leurs oxydes et autres composés. Viennent ensuite : l’arsenic rouge, réalgar et orpiment ; l’antimoine sulfuré ; les sels, au nombre de cinq ; le sable, les gemmes, les pyrites et leurs dérivés (vitriols) correspondant au misy et au sory des Grecs (13) ; toutes drogues simples employées en médecine. Leur description et les traitements qu’on leur fait subir, lavages, grillages, infusions et mélanges, rappellent le Traite de Dioscoride : non qu’il y ait emprunt et traduction directs, mais plutôt transmission par intermédiaires, avec certaines modifications dans les procédés. Le soufre figure aussi associé a des drogues végétales, celles-ci empruntées surtout à des plantes de l’Inde. Viennent enfin les drogues d’origine animale : le sang, la bile, le sperme, l’urine (huit variétés selon les animaux), la corne, les cheveux, les os, etc.
Cette distinction des drogues en trois catégories, animale, végétale, minérale, rappelle encore la nomenclature symbolique des alchimistes arabes (14) et spécialement celle d’Avicenne (réel ou prétendu). On pourrait y voir un signe d’origine, les anciens alchimistes grecs n’employant pas cette nomenclature.

Les poisons sont aussi partagés en minéraux, végétaux, animaux.
L’emploi des lessives de cendres et spécialement celui de la pierre à chaux calcinée, pour les changer en solutions alcalines caustiques, décrits dans le Traité que je résume, me semblent indiquer une addition plus moderne, dérivée par voit directe ou indirecte des pratiques de chimistes européens.
Au contraire, on doit signaler comme essentiellement indienne une discussion étendue sur la distinction des goûts, leur nombre, leur relation avec les cinq éléments primordiaux ; de même les classes d’aliments, dérivés des cinq éléments, possédant les six goûts et les deux propriétés du chaud et du froid.

Observons enfin que dans le Charaka et le Susruta on ne trouve qu’une seule référence relative au mercure : ce qui est un indice d’antériorité par rapport a la période subséquente de médecine mercurielle.
A cet égard et pour nous rapprocher davantage de l’histoire de la Chimie et de ses doctrines propres, dont il n’est guère question dans ce qui précède, on peut ajouter que la pharmacopée indienne primitive, telle qu’elle figure dans les Ouvrages précédents, ne contient pas de sels métalliques, ni surtout ces préparations mercurielles caractéristiques de la période tantrique.
Au contraire, cet ordre de préparations a établi son autorité au XI° siècle, dans les Ouvrages de Vrinda et Chakrapani Datta, commentateurs de Charaka et de Susruta. Ils recommandent en même temps de faire intervenir les prières cabalistiques du culte tantrique, comme auxiliaires de certaines de leurs préparations.

A cette même époque, l'Alchimie proprement dite apparaît nettement dans l’Inde, d’après Albirouni, surtout comme auxiliaire de la Médecine. Albirouni ajoute que les Indiens désignent leur science alchimique sous le nom de Rasayana, et qu’elle enseigne les procédés propres a restaurer la jeunesse et à allonger la vie, c’est-à-dire la fabrication de l’élixir de longue vie. Cette fabrication est, comme toujours, congénère de celle de l’or et de la pierre philosophale.
Le mot rasa lui-même désignait, à l’origine, le chyle générateur du sang ; mais il fut depuis réservé au mercure et à ses composés divers. Les théories exposées par Albirouni sur la constitution des métaux, en tant que formés de soufre et de mercure, sont celles des Arabes. L'Alchimie a été en honneur dans l’Inde, principalement durant la période tantrique, du XII° au XIV° siècle.

A ce moment, les idées mystiques et magiques jouaient un grand rôle dans le bouddhisme indien, dont la pureté originelle avait été altérée par le culte de Siva et de certaines divinités étranges, reste des anciennes religions de l’Inde. Les sciences positives et les sciences occultes y sont jointes en un amalgame singulier, que l’on retrouve dans le taoïsme chinois, aussi bien que dans les antiques traditions du gnosticisme occidental, ce dernier fort antérieur comme date. Ces pratiques remontent peut-être aux origines mêmes de l’espèce humaine ; la Chaldée et l'Egypte les ont connues. Aussi ont-elles été associées aux premières doctrines scientifiques. En tout cas le culte de, Siva, déjà établi dans l’Inde au XII° siècle de.notre ère, avec le phallus comme emblème, renferme un mélange de procédés alchimiques et de rites obscènes.

Vers le XI° siècle, les connaissances chimiques sont exposées entre autres dans le Rasaratnakara, toujours attribué à Nagarjnnà, dont le nom prend ainsi une sorte de caractère générique, et dans le Rasarnava (mer de mercure), l’un des Tantras du culte de Siva. La notion mystique du mercure des philosophes, élément supposé des métaux, apparaît alors, associée et confondue avec la connaissance du mercure proprement dit. Mais les Tantras joignent à ces notions générales, congénères de celles des alchimistes grecs et arabes, des idées mystiques, d’un caractère original. « C’est par le mercure, dit le dernier Ouvrage, que l’on rend le corps impérissable, de façon à le soustraire a la nécessité de la mort. » En effet, le corps, en tant que composé des six enveloppes de l’âme, est dissoluble ; tandis que le corps créé par Hara et Gauri (désignés sous les noms du mercure et du mica) est permanent. L’ascète qui aspire à la « libération » dans cette vie doit d’abord se faire un corps glorieux, engendré comme le mercure par la conjonction créatrice de Hara et de Gauri. « Leur combinaison, ô déesse (15), détruit la mort et la pauvreté. » L’auteur cite ici les noms des sages qui ont atteint la « libération » dans cette vie actuelle, en acquérant un corps divin (ou mercuriel) par l’efficacité du mercure. Le mercure fixé guérit les maladies ; le mercure éteint (amorti, mortifié) ressuscite les morts ; c’est un médicament suprême, qui rend le corps incorruptible et impérissable. L’adoration du mercure sacré est plus béatifique que l'œuvre de tous les emblèmes phalliques. Dans la Revue des systèmes philosophiques, par Madhavacharya, abbé chef du monastère de Sringeri en 1331, le sixième système est désigné sous le nom de système mercuriel. Le mercure est appelé. semence de Siva, dénomination qui rappelle la semence d’Hermès et la nomenclature symbolique des scribes sacrés de l'Egypte (16), reproduite en partie par Dioscoride et par Avicenne (17). Dans Marco Polo on retrouve cette opinion que les sages indiens vivent de 150 à 200 ans, en usant d’un breuvage étrange renfermant du soufre et du mercure. Ainsi, d’un symbolisme mystique, les Indiens avaient passé à une interprétation médicale positive et à la préparation des médicaments métalliques.

L’application matérielle de ces doctrines et de ce symbolisme mystique ne devait être faite que par les initiés ; autrement leurs conséquences littérales étaient susceptibles de se traduire par des empoisonnements. C’est ce qui paraît en effet avoir eu lieu en Chine, où plusieurs empereurs, vers le X° siècle, ont été, dit-on, victimes de l’emploi des remèdes destinés à leur procurer l’immortalité.
En tout cas, nous sommes ici dans l’Inde en période alchimique : le pseudo Vagbhata nous donne les noms de 37 alchimistes renommés.
On voit par ces détails exacts que le développement de cette science, demi réelle, demi-chimérique, a été tardif dans l’Inde. La floraison n’en a réellement eu lieu que dans la période tantrique. S’il paraît certain, d'après les textes des annalistes arabes, que les califes Haroun et Mansour ont fait traduire à Bagdad quelques Ouvrages de médecine indienne, en même temps que des Ouvrages grecs et syriaques, nous ignorons ce que renfermaient ces Ouvrages et rien ne permet de supposer qu’ils continssent des notions chimiques proprement dites.
Les théories signalées dans Albirouni et dans les auteurs indiens de date certaine ont le caractère de doctrines dérivées de celles des chimistes arabes, lesquelles elles-mêmes se rattachent, par l’intermédiaire des Syriens, à celles des alchimistes gréco-égyptiens. Les Indiens ont donné à ces doctrines leur empreinte et une certaine figure originale en les incorporant dans leurs systèmes religieux.

Citons, d’après M. Rây, des extraits des plus anciens Ouvrages qui contiennent des renseignements chimiques précis :

Le Tantras intitulé Rasarnava (XII° siècle) (mer de mercure) expose la science sous la forme d’un dialogue entre Siva et son épouse Parvati. Le mercure est réputé composé de cinq éléments et assimilé à Siva lui-même. Dans cet Ouvrage on trouve la description de nombreux appareils et préparations chimiques.
L’auteur insiste sur les procédés propres à tuer le mercure, c’est-à-dire à l'amortir, comme nous disons encore aujourd’hui, en le réduisant en poudre ; notamment pour préparer le vermillon avec le soufre et le mercure. Tous les métaux peuvent être tués avec un mélange de vitriol vert, de sel gemme, de pyrite, de soufre, de natron et de divers ingrédients végétaux.
On remarquera que la mort des métaux et leur résurrection sont des expressions courantes en alchimie.
Notre auteur enseigne aussi à teindre les métaux, spécialement le cuivre, en le traitant par la calamine ; ce qui, dit-il, le change en or (laiton).

Le Rasaratnasamuchchaya, Ouvrage écrit entre le XIV° et le XI° siècle, est déclaré au début l’ouvre de Vagbhata, fils de Simhagupta, prince des médecins : c’est encore un pseudonyme. Son Traité est un exposé méthodique de la chimie, telle qu’elle étai1 connue alors ; il traite du mercure, des minéraux et métaux, de la construction des appareils, des formules mystiques de purification des métaux, de l’extraction des principes actifs, de la fusion, de l’incinération.
Les vertus du mercure y sont exaltées : « Son emploi délivre l’homme d’une multitude de maladies. Le dieu du feu le fait couler dans le Dardistan, région montagneuse du Cachemire on se trouve des mines de cinabre. Celui qui obtient le mercure, préparé avec le concours de rites magiques et mystiques, assure à ses adeptes le bonheur et la santé, la richesse, le pouvoir de transmuter les métaux et de prolonger la vie. »

Le Livre II traite ensuite des rasas, minerais et produits métalliques spécialement mercuriels.

Le Livre III traite des uparasas ou rasas inférieurs, tels que le soufre, l’ocre rouge, le vitriol, l’alun, les sulfures d’arsenic, orpiment et réalgar, le sel ammoniac, le cinabre, etc. On y décrit les variétés de chaque espèce de drogue, sa purification, son traitement par différents jus de plantes et liquides, etc.

Dans le Livre IV sont énumérées les gemmes ou pierres précieuses, qui jouent un si grand rôle dans le monde depuis les temps les plus reculés. Les Orientaux les ont toujours en estime particulière. Elles sont ici examinées au point de vue de la matière médicale. On cite en particulier les suivantes : diama

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