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19 août 2009 3 19 /08 /août /2009 08:59

L’histoire de la Franc-Maçonnerie en Espagne est particulièrement dramatique. Elle reflète celle d’un pays qui, au XVIIIe siècle, a occupé une place tout-à-fait particulière.

L’Espagne a en effet constitué un cas marginal dans l’histoire générale des tentatives de modernisation politique et sociale qui ont  fait le dynamisme de l’Europe au XVIIIe siècle, et dans l’histoire de la diffusion de l’idéologie des Lumières qui a accompagné et inspiré ces efforts de rajeunissement.

Un certain héritage historique, une certaine structure sociale ont opposé une résistance farouche à la politique réformatrice des dirigeants, le “despotisme éclairé” (despostismo ilustrado). Cette situation particulière a eu pour effet de produire une forte imperméabilité aux modèles de pensée et d’action offerts de l’extérieur par les différentes avancées politiques et philosophiques.

Du fait de l’échec de l’expérience de “despotisme éclairé” (tentée par Charles III -1759-1788, et ses ministres), ce retard ne sera comblé que très partiellement. L’Espagne de la fin du XVIIIe siècle, et surtout du XIXe siècle, sera de ce fait un anachronisme en Europe.

La Franc-Maçonnerie n’aura pas échappé à cette opposition de la société espagnole à tout ce qui, venu de l’extérieur, avait pour objet l’émancipation de la société civile et de l’esprit humain. Dans ce pays, on peut dire que la Franc-Maçonnerie n’a cessé d’être persécutée, avec divers degrés de violence, en dehors de courtes périodes de répit, pendant deux cent cinquante ans, jusqu’au retour de la démocratie en 1975. La nouvelle constitution de 1978 a légalisé l’Ordre maçonnique et sa place dans la société espagnole.

Le contexte historique

Les deux premiers règnes des Bourbons, celui de Philippe V (1700-1746) et de Ferdinand VI (1746-1759) ne furent en rien des règnes réformateurs.

Celui de Philippe V offrit, de ses premières années, l’image d’un prince dévôt (… et néanmoins sensuel ! A partir de 1714, il s’effaça  pratiquement derrière la forte personnalité de sa seconde femme, Elisabeth Farnèse,  dont les liens familiaux avec les petits états de l’Italie centrale expliquent la politique ambitieuse de l’Espagne en Méditerranée occidentale La fin de son règne fut marquée par de longues crises au cours desquelles le roi sombrait dans la prostration et la sénilité.

Quoique son successeur, Ferdinand VI, ait été un personnage d’une paisible médiocrité, son règne est caractérisé cependant  par une certaine volonté, non traduite dans les faits, d’évolution réformatrice. Autour de 1750, son ministre, le marquis de La Enseñada conçut la nécessité de réformes d’ensemble radicales. Les textes rédigés sous son autorité constitueront une mine de travaux dans laquelle viendront puiser les ministres en fonction le règne suivant.

De 1759 à 1788, s’ouvre, avec Charles III, frère de Ferdinand VI mort sans héritier, la période des espérances. Le nouveau souverain, que l’histoire reconnaîtra comme un grand roi, avait fait son apprentissage dans les vingt années de son règne en tant que roi de Naples et de Sicile (possessions de la branche cadette des Bourbons). Il avait eu un contact personnel avec l’esprit des Lumières. Une grande offensive se dessina, sous son impulsion, contre l’Eglise, ce qui était, pour l’Espagne, s’attaquer à la racine de la faiblesse du pouvoir royal sur la conduite des affaires de l’Etat.

Déjà, au nom du “régalisme”, c’est-à-dire de la  théorie juridique du droit de l’Etat sur l’ensemble des sujets, corps constitués et ressources matérielles du royaume, le règne précédent avait obtenu du pape Benoît XIV, pape conciliant, une extension du droit de patronage royal.

Cette fois, c’est aux aspects purement spirituels de la domination ecclésiastique que Charles III s’attaqua, avec l’aide du comte d’Aranda (1766-1773) et de Campomanes. Ainsi, à la faveur de l’échec d’un complot (?) visant à déclencher une insurrection populaire contre le gouvernement, les jésuites furent expulsés (1766-1767). Charles III insista en 1773 auprès de Clément XII pour que l’Ordre soit dissout. L’Inquisition se vit imposer un assouplissement de la censure des livres. Campomanes projeta en 1766 de confisquer certains biens détenus par les communautés ecclésiastiques, ce qui aurait permis enfin de réaliser une véritable réforme agraire, et d’assurer ainsi le développement de la petite et moyenne propriété, tandis qu’Aranda envisagea d’affecter à des usages charitables, les biens des confréries, et de réduire ainsi quelque peu la pauvreté dans les villes et les campagnes.

Mais l’offensive tourna bientôt court. Qu’il s’agisse des biens de l’Eglise ou des tribunaux inquisitoriaux, le gouvernement hésita à s’attaquer à des institutions traditionnelles par crainte de soulever l’opposition des couches populaires, fortement sous l’influence des ecclésiastiques. Même un certain nombre d’ilustrados, nobles et bourgeois éclairés, ne suivirent guère ces idées nouvelles dans la mesure où elles touchaient à la religion.

Le “despotisme éclairé” en Espagne avait donc échoué.

Dès la fin du règne de Charles III, sous le ministère de Floridablanca, une réaction se dessina. L’Inquisition s’enhardit à nouveau, le grand prédicateur Diego de Cadix tonna contre les Lumières ; un clan réactionnaire se forma autour du Prince des Asturies, le futur Charles IV ; lire des ouvrages traduits du français redevint pure hérésie, et punissable comme telle.

Le règne de Charles IV (1788-1808), la Révolution en France, donnèrent le signal de la rupture entre les milieux gouvernementaux et tout ce qui est considéré comme issu de l’esprit des Lumières, désormais ouvertement accusé de saper les autorités légales. L’élite éclairée se trouva placée devant un choix radical : renier les Lumières dont les idées révolutionnaires françaises étaient évidemment présentées comme le prolongement, ou risquer d’être accusée désormais à la fois de trahison et d’hétérodoxie, et d’encourir les sanctions des autorités civiles et ecclésiastiques.

A la mort de Charles III, en 1788, l’Espagne entra rapidement en état de crise économique et morale aiguës.

Sous le médiocre règne de Charles IV, de 1788 à 1808, un conflit  social majeur mûrit : les classes moyennes commencèrent à regretter l’abandon des réformes du règne précédent qui leur semblaient porteuses d’une évolution souhaitée de la société, tandis que la noblesse et le clergé exigèrent que l’on en revienne plus nettement et plus rapidement au conservatisme de la monarchie d’avant Charles III, et que l’on effaçât toute trace de libéralisme.

Il importe de noter que, si réactionnaire qu’il fût, le roi Charles IV avait dès 1795 repris avec la France révolutionnaire l’alliance franco-espagnole en vigueur depuis 1701 (arrivée des Bourbons en Espagne). C’est Napoléon qui mettra fin à cette alliance en 1808.

L’entrée des armées impériales, à l’origine dans le seul projet de traverser le pays pour se rendre au Portugal dans le cadre d’une stratégie militaire contre les puissances coalisées (ce qui avait été relativement bien accepté par les autorités et la population espagnoles), évolua en fait, dans l’hiver 1807-1808, vers une pénétration profonde en Espagne. Dans le domaine politique, Napoléon nomma Joseph, son frère, roi d’Espagne, tandis que le Maréchal Murat se voyait attribuer le trône de Naples.

On connaît la suite. L’insurrection populaire d’Aranjuez contre les troupes françaises et le gouvernement qu’il rendait responsable de l’occupation étrangère du pays, provoqua la chute du gouvernement et l’abdication du roi Charles IV au profit de son fils Ferdinand VII.

Exploitant la crise espagnole, Napoléon obtint la renonciation au trône des deux Bourbons qu’il retint à Bayonne, ce qui déclencha la mobilisation spontanée des Espagnols au service du sentiment national, autour du symbole dynastique.

Une fois encore, aux yeux du peuple, tenu en main par ses seigneurs et ses prêtres, se trouvaient vérifiées les accusations contre les Lumières, et particulièrement contre les Français. Athées et propagateurs des idées nouvelles, ils étaient un nouvel antéchrist, qu’il fallait  repousser, dans un sentiment “ibéro-chrétien”, comme les rois catholiques avaient chassé les Maures, six cents ans plus tôt.

Finalement, affaibli par les campagnes européennes, à partir de 1812, Napoléon libéra Ferdinand VII qui rentra en Espagne et fut restauré en avril 1814.

Le pays se trouva ainsi dans une construction politique curieuse, celle des “trois Espagnes” : l’Espagne “bonapartiste” du frère de Napoléon, Joseph, devenu pour la circonstance “José Ier”, celle de la “junte centrale” de Cadix (…et des juntes locales), réunie autour de la constitution (libérale) de 1812, en lutte contre la domination française, et les royaumes de Naples et de Sicile, du prince Murat.

Désormais l’histoire intérieure de l’Espagne ne sera guère que celle d’une lutte entre absolutistes et libéraux.

En 1820, un mouvement populaire fomenté par le Colonel Riego, contraint le roi Ferdinand VII à faire des concessions : les jésuites furent expulsés, l’Inquisition abolie, et la constitution libérale de 1812, remise en vigueur. Mais le mouvement ayant fini par échouer en 1823, grâce à l’aide de l’armée française (la France étant devenue une monarchie, avec la Restauration, Louis XVIII, régnant), les anciennes prérogatives royales de Ferdinand VII furent restaurées, Riego fut arrêté et pendu et l’absolutisme rétabli dans toute sa violence arbitraire.

C’est dans ce contexte particulièrement défavorable et dramatique que la Franc-Maçonnerie s’introduit en Espagne au XVIIIe siècle, et qu’elle eut à s’y développer.


Histoire maçonnique de l’Espagne

On peut distinguer deux périodes de cette histoire au XVIIIe siècle. Mais pour une bonne connaissance de la Franc-Maçonnerie dans ce pays, il est intéressant de prolonger l’étude jusqu’au début du XIXe siècle, pour tenir compte de l’influence française, déterminante, sur la suite du développement de la Franc-Maçonnerie espagnole.

  • Un développement rapide (?) dans un contexte très hostile (1728-1758)

La première Loge d’Espagne fut constituée en 1728 (25 février), à Madrid, par le Duc de Wharton, ex-Grand Maître de la Grande Loge de Londres, et cinq autres Anglais résidents à Madrid. Elle est curieusement connue sous deux titres distinctifs : French’s Arms in St Bernard’s Street et The Flowers of Luces. Elle serait donc une des toutes premières loges, sinon peut-être la première, à avoir été fondée sur le continent

La Franc-Maçonnerie semble s’être répandue d’emblée rapidement puisqu’en 1750, on comptait, dit-on, déjà 200 loges, d’obédience soit anglaise, soit écossaise, soit irlandaise, surtout en Andalousie, où dès 1739 la Grande Loge de Londres avait désigné un Grand Maître Provincial. Exemples : les loges Lodge of St John of Jerusalem N° 53, à Gibraltar (une trentaine de membres, tous militaires), Lodge of Inhabitants N° 285 etc.

Mais il semble de plus en plus clair que les activités maçonniques, prouvées à Barcelone en 1748, à Cadix en 1756,  furent le fait de Maçons d’origine étrangère, français le plus souvent, parfois protestants, tous initiés hors d’Espagne, et qui d’après l’étude des procès de l’Inquisition, ne firent jamais allusion, dans leurs interrogatoires à l’existence de loges espagnoles, et encore moins d’obédience organisée.

Les “200 loges en 1750” que la tradition historique a rapportées, pourrait bien relever de la légende, ou être plutôt des loges de Maçons étrangers ; leur nombre paraît en fait très exagéré.

En effet, les persécutions avaient commencé dès 1740 quand le roi Philippe V, obéissant à la bulle de Clément XII de 1738, lança un édit contre le Métier et interdit la Franc-Maçonnerie. De nombreux Maçons, espagnols ou étrangers, furent bannis, emprisonnés ou condamnés aux galères.

La Maçonnerie continua pourtant à se développer, comprenant un nombre important de Frères anglais et français.

La situation devint encore plus terrible en 1751 quand le pape Benoît XIV confirma la condamnation, par sa bulle Providas.

Le roi Ferdinand VI, dans un décret, condamna les Francs-Maçons à mort, sans autre forme de procès. Il  laissa l’Inquisition sévir avec une rigueur extrême contre les Frères déclarés criminels d’état au premier chef, et jugés comme tels.

Le calme revint sous le règne de Charles III. En 1766 se serait constituée une Grande Loge Provinciale d’Espagne, sous l’obédience de Londres, qui se serait déclarée indépendante en 1780, et aurait prit le nom de Grand Orient d‘Espagne. Le premier Grand Maître en aurait été le comte d’Aranda, alors ministre, auquel aurait succédé le comte de Montijo. Mais l’existence réelle de cette obédience et la paternité du comte d’Aranda sont de plus en plus mises en cause. L’examen de sa correspondance n’apporte aucun élément permettant de confirmer cette création, d’autant que l’appartenance du comte à la Franc-Maçonnerie … n’a elle-même jamais pu encore être prouvée

Il semble en fait que la première loge authentiquement espagnole ne fut pas fondée en Espagne, mais … à Brest. Dans le cadre de l’alliance franco-espagnole l’escadre de Cadix fut envoyée à Brest en septembre 1799. Certains officiers furent initiés à la loge brestoise L’Heureuse Rencontre, d’autres à la loge, Les Elus de Sully. Quelques mois plus tard, ces officiers, désireux de travailler dans leur propre langue, sollicitèrent l’autorisation de constituer une loge sous le titre distinctif Reunión Española.

  • La Maçonnerie espagnole sous l’invasion française (1807-1814)

L’entrée des troupes françaises en 1807 provoqua la naissance et l’essor de la Franc-Maçonnerie espagnole.

De nombreuses loges militaires furent créées dans plusieurs villes. A titre d’exemple : Les Amis Fidèles de Napoléon (1808), à Barcelone, Napoléon le Grand (1811), à Madrid, Le Gibraltar Français (1814), à Santoña, Les Amis Réunis de Saint Joseph (1810) à Vitoria, etc. Elles comprenaient, semble-t-il, exclusivement des Frères militaires français.

Pendant la même période furent constituées des loges civiles par des Français de l’entourage de Joseph Bonaparte, et par des Espagnols partisans du nouveau régime; Peu nombreuses, elles n’en furent pas moins essentielles pour la suite de l’implantation de la Franc-Maçonnerie en Espagne.

C’est d’elles que sortit la Gran Logia Nacional, à partir de la loge San José, dont le principal animateur était le Frère Joachin Ferreira. Cette Grande Loge, assez active, regroupa des loges qui fonctionnèrent jusqu’en 1812. D’après les minutes de cette obédience, il apparaît que l’essentiel de l’activité maçonnique semble avoir été la bienfaisance, tant vers les Frères que les profanes.

Le comte de Grasse-Tilly, fondateur du Suprême Conseil de France et le baron de Tinan, membre de cette juridiction jouèrent un rôle très actif dans cette expansion. Il en fut de même du frère du comte de Grasse, qui sous le nom de guerre de Guzman, combattait lui, de son côté, avec les Anglais dans les rangs espagnols. Franc-Maçon également, il établit en 1808, à Aranjuez, un Consejo Supremo irrégulier, groupant des loges militaires. Cette obédience ne fut qu’épisodique. En 1809, trois loges du Rite Ecossais Ancien et Accepté se constituèrent à Madrid sous l’égide du baron de Tinan, et s’unirent en une Grande Loge Nationale, qui fonda de nombreux autres ateliers “écossais” dans le pays. En 1811, Grasse-Tilly institua un Suprême Conseil du Rite Ecossais Ancien et Accepté, coiffant la Grande Loge Nationale, qui prit le nom de Grand Orient des Espagnes et des Indes.En 1811, il y avait donc en Espagne deux Grands Orients et deux Suprêmes Conseils.

  • La Maçonnerie espagnole sous la persécution (1814-1868)

Le retour du roi Ferdinand VII fut fatal à la Franc-Maçonnerie.

Elle fut totalement interdite, et l’Inquisition la persécuta avec une ardeur et une cruauté redoublées. Les Maçons tentèrent de s’unir et de résister, avec l’appui du mouvement libéral. Grâce à celui-ci, le Suprême Conseil fut réveillé en 1818 et, en 1820, le Grand Orient des Espagnes reprit son activité sous la direction du comte de Montijo, parent de la (si pieuse) future impératrice Eugénie.

Pendant les quatre années de libéralisme apporté par la révolution déclenchée par la patriote Riego, de 1820 à 1823, le Métier repris de la force. Mais une nouvelle insurrection, réactionnaire éclata en 1823, et mis fin à la période de gouvernement libéral de Riego. La Franc-Maçonnerie fut supprimée, et les persécutions reprirent. Nombre de Maçons réputés furent pendus ou décapités. La Maçonnerie, presqu’entièrement exterminée, fut réduite à la clandestinité. En 1825, à Grenade, une loge fut envahie par la force armée, les sept Maîtres maçons présents furent pendus, et un profane, qui venait d’être reçu Apprenti, se vit condamné à sept ans de galère.

L’aveuglement haineux était tel que le roi Ferdinand VII fut même accusé par la populace d’être lui-même un Franc-Maçon, parce qu’il n’avait pas rétabli l’Inquisition dans tous ses droits et prérogatives antérieurs.

La Franc-Maçonnerie continua  à survivre en Espagne au XIXe siècle, dans un contexte dramatique d’instabilité, de persécution, de divisions et de luttes internes et de dérive vers l’irrégularité, auquel le renouveau politique espagnol de la fin du XXe siècle vint mettre un terme.


 

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