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Loge de Recherche Laurence Dermott

Rechercher dans la Fraternité et la Tolérance.

Lettre de JB Willermoz à Salzmann, du 3-12 mai 1812 (inédite, fonds L.A.).

Publié le 21 Février 2018

Vous devez vous rappeler, cher ami, que, dès l'origine de la formation à

Lyon de la classe des Grands Profès annexée à l'Ordre intérieur et d'un

Collège métropolitain, il fut convenu entre tous ceux qui y

participèrent avec connaissance de cause, que l'auteur, ou pour mieux

dire le principal rédacteur, des instructions secrètes de cette classe

qui furent alors produites, ne serait jamais connu :

1) Parce qu'elles ne furent livrées qu'à cette condition.

2) On reconnut que pour attrayer la plupart des hommes il faut jeter un

voile de mystère sur l'origine des choses qu'on leur présente à méditer.

3) Parce que nul n'étant bon prophète dans son pays, il suffit souvent

que l'auteur d'une bonne chose soit connu pour que la chose même perde

tout son prix. La masse juge l'homme de son gré et non plus la chose.

Il fut donc convenu que tous s'accorderaient à dire que ces instructions

secrètes venaient du fond de l'Allemagne; que le Frère dépositaire par

de secrètes correspondances en avait heureusement découvert les

possesseurs formant une classe très secrète et ignorée dans l'Ordre

intérieur et qu'il en avait obtenu un dépôt central pour Lyon à l'époque

du Convent National, à la condition qu'ils resteraient ignorés et que le

dépositaire général correspondrait seul avec eux pour la suite et le

complément des dites instructions; enfin que d'après leur autorisation,

quelques Frères membres du Convent National de Lyon en avaient fait une

rédaction plus correcte en langue française qui avait reçu leur

approbation. Voilà ce qui fut convenu, voilà le langage que j'ai

constamment tenu envers tous les autres sans exception, dont je ne me

suis jamais écarté et dont je ne m'écarterai jamais quoiqu'il arrive

ailleurs. J'avais tenu le même langage à mon ami a Ponte alto [sc.

Joseph-Antoine Pont], et il en était persuadé lorsqu'il alla à

Strasbourg ou je vous l'avais recommandé. Mais, à son retour, quel fut

mon étonnement à la première occasion qui se présenta sur ce sujet de le

voir informé par vous que j'étais l'auteur de ces instructions ! Je fus

atterré de ce coup-là dont je sentis à l'instant toutes les

conséquences présentes et futures. Je mentirais si je dissimulais que je

fus extrêmement sensible à cet oubli qui, dans ce genre, était plus

qu'une imprudence; d'autant plus que je dus conclure qu'elle n'était pas

la première et qu'elle avait été commise vers d'autres et peut-être

aussi par d'autres. Mais, ferme dans mes principes et dans mes

résolutions, je lui niai le fait. Le F. ab Hedera [sc. FR.- R.

Salztmann], lui dis-je, s'est trompé, ou bien vous l'avez mal compris.

Les choses sont comme je vous les ai dites, tenez-vous-en à cela; je

dois le sa-voir mieux que personne, puisque le dépôt est venu par mon

entremise et qu'il est resté entre mes mains. Depuis lors, il a évité de

m'en reparler, et moi de même. Si je m'étais cru permis de pouvoir faire

une confidence à quelqu'un, certes, c'est à lui que mon coeur l'aurait

faite. Mais pouvais-je, à cause d'une indiscrétion, me soustraire à un

engagement commun, lorsque tous les autres y restaient assujettis ? J'ai

pu sans blesser la vérité soutenir le plan qui a été convenu, parce que,

si j'ai été le principal rédacteur de ces instructions, je n'ai pas créé

la doctrine qu'elles renferment et n'en suis pas l'auteur. J'en ai

déguisé la source pour un plus grand bien, et voilà tout. Cependant, par

ce fâcheux et imprévu événement, je me vis arrêté tout court dans mes

projets de développement de doctrine que j'avais jugés nécessaires et

dont j'avais depuis quelques années commencé l'exécution et je pris dès

lors la ferme résolution que j'ai suivie de me concentrer désormais en

moi-même sur ces matières, ce qui vous explique pourquoi, depuis cette

époque, je me suis mis beaucoup moins à découvert. [...]

Vous voyez en même temps que, depuis fort longtemps, j'étais allé

au-devant de vos observations sur nos instructions des G.Profès. et que

j'avais senti la nécessité de donner plus de développement à quelques

parties pour les rendre plus intelligibles, plus attrayantes, plus

profitables. Quand elles furent produites, on voulait bien dire

beaucoup, mais on craignait encore plus d'en dire trop. On était de plus

entouré de systèmes et de censeurs et il fallait user de beau-coup de

ménagements pour ne heurter personne. Les temps sont changés, trente

années et plus écoulées depuis lors ont élagué les systèmes et fait

disparaître bien des censeurs; on peut donc prendre un peu plus de

latitude, sans dévier néanmoins des bases sur lesquelles la doctrine des

G.P. est établie; et surtout ne pas imiter les auteurs que vous me

citez, qui, tous, ou presque tous, à côté des vérités les plus sublimes,

ont glissé des idées systématiques et disparates qui déparent tous leurs

écrits: unité et simplicité de doctrine doit être le caractère de

l'initiation des G.P., comme son but distinctif doit être de faire

sentir la nécessité de la religion chrétienne et de la faire aimer et

pratiquer, puisqu'il est hautement avoué dès le 4è grade [ sc. Maître

Ecossais de Saint-André ].

Je pense comme vous, cher Ami, que ces explications données sur les

grades symboliques sont trop incomplètes et devraient être plus

étendues. Lorsqu'elles furent produites, on trouvait tout trop long et

il fallut trop abréger. On peut y obvier si tous ceux qui ont des idées

sur ces objets veulent fournir des notes qui faciliteraient le travail.

Fournissez les vôtres et promptement. De plus, les quatre rituels ont

été fort embellis, surtout le quatrième, par les additions qui y ont été

faites d'après les bases qui furent adoptées à Wilhelmsbad. Il faut donc

aussi les expliquer. Je pense aussi avec vous qu'il faudrait y

développer le but, les avantages et les rapports de l'Ordre intérieur

dans l'assemblée, vu qu'il est aujourd'hui fixé sur des bases

invariables. Fournissez donc vos notes et observations sur toutes les

parties qui composent les instructions des G.P., pour pouvoir parvenir

à les rendre plus utiles.

Relisez en critique toutes ces instructions; notez, dans quelle partie

que ce soit, les lacunes, les obscurités, les besoins d'explications ou

de développement qui vous frapperont; proposez vos idées sur le comment

et le pourquoi. Ces choses peuvent être rendues plus claires, plus

complètes, plus utiles. La réunion des idées qui viendront de vous et

d'ailleurs pourra faire jaillir quelques nouveaux traits de lumière qui

en prépareront le plus grand perfectionnement possible. [...]

En plusieurs lieux, dans les séances qui sont consacrées par les statuts

des G.P. à l'étude et aux conférences sur leurs instructions secrètes,

on y fait ces jours-là un travail mixte; on s'occupe de divers systèmes

hypothétiques, souvent plus ou moins discordants; on y raisonne sur des

peut-être. Je dis qu'au milieu de ces divagations scientifiques où la

vérité reste encore obscure, la curiosité humaine se satisfait, mais la

vraie foi n'y gagne rien.

L'initiation des G.P. instruit le Maçon, éprouve l'Homme de Désir, de

l'origine et formation de l'univers physique, de sa destination et de la

cause occasionnelle de sa création, dans tel moment et non un autre; de

l'émanation et l'émancipation de l'homme dans une forme glorieuse et de

sa destination sublime au centre des choses créées; de sa prévarication,

de sa chute, du bienfait et de la nécessité absolue de l'incarnation du

Verbe même pour la rédemption, etc. etc. etc. Toutes ces choses

desquelles dérive un sentiment profond d'amour et de confiance, de

crainte et de respect et de vive reconnaissance de la créature pour son

Créateur, ont été parfaitement connues des Chefs de l'Eglise pendant

les quatre ou six premiers siècles du christianisme. Mais, depuis lors,

elles se sont successivement perdues et effacées à un tel point

qu'aujourd'hui, chez vous comme chez nous, les ministres de la religion

traitent de novateurs tous ceux qui en soutiennent la vérité. Puisque

cette initiation a pour objet de rétablir, conserver et propager une

doctrine si lumineuse et si utile, pourquoi ne s'occupe-t-on pas sans

amalgame de ce soin dans la classe qui y est spécialement consacrée ?